28.07.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (1)

Une question de nom
Comme dans le proverbe chinois, nous vivons des temps intéressants et paradoxaux. Intéressants parce qu'avec le troisième millénaire, beaucoup de nos contemporains, qui jusque-là avaient considéré les « nouvelles technologies » avec méfiance, s'abonnent à Internet, achètent des téléphones portables et connaissent le nom de la brebis Dolly (1).
Paradoxaux car la science-fiction, le genre littéraire dont relèvent les textes réunis dans cette anthologie, est à la fois partout et nulle part. En effet, elle a produit des icônes culturelles qui, par le biais des médias, ont fini par atteindre même ceux qui ne s'intéressent pas au genre. À l'âge du câblage et d'Internet, la SF, pour le grand public, ce sont avant tout des images.
Images publicitaires (car les extraterrestres vendent depuis longtemps des pâtes, et depuis peu des téléphones), et dans lesquelles l'espace se conjugue aussi bien avec les voitures, les barres chocolatées qu'avec… les téléphones portables. Images de cinéma : nul besoin de rappeler le succès des productions américaines, auxquelles on peut désormais ajouter celui des françaises, des Visiteurs au Cinquième Élément en passant par La Cité des enfants perdus.
Mais ce sont aussi des mots.
On a vu des ouvrages aussi divers que Les Fourmis de Bernard Werber, Les Racines du Mal de Maurice Dantec ou Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq remporter un franc succès ou faire l'événement. Dans la presse quotidienne et hebdomadaire, où les articles se sont multipliés, et où sont parues des nouvelles d'auteurs français tels que Roland C. Wagner, Laurent Genefort, Ayerdhal ou Jean-Claude Dunyach.
N'y a-t-il pas là, pour l'amateur, qu'il soit frais émoulu ou de longue date, de quoi se réjouir ?
Eh bien, non. L'amateur ne se réjouit pas. L'amateur est insatisfait ; à vrai dire, il fait même un peu la gueule. Certes, la science-fiction est partout, mais pas sous son vrai nom.
Les extraterrestres, les vaisseaux spatiaux et les robots qui se promènent sur nos écrans sont orphelins de leurs créateurs en littérature. Heinlein, Asimov, Campbell et les autres restent mal connus ou ignorés du grand public. Pire : l'ignorance étant la mère de tous les préjugés, certains qualifient encore la SF de « sous-littérature » tout juste bonne à déformer l'esprit de la jeunesse.
Du côté des livres, un phénomène qui existait déjà est allé en s'amplifiant. Il contribue, d'une certaine manère, à brouiller les cartes. En effet, ni Les Fourmis, ni Les Racines du Mal, ni Les Particules élémentaires ne sont parus dans des collections spécialisées. On a vu George R.R. Martin, William Gibson, Brian Aldiss ou Ursula Le Guin publier des ouvrages dans des collections dites « hors genre ». De nouveaux auteurs, comme Michael Marshall Smith, Valerio Evangelisti, Mary Doria Russel ou Jeff Noon ont été eux aussi présentés aux lecteurs français hors collection. Le feuilleton post-cataclysmique de Pierre Bordage chez Librio paraît san aucune indication de genre, ainsi que désormais la série des Futurs Mystères de Paris de Roland C. Wagner au Fleuve Noir.
Pour certains des lecteurs de ces ouvrages les noms d'Asimov ou de Heinlein ne signifient pas grand-chose.
Et, quand un grand quotidien consacre un fort intéressant dossier à l'Avenir, pour lequel il sollicite les témoignages d'Erik Orsenna, de Zoé Valdes et de Norman Spinrad, il propose à ces mêmes lecteurs des titres d'ouvrages reliés aux sujets traits. Des documents, des essais, des études. Pas de fiction ! Aucun roman, encore moins de nouvelles !
Comme si, sur la grande révolution technique et scientifique qui a produit le monde où nous vivons — et qui va continuer à le transformer, le dossier est la preuve que les journalistes en sont conscients — aucun auteur, aucun romancier n'avait jamais rien eu à dire.
Ce qui n'est pas le cas, vous le savez bien.
Sylvie Denis
(1) Ce texte a été écrit en mai 2000.
12:11 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir |
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