Arthur C. Clarke
Rendez-vous with Rama (1973)
in Rama l'intégrale I, J'ai lu
PRÉFACE
Technologie et métaphysique
Si l’on peut dire de nombreux écrivains qu’ils figurent — ou ont figuré — la science-fiction, l’auteur anglais Arthur C. Clarke est sans doute celui qui, depuis l’âge classique du genre, incarne la science-fiction. Et cette image d’auteur de hard SF lui colle à la peau, en dépit de la coexistence au sein de son œuvre d’une grande rigueur scientifique et d’une sensibilité bien moins rationnelle. L’homme qui, dès 1945, a formulé un concept aussi indissociable de notre monde contemporain que peut l’être le satellite de télécommunications est aussi un « mystique » — ou, du moins, un individu fasciné par les aspects métaphysiques du matériau qu’il a largement contribué à façonner au cours des soixante dernières années.
Comme beaucoup de ses confrères étatsuniens, Arthur C. Clarke, né en 1917, a été un fan de SF avant de devenir auteur. Grand lecteur pendant les années 1930 de pulps venus d’Outre-Atlantique, il noue via leur courrier des lecteurs des contacts avec d’autres amateurs, ainsi qu’avec Eric Frank Russell, alors la principale signature britannique figurant au sommaire des magazines U.S. Cet intérêt pour la SF va de pair avec une passion pour l’astronomie et surtout l’astronautique, cette technoscience encore essentiellement conceptuelle annoncée par les fusées de Goddard et les théories de Tsiolkowski.
Après quelques années passées à travailler comme commissaire aux comptes au Trésor royal, années où il publie des textes de SF dans des fanzines comme Amateur Science ou Satellite, il se retrouve enrôlé dans la R.A.F. pendant la Seconde Guerre mondiale. Il sert notamment comme instructeur radar et officier technique pour le premier système d’atterrissage guidé depuis le sol — deux postes qui lui permettent de sa familiariser avec des technologies de pointe. Il remporte aussi durant cette période le premier prix d’un concours organisé par le magazine de la R.A.F. avec un article prospectif sur le rôle que les fusées seront appelées à jouer dans les conflits à venir. Les premiers V2 tombant sur Londres lui donneront tristement raison.
La guerre finie, il décide de reprendre ses études au King’s College, l’université de Londres, d’où il sort en 1948 avec une licence de physique et de mathématiques. En parallèle, il commence à publier dans des revues sur les deux rives de l’Atlantique : son premier texte professionnel, « Loophole », est au sommaire du numéro d’avril 1946 d’Astounding, le prestigieux pulp dirigé par John W. Campbell. Une grosse vingtaine de nouvelles plus tard, en 1951, paraît son premier roman, Prélude à l’espace (1), suivi la même année des Sables de Mars (1). Ces anticipations scientifiques à court terme sont avant tout des œuvres de propagande en faveur du développement de l’astronautique. En ces temps de Guerre froide, Clarke fait preuve d’un optimisme qui ne se démentira pas tout au long de sa carrière : comme nombre de ses confrères, il croit que l’homme ira un jour dans l’espace, et il imagine des solutions techniques aux problèmes posés par le vol spatial.
Mais, Clarke est aussi un rêveur aux songes empreints de métaphysique, voire de mysticisme. Ce dont témoignent par exemple deux textes de 1953 : « The Sentinel » (2), une nouvelle constituant l’embryon de
2001, l’odyssée de l’espace (3) et
La Cité et les astres (4).

Ce roman, qui se déroule dans un (très) lointain avenir, est caractérisé par un élargissement de la perspective tout à fait impressionnant — d’une cité close jusqu’aux étoiles —, surtout en comparaison de l’aspect « étriqué » des textes d’anticipation de Clarke, où il se contente en général d’extrapoler avec une certaine sécheresse une idée technique ou scientifique que l’on serait tenté de qualifier de « terre-à-terre » si le voyage spatial n’en était pas le plus souvent le sujet principal.
Pendant les années 1950, il publie de nombreuses nouvelles et quelques romans, ainsi qu’une flopée d’ouvrages de vulgarisation scientifique traitant bien évidemment du vol spatial, mais aussi de l’exploration des océans. Sa passion pour la plongée sous-marine — qui l’amène à s’installer à Sri Lanka en 1956 — se manifeste d’ailleurs dans Les Prairies bleues (5) (1957), où un astronaute se voit contraint de renoncer au vide interplanétaire pour les profondeurs sous-marines.
Sa production littéraire diminue notablement au milieu de la décennie suivante, en raison du travail qu’il effectue sur un scénario de film en collaboration avec Stanley Kubrick, le réalisateur des
Sentiers de la gloire et du grinçant
Dr. Folamour. En contrepartie, après la sortie en 1968 de
2001, l’odyssée de l’espace, Arthur C. Clarke est propulsé au rang d’auteur de SF le plus connu de la planète. Le fait qu’il ait fait partie des commentateurs de plusieurs missions lunaires — dont la principale, celle d’Apollo 11 — sur CBS TV n’est pas non plus étranger à cette renommée internationale. On voit même son nom au sommaire de Playboy au début des années 1970 !
C’est à cette époque qu’il signe avec l’éditeur anglais Gollancz ce qui est alors le plus gros contrat jamais proposé à un auteur de science-fiction. Il s’engage à écrire trois livres. Rendez-vous avec Rama sera le premier d’entre eux. Paru en 1973, il décroche l’année suivante les prix Hugo, Nebula et Locus, le
John W. Campbell Memorial Award et le
British Science Fiction Award. Excusez du peu.
Comme on peut le lire dans
The Encyclopedia Of Science Fiction de Clute & Nicholls : « Jusqu’à quel point le livre le méritait-il, et jusqu’à quel point les prix célébraient-ils seulement le retour d’une figure énormément aimée du domaine après tant d’années de silence relatif n’est pas clair. » Mais peu importe. Car, que
Rendez-vous avec Rama soit le « meilleur » roman de Clarke ou non, c’est certainement celui qui réussit le mieux — avec
2001 : l’odyssée de l’espace, mais sa signification est en quelque sorte « altérée » par l’existence du film parallèle — à réunir les deux axes autour desquels s’est organisée son œuvre littéraire : la fascination pour la technologie et le vol spatial d’une part, et la dimension métaphysique d’autre part.
Roland C. Wagner
(1) Fleuve Noir.
(2) In
Avant l’Eden, J’ai lu.
(3) J’ai lu.
(4) Denoël.
(5) Albin Michel.
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