08.09.2009

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (1)

e5d7c5335c4099b66b86302fba5f0814.jpg « Je n’ai de cesse de blâmer la mollesse d’un gouvernement que tes maîtres et tes flatteurs nomment la Philosophie sur le trône et que j’appelle, moi, un lâche abandon de la Volonté au cours des choses. Tu es satisfait si, interposant ta douceur de tempérament dans le cours de la décadence des choses romaines, tu parviens à glisser un intervalle d’oubli et de sommeil entre les tyrans que nous eûmes et ceux que nous aurons, entre la barbarie jusqu’alors vaincue, grâce à quelques restes du sang et des traditions de nos ancêtres, et la barbarie bientôt victorieuse de leurs fils dégénérés. Je te prédis, et tu te prédis à toi-même, sans avoir consulté l’oracle d’Ammon, la ruine de l’Empire » (1).

 

C’est par ces mots que le général Avidius Cassius, vainqueur de la guerre contre les Parthes et gouverneur des provinces romaines d’Orient, s’adresse à l’empereur, en 175. Marqué par la franchise de la lettre d’Avidius, Marc-Aurèle l’adopte six mois plus tard, répudie son épouse Faustine, fait exiler Commode, et confie à Avidius Cassius les rênes de l’empire. C'est la fin de la dynastie des Antonins. Désigné dictateur pour vingt-cinq ans, Avidius Cassius entame une série de réformes destinées à rendre au peuple et au sénat les droits que la dérive impériale leur avait confisqués. Il élargit la citoyenneté romaine, garantit la propriété des terres cultivables à tous, affranchit les esclaves, met en place le service militaire et l’éducation publique obligatoires. Enfin, il accentue la persécution contre les adeptes du christianisme. Au bout de quelques années, la reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté aboutit à la fin de toute forme de servitude, à la victoire de l’individu, à l'échec de la secte chrétienne et au retour pérenne de la République démocratique.

 

Ce qui précède est pure fiction.  Avidius n’a jamais écrit de lettre à Marc-Aurèle. Il a été assassiné par ses propres légions et Commode a succédé à son père, en 180. Quant au christianisme, il n’a jamais cessé de s’étendre au sein de l'Empire romain. L’auteur de cette « histoire imaginaire », dont l’accession au pouvoir du général Avidius Cassius ne constitue que le point de départ, est le philosophe français Charles Renouvier (2).

 

Né en 1815 à Montpellier, dans une famille d’hommes politiques et de scientifiques (3), il entre à l’Ecole polytechnique en 1834 et se consacre à l’étude de la philosophie de Descartes (4). Ayant participé à un concours sur le cartésianisme, il publie son mémoire en 1842, sous le titre Manuel de philosophie moderne (5).

 

Charles Renouvier est l’une des incarnations de l’esprit de 1848, qui tente un syncrétisme entre la sacralisation de la république et sa conciliation avec les valeurs chrétiennes, le tout sur fond de révolution industrielle. Marqué par le saint-simonisme, tenté par le positivisme, Renouvier se situe à mi-chemin entre les socialistes et les républicains radicaux. Il qualifie son républicanisme de « socialisme libéral », tout en dénonçant l’égoïsme de la richesse qui « mange les pauvres », dans son Manuel républicain de l’homme et du citoyen (6). Auteur, aux côtés de Fauvety, d’un Projet d’auto-organisation communale et centrale de la République (7), Renouvier se détourne de la politique à l’avènement du Second Empire. Il publie une Science de la morale (8) en 1869, et collabore à la Revue philosophique (9) de Fauvety, jusqu’à ce qu’elle cesse de paraître.

 

27514c4c208060f881c1231eaa836e4e.jpg Á partir de 1872, ses idées républicaines (10) et socialistes trouvent à nouveau à s’exprimer dans La Critique philosophique (11), qu’il contribue à fonder et dont le programme est clair : « développer les principes de la philosophie critique, de la morale rationnelle et de la politique républicaine » (12). Ce mariage entre philosophie, politique et morale universelle, visant à la promotion de la République, est représentatif de sa pensée. Résolument anticlérical, Renouvier considère que la philosophie, bien comprise et bien pratiquée, « est plus efficace à la longue qu’une religion unique » (13). Toutes les questions politiques se ramènent à des questions de morale. Identifiant l’idée républicaine avec les préceptes de la Raison pratique, il fait sienne la philosophie de Kant (14).

Mais, c’est surtout le rôle joué par l’Histoire qu'il est intéressant de présenter ici. Lecteur assidu et admiratif de Victor Hugo (15), Renouvier a une approche politique de l’Histoire. Celle-ci est invoquée, voire instrumentalisée, c’est-à-dire invitée à légitimer une argumentation politique, dans la plupart de ses écrits. Il arrive même qu’elle en devient le sujet principal. Charles Renouvier fait publier « l’Uchronie ou utopie dans l'histoire, esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait dû être » pour la première fois en 1876.

 

Le néologisme qui donne son titre à l'ouvrage est bâti sur le modèle de « U – TOPOS », littéralement « le-lieu-de-nulle-part », forgé par  Sir Thomas More et qui a eu la pérennité que l'on sait (16). Renouvier, quant à lui, invente le « U – CHRONOS », c'est-à-dire « le-temps-qui-n’a-pas-été ». Il s’agit ici de décrire, une histoire, supposée meilleure, qui n’est jamais advenue. Que se serait-il passé si… ? est la question posée par l'auteur. C'est un passé « revisité » (17), résolument imaginaire, qui joue une fonction critique. Geoffroy avait ouvert la voie, dès 1836, avec son Napoléon apocryphe (18) ; Charles Renouvier fonde un nouveau genre littéraire dans lequel l'histoire devient le terrain de jeu de la spéculation philosophique.

 

Le texte de l’Uchronie est le fruit d’une analyse critique des réalités politiques, sociales et institutionnelles contemporaines de sa rédaction. Renouvier y revisite l’histoire par l’imaginaire (I) dans le but affiché de consolider la république dans le réel (II). Il met la fiction au service de sa pédagogie républicaine.

 

Ugo Bellagamba

(1) Charles RENOUVIER, L'Uchronie (l'utopie dans l'histoire) Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait dû être, Paris, Bureau de la critique philosophique, 1876 , p. 84 (abréviation pour les notes suivantes : Uchronie) ; Paris, Alcan, 1901 ; Paris, Fayard, 1988.
(2) Paul ARCHAMBAULT, Renouvier, Paris, Bloud, 1911 ; Octave HAMELIN, Le système de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Roger VERNEAUX, L'idéalisme de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1945 ; Louis FOUCHER, Bibliographie chronologique de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Laurent FEDI, Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier, Paris, L'Harmattan, 1999 ; Roger PICARD, La philosophie sociale de Renouvier, Paris, Rivière, 1908 ; Gaston MILHAUD, La philosophie de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Louis PRAT, Charles Renouvier, philosophe : sa doctrine, sa vie, Paris, Labrunie, 1937 ; Paul MOUY, L'idée de progrès dans la philosophie de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Fernand TURLOT, Le personnalisme critique de Charles Renouvier, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003.
(3) Son père fut député de l’Hérault durant la Monarchie de Juillet et son frère, après un bref parcours politique avant 1848, devint archéologue. Consulter Louis FOUCHER, La jeunesse de Renouvier et sa première philosophie (1815-1854), Paris, Librairie philosophique J. VRIN, 1927. 
(4) Ibid.
(5) Charles RENOUVIER, Manuel de philosophie moderne, Paris, Paulin, 1842.
(6) Charles RENOUVIER, Manuel républicain de l'Homme et du Citoyen, Paris, A.
(7) Charles RENOUVIER, Organisation communale et centrale de la République, projet présenté à la nation pour l'organisation de la commune, de l'enseignement, de la force publique, de la justice, des finances, de l'Etat, en collaboration avec Ch. Fauvety, co-rédacteur, & J. Benoit, F. Charassin, A. Chouippe, [reprod. Fac-Sim.], Nîmes, C. Lacour, 2000. 
(8) Charles RENOUVIER, Science de la Morale, Paris, Ladrange, 1869.
(9) La revue philosophique et religieuse, Paris, 1855.
(10) Marie-Claude BLAIS, Au principe de la République : le cas Renouvier, Paris, Gallimard, 2000.
(11) La critique philosophique, Paris, 1872. 
(12) Ibid.
(13) Ibid.
(14) Roger VERNEAUX, Renouvier disciple et critique de Kant, Paris, J. Vrin, 1945.
(15) Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le poète, Paris, A. Colin, 1893 ; Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le philosophe, Paris, A. Colin, 1900. 
(16)  Michèle RIOT-SARCEY, Thomas BOUCHET, Antoine PICON, Dictionnaire des Utopies, Paris, Larousse, 2002.
ab4eb405d3d796d698ecfbbddf4c04ab.jpg (17) Eric B. HENRIET, l'Histoire revisitée, panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, Amiens, Encrage, 2004. L'auteur y définit l'uchronie comme un genre littéraire dans lequel les auteurs mettent en scène des histoires imaginaires, bâties à partir d'un « point de divergence », c'est-à-dire, la survenue d'un événement ou, au contraire, l'absence d'un événement considéré comme déterminant. Les uchronies permettent aux auteurs, sous couvert d'imaginaire (à aucun moment, ceux-ci n'entendent faire du révisionnisme) de mettre en lumière les paradigmes et les dérives de leur propre temps. La victoire de Napoléon à Waterloo, la défaite de l'Angleterre face à  l'Invincible Armada, le triomphe des forces de l'Axe durant la Seconde Guerre Mondiale, donnent des univers divergents qui remplissent la même fonction satirique, critique et pédagogique que l'utopie.
(18)  Louis GEOFFROY, Napoléon apocryphe, 1812 – 1832, histoire de la conquête du monde et de la monarchie universelle, Paris, Paulin, 1841.

 

 

Trackbacks

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Commentaires

En plus de l'édition Fayard, il existe aussi une réédition récente de l'ouvrage de Renouvier chez un petit éditeur béarnais qui possède une collection d'uchronies napoléoniennes dans son catalogue. En voici les références :

Charles Renouvier : Uchronie, l'utopie dans l'histoire; éd. PyréMonde; Princi-Nègue; 2007
Je ne sais pas s'il est facile de trouver ce bouquin, voici son ISBN : 2.84618.362.7

Ecrit par : Erispoe | 18.01.2008

Je viens de lire l'article dans sa version intégrale (dans "L'histoire institutionnelle et juridique dans la pensée politique"). Très intéressant, tout ça. Cela faisait un petit moment que je voulais lire "Uchronie" (repéré sur Gallica, à défaut d'une édition papier), c'est le moment ou jamais.

Des articles mêlant science-fiction et histoire des idées politiques, je ne pourrais pas rêver mieux, en tout cas... J'espère que cette très bonne initiative se renouvellera !

Une question m'interroge, au passage (pure curiosité, hein) : comment cette communication a-t-elle été reçue par les éminents membres de l'A.F.H.I.P. ?

Ecrit par : Nébal | 19.01.2008

Cette communication a été présentée dans un Colloque sur Histoire et Pensée politique et, si elle n'a pas suscité un enthousiasme particulier, elle a, me semble-t-il, était appréciée par un certain nombre de collègues spécialistes d'histoire romaine (je me souviens notamment d'une question du professeur Jacques Bouineau pour lequel j'ai le plus grand respect). Cette oeuvre de Renouvier est toutefois souvent jugée (à tort, à mon sens) mineure, et on me l'a récemment rappelé dans la leçon sur travaux de l'agrégation.
Pour être tout à fait clair, je pense aussi que mon article visait à "présenter" l'Uchronie dans le cadre d'un Colloque de l'A.F.H.I.P., précisément, pour ensuite, dans un second temps, creuser le sillon, avec un second article qui examinerait en profondeur certains aspects de l'Uchronie en lien direct avec les idées politiques de son temps. Je l'écrirai, le moment venu.
Etablir des ponts entre SF et histoire des idées est précisément, l'une de mes approches préférées, comme l'incarne d'ailleurs mon travail, aux côtés d'Eric Picholle, sur l'oeuvre de Robert Heinlein.
Bien à vous,
ub

Ecrit par : ub | 20.01.2008

Merci. Une piste creusable et à creuser, donc, ce qui est une bonne nouvelle. J'ai hâte de lire ce second article.

Ecrit par : Nébal | 23.01.2008

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