B / LA FICTION JURIDIQUE ROMANCEE : LE DOUBLE CORPS DU ROI. Ernst Kantorowicz affirmait : « le mysticisme politique, en particulier, est enclin à perdre de son charme ou à se vider de sa signification quand il est sorti de son milieu d'origine, de son temps et de son espace » (34).
Le modèle shakespearien Comme pour le confirmer, il évoque la merveilleuse postérité littéraire que lui a donnée le plus grand dramaturge anglais, Sir William Shakespeare : La tragédie du roi Richard II, est pour Kantorowicz, « LA » tragédie des Deux Corps du Roi (35). Le personnage principal de la pièce l'exprime lui-même : « je joue, à moi seul, bien des personnages ». Dans la scène où il choisit de se défaire de sa royauté, la source est indiscutable : « Regarde maintenant comment je vais me dépouiller : je retire ce lourd fardeau de ma tête, ce sceptre incommode de ma main et de mon coeur l'orgueil du pouvoir royal. De mes propres larmes, je me lave de l'onction sainte, de mes propres mains j'enlève ma couronne (...) j'abandonne mes manoirs, rentes et revenus, je rapporte mes actes, décrets et statuts ».
Cependant, Shakespeare ne vise pas la subtilité juridique, mais la sensibilité des hommes et il met l'accent, à l'heure de vérité, sur le caractère illusoire de l'immortalité du deuxième corps et la transcendance qu'il promet : « Disons la triste histoire de la mort des rois : les uns déposés, d'autres tués à la guerre, d'autre hantés par les spectres de ceux qu'ils avaient détrônés, d'autres empoisonnés par leur femme, d'autres égorgés en dormant, tous assassinés ! Car, dans le cercle même de la couronne qui entoure les tempes mortelles d'un roi, la mort tient sa cour et, là, la farceuse trône, raillant l'autorité de ce roi, ricanant de sa pompe, en lui accordant un souffle, une petite scène pour jouer au monarque, se faire craindre, tuer d'un regard, lui inspirant l'égoïsme et la vanité avec l'idée que cette chair qui sert de rempart à notre vie est un impénétrable airain ! Puis après s'être amusée, elle en finit ; avec une petite épingle, elle perce ce rempart et... adieu le roi ! ». C'est l'inversion, ici de l'adage « le roi ne meurt jamais ». En réalité, le roi meurt toujours, et « subit la mort plus cruellement que les autres mortels » (36). La fiction juridique n'est qu'une illusion face à l'agonie : « je descends, je descends… », s'écrie Richard II.
Fiction et spéculation Etait-il raisonnable, après Shakespeare, d'oser user de la fiction juridique des deux corps du roi dans le cadre d'un projet narratif ? Le défi ne pouvait être relevé que dans le domaine, résolument iconoclaste, des littératures de l'Imaginaire, la science-fiction en tête, et par un auteur disposant de la formation juridique idoine et d'une solide expérience narrative, sans lesquelles le texte serait illisible, ou plus simplement, ridicule. J'ai apporté mon savoir d'universitaire, et Thomas Day, mon coauteur, son savoir-faire d'écrivain confirmé. Le résultat a été Le double corps du roi, narrant l'histoire d'un royaume imaginaire, celui des Rois-Thaumaturges, en pleine crise successorale, en butte aux prétentions d'un général ambitieux, régent auto-proclamé, et, l'histoire de la quête d'une improbable héritière, fille exilée du roi défunt, seule capable d'empêcher que le « double corps », l'Armure de la Transcendance qui incarne, depuis des éons, la continuité monarchique et la légitimité du pouvoir, ne tombe entre les mains de l'usurpateur. Il y fallait aussi un confident, poète et bretteur hors de pair, un peuple insulaire et sauvage, une jungle à mille lieues des murailles de Déméter, la capitale des Thaumaturges, et, bien sûr, une guerre d'où devait naître l'esquisse d'un nouveau monde.
L'armure de la transcendance La lecture attentive que j'ai faite de l'oeuvre d'Ernst Kantorowicz a été décisive dans la construction de certains des éléments-clefs du roman. Lorsqu'il cite les Rapports de Plowden, évoquant l'annexion du corps politique par le corps naturel, Kantorowicz met l'accent sur le fait que cette annexion « enlève la faiblesse de son corps naturel »(37) et l'élève ; selon la maxime juridique latine répandue parmi les juristes médiévaux, « le plus digne tire à lui le moins digne », utilisée en présence de persona mixta ou res mixta. Citant Balde, le grand juriste italien, Kantorowicz rappelle que celui-ci rapprochait la question de la persona mixta des difficultés de détermination du sexe d'un hermaphrodite. Or, selon le Digeste, « les caractéristiques les plus éminentes devaient déterminer le sexe » (38). Cette présentation m'a fourni l'idée fondatrice du récit : la protection du corps naturel et le caractère asexué du corps politique m'amenaient directement à l'image d'une armure. D'abord, parce que celle-ci est le moyen évident de pallier les faiblesses du corps humain et, comme l'écrit Kantorowicz lui-même, de faire « disparaître les imperfections humaines du corps naturel », constituant ainsi, un « sur-corps ». Ensuite, parce que, littéralement, elle « efface » le sexe de celui qui la porte, une femme pouvant très aisément s'y dissimuler (39). Enfin, par sa fonction, par la matière qui la compose (métal, cuir, ou ici, diamant), l'armure est par nature infrangible. Elle protège, en théorie, de façon perpétuelle, celui qui se trouve à l'intérieur, et le rend hermétique aux regards inquisiteurs.
La mémoire préservée Le thème du transfert de la mémoire et de la personnalité des rois défunts à l'armure de la transcendance qui les copie et les conserve telles des archives sur l'art de gouverner, s'est rapidement imposé après la lecture d'un autre passage de Kantorowicz, qu'il puise dans les Law reports de Plowden. Dans l'affaire Willion contre Berkeley, le juge Southcote rappelle que le terme de « mort » ne s'applique pas au « corps politique » : « et ce corps n'est sujet ni aux passions, comme l'est l'autre corps, ni à la mort, car, quant à ce corps, le roi ne meurt jamais, et sa mort naturelle n'est pas appelée dans notre droit la mort du roi, mais la démise du roi ; ce mot ne signifie pas que le corps politique du roi est mort, mais qu'il y a une séparation des deux corps et que le corps politique est transféré et transmis du corps naturel maintenant mort (...) à un autre corps naturel. De sorte que ce mot indique un transfert du corps politique du roi de ce royaume d'un corps naturel à un autre » (40). Il s'agit, ni plus ni moins, ici que de la transmigration de l'âme. Il était facile de postuler l'existence d'une technologie future, inspirée des possibilités de l'informatique, intégrée dans l'armure, et capable de sauvegarder toute l'expérience accumulée par les rois successifs, contribuant à créer un « super-roi » dans un « super-corps », immortel et doté d'une mémoire totale, au service de la pérennité de la monarchie, en conseillant les rois successifs durant leur règne.
Coadministration et codification A la fin du récit, enfin, l'incorporation évoquée par Ernst Kantorowicz et Jean de Terrevermeille, est littérale : Eiroénée, héritière du trône ne peut pas y accéder car elle est une femme, mais, dans le même temps, l'armure la reconnaît et accepte sa légitimité. Par conséquent, tout comme Henri IV de Navarre au moment de son accession au trône en 1594, acceptant de se convertir au catholicisme pour régner, Eiroénée, fille de roi, devait consentir à l'abandon de sa féminité, pour tout dire, son humanité, en fusionnant avec l'armure qui, de son côté, lui offrait le plus précieux de tous les dons : une mémoire millénaire garantissant la justesse de ses futurs actes et décisions de reine asexuée.
L'idéal était, pour finir, de pousser la notion de « coadministration » évoquée par Jean de Terrevermeille jusqu'à son aboutissement ultime, et, sous couvert de fiction, la « concrétiser » : la distinction, au demeurant classique pour un juriste, entre compilation et codification de la « base de données » accumulée par l'armure au cours des règnes successifs m'a permis de dépasser les éléments de départ et ne pas en rester à la simple retranscription de la théorie des deux corps. La personnalité « transversale » d'Eiroénée attestait de la naissance d'un nouvel être, au sens plein du terme, une Déesse qui, in fine, rappelait l'origine théologique de cette fiction juridique, ultime clin d'oeil à l'étude de Kantorowicz.
Ugo Bellagamba
(34) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 653.
(35) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 674 : « La Tragédie de Richard II est la tragédie des Deux Corps du Roi ».
(36) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 677.
(37) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 659.
(38) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 659.
(39) La littérature occidentale est pleine d'exemples de femmes ou même d'enfants ayant caché leurs faiblesses sous la protection du métal. De Patrocle, cousin d'Achille (dans l'Iliade de Homère) à Eowin, fille de Théoden (dans Le seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien), en passant par Jeanne d'Arc et Mordred, ici envisagés en tant que figures littéraires. C'est aussi la raison pour laquelle l'homosexualité a été choisie comme trait comportemental du roi Yskander et de son confident, Egée Seisachthéion. Pour jouer sur cette confusion de genres entre corps naturel et corps politique, entre personnalité du roi et insertion de celle-ci dans une entité qui, par définition, n'en a pas.
(40) Ernst Kantorowicz, Oeuvres, op. cit., p. 661.
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