19/07/2008

Réalité virtuelle (1)

n4513.jpg Pour une fois, une mutation de première importance dans le marketing de la SF, une mutation qui, à long terme, peut également marquer une mutation littéraire, semble avoir commencé non aux États-Unis, mais en Europe.
J'en ai pris conscience pour la première fois à Stockholm dans une librairie spécialisée en SF. Comme il n'y a pas tant de SF publiée en suédois, et que la plupart des Suédois que le genre intéresse sont capables de lire l'anglais, le magasin avait beaucoup de SF en anglais. Il avait même un gros tas de livres d'un éditeur anglais qui comportait plusieurs titres par divers auteurs.
Mais la pancarte au-dessus de la pile de livres ne mentionnait même pas « science fiction », ni même « SF ». À la place, les livres qui s'y trouvaient, et qui appartenaient clairement à la SF selon n'importe quelle définition littéraire fonctionnelle, étaient étiquetés « Cyberpunk », dont on affirmait en termes excessifs qu'il s'agissait d'une « nouvelle forme de conscience ».
Avec le recul, ce détail a commencé à éclairer les questions bizarres que les gens m'avaient posé pendant mon dernier voyage en Roumanie. Êtes-vous un auteur cyberpunk ? Et Kim Stanley Robinson ? Et Gregory Benford ? Et (sans rire !) Orson Scott Card est-il un cyberpunk ?
Eh bien, quand des gens intelligents qui ont vraiment lu ses œuvres ruminent sérieusement la notion qu'Orson Scott Card pourrait être un cyberpunk, c'est sûrement qu'il se passe quelque chose d'étrange.
Et, ces derniers temps, un phénomène du même ordre semble être en train de se produire en France. Le mot magique est placardé sur plus de choses que la vieille philosophie du Mouvement n'aurait pu le rêver. Le mot « Cyberpunk » change de sens, du moins en Europe — et ce ne sont pas tant les écrivains ou les critiques que les nécessités du marketing qui sont à l'origine de ce changement.
Depuis les années 50 en Europe occidentale, et à l'Est depuis l'éclatement de l'empire soviétique, l'édition européenne a été dominée par des traductions de l'américain. Mais la multiplication du nombre de titres de SF publiés chaque année aux États-Unis durant les vingt dernières années ou à peu près ne s'est pas reflétée dans la plupart des pays européens, l'Angleterre constituant jusqu'à un certain point une exception, et la Roumanie post-Ceaucescu une autre. Mais le nombre annuel de titres de SF publiés en Angleterre ou en Roumanie ne représente lui-même que vingt pour cent environ de la production annuelle aux États-Unis.
Donc, pendant longtemps, les éditeurs de SF européens pouvaient faire leur marché pour écumer ce qu'ils considéraient comme la crème de la moisson — raison principale pour laquelle les productions américaines ont acquis une telle position dominante. Et, parce que la plupart des lecteurs de SF européens ont grandi dans cette situation, ils ont été conditionnés à accepter la science-fiction américaine comme supérieure à la quantité relativement faible de SF autochtone qui parvenait à être publiée.
Mais le dernier lustre ou à peu près, au moins d'une perspective d'Europe continentale, a vu une dégénérescence dans la publication de la SF américaine. Les romans situés dans des univers franchisés qui n'en finissent pas et les novellisations de films et de séries télévisées qui en sont désormais arrivés à dominer « l'édition de SF » aux États-Unis sont considérés ici, en gros, comme de grosses bouses, convenant peut-être pour un public plus large moins cultivé, mais pas pour celui de la SF, plus âgé et plus sophistiqué, qui s'est développé au fil des ans.
Ce qui ne veut pas dire que les éditeurs anglais, français et d'autres pays ne commencent pas à investir dans ce genre de choses. Mais puisque le contenu porte l'étiquette « science fiction », « SF » ou « sci-fi », ces termes ont été dévalués sur le plan intellectuel et sont devenus synonymes de cynical juvenile yard-goods.
Donc, en Europe au moins, est apparue la perception que, malgré leurs divergences littéraires, des auteurs aussi différents que Kim Stanley Robinson, Pat Cadigan, Tim Powers, Philip K. Dick et, oui, Orson Scott Card, parmi une ou deux douzaines d'autres, ont plus en commun l'un avec l'autre que n'importe lequel d'entre eux avec les bouses mentionnées plus haut qui en est désormais arrivé à dominer la production étiquetée « science fiction », ou « SF ». Et, en termes de niveau d'intentions littéraires, c'est tout à fait vrai.
En terme de marketing, les questions littéraires mises à part, la démographie du public est également différente — plus âgé, moins majoritairement masculin, plus cultivé, plus restreint que le public potentiel de la dernière tranche de Star Trek ou de Star Wars et qu'il est par là même préférable de le dissocier de la « SF » et de le vendre sous un autre emballage.
Ce qui, M. Card, au cas où vous poseriez la question, explique pourquoi vous êtes devenu un cyberpunk en Roumanie.
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Mais pourquoi Cyberpunk ?
Pourquoi pas ?
Vous avez une meilleure idée ?
Pouvez-vous trouver une étiquetteplus branchée ? Un autre mot qui évoque dans l'esprit du grand public l'imagerie et les préoccupations de la science-fiction sans faire penser à Star Trek, ni à Star Wars, ni aux soucoupes volantes de la planète Foutaise ?
Alors quelle importance si une bonne partie de ce qui commence à être publié comme du « Cyberpunk » n'a rien à voir avec la cybernétique, le cyberspace ou la sensibilité de la Rue ? Ni Bill Gibson, ni Gardner Dozois ni Bruce Sterling n'étaient assez prescients, ni assez intéressés pour copyrighter le terme. Où êtes-vous à présent, les gars, ha, ha, ha !
Et, après tout, qu'est-ce que les licornes, les dragons et les elfes ont à voir avec la « sci-fi », la rubrique sous laquelle ils sont commercialisés ? Forrest J. Ackerman, qui en est le père plein de fierté, n'a pas pensé à copyrighter cette étiquette-là non plus.
Donc, « Cyberpunk » — comme « sci-fi », comme « SF » — a perdu la cohérence de son sens littéraire originel et il est passé dans le domaine public du packaging et du marketing.
Et encore, dans ce processus de mort littéraire et de transfiguration commerciale, il semble être en train de donner le jour à un descendant littéraire qui sort actuellement de ses langes et dont l'impact à long terme sur ce que nous, vieux grincheux littéraires, nous obstinons à appeler « science fiction » pourrait finir par se révéler bien plus profond.
À savoir « la Fiction de la Réalité virtuelle ».
Vous parlez de science fiction dans le monde réel !
Mettre sur le même plan psychologique la communication avec un environnement sensoriel suscité par la technologie et le « monde réel » date de de plusieurs décennies ; il est aussi ancien que mes Écumeurs du vide, que Nova de Samuel R. Delany, que toutes ces histoires de "cinéma sentant" qui s'étirent dans la préhistoire confuse de la science fiction.
Toutefois, dans Neuromancien, William Gibson l'a transformé en un « lieu » artificiel appelé le « cyberspace ». Et l'évolution d'Internet a ensuite vraiment donné une première existence au Cyberspace.
Et Jarron Lanier a inventé les gants et les lunettes qui permettent d'entrer vraiment dans le Cyberspace et d'y interagir avec d'autres extensions électroniques d'autres créatures protoplasmiques. Et il a baptisé l'appareil une « interface de réalité virtuelle ».
Et le reste appartient à l'histoire du marketing.
Voilà, la Réalité virtuelle dans le monde réel !
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En vérité, ce qui est commercialisé  en ce moment sous le nom de « réalité virtuelle » se résume à un jeu de joysticks adapté, deux ou trois mini-moniteurs devant vos yeux, un ordinateur et une platine CD-ROM, qui vous permettent d'entrer dans un domaine comparable à un jeu vidéo en basse définition, la réalité de cette virtualité étant limitée à la vue et au son, comme votre oreille interne vous le dira en des termes qui vous retourneront sans doute l'estomac lorsque vous vous débrancherez à l'issue d'une session ayant duré plus de quelques minutes. Mais, aussi primitif que puisse être cet équipement à ce jour, le marketing a rendu le concept de réalité virtuelle si envahissant qu'il commence non seulement à modeler un certain type de science fiction, mais peut-être aussi à créer un nouveau genre de fiction qui brouille la ligne entre fantasy et science fiction, imitation et surréalisme, et, hélas ! peut-être, au moins dans un cas, la conscience même qu'il existe une telle ligne.
Il pourrait seulement s'agir d'une question de temps avant que les gens du marketing ne se rendent compte qu'ils ont déjà une étiquette pré-existante sous laquelle commercialiser une bonne partie de ce qu'ils commencent à essayer de faire rentrer avec un chausse-pied dans le genre « Cyberpunk ».
Après tout, la « Réalité virtuelle » est déjà dans le domaine public du Zeitgeist et, puisqu'elle n'évoque pas automatiquement des images de hackers vêtus de cuir noir et portant des verres-miroirs, elle peut plus confortablement habiller une gamme de produits plus large sans violer la moindre vérité dans les lois de la publicité.
C'est également un séduisant concept littéraire, voire philosophique.
Pourquoi toute réalité ne pourrait-elle pas être traitée comme virtuelle ?
Si une technologie assez sophistiquée peut permettre à des créatures du « monde réel » telles que nous d'entrer dans des réalités virtuelles, pourquoi ne pas permettre aux fantômes et aux goules électroniques de celles-ci d'entrer dans la nôtre ?
Un philosophe des sciences pourrait vous expliquer avec de solides arguments pourquoi c'est du du sophisme, mais certains philosophes mystiques soutiendraient que, le royaume de Maya étant une illusion, ce que nous prenons pour la « réalité » est en fait virtuel et l'a toujours été. Cette discussion se poursuivant depuis plusieurs milliers d'années, je ne pourrai pas révéler ici la nature ultime de la réalité. Désolé, les amis.
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Néanmoins, puisque toutes les fictions sont indéniablement des réalités virtuelles créées par leur auteur, en termes littéraires, on pourrait très bien demander, eh bien, pourquoi pas ?
Eh bien, tant qu'on veut écrire de la fantasy, il n'y a aucune raison au monde de ne pas traiter toute réalité comme virtuelle, mais lorsque l'objectif littéraire est d'imiter des réalités présentes ou passées, on perdra de la crédibilité si l'on viole les règles de ce que vos lecteurs acceptent comme étant la réalité consensuelle — quoique, en cette ère de New Age, on pourrait avoir plus de liberté d'action qu'au temps jadis.
La science fiction joue cependant un jeu quelque peu différent de celui de la fantasy ou de la fiction mimétique — ou, du moins, c'était le cas dans le passé.
Mais, à la différence de la fantasy, la science fiction doit jouer à l'intérieur de contraintes. Les aficionados de la hard SF soutiendraient que la science fiction ne doit pas violer les lois de base de l'univers physique, et même les « New Wavers » de base admettraient au moins que, par définition, tout ce qui manque de vraisemblance, tout ce qui ne crée pas l'illusion littéraire de prendre place dans le domaine du possible, ne peut même pas être de la « fiction spéculative ».
Toutefois, d'un certain point de vue, le genre naissant de la fiction de la Réalité virtuelle brouille la ligne qui sépare la science fiction et la fantasy, ou la transcende d'un autre.

 

Norman Spinrad

 

Traduction : RCW

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