27.09.2008

Robert Heinlein et la liberté (1)

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L'écrivain américain Robert Anson Heinlein est, même si la France rechigne encore à le reconnaître comme tel, l'un des géants des littératures de l'Imaginaire. Non qu'il ait creusé seul le sillon d'une thématique particulière à laquelle il pourrait être à jamais associé. C'est précisément le contraire : son oeuvre est foisonnante, touchant à des sujets aussi divers que la conquête de l'espace, la physique quantique, les futurs lointains, les mécanismes de la révolution, la démocratie, l'anti-fascisme, l'eugénisme, la condition féminine, la guerre et la diplomatie, etc. Son influence sur la plupart des auteurs qui ont suivi, non seulement sur le plan des techniques d'écriture, mais aussi sur celui des créneaux de publication, n'est plus à démontrer. Sans Robert Heinlein, l'histoire de la science-fiction aurait été radicalement différente et, aux Etats-Unis du moins, elle n'aurait pas acquis ses lettres de noblesse.
Mais, au-delà des livres, il y a l'homme. Son parcours révèle une personnalité complexe. Un esprit libre qui a refusé tous les dogmes et considéré toute solution prétendue définitive comme insatisfaisante.
Robert A. Heinlein est né le 7 juillet 1907 à Butler, dans le Missouri, en plein coeur du « Bible Belt » (cette Amérique du Middle-West profondément conservatrice, assez rude et très croyante), dans une famille d'origine bavaroise. Il confesse avoir eu une enfance heureuse, bercée par le spectacle des vertes collines de la Terre, qu'il chantera plus tard. Enfant précoce, il se révèle rapidement un dévoreur de livres, un passionné d'astronomie et radio-amateur.
robert-anson-heinlein-101.jpgSon passage par l'armée, pour être déterminant, fut plus court qu'il ne l'aurait souhaité. Au terme d'une véritable campagne de communication (il fait parvenir près d'une centaine de lettres de recommandation en faveur de sa candidature), il obtient le droit d'entrer à l'Académie Navale d'Annapolis, tout près de Boston. « Midshipman » en 1925, ses classes sont marquées par deux blâmes disciplinaires, mais d'excellentes notes techniques. Il devient officier sur le USS Lexington, basé en Californie. Son service sera de courte durée : une tuberculose entraîne le prononcé
irrévocable de sa réformation en 1934. C'est à la même époque qu'il rencontre son épouse, Leslyn, brillante directrice adjointe au département musical de la Columbia Pictures, à Hollywood.
A la recherche de nouveaux engagements, dans une Amérique qui subit de plein fouet l'impact de la crise de 1929, Robert Heinlein se lance en politique au sein du seul mouvement authentiquement socialiste de toute l'histoire des Etats-Unis : E.P.I.C (End Poverty In California), se plaçant au service d'Upton Sinclair, célèbre journaliste « muckraker » (fouille-merde) et auteur engagé de romans sociaux tels que Oil ! (récemment porté à l'écran sous le titre There will be blood) et The Jungle, évoquant les conditions de travail des ouvriers. Heinlein se présente lui-même aux élections primaires démocrates de 1938, mais sans succès.
robert-heinlein.jpgChaque expérience le grandit, en dépit des échecs, et il se tourne alors vers l'écriture et la fiction, à laquelle qu'il avait commencé à goûter grâce à Leslyn et à l'exemple de Sinclair. Fondant la Manana Literary Society, il réunit autour de lui quelques auteurs représentant une littérature en prise avec le réel mais empreinte d'épique et de merveilleux et qui cherche encore ses codes : la science-fiction. Galvanisé par l'amour de Leslyn, il diversifie ses centre d'intérêt, découvre les théories de Korzybski, rencontre John W. Campbell, et lui « vend » ses premières nouvelles, qui paraissent la revue Astounding : "Ligne de Vie" en 1939, "L'inadapté" en 1940. C'est le début de sa troisième, et dernière, carrière : celle d'auteur de science- fiction professionnel.
Dès 1941, Heinlein est l'invité d'honneur de la Convention Mondiale de science-fiction de Denver, où il prononce un discours inattendu qui insiste sur la nécessité de lutter contre le fascisme qui dévore l'Europe. D'ailleurs, durant la guerre, il cesse complètement d'écrire et, bien qu'il se tienne loin du front, il place toute son énergie dans l'étude des combinaisons de hautes altitudes qui préfigurent les futurs scaphandres spatiaux, aux côtés de Sprague de Camp et d'Isaac Asimov. D'emblée, il comprend que l'innovation technologie sera la clef du futur.

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Toutefois, à ses yeux, le fait politique le plus important du siècle est la bombe atomique, et ce bien avant Hiroshima. Pour Heinlein, l'existence de l'arme nucléaire impose une reconfiguration en profondeur de la géopolitique des Nations. Il en pressent la possibilité et les retombées dès 1940-41 avec "Blowups happens" et "Solution Unsatisfactory". Il n'aura de cesse de faire campagne pour un contrôle supranational des armes de destruction massive. Mais sa virulence le discrédite et ses articles, publiés hors du domaine de la science-fiction, ne sont pas lus. Sa vie personnelle subit l'impact de son obsession lucide : il quitte Leslyn en 1947, et épouse, en secondes noces, Viriginia, qui partagera sa vie et ses idées jusqu'au bout.
Les années cinquante sont résolument celles de la maturité : Heinlein développe son cycle de « l'Histoire du Futur », initié avec le soutien de John Campbell, et s'essaye au cinéma, aux côtés de Irving Pichel. Le résultat sera Destination Moon, en 1950, premier véritable film de science-fiction réaliste et grand public, quoiqu'un peu ennuyeux. Heinlein y fait l'éloge de la conquête de l'espace et montre, vingt ans avant le programme Apollo que la Lune n'est pas une destination fantaisiste, mais une frontière qui défie l'humanité, à l'instar de celles que les américains ont voulu repousser, lors de la guerre d'indépendance et de la conquête de l'Ouest.

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Chantre de l'espace, Robert Heinlein l'est surtout dans la série de « juvenile », ces romans pour la jeunesse qu'il fait paraître chez l'éditeur Scribner de 1948 à 1958, au rythme d'un par an, et avec lesquels il connaît un vif succès. Il y distille une pédagogie du réel, de la science, de l'espace, mais aussi le modèle du citoyen et de l'ingénieur compétent. Il est courant d'entendre des scientifiques ou des ingénieurs américains, notamment à la NASA, confesser que leur vocation est née de la lecture de ces « juvenile ».
Enfin, date-clef, Heinlein obtient son premier prix Hugo avec Double Etoile, en 1956, modèle par excellence de sa « première manière ». Heinlein est au sommet de son talent d'auteur. Mais il se fait aussi théoricien de ce qu'est, ou doit être, la science-fiction. Nombre d'articles et de conférences en attestent, notamment celle donnée en 1957 à l'Université de Chicago (et dont le texte a été récemment traduit
en français, dans les Actes des Premières Journées Interdisciplinaires de Peyresq).
La décennie suivante, Etoiles, garde-à-vous !, En terre étrangère, et Révolte sur la Lune, trois romans complexes, provocateurs, centrés sur les mécanismes sociaux, les mutations politiques, et l'altérité culturelle, seront tous couronnés du Hugo. Quatre fois primé, Heinlein détient toujours ce record.
Le lectorat et la critique s'affrontent autour de l'oeuvre de Heinlein, tour à tour traité de militariste, de fasciste, de hippie, de gourou, d'anarchiste, alors qu'aucun de ces adjectifs ne lui correspond. Preuve s'il en est que Heinlein est en prise avec les préoccupations de son temps et maîtrise totalement son art narratif.
La période qui suit, les années soixante-dix, est généralement considérée comme celle du « second » Heinlein. La charnière semble s'opérer en 1974, année où il est le tout premier auteur de science-fiction à recevoir le Grand Master Nebula Award, décerné par l'Association Américaine des Auteurs de Science-Fiction (SFWA), pour l'ensemble de son oeuvre.
Heinlein-face.jpgTime enough for love, premier des textes qui sont généralement considérés comme les « romans tardifs », est le seul à paraître avant l'attaque cérébrale que subit Robert Heinlein en 1978. Pour autant, avec The Number of the Beast (1979), jamais traduit en France, Le Chat Passe-Muraille (1985), Au-delà du crépuscule (1987), il fera, comme eux, l'objet de vives critiques, en France comme aux Etats-Unis : on y déplore la tendance à la verbosité et aux dialogues et aux digressions interminables. Toutefois, ces textes n'ont pas été compris pour ce qu'ils étaient. Robert Heinlein, qui avait repris des études de physique quantique, cherchait, à la lumière de celles-ci, une nouvelle manière, cohérente et d'une ambition toujours aussi démesurée, d'appréhender la fiction. Le cycle du Monde comme Mythe pousse le principe d''indétermination jusqu'à l'infini des points de vue, et Heinlein y invente le « ficton », l'unité quantique du récit. Il ne sera pas compris et seul Vendredi (1982), roman de SF ultra-classique, sera salué par la critique.
Il meurt, le 8 mai 1988, auprès de Virginia, après ce dernier baroud d'honneur qu'il se devait bien de tenter malgré l'ampleur de la tâche.

 

Ugo Bellagamba

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