30/01/2010

Robert Heinlein et la liberté (5)

1068268073_laheinlein.jpgB. L'âge du récit quantique.


Après une telle consécration, il fallait de l'audace pour quitter son royaume et conquérir de nouveaux territoires. Le “Général”, sur la forme comme sur le fond, livre des romans délibérément déroutants ; malgré cela, de best-seller en best-seller, le lectorat le suit. La critique, elle, prenant le contrepied, le traîne dans la boue, fustigeant le vieillard scabreux qui ne veut pas admettre que son heure de gloire est passée. Le « Vieux Père Heinlein », comme le désigne avec condescendance Brian Aldiss, aurait dû avoir la bonne grâce de laisser la place à cette nouvelle génération d’auteurs qui incarne une nouvelle manière d'appréhender la science-fiction : la « New Wave », anglaise d'abord, puis internationale. Robert Heinlein incarne trop le vieil âge d'or pour en faire partie, aussi innovants soient ses romans tardifs.  Ainsi, Time Enough for Love (1973) reçoit un accueil tiède, quand le Ravin des ténèbres (1974) et The Number of the Beast (1980), eux, sont littéralement lynchés par la critique. On reproche à l'auteur des digressions innombrables et des dialogues verbeux. Pourtant,  la critique passe complètement à côté du véritable objet de ces textes qui repoussent les frontières de la narration.
2561521362_9e64116fda.jpgSi, vers la fin de sa carrière, Robert Heinlein s'est laissé séduire par une écriture où l'intrigue semble n'être plus qu'un prétexte à des discussions sans fin sur le sens de la vie, il ne faut pas, pour autant, confondre l'effet avec la cause : l'auteur ne cherche pas tant à moraliser qu'à conférer à son récit une structure quantique. Sur ce point, The Number of the Beast ou The Cat Who Walks Through Walls, font figure d'échecs brillants.
L'ambition est folle : dépasser l'inhibition qui pèse sur les auteurs de SF quant à l'utilisation narrative de la physique quantique. Niels Bohr avait, dès 1920, jeté un voile délibérément opaque sur les fondements de celle-ci : « ne vous exprimez jamais plus clairement que vous ne pensez », avait-il enjoint à tous les membres de l'Ecole de Copenhague, dans une volonté quasi-sectaire. Même si un certain nombre d'auteurs de science-fiction avait osé s'approprier le langage quantique et utilisé la notion d'univers parallèles, notamment, aucun n'avait véritablement cherché à faire de la physique quantique la trame même de son récit.
Number_of_Beast_Heinlein.jpgJe me garderai bien ici d'entrer dans les détails techniques de l'effectivité de la transposition narrative par Heinlein du principe d'incertitude d'Heisenberg ou de la problématique qui sous-tend la parabole du chat de Schrödinger, car sur ce point, comme bien d'autres, c'est mon coauteur de Solutions non Satisfaisantes qu'il faudrait convoquer, puisqu'il est physicien au CNRS.
Il faut savoir, toutefois, que Heinlein ne s'est pas engagé dans cette voie à la légère : dans les années 1970, il avait opéré un retour vers les études de physique à l'université, bien que celles-ci eussent été prématurément interrompues en raisonde sa santé toujours précaire. Son challenge n'a donc rien d'irréfléchi. Heinlein livre d'ailleurs, en parallèle de son ses fictions, un article sur Paul Dirac pour l'Encyclopedia Britannica. Lorsqu'il se sent prêt à se « coltiner » les représentations quantiques du temps et de l'espace, Heinlein se lance dans The Number of the Beast et joue sur la multiplicité des « observables romanesques ». Il y met au même niveau, non seulement tous ses personnages (et leurs différents points de vue), mais aussi le narrateur, le lecteur, jusqu'à l'auteur lui-même, qui finit par être confronté à ses propres personnages, dans la dernière partie du roman, L'Envoi. C'est la notion de « réalité consensuelle » qui est débattue : vivons-nous tous dans le même monde ?
Une mémoire objective est-elle possible ?
disit.jpgThe Number of the Beast est une métaphore de la science quantique elle-même telle qu'elle se présentait dans les années 1970 : fascinante et vertigineuse, riche d'une multitude d’interprétations qui dépassent, de loin, le réalisme des premiers textes, notamment ceux de l’Histoire du futur. Complètement incompris, Robert Heinlein ne laissera toutefois pas dire qu’il a perdu la main sans réagir. Avec Vendredi (1982), il signe un roman d'espionnage léger et très conventionnel, quoique d'une redoutable efficacité. Dernier baroud d'honneur d'un auteur libre, tout autant à l'aise dans l'avant-garde que dans la tradition.
Robert A. Heinlein, l'auteur de science-fiction, n'est guère différent du Robert A. Heinlein citoyen américain et patriote : il n'a jamais été d'aucun parti, il n'a jamais été d'aucune école. Et cependant, il n'a jamais été un loup solitaire : il s'est engagé, sa vie durant, pour des causes partagées ou des communautés qui lui semblaient, pour paraphraser Ernest Hemingway, être dignes qu'on se batte pour elles.

 

Ugo Bellagamba

 

Commentaires

D'aucun parti ? Pas vraiment puisqu'on apprend sur wiki qu'il s'est engagé dans l'entre-deux-guerres dans le seul parti vraiment socialiste de l'histoire des USA : l'EPIC.

Néanmoins ça ne remet pas en cause son indépendance d'esprit car rend d'autant plus ridicule toute accusation de fascisme !

Écrit par : voodoo | 29/10/2008

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C'est intéressant, mais j'ai un peu de mal à imaginer à quoi peut ressembler un roman 'à structure quantique'.
La présence du lecteur, ok. Ca doit venir de l'influence de l'observateur sur l'objet observé. Le fameux chat.
Mais pour le reste, je ne vois pas. La multiplicité des points de vue / multiplicité des états ? Tous les points de vue valables en même temps, et c'est le lecteur qui choisit lequel est le bon ?
Ca doit être un joyeux bordel...
Pour le moment, je n'ai pas trouvé plus d'infos sur Internet. Quelqu'un qui l'aurait lu pourrait nous éclairer ?

Écrit par : roussard | 01/02/2010

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Ben, comme je l'ai dit, je ne suis pas quanticien. Mais il y a deux aspects intéressants dans l'œuvre tardive de Heinlein. D'une part, l'invention du "ficton", comme unité quantique du récit dans "The number of the beast", où tous les points de vue s'entremêlent au point de ne plus savoir où est l'observateur, d'autre part le recours à l'indétermination narrative, notamment dans "Le Chat passe-muraille", référence explicite. Je pense qu'une explication plus satisfaisante peut être trouvée, et tu as de la chance, dans le tout dernier numéro de Bifrost, spécial Heinlein (n°57) dans l'article écrit par Eric Picholle sur le cycle du "Monde comme Mythe" (pp. 146-149). Extrait : "la plus emblématique de ses cibles est peut-être le réduit quantique, a priori rebelle au langage naturel et donc a toute appropriation littéraire". Bref, il faut creuser pour trouver l'effet-tunnel et revenir aux sources avant que d'être parti. Me suis-je bien fait comprendre ? Non ? Dommage...

Écrit par : ub | 01/02/2010

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J'ai encore plus de chance que ca : j'ai déjà acheté le Bifrost. :D
Merci pour la réponse, j'irai lire ca ce soir.
Mais bon, comme je ne suis ni quanticien, ni romancier, c'est normal que j'ai un peu plus de mal.

Écrit par : roussard | 02/02/2010

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Ce splendide blog serait-il terminé ?
:(

Écrit par : Fantasio | 27/02/2010

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Ce splendide blog serait-il terminé ?
:(

Écrit par : Fantasio | 27/02/2010

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Pas d'inquiétude : c'est juste une petite pause due à une surcharge de travail par ailleurs.

Écrit par : RCW | 02/03/2010

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