18.04.2009

Il est parmi nous

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Norman Spinrad

He walked among us




Texas Jimmy Balaban, un agent spécialisé dans les artistes de seconde zone, les phénomènes et les originaux qui ne peuvent avoir qu'une carrière éphémère, découvre sur une scène minable, Ralf, un humoriste dont le ressort comique est axé sur sa qualité de voyageur temporel expédié dans le passé parce que ses vannes ne font plus rire personne à son époque. Les gags sont en effet assez lourdingues, voire vulgaires, l'attitude provocatrice (le public se faisant traiter à chaque répartie de petits macaques), mais Ralf dégage une énergie que Balaban juge exploitable, à condition de faire réécrire ses sketches par un écrivain de science-fiction, Dexter D. Lampkin, auteur adulé mais frustré, dont la carrière est aussi faite de compromissions, et de confier le remodelage de son personnage à Amanda Robin, qui organise en temps normal des stages New Age d'éveil à un plan supérieur de la conscience. Tous trois s'aperçoivent rapidement que Ralf ne sort jamais de son rôle, comme s'il était vraiment issu du sombre avenir qu'il décrit, où les dérèglements de la biosphère et du climat, l'absence de ressources et d'énergie, ont condamné l'humanité à vivre dans des lieux fermés et à se nourrir d'insipides aliments chimiques. Difficile de faire rire avec ça. La petite équipe se démène pourtant assez bien pour propulser Ralf sur des scènes plus honorables puis à la télévision, jusqu'à le doter de sa propre émission, "Le Monde selon Ralf", qui nécessite un changement de format et une approche différente.
Il est d'ailleurs tentant pour l'auteur de La Transformation, récit d'un canular poussant l'humanité à sauver la planète, de recycler dans l'émission cette utopie naïve qui fut un échec, par une instrumentalisation de Ralf à laquelle Amanda, sa rivale sur le plan idéologique, n'est pas entièrement opposée dans la mesure où son mysticisme New Age véhicule également un message pour un monde meilleur. Tous deux conviennent d'inviter leurs représentants pour échanger avec Ralf sur les causes des désordres climatiques, avec l'espoir de réveiller les consciences et éviter ce futur mal barré, si c'est encore possible. Balaban ne contrecarre pas ces projets du moment qu'ils engrangent des profits, pas plus que Ralf, du moment qu'il est en selle et travaille. Mais qui est-il réellement ? Un authentique voyageur temporel venu porter la bonne parole, un mystificateur qui dupe tout le monde ou un cinglé dont on profite jusqu'à ce qu'il ne fasse plus rire ou pour transformer la société ?
Progressant sans faillir sur la corde raide du doute, ce récit raconte par le menu la grandeur et la décadence d'un comique télévisuel qui devient de moins en moins amusant et de plus en plus polémique.
Parallèlement à cette intrigue, on suit la tragique trajectoire de Foxy Loxy, qui pour avoir croisé le crack sur son chemin, descend une à une les marches jusqu'en enfer, déchéance matérialisée par un langage toujours plus dégradé – pour lequel il convient de féliciter au passage les traducteurs. Descente un peu irréelle tant elle est longue, mais qui finit par symboliser l'humanité future uniquement préoccupée par sa survie pour avoir fait de la planète un égout.
Spinrad s'en donne à cœur joie dans ce roman sarcastique, mêlant humour et réflexions à l'emporte-pièce, tout en brassant ses thèmes habituels. L'univers de Jack Barron est présent avec le récit minutieux des négociations à chaque étape de la carrière de Ralf ; il est même élargi à l'ensemble des carrières artistiques puisque Balaban est aussi organisateur de spectacles scéniques et que Dexter est un écrivain également scénariste de séries. La dimension mystique, souvent présente chez Spinrad, intervient ici avec le personnage d'Amanda ; quant à la science-fiction, et aux thèmes qu'elle véhicule, ils sont incarnés par Dexter, double littéraire de Spinrad d'ailleurs abondamment cité.
Dans ses propos, Dexter ne se gêne pas pour opposer la science-fiction à la fantasy et de façon plus générale au New Age dont les délires alimentent les sectes. Il n'est cependant pas plus tendre avec la SF considérée comme tout aussi sectaire et de laquelle est issue la Scientologie ; les amateurs en prennent ici pour leur grade, principalement les étatsuniens, férocement caricaturés dans un passage très drôle, au cours d'une convention décrivant des fans obèses engoncés dans des costumes futuristes. On rit beaucoup mais il n'est pas sûr que Spinrad se fasse des amis en tendant un tel miroir à ses lecteurs. Pourtant, l'analyse qu'il fait de certains comportements n'est pas fausse ; la proportion d'illuminés fréquentant les salons SF n'est probablement pas supérieure à celle qu'on peut croiser dans d'autres manifestations artistiques, musicales ou cinématographiques, simplement, en raison des idées agitées de façon non conventionnelle par la SF, il semblerait que cette faune se fasse davantage remarquer. Il apparaît donc que le mépris affiché n'est que de surface, de même que l'opposition avec le New Age, dans la mesure où il y a convergence d'intérêts ou de centres d'intérêts, mais que les moyens pour y parvenir diffèrent radicalement. D'ailleurs, Spinrad ne cesse de cultiver l'ambiguïté : en multipliant les décalages entre déclarations d'intention et concessions pour de triviales raisons, il fait de Dexter un gourou de la SF qui ne dédaigne pas profiter de l'aura qui est la sienne, qui aimerait être reconnu pour son œuvre littéraire mais accepte de se fourvoyer dans un scénario alimentaire pour ses avantages financiers. Quelques anecdotes, manifestement autobiographiques, indiquent le cheminement personnel de l'auteur à cette occasion (qui a scénarisé des épisodes de Star Trek). Émerge de ces passages la touchante figure de Cynthia, l'admiratrice absolue, aussi crispante que culpabilisante parce qu'entière.
Spinrad n'est finalement pas si cruel en témoignant que, tout décalés qu'ils soient, les fans se préoccupent réellement de questions essentielles dont ne s'embarrasse pas le citoyen ordinaire, ni la littérature du mainstream, ou si peu.
La SF peut-elle sauver le monde ? C'est cette question qui domine, finalement, par-dessus toutes les autres. Et qui rejoint celle, plus générale, de savoir si une fiction peut avoir un impact sur le réel. Pour fantaisiste que la SF apparaît aux yeux des autres, elle a l'avantage de poser les bonnes questions et, de tenter d'apporter des réponses, peu importe si certaines d'entre elles sont farfelues, échevelées ou irréalistes car trop utopiques. Cependant répondre par l'affirmative serait présomptueux. Tout juste peut-on espérer qu'une fiction ait un impact suffisant sur des personnes susceptibles, elles, de changer le monde. "Ce qui est, est réel" ne cesse de répéter le roman. C'est donc à chacun d'agir selon ses convictions.
Ce qui est certain est que nous allons dans le mur si nous ne faisons rien. Le constat n'est pas nouveau, il n'en reste pas moins d'actualité. Ce roman n'est cependant pas un cri d'alarme écologiste de plus, cette problématique n'étant évoquée qu'en arrière plan. Son sujet est bien la science-fiction. Ce n'est pas un roman de science-fiction mais un roman sur la science-fiction, qui tente d'expliquer au profane sa tournure de pensée, si curieuse vue de l'extérieur, les mises en perspective qui sont les siennes et qui lui permettent de voir le monde selon un angle inédit mais qui peut être proteur de connaissance.
C'est peut-être pour cette raison que ce roman est si long – car il n'épargne aucun détail au lecteur, n'abrège aucune discussion, ressasse les questions et les répète à l'envi comme si de leur reformulation naîtrait une vérité supplémentaire. Répétitif, il aurait lassé si Spinrad n'avait pas eu assez de métier pour maintenir malgré tout l'intérêt. Ce roman est long car il ne s'agit pas d'un roman de science-fiction mais d'un livre qui tente d'expliquer ce qu'elle est à des profanes, par une immersion dans son microscosme. Dans le même temps, Spinrad semble faire la synthèse des thèmes qu'il a exploités au long de sa carrière. De ce point de vue, il s'agit également d'un livre qui fait le point sur une œuvre à un moment où l'auteur est arrivé à un tournant et se tourne vers de nouvelles préoccupations, comme en témoigne Bleue comme une orange, roman paru il y a déjà un moment mais rédigé après celui-ci, où les questions liées au climat et à l'environnement se trouvent cette fois au centre de l'intrigue.
C'est à coup sûr un livre charnière, où Spinrad cesse d'être un écrivain de science-fiction au service de la SF pour devenir un écrivain tout court, qui n'a recours à la science-fiction que si nécessaire. Dans ce cas, le roman dont Dexter est si fier, La Transformation (et auquel fait écho un article de l'auteur intitulé "La Crise de la transformation") pourrait bien renvoyer, aussi, à la transformation de Spinrad.

 

Claude Ecken

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