08.01.2010
La SF et les idées (4)
Les nouvelles voies proposées
Puisqu'une croix a été tracée sur la science dans le mot science-fiction, il reste la fiction, la littérature. Une paresse intellectuelle, pour Gérard Klein qui décline trois façons de ne pas avoir d'idées :
"La première consiste à tout miser sur l'écriture, de préférence obscure, et à faire s'entrechoquer les termes qui vous ont une allure de science ou de science-fiction. La seconde consiste à renormaliser dans un décor de science-fiction une intrigue qui aurait été parfaitement à sa place dans un roman sentimental, historique, médical, policier ou simplement psychologique. Un cas particulier de cette renormalisation glisse du côté de l'heroic fantasy ou du conte de fées et emprunte la formule réchauffée autant qu'inusable de la quête. La troisième enfin, et qui a au moins certaines vertus pédagogiques, consiste à refaire purement et simplement une histoire qui a déjà été écrite par quelqu'un d'autre présumé riche d'originalité." Le plagiat, quoi !
Le premier refuge reste la littérature, d'avant-garde de préférence. Là-dessus, tout le monde semble d'accord pour expliquer le mouvement sans obligatoirement apprécier ce dernier. Jean-Pierre Andrevon : "Et ce n'est pas un hasard non plus si la science-fiction qui, du moins en France, a l'air un peu en pointe, n'est plus tellement de la science-fiction, voire plus du tout : les nouveaux formalistes publiés généralement par Présence du Futur, qui cherchent à raconter des histoires très informelles, avec du beau style et de la psychologie, mais où le substrat science-fictionnel est presque absent. C'est pour ça aussi que beaucoup d'auteurs se tournent vers le fantastique." Fuite vers d'autres genres.
Il y a au moins un danger réel dans la préoccupation exclusive du seul aspect littéraire, c'est la dilution de la science-fiction dans un autre genre. déjà, les "néo-formalistes" ne se sentent plus solidaires de la science-fiction. Roger Bozzzettto : "Les auteurs français se présentaient comme des créateurs individuels qui se trouveraient publier un peu par hasard dans des collections de science-fiction. Et pour se faire pardonner cet instant d'égarement… ils tâchent de renier bien vite le fait qu'ils écrivent de la science-fiction en tentant d'en repousser les limites… justifiant ce ressourcement littéraire par le fait qu'ils s'expriment en tant qu'écrivains, ce qui est parfois soutenable. On le remarquera, il s'agit d'une modernité littéraire d'abord, qui se trouve utiliser, pour des moments, de passages narratfs ou autres, des allusions à la science-fiction."
La science-fiction se réduit alors à une esthétique. Les éléments scientifiques ne sont utilisés que comme décors, ingrédients qui n'ont aucun rôle narratif ou thématique. L'esthétique dans la science-fiction n'est certes pas à négliger mais il faut se méfier d'une telle réduction qui, très vite, vide le genre de tout sens et de tout projet, le réduit à une superposition d'images aussitôt vues, aussitôt oubliées.

Aujourd'hui, le surréalisme n'existe plus en tant que tel. On a oublié les termes de son manifeste et son projet de pénétration du réel pour n'en conserver que les images, disséminées un peu partout au sein d'autres genres. Çà et là, un usage surréaliste dans ce roman, des petits côtés surréalistes dans ce film et dans cette BD aussi, "quelque chose" de surréaliste… quelque chose seulement. le nuage compact de la science-fiction deviendra-t-il brume impalpable au sein de la littérature générale ?
Personne ne le souhaite. Même ceux qui revendiquent une science-fiction moins intellectuelle que celle du groupe Limite se rabattent eux aussi sur la littérature : une littérature de best-seller, où l'accent est mis surla dimension humaine. C'est d'autant plus déconcertant que ceux qui se réclament de cette tendance ne sont pas regroupés pour faire école mais s'expriment de façon disparate et isolée. Quelques exemples : Romualdas Kalonaitis, de Lthuanie :
"Il paraît que la science-fiction américaine (et les autres aussi) a oublié qu'en littérature il n'y a qu'un domaine inépuisable : la personnalité humaine." mais depuis quand la science-fiction l'a-t-elle oubliée ? Y a-t-il eu une période où tout était centré sur le personnage ou sur sa psychologie ?
Kalonaitis, qui donne sa recette pour réussir un bon roman de science-fiction, place tout de même en premier lieu le sujet, en deuxième le personnage et en troisième le style. Jacques Van Herp est plus disert sur la question : "La science-fiction ne peut plus que se répéter [Précision utile : pour lui, le polar est déjà mort]. J'attends une nouvelle génération, des auteurs capables de transposer un roman classique — c'est à dire où les personnages importent et vivent — dans le décor de la science-fiction, capables d'intéresser — ne disons pas avec des problèmes éternels — mais avec des problèmes qui ne soient pas de fugaces reflets de la mode." Veut-il parler des cyberpunks ? Peu importe. On notera tout de même que Jacques Van Herp souhaite la transposition de romans classiques dans la science-fiction, soit la deuxième façon d'écrire quand on n'a pas d'idées, selon Gérard Klein. Cependant, si tant de gens pensent que cela constitue la voie royale de la science-fiction, il n'y a qu'à imiter La Bicyclette bleue de Régine Desforges. Je ne doute pas du succès. Mais je nourris des doutes quant à la valeur littéraire des aventures de Scarlett O'Hara dans les étoiles, et quant à sa place dans l'histoire de la science-fiction.
La voie du renouvellement passe par le roman balzacien. Il ne faut pas penser intrigue mais personnage. jacques Goimard, dans NLM 14, est trop rsé pour cautionner ouvertement ce type de récit, aussi va-t-il innocemment se borner à constater l'existence d'une catégorie de romans longs qu'il en qualifiera pas de mauvais dans une intention de pure objectivité mais dont il conviendra tout de suite après, sans "faire de comparaison brutalement obscène" que si "on se force un peu on y arrive quand même". le paragraphe suivant est une triomphale constatation :
"Et voilà, j'y suis arrivé, je me suis dit qu'il y a peut-être un intérêt spécfique du long roman, et c'est ce que je vais formuler." La thèse de Jacques Goimard n'est pas d'étudier mais d'évoquer le roman long, les sagas interminables dont on trouve depuis peu quelques exemples chez Presses-Pocket avec Le Dit de la Terre plate de Tanith Lee (5 volumes) ou la Romance de Ténébreuse de Marin Zimmer Bradley (6 volumes)… On n'est jamais si bien servi que par soi-même et ça permet de prouver que sa maison est bien tenue et à la page. Examinons de plus près les arguments de la "fée de la dékalogie" :
"Il existe en effet une autre tradition, celle d'une science-fiction pour qui le moteur — ou un grand moteur — de l'intérêt de lecture, c'est le personnage." Jacques Goimard fait bien de revenir sur "un grand moteur" pour préciser qu'il n'est peut-être pas le seul ni leplus important, même s'il est grand. Comme l'a signalé Jean-Pierre Moumon à prpos d'un autre critique, "Vouloir centrer toute la science-fiction autour de l'homme apparaît bien prétentieux : c'est refaire de lui le centre de l'univers, conception définitivement caduque. Cette position me semble procéder d'un humanisme trop littéraire." On pourrait méditer sur la nature d'un humanisme qui est trop littéraire mais remarquer que la perspective d'une science-fiction romanesque produit effectivement une science-fiction minimaliste sur le plan des idées de l'aveu même de Jacques Goimard :
"Le romanesque est une propriété ou un ensemble de propriétés permettant de vivre imaginairement avec un roman comme s'il s'agissait d'un monde qui devient rapidement familier, quotidien, banal (même la première ligne si l'auteur est vraiment habile)." La banalité comme exercice de style ! J'exagère peut-être, mais ne retrouve-t-on pas là tous les arguments qui permettent aux fans de science-iction de stigmatiser la littérature générale ? Le roman long selon Jacques Goimard s'adresse à ceux qui n'ont rien d'autre à faire : "Il vaut mieux être en vacances, être une femme au foyer, ou un étudiant qui n'a pas trop de choses à faire et qui a décidé de bloquer la préparation des U.V. en fin d'année."
Il y a une certaine paresse intellectuelle à s'installer dans un univers pour n'en plus ressortir. Être fan de Star Trek ou de La Compagnie de glaces n'est pas condamnable en soi si le lecteur ne dédaigne pas retirer ses pantoufles pour explorer d'autres univers avec des lectures différentes. La déception du grand public pour les suites de Dune est que Frank herbert refusait, justement, de s'installer dans son univers. Au lieu de conter la destinée de Paul Atréides et de ses démêlés avec les factions qui veulent lui reprendre le pouvoir, il effectue des sauts de plus en plus importants dans le temps, se projetant 35 siècles plus tard pour L'Empereur-Dieu, puis quelques autres milliers d'années en avant avec Les Hérétiques jusqu'à se situer longtemps après la destruction et la vitrification de Dune dans La Maison des mères. Le public s'est trompé en estimant que la figure centrale de l'œuvre étaitle personnage de Paul Muab'Dib. Herbert n'a peut-être pas oublié d'intégrer des aspects romanesques dans son récit, après tout il s'agit d'une fiction, mais ils l'ont été dans le but de servir sa réflexion et d'illustrer ses théories.

Ce serait réduire Dune à bien peu de choses que de ne voir en ce livre que la dimension épique. Jacques Goimard pourtant ratisse très large : il ne ramène pas seulement Herbert dans ses filets, mais aussi de supposés ancêtres de la veine romanesque, comme Theodore Sturgeon ! "Avez-vous l'impression, lorsque vous lisez Les Plus qu'humains ou Cristal qui songe de Sturgeon, que nous ne soyons pas mobilisés par ce qui arrive de très intime aux personnages ?" C'est une argumentation un peu faible qui permet de rattacher en outre au romanesque n'importe quel roman où l'on s'identifierait peu ou prou aux personnages. Je ne crois pas, en lisant Les Plus qu'humains, qu'on entre dans un monde qui devient rapidement familier, quotidien, banal, pour reprendre les propriétés romanesques énoncées par Jacques Goimard.
Alors, littérature générale et romanesque sont-elles les seules alternatives ? Il semble qu'on règle un peu rapidement le divorce de la science-fiction entre science et littérature. Norman Spinrad, dans son article sur les neuromantiques dans Univers 1987, avait déjà signalé cette erreur : "Les polarisations politiques de l'époque avaient amené chacun des deux côtés à l'idée, entièrement fausse, qu'il existait une dichotomie irréductible entre les affaires de la science et celles de l'esprit, entre la hard science et l'expérimentation stylistique, entre le positivisme logique et le senti de la rue, entre une science-fiction fondée sur l'extrapolation scientifique rigoureuse et une science-fiction fondée sur le réalisme psychologique des personnages, entre les polars d'informatqiue et les hippies, entre la vision scientifique du monde et la pulsion romantique."
Le mouvement cyberpunk, ce serait donc un nouveau romantisme, ouvertement technologique, mariant le style et les idées. De fait, ses ambitions avouées sont grandes, comme les rapporte Roger Bozzzettto paraphrasant William Gibson dans Nous les Martiens :
"La science-fiction est un effort de l'imagination littéraire pour "ajuster" les nouvelles représentations, et le vécu expérimental qui en découle, à cette nouvelle réalité technologique induite. Cet effort de la science-fiction pour s'exprimer sur une réalité qui évolue implique une évolution de l'écriture, qui tienne compte des nouvelles "manières" de la société et cela pour donner à voir les effets de réel qu'elle produit par sa technologie. Si elle réussit à rendre compte, dans le cadre d'une écriture, des effets produits par la technologie sur l'espace intérieur et les comportements des personnages dans ces milieux neufs, la science-fiction sera moderne, à l'image de celle de Ballard."
Pourtant les cyberpunks ne font pas l'unanimité. PierreStolze, par exemple, dénonce le côté clinquant "avec strass et paillettes de l'esthétique cyberpunk". Et il est vrai que si nous sommes bien bombardés d'idées au cours d'une intrigue policière aux multiples rebondissements dans des mégapoles en pleine déliquescence, on parvient essoufflé à la fin du roman, saturé d'informations et ayant à peu près tout oublié du déroulement de la narration. Très certainement cette impression est-elle fidèle à celle que l'on peut éprouver quand on on se trouve étourdi d'impressions diverses dans un monde saturé de signes, si sollicité par tous nos sens que l'esprit n'est plus capable de faire le point et, en cela, les cyberpunks donnent effectivement à voir les effets du réel, comme annoncé dans leurs ambitions littéraires.
Mais il manque le plus souvent dans ces romans une distanciation autorisant une réflexion sur ce réel présenté de manière trop brute. Selon Gérard Cordesse, toute littérature est obligatoirement une interprétation du réel, reconstruction du monde, même la littérature générale, à la seule différence qu'elle s'efforce de masquer ce travail dans un souci de vraisemblance alors que la science-fiction, elle, l'exhibe dans le but d'établir des contrastes.

Mariant les deux pôles, les cyberpunks reconstruisent effectivement un monde avec énormément de talent dans l'originalité, mais en n'effectuant aucune distanciation au nom de la vraisemblance de la littérature générale : les éléments science-fictionnels semblent alors être mis au service d'une esthétique ou d'un projet littéraire qui les relègue au rang de simple décor. D'où cet aspect clinquant et artificiel qui rend ces romans irritants et le fait que l'on parle d'esthétique cyberpunk, de mode passagère. Autre motif d'irritation : c'est aussi de la hard science et les précisions informatiques ne sont pas toujours compréhensibles par le plus grand nombre.
Il y a de toute façon énormément de bonnes choses à prendre, chez les cyberpunks comme chez les "néo-formalistes" et même dans les productions d'ordre secondaire. Mais les opinions très variées et contrastées qui ont volontairement été largement citées ici montrent qu'on ne sait plus très bien comment écrire de la science-fiction, ni même ce qu'est la science-fiction.
Alors pourquoi ne pas rapidement revenir sur son statut, tant du point de vue philosophique que du point de vue littéraire, afin de se remémorer ce qui fait l'intérêt de la science-fiction par rapport aux autres littératures ?
10:54 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, polémique, histoire de la sf, littérature, science, roman |
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Commentaires
Écrit par : le gritche | 12.01.2010
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