27.05.2009
Lavoisier a tort et Lucrèce a raison (2)
Imaginer un monde identique en surface au nôtre, mais ne fonctionnant pas selon les mêmes principes, et aller jusqu'au bout des conséquences de ces nouveaux postulats, n'est pas chose aisée. Mais cela n'a cependant pas découragé l'écrivain qui est peut-être le créateur (et un des théoriciens) de la science-fiction-fiction, je veux parler de Philip José Farmer.
Dans le numéro de décembre 1952 de Startling Stories paraissait une courte nouvelle de Farmer, "Sail on! Sail on!". Le public français n'en prit connaissance qu'une vingtaine d'années plus tard, en mars 1971, dans le n° 207 de Fiction, sous le titre "Par-delà l'océan". Entre-temps, la nouvelle avait été reprise aux États-Unis dans une anthologie de Harry Harrison, complétée d'une extraordinaire postface de l'auteur. Par bonheur, en 1977, cete postface a été reproduite par Jacques Sadoul dans l'anthologie Les meilleurs Récits de Startling Stories (13). "Sail on! Sail on!" y figure également, dans une nouvelle traduction et sous le titre "Faire voile".
L'univers de "Sail on! Sail on!" est des plus déroutants : Christophe Colomb, dans sa tentative d'atteindre les Indes en traversant l'Océan Atlantique, non seulement ne découvre pas les Amériques, mais bascule au bord du monde avec ses caravelles ! Car la Terre est plate (ou presque).
"Sail on! Sail on!" est le deuxième texte de science-fiction de Farmer édité et il reflète d'entrée de jeu ce qui deviendra l'une des obsessions majeures de l'auteur : comment rivaliser avec le Créateur (14).
Mais revenons au contenu de la nouvelle.
D'abord, son aspect uchronique. Le moine franciscain Roger Bacon (1214-1294), un savant du Moyen-Âge souvent présenté comme un précurseur de la recherche expérimentale (le choix de Roger Bacon par Farmer n'est certes pas dû au hasard (15)), a été canonisé dans cet univers (nous l'appellerons désormais "le Deuxième Monde", à l'instar de Farmer lui-même dans sa postface) et a donné naissance à un ordre savant. Le Deuxième Monde apparaît donc comme en avance sur le nôtred'un point de vue scientifique, tout au moins pour la fin du XVesiècle : les moines rogériens connaissent la radio, ce qui permet aux caravelles de Colomb de rester en contact avec l'Europe, et des dirigeables turcs survolent l'Europe. On pense avoir à faire, dans la majeure partie de la nouvelle, à une simple uchronie. Mais voilà, la Terre n'est pas ronde, comme le croient Colomb, les moines rogériens et le lecteur.
Farmer a-t-il écrit, avec "Sail on! Sail on!", une simple histoire fantasmagorique ? Pas seulement. Il s'en explique loguement dans sa postface. Commentaires sur "Faire voile", peut-être plus passionnante encore que la nouvelle elle-même. Il s'agit, pour Farmer, de construire sa propre cosmologie, en s'inspirant plus ou moins des conceptions d'Aristote et de Ptolémée, tout en postulant que la Terre est plate, ce qui aurait attristé Pythagore ! Ce mélange pose des problèmes de cohérence quasi insolubles, et l'auteur en est bien entendu conscient : "J'aurais autant de mal à expliquer mon univers que Ptolémée en avait avec ses cycles, épicycles et déférents" (16).
Et ce n'est pas peu dire. Arthur Koestler, dans un ouvrage consacré aux grands cosmologues du passé (17), donne une description pittoresque du système géocentrique de Ptolémée qu'il n'est pas déplacé de reproduire ici :
"On se représentera peut-être plus aisément l'univers de Pythagore en imaginant, au lieu d'un système d'horlogerie, une Grand Roue [dont la Terre occupe le moyeu, géocentrisme oblige] qui tourne lentement en entraînant les sièges ou les cabines suspendus à sa jante. Imaginons un passager solidement attaché à son siège, tandis que la machine s'emballe : la cabine au lieu de rester sagement à la verticale, se met à tourner autour du pivot qui la tient, et en même temps ce pivot tourne avec la Roue. Le malheureux passager (ou la planète) décrit dans l'espace une courbe qui n'est pas un cercle, mais qui est néanmoins produit par une combinaison de mouvements circulaires. En faisant varier le diamètre de la Roue, la longueur du bras auquel la cabine est suspendue, et les vitesses de rotation, on peut obtenir une étonnante variété de courbes. […] On donne le nom de déférent à la jante de la Grande Roue et celui d'épicycle au cercle décrit par la cabine. En choisissant un rapport convenable entre les diamètres de l'épicycle et du déférent, il était possible de représenter approximativement les mouvements des planètes, en ce qui concernait leurs arrêts et leurs reculs et aussi les variations de leur distance."
Et Koestler conclut sa description par une anecdote surprenante. Alphonse X (1221-1284), roi de Castille, protecteur des sciences, aurait déclaré un jour que l'on tentait de l'initer aux mystères du système de Ptolémée : "Si le Seigneur Tout-Puissant m'avait consulté avant de commencer la Création, j'aurais recommandé quelque chose de plus simple."
La Terre "plate" du Deuxième Monde présente d'autres caractéristiques des plus curieuses : "Ainsi la terre vue de biais de l'espace ressemble au profil d'une lentille ou à un dôme aplati. […] Les eaux océaniques se jettent en cataractes rugissantes, s'incurvent et retombent sur les côtés de la structure de la planète. Ensuite, elles s'étalent sur le dessous. Certains effets singuliers devraient résulter de l'attraction de la Lune sur la surface, le fond et les flancs de cette étendue d'eau.
"Avec le temps, les océans s'assècheraient sur le dessus de la planète. Cependant, j'imagine une muraille rocheuse le long des bords, pour retenir la majeure partie de l'océan. Çà et là, il y a des fissures, par lesquelles l'eau se déverse. Mais l'eau, coulant "en bas" le long des côtés et en travers du dessous plat, s'élève (ou "tombe") par les fissures dans le corps de la planète et remplit ainsi la cuvette océanique du dessus. C'est le seul moyen d'expliquer pourquoi Océanus ne se vide pas." (18)
Pour ne rien dire des difficultés posées dans le Deuxième Monde par, entre autres, l'âge de la Terre (qui devrait être de 6000 ans comme dans la Bible !), les lois de l'évolution, etcelles de la gravité…
On comprend bien ce que tente de faire Farmer : bâtir un univers obéissant apparemment à des conceptions du monde errnées (système géocentrique de Ptolémée, physique d'Aristote, Terre plate). Il conçoit un monde complètement artificiel, qui semble correspondre à certains idées que nos ancêtres se faisaient de l'univers, mais qui semble seulement. Farmer se pose en démiurge, ou mieux, en sorte d'ingénieur du cosmos un peu paranoïque certes, mais non point naïf qui avoue : "[…] dès que je songe à une facette de ce petit cosmos, quelque chose d'autre vient la contredire, et je dois repartir de zéro et rééquilibrer les forces et les positions."
La postface de Farmer à "Sail on! Sail on!" porte fort justement en sous-titre : Un exercice d'extrapolation logique. cette logique nous mène à la conclusion que relever de façon rigoureuse le défi de la science-fiction-fiction. Une conception fausse de l'univers reste une conception fausse. Si un univers lui obéit effectivement, alors cet univers ne peut fonctionner. L'idée de base de "…the World as we know't", quand on y réfléchit, n'est que pure fantasmagorie quant à ses présupposés : un monde dans lequel la théorie phlogistique serait vraie ne pourrait exister, ou tout au moins ne pourrait pas être superposable au nôtre, même si Sir Robert ne réalisait pas sa fameuse expérience. Farmer a bien compris ce problème fondamental, et il propose, pour tourner la difficulté, d'accepter les contraintes incontournables imposées par l'univers tel qu'il est, et de fabriquer en son sein un monde artificiel qui, extérieurement, obéirait à des conceptions erronées, mais qui, fondamentalement, serait régi par les vértables (ou supposées telles) lois de l'univers ? Même ainsi, les problèmes d'ajustements constituent un casse-tête chinois, comme il le souligne sans cesse dans sa postface. Pour gagner le pari, il faut tricher et se contenter d'à peu près. mais, comme on le sait, Farmer est passé maître dans l'art de truquer les univers.
Joseph Altairac
(13) J'ai lu n° 784..
(14) Le premier étant la version primitive de The Lovers (Les Amants étrangers). Curieusement, dans sa présezntation de "Sail on! Sail on!" pour Fiction, Alain Dorémieux déclare : "Cette œuvre d'un Farmer débutant est assez déconcertante pour qui connaît l'écrivain et voudrait juger cette tentative à la lumière de ses écrits postérieurs." Il me semble, bien au contraire, que "Sail on! Sail on!" annonce parfaitement le Farmer des cycles du Monde du Fleuve ou des Faiseurs d'univers. mais peut-être l'absence de sexe dans cette nouvelle aura-t-elle un tant soit peu traumatisé le chroniqueur ?
(15) Sur l'importance de Roger Bacon à la fois dans le domaine de la fiction et des spéculations historiques plus ou moins sérieuses, on lira avec profit l'article de MIchel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Woynich" (in Études Lovecraftiennes n° 11).
(16) Les Meilleurs Récits de "Startling Stories", p. 35.
(17) Arthur Koestler : Les Somnambules (calmann-Lévy, 1960), pp. 62-65.
(18) Les Meilleurs Récits de "Startling Stories", pp. 38-39.
(19) Ibid. p. 36.
NLM n° 21, février 1992
09:10 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, uchronie, science, philip jose farmer





Joseph Altairac





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