25.05.2009
Lavoisier a tort et Lucrèce a raison (1)
Introduction à la science-fiction-fiction
Vers 1700, le chimiste et physicien allemand Georg Ersnt Stahl énonçait la théorie phlogistique pour expliquer les phénomènes de combustion et d'oxydation. D'après lui, il devait exister un élément indétectable, sans masse, le "phlogiston" (ou "phlogistique"), présent dans les substances combustibles, L'air, nécessaire à la combustion, avait pour rôle d'absorber le phlogiston de la substance combustible.
Évidemment, cette théorie de la combustion était loin d'être la première.
Trois siècles avant J.-C., Philon de Byzance aurait avancé l'idée que, durant la combustion, les particules d'air se transformaient en particules de feu, de taille inférieure aux particules d'air originelles. Il s'était aperçu, en faisant brûler une chandelle dans un récipient renversé dont l'ouverture était plongée dans l'eau, qu'une partie de l'ar disparaissait. Il expliquait cette disparition en imaginant que les particules de feu, extrêmement fines, profitaient de la prorosité du récipient pour s'échapper (1).
En 1760, l'Allemand Carl Johan Wilcke et l'Anglais Joseph Black développaient la théorie calorique, qui tentait d'expliquer le phénomène de la chaleur : il devait exister une sorte de fluide, le "calorique", ayant la propriété de s'accumuler au cours du réchauffement d'un corps et de diminuer lors de son refroidissement (2). Ce "calorique" semblait plus ou moins dérivé du phlogistique, et tout aussi imaginaire.
En 1774, Joseph Priestley parvenait à produire un gaz dans lequel la combustion se poduisait avec une grande vigueur. Il s'agissait en fait d'oxygène, mais Priestley le considérait comme de l'"air déphlogistiqué". Pourquoi ? Priestley défendait la théorie phlogistique, et pensait que, si la combustion était si vive dans ce gaz, c'est qu'il était formé d'air très pauvre en phlogiston, et qui donc absorbait avidement celui de la substance combustible. Pour mieux comprendre cette théorie phlogistique, il n'est pas inutile de citer une expérience d'un autre de ses adeptes, Daniel Rutherford. Ce chimiste avait remarqué qu'en recueillant l'atmosphère d'un récipient dans lequel on avait laissé se consumer une bougie jusqu'à ce qu'elle s'éteigne, ou suffoquer une malheureuse grenouille, on obtenait un gaz dans lequel aucune combustion n'était plus possible, et qu'il considérait comme de l'"air phlogistiqué". En effet, si la combustion ne pouvait plus se produire dans ce gaz, c'est tout simplement parce qu'il était saturé en phlogiston !
Il revint à Lavoisier, reprenant les expériences de Priestley, d'avoir compris en 1777 que l'"air déphlogistiqué" était en fait un nouveau corps, qu'il baptisa oxygène. Il découvrit ainsi la composition de l'air, formé d'oxygène et d'azote (l'azote n'étant autre que le soi-disant "air phlogistiqué de Rutherford), ainsi que le rôle de l'oxygène dans la combustion et la respiration animale.
Lavoisier portait ainsi un coup très dur à la théorie phlogistique.
Avant même les expériences de Priestley, cette théorie ne lui semblait plus satisfaisante, et Lavoisier pensait que les corps absorbaient une partie de l'atmosphère pendant leur combustion, au lieu de lui céder quelque chose, à savoir l'imaginaire phlogiston. Dès 1772, il avait déposé une note scellée chez le secretaire de l'Académie française dans laquelle il faisait part de ses propres théories (3).
Mais les tenants de la théorie phlogistique ne désarmaient pas. L'un des plus notables était Sir Robert Athole, un savant anglais qui, en tant que partisan de la rébellion des colonies américaines, avait dû s'exiler aux États-Unis nouvellement créés, tout comme Priestley lui-même, installé en Pennsylvanie. Membre éminent de la Société lunatique, Sir Robert se proposait de réaliser une expérience permettant d'isoler le phlogiston pour en prouver définitivement l'existence. Il n'y réussit que trop bien, puisque son expérience amorça une sorte de réaction en chaine, qui, en libérant le phlogiston présent dans toute la matière (y compris l'eau, en principe l'ennemie naturelle du phlogistique), provoqua la fin du monde.
Le lecteur le moins attentif ara noté que cete présentation, pourtant d'apparence rigoureuse, a dû, à un moment ou à un autre, dériver vers la fantasmagorie pusique, jusqu'à nouvel ordre, la fin du monde n'est pas survenue, tout au moins à l'issue du XVIIIe siècle. En effet, Sir Robert est un personnage imaginaire sorti d'une remarquable nouvelle de Howard Waldrop, "…the World as we know't" (4). Nouvelle qu'il est possible de considérer comme l'un des textes les plus représentatifs d'un genre que je propose de nommer la Science-fiction-fiction (5).
Comment définir un texte de science-fiction-fiction ? Pour paraphraser Bernard A. Dardinier (6), on peut dire qu'il s'agit d'un texte qui joue avec de "fausses conceptions du monde" ayant connu leur heure de gloire dans le passé, et qui deviennent réalités le temps du récit.
La "fausse conception du monde" que Waldrop a illustrée dans sa nouvelle est basée sur une idée scientifique erronée, celle de la théorie phlogistique. Et ce choix est tout à fait judicieux. Remarquaement choisie également l'époque à laquelle se déroule l'action : celle d'un changement de paradigmes, le terme étant entendu dans le sens que lui donne Thomas S. Kuhn, à savoir les découvertes scientifiques universellement reconnues qui, pour un temps, fournissent à une communauté de chercheurs des problèmes types et des solutions (7).
Waldrop ne donne pas de date mais plusieurs indices semés dans son texte permettent de le localiser dans le temps avec une relative précision. On sait, entre autres, que Benjamin Franklin est mort ("le regretté Franklin" : rappelons que Franklin s'éteignit en 1790) et que la révolution française bat son plein ("Les Français […] ne sont qu'un ramassis d'agitateurs incapables de faire une révolution en bonne et due forme, comme ce fut notre cas" (9)). Il n'est par contre pas question de la mort de Lavoisier (décapité en 1794), événement tragique que les savants de la Société lunatique n'auraient pas manqué de commenter. La fatale expérience de Sir Robert dut donc avoir lieu, si l'on peut dire, entre 1790 et 1794. La théorie phlogistique était alors battue en brèche par les découvertes de Lavoisier, et c'est effectivement le moment idéal pour imaginer une expérience destinée à redorer son blason.
La nouvelle de Waldrop est également particulièrement astucieuse dans la mesure où elle ne se contente pas de metre en scène un monde dans lequel Lavoisier aurait tort et Sir Robert raison. Si le phlogistique existe bien, sa localisation et ses propriétés ne sont pas celles qu'imaginait Sir Robert, d'où la catastrophe finale. Les idées de Lavoisier sont fausses, mais la théorie phlogistique est pour sa part incomplète. Et expérimenter en se basant sur une théorie incomplète peut avoir de fâcheuses conséquences. Le monde de "…the World as we know't" s'achève dans la combustion du phlogiston de toute la planète, provoquée par l'imprudence d'un savant trop audacieux, dans une vision d'Apocalypse : "Choqué, hébété, Sir Robert se décolla du sol dans la lumière aveuglante. […] dans les oreilles de chacun résonnait un grondement ersistant. Se protégeant les yeux, Sir Robert s'efforça de rejoindre le sommet du tumulte.
"À l'ouest s'élevait un grand nuage blanc et bouillonnant, trop brillant pour qu'on puisse le regarder en face. S'en échappaient desfleurs incandescentes et des explosions de lumière, comme d'une cuvette où brûlerait du phosphore." (10)
Mais, à cette description imaginaire, fait écho une vision tout aussi effroyable, bien réelle cependant : "La région entière s'illumina sous une lumière éblouissante bien des fois supéreure en intensité à celle du soleil en plein midi. C'était une lumière dorée, pourpre, grise, bleue. Elle éclairait chacune des crevasses, chacune des crêtes des montagnes voisines… Trente secondes plus tard, on entendit l'explosion. Le déplacement d'air frappa violemment les gens et puis, presque immédiatement, un coup de tonnerre assourdissant, terrifiant, interminable suivit, qui nous révéla que nous étions de petits êtres blasphémateurs qui avaient osé toucher aux forces jusqu'alors réservées au Tout-Puissant." (11) C'st ainsi que le général Farrell décrivait l'explosion de la première bombe atomique dans le désert du Nouveau-Mexique.
Savants et techniciens réunis à Los Alamos autour d'Oppenheimer n'étaient-ils pas un peu des apperntis sorciers ? On se souvient qu'ils travaillèrent sur deux types de bombes, l'une à l'uranium 235 (Hiroshima), l'autre au plutonium (Nagasaki). C'est celle au plutonium qui sera expérientée à Alamogordo, la quantité d'uranium 235 étant insuffisante pour construire deux bombes du premier type. Certains, paraît-il, se demandèrent si l'explosion de la première bombe atomique de l'histoire ne risquait pas de provoquer une formidable réaction en chaîne impossible à arrêter, et devenir ainsi par la même occasion l'explosion de… la dernière bombe atomique de l'histoire. Sur cette idée, on pourrait très bien imaginer un récit de science-fiction-fiction dans lequel la fin du monde n'aurait pas eu lieu vers 1790, mais plutôt le 16 juillet 1945.
Il est relativement aisé de comprendre ce qui distingue "…the World as we know't" d'une uchronie ordinaire.
Dans son classique de l'uchronie, publié en 1921 et injustement oublié aujourd'hui, Si les Allemands avaient gagné…, Gaston Homsy imagine à qui ressemblerait le monde si l'Allemagne avait reporté la Première Guerre mondiale. Plus original, Harry Harrison, dans sa trilogie West of Eden, inexplicablement inédite en français, part de l'idée que la fameuse comète, soi-disant responsable de la disparition des dinosaures à la fin du Crétacé, n'est pas entrée en collision avec la Terre, et donc que l'évolution a poursuivi une voie différente de celle que nous connaissons, débouchant sur l'apparition d'anthroposaures, rivaux de l'homo sapiens (12). Mais si les univers créés par ces romanciers divergent spectaculairement du nôtre (surtout dans le cas de West of Eden), ils obéissent tous deux aux mêmes règles fondamentales que lui. Les lois physiques qui régissent notre monde, celui des Germains victorieux et celui des anthroposaures, sont identiques.
Une guerre gagnée ou perdue, une comète qui percute ou qui rate la Terre ne sont au fond que de simples événements, certes importants à nos yeux d'humains, mais qui ne remettent pas en cause les fondements de l'univers. Il en va tout autrement dans la nouvelle de Waldrop. La structure de l'univers qu'il imagine diffère radicalement de celle que nous connaissons, d'où la catastrophe provoquée par l'expérience sur le phlogistique, qui n'existe pas pour nous.
Joseph Altairac
(1) Voir John Grant : A Directory of discarded ideas (London, Corgi, 1981), pp. 112-113.
(2) Voir Gérard Messadié : Les Grandes Inventions de l'humanité (Bordas, collection "Les Compacts", 1988), p. 59
(3) Voir Thomas S. Kuhn : La Structure des révolutions scientifiques (Flammarion, collection "Champs", 1983), p. 88.
(4) Cette nouvelle est parue pour la première fois dans la revue Sayol (6e année, hiver 1982). Traduction française sous le titre "Ainsi va le monde" dans le recueil Ces chers vieux monstres (Denoël, "Présence du Futur" n° 513, 1990).
(5) Francis Valéry m'a fait remarquer que ce terme de science-fiction-fiction prêtait à confusion. C'est juste, et j'ai été un moment tenté de reprendre celui fort élégant d'"Ulogie", proposé par Pascal J. Thomas, et bâti sur le modèle d'"Utopie" ou d'"Uchronie". Mais Ellen Herzfeld a alors souligné qu'"Ulogie" pouvait tout aussi bien qualifier les univers de la fantasy. Cette remarque a beaucoup tempéré mon enthousiasme initial pour l'idée de Pascal J. Thomas…
(6) Voir l'éditorial de NLM n°19.
(7) Voir Thomas S. Kuhn : La Structure des révolutions scientifiques, p. 11.
(8) Ces chers vieux monstres, p. 95.
(9) Ibid., p. 92.
(10) Ibid., pp. 107-108.
(11) Témoignage cité par Claude Delmas dans son ouvrage : 1945 : la bombe atomique (éditions Complexe, collection "La Mémoire du siècle"), p. 71.
(12) Voir Michel Meurger : "Le Serpent d'Eden", in NLM n° 18.
NLM n° 21, février 1992
15:39 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





Joseph Altairac





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