30/08/2009
L'alouette de l'espace
The Skylark of Space
E.E. "Doc" Smith
Généralement considéré comme le père du space opera, Edward Elmer « Doc » Smith (1) est né en 1890 dans le Wisconsin d'une mère institutrice et d'un père marin. Comme celle de nombreux auteurs de science-fiction, sa famille déménage à plusieurs reprises durant son enfance : tout d'abord, peu après sa naissance, dans l'État de Washington, puis dans l'Idaho où son père serait devenu fermier. Il obtient une licence de génie chimique à l'université de ce dernier État en 1914, puis un doctorat dans le même domaine à l'université George Washington (District de Columbia) en 1918. L'année suivante, il devient chef chimiste dans le Michigan où il travaille sur les mélanges pour donuts.
C'est en 1915, lors d'une discussion au sujet du voyage dans l'espace avec un ancien condisciple et l'épouse de celui-ci, Lee Hawkins Garby, que naît l'idée d'écrire The Skylark of space (2). en collaboration avec celle-ci qui doit se charger des aspects disons romanesques. Mais tous deux délaissent peu à peu le projet et ce n'est qu'en 1920 que Smith achève le roman. Il essaye alors de le placer et essuie de nombreux refus avant de réussir à le vendre en 1927 à Amazing Stories, alors dirigé par T. O'Conor Sloane.

Face à un succès immédiat auprès des lecteurs, Sloane réclame une suite. Smith entame seul l'écriture de Skylark Three, qui paraît en 1930, toujours dans Amazing. Puis, considérant la série terminée, il rédige Spacehounds of IPC, un roman qu'il estime beaucoup plus sérieux sur le plan scientifique, avant de se lancer dans Triplanetary (3) dont la publication débute en 1934.
F. Orlin Tremaine, rédacteur en chef d'Astounding, lui ayant proposé le double du tarif d'Amazing pour Triplanetary — mais trop tard car le roman était déjà accepté par Amazing — il suggère à Smith d'écrire un troisième Skylark, et The Skylark of Valeron paraît en feuilleton d'août 1934 à février 1935.
La réédition en volume des ces trois romans dans les années quarante connaît un vif succès, de même que les nombreuses éditions en paperback. Smith effectue une révision de The Skylark of Space pour l'édition de 1958 (4), puis finit par écrire un ultime volet, Skylark DuQuesne, dont la publication est en cours dans la revue Worlds of If lorsqu'il meurt en 1965.

La série des Lensmen débute en 1937 dans Astounding avec Galactic Patrol (5), suivi de Gray Lensman (6) en 1939, de Second Stage Lensmen (7) en 1941 et de Children of the Lens (8) en 1947. The Vortex Blaster (9) paraît en 1941 dans Comet. Enfin, après avoir transformé Triplanetary en premier volume de la série à l'occasion de sa réédition en volume en 1948, il publie en 1950 First Lensman (10), un inédit situé entre Triplanetary et Galactic Patrol.
Selon The Encyclopedia of Science Fiction de Clute et Nicholls, le terme « edisonade », mot-valise d'Edison et de « robinsonade », peut être employé pour « décrire n'importe qu'elle histoire dans laquelle on trouve un jeune inventeur américain de sexe mâle qui utilise son ingéniosité pour se sortir de situations difficiles et qui ce faisant, se sauve lui-même de la défaite et de la corruption et sauve ses amis et sa nation d'oppresseurs étrangers » (11). L'invention peut être une arme, mais aussi un mode de transport, « car l'edisonade […] parle aussi de quitter précipitamment le Territoire. Une fois que le héros a atteint ce Territoire vierge, il trouvera un autre usage à son invention : elle lui servira de certificat de propriété » (12). Et, au bout du compte, « la conviction que bricoler c'est gagner » (13).

Richard Seaton correspond exactement à la description ci-dessus. Jeune chimiste, il a inventé un mystérieux « métal X » aux propriétés riches en possibilités, qui lui permet de construire un vaisseau spatial propulsé par la désintégration du cuivre (5bis). Mais le docteur Du Quesne enlève [perso] et vole le Skylark pour s'enfuir dans l'espace. Seaton et son ami, le milliardaire XX, le poursuivent à bord d'un deuxième vaisseau. L'« edisonade » est ici « portée pour la première fois à sa pleine maturité » (14), peut-être parce que la nature de l'invention est empruntée à Wells — même si le métal X diffère de la cavorite des Premiers Hommes dans la Lune — et que le Territoire vierge s'étend à la Galaxie tout entière.
C'est le début d'une série d'aventures allant sans cesse plus loin dans la démesure. Si, dans The Skylark of Space, Richard Seaton et son adversaire, le docteur Du Quesne se poursuivent plus vite que la lumière à travers l'espace intersidéral, visitent quelques planètes, s'affrontent à l'aide d'armes d'une puissance considérable et se posent à la surface d'étoiles mortes, le péril vient dès Skylark Three d'une autre galaxie (15), sous la forme d'un extraterrestre pas du tout sympathique.
Pour reprendre les termes de David Edwards dans sa critique de The Skylark of Valeron : « Smith tente de surpasser son livre précédent en décrivant des actions encore plus héroïques (la dernière fois, nous avons fait sauter une planète, alors celle-ci, nous allons faire exploser une étoile et la prochaine fois, une galaxie !). Ce qui peut créer des problèmes dans les derniers volumes quand il est à court de superlatifs… mais ne craignez rien ! Dans "Valeron" Smith tente d'ajouter la QUATRIÈME dimension (ce qui fait de ses personnages à une dimension des personnages à deux dimensions, ou presque). Au final, on s'amuse beaucoup. » (16). Ce qui n'empêche pas ce méchant d'anthologie de revenir dans le dernier volume, Skylark Du Quesne.

L'influence des premiers titres de cette série a été considérable dans le monde anglo-saxon. On peut la distinguer dès 1928 chez Edmond Hamilton dans The Crashing Suns (17), et elle ne fait que croître jusqu'au milieu des années 1940. Les auteurs étatsuniens de sa génération et des suivantes l'ont sans doute lue pour la plupart, comme par exemple Clifford D. Simak qui, avec Space engineers (18), signe un space opera dont la source d'inspiration ne fait aucun doute. Et l'invention de l'Empire galactique par Isaac Asimov n'est-elle pas l'un de ces bonds en avant dans la démesure tant appréciés de Doc Smith et de ses lecteurs ?
Bien sûr, cette série ne peut que sembler abominablement poussiéreuse au lecteur du XXIe siècle. L'écriture de Doc Smith est tout à fait étrange, avec son emploi de termes déjà désuets à l'époque, d'un abondant vocabulaire scientifique et pseudo-scientifique et de néologismes souvent très datés. Les intrigues se se résument au fond à des course-poursuites à travers l'espace agrémentées de combats, de morceaux de bravoure de super-science, d'escales sur des mondes divers et variés et de retournements de situation. Et l'on a vu plus haut ce qu'il en est de la psychologie des protagonistes, même si celle de Du Quesne évolue au fil des volumes jusqu'à faire de lui un personnage à part entière.
Pourtant, c'est de là que tout est parti.
Ou presque.

Parce qu'il y a eu avant lui Ralph 124C 41+, d'Hugo Gernsback, un feuilleton paru de 1911 à 1912 dans Modern Electrics, revue dirigée par son auteur, et réédité en 1925 dans Amazing. Et que, sous certains aspects, The Skylark of Space pourrait faire songer à une version interstellaire de la deuxième partie du roman de Gernsback — la première constituant une « utopie pointilliste », pour reprendre l'expression employée par Gary Westfahl (19).
Néanmoins, que Doc Smith et Mrs. Garby aient lu ou non le roman de Gernsback avant d'écrire The Skylark of Space, une partie de cette ressemblance est clairement due au fait qu'ils puisent tous les deux à la même source lorsqu'il s'agit de mettre en scène des personnages : le mélodrame étatsunien, organisé autour d'un trio constitué d'un jeune héros pas trop fin, d'une belle héroïne en danger et d'un méchant habituellement plus âgé et plus instruit que le héros, ce dernier ayant bien entendu des vues sur la deuxième que le premier défend — soit à peu de choses près le schéma de base de The Skylark of Space.
Comment associer l'« edisonade » et le mélodrame étatsunien ?
À cette question, Gernsback et « Doc » Smith ont trouvé deux réponses très différentes. (Et Smith a bien dû se la poser, puisque le choix du mélodrame avait été fait au départ par Mrs. Garby, chargée je le rappelle des aspects romanesques.)

Tandis que « the villainous and heroic qualities illustrate Gernasback's dilemma in creating science fiction melodrama: celebrating the value of science, Gernsback was promoting intellect over emotion » (20), Doc Smith balaie ce genre de contradictions pour exacerber la super-science et les fantasmes de toute-puissance de ses lecteurs. Le héros et le méchant sont dotés des mêmes qualités, en ce sens qu'ils emploient tous deux la science, et le personnage féminin ne réussit à aucun moment à acquérir une quelconque épaisseur.
Là où Gernsback n'a d'ailleurs pas réussi à résoudre de manière satisfaisante le dilemme en question, Smith a simplement repris un schéma archétypal en dépouillant les archétypes de leur signification. Plus tard, d'autres auteurs de science-fiction auront l'idée de débarrasser le héros du poids de la science en le flanquant de ce que Gary Westfahl appelle un « contre-héros » : un héros possédant des caractéristiques d'un méchant de mélodrame, comme le professeur Zarkov dans Flash Gordon, ce qui permet de restituer sa naïveté originelle au héros proprement dit.
Bien sûr, Seaton a un acolyte milliardaire, mais il ne fait que porter une partie des caractéristiques en question — le méchant de mélodrame est toujours plus riche que le jeune héros. Chez Seaton, l'intellect prime sur l'émotion, et la super-science sur la dimension humaine. Les codes psychologique du schéma de base sont méprisés, ignorés.
Était-ce de l'audace de la part de Doc Smith ? De la négligence ? De l'inconscience ? Toujours est-il qu'en résultat il a trouvé comment susciter l'émotion grâce à l'intellect dans le cadre d'aventures. Et que cela demeure encore aujourd'hui une bonne manière de décrire le space opera.

« Il se précipita à nouveau sur les contrôles et les autres membres de l’équipages furent jetés à terre quand il mit le courant — car, obéissant à un signal, chacune des silhouettes encapuchonnées avait pointé un tube sur eux ; l’écran extérieur était devenu incandescent. Tandis que le Skylark s’éloignait d’un bond, Seaton concentra un attracteur sur celui qui avait apparemment donné le signal de l’attaque. Il retourna le vaisseau en faisant un petit looping, si bien que le captif fut projeté dans l’espace de l’autre côté, et il prit le tube des mains de la silhouette à l’aide d’un attracteur, attachant sa tête et ses membres avec d’autres, si bien que le prisonnier pouvait à peine bouger un muscle. Puis, tandis que Crane et les femmes se relevaient et se précipitaient sur les visioplaques, Seaton enclencha les rayons numéro six, deux-sept, et cinq-huit. Le numéro six, « l’adoucisseur » consistait en une série de fréquences qui partaient du violet et allaient très loin dans l’ultra-violet. Lorsqu’il était assez puissant, ce rayon détruisait la vue et les tissus nerveux, et si l’on augmentait encore sa puissance, il défaisait effectivement la structure moléculaire de la matière. Le rayon deux-sept fonctionnait dans une série de fréquences situées sous le rouge visible. C’était de la chaleur pure — sous son action, la matière devenait de plus en plus chaude tant qu’il était en action, la limite supérieure était le maximum théorique de température. Le cinq-huit était une haute fréquence à haute tension de courant alternatif. Tout élément conducteur se trouvant sur sa trajectoire se conduisait précisément comme il l’aurait fait dans un four à induction Ajax-Northrup, qui peut faire bouillir du platine en dix secondes ! Ces trois éléments composaient le rayon que Seaton dirigea sur la masse de métal d’où l’ennemi avait choisi de continuer la bataille — et derrière chacun, au lieu de la petite puissance dont disposait son inventeur osnomien se trouvaient les millions de kilowatts développés par une barre de cent livres de cuivre en train de se désintégrer ! »
(1) Le surnom de « Doc » vient de l'ajout à son nom par Hugo Gernsback de la mention « PhD » — docteur en physique, celle-ci étant alors encore associée à la chimie dans le cursus universitaire.
(2) L'Alouette de l'espace, traduit en français par La Curée des astres.
(3) L'édition française, publiée en 1954, est donc basée sur le texte original.
(4) Triplanétaire qui, au prix de quelques reaniements et aménagments, est intégré par la suite à la série des Lensmen.
(5) Patrouille galactique.
(6) Le Fulgur gris.
(7) Le Surfulgur.
(8) Les Enfants du joyau.
(9) Les Maîtres du vortex.
(10) Le Premier Fulgur.
(11) The Encyclopedia of Science Fiction, p. 268.
(12) The Encyclopedia of Science Fiction, p. 269.
(13) The Encyclopedia of Science Fiction, p. 269.
(14) The Encyclopedia of Science Fiction, p. XXX.
(15) Hubble annonce sa découverte de l'existence des galaxies le 30 décembre 1924.
(16) http://www.scifi-fantasy-info.com/skylark-of-valeron-revi...
(17) Les Voleurs d'étoiles.
(18) Ingénieurs du cosmos, court roman publié dans Astounding en 1939 et rallongé pour la publication en volume en 1950.
(19) Universitaire étatsunien auteur et directeur de nombreux ouvrages consacrés à la science-fiction. Son essai Hugo Gernsback and the Century of Science Fiction (2007) comporte notamment une étude détaillée des différentes versions de Ralph 124C 41+ et des sources littéraires du roman en question.
(20) Hugo Gernsback and the Century of Science Fiction.
Une version quelque peu différente de cet article est parue avant l'été dans Space Opera !, aux éditions des Moutons électriques.

09:50 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, space opera, aventures, démesure, littérature |
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Commentaires
J'ai utilisé beaucoup du vocabulaire et du matériel décrit par Doc Smith dans de longues et épiques parties de jeux de rôles (avec, je le confesse, des scénarios parfois simplistes...).Après Triplanétaire et les skylarks, il y eut aussi la série des aventures de la famille d'Alembert, mais je ne pense pas qu'elle soit traduite, je ne l'ai qu'en VO.
Écrit par : Bardablog | 30/08/2009
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