03.10.2009
La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (4)
C – Les futurs bacheliers de la Science : « épreuve Lune, coefficient 10. »
La Lune tient une place à part dans l'oeuvre de Robert A. Heinlein, sans aller jusqu'à dire qu'elle lui appartient. Son Histoire du Futur ne commence-t-elle pas par le récit de L'Homme qui vendit la Lune, qui démontre, près de vingt ans avant Apollo, qu'il est possible de concevoir, de financer et de construire, un fusée lunaire avec des fonds privés, à la seule condition d'avoir à la tête de l'entreprise, un homme avisé, tenace, qui sait choisir ses collaborateurs et triompher de toutes les difficultés intermédiaires (Delos D. Harriman, en l'occurrence), jusqu'à accepter de renoncer lui-même au voyage, repoussant ce plaisir à la fin de sa vie, comme l'apothéose de son engagement pour la conquête spatiale (in Requiem, écrit dix ans auparavant).
Durant les années cinquante, Robert Heinlein, toujours à l'affut de nouveaux médias de diffusion de la science-fiction et de la culture scientifique se persuade que le cinéma est le plus grand de tous. Après avoir vainement tenté de convaincre son ami Fritz Lang (Métropolis, 1926) de se lancer dans l'aventure, c'est finalement aux côtés du producteur George Pal, du réalisateur Irving Pichel et du spécialiste oscarisé des effets spéciaux, Lee Zavitz, qu'il concrétise son projet. Le résultat, après deux années de travail acharné, ponctué de renonciations scénaristiques, en raison de la capacité des majors companies californiennes à broyer l'originalité au nom de critères commerciaux, c'est « Destination Moon », un film plutôt lent et ennuyeux, mais qui, pour la première fois, tourne le dos à la fantaisie échevelée, et fait le choix d'une science-fiction réaliste, centrée sur la conquête de l'espace immédiat, et les difficultés techniques et humaines qui en découlent. Sorti sur les écrans en 1950, et malgré la frustration de l'écrivain et l'accueil assez froid du « fandom », le film tient une part de ses promesses pédagogiques : la Lune y est présentée comme une frontière qui défie l'humanité, à l'instar de celles que les Américains ont toujours repoussé dans leur histoire, et lance un appel à la conquête de l'espace qui sera entendu. Dans un prologue très didactique, mais qui emporte l'attention grâce au conccours du personnage très attachant de Woody Woodpecker, qui vient expliquer à un aréopage d'investisseurs le fonctionnement de la fusée lunaire, le film est porté par un véritable élan pédagogique et met l'accent, dans sa dernière partie, sur les capacités d'adaptation de l'être humain, qui lui ouvrent les portes de l'univers, en dépit des risques élevés de l'aventure spatiale.
Nombreux seront les scientifiques de la NASA, qui confesseront, plus tard, que leur vocation est née de ce travail « pédagogique » mené en grande partie par Heinlein. Faire des jeunes américains de futurs citoyens de la galaxie, étirer leur sentiment patriotique à l'échelle de l'espèce humaine toute entière, tel était son but et il y réussit en partie. Et, bien que l'auteur de Space Cadet (La Patrouille de l'espace, 1948) n'y fut jamais partie prenante, la série éponyme, Tom Corbett, Space Cadet, diffusée de 1950 à 1955 sur trois chaines de télévision, joua le rôle de relai de cette nouvelle « mythologie » américaine, arc-boutée, comme le souhaitait Heinlein, sur une plausibilité scientifique de bon aloi.
Ce n'est d'ailleurs par un hasard, si Walter Cronkite, le commentateur de la chaîne CBS choisit pour commenter le premier alunissage du programme Apollo, le 20 juillet 1969, choisit Robert A. Heinlein comme interlocuteur le plus représentatif de la communauté de science-fiction américaine.

Si la pédagogie lunaire fonctionne à plein dans les années 1950, elle n'exclue pas une prolongation cinématographique du space-opera le plus échevelé. Ainsi, en 1956, dans l'engouement suscité par des films tels que Le Choc des Mondes (1951) et Les Survivants de l'infini (1955), le réalisateur Fred M. Wilcox propose au public sa Planète interdite, un pur space-opera de cinéma appelé à devenir un classique du genre, tant il en contient et en orchestre adroitement toutes les composantes : un astronef d'exploration commandé par une capitaine intrépide, un savant fou et sa fille magnifique en détresse, les vestiges d'une civilisation disparue, l'attaque d'un monstre énigmatique, et un robot inoubliable, surnommé Robby. La scène qui ouvre le film reste un modèle de space-opera tel que les « élèves » de John W. Campbell ont pu le développer, et servira de référence à des productions ultérieures. Et, même si la licence de l'imaginaire joue encore à plein (cf. l'exotisme jubilatoire de la planète Altaïr IV), nous sommes loin désormais des histoires d'empires galactiques en train de s'effondrer et de courses-poursuites effrénées sans l'espace. Une ambition bien plus profonde est déjà à l'oeuvre : celle de la connaissance, celle de l'exploration, et, peut-être, celle d'une possible utopie stellaire, qui verrait l'Homme vaincre tous ses anciens démons, guidé par la lumière des étoiles.
Ugo Bellagamba
10:28 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, space opera, histoire de la sf, pédagogie





Joseph Altairac





Commentaires
Si je puis me permettre, c'est "Woody Woodpecker" et "Walter Cronkite".
Ecrit par : Manticore | 04.10.2009
Oui x 2. Merci.
Ecrit par : ugo | 04.10.2009
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