30.09.2009

La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (3)

B – Le collège des héros : « Messieurs, sortez vos empires galactiques ! »

 

amaz_2604.jpgAu tournant des années 1920-1930, nous assistons à la véritable naissance du space-opera, en même temps, il faut bien le reconnaître, que s'opère un net recul de la « pédagogie » de l'espace au sens strict du terme, au profit du foisonnement d'un imaginaire jeune, décidé à bousculer toutes les frontières pour offrir de nouveaux mondes.

L'élément déclencheur est la publication, aux Etats-Unis, en 1909, d'une revue de vulgarisation scientifique, intitulée Modern Electrics, dirigée par Hugo Gernsback (1884-1967), un émigré belge. Celui-ci va avoir l'intuition que les merveilles de la science peuvent donner lieu, au-delà d'articles purement techniques et explicatifs, à des récits épiques glorifiant les avancées technologiques du nouveau siècle tout en extrapolant les futuribles qu'elles promettent. Pour diffuser ces « scientifictions », Gernsback fonde une autre revue, un fanzine, qui leur serait entièrement dédié, et dans laquelle il publierait ses propres textes d'extrapolation : c'est Amazing Stories, dont le premier numéro paraît en avril 1926. L'ère des « pulps » de science-fiction vient de commencer ! Ces revues bon marché qui vont rapidement se multiplier (précisons toutefois que les pulps non-SF existaient déjà, consacrés à des aventures historiques, des « western », des « péplums », ou des récits de guerres), imprimées sur de papier de mauvaise qualité, de la « pulpe » de bois, qui jaunit et s'altère vite, et affublées de couvertures criardes, voire racoleuses (fusées étincelantes, rayons lasers, planètes en collision, robots géants et très agressifs, extraterrestres bulboïdes, et moultes héroïnes à demi-dénudées aux formes généreuses).

ast_3001.jpgLes récits de « space-opera » vont s'y tailler la part du lion, mettant en scène des empires galactiques démesurés, des vaisseaux traversant toute la galaxie en un souffle, des héros invincibles luttant contre des savants machiavéliques, et, le plus souvent au mépris de toute crédibilité scientifique. Le terme de « space-opera » est un terme construit à partir de celui de « soap-opera » qui désignait les séries radiophoniques, puis télévisuelles, bâties selon une intrigue à rebondissements, toujours outrés, extrêmement mélodramatiques, et jouant systématiquement sur la surenchère et le cliffhanger, c'est-à-dire la survenue d'un événement dramatique qui laisse le héros en mauvaise posture à la fin de l'épisode. À dire vrai, à l'exception du cadre stellaire, les aventures des héros de l'espace, souvent archétypaux, n'étaient guère moins rocambolesques, ni plus crédibles, que celles des personnages des « soap » et autres « horse-opera », et, au moins dans un premier temps, n'avaient qu'un lointain rapport avec une quelconque culture scientifique.

Même si l'on peut citer les textes, très représentatifs de l'époque, d'Edgar Rice Burroughs (1875-1950), créateur de Tarzan (1912), du cycle de John Carter de Mars, ou de celui de Pellucidar (bâti sur l'idée de la « terre creuse »), les plus grands auteurs de space-opera, dont certains textes sont encore lisibles aujourd'hui, sont au nombre de trois : Edward Elmer Smith, surnommé « Doc » en raison de son doctorat de chimie de l'université de Columbia (1890-1965), Edmond Hamilton (1904-1977), auteur des Rois des étoiles, et, le plus prolifique et durable de tous, Jack Williamson (1908-2006), auteur de La légion de l'espace et bien d'autres textes, déjà évoqués. On peut se concentrer sur l'oeuvre de « Doc » Smith, car elle inspira Hamilton et suscita l'admiration de Williamson. Mais, surtout, elle est remarquable par sa démesure mélodramatique et sa cohérence interne, même si la plausibilité scientifique n'était pas toujours au rendez-vous !

Skylark_of_space.jpgSon premier texte, The Skylark of space, littéralement « l'alouette de l'espace » (traduit en France sous le titre La Curée des Astres), paraît dans Amazing Stories en 1927, et, au vu de son succès, fera l'objet de trois suites. À côté de cette tétralogie, son Triplanétaire (1934), sera intégré dans le grand Cycle des Lensmen (Fulgur en VF), sous-titré, de façon révélatrice, The history of civilisation, qui fera de son auteur la vedette incontestée du space-opera. Sur le plan de la structure narrative, l'oeuvre de « Doc » Smith relève de l'archétype : « les intrigues se résument, au fond, à des courses-poursuites à travers l'espace, agrémentées de morceaux de bravoure de super-science, d'escales en des mondes divers et variés et de retournements de situation ». Sur le plan « scientifique », son héros, le jeune chimiste Richard Seaton invente un mystérieux « métal X », dont la désintégration dégage une telle énergie que les voyages supra-luminiques permettent aux « héros » et aux « méchants » du cycle de porter leurs différends jusqu'aux confins de notre Voie Lactée, lorsque la menace ne vient pas, dès Skylark Three (1930) d'une autre galaxie ! Dans Triplanétaire, soixante ans avant la découverte de la première exoplanète, « Doc » Smith se paye le luxe d'expliquer « scientifiquement » l'existence d'une pluralité de systèmes solaires : « Voici environ deux milliards d'années, deux galaxies entrèrent en collision, ou plutôt passèrent l'une à travers l'autre. Peu importent cent ou deux cent millions d'années, puisque ce fut à peine le temps nécessaire au déroulement de ce phénomène d'interpénétration. À peu près au même moment, toujours avec la même marge d'erreur (...) la majorité des soleils des deux galaxies se trouva dotée de planètes. »

raymond_flash.jpgIl ne faut pas oublier, à côté de ces pulpsters, le rôle joué par les comics strips, ces bandes-dessinées américaines publiées en revues : les aventures du pilote Buck Rogers au XXVème siècle, racontées par Francis Nowlan, et la lutte acharnée entre l'athlète Flash Gordon (Guy l'Eclair en France), d'Alex Raymond, contre l'implacable empereur Ming de la planète Mongo, bien décidé à envahir la terre, et à lui ravir la belle Dale Arden, seront si populaires, qu'elles feront bientôt l'objet de serials, ces films à tous petits budgets, moyens métrages conçus par épisodes, diffusés dans les cinémas de quartier jusque dans les années cinquante, et prototypes des futures séries télévisées. À bien des égards, on peut considérer que l'hexalogie Star Wars de George Lucas, dont le premier (en fait, quatrième) épisode, Un nouvel espoir, déferla sur les écrans en 1977, est, de l'aveu même de son auteur, un hommage très appuyé aux serials de son enfance, et donc, plus proche de l'épopée que de la pédagogie.

On peut ajouter à la liste les aventures spatiales de Captain Future, alias Curtis Newton, personnage créé par Edmond Hamilton : depuis sa base lunaire, avec l'aide des ses compagnons, les Futuremen qui l'ont élevé, un homme synthétique, « androïde » produit de la génétique, Grag, un robot immense aux yeux photos-électriques et virtuellement indestructible, et le professeur Simon Wright, « un cerveau humain vivant, logé dans un coffre de métal transparent dont les sérums constamment purifiés le maintiennent en vie », Curtis Newton protège l'humanité contre tous les dangers qui peuvent surgir de l'espace. Cela devrait rappeler quelque chose aux trentenaires... C'est Capitaine Flam, avatar animé du personnage d'Hamilton, série japonaise créee par la Toei Animation à la fin des années soixante-dix et qui fut très populaire en France.

 

GY_5610.jpgDans les années 1940-1950, les « pulps » de science-fiction vont connaître leur « âge d'or », offrant à leur jeune public, une évasion et un émerveillement toujours faciles, mais servis par des plumes de plus en plus assurées et renouant petit à petit, sous l'influence de John W. Campbell (1910-1971), le rédacteur en chef visionnaire de la revue Astounding à partir de juillet 1939, avec une approche plus scientifique, plus rationnelle, de la conquête de l'espace, répondant désormais à des étapes plus « réalistes ». Paraissent ainsi des oeuvres maitresses qui, pour être des space-opera flamboyants, ne se résument plus à cet aspect : les grands « maîtres » ont désormais les noms de Robert A. Heinlein, Isaac Asimov, Alfred E. Van Vogt, Poul Anderson, Alfred Bester, Eric F. Russel, et, toujours, Jack Williamson. Le Cycle de Fondation d'Asimov, inspiré de l'Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain de l'historien britannique du XVIIIème siècle, Edward Gibbon, retrace les efforts d'une civilisation galactique pour se préserver du chaos en instaurant deux « fondations » aux deux extrémités de la galaxie, dont l'une au moins, utilise une science fictive : la « psychohistoire » qui permet de prévoir l'évolution des grands groupes humains à partir d'équations mathématiques ; La faune de l'espace de Van Vogt, « fix-up » de plusieurs nouvelles, dont la première, The Black Destroyer parut dans Astounding en juillet 1939, narre les tribulations d'un équipage de scientifiques partis explorer l'espace, découvrant des mondes inconnus et affrontant des créatures étranges, souvent intelligentes, qui croisent la route erratique de leur vaisseau (ce sera l'une des sources de la série télévisée Star Trek de Gene Roddenberry) ; Eric F. Russel, lui, dans son Plus-X, en 1958, fait le choix d'une épure radicale et réinvente les codes esthétiques du space-opera ; peu productif, Alfred Bester, livre avec Terminus, les étoiles (1956), une satire du monde moderne et une belle réfléxion sur l'impact des modes de déplacement dans le space-opera, en mettant en avant la thématique des pouvoirs psy ; Poul Anderson, comme son aîné, Jack Williamson, demeure attaché aux éléments originels du space-opera, à l'ivresse des empires galactiques en conflit, à la lutte des princes-marchands pour dominer les marchés interplanétaires, ainsi qu'en témoignent ses deux cycles de la Ligue polésotechnique et de l'Empire terrien qui trouvent leurs fondations dans l'histoire antique et médiévale plutôt que dans les sciences physiques, et mettent en scène des hommes d'affaires et des agents secrets ; quant à Robert A. Heinlein, outre sa magistrale Histoire du Futur, il se fait le chantre de l'espace dans la plupart de ses « juveniles » (romans pour la jeunesse, édités par Scribner de 1946 à 1958), tels que Citoyen de la Galaxie, l'Âge des Etoiles, et le Vagabond de l'espace. Tous déploient leur intrigue à l'échelle des étoiles, en rendant hommage au roman initiatique à la Kipling, glorifient la figure de l'ingénieur de préférence à celle du héros invincible.

D'ailleurs, c'est surtout sous la plume de cet auteur, très actif sur le plan de la formalisation de règles d'écriture collectives pour la science-fiction moderne, que le space-opera s'orientera vers des conquêtes plus rationnelles, dont la réalisation ne doit plus heurter la méthode scientifique. C'est le grand retour de la Lune.

 

Ugo Bellagamba

29.09.2009

Croisière sans escale

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Brian W. Aldiss

Denoël, 1959

Non-Stop, 1958

 

Sans être aussi connu que Fondation ou Demain les chiens, ce livre vieux de 40 ans mérite de figurer parmi les classiques de la SF et sa réédition est bienvenue. Aldiss a brillamment exploité une idée très présente dans la SF des années 40 à 60 — celle du vaisseau stellaire lancé dans un voyage long de plusieurs générations, et dont les occupants perdent et le souvenir de leur mission, et les connaissances nécessaires à maîtriser leur environnement (un exemple plus récent est fourni par le cycle du Long Soleil de Gene Wolfe.) Pas de space opera flamboyant ici, mais déjà un regard plus pessimiste, une obsession de l'enfermement, et — SF britannique oblige — un goût pour la catastrophe.

Roy Complain, donc, est un modeste chasseur d'une tribu des couloirs, qui vit du gibier, de l'élevage et de la récolte des poniques qui poussent à foison dans leur quartier. Un concours de circonstances lui fait quitter les siens en compagnie d'un quatuor de célibataires mal adaptés, et découvrir au terme d'un éprouvant voyage dans les Mortes-Voies la tribu moins primitive de l'Avant. Au passage, il frôlera les êtres semi-légendaires qui hantent le vaisseau, Géants, Hors-Venus, et des hordes de rats décidément trop malins...
On se lasse vite de la vie et des combats d'une tribu primitive au sein d'un univers technologique dégradé et incompris. Aldiss sait relancer l'intérêt grâce aux êtres étranges rencontrés par Complain et ses compagnons, et les révélations sur le sort du Vaisseau qui se succèdent en fin de volume. L'explication de la plongée dans l'ignorance de l'équipage de départ a un petit goût de maladie « de la vache folle » — fortuit mais amusant. Surtout, les coutumes des tribus sont colorées par une religion démente, à base de psychanalyse mal digérée, prônant la libération des instincts colériques. Comme allégorie grinçante de la bestialité humaine, Croisière sans escale conserve aujourd'hui beaucoup de son originalité.


Pascal J. Thomas

28.09.2009

Les Loups des étoiles

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Edmond Hamilton

Starwolf (1967-68)

(Denoël Lunes d'Encre)

 

Edmond Hamilton est surtout connu pour Les Rois des étoiles, un space opera flamboyant datant de 1949 que l'on peut sans hésiter qualifier de classique de la S-F. La présente trilogie ici réunie en un volume, écrite à la fin des années 60, met en scène Morgan Chane, un enfant terrien élevé sur la planète des Loups des étoiles, de redoutables pirates galactiques. Pourchassé par ceux-ci parce qu'il a tué l'un d'eux, il est recueilli par un groupe de mercenaires en compagnie de qui — et notamment de leur chef, John Dilullo — il va vivre trois aventures dans la grande tradition du genre. Que le but de la quête soit une arme fabuleuse, un mode de transport révolutionnaire ou, tout simplement,medium_wolves.6.jpg un bijou merveilleux, il est avant tout prétexte à des aventures endiablées, pleines de bruit et de fureur, où le souffle épique de l'auteur entretient sans peine la suspension de l'incrédulité chère à la S-F en dépit de quelques approximations sur le plan scientifique. De plus, Hamilton trouve le moyen de coller à l'actualité sans en avoir l'air. Ainsi, l'Errance libre, que l'on découvre dans Les Mondes interdits, fait irrésistiblement penser, jusques et y compris dans les motifs employés par Chane pour la condamner, à une métaphore du voyage psychédélique. Et l'on ne sera pas surpris que cette inscription dans une réalité contemporaine de son écriture fasse de ce titre le meilleur et le plus profond de la trilogie, puisque toute bonne S-F ne parle que du présent.

 

Roland C. Wagner

27.09.2009

La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (2)

I – DES FUSEES ET DES EMPIRES

(DES ORIGINES DU GENRE JUSQU'AUX ANNEES CINQUANTE)

 

Résumé :

Les premiers chantres de l'exploration de l'espace furent européens, à la fin du XIXème siècle, et n'hésitèrent pas à embrasser l'univers, se faisant les maîtres de l'espace et du temps avec une audace que certains de leurs successeurs ne possèderont pas. Puis, dans le creuset de la culture américaine, marquée par la notion de colonie et de frontière, naîtra le véritable « space-opera » dans les années quarante, entre comics, serials et pulps. Enfin, dans la décennie suivante, une nouvelle génération d'auteurs fera le choix d'une approche plus épurée, plus pédagogique, sinon plus scientifique, livrant ainsi les clefs d'un âge d'or, marqué par une mythologie propre : celle de la conquête spatiale.

 

A – Le regard ébloui de l'enfance : les maîtres de l'espace et du temps.

 

diapo16.jpgDans La République, Platon préconisait, à partir des enseignements de Socrate, d'imprégner l'âme des enfants avec le sens du beau, et ce, dès l'âge de sept ans. Cette première phase de l'éducation idéale pourrait être ici incarnée par les maîtres de l'espace et du temps que furent les premiers auteurs de « proto-science-fiction », selon le terme consacré. Tous, ou presque, sont européens : Jules Verne, bien sûr, Joseph Henri Rosny Aîné, Herbert George Wells, Sir Arthur Conan Doyle et Rudyard Kipling, pour ne citer que les plus connus d'entre eux, auxquels il faudrait ajouter les américains Edgar Allan Poe et Howard Philips Lovecraft. Tous firent de l'univers en lui-même, avec une belle générosité, le voyage le plus extraordinaire, le spectacle le plus vaste, cherchant à atteindre, selon les termes de Sir Arthur Conan Doyle, « l'enfant qui n'est qu'un petit homme et l'homme qui n'est qu'un grand enfant ».

Le but sous-jacent de leur fiction est d'offrir une réflexion philosophique sur la place de l'homme dans l'univers, la destinée qui le pousse à l'explorer, sinon à le conquérir, et les moyens techniques d'y parvenir. L'entre-deux siècles (1860 à 1930), est propice au questionnement sur les espaces et les mondes extérieurs, qui excède largement la fiction. Rappelons que l'empire britannique est encore à son apogée et s'appuie sur la technologie pour se pérenniser. Et les Etats-Nations nés du XIXème siècles s'affronteront bientôt. L'astronome français Camille Flammarion publie en 1862, La pluralité des mondes habités, un essai de vulgarisation dans lequel il postule l'existence de nombreuses planètes et civilisations au-delà de la Terre ; et, dans l'Homme de Mars, en 1887, Guy de Maupassant, clame qu'« il faut être un sot, un crétin, un idiot, une brute, pour supposer que les milliards d'univers brillent et tournent uniquement pour amuser et étonner l'homme, cet insecte imbécile, pour ne pas comprendre que la terre n'est rien qu'une poussière invisible dans la poussière des mondes, que notre système tout entier n'est rien que quelques molécules de vie sidérale qui mourront bientôt ».

H G Wells les premiers hommes dans la.jpgDu côté de la proto-science-fiction, c'est d'abord la Lune qui s'impose comme la destination privilégiée (et elle le restera, ou le redeviendra à plusieurs reprises, dans l'histoire du genre), avec des déclinaisons différentes, tantôt plus didactiques, tantôt plus fantastiques, selon la plume : en 1835, avec l'Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall, Edgard Poe n'y croit pas vraiment, puisqu'il fait de son texte un canular journalistique, narrant le voyage d'un modeste raccommodeur de soufflets jusqu'à la Lune en ballon expérimental (on n'est pas très loin, encore, de la fantaisie satirique, des Etats et Empires de la Lune et du Soleil de Cyrano de Bergerac, ou de celle, échevelée, des Aventures du Baron de Münchhausen), et bafouant délibérément les lois de la physique élémentaire ; avec son dyptique De la Terre à la Lune (1865) et Autour de la Lune (1870), Jules Verne s'avère, lui, plus timoré mais plus pédagogue. Michel Ardan, l'aventurier et Barbicane, l'ingénieur, le capitaine Nicholl, préparent minutieusement leur voyage en obus, et opèrent une véritable révolution lunaire ; avec ses Premiers Hommes dans la Lune, en 1901, Herbert George Wells marie l'audace narrative à une apparente scientificité : grâce à la cavorite, métal capable de créer l'apesanteur, son expédition atteint la Lune et opère le premier contact avec les étranges sélénites.

RF069.JPGLes auteurs de l'époque, toutefois, ne se contentent pas tous de la Lune. Dans Les navigateurs de l'Infini (1925), J. H. Rosny Aîné (par ailleurs auteur de La Guerre du Feu), si la destination des personnages est la planète Mars, leur vaisseau et leur équipement semblent tout à fait capables de les emmener plus loin : « Les cloisons du Stellarium, en argine sublimé, d'une transparence parfaite, ont une résistance et une élasticité qui, naguère, eussent paru irréalisables et qui le rendent pratiquement indestructible. Un champ pseudo-gravitif, à l'intérieur de l'appareil, assurera un équilibre stable aux êtres et aux objets (...) Notre vaisseau vogue dans la nuit éternelle ; les rayons du soleil nous frapperaient durement, à travers l'argine, si nous ne disposions pas d'appareils qui atténuent, diffusent ou suppriment la lumière, à notre gré (...) La prodigieuse vitesse qui nous entraîne équivaut à une suprême immobilité. Profond silence : nos appareils – générateurs et transformateurs – ne font pas de bruit ; les vibrations sont d'ordre éthérique... Ainsi, rien ne décèle le bolide lancé dans les solitudes interstellaires ». Outre le jargon pseudo-scientifique qui tente de suspendre l'incrédulité des lecteurs, le passage est d'une pertinence remarquable pour l'époque (danger des rayonnements solaires, le silence des moteurs, sensation d'immobilité, etc). Cinq ans plus tard, l'auteur britannique Olaf Stapledon incarne l'apogée de cette  veine scientifique et métaphysique de la science-fiction européenne. Avec son roman Les premiers et les derniers, il relate le lointain futur de l'humanité (plutôt de plusieurs « humanités » successives) sur deux milliards d'années ! Les hommes y sillonnent tout le système solaire, de Vénus à Neptune, en passant évidemment par Mars, jusqu'à ce que la mort du soleil ne les menace d'extinction définitive. Là encore, l'appel de l'espace résonne comme le chemin le plus logique de la survie de l'Homme, et les merveilles offertes à sa curiosité semblent inépuisables : « Il devint évident que l'humanité devrait abandonner sa planète natale. Les recherches portèrent dès lors sur la possibilité de voler à travers l'espace vide et de s'établir sur des mondes voisins (...) il ne fallut pas beaucoup de siècles à la cinquième espèce pour trouver un moyen supportable de voyager dans l'espace interplanétaire. On construisit d'immenses fusées dont le moyen de propulsion était l'énergie dérivée de l'annihilation de la matière (...) Une fois que le navire était sorti de l'atmosphère terrestre et avait atteint sa vitesse maxima, il pouvait bien entendu la garder constante sans utiliser l'énergie du moteur-fusée ».

Le-Voyage-dans-la-Lune.jpgTout concourt à susciter des visions d'une ampleur démesurée, les auteurs embrassant à la fois le temps et l'espace, comme l'attestent idéalement les romans de Herbert George Wells, tels que La machine à explorer le temps (1895) et La guerre des mondes (1898). Pourtant, c'est bien la Lune qui inspirera les premiers pas de la science-fiction au cinéma, avec le très célèbre Voyage dans la Lune de Georges Méliès, qui date de 1902. Illusionniste professionnel, Méliès conçoit ses films comme le prolongement de sa magie et invente les premiers effets spéciaux, en opérant un habile syncrétisme entre la vision « scientifique » d'un Jules Verne, dont il reprend l'obus, et des éléments plus « merveilleux ». Grâce à son oeuvre, à l'opposé de celle des frères Lumière, l'imaginaire devient l'un des premiers sujets du cinéma, et l'espace l'une des destinations les plus proposées aux spectateurs. D'ailleurs, en 1919, Leigh adaptera à l'écran, First Men on the Moon de Wells. Suivront La femme dans la Lune de Fritz Lang, en 1928, et Things to Come de William Cameron Menzies, en 1936.

Mais, dès lors, l'imaginaire spatial semble traverser l'océan et, enfante, de l'autre côté de l'Atlantique, le « collège » des héros aux vaisseaux argentés et aux lasers surpuissants, qui occuperont, quelques vingt années, l'espace des « pulps » et de l'imaginaire populaire américain.

 

Ugo Bellagamba

 

 

Dans l'océan de la nuit & À travers la mer des soleils

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Gregory Benford

In the ocean of the night (1978)

Across the sea of suns (1984)

Denoël, 1985

 

C'est avec Dans l'océan de la nuit que Benford a commencé à se faire remarquer. Paru en 1978 aux USA, le roman est le collage d'une suite de nouvelles. Le germe du cycle du « Centre Galactique » remonte à 1972... et ses volumes continuent à paraître (ces deux livres avaient été publiés en français dans la collection « Présence du Futur », les suivants chez « Ailleurs et Demain », réédités au Livre de Poche ; Sailing Bright Eternity est encore inédit en français).

Structuré en épisodes, le premier livre peut être répétitif. Grosso modo, un artefact technologique extraterrestre d'un âge impressionnant est découvert dans le système solaire. Nigel Walmsley s'arrange toujours pour être sur le coup, et pour avoir raison contre ses supérieurs. C'est d'abord un astéroïde qui se révèle épave d'astronef (influence d'Arthur C. Clarke !), puis un vaisseau interstellaire automatisé, puis une épave de station laissée sur la Lune. Au fil des péripéties s'affirme la personnalité de Nigel. Benford en a fait un Britannique travaillant pour la NASA, accentuant encore son mépris de sa hiérarchie, son côté loup solitaire.

Si le rythme paraît parfois gêné aux entournures, Dans l'océan de la nuit présente un pont intéressant entre les deux directions prises par l'œuvre romanesque de Benford : d'une part des livres situés dans un proche futur, portant un regard satirique sur les modes de notre société et les chamailleries du milieu universitaire et scientifique (archétype : Un Paysage du temps, 1980) ; d'autre part des livres situés dans un futur lointain, où les protagonistes humains font face à des forces qui les dépassent, naturelles ou artificielles. Dans l'océan de la nuit est daté de la fin du XXe siècle (déjà dépassée !) et, si Nigel scrute l'espace, il connaît aussi des démêlés avec une secte qui va, elle, y chercher une expérience mystique.

lunes020.jpgDe ce point de vue, c'est À travers la mer des soleils qui marque le vrai début de la série du «  Centre Galactique ». C'est ici qu'est mis en place le cadre global d'une lutte entre vie organique et mécanismes autonomes à l'échelle de la galaxie entière (au moins). Nigel s'est embarqué sur un vaisseau d'exploration en quête de la source d'un signal radio artificiel reçu sur Terre ; peu après leur départ, sur la planète-mère, l'infestation des océans par des animaux extraterrestres a rendu presque impossible le commerce international et menace toute l'humanité. Les passages les plus forts du livre sont consacrés à un protagoniste sans rapport avec le vaisseau, Warren, naufragé sur un radeau dans le Pacifique, occupé à survivre et à communiquer avec les extraterrestres aquatiques.

À travers la mer des soleils est un roman sombre et marquant. Benford fait preuve d'une remarquable ingéniosité dans la création de formes de vie extraterrestres, et préserve une étincelle d'espoir dans un combat qui en paraît bien dépourvu. Quoique vivant dans la société close et inquisitrice d'un vaisseau parti pour des années (sinon des décennies), Nigel est aussi marqué par la solitude que Warren. La sienne est due à la vieillesse, aux tricheries qu'il organise pour éviter une mise à la retraite souhaitée par ceux qu'indispose son sale caractère. La relation avec les femmes n'entame pas l'isolement. Warren passe une partie de son calvaire en compagnie d'une autre rescapée, et pourtant ne communique guère avec elle ; de même la fidélité de Nikka, la nouvelle compagne de Nigel, ne l'adoucit guère, et n'atténue pas la vivacité de ses confrontations avec les autorités du bord.

En dépit d'une certain répétition des situations, Benford maintient sans cesse l'intérêt par son inventivité, et par l'excentricité qu'il imprime à son protagoniste (les héros vieux, et qui ressentent les atteintes de l'âge, sont chose rare en S-F). Il se détache aussi de la majeure partie de ses confrères écrivains de hard science par un style plus recherché, qui bascule à l'occasion dans le dialogue cacophonique ou la poésie de la science.

Voici des livres à lire, et leur réédition doit être saluée.

 

Pascal J. Thomas

26.09.2009

Ceux de la légion

Né en 1908, Jack Williamson nous a quittés le dix novembre 2006. Doyen de la SF anglo-saxonne, et peut-être mondiale, il avait commencé à publier à l'âge de vingt ans, et son dernier roman, The Stonehenge Gate, est paru en 2005. Oui, c'est impressionnant. En guise d'hommage, voici la postface écrite pour la récente réédition en un volume de La Légion de l'espace, Les Cométaires et Seul contre la Légion, l'un des grands cycles classiques de la science-fiction des années trente. Pour plus d'informations au sujet de ce grand auteur délaissé par les éditeurs français depuis plus de deux décennies, cette page (en anglais) est très complète.

 

 

medium_legion.3.jpgJack Williamson

 

The Legion Of Space (1934)

The Cometeers (1936)

One Against The Legion (1939)

Le 'Bélial, 2004

 

Même encore aujourd’hui où il s’est considérablement sophistiqué depuis ses origines dans les années 1920, l’un des reproches que l’on voit le plus souvent adresser au space opera est qu’il déplace dans l’espace des schémas d’intrigue hérités du western, du roman de pirates ou de cape et d’épée, du récit de guerre ou de marine, etc. Cette critique que l’on devine prononcée la narine légèrement relevée en signe de dédain se veut en général définitive, comme si le space op’, ce n’était que ça : une simple transposition de surface substituant un futur galactique bien entendu de carton-pâte à un passé terrien déjà bien revu et corrigé par la littérature et le cinéma.
Bien entendu, il n’en est rien. S’il existe effectivement des space operas correspondant à cette description, medium_cometeersus.jpgle space opera lui-même ne saurait être résumé d’une manière aussi sommaire et lapidaire. À moins de revenir au sens originel de cette expression forgée par l’écrivain étatsunien Wilson Tucker au tout début des années 1940 pour désigner les « hacky, grindy, stinking, outworn, spaceship yarn », mais cela fait si longtemps que l’appellation s’est étendue à toutes les formes de récit d’aventures mettant en jeu civilisations — et guerres — interplanétaires qu’un tel retour en arrière paraît absurde.
Qui dit space opera dit donc voyage dans l’espace. Sous cet angle, deux des premiers proto-space operas sont sans doute The Struggle for Empire : A Story of the Year 2236 (1900) de Robert W. Cole, qui décrit une guerre interstellaire entre l’Empire anglais étendu aux dimensions du système solaire et des extraterrestres originaires de Sirius, et La Roue fulgurante de Jean de la Hire (1909), dont les personnages visitent successivement toutes les planètes du système solaire à bord d’un engin spatial. Des exemples plus anciens, voire contemprains, comme De la Terre à la Lune (1865) et Autour de la Lune (1870) de Jules Verne ou Les Premiers Hommes dans la Lune (1901) de H.G. Wells relèvent encore de la tradition des voyages extraordinaires, tandis que La Guerre des mondes (1898) met en scène une invasion de la Terre, un trope souvent employé par la suite, mais qui n’est pas propre au space op’. Quant au Prisonnier de la planète Mars (1908) de Gustave Le Rouge, il partage avec les romans martiens d’Edgar Rice Burroughs (à partir de 1912) la particularité de faire l’impasse sur la question technique du voyage spatial : c’est une assemblée de spirites qui expédie sur Mars le personnage de Le Rouge, tandis John Carter y est simplement transporté sans autre explication.
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Lorsqu’il écrit La Curée des astres (1928) dans la deuxième moitié des années 1910, E.E. « Doc » Smith s’inscrit en continuateur de Wells et de sa cavorite. Mais au chercheur seulement intéressé par la science et la connaissance a succédé un inventeur génial doublé d’un businessman avisé, et, là où Wells se contente d’une visite « philosophique » medium_legionjl.jpgde notre satellite, les aventures interstellaires se succèdent à un rythme haletant chez « Doc » Smith, qui n’hésite pas à recourir aux ficelles les plus voyantes de la littérature populaire du temps. Sa parution peut être considérée comme l’acte de naissance du space opera, même si le roman ne prend pas en compte l’existence des galaxies, ayant en effet été écrit avant leur découverte par Hubble au milieu des années 1920. Smith se rattrapera dans les deux suites qu’il donnera à ce premier opus, et surtout dans la série des Fulgurs, qui débute avec Triplanétaire (1934).
L’élargissement du champ entre La Curée des astres et les Fulgurs est considérable, puisque c’est le destin de l’univers lui-même qui est en jeu dans ce dernier cycle. Même démesure chez Edmond Hamilton, qui met medium_urania.jpgen péril notre galaxie tout entière dans Les Voleurs d’étoiles (1928-9), et, plus tard, chez Clifford D. Simak avec Les Ingénieurs du cosmos (1939). Pendant ce temps, la littérature conjecturale française n’est toujours pas sortie du système solaire : un quart de siècle plus tard, les Aventuriers du ciel de Nizerolles évoquent furieusement ceux de la Hire.
C’est d’un autre roman français que s’inspire Jack Williamson pour les personnages de La Légion de l’espace. Le lecteur aura bien entendu reconnu Les Trois Mousquetaires, avec John Star dans le rôle de d’Artagnan, et l’inénarrable Giles Habibula dans celui de Porthos — mais un Porthos mâtiné de Falstaff. L’intrigue, quant à elle, reprend le schéma basique de la belle princesse à aller chercher dans l’antre du dragon [1], qui se superpose ici à celui de l’Héritier de l’Univers, commun à de très nombreux romans, et pas seulement de SF. Le changement de nom du personnage principal est à ce sens révélateur : l’insignifiant John Ulnar devient très vite l’héroïque John Star, héritier de la vigueur qui a permis à sa famille de régner sur l’humanité, prêt à braver les pires dangers pour sauver la démocratie, sa bien-aimée et l’espèce humaine par la même occasion !
medium_cometairesrayfic.JPG Ce qui, chez d’autres, n’aurait donné lieu qu’à une avalanche de clichés à la hauteur de la rusticité des archétypes employés, est pour Williamson prétexte à une débauche d’action et d’imagination qui, loin d’avoir perdu de son attrait avec le temps, semble au contraire se bonifier en vieillissant. Peut-être parce que le procédé de substitution à la base même du space opera est ici utilisé avec une aisance qui me laisse pantois chaque fois que je relis La Légion de l’espace. Williamson remplace les mousquetaires fidèles au roi par des légionnaires loyaux à la république. Première pirouette. La belle princesse et la sorcière ne font qu’une, qui n’est ni princesse, ni sorcière, mais dépositaire d’un terrible et cruel secret scientifique dont dépend la survie de l’humanité. Deuxième pirouette. À l’ancienneté mythique du dragon correspond celle, bien matérielle, du soleil, de la planète et de la civilisation des Méduses, dont l’étrangeté valant bien celle des créatures surnaturelles permet de susciter une qualité d’effroi très efficace. Troisième pirouette.
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Inutile de citer d’autres exemples, puisque le lecteur est censé avoir lu le livre avant la postface. Il est clair que la chair même de l’intrigue se nourrit de retournements analogues. L’auteur emprunte à diverses sources, puis il fait subir une torsion à ses emprunts, avant de les intégrer dans une trame d’aventures trépidantes. Et cette nouvelle utilisation lui fournit de quoi construire son récit page medium_threefrom.jpgaprès page, par l’intégration d’archétypes issus d’autres champs littéraires. Alors que « Doc Smith » se lance dans la fuite dans la démesure en faisant feu de tout bois, Williamson travaille en un sens à l’économie sans pour autant tomber dans la simple transposition comme nombre d’écrivains moins doués ou moins consciencieux dont les œuvres correspondent à la péjorative définition originelle du space opera. Ainsi, il tire parti au maximum de Giles Habibula pour « humaniser » le livre, au point de faire oublier la psychologie plutôt basique des autres personnages — un trait commun à de nombreux textes publiés dans les pulps de cette époque. Et, en mêlant les sources d’inspiration à tous les niveaux, il invente une nouvelle forme de récit où différentes structures littéraires préexistant à la science-fiction se combinent à l’approche technoscientifique qui est l’une des caractéristiques principales du genre. L’explication du fonctionnement des géodynes, entre autres, vaut ce qu’elle vaut, mais elle a le mérite d’être là, et ce soin apporté à crédibiliser le voyage dans l’espace permet de faire l’impasse par la suite sur le principe d’AKKA, qui, sans cet environnement de haute technologie, relèverait de la magie plutôt que de la science.
medium_legiongalaxy.jpg Comme les lignes précédentes le suggèrent plus ou moins, tout est, finalement, une question d’équilibre — entre des schémas narratifs anciens et un cadre ultra-moderne, entre l’aventure et l’intérêt pour la science, entre l’horreur et l’humour… Moins obnubilé par la démesure que « Doc » Smith, plus proche de ses personnages que Hamilton, plus à l’aise que Simak avec son intrigue, Jack Williamson a su doser les différents éléments et les diverses influences pour obtenir en résultat un cocktail savoureux, véritable archétype du space opera héroïque. La transposition tant décriée, opérée à grande échelle dans le cadre d’un type de récit alors en pleine constitution, débouche sur l’un des tout premiers romans d’aventures des temps modernes, œuvre fondatrice appelée à devenir intemporelle.

 

Roland C. Wagner

 


[1] À ce sujet, même si elle n’est jamais désignée sous l’appellation de « princesse », Aladoree Anthar en joue bien le rôle sur le plan symbolique. Ce qui ferait d’elle la première « princesse républicaine, longtemps avant celle de La Guerre des étoiles.

 

25.09.2009

La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (1)

« La pédagogie de l'espace dans la science-fiction.

Le space-opera, entre littérature et cinéma »

 

Introduction :

Il était une fois l'espace et la science-fiction...

 

Cometeers.jpgPermettez-moi de commencer par une citation qui me permettra d'illustrer mon propos, de faire l'économie de définitions ennuyeuses, de vous faire ressentir, par la fiction, ce que recouvre la notion de space-opera. Il s'agit des premières lignes des Cométaires, un roman datant de 1936, écrit par Jack Williamson (1908-2006), docteur en littérature anglaise, diplômé de l'Université du Colorado, inventeur du terme de « terraformation », et l'un des plus grands productifs auteurs américains du genre du XXème siècle :

« Phobos tournait au rythme de la Terre, car les anciens conquérants de cette petite lune de Mars avaient réglé son mouvement selon leur impériale convenance. Ils avaient couvert ses roches stériles de verdure, l'avaient enveloppée d'un air artificiel, et, de ses palais, ils avaient gouverné les planètes telles des îles captives. Mais, leurs orgueilleuses flottes spatiales avaient été vaincues et étaient tombées dans l'oubli bien avant le milieu de ce trentième siècle. Autour du soleil, les îles humaines étaient de nouveau libres, et dans le Hall Pourpre humilié, le plus jeune héritier de cet empire perdu n'était plus qu'un prisonnier impatient. »

Tout mon sujet est là, ou presque : la pédagogie de l'espace, celle du système solaire (Mars, Phobos, la Terre, le Soleil), est ici mariée, à un sens aigu de l'épopée et de l'émerveillement (un empire en crise, un prince héritier, un palais majestueux), ce que les anglo-saxons appellent le sense-of-wonder.

Mariage, disais-je ? À dire vrai, je préfère considérer l'histoire des rapports entre la science-fiction, littéraire comme cinématographique, et l'espace lui-même, celui que les sciences peuvent explorer et comprendre, astronomie en tête, comme des « fiançailles » qui durent depuis près de deux siècles, disons, par commodité, depuis De la Terre à la Lune de Jules Verne ; depuis si longtemps qu'elles ne peuvent plus être rompues ou concrétisées par une union définitive, tant elles sont tissées de promesses tenues et non tenues, que représentent des oeuvres intemporelles, cultes, ou irrémédiablement datées, telles que Buck Rogers, Flash Gordon, Les rois des étoiles, La faune de l'espace, La légion de l'espace, le cycle de Fondation, l'Histoire du Futur, Destination Moon, Planète interdite, Les Seigneurs de l'Instrumentalité, la série TV Star Trek, les six épisodes de Star Wars, 2001, l'odyssée de l'espace et ses suites, Dune, Hypérion, Le cycle de la Culture, etc.

considerphlebas.jpgCe jeu de séduction mutuel a entraîné les « fiancés » dans une valse énivrante depuis l'étroite salle de danse de notre système solaire, jusqu'aux pistes étoilées des plus lointaines galaxies. Mais la fête terminée, il arrive que les amants s'éveillent en proie à une mélancolie grise comme le régolite lunaire, ou hantés par une déception aussi profonde que les grands canyons martiens. Chacun reprend ses habitudes, en se faisant la promesse qu'on ne l'y reprendra plus. L'espace s'en retourne auprès de la science, qui, de prouesses techniques en typologies révisées, fait avancer notre connaissance de l'univers, établit la composition des anneaux de Saturne, redéfinit à l'envi la notion de planète, classe les soleils comme s'ils n'étaient que les pièces de la collection d'une humanité philatéliste. La science-fiction, de son côté, se détourne parfois de l'espace au sens astronomique du terme, pour plonger dans l'exploration d'autres thématiques. Conservant son impertinente liberté , elle spécule alors, sans restriction ni prétention, sur le futur proche, l'apocalypse nucléaire, le désastre climatique, l'histoire et les passés qui auraient pu être, l'existence de mondes parallèles, le voyage dans le temps, l'émergence de l'intelligence artificielle, et sur l'impact politique et social des réseaux informatiques. Délaissant le space-opera, elle se fait tour à tour anticipation, utopie, uchronie.

Mais, lorsqu'elle renonce ainsi à l'embrasser, l'espace, son exploration sinon sa conquête, ne se pare plus des rêves épiques que peut produire la science-fiction, seule capable d'enchanter les défis qu'il représente, de montrer qu'ils ne sont pas seulement techniques ou scientifiques, mais aussi et surtout, humains. En retour, le public en vient à considérer que l'avenir « stellaire » de l'humanité, sa conquête du système solaire, voire l'établissement programmé de colonies humaines sur des mondes extrasolaires, n'est que le fruit des élucubrations de raconteurs d'histoires. Ainsi, alors même que nous fêtons cette année les quarante ans du programme Apollo, que les Américains s'apprêtent à retourner sur notre satellite et évoquent un projet de mission sur Mars, que les Chinois accélèrent leur programme spatial, que des sondes automatisées visitent la quasi-totalité de notre système solaire, que des télescopes, à l'acuité améliorée, fouillent l'espace à la recherche des exoplanètes, la poésie et l'émerveillement semblent ne plus être au rendez-vous. En cette année mondiale de l'astronomie, la conquête spatiale semble boudée, alors même qu'elle accomplit sa révolution conceptuelle et technique.

 

n21429.jpgAujourd'hui, le space-opera (au sens classique du terme) fait figure de curiosité un peu surannée, dans laquelle les afficionados se replongent avec nostalgie, comme dans des souvenirs d'adolescence. Pourtant, il ne faut pas minimiser la dimension pédagogique qu'a su assumer le space-opera, familiarisant des générations entières de lecteurs avec les notions cosmologiques fondamentales de galaxies, d'étoiles, de systèmes solaires, de planètes et de satellites, ou, démontrant de façon concrète, sous la plume d'un Robert A. Heinlein, la faisabilité, économique et technique, du voyage jusqu'à la Lune, sinon sa nécessité patriotique, et ce, bien avant l'alunissage d'Apollo XI en 1969, et la course à l'espace face à l'Union Soviétique.

Une chose est certaine : l'âge d'or du space-opera remonte aux (déjà lointaines) années cinquante, quand, selon les propos de Gérard Klein, grand théoricien du genre, les romans de science-fiction donnaient à voir « des empire immenses et bouleversés, des hommes dont la puissance maléfique s'étend sur des centaines de mondes, mais que leurs gardes géants ne parviennent pas à protéger de l'arme d'un tueur » ; quand les auteurs, Américains en tête mais sans exclusive, rivalisant d'audace, imaginaient des techniques de propulsion et de communication interstellaires leur permettant de donner corps à « cette incroyable, cette admirable toile d'araignée qui relie les mondes, qui est une altération du temps et de l'espace, et qui emprisonne l'univers exploré dans un filet de voies qu'empruntent les grands navires ». Si l'espace est le miroir métaphysique que l'Univers tend à l'Humanité, la science-fiction de cet « âge d'or », probablement, en a été le meilleur tain.

 

new_space_opera_2.jpgPour autant, faut-il considérer que la valse entre l'espace et la science-fiction, appartient définitivement au passé ? De mutation en mutation, les auteurs, toutes nationalités confondues, les francophones ne sont pas en reste, continuent pourtant de livrer leur lot de rêveries spatiales, étayées par des considérations scientifiques plus ou moins poussées. À tel point qu'à l'aube du XXIème siècle, le genre a cru bon de se doter d'une nouvelle étiquette, qui manifeste une énième « résurrection » : le Nouveau Space Opera. Après une phase de désamour, l'espace et la science-fiction, s'attireraient donc, à nouveau, des étoiles dans le regard comme au premier jour ? Pour le vérifier, pour mesurer l'authenticité de ce nouvel élan, il faut revenir à la quintessence du space-opera et en retracer l'histoire.

Puisque le titre de ma conférence postule une dimension pédagogique de la science-fiction, je vous propose de suivre le cursus de l'éducation à la française : nous commencerons donc, naturellement, sur les bancs de l'école primaire, puis nous entrerons au collège et au lycée, étapes nécessaires afin d'acquérir les outils de base de la réflexion et de l'évasion, avant de plonger, baccalauréat en poche, avec mention j'espère, dans la myriade des spécialités universitaires de toutes galaxies, des écoles supérieures d'Imaginaire aux Instituts Universels de Technologie ; nous pousserons peut-être, jusqu'au doctorat es « amas galactiques » auquel vous n'aviez jamais osé penser ; à moins qu'à la faveur de notre parcours, vous ne préfériez entrer de plain-pied dans la vie active en embrassant la carrière, fort ingrate mais fascinante, des ingénieurs du système solaire.

 

Ugo Bellagamba

La Cité des Permutants

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Greg Egan

Robert Laffont, 1996

Permutation City (1994)

 

L'argent, c'est du temps. Et surtout du temps de machine. Une bonne moitié des personnages d'Egan sont des simulations informatiques de personnes humaines, réalisées à partir de numérisations du cerveau. Elles sont douées de conscience... mais leur existence repose sur une coûteuse débauche de puissance informatique. Relevées sur des gens très riches dans le but d'une imparfaite immortalité, financées par des fondations ad hoc mises en place avant leur mort, les Copies « vivent » au mieux dix-sept fois plus lentement que le commun des mortels. Et celles qui sont fauchées doivent vivre au ralenti... Mais où « est » la conscience électronique entre les itérations du programme ?

C'est le point de départ de l'idée apparemment délirante qui conduit Paul Durham à proposer un univers nouveau à quelques riches Copies triées sur le volet. Dans ce but, il s'offre les services d'une passionnée d'univers virtuel au chômage, Maria, qui doit concevoir une simulation de biosphère entièrement artificielle pour pimenter la vie du nouvel univers, simulation à l'intérieur d'une simulation.

Si le roman peine à se mettre en route, alourdi par une série de personnages périphériques dont le rôle ne deviendra clair que plus tard (ou ne s'impose jamais clairement), à mi-course environ il accélère le rythme et donne à l'univers informatique les dimensions des espaces infinis du space opera. Egan est peut-être en train de créer le « cyber opera » ; mais de créer avec une certaine timidité : trop d'explications techniques informatiques, trop de personnages secondaires... Pourtant le roman ne pourrait sans doute pas s'en passer : comme la « planète Lambert » est programmée par Maria sur les ordres de Paul pour distraire les Elysiens, toutes les digressions touristiques sont indissociables de l'oeuvre.

Plus que l'intrigue, ce sont les thèmes qui portent le livre. Egan va droit au coeur du problème philosophique de la coexistence de l'esprit et de la matière, et trouve une manière nouvelle de mêler technologie et métaphysique. Le seul prédécesseur que l'on puisse trouver aux idées de ce livre est le roman Software, de Rudy Rucker. Mais la « théorie de la poussière », bien plus qu'une simple affirmation de survie de l'esprit après la mort, est une sorte de « Bibliothèque de Babel » à l'envers. Les lettres de notre univers, lues dans le bon ordre, peuvent « raconter » une quasi-infinité d'autres univers...

Egan fait par surcroît preuve d'une virtuosité pyrotechnique au niveau littéraire, et s'il parsème son roman de splendides inutilités dramatiques, cela montre à quel point son talent déborde du livre. L'exemple le plus flagrant en est ce poème placé en exergue, dont chaque vers est un anagramme de « Permutation City » – une permutation de permutation ! Je crois qu'il faut saluer le premier roman de SF oulipien en langue anglaise : Georges Pérec et Raymond Queneau auraient apprécié. Le lectorat francophone sait déjà, grâce au travail de l'équipe de CyberDreams, que l'auteur australien est un nom à suivre, et je pense que personne ne regrettera de se jeter sur son premier roman traduit en français.

 

Pascal J. Thomas


 

Une autre critique par Roland C. Wagner.

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix, un article de Sylvie Denis.

 

24.09.2009

Ventus

7d7dfbcbaf45aa28e8407d58fd46f444.jpgKarl Schroeder

Ventus (2000)

Denoël “Lunes d'Encre" (2000)

 

Voici donc le premier roman de Schroeder à être traduit et publié en France — alors qu'il s'agit en fait du second roman de l'auteur, le premier, Claus effect, ayant été coécrit avec David Nickle. Gageons que ce ne sera pas le dernier, car cet auteur canadien, que les lecteurs de Bifrost ont découvert dans le n° 26, nous livre ici ce qui ressemble fort à un chef-d'œuvre, en dépit de défauts formels.

Ventus est un monde sur lequel un lent et complexe processus de terraformation a échappé au contrôle des hommes, à la veille de son aboutissement. Les colons, envoyés pour y prospérer, sont tout juste tolérés par les Vents, ces machines efficientes qui gèrent l'écosystème de la planète et qui interdisent toute technologie risquant d'altérer la biosphère. Adoptant un mode de vie rupestre, les ventusiens se sont organisés en royaumes de type féodal et ont divinisé les Vents. Calandria May et Axel Chan, deux mercenaires bio-améliorés au service de l'Archipel humain, sont dépêchés sur Ventus pour traquer le Général Armiger, l'âme damnée de 3340, une Intelligence Artificielle qui a bien failli éradiquer l'humanité de la Galaxie. En butte à l'hostilité des Vents et à la méfiance des colons, leur enquête les mène droit vers le jeune Jordan, dont le destin exceptionnel sera déterminant pour l'avenir de la planète et pour la résolution de l'énigme qu'elle représente...
Nourri par une dynamique efficace et une vraie intelligence narrative, le roman de Schroeder souffre cependant de plusieurs petits défauts de style et de structure, surtout sensibles dans sa première partie. L'auteur (un fait de la traduction ?), use et abuse de termes génériques faciles pour désigner ses personnages. Ainsi le mot « compagne », utilisé à outrance et mal à propos, ou bien encore l'expression « Ah, te voilà ! », répétée de manière navrante. Plus largement, l'auteur gère inégalement les points de vue de ses personnages. S'il affecte de les respecter au début du récit, il finit par s'embrouiller et choisit parfois celui qui réduit la tension dramatique de la scène, ce qui gâche le plaisir du lecteur. Las ! Ce ne sont que des défauts mineurs, aisément occultés par la richesse thématique de ce roman dense particulièrement ambitieux.

 

Ventus est d'abord un texte inspiré sur la terraformation, qui lui sert à la fois de décor et de ressort narratif. En associant nanotechnologie, intelligence artificielle et terraformation, il délivre un message écologique fondé sur une réinterprétation géniale des croyances animistes : les Vents, présents dans chaque animal, chaque brin d'herbe, goutte d'eau ou pierre, ont donné une voix à la Nature. Mais l'écosystème vivant et agissant s'est affranchi de sa programmation, se dotant d'un nouveau langage pour mieux s'autodéterminer. Si ce monde s'éveillant à la conscience n'est pas sans évoquer Solaris, la description des différentes machines qui concourent à la stabilité de la biosphère de Ventus témoigne d'un souci de crédibilité scientifique qui rappelle celui de la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson : miroirs orbitaux qui augmentent l'ensoleillement, mécanismes de filtration et d'acheminement des eaux marines pour irriguer les terres arables, etc. C'est dans cette alchimie réussie entre enchantement du réel et rigueur scientifique que résident la force et l'originalité du roman. Schroeder revisite les grands thèmes de la fantasy à la lumière de leur potentiel science-fictif. Il utilise les termes de dieu et de demi-dieu pour qualifier les I.A. et leurs serviteurs ; quant aux Vents, Griffes du Ciel et Cygnes de Diadème évoquent davantage des créatures fabuleuses que des machines. L'auteur jongle avec les arcanes de l'épopée, tels que le retour du Mal ou la bataille finale dans un lieu chargé de sens et de magie, sans ruiner la dimension hard science de son propos. Voici bien ce qu'est Ventus, un space opera hanté par le merveilleux.
Schroeder sous-tend aussi son intrigue d'une intéressante réflexion sur l'utopie. Au-delà des clins d'œil savoureux à l'île de Thomas More et aux cités radieuses, le personnage de Galas, la reine idéaliste qui fonde des villes expérimentales en plein désert, et les projets totalitaristes d'Armiger et de 3340, prouvent que la science-fiction reste une cousine espiègle de l'utopie, qui sait jouer avec les faux-semblants de l'idéal.

 

En conclusion, l'œuvre de Karl Schroeder est une incontestable réussite. Ventus est une fresque démesurée qui transcende ses imperfections en jouant sur nos peurs et nos aspirations profondes. Après ce roman, vous ne regarderez plus le ciel de la même façon.

 

Ugo Bellagamba

Space Rock (4)

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