06.10.2009

La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (5)

II – LES CITOYENS DE LA GALAXIE

(DE L'UTOPIE DES ANNEES SOIXANTE À NOS JOURS)

 

Résumé :

À partir des années 1960 la pédagogie de l'espace est largement assumée par le petit écran, avec l'impact culturel de la série Star Trek, qui s'appuie sur une vision optimiste de l'avenir humain et inaugure de nouveaux enjeux narratifs, proches de l'utopie. Le space-opera littéraire n'est pas en reste avec une série de cycles cosmiques, portés par des plumes remarquables et jouant la carte de la diversité biologique, politique et culturelle, envisagée à l'échelle des galaxies. Paralèllement, un retour au réalisme scientifique s'opère au bénéfice des planètes du système solaire, Mars et Jupiter en tête, sous les plumes du britannique Arthur C. Clarke et de l'américain Kim S. Robinson. Enfin, le XXIème siècle balbutiant ne renonce pas à l'actualisation des connaissances scientifiques, tout en tentant de renouer avec la dimension métaphysique des origines. Mais, les plumes des auteurs de N.S.O., trempées dans les sciences humaines autant que dans l'astrophysique, manifestent-elles une authentique renaissance ou plutôt une cristallisation ?

 

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A – L'institut d'études anthropologiques : l'éloge de la diversité.

 

Star Trek, série de science-fiction créée par Gene Roddenberry (1921-1991) en 1965, diffusée pour la première fois sur la chaîne de télévision amércaine NBC le 8 septembre 1966, appelée à devenir l'une véritable licence de production, avec pas moins de six séries successives, une série animée et onze déclinaisons sur grand écran, est l'exemple flagrant de la pédagogie, sous couvert de divertissement et de space-opera, d'un imaginaire scientifique et d'une vision utopique de l'avenir, qui sont profondément marqués par les spécificités culturelles américaines, au premier rang desquelles la notion-clef de « frontière ». Le prologue, inoubliable forcément, de la série originale n'invitait-il pas le spectateur à suivre l'équipage du vaisseau spatial Enterprise, à avancer dans l'espace l'inconnu, l'ultime frontière, pour explorer des mondes étranges, découvrir de nouvelles civilisations, et s'aventurer, au mépris du danger, « where no man has gone before » ?

ast_3907.jpgSans doute n'est-il pas nécessaire de les présenter, ces membres d' équipage, essentiellement composé de scientifiques, comme celui du Black Destroyer d'Alfred E. Van Vogt, mais placé sous l'autorité incontestable d'un capitaine qui, s'il a surtout une mission d'exploration, parfois de diplomatie, au service de la Fédération des Planètes Unies, doit aussi être capable, comme celui du croiseur Bellerophon dans Planète Interdite, d'assumer un commandement militaire dans les cas où le recours aux armes serait inévitable, si, par exemple, la frontière, dite la « zone neutre », entre l'empire Romulien et la Fédération est violée, ou si les Klingons, cette race de guerriers fiers et conquérants qui sera intégrée plus tard dans la communauté des mondes, lancent des raids dévastateurs contre les colonies les plus éloignées, les plus fragiles. Le capitaine James Tiberius Kirk, pour remplir sa mission, est assisté par le demi-Vulcain Spock, à la logique infaillible, et le docteur Léonard « Bones » McCoy, qui, lui incarne, l'humanité dans ce qu'elle peut avoir d'impulsif, sinon de dérisoire. Mais, l'essentiel n'est pas là : avec Star Trek, et cela sera accentué par la deuxième série, Star Trek : Nouvelle Génération (à partir de 1987), le space-opera tourne le dos à une partie substantielle de son héritage « pulps » et « comics » : moins à ses esthétiques douteuses (les êtres et les paysages extraterrestres de la série originale ont mal vieilli), qu'à ses scénarii simplistes et répétitifs.

carrien057-1995.jpgSelon André-François Ruaud, Star Trek est porté par une vision profondément positive de l'humanité future. Tandis qu'elle mettait au point, grâce à une science triomphante, les outils qui lui ouvrent le chemin des étoiles, notamment le moteur de « distorsion » (warp en V.O.) qui lui permet de faire fi de la vitesse de la lumière, la téléportation (pour atteindre instantanément la surface des planètes visitées par l'Enterprise), un vaste réseau de communications interstellaires quasi-instantanées, condition sine qua non d'une structure de pouvoir étirée à l'échelle d'un « quadran » galactique, l'humanité a aussi évolué sur le plan comportemental, entrant, dès le XXIIIème siècle, dans une « utopie psychologique » qui l'a libérée des principaux travers : l'avidité, la jalousie, la guerre et l'argent (le capitalisme est mort !), le racisme, l'intolérance, la volonté de conquête et de domination (l'impérialisme, qui avait fait les délices des pulpsters, a vécu). De même, elle a éradiqué toutes les maladies et a mis fin définitivement à la violence et à l'indigence, la Fédération garantissant à tous ses ressortissants, longévité et libertés fondamentales. Sans renoncer à la diversité de ses cultures ancestrales, l'humanité s'est unifiée, pacifiée, afin d'entrer dans la grande mosaïque des peuples de la galaxie, aidée en cela par ceux qui sont plus avancés qu'elle, notamment les équanimes, mais calculateurs, Vulcains, avec lesquels elle a établi son premier contact. Un épisode de la première saison de la série originale, intitulé Space Seeds (dont je ne dispose pas ici, hélas) illustre bien cette « utopie psychologique », puisqu'elle doit y être expliquée à des criminels du passé (relativement à l'équipage de l'Enterprise) qui s'éveillent d'une longue hibernation consécutive à l'errance de leur vaisseau et tentent de tirer profit de l'apparence passivité et l'altruiste viscéral des hommes de James T. Kirk. En vain.

 

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L'impact culturel de Star Trek peut être délicat à mesurer depuis la France où la série a toujours été diffusée de manière tronquée, sporadique, ou hachée, victime de doublages approximatifs, rendant insupportable le jargon pseudo-scientifique et gommant certaines des subtilités référentielles les plus savoureuses (les clins d'oeil situationnels et toponymiques à la littérature, au théâtre shakespearien, et aux événéments majeurs de la naissance des Etats-Unis sont légion), jusqu'à provoquer la moquerie, y compris de la part du petit milieu de la science-fiction française qui se voulait plus intellectuel et politique qu'au service de l'entertainement. Mais, il est remarquable, pour commencer, que les meilleurs des épisodes de la série originale aient été écrits par des auteurs de science-fiction professionnels tels que Théodore Sturgeon, Harlan Ellison, Richard Matheson, Norman Spinrad ou David Gerrold, et qu'ils s'inspirent régulièrment de l'oeuvre d'auteurs classiques comme Heinlein. Tous ont contribué à implanter, dans l'esprit du public américain, le saut conceptuel esquissé par Roddenberry : « l'homme ne s'est pas détruit lui-même, on peut s'attendre à voir que, par certains côtés, la nature humaine n'est plus empoisonnée par ses aspects négatifs [...] normalement, il ne doit pas y avoir de problèmes d'ego dans nos personnages », sans toutefois, évidemment, qu'ils soient des « parangons de vertus » ! James T. Kirk, il faut le reconnaître, n'est pas exactement un saint, et, outre quelques abus de sa position dominante, assez savoureux, il sait parfaitement user du mensonge et de la manipulation lorsqu'elles servent des intérêts supérieurs, comme la sauvegarde de son vaisseau et de son équipage. De ce point de vue, le capitaine français Jean-Luc Picard, de la Nouvelle Génération, s'avère moins enclin à recourir à ces méthodes, et, sans doute, atteste, délibérément, de l'enracinement de cette nouvelle psychologie !

book-physique-star-trek.jpgPour autant, les aventures et les défis logiques n'en sont pas moins au rendez-vous. Simplement, le space-opera ne repose plus sur la transposition du western ou de l'épopée médiévale, mais sur la récompense chatoyante qui attend l'humanité qui sera parvenue à s'élever, par l'éducation et la maîtrise de ses prédispositions naturelles à la domination et à la violence, à un équilibre psychologique, politique et social, sans toutefois renoncer à la force de ses émotions (le personnage de Spock joue, ici, le rôle d'un contre-exemple qui, tout au long de la série, valorise à la fois la méthode scientifique et la nécessité du coeur, dans la prise de décision).

Sur le plan strictement scientifique, il faut noter que les séries successives de Star Trek se feront l'écho, avec plus ou moins de réussite et d'ingéniosité, des découvertes et des avancées de l'astronomie, de l'astrophysique, et de la physique. On y trouve des systèmes à deux soleils, des naines brunes, des trous noirs, des filaments cosmiques, des sphères de Dyson, etc, au point de susciter des ouvrages qui y sont consacrés, comme celui de Lawrence M. Krauss, La physique de Star Trek (1998).

Avec Star Trek, l'ambition pédagogique est, plus que jamais auparavant, au centre du space-opera, même si, de sujet, l'espace lui-même et ses merveilles infinies, est devenu le théâtre, l'instrument, de l'éloge de la diversité, à la fois culturelle et biologique, qui constitue l'ultime richesse des hommes. Au fond, c'est en devenant des citoyens de la galaxie qu'ils gagneront le droit de l'explorer et d'en repousser les frontières toujours plus loin.

 

ldp7056.jpgÀ titre d'ajout, sur le plan littéraire, les années soixante sont aussi celles de la publication de majestueux cycles cosmiques qui s'appuient largement sur le même matériau et la même ambition anthropologique. C'est le cas, par exemple, du long cycle des Seigneurs de l'Instrumentalité de Cordwainer Smith (pseudonyme de Paul Linebarger) qui, en 27 nouvelles et un roman, trouve son accomplissement final au tournant des années soixantes. L'auteur y dépeint l'avenir stellaire de l'humanité, ses défis, ses drames, et ses questionnements récurrents, avec une poésie saisissante qui n'a jamais été imitée depuis, tant elle s'enracine dans une mythologie propre. La lecture d'un passage de Pensez Bleu, Comptez Deux, sera plus évocatrice : « Au temps où n'existaient pas encore les grands vaisseaux qui planoforment en murmurant entre les étoiles, les gens allaient de soleil en soleil au moyen de voiles photoniques immenses, écrans gigantesques tendus dans l'espace sur de longs mâts rigides à l'épreuve du froid. À bord d'un petit astronef prenait place un seul navigateur, chargé de manoeuvrer les voiles, de relever le parcours et de veiller sur les passagers enfermés dans des caissons adiabatiques, semblables aux noeuds d'une immense corde, que remorquait l'astronef. Les passagers ne se rendaient compte de rien. On les endormait sur Terre et ils se réveillaient sur un monde étrange et inconnu, quarante, cinquante, ou deux cent ans plus tard. C'était un système primitif. Mais ça marchait. »

C'est le cas également de Dune (1965) de Frank Herbert, bien que les romans qui composent le cycle relèvent plus d'une étiquette voisine : celle du planet opera, que Laurent Genefort appelle le « livre-univers » : il s'agit pour l'auteur de façonner, en démiurge inspiré, un monde extraterrestre dans sa géographie physique, son climat, ses continents, ses mers et océans, autant que dans ses civilisations, ses cités, son histoire politique, religieuse, scientifique... Ici, la planète Arrakis, surnommée « Dune », est un monde désertique qui est pourtant l'objet de toutes les convoitises, parce qu'elle est la seule à fournir l'épice, cette substance qui permet à la fois le voyage interstellaire et offre à certains « élus » une forme très élevée de prescience. Ayant choisi de situer Dune dans un empire galactique en crise, théâtre de l'affrontement de Grandes Maisons antagonistes, les Atreïdes et les Harkonnen, Herbert donne à son récit une ampleur universelle qui le rend inoubliable. Plus de deux décennies plus tard, avec la même ambition, à la fois stylistique et conceptuelle, l'américain Dan Simmons relèvera le défi d'Herbert en livrant au public son cycle des Cantos d'Hypérion et d'Endymion, space-opera littéraire et flamboyant inspiré du poème de Keats. Best-seller.

 


Ugo Bellagamba

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