09.10.2009
La pédagogie de l'espace dans la science-fiction (6)
B – La revanche des planètes : les ingénieurs du système solaire
À ce stade de ma communication, je crois que le moment est venu d'opérer un double retour en arrière, dans l'espace et dans le temps, m'en revenir au système solaire et aux années cinquante et soixante, pour rendre hommage à l'un des plus grands auteurs de science-fiction de tous les temps, qui a joué, à côté de Robert A. Heinlein, un rôle décisif dans la pédagogie de l'espace. Brillant sujet de Sa Majesté, Arthur C. Clarke a traversé tout le XXème siècle et, depuis sa demeure du Sri Lanka où il s'installe en 1956, il s'est efforcé d'en intégrer toutes les avancées scientifiques, et astronomiques, dans ses romans et ses nouvelles, dont la première, La Sentinelle (1951), inspirera le plus marquant et aussi le plus discuté de tous les films du genre, 2001, l'odyssée de l'espace (1968), réalisé par Stanley Kubrick, en étroite collaboration avec l'auteur. Véritable plongée métaphysique, et révolution esthétique, le film fait aussi le choix de la plausibilité scientifique qui caractérise l'oeuvre de l'auteur (qui peut oublier la lente valse silencieuse de l'approche de la station spatiale en rotation sur elle-même pour produire une pesanteur artificielle, ou les scaphandres spatiaux si semblables à ceux qui équipent les hommes d'Apollo XI l'année suivante). Le lien, trente ans plus tard, avec Destination Moon de Pichel/Heinlein, s'impose d'évidence, à ceci près que 2001, et les romans qui le suivent, vont plus loin et parviennent, grâce à une scrupuleuse actualisation de connaissances scientifiques sur le système solaire, à marier, pour le meilleur, le réalisme scientifique et le sense-of-wonder d'un premier contact avec une intelligence extraterrestre.
Avec Arthur C. Clarke, la pédagogie de l'espace redevient celle de la banlieue proche de la Terre, et s'accompagne d'un appel à l'unification de l'humanité comme prélude à l'accomplissement de sa destinée spatiale. Ce à quoi Clarke engage ses lecteurs, à la manière d'un Voltaire de l'âge de étoiles, c'est d'abord à cultiver leur propre jardin solaire, tous ensemble et dans la paix. Telle est la conclusion, pleine d'utopie, du deuxième roman du cycle, 2010 : odyssée deux, lorsque les hommes de l'équipage du Discovery et du Léonov, ces Russes et ces Américains (question de contexte historique) sont contraints d'oeuvrer main dans la main pour se sauver (alors même que leurs Nations glissent vers la guerre) et reçoivent ce message de la part de Dave Bowman, devenu l'Enfant des Etoiles, et de l'ordinateur Hal 9000, juste après la transformation de Jupiter en deuxième soleil : « tous ces mondes vous appartiennent, sauf Europe. N'essayez pas de vous y poser ». Le film que Peter Hyams en tire en 1845 accentue le message implicite de l'auteur, en ajoutant : « Jouissez-en ensemble. Jouissez-en en paix ».
Disparu en 2008, Clarke nous a laissé un testament filmé des plus explicites : « J'ai accompli quatre-vingt-six orbites autour du soleil (...) La plupart des mes rêves sont devenus réalité (...) l'âge d'or de l'espace est juste en train de commencer (...) Dans les cinquantes prochaines années des milliers de personnages voyageront jusqu'à l'orbite terrestre, puis, sur la Lune et au-delà. Le voyage dans l'espace et le tourisme spatial deviendront un jour aussi communs que les vols en avions vers des destinations exotiques le sont aujourd'hui sur notre propre planète (...) J'espère que nous aurons appris quelque chose du siècle le plus barbare de toute l'histoire humaine : le XXème (...) J'aimerais voir dépassées nos divisions tribales, et que nous commencions à penser et à agir comme si nous étions une seule et même famille ; voilà ce que serait la vraie mondialisation. »
Si l'on se tourne du côté de la « planète rouge » qui a tant excité les visions et l'imagination des auteurs de science-fiction depuis La guerre des Mondes de Wells (et la pièce radiophonique éponyme d'Orson Welles), on assiste, à la fin du vingtième siècle, à une évolution similaire : après avoir été le réceptacle de toutes les peurs d'invasion, de possession, voire de manipulation politique (en plein maccarhtysme, Mars devient la métaphore du péril communiste), la planète soeur, sinon jumelle, le la Terre, devient sous la plume précise, humaniste et scientifique de Kim Stanley Robinson, de Ben Bova, ou encore de Paul J. MacAuley, le prochain réceptacle des espoirs de l'humanité et l'occasion pour elle de repenser en profondeur, grâce aux possibilités offertes par la terraformation, les rapports sociaux, les formes politiques et les libertés fondamentales qui sont au coeur de la civilisation.
À ce titre, la trilogie martienne (Mars la Rouge, Mars la Verte, Mars la Bleue) de Robinson, fruit d'un long travail de recherche auprès de la NASA, fait figure d'oeuvre emblématique. Ici, tout comme la vision de Clarke, l'espace, par le truchement de la science, est destiné à être le réceptacle d'une post-humanité ayant résolu tous les problèmes identitaires et atteint, enfin, son âge adulte.
C – À l'heure de la psychanalyse : « N'est-il d'espaces que d'hommes ? ».
Aujourd'hui, au XXIème siècle, étant arrivé à la fin de ce long cursus éducatif, depuis les bancs ensoleillés de l'école primaire jusqu'à l'entrée dans l'atmosphère de la vie active, après des études plus ou moins spécialisées, il peut paraître étonnant de constater que le space-opera, alors même qu'il a pleinement rempli son office, continue d'être écrit, réinventé, produit ; qu'il fait l'objet en 2010 d'une émulation entre auteurs qui rivalisent d'audace, d'ambition, cherchent des biais thématiques, livrent des univers d'une beauté renversante et si subtile qu'elle semble au seuil du bris à chaque page tournée. C'est comme une cristallisation : le nouveau space-opera semble fondé sur une complexité qui trouve en elle-même sa justification, au lieu de servir une pédagogie. Nous sommes avec lui comme des collectionneurs qui, avec émotion, retrouvent une édition neuve de leurs vieux manuels de classe, et en effleurent à peine la couverture, plutôt que d'en interroger le contenu.
Pourtant, le renouveau du space-opera s'abreuve largement à l'engouement de la communauté scientifique pour les planètes extrasolaires et la multiplication des instruments d'observation du ciel profond. Matière à rêverie, il y a, et plus encore... Mais, après Dan Simmons, Iain M. Banks et son Cycle de la Culture se positionnent sur le terrain de la critique sociologique : éprouvant les schémas traditionnels du politique, Banks fait montre d'une lucidité remarquable quand à la possibilité de pervertir des valeurs.
La vague de romans qui suit creuse le sillon de cette ambition critique, comme si les auteurs cherchaient, sous l'évasion, à produire de l'anticipation. Alastair Reynolds, avec Le cycle des Inhibiteurs, Walter Jon Williams, Lois McMaster Bujold, Ken MacLeod, Charles Stross, Paul J. McAuley Robert Reed, sans oublier Vernon Vinge, avec son Feu sur l'abime, qui insiste sur la progression exponentielle de la technologie informatique et la dépossession programmée de son avenir par l'humanité elle-même, tous s'adressent au présent, à l'esprit adulte de leurs lecteurs, et non plus à l'enfant rêveur qu'eux-mêmes ont cessé d'être. En se précisant année après année, le champ des possibilités narratives s'est réduit, au détriment des plus visionnaires, et au grand bénéfice de la fantasy qui s'est approprié des aspirations à un ailleurs qui, jadis, savaient enlacer le rationnel. Il est possible, qu'en devenant si brillant qu'il occulte toutes ses étoiles antérieures, le space-opera soit, en réalité, déjà mort.
Mais, bien sûr, rien ne dit qu'il ne sera pas capable, comme il l'a déjà fait par le passé, de rescussiter. De retrouver le chant vibrant des étoiles lointaines, comme l'atteste, à mon avis l'un de rares romans récents, d'un auteur francais, qui plus est, qui fait exception à l'analyse que je viens de formuler. Il s'agit d'Aucune étoile aussi lointaine de Serge Lehman, où l'émerveillement, et c'est incontestable, est bel et bien celui de l'enfant qui, levant les yeux au ciel, rêve d'être un capitaine :
« Les étoiles. Il y en avait partout. Elles se pressaient à l'avant du vaisseau, comme un essaim de bêtes lumineuses et sans forme. Arkadih les regardait venir vers lui. Il était assis dans le grand fauteuil de la passerelle, au poste de commandement. Là où il avait toujours voulu être (...) Ses rêves l'avaient si bien préparé à cet instant, et depuis si longtemps, qu'il aurait pu décrire, les yeux fermés, l'image projetée sur chacun des cent trente moniteurs de la passerelle, et toutes les projections chiffrées, les courbes et les graphiques mis à sa disposition par les instruments de bord. Son esprit n'était plus là. Il accompagnait la progression du vaisseau, dansait sur l'éperon de proue comme un feu follet, savourait la morsure de vide et le rayonnement spectral des étoiles devant lui ».
À tout seigneur, tout honneur. Je confierai le mot de la fin à celui par lequel j'ai commencé, Jack Williamson, qui a trempé sa plume dans l'encre de millions de soleils. Voici ce qu'il déclarait en 1979, pour les besoins d'une Encyclopédie visuelle de la science-fiction (éd. Albin Michel, pour la France) toujours aussi visionnaire que dans ses premiers textes, mais avec cette percutante simplicité qui touche le lecteur plus vite que la vitesse de la lumière : « nous avons tous envie de voir ce qu'il y a de l'autre côté de la colline ».
Je vous remercie de votre attention.
Ugo Bellagamba
11:50 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, space opera, histoire de la sf, pédagogie





Joseph Altairac





Commentaires
Merci mille fois professeur !
Je relirai votre cours de temps à autre pour bien m'en imprégner.
Un vrai bonheur cet endroit.
Ecrit par : le gritche | 11.10.2009
Ecrire un commentaire