23.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (3)

jl4326-1996.jpgJusqu'ici, nous avons essentiellement passé en revue ce qui rapprochait L'Antarctique des Montagnes hallucinées. Il s'agit maintenant de souligner les différences, et elles sont d'importance.

Tout d'abord, la nature même de la race perdue : les Atlantes de Sévriat sont des géants, certes, mais des hommes, alors que les Anciens de Lovecraft sont des extraterrestres qui n'ont strictement rien d'humanoïde.

Et Sévriat nous éclaire sur l'origine des Atlantes dans un dialogue entre le narrateur de l'histoire et Hergueu, un autre membre de l'expédition :

« — Mais enfin, qui a pu construire cela ?

« […]

« — Qui ? me répond-il. Vous avez fréquenté le séminaire, si je ne me trompe. Souvenez-vousdu sixième chaîtrede la Genèse, verset 4.

« — Eh bien, ? dis-je ne comprenant pas.

« — Le verset 4 est ainsi conçu : "Or, il y avait des géants sur la terre, en ce temps-là. Car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé les filles des hommes, il en sortit des enfants qui furent des hommes puissants et fameux dans les siècles…" Voilà qui a construit cela. » (L'Antarctique, pp. 157-158.)

Au lieu de fresques racontant l'histoire de l'acienne race, comme dans Les Montagnes hallucinées, ce sont sur des scènes de catéchisme, avec la chute d'Adam et Ève, que tombent les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt. Les références religieuses abondent, et pas seulement chrétiennes. C'est la "Tradition" en entier qui y passe? Les Atlantes ont conservé dans une bibliothèque les versions originales de tous les livres sacrés de l'humanité : le Zend-Avesta de Zoroastre, les quatre Védas intégraux, le Livre des Morts, le Livre des Hymnes et le recueil des sentences de Ptahhotep égyptiens, et même "[…] le plus ancien livre du monde, le Livre de l'Origine, ou de Seth, écrit par Malaéel, le cinquième des Patriarches antédiviluvens". (L'Antarctique, pp. 157-158.)

cal-abime1973.jpgQuel contraste avec l'esprit de Lovecraft ! Les archives de la Grand'Race, dont il est question dans Dans l'abîme du temps, sont certainement d'une toute autre richesse. Il n'est nullement questuon pour lui de faire appel aux livres sacrés de l'humanité pour justifier ses Anciens. La science suffit, à commencer par la paléontologie, qui nous apprend que le pôle Sud était jadis peuplé d'espèces animales (12). Ses Anciens ne sont en rien nos ancêtres mythisés, come les Atlantes de Sévriat, mais des êtres complètement autres, dont il nous détaille avec minutie la morphologie en des pages inoubliables (13).

Ou plutôt si, il s'appuie bien sur des textes, mais plus… maudits que sacrés, et surtout, absolument imaginaires, comme le Necronomicon. ce caractère fictf donne d'ailleurs à penser que Lovecraft se moque de ces récits où les explorateurs découvrent tels ou tels descendants de telle ou telle brillante civilisation du passé en se basant sur l'interprétation de livres sacrés ou de légendes. Au lieu de Patriarches bibliques, de majestueux Atlantes, de nobles Romains ou de blonds Vikings, ce sont des monstres épouvantables que l'expédition Miskatonic rencontre au pôle Sud. Nous sommes bien loin de l'Éden ou du Paradis perdu que constituent bien souvent les coins préservés du monde, explorés par les aventuriers des romans de "lost worlds". Point de nostalgie des origines chez Lovecraft, bien au contraire.

Par contre la nostalgie est omniprésente dans le récit de Sévriat, mêlée à d'autres sentiments bien spécifiques qui transparaissent dans l'inquiétant discours tenu par Hergueu dans un palais atlante :

« — Le moderne, bouffi de suffisance, n'innove rien, n'invente rien, quoi qu'il apparaisse. […] je ne connais pas de plus ridicules extravagnaces que les hymnes de notre temps au fameux Progrès. […] L'une des plus grandes pitiés de ma vie est de savoir qu'il se trouve en France, en Europe, ailleurs, des écolâtres à parchemin, appointés pour débiter dans les chaires de Facultés et de Sorbonnes que l'homme, au début de sa vie, cassait les reins aux bêtes à coup de matraque, leur ouvrait le ventre avec ses ongles, et se suçait les doigts avec sa grosse langue rouge, comme je l'ai lu dans un papier prétendument scientifique. Ces fables-là n'ont jamais habité qu'un crâne rabugri ou complètement carié. Qu'il y ait des cerveaux obtus dans l'espèce humaine, ces messieurs ne le démontrent-ils pas ? Je me garderai de révoquer en doute leur témoignage. Mais, de ce qu'on trouve des morceaux de silex, des fragments de mandibules, des échardes de massues, ou des racines de canines dans un antre, qu'on ne se hâte pas de conclure qu'il y eut l'âge de bois, l'âge de pierre, l'âge de fer, l'âge de ceci et de cela ! On ne juge pas un fleuve d'après les boues qu'il dépose sur ses bords. Non, cent fois, mille fois non, l'homme des origines n'était pas une brute. Personne n'était plus éloigné de lui que la brute. la brute et lui s'opposent comme le feu s'oppose à l'eau… C'est le contraire qu'il faut affirmer. C'est nous qui sommes des brutes comparativement à ces antiques exemplaires d'humanité. Car l'humanité ne monte pas, madame, c'est là une colossale erreur. L'humanité ne monte pas, elle descend ! Elle ne se perfectionne pas, elle se dégrade ! Elle se dégrade ! » (L'Antarctique, pp. 162-164.)

jl4326-2002.jpgC'est donc la honte, la culpabilité, la religiosité que suscite chez les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt la découverte de l'Atlantde. À en croire cette diatribe anti-évolutionniste (on pourrait risquer la qualificatf de "dévolutionniste" !), nous ne sommes que les descendants dégénérés d'une race jadis parfaite. Et cette déchéance ne peut s'expliquer, bien évidemment, que par une "faute" initiale. Sévriat a joué pendant un temps le jeu de la science pour nous assener d'un coup une profession de foi créationniste. On comprend mieux alors l'abondance des références religieuses dans L'Antarctique.

Ces propos, teintés d'un mysticisme naïf, auraient bien amusé le matérialiste qu'était Lovecraft. Partout, dans Les Montagnes hallucinées, triomphe la science, et notamment le darwinisme. L'histoire pourtant grandiose des Anciens n'est qu'une longue lutte pour la vie, le fameux "struggle for life". Quant aux origines de l'homme, elles n'ont rien de très brillant, puisque les Anciens ont créé toute vie sur Terre. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le fameux passage :

« — Ces derniers (les shoggoths), ainsi qu'une énorme quantité d'autres formes de vie, étaient les produits d'une évolution non dirigée, agissant sur des cellules créées par les Anciens. Ceux-ci les avaient laissésse développer librement, parce qu'ils n'étaient jamais entrés en lutte contre leurs maîtres. Certaines des sculptures les plus récentes montraient un mammifère primitif à la démarche pesante, que les Anciens utilisaient parfois comme aliment, parfois comme bouffon, et dont la silhouette simiesque annonçait déjà la silhouette de l'homme. » (recueil Dans l'abîme du temps, pp. 189-190.)

En guise d'ancêtre de l'homme moderne, le bel Atlante est remplacé par une manipulation biologique plus ou moins ratée, effectuée par une race extraterrestre. Il est difficile d'aller plus loin dans la dérision…

Soulignons aussi combien diffèrent les concepts de dégénérescence et de décadence chez les deux auteurs. Lovecraft est souvent hanté par la crainte d'une régression à un stade antérieur de l'humanité, un retour à l'état bestial de nos lointains ancêtres. Chez Sévriat, c'est l'état antérieur de l'espèce humaine (les géants atlantes) qui est présenté comme supérieur. Nous avons là deux conceptions de l'évolution de l'humanité totalement irréconciliables.

foliosf037.jpgIl est également significatif de comparer les perspectives qui s'ouvrent à la fin de chacune des deux histoires.

Chez Lovecraft, la fin est ouverte. Que se passera-t-il si de nouvelles expéditions partent à l'assaut de la gigantesque cité polaire squattée, si j'ose employer ce terme, par les effroyables shoggoths ? Le lecteur reste sur une angoissante interrogation. J'ose à peine dire, par contre, comment se termine L'Antarctique, car le lecteur le moins perspiccace l'aura deviné : par l'engloutissement définitif de l'Atlantide. Cette conclusion d'une banalité éculée n'est pas à la gloire de Sévriat, qui avait déjà en partie gâché son récit en y imbriquant une pénible histoire d'amour entre le narrateur et la femme de Lahaye-Beaucourt.

En conclusion, nous dirons que Les Montagnes hallucinées présente avec L'Antarctique des ressemblances formelles qu'il est impossible de nier. Par contre, d'un point de vue philosophique, l'opposition entre les deux textes est totale. Lovecraft se fait le chantre du darwinisme et du matérialisme, aors que Sévriat défend le créationisme et la religion. On pourrait presque dire que chacun des deux auteurs tente de tourner en dérision les convictions de l'autre. Mais dans ce combat où s'affrontent deux conceptions du monde, Lovecraft l'emporte haut la main.

Avec Les Montagnes hallucinées, Lovecraft sonne le glas de la nostalgie des origines.

 

Joseph Altairac


am-sf2-30.jpg(12) Abraham Merritt fait de même dans Le Visage dans l'abîme. « Il est certain que le continent Antarctique avait jadis bénéficié des rayons d'un chaud soleil. La preuve en était donnée par les fossiles de palmiers et d'autres végétaux tropicaux qu'on y avait trouvés. » (op. cit., p. 52.)

(13) Cf. le recueil Dans l'abîme du temps, pp. 156-162. On consultera également avec profit le bel article de Bert Atsma sur la morphologie des Anciens : "An Autopsy of the Old Ones" (in Crypt of Cthulhu n°32).



Karpath n° 3/4, 1990.

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