20/07/2011

La Vieille Anglaise et le continent

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Jeanne-A Debats

Griffe d'Encre, 2008

 

Lady Ann Kelvin, vieille biologiste atrabilaire ayant largement sacrifié sa vie personnelle à ses précieuses recherches et à l'action politique radicale, est sur le point de mourir. En ce proche futur, si le cancer n'a toujours pas été vaincu, la transmnèse offre un sursis à l'esprit humain, à grand renfort de clones écervelés. Mais la technique est encore mal maîtrisée et la durée de vie de la personnalité implantée reste soumise à nombre d'aléas. Lassée, Ann refuse d'y avoir recours. Pourtant, lorsque son ami, son ex-étudiant, son ex-amant, Marc Sénac, vient la trouver en lui proposant la plus improbable des transmnèses, elle en mesure rapidement toute la pertinence.

C'est, en effet, dans le corps massif d'un cachalot mâle de près de quarante tonnes qu'elle pourra « consacrer sa mort » à lutter contre la chasse aux cétacés, avec des moyens certes contestables, mais dont elle goûte la brutale efficacité. Préserver la biodiversité sous-marine de l'intérieur ressemble au dernier baroud d'honneur dont la vieille anglaise avait besoin pour s'en aller en paix. Toutefois, Ann-Cachalot n'a peut-être pas pleinement mesuré ce qu'elle allait découvrir par 600 mètres de fond : la sensualité retrouvée, la rencontre avec le majestueux et pourtant facétieux 2x2x2, la splendeur d'un nouveau monde, toute cela pourrait bien lui faire oublier sa mission et son humanité première. En surface, Marc Sénac, quant à lui, est aux prises avec les vicissitudes d'un programme hasardeux qui, pour être largement fondé sur le mécénat, n'est pas à l'abri des dérapages...

De loin en loin, il arrive de découvrir le texte d'un auteur français qui, sans être parfait, semble avoir capturé dans les rets de sa narration la quintessence de la science-fiction. Un texte remarquable qui défie les meilleures œuvres anglo-saxonnes. Comme tous les autres, bien sûr, ce texte doit aussi être jugé sur l'ensemble de ses éléments : l'émerveillement qu'il suscite, la pertinence scientifique et la portée philosophique de son propos, la force et la crédibilité de ses personnages, la vivacité de ses dialogues, la bonne tenue de son intrigue, etc. Sur tous ces points, considérés séparément, La Vieille Anglaise et le continent de Jeanne-A Debats n'est pas, il faut l'avouer, particulièrement brillant, même s'il s'avère très efficace par son classicisme. La découverte du « continent cétacé » constitue l'un des plus beaux passages du récit et prouve la maîtrise qu'a l'auteur du sense of wonder — justifiant à lui seul la lecture de l'ensemble. Le propos politique, lui, est assez ambigu pour échapper à tout écologisme béat et contraindre le lecteur à réévaluer ses enthousiasmes premiers, à la manière de certains textes de Serge Lehman. Les personnages sont campés avec une grâce décalée qui les rend attachants, quand bien même Ann n'est-elle que l'avatar délibéré, sinon le plagiat assumé, de la célèbre roboticienne d'Asimov. L'accélération finale du récit, si elle peut passer pour de la précipitation, semble davantage offrir, en réalité, le moyen à l'auteur de prendre du recul par rapport à son contexte et recentrer son récit sur son véritable propos.

Mais la réussite de La Vieille Anglaise et le continent tient surtout dans la cohésion entre tous les éléments susévoqués, cet équilibre qui leur permet d'aller de concert, comme les petits rouages d'une pièce d'horlogerie. Dès les premières lignes, le lecteur pressent qu'il n'oubliera pas de sitôt cette délicieuse sensation de submersion dans un univers qui, pour être résolument imaginaire, n'en est pas moins des plus pertinents sur le réel. Il nous parle de ce que nous sommes, de ce qu'est notre présent, et de ce que sera, vraisemblablement, notre futur. Il nous parle de l'humanité en affectant de s'en détacher. Ce qui fait la différence, avec le tout-venant de la production S-F en France, ce n'est ni le style, ni le talent, ni la source d'inspiration de l'auteur. Ce qui fait la différence, c'est la posture. L'angle d'attaque, ou l'implication, diraient certains.

Le texte de Jeanne-A Debats relève, à mes yeux, de la hard SF la plus traditionnelle : il puise son souffle créatif dans la démarche scientifique, et il n'y a rien d'étonnant à ce que son auteur avoue son admiration pour Robert A. Heinlein ou David Brin. De tels textes orthodoxes sont devenus rares aujourd'hui et, neuf fois sur dix, ce sont aussi des novellas. La Vieille Dame et le continent, bien qu'il ait été publié comme un roman et qu'il se lise aussi vite qu'une nouvelle, fait partie des novellas françaises les plus remarquables que j'aie pu lire ces quinze dernières années. Il rejoint, malgré des défauts réels, mais aisément surmontables, certains titres de Thomas Day, de Sylvie Denis, de Jean-Claude Dunyach, de Claude Ecken et de Sylvie Lainé, au rang des pépites que la veine S-F permet encore de mettre au jour. Jeanne-A est un auteur à suivre, car elle a compris l'essentiel — le reste n'est, après tout, que transpiration.

 

Ugo Bellagamba

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