10/06/2009
L'Arbre à rêves
James Morrow
The Continent of Lies (1984)
La Découverte, 1986
Poursuivant sa politique de révélation d'auteurs peu ou pas connus, la collection « Fictions » vient de s'offrir une recrue de choix en la personne de James Morrow, romancier américain de la nouvelle génération dont c'est la première publication dans notre pays (1).
L'arbre à rêves conte l'histoire de Quinjin, critique de frêves — nom formé de la contraction de fruit et de rêve — , sortes de pommes hallucinogènes dont la structure génétique a été codée pour procurer à celui qui les mange un rêve bien précis. On retrouve là une variation moderne sur le vieux thème du cinéma total, variation autorisant certains développements inédits.
Car Quinjin est convoqué par Clee Selig, inventeur des frêves, pour tester Le Guetteur vigilant, un frêve « lotus » — à savoir, hyperréaliste et capable de rendre fou celui qui l'absorbe. Mais Simon Kusk, créateur du facteur Lotus, est mort, assassiné par Selig. Quelqu'un aurait-il retrouvé son terrible secret ?
Naturellement, Quinjin mange la pomme — on notera au passage le délicieux symbolisme de cette action et ses connotations bibliques — , effectue un voyage mental qui a tout d'un bad trip et s'en sort intact... intact ? Rien n'est moins sûr. Et c'est le début d'une aventure endiablée, peuplée de personnages fortement typés, qui le conduira sur plusieurs mondes baroques en compagnie de sa fille, devenue folle après avoir goûté par erreur au Guetteur vigilant et dont le seul dieu est Goth... Mais qui est Goth ?
Il s'agit du second roman de James Morrow mais celui-ci a déjà la patte d'un écrivain professionnel. Le cadre de L'arbre à rêves, ses personnages frisant le cliché mais malgré tout humains, ses situations directement sorties des frêves les plus frénétiques dénotent une grande maîtrise du récit. Jouant sur des tableaux qui vont de l'humour à l'émotion, mêlant habilement une structure de roman populaire à des préoccupations plus profondes, Morrow a effectué un superbe travail sur la référence. Car le fait que Quinjin soit critique n'a rien d'innocent ; c'est précisément cette particularité qui va lui permettre de triompher du facteur Lotus et, comme dans les space-operas de l'Age d'Or, de sauver la galaxie humaine du terrifiant péril qui la menace. Conservant une distanciation, une perception au second degré qui renforce son récit, il a écrit là un roman traitant de questions graves sous son apparente légèreté. L'arbre à rêves ne révolutionnera certes pas la SF, mais il serait dommage de passer à côté de ce livre excellent à défaut d'être grand.
Roland C. Wagner
(1) Critique parue dans Fiction n° 383, février 1987.
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08/06/2009
Armageddon Rag
George R.R. Martin
La Découverte (1985)
En abandonnant le space opéra, George R.R. Martin était loin de commettre une erreur. Armageddon Rag, fort volume de plus de 400 pages, est en effet une réussite totale. Conçu comme une lente et angoissante montée vers l'explosion finale d'un concert évoquant les grands festivals des années 60, ce thriller fantastique a tout d'un cauchemar. Ou d'un mauvais voyage à l'acide, ce qui cadre bien avec le sujet.
Jamie Lynch, ancien manager du Nazgûl — un groupe de hard rock à l'immense popularité dont le chanteur a été abattu lors d'un concert, le 20 septembre 1971 — , est assassiné exactement douze ans plus tard ; on l'a étendu sur une affiche dudit concert avant de lui arracher le cœur, comme dans la chanson du Nazgûl Du sang sur les draps — qui, d'ailleurs, passait et repassait indéfiniment sur la chaîne hi fi quand la police est arrivée. Envoyé enquêter sur ce meurtre pour le compte d'une revue rock, Sandy Blair sera appelé à effectuer une sorte de retour en arrière, à retrouver ses anciennes connaissances et à se replonger dans un passé dont il a conservé le regret alors que les événements s'enchaînent, rythmés et peut-être induits par le dernier album du Nazgûl, Musique à réveiller les morts...
La nostalgie est le thème d'Armageddon Rag. Le Nazgûl, qui évoque tour à tour les Doors, les Stooges ou Mountain, symbolise une époque, un esprit aujourd'hui oubliés, dénigrés, vidés de leur essence. S'appuyant sur les thèmes traditionnels du hard rock — sorcellerie, violence, etc. —, Martin a su les intégrer intelligemment à son récit sans perdre de vue l'argument fantastique, pour finalement concocter un suspense haletant sur lequel vient se greffer une réflexion relative au rock et à sa mythologie. Il dresse le constat d'une époque — celle du flower power et de la guerre du Vietnam — , rejetant tout manichéisme alors qu'il aborde pourtant l'éternel problème de la lutte du Bien et du Mal.
Astucieux, original et efficace, Armageddon Rag, est autant un grand roman fantastique que l'un des plus beaux livres jamais écrits sur le rock.
Roland C. Wagner
11:40 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
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02/06/2009
Croisades (1)
Jack Vance
Le Bélial, 2003
Concocté par Pierre-Paul Durastanti, Croisades présente quatre novellas — trois rééditions de textes traduits chez nous dans les années 70 et un inédit. Le volume s'ouvre sur un récit tout à fait atypique de Jack Vance, « La Grande Bamboche » (1973), une histoire d'univers parallèles ambitieuse mais desservie par une certaine confusion — peut-être était-ce inhérent au thème — , et à laquelle il manque sans doute une véritable chute pour entraîner l'adhésion du lecteur. Un récit vraiment curieux, qui en surprendra plus d'un. Avec « Les œuvres de Dodkin » (1958), c'est plutôt du côté de Kafka que lorgne Vance lorsqu'il décrit un monde futur stratifié et bureaucratique, où l'absurdité règne en maîtresse. Parti à la recherche de l'origine d'une directive qu'il juge stupide — et le lecteur avec lui — , un personnage plus ou moins individualiste et asocial appartenant à l'une des couches les plus basses de cette société va non seulement découvrir certains vices et subtilités du système, mais aussi et surtout y trouver enfin sa place lors d'une excellente chute finale. Ironique, sarcastique et diaboliquement efficace, c'est à mon goût le meilleur texte du recueil. « Les faiseurs de miracles » (1958) décrit l'un de ces mondes coloniaux que Vance affectionne. Cette fois, tout repose sur l'affrontement en diverses factions constituées des descendants d'armées venues s'échouer des siècles plus tôt sur une planète dont les nouveaux venus ont repoussé les autochtones dans les forêts. De belles scènes de bataille servies par un humour grinçant, un peuple extraterrestre à l'esprit bien tordu comme il faut, une savoureuse inversion des valeurs entre la science et la magie, le tout conduisant à un retournement final tout à fait réjouissant. Du pur bonheur. Quant à l'inédit, « Les maîtres de Maxus » (1951), il traite d'esclavage et de vengeance, deux thèmes qui reviendront souvent dans les œuvres ultérieures de Vance, préfigurant plus ou moins la Geste des Princes-démons ou les Chroniques de Durdane. On y trouve aussi un de ces portraits de cynique absolu comme Vance sait si bien les dessiner. Bien qu'il soit le plus ancien du volume et que sa narration soit un peu légère — notamment dans la description des cultures rencontrées, souvent fragmentaire — , voilà un texte qui n'a pas pris une ride. Et c'est d'ailleurs le compliment que l'on peut faire à l'ensemble de cet excellent recueil.
Roland C. Wagner
09:27 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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22/05/2009
L'Énigme de l'univers
Greg Egan
Distress (1995)
Robert Laffont « Ailleurs & Demain »
Roland C. Wagner
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16/05/2009
Le Chaos final
Loi et Chaos chez Michael Moorcock
Au début était Elric le Nécromancien, et tout le reste n'a fait que suivre.

Cette affirmation peut paraître péremptoire. Il est vrai que Michael Moorcock a beaucoup écrit, dans beaucoup de styles et de genres différents, et que la pareté entre — par exemple — L'Assassin anglais ou Le Programme final et la saga d'Elric n'a rien d'évident. De même, une mise en parallèle de Voici l'Homme et de Gloriana pourrait sembler dénuée de sens. Mais au-delà du genre et de la forme, il existe une continuité thématique indéniable chez le créateur d'Elric.
La multiplicité des masques et des filtres interposés entre l'auteur et le lecteur dissimulent, dans tous les cas, la même chose : l'éternel affrontement de la Loi (1) et du Chaos. Évident — et même nommé — dans les aventures d'Elric, de Corum ou de Dorian Hawkmoon, qui toutes relèent de l'heroic fantasy, ce combat sur lequel repose la réalité même de l'univers se retrouve, invisible, sous-jacent, dans les œuvres de la période "expérimentale" comme dans celles de la maturité. Même La Défonce Glogauer ou Le Chien de guerre reposent sur cette "éternelle dualité de l'âme humaine" (2), qui oscille entre la Loi et le Chaos, sollicitée par l'une et l'autre.

Cette opposition est présente dès le départ, dans la personnalité même de l'auteur. D'une certaine manière, Eric est Michael Moorcock — ou, du moins, le Michael Moorcock du début des années 60, écrivant de l'héroic fantasy pour faire bouillir la marmite. Il l'avoue lui-même (2), se décrivant — non sans complaisance — jeune, violent, romantique et grand buveur — un personnage qu'on dirait tout droit sorti d'une pièce de Shakespeare. Et cette identification, ce miroir déformant renvoyant au créateur une image qui n'est autre que sa créature, ne représente qu'une autre facette de l'ambivalence humaine, un aspect supplémentaire de la relation qui unit la Loi au Chaos, comme les couples "amour/haine, générosité/avarice, confiance/méfiance" (2).
Certains Gros Bills (comprenez ces joueurs de jeux de rôles qui n'ont de cesse d'avoir le personnage le plus puissant, au mépris même des règles et de l'intérêt du jeu) seraient tentés d'ajouter l'opposition Bien/Mal à cette liste, ce qui constituerait une grossière erreur ; il ne faut pas confondre le Bien et la Loi ou le Mal et le Chaos, n'importe quel joueur d'AD&D vous le dira. La mythologie de Moorcock, dualiste mais non manichéenne, s'inscrit dans cet esprit. Le surprenant Lucifer du Chien de guerre n'en est qu'un exemple parmi tant d'autres.

Comme l'a écrit Jacques Bergier (3), Moorcock est un représentant d'une deuxième génération d'auteurs fantastiques, conscients de ce qu'ils font et des archétypes qu'ils manipulent — à la différence de Robert Howard, écrivain impulsif par excellence. Cependant, malgré cette approche qui se veut distanciée, l'inconscient est toujours là, à l'affût, prêt à jouer des tours à l'écrivain qui pense le maîtriser. La place primordiale du couple Loi/Chaos dans l'œuvre de Moorcock ne peut se réduire à une simple base narrative — bien pratique car génératrice de conflits, mais qui n'en expliquerait pas l'impact.
Car c'est dans cette oppositon fondamentale que repose la force d'Elric — et de Michael Moorcock lui-même.
Pour mieux comprendre comment elle fonctionne, il faut analyser ses origines, trouver dans quel terrain elle plonge ses racines. Elric, nouvelle incarnation de Cû Chulainn (4), se retrouve de fait condamné à la quête du héros celte, à cette "quête passionnée, frénétique, de l'inaccessible et [au] destin glacial de la mort ou de la mutilation" (4). Graal ou Pierre philosophale ne sont que des prétextes ; la quête seule iporte et son achèvement signifie la fin du héros, sa mort ou son désespoir.

Faut plus significatif encore, cette quête ne peut aboutir, elle est d'avance vouée à l'échec. Elric trouvera le Livre du Dieu mort, mais il tombera en poussière entre ses doigts. Dans Le Navire des glaces, le but de la quête, la Glace-Mère, n'existe tout simplement pas. Car, comme le déclare Elric, "en l'absence d'un Dieu, d'un ordre sensible des choses […] mon seul espoir est d'accepter cette anarchie sans me rebeller. Ainsi puis-je me réjouir de ce chaos, sachant […] que notre minuscule et lent passage dans le temps ne signifie rien, que nous sommes damnés et plus qu'abandonnés, puisque jamais il n'y eut quelqu'un qui pût nous abandonner… et je pense que l'anarchie l'emporte, en dépit des lois qui semblent gouverner nos actions, notre magie et notre logique. Je ne vois que chaos dans le monde" (5). La désagrégation du Livre n'est qu'une des conséquences de ce chaos, l'entropie, l'irrésistible tendance de l'univers à vieillir. Chaque fois qu'Elric se rapprpoche de la Loi, le Chaos le tire en arière — et il en va de même de tous les personnages de Moorcock, de Corum à Jerry Cornelius. Même le monde apparemment stabilisé des Danseurs à la fin des temps sera bouleversé par l'irruption de voyageurs temporels.
Le Chaos est partout et, au bout du compte, c'est lui qui sortira vainqueur. S'il y a un vainqueur, car le but de la lutte n'est-il pas d'entretenir un équilibre entre les deux forces en présence ?

On est loin de la conception chrétienne du monde, avec son Dieu unique aux trois visages et son Paradis éthéré. Partout où porte le regard d'Elric, il n'y a que l'Enfer. L'homme est seul, écrasé par des forces qui le dépassent. Nul protecteur, nul sauveur. Comme dans Voici l'Homme où Karl Glogauer, revenu à l'époque du Christ, se retrouve confronté à un Jésus débile profond et par là même à l'absence de Dieu évoquée par Elric. Il prend donc la place du crétin bavochant — et boucle la boucle du paradoxe temporel en mourant sur la croix. Hormis l'évident masochisme du personnage qui, à un autre degré, est aussi celui du Nécromancien ou de Jerry Cornelius, il y a de sa part un réel plaisir à transformer ce qu'il croyait jusque-à un mythe en une réalité. Et de la part de Moorcock à blasphémer joyeusement, tout en conservant, à sa manière, un profond respect pour ce qu'il est en train de chambouler.
On l'aura compris, Moorcock est un athée fasciné par le mysticisme. Comme Norman Spinrad (6), dans un tout autre registre, il décrit la fascination du mécréant, de l'incroyant, qui au fond de lui ne demande qu'à croire, mais n'y parvient pas. Traité par un auteur fortement imprégné de religion, ce thème aurait vraisemblablement pris une couleur prêchi-prêcha du plus mauvais effet. Mais Moorcock est né en 1939, sa petite enfance s'est déroulée pendant la guerre — encore un thème quasi permanent, car étroitement lié à l'opposition Loi/Chaos —, il n'a reçu aucune éducation religieuse et c'est dans une période de mutation sociale accélérée — les années 60 et 70 — qu'il écrit ses textes les plus connus… Ajoutez un tempérament bouillant, une grande facilité d'écriture associée à une imégaination débordante, le désir de créer un héros différent (7), secouez le tout et vous obtenez cette obsession, commune aux grands auteurs de gantasy comme de science-fiction, de créer des univers, des cosmogonies nouvelles, souvent faites d'éléments hétéroclites, lieux inédits et pleins de rêve où l'homme cherche désespérément sa place sas jamais la trouver.

Le pérpétuel affrontement de la Loi et du Chaos, qui semble si naturel quand on y réfléchit, est une très vieille idée, la partie émergée d'un archétype profondément enfoui en nous, qui hante l'humanité depuis bien avant l'apparition de l'écriture. Il semblerait qu'une bonne partie de la puissance de l'œuvre de Moorcock vienne de la façon dont il a su révéler ce concept, dont il en a fait un thème récurrent, primordial.
L'ecistence de l'univers dépend de l'équilibre entre deux forces. Qu'il y ait trop de Loi, et l'univers, figé, immuable, poursuivra sa morne existence statique dans une éternelle absence de temps. Que le Chaos vienne à dominer, et il périra dans une apocalypse de réactions nucléaires. Ce qui est valable au niveau astronomique l'est aussi à celui de la magie. tant qu'aucune de forces ne faiblit, le monde reste stable. Il faut des agents du Chaos (8) et d'autres de la Loi. Qu'Elric, Hawkmoon, ou Corum, ou Jerry Cornelius, ou Karl Glogauer, ou Ulrich von Bek agissent pour le compte du premier ou de la seconde n'a aucune importance.

Une quête et un combat présentent beaucoup de points communs. À la fin, la loi d'entropie a joué et c'est toujours le Chaos qui triomphe.
Roland C. Wagner
(1) Ou Ordre, les deux termes sont presque synonymes.
(2) Michael Moorcock : "La Genèse", in Nyarlathotep n° 7, décembre 1972.
(3) Préface, in Elric le Nécromancien, Opta "Aventures Fantastiques", 1969.
(4) Pierre Giuliani : "Elric ou les avatars du mythe", Nyarlathotep n°7, décembre 1972 — repris in : Fiction n° 264, décembre 1975.
(5) In : Elric le Nécromancien, Opta "Aventures Fantastiques", 1969.
(6) Les Miroirs de l'esprit, Robert Laffont "Ailleurs & Demain", 1981.
(7) De Conan comme de Bilbo, entre autres.
(8) Ici encore, Moorcock rejoint Spinrad. Rien de surprenant à cela : les deux hommes se connaissent bien, depuis longtemps. C'est d'ailleurs Moorcock qui a publié la premire version de Jack Barron et l'éternité, à l'époque où il était rédacteur en chef de New Worlds.
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14/05/2009
Le Samouraï virtuel
Casus Belli n° 95, juin 1996.

Neal Stephenson
Robert Laffont, 1996
Snow Crash (1992)
Le Samouraï virtuel, de Neal Stephenson, est certainement l'un des romans cyberpunks les plus délirants jamais publiés. Dès le premier chapitre, description détaillée des problèmes que rencontre un livreur de pizzas dans les États-Unis du proche futur, le ton est donné : franche rigolade et surabondance de détails. En fait, le livre procure une impression de grouillement imaginatif, d'accumulation d'éléments insensés et de scènes d'action qui, toutes ou presque, finissent par méchamment déraper. L'histoire, quant à elle, est purement inracontable, tant elle comporte de tours, de détours et de digressions. Disons qu'une drogue, le Snow Crash du titre original, est au centre de l'intrigue — une drogue ou une maladie, tout à la fois réelle et virtuelle, qui ne fait qu'ajouter à la confusion générale. En dépit de ses défauts de structure et d'une certaine lourdeur narrative, Le Samouraï virtuel est un livre enthousiasmant, dans lequel le MJ n'aura qu'à piocher scènes et éléments pour enrichir ses scénarios neuromantiques. Cyberjunkies, sortez votre porte-monnaie !
Roland C. Wagner
Bon, deux jours de deuil, ça me paraît largement suffisant parce qu'il ne faut pas dramatiser non plus et que nous sommes clairement dans une période où la science-fiction non seulement a son mot à dire, mais démontre son utilité.
Il me semble en effet que, par les temps troublés et insensés que nous vivons, nous avons plus que jamais besoin de comprendre le présent pour imaginer l'avenir.
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09/05/2009
Wang
Casus Belli n° 109, octobre 1997.

Pierre Bordage
L'Atalante, 1996
Pierre Bordage ne sait pas faire court. Après l'énorme trilogie des Guerriers du silence, son nouveau cycle, Wang, compte en effet près de neuf cents pages, réparties en deux tomes. Ceux qui aiment se plonger dans un univers et côtoyer longuement des personnages forts ne s'en plaindront pas ; les autres peuvent toujours se rabattre sur la nouvelle, pour laquelle les supports se sont multipliés ces derners temps, mais les deux ne sont pas incompatibles. En tout état de cause, Bordage est sans doute l'un des meilleurs conteurs de la SF française des années 90. Il lui suffit de quelqyes pages, au début des Portes d'Occident, pour brosser le tableau saisissant d'un bidonville criant de vérité, où s'entassent les descendants des soldats chinois venus se casser le nez sur le rideau d'énergie protégeant une Europe occidentale dominée par la France. Il se montre tout aussi doué pour les portraits psychologiques, et beaucoup de personnages qui traversent ces deux livres feraient d'excellents PNJ. Enfin, le substrat SF n'est pas non plus négligé : Bordage a pris la peine de construire un monde riche et haut en couleur, où il renvoie dos à dos communisme et ultra-libéralisme. Quant aux — nombreuses — scènes de combat qui parsèment Wang, elles font preuve d'un dynamisme exceptionnel. Du pain béni, tant pour le MJ que pour le lecteur.
Roland C. Wagner
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07/05/2009
Ordinateurs, point de salut !
Casus Belli n°96, juillet-août 1996.
Greg Egan, auteur australien encore peu publié dans notre pays, fait une entrée fracassante avec La Cité des permutants, un roman impressionnant, qui ouvre des perspectives inédites en matière d'informatique et d'univers artificiels. Le but du personnage principal est en effet de créer un monde par simulation — un monde qui "survivra sur sa lancée" lorsque les processeurs qui le calculent passeront à autre chose. Outre le vertigé métaphysique engendré par une idée aussi audacieuse. Egan développe également un certain nombre de thèmes qui commencent à devenir classiques — le statut des copies numériques d'esprits humains, les problèmes liés à la location de temps de calcul dans les réseaux, etc. — et s'offre le luxe d'inventer un monde où les lois de la physique n'ont rien à voir avec celles qui règnent chez nous. Vous ne vous en remettrez pas.
Avec Inner City, Jean-Marc Ligny, l'un des tout premiers auteurs cyberpunks français, fait son entrée chez J'ai lu. Sur une trame qui rappelle Cyberkiller, oaru au Fleuve Noir voici quelques années, il développe une vision de l'univers virtuel fort intéressante, dans laquelle la Réalité profonde joue le rôle d'un genre d'"inconscient" informatique où il arrive qu'on se perde — il s'agit d'ailleurs du thème central de l'inrigue. Dur, réaliste et passablement violent, ce roman devrait enchanter les amateurs de réseaux et de câblage.

Mise en abyme déconcertera plus d'un lecteur. Sur un ton goguenard et non sans une certaine distanciation, Pat cadigan y mélange allègrement l'essentiel des mythes cyberpunks, secoue le tout… Et le résultat est un roman déglingué en diable, fpurmillant d'idées de scénario et de personnages. Sans compter que ça fait du bien de rire de temps à autre.
Roland C. Wagner
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01/05/2009
I click as I move
Casus Belli n° 94, novembre-décembre 1996

I, Asimov (1994)
Isaac Asimov appréciait tout particulièrement — c'est un euphémisme — de parler de lui. Moi, Asimov, son autobiographie, se présente sous la forme d'un épais volume de plus de 600 pages, divisé en courts chapitres traitant chacun d'un sujet précis, le tout dans un ordre approximativement chronologique. Cette structure autorise une lecture fragmentaire — une qualité, en regard de la longueur de l'ouvrage. Quant au contenu… Eh bien, Asimov se montre égal à lui-même, c'est à dire imbu de sa personne, mais avec humour. Parfois agaçant, souvent amusant et toujours intéressant, il parle de sa vie, de ses œuvres, de ses centres d'intérêt, des gens qu'il a rencontrés, du milieu de la SF à diverses époques, etc.
Kaléidoscope de confessions et d'opinions,d'anecdotes savoureuses ou tragiques, Moi Asimov, outre son intérêt historique évident, constitue une bonne source de conseils pour les auteurs en herbe — ainsi que pour les MJ. Loin d'essayer d'apprendre à qui que ce soit la manière de créer, de structurer et de raconter une histoire, Asimov parsème son texte de notations qui, toutes, ramènent à la même règle d'or : il n'y a pas de règle d'or applicable à tous. Chacun doit se forger ses propres outils, inventer ses techniques personnelles, le tout en tenant compte de ses limites. Et, mine de rien, derrière sa façade de vantardise et d'autosatisfaction, c'est une leçon d'humilité que nous convie le bon docteur, une leçon qui pourrait se résumer par ces mots : "C'est vrai que je suis très doué, et j'en tire du plaisir, mais si j'airéussi, c'est par mon travail."
Mais le docteur est d'or est un recueil mêlant nouvelles et matériel critique. L'absence de sources bibliographiques rend difficile d'en identifier la provenance, mais il semblerait qu'il s'agisse principalement de préfaces pour des anthologies et d'éditoriaux pour Isaac Asimov's SF Magazine. L'ensemble est tout à fait intéressant et constitue un complément instructif pour Moi, Asimov, certains thèmes étant en effet abordés sous des angles différents par les deux ouvrages.
Roland C. Wagner
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22/04/2009
Kronozone

Parmi toutes ces couvertures, celle du numéro 85 de Galaxie saute aux yeux, avec son sombre dessin en noir et blanc rehaussé d’une touche de rouge : une épée sanglante à la main, Jirel de Joiry défie le Dieu noir, sa chevelure ardente cascadant sur ses épaules. Le style pointilliste qui caractérise le Caza des années 70 demeure discret, et la couleur n’a qu’un rôle d’adjuvant employé pour servir un effet. Mais le résultat est intense. Saisissant. D’une magnifique crudité que le technicolor splendide des deux versions ultérieures de Jirel ne parviendra pas à éclipser.

Cette illustration est à mon sens fondatrice.
Certes, à l’époque, il n’y a pas que Caza qui mène de front une carrière d’illustrateur et de dessinateur de bande dessinée. Mais il est le seul à avoir acquis une telle stature dans le monde de l’illustration populaire, où il est, comme on dit, incontournable.
Un tel engouement doit bien avoir ses raisons. On pourrait gloser pendant des pages et des pages sur son talent, la sûreté de son trait, son excellence dans le choix de la couleur, son traitement de l’à-plat, etc. On pourrait en faire autant quant à ses sujets d’inspiration, son goût pour les vêtements exotiques (1), son habileté à créer des extraterrestres graphiques crédibles, son don dépayser instantanément quiconque regarde une de ses couvertures… On pourrait même lui dérouler un tapis rouge et se prosterner devant lui… Rien de tout ça n’éclairerait la raison de sa longévité et de sa popularité.

Je crois que Caza a su inventer quelque chose. Quelque chose qui était déjà en germe dans la couverture de ce vieux numéro de Galaxie, et qui s’est développé au fil du temps, d’une illustration à l’autre. Quelque chose qui se situait alors à mi-chemin entre l’illustration traditionnelle et la bande dessinée, dans une zone floue où il a su inventer une approche nouvelle : le réalisme non réaliste.
Dans le domaine de l’illustration SF et fantasy, des gens comme Tim White ou Frazetta font ce que j’appellerai du réalisme réaliste : leurs œuvres possèdent un côté toile ou photographie, elles prétendent sinon reproduire la réalité, du moins figurer une réalité imaginaire. L’essentiel de l’illustration SF relève de cette catégorie, à l’exception notable de Siudmak qui, selon ce système de classification, entrerait dans la catégorie du non réalisme réaliste. Aux astronefs précis jusqu’au dernier boulon, aux barbares fignolés jusqu’au moindre muscle répondent chez lui des juxtapositions et des fusions corps-objet héritées du surréalisme. Néanmoins, si la thématique visuelle n’est pas réaliste, ce n’est pas le cas de l’exécution : comme les autres illustrateurs de SF, Siudmak emploie un traitement de type réaliste pour obtenir un effet de réel.
Contrairement à eux, Caza ne prétend pas reproduire quoi que ce soit, et surtout pas une quelconque réalité. Regardez l’une de ses couvertures, n’importe laquelle. On voit bien que c’est un dessin, une interprétation du réel. Sa première illustration d’un de mes livres, celle de Poupée aux yeux morts, le montre à l’évidence. Qui d’autre aurait inséré sans sourciller et pince-sans-rire en couverture d’un livre de poche populaire un personnage tout droit sorti d’un dessin animé, surtout avec des pupilles fendues à la Karl Barks ?


Mais pas seulement : l’héritage de la bande dessinée, qu’il revendique clairement, modifie la perception de l’illustration, le cerveau du sujet ne l’analyse plus de la même manière à cause de l’intrusion des codes de la BD — un genre où la notion de réalisme est très différente à cause de l’omniprésence du trait. On pourrait croire que la distance ainsi suscitée diminue l’effet de réel, mais n’oublions pas que la science-fiction, qui n’a pas pour vocation de mimer la réalité, joue précisément sur la distanciation.

De ce double décalage naît une merveilleuse alchimie. Le dessin de Caza, plutôt réaliste selon les critères de la bande dessinée, ne l’est pas selon ceux de l’illustration SF « classique ». Évoluant à la lisière de deux domaines, il sait tirer le meilleur de chacun d’entre eux. Le trait, obstacle au réalisme, devient ici l’élément fondateur d’une autre approche de l’effet de réel, à laquelle participe également l’emploi d’à-plats pour la couleur.
Cette démarche n’est pas sans présenter des analogies avec celle de l’auteur de science-fiction, qui peut se permettre les délires les plus insensés en apparence du moment qu’il a instillé dans son texte le niveau de réalisme nécessaire et suffisant pour provoquer la supension de l’incrédulité. La complicité établie avec le lecteur, en tout cas, est bien du même ordre. Au lieu de singer le réel ou l’irréel, une couverture de Caza interprète une extrapolation.

Cette interprétation est parfois à ce point réussie que, s’il voit la couverture avant d’avoir terminé le roman — ça arrive, croyez-moi —, l’auteur ne peut résister à la tentation de s’en inspirer pour modifier quelque détail de son texte. Si les yeux du maedre du Chant du cosmos sont en forme de goutte d’eau, c’est à Caza qu’ils le doivent. Et, en y réfléchissant, il fallait qu’ils aient cette forme. Même chose pour le néandertalien de Kali Yuga : je l’avais imaginé rouquin, Caza lui a rajouté des yeux bleus. Alors, j’ai corrigé ce détail dans le manuscrit, non pour coller à la couverture, mais parce que c’était dans la droite logique du roman.
La finesse d’un dessin n’est pas proportionnelle à la largeur du trait.
Roland C. Wagner

16:42 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (5) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, illustration, bande dessinée, caza |
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