28.11.2009

Au-delà de l'infini

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Gregory Benford

Presses de la Cité, 2007

Beyond Infinity, 2004

 

Cley est une Originale, autrement dit ce qui se fait de plus proche de l'Ur-Humain tel qu'il est apparu sur Terre. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir des doigts se transformant en autant d'outils de couteau suisse. Elle a en fait été recrée par les Supras, à partir des données conservées dans la Grande Bibliothèque où elle travaille et où elle s'est éprise d'un Supra que son infériorité ne gêne pas. Mais la Bibliothèque est attaquée par un ennemi venu de l'espace, qui éradique tous les Originaux, à l'exception de Cley, laissée pour morte. C'est Traqueur de Modèles, un raton laveur génétiquement modifié d'une intelligence aiguë, qui lui sauve la vie. Mais les archives d'ADN ont été détruites, ce qui fait de Cley la dernière représentante des Ur-humains. Traquée, elle décide d'affronter son ennemi, le Malin, créé par des extraterrestres à présent disparus, un destructeur de mondes auquel on avait opposé jadis un ennemi de puissance comparable dont on a perdu la trace.

Dans un futur très lointain, le concept d'humanité a évolué au point de ranger les représentants actuels parmi les hommes des cavernes. Cley elle-même, de par son relatif isolement au sein de la Bibliothèque, découvre avec étonnement des espèces capables de l'expédier dans une des dimensions cachées de l'univers. D'autres, comme le Balancier Stellaire, une baguette géante bondissante en rotation autour d'une planète, constituent un moyen de transport à travers les mondes. Des squales de l'espace sillonnent le vide à la recherche de Léviathans ou apparentés pour se repaître des parasites et voyageurs qui y nichent.

L'étrangeté plus que déstabilisante de cet univers ne donne que plus de force au leitmotiv que Cley entend depuis le début de son équipée, à savoir qu'elle n'est pas le summum de la création et que son espèce a même contribué à en créer d'autres qui lui sont supérieures. C'est ainsi que Traqueur, avisé compagnon de route, considéré comme quantité négligeable par les Supras qui ont laissé l'espèce se développer seule, apparaît de plus en plus comme une pièce importante de l'échiquier qui dissimule sa véritable nature.

Gregory Benford a poussé ici l'humanité dans ses ultimes développements, plantant un décor d'un exotisme absolu. Si le lecteur est bluffé par l'inventivité dont il fait preuve à chaque page, il est en même temps dérouté par l'étrangeté qui prévaut du début à la fin. Le récit lui-même manque de relief, ne serait-ce que parce que durant une grande partie du livre, Cley et Traqueur sont les seuls protagonistes affrontant des dangers liés à l'environnement. Déjà trop éloignés de l'humanité primitive, les protagonistes peinent à nous faire partager leurs émotions ou leur motivations, ce qui nuit grandement à l'intérêt qu'on peut leur porter. Au-delà de l'infini est une superbe construction intellectuelle, brillante sur le plan des idées, mais à qui il manque une âme pour provoquer l'adhésion.

 

Claude Ecken

18.11.2009

La Mémoire de la lumière

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Kim Stanley Robinson

J'ai lu, 1985

The Memory of Whiteness, 1985


Au XXXIVe siècle, l'humanité a essaimé dans le système solaire, grâce notamment à une technologie issue de la physique quantique permettant de créer des soleils miniatures autour des planètes et satellites qui en nécessitent. Dans ce contexte d'une humanité fragmentée, la musique reste le principal vecteur culturel. Le même physicien ayant unifié la théorie des dix dimensions (cinq macro et cinq micro-dimensions), Arthur Holywelkin, est l'inventeur de l'Orchestre, qui regroupe en une seule mécanique un ensemble d'instruments et de claviers manipulables par un seul joueur. Pour certains, il ne s'agit que d'une boîte à rythme géante, pour d'autres l'unique et fragile Orchestre attend encore le compositeur qui saura l'utiliser pleinement. Johannes Wright, le Maître en titre, est peut-être celui-là : il cherche à écrire une œuvre basée sur les équations décrivant l'univers, dont la portée dépasserait le simple art musical.

Mais on cherche à le tuer, lors de sa tournée qui le mène de Pluton jusqu'à Mercure. S'agit-il des Gris, une secte très secrète vouant un culte au soleil et qui aurait de l'univers une vision déterministe, ou bien d'Ernst Ekern, le directeur de l'institut en charge de l'Orchestre, qui ne cache pas son antipathie pour Wright ? À l'opposé des Gris, ce dernier, qui pratique le métadrame, un art faisant de la vie une scène de théâtre, défend une théorie respectant le libre-arbitre. Dent Ios, critique musical sur Hollande, autour d'Uranus, est amené à couvrir les concerts ; il se lie d'amitié avec le musicien qui aime échanger avec lui des mérites de la connaissance par l'expérience et par le discours. Avec l'équipe chargée de la sécurité de Wright, il tente de déjouer le complot, tandis que Wright poursuit ses recherches sur Holywelkin, qui semble bien avoir percé un secret de l'univers qu'il aurait dissimulé dans l'Orchestre.

Les passages hard science dignes d'un Greg Egan alternent avec les descriptions poétiques et des considérations politiques qui préfigurent la trilogie martienne. On ne peut qu'être conquis par la maestria avec laquelle K. S. Robinson parvient à combiner, au sein d'un space opera avec ce qu'il faut de mondes exotiques et de rebondissements palpitants, physique quantique, art et philosophie autour d'une intrigue magnifiquement structurée, la dialectique autour de la connaissance expérimentale et discursive faisant pendant à la musique comme outil de perception de la nature de l'univers.

 

Claude Ecken

12.11.2009

Critique de la science-fiction

medium_goisf.jpgJacques Goimard

Pocket Agora n°249 (2002)

 

Il est difficile de croire que cette figure emblématique de la science-fiction, promoteur du genre, directeur de collection, critique, préfacier et anthologiste, publie ici son premier ouvrage, tant on a l'habitude de lire sa signature, depuis quarante ans, sur des supports aussi variés que Fiction (ses débuts), Métal Hurlant (Dionnet signe la préface), Le Monde, L'Encyclopedia Universalis, « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », L'Année de la SF, les « Livres d'Or de la SF », sans compter les contributions à des colloques, à des études et même à des fanzines.

Malgré l'épaisseur du volume et la petitesse des caractères, il était impossible d'effectuer un tour d'horizon complet (encore moins d'être exhaustif) : certains des articles consacrés à Van Vogt ou à Asimov resteront dans les Omnibus qui leur sont consacrés. D'autres, en revanche, sont désormais accessibles à ceux qui s'étaient dispensés d'acheter une énième édition des romans de Dick ou Silverberg.

Une première vue générale traite de la « génération science-fiction », qui est celle de Goimard et de tous les passionnés de science-fiction qui se réunirent à la librairie L'Atome. Après ce chapitre un rien autobiographique, l'auteur se penche sur la définition de la science-fiction, éternellement remise en question, les approches se diversifiant au fil des décennies. Quelques thèmes de la science-fiction sont ensuite abordés, de façon inégale : si l'anti-utopie, où dominent les figures d'Orwell et de Huxley, est dense, l'uchronie se résume à une courte chronique de l'ouvrage d'Eric Henriet. La typologie du public est plus intéressante, par ses aspects sociologiques, notamment quand est abordée la question de la violence en littérature et à l'écran : « La censure ne peut pas restaurer je ne sais quelle pureté originelle ; employée maladroitement, elle peut, au contraire, contribuer à cancériser la culture et à aggraver la schizophrénie ambiante. » Voilà qui est bien envoyé de la part de quelqu'un qui ne nie pas l'origine culturelle de la violence, se demandant cependant pourquoi elle est nettement plus présente à la sortie des boîtes de nuit qu'à celle des cinémas.

La partie Historique reprend les préfaces dédiées aux auteurs devenus des classiques : Heinlein, Van Vogt, Asimov, Simak, Leiber, Cordwainer Smith, Herbert, Dick et Silverberg figurent dans ce panthéon. La science-fiction française est abordée par le biais de deux anciens (Boulle et Barjavel) et deux modernes (Ruellan et Jeury).

Enfin, une troisième partie consacrée au cinéma de science-fiction, et plus particulièrement à 2001, l'odyssée de l'espace (un article de 75 pages aussi érudit que fouillé !) clôt, avant les index, cet impressionnant survol.

Certains des articles sont marqués par le temps (c'est particulièrement vrai des plus généraux), justifiant parfois le rappel de leur date de parution, mais c'est aussi ce qui fait leur intérêt car il est ainsi possible de prendre la mesure des débats de l'époque. Plus cahotante est la lecture des présentations d'auteurs, certains étant analysés sur l'ensemble de leur œuvre, éléments biographiques à l'appui, alors que d'autres ne sont abordés qu'à travers un ou deux titres. Mais ce manque d'unité est inhérent à ce type de compilation. L'éventail est suffisamment riche pour justifier l'achat de cet ouvrage, qui satisfera aussi bien les néophytes que les érudits.

Ce recueil n'est que le premier des quatre consacrés aux articles critiques de Goimard : suivront le fantastique, le merveilleux et la fantasy, puisque les genres sont d'ores et déjà annoncés. Si les avis de Jacques Goimard ont parfois été discutables, ils n'en sont pas moins dignes d'intérêt ; la somme même de ses travaux force le respect. Et, comme lui-même le rappelle au fil de ces pages, le débat reste ouvert.

 

Claude Ecken

22.10.2009

Le Pouvoir

foliosf190-2004.jpgFrank M. Robinson

The Power, 1999

(révision d'un roman de 1956)

Folio SF, 2004

 

Bill Tanner dirige pour l'US Navy des recherches sur l'endurance humaine. Un membre de l'équipe estime qu'un cerveau doté d'énormes pouvoirs se dissimule parmi eux. Ses lubies parapsychiques sont considérées avec dédain jusqu'à sa mort, inattendue, alors qu'il s'apprêtait à écrire une lettre de révélations au professeur Tanner. Celui-ci a le tort de chercher à en savoir plus : très vite, le mutant s'introduit dans son esprit pour le pousser à se suicider ou manipule son entourage pour précipiter sa mort. Les traces de son diplôme universitaire disparaissent, comme celles de son compte en banque. Fugitif sans ressources, s'interdisant de dormir, Tanner doit se hâter de découvrir l'identité du surhomme sans cependant l'approcher de trop près s'il veut résister à ses assauts psychiques.

On a rarement fait mieux dans la catégorie du récit parano que ce thriller qui ne laisse pas une seconde de répit. Écrit en 1956, le roman, typique des intrigues qu'inspirait la guerre froide, n'est pas sans rappeler Marionnettes humaines d'Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures (le film de Don Siegel est sorti la même année), Le Père truqué de Dick, ainsi qu'Escamotage de Matheson et Bester pour le passage où le héros voit son univers se déliter. Il ne brille donc pas par son originalité thématique, pas plus que par son traitement inspiré des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie, ni par sa réflexion, axée sur la part humaine du mutant : tout surhomme qu'il est, il n'en reste pas moins homme, avec ses faiblesses et ses envies de pouvoir.

Mais le suspense qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin est si maîtrisé que ce roman est un petit joyau dans sa catégorie. On peut même s'offusquer de ne le voir traduit que près de cinquante ans après sa parution, alors qu'il fut adapté en 1967 (La Guerre des cerveaux, de Byron Haskin, avec George Hamilton) comme on peut s'étonner que cet auteur et éditeur plutôt prolifique n'ait jamais été traduit en France, hormis une poignée de nouvelles dans les années cinquante. Voilà une injustice réparée.

 

Claude Ecken

18.10.2009

Dédales virtuels

 

 

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Jean-Jacques Girardot

Imaginaires sans Frontières, 2002

 

Lauréat du prix Dorémieux en 2001, Jean-Jacques Girardot voit donc publié son premier recueil de nouvelles, qui comprend, outre des textes parus dans Galaxies, Étoiles Vives et les anthologies du Fleuve Noir, trois inédits.

Comme l'indiquent dans leur préface Claire et Robert Belmas, précédents lauréats, Jean-Jacques Girardot écrit de la vraie S-F, c'est-à-dire qu'il suscite « ce vertige de l'esprit confronté aux grandes interrogations sur les perspectives ouvertes dans un futur proche par la science et la technologie modernes ». L'exercice est si bien maîtrisé que le lecteur est conquis : des voyageurs traversent les longues étendues de l'espace sous forme de copies numériques (« Voyageurs ») évoluant dans des univers virtuels (« Le Jeu de la création »). Ces existences numériques sont au centre de plusieurs nouvelles, l'auteur multipliant les approches pour mieux cerner la problématique liée à ces existences virtuelles. Peut-on considérer comme une personne réelle un esprit transféré sur un support numérique ? Telle est la question au centre de « L'Eternité, moins la vie ». La réponse s'impose de façon inattendue, avec une évidence d'autant plus élégante que l'intime conviction se passe, cette fois, de raisonnements carrés et de démonstrations pesantes. Le narrateur aux pulsions suicidaires qui se trouve « Sur le seuil », prêt à définitivement mettre un terme à son existence, doute quant à lui que la survie numérique ait encore un sens puisqu'il ne sera plus jamais celui qui a attenté à ses jours. En revanche, peut-on autoriser des simulations d'accidents, de chirurgie, de torture, sous prétexte que la copie numérisée d'un esprit ne souffre pas réellement (« L'Humain visible ») ?

Les miracles de la nanotechnologie brouillent davantage les cartes : quand il sera possible de reproduire la biologie des passions, les sociétés ne se priveront pas de vendre des histoires d'amour à la carte (« Simon et Lucie, une romance ») et des individus peu scrupuleux de reconfigurer à leur goût l'esprit de leur partenaire (« Le Mouton sur le penchant de la colline »). A-t-on le droit d'enregistrer le souvenir d'une journée parfaite à l'insu de celle qui partage avec vous ces instants magiques (« L'Instant d'éternité ») ? C'est d'autant plus risqué que, dans le cas d'une configuration biologique, les virus envahissent le cerveau. Nul n'aurait imaginé que l'invasion extraterrestre se manifesterait sous forme de virus reconfigurant l'ADN ; mais s'agit-il bien d'invasion ou d'une promesse d'étoiles (« Gris et amer 1 : Les Visiteurs de l'éclipse » et « Gris et amer 2 : L'Adieu aux étoiles ») ?

Ces futurs vertigineux mettent en scène des personnages riches et sensibles, qui ne sont pas les simples faire-valoir d'une idée science-fictive ; ils en acquièrent d'autant plus de présence et d'humanité. L'écriture, d'une concision feutrée, agrémentée d'un humour discret et de remarques annexes qui soulignent l'acuité du regard de l'auteur, sert à merveille le propos. Les commentaires en postface montrent bien que Girardot n'écrit pas à la légère. Nous proposera-t-il un jour un roman ?

 

Claude Ecken

10.10.2009

Science (Fiction)

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Manchu

Delcourt, 2002

 

Manchu est bien connu des lecteurs de Galaxies (voir les n°16 et 22) et de science-fiction en général, puisqu'il illustre depuis plus de vingt ans les couvertures de romans de SF pour Le Livre de Poche, mais aussi Denoël, l'Atalante, Mango...

galaxies22-2001.jpgQualifié d'art du « réalisme impossible » par Gérard Klein, qui signe la préface de ce magnifique ouvrage, Manchu sait représenter comme personne les visions de la science-fiction, notamment celles de l'espace avec planètes et engins spatiaux. En effet, il ne fait pas seulement rêver par son habileté graphique et sa virtuosité technique. Là où d'autres exécuteraient un vaisseau qui ne saurait voler que dans l'imaginaire du spectateur, il se documente pour le représenter de la façon la plus réaliste possible. On le devine, en cela, influencé par Christopher Foss, qui ravit par ses vaisseaux spatiaux les amateurs de SF des années 70. Mais la palette de Manchu est, à mon sens, plus large que celle de son modèle. Chez lui, les humains, ou d'autres formes de vie, sont présents, dans des attitudes nullement figées comme c'est souvent le cas avec les dessinateurs du détail méticuleux. Ils sont au contraire dynamiques, saisis dans un mouvement ou dans une pose qui les place immédiatement en situation. Manchu apporte la même précision technique au plus simple des objets représentés dans une scène. On s'en convaincra en observant son travail pour la BD Aménophis IV, qui consiste à réaliser les décors et le design des vaisseaux spatiaux, mais qui l'amène aussi à représenter le moindre outil utilisé par les personnages.

ldp7139-1991.jpgLa culture spatiale et mécanique acquise lui permet de travailler pour les revues scientifiques qui ont, elles aussi, besoin d'illustrer leurs articles avec des représentations de machines encore inexistantes ou d'exoplanètes jamais directement observées. Outre Ciel et Espace, qui l'a sollicité en 1988, il égaie les pages de Science et Avenir et de Science et Vie Junior, réalise des affiches pour le CNES...

Les superbes reproductions de Science (Fiction) bénéficient d'une impression de qualité, qui rend justice à son dessin. Les admirateurs désireux de comprendre sa technique peuvent suivre pas à pas les étapes d'une illustration. Une biographie en 21 concepts et une bibliographie de ses 400 et quelques illustrations complètent ce très bel album devant les pages duquel on ne peut que rester rêveur.

 

Claude Ecken

07.10.2009

Au tréfonds du ciel

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Vernor Vinge

Robert Laffont, 2001

A Deepness in the Sky, 1999

 

Situé dans le même univers que Un feu sur l'Abîme, lauréat Hugo itou, lui aussi un space opera foisonnant par la longueur, ce livre parfois facile dans ses choix dramatiques est admirable de rigueur technique.

Dans un espace qui ne se parcourt qu'à des vitesses subluminiques, interdisant toute velléité d'Empire Galactique, les Qeng Ho, commerçants nomades, donnent un point de référence culturel et technique aux civilisations planétaires. C'est une de leurs flottes qui aborde l'étoile Marche-Arrêt, curiosité astrophysique : sur une planète de son système, qui ne connaît que quelques décennies de chaleur tous les deux siècles, a évolué une espèce arachnoïde intelligente, sur le point d'arriver au stade industriel du développement. Mais en même temps que les Qeng Ho arrive une flotte des Émergents, nouveaux venus sans scrupules sur la scène galactique. Ce sont ces derniers qui ont le dessus dans un combat qui a suffisamment affaibli les rivaux humains pour qu'ils soient forcés d'attendre que les autochtones, les Faucheux, se développent jusqu'au point où ils puissent remettre leurs astronefs en état.

Se poursuivent alors deux intrigues parallèles : l'histoire d'un inventeur et politicien génial du peuple Faucheux et de sa descendance, et celle des Qeng Ho réduits en servitude par les Émergents. L'intrigue n'est pas sans faiblesse ; chez les Faucheux pointe le côté “ roman pour adolescents ” d'Un feu sur l'Abîme, et comment croire à l'unanimité de la résistance (certes sournoise) des Qeng Ho ? Vinge se rachète par des trouvailles délicieuses. Par exemple, un livre situé dans le futur n'est jamais qu'une traduction dans notre langage des propos et des événements relatés. Les noms Faucheux sont donc rendus par des équivalents anglais, sans l'exotisme factice des X, K, Z et apostrophes typiques de la SF vite écrite. Jusqu'aux couleurs et aux proportions des bâtiments qui sont rectifiés pour la consommation humaine : s'il ne pratique pas la pyrotechnie du style, Vinge ne dédaigne pas la mise en abyme. Et il a une explication irréfutable pour son choix.

Vinge a aussi entrepris un roman plus sombre que le précédent, récit de captivité plutôt que course-poursuite trépidante. Avec un arrière-plan politique plus présent. Les Émergents ont tout du totalitarisme, face à des Qeng Ho apôtres du capitalisme et du shareware (un passage du livre explique les avantages pour leurs auteurs à distribuer des logiciels gratuits... mathématicien de formation, Vinge est depuis longtemps informaticien). Cet antagonisme banal est brouillé par la méthode esclavagiste des Émergents, la Focalisation, qui fait tout négliger à un travailleur, sauf sa tâche, tout en lui conservant sa créativité. Les meneurs de ces machines humaines ont le titre de “ managers ”, ce qui ne peut que faire penser, en plus sinistre, aux procédés de certaines “ jeunes pousses ” de la haute technologie à l'égard de leurs cadres et ingénieurs... Ou serait-ce un clin d'œil de Vinge, qui n'a jamais voulu se focaliser sur sa carrière d'écrivain aux dépens de son poste universitaire ? Son public ne lui en voudra certes pas.

 

Pascal J. Thomas


 

laffont-ad09029-2001.jpgL'Etoile Marche-Arrêt présente la particularité de ne briller que trente-cinq ans puis de s'éteindre pendant deux cent quinze ans. Pourtant, une vie intelligente, arachnide, s'est développée sur son unique planète. A l'époque où débute le roman, elle a inventé la radio. Sherkaner Underhill est le Thomas Edison de cette civilisation qui suit une évolution plus ou moins parallèle à la nôtre (transports aériens, télévision) : grâce à ses réalisations technologiques, il transforme en profondeur une société attachée à ses traditions. C'est ainsi qu'il se permet d'avoir des enfants en-dehors des périodes autorisées. Mais celles-ci étaient imposées par l'hibernation forcée des Faucheux, qui a cessé d'être nécessaire depuis que le génial touche-à-tout a trouvé le moyen de subsister pendant l'extinction du soleil, malgré le gel de l'air et la disparition des ressources vitales à la surface de la planète. Ces avancées ne sont pas au goût des pays rivaux, ni des pouvoirs religieux qui, voyant leur autorité s'effriter, complotent contre Underhill, son épouse la générale Victory Smith, et ses enfants.

Parallèlement à cette intrigue déroulée sur l'espace d'une vie, deux autres civilisations sont explorées dans le détail : attirés par ses signaux radio, orbitent autour Marche-Arrêt le peuple Queng Ho, des marchands qui vendent des informations technologiques d'une planète à l'autre, et les Emergents, une société violente et sadique que seul le pouvoir motive. Thomas Nau, le chef des Emergents, a vite fait de se rendre maître de la flotte marchande qu'il convainc d'autant plus facilement de collaborer avec lui qu'une brève révolte a drastiquement réduit la flotte interstellaire au point de devoir attendre les progrès technologiques des Faucheux pour pouvoir réparer leurs vaisseaux et rentrer. Ezr Vinh, promu responsable à la tête des Queng Ho rescapés, fait figure de traître ; il complote pourtant avec un personnage légendaire vieux de mille ans, qu'on croyait disparu : Pham Nuwen, dissimulé à bord du vaisseau sous une fausse identité.

Queng Ho et Emergents assistent, des années durant, à l'essor d'Arachnia. Ils ont réussi à traduire leur langue avec les moyens barbares des Emergents : une bonne partie des Queng Ho ont été transformés en Focalisés, capables de se concentrer sur une tâche unique au détriment de tout autre préoccupation, y compris leur hygiène et leur alimentation. Créativité que Thomas Nau détourne à ses propres fins.

D'autres idées science-fictives sont exploitées avec un sens certain de la dramatisation ; ainsi, Trixia, jeune fille manipulée par Nau dont elle est la maîtresse, a le cerveau régulièrement purgé dès qu'elle perce le monstre à jour. Ailleurs, Vinge rend définitivement caduque toute unité de l'espèce compte tenu des distances interstellaires et de la précarité des civilisations. Grâce au projet de Pham Nuwen, les Queng Ho, éternels errants, deviennent du coup les garants d'une permanence ; en mettant leurs connaissances en réseau, autour de standards stables, ce qui n'était qu'un commerce devient une culture. Les civilisations naîtront et mourront, car il est impossible de les sauver toutes, mais ce qu'elles auront imaginé pour le progrès de tous sera préservé par les Queng Ho.

Si certaines naïvetés ou quelques ficelles narratives apparaissent ça et là, le roman est suffisamment volumineux pour que chacun trouve un ou plusieurs passages à son goût. Vinge a l'art de retomber sur ses pieds, avec légèreté et humour, au point de vite faire oublier les incohérences de son récit. Ces huit cent pages sont un vrai régal.

 

Claude Ecken

 

 

05.10.2009

Starship Troopers

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Robert Heinlein

Starship Troopers

 

Ceux qui se pencheront sur ce livre après avoir vu le film de Paul Verhoeven (Starship Troopers) risquent d'être surpris, déçus, choqués mais aussi admiratifs et intéressés... à titre documentaire.

Surpris, car le roman est somme toute assez différent du film : l'intrigue est resserrée autour de la formation militaire du fantassin Juan Rico et l'agressive civilisation arachnide n'apparaît que bien après ses armes. Ce n'est pas pour les combattre que Rico s'est engagé, mais bien par idéal !

Déçus, car les clins d'oeil au second degré dont Verhoeven a truffé son film sont absents de cette ode au soldat (le roman est dédié « à tous les adjudants de tous les temps qui ont oeuvré pour faire de jeunes garçons des hommes »).

Choqués, car ce roman initialement écrit pour la jeunesse distille au premier degré une idéologie suspecte et controversée, militariste voire fascisante. Les citoyens ordinaires ne sont pas vraiment des hommes, seuls les soldats, individus responsables pour qui l'idée de nation est prédominante, ont le droit de vote. L'éducation, pour être réussie, doit forcément être sévère, à condition qu'elle soit juste et que les châtiments soient appliqués sans état d'âme. Une idéologie qui ne détonne pas dans les années 50 (le livre est de 1959) mais qui dut surprendre les lecteurs français quand il fut traduit, en pleine période contestataire et antimilitariste, en 1974 (la presse spécialisée reste très silencieuse à son sujet alors que les critiques parleront plus tard de roman très contesté à sa sortie ! Dans les manifestations ! peut-être ?).

Admiratifs, car tout rétif et allergique qu'on puisse être devant les thèses défendues, on ne peut qu'apprécier l'étendue de la culture d'Heinlein, sa grande connaissance de l'art militaire et son art consommé de la narration qui sait rendre agréable cette lecture. Il n'en, est que plus dangereux car il lui est facile de communiquer ses convictions.

Intéressés, on l'est à ce titre. Heinlein n'affaiblit pas ses idées par des idées secondaires, ce qui lui permet de les mener jusqu'au bout et de faire parfois œuvre de visionnaire. En témoigne sa critique de la société de la fin du XXe siècle : « Les citoyens normaux (...) couraient le risque d'être attaqués par des bandes d'enfants armés de couteaux, de chaînes, de pistolets fabriqués à la maison. Le meurtre, la drogue, le viol et le vandalisme faisaient partie de la vie quotidienne. Dans les écoles, dans la rue aussi bien que dans les parcs. » Voilà une description assez précise de l'Amérique, bien avant les mouvements de contestation et le flower-power ! On cesse évidemment d'approuver l'auteur quand il préconise de remédier à cet état de fait par un châtiment juste, impliquant donc la souffrance (s'il n'y a pas souffrance, le châtiment n'est pas perçu comme tel), avant que les fautes ne deviennent trop graves, par une éducation à l'ancienne ensuite, sans « ces pseudo-scientifiques qui se donnaient le titre de »psychopédiatres« ou d »'assistants sociaux«  ».

Une bien curieuse vision quand on sait qu'Heinlein n'est pas seulement réductible à cette idéologie et qu'il a aussi écrit des livres généreux prêchant la tolérance et l'humanisme. Cette apparente contradiction est expliquée depuis longtemps : Heinlein est avant tout américain ! D'ailleurs, chassez la volonté de puissance, elle revient au galop ! On peut parier sans risque qu'il ne faudra pas attendre longtemps pour que sorte un jeu informatique adapté du film, un shoot them up d'enfer d'où sera absent tout second degré.

 

Claude Ecken

01.10.2009

Les Univers de Jack Vance

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Bifrost HS 2

Septembre 2003

 

Jack Vance est un faiseur d'univers parfois taxé de légèreté : la richesse de ses civilisations imaginaires masque la réflexion qui la sous-tend. Un examen plus attentif permet cependant de constater que, même si Vance part d'images ou d'ambiances pour construire ses intrigues, comme il l'affirme dans son intéressante Esquisse d'autobiographie, il réinvestit ses lectures savantes, notamment sociologiques, ainsi que ses multiples découvertes culturelles au cours de sa vie nomade. Son atout maître est sa capacité de suggérer un monde dans toute sa complexité, performance encore plus évidente dans ses textes courts qui ne lui en laissent logiquement pas le temps. Si Point de chute est abordé du point de vue d'un dinosaure de l'humanité, un immortel désireux d'en finir avec la vie dans un monde qui le dépasse, Maîtres de maison suggère avec force une civilisation incompréhensible en termes humains. La Gaffe monumentale de Dover Spargill, où un riche héritier se porte acquéreur de la Lune alors qu'une révolution industrielle rend obsolète l'extraction de minerai, comme Rassemblement, mettant en scène des tueurs à gages recrutés par un brigand interplanétaire, donnent un aperçu de son art de la mise en scène ainsi que de sa capacité à esquisser un monde malgré un contexte minimaliste.

Jack Vance se sent finalement moins à l'aise dans les futurs trop proches du nôtre : Le Syndrome de l'homme augmenté, court roman qui a pour thème la décolonisation et les transformations humaines par les gadgets technologiques, le montre empesé par des considérations politiques qui ne lui permettent pas de donner libre cours à son talent.

Celui-ci est particulièrement mis en évidence par la magistrale étude de Dan Simmons, Jack Vance, maître des dragons, qui dévoile les vertus poétiques de son écriture tout en donnant une magnifique leçon de science-fiction. C'est probablement l'article le plus inspiré de ce recueil, à côté des passionnants Fragments d'une Vancyclopédie biographique de Jacques Garin, qui s'intéresse aux interactions entre l'homme et l'œuvre, et de l'intéressant article de Noé Gaillard sur son œuvre policière trop souvent négligée, Du polar comme écran. Outre la bibliographie très complète de Quarante-Deux et Pierre-Paul Durastanti, on trouvera un indispensable guide de lecture résumant ses romans de science-fiction ainsi que quelques liens utiles vers les sites Internet qui lui sont consacrés ou concernant les jeux de rôles s'inspirant de son œuvre.

Avec son lot d'inédits et d'articles pertinents, ce hors-série est la plus alléchante invitation au voyage qui se puisse rêver, dans les univers de Jack Vance.

 

Claude Ecken

22.09.2009

Sur les ailes du chant

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Thomas M. Disch

Denoël "Présence du Futur", 1980

On wings of songs (1979)

 

Sur les ailes du chant est le roman le plus personnel de Thomas Disch, plus largement autobiographique et introspectif que le reste de son œuvre, où l'on retrouve le ton désabusé de ce pessimiste lucide et l'élégante ironie d'un esthète trop respectueux de l'art pour céder à la vulgarité dans un accès de désespoir.

La jeunesse de Daniel Weinreb se déroule dans l'Iowa, l'un des Etats fermiers totalitaires et puritains où la vente même d'un quotidien de l'Etat voisin est passible de prison. Daniel purgera sa peine dans l'enfer du camp de concentration où il est jeté sans cesser de rêver au vol qu'il espère pratiquer un jour. Rares sont ceux qui parviennent, par le chant, à s'extraire de leur corps et à voler. L'activité est bien sûr interdite, d'autant plus que certains ne réintègrent jamais leur corps.

Par un heureux retournement du sort, Daniel épouse Boadicée, la fille du plus riche homme de l'Iowa. Le bonheur se fracasse dès le voyage de noces quand Boa, qui a réussi à voler, ne revient pas. Exilé à New-York, alors que la récession tourmente les plus démunis, Daniel vit d'expédients dans le milieu de l'opéra et des castrats, et finit par devenir le mignon d'un maître du bel canto. Avant de trouver enfin sa voie...

Sur les ailes du chant n'évoque pas seulement de larges périodes de la vie de Disch (qui, comme Daniel, avait souhaité devenir un vertueux habitant de l'Iowa ou un artiste à New-York), il est aussi éminemment représentatif de sa vision du monde, aborde, de façon symbolique, les thèmes de l'enfermement, de la sexualité (l'apprentissage du vol, dispensé par un castrat, passe par l'acceptation de l'homosexualité), de la libération par l'Art, ou de la consolation qu'il apporte. À l'enfermement physique dans l'inhumaine prison en Iowa correspond l'enfermement du corps, dont il est difficile de s'évader par l'Art. Ce n'est pas un hasard non plus si Daniel connaît le succès enfermé dans la peau d'un Petit Lapin avant de s'apercevoir que le statut d'artiste n'est qu'une autre prison qui ne lui reconnaît aucune existence propre.

Quête initiatique narrée avec une ironie douce-amère, douloureux récit magnifié par un style élégant et cultivé, Sur les ailes du chant est un roman fort, qu'on lit avec fascination et respect devant la maestria de Disch.

 

Claude Ecken

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