04.05.2008

Isolation

medium_egan.jpgGreg Egan 

Quarantine, (1992)

Denoël "Lunes d'Encre”

 

    Époustouflant ! Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier ce roman exigeant, brillant, qui repose sur une stupéfiante application de la théorie quantique. Le livre est cependant ardu. Le lecteur peu au fait de la réduction du paquet d'ondes ou du principe de cohérence devra s'accrocher, mais sera récompensé par cette superbe histoire qui adapte le comportement des particules à une échelle macroscopique.
    Le décor d'abord : la Bulle, sphère englobant le système solaire, masque les étoiles depuis trente trois ans. Pourquoi, comment ? Nul n'en sait rien. Les nanotechnologies ont réalisé d'énormes progrès ; il est possible de respirer des logiciels configurant le cerveau pour optimiser son fonctionnement selon le contexte (accroissement de la vigilance, effacement de la fatigue, absence de sentiment permettant des prises de décisions plus rapides, etc.). Un concept assez effrayant dans la mesure où un individu peut perdre son libre arbitre. Nick, détective privé, devient ainsi un esclave de l'Ensemble, depuis qu'on lui a injecté un mod de loyauté envers cette société. Il converse aussi régulièrement avec sa femme décédée : l'implantation de Karen dans son esprit l'empêche d'éprouver la douleur liée à sa perte.
    Son enquête consistait à retrouver Laura Andrews, une attardée mentale incapable d'autonomie dont on se demande quel intérêt elle présente pour les ravisseurs. Devenu garde du corps au sein de l'Ensemble, il assiste à une expérience consistant à influencer l'orientation du spin d'ions d'argent, laquelle confirme le rôle de l'observateur dans la mécanique quantique. La réalité se dissout alors : la nature de la particule étant d'occuper plusieurs états simultanés, de s'étaler comme l'écrit si justement Egan, un observateur capable d'effectuer la réduction du paquet d'onde serait en mesure de choisir parmi les futurs possibles celui qu'il désire voir devenir réel.
    Les pièces du puzzle s'ajustent progressivement : le rapport entre Laura Andrews, l'expérience de l'Ensemble, la Bulle isolant le système solaire et de lointains extraterrestres étalés, débouche sur une redoutable application du comportement de la matière, susceptible de provoquer l'étalement de l'univers.
    L'auteur, lui, a su éviter de réduire son roman à un simple récit exploitant la volonté de puissance : s'il passe, dans la seconde partie du roman, à l'application pratique de ce contrôle sur la matière, il propose également une réflexion très poussée sur les conséquences de ces manipulations, sur la nature du réel et le rôle de l'observateur, et prolonge même les spéculations scientifiques par des réflexions métaphysiques aussi ébouriffantes que l'idée de base du récit.
    Un roman qui mérite pleinement l'appellation de science-fiction : il ne titille pas seulement l'imaginaire, mais également l'esprit. Le sense of wonder apparaît souvent quand la raison vacille devant les concepts avancés : ici, le lecteur est servi.

 

Claude Ecken

29.04.2008

Les Monades urbaines

medium_monades.jpgRobert Silverberg

The World Inside (1971) 

Livre de Poche SF n°7225 

 

 

    Fin du XXIVe siècle. 75 milliards d'habitants. Des immeubles de mille étages abritant près d'un million de personnes... Personne, pourtant, ne parle de surpopulation. Au contraire, le mot d'ordre est : « Croissez et multipliez  ! »

    Voici trente ans, alors que le spectre de la surpopulation générait de pessimistes avenirs, Silverberg prenait le contre-pied absolu en peignant une société qui semble n'avoir d'autre finalité que de prospérer aveuglément, conformément au message biblique.    

    L'organisation pratique bannit le gaspillage  : tous les déchets sont recyclés, la chaleur humaine est reconvertie en énergie. Les voyages sont désormais inutiles ; la géographie, d'ailleurs, n'existe plus. La promiscuité, inévitable, génère de nouveaux comportements bannissant les conflits. La sexualité y est, par exemple, très libre. Chacun peut pénétrer la nuit dans l'appartement de son choix pour y avoir des relations sexuelles, qu'il est de bon ton de ne pas refuser. Mais derrière ce vernis de paix sociale et de bonheur individuel on trouve des personnes en proie au doute, écrasées par une organisation totalitaire qui ne perdure que par l'élimination immédiate des déviants.

    Jason, historien en proie à d'ataviques sentiments de jalousie, comprend que l'homo urbmonadus n'est qu'une illusion ; Michael, son beau-frère épris de grands espaces, découvre le rude monde des paysans ; l'ambitieux Siegmound nourrit des doutes préjudiciables à sa carrière. Les trajectoires croisées de quelques individus de la Monade urbaine 116 démontent les rouages de cette civilisation verticale qui n'est évidemment qu'une transposition radicale de quelques excès de notre société.

 

Claude Ecken

26.04.2008

Invasions divines

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Lawrence Sutin

Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)

Denoël Présences (1995) 

 

    Invasions divines est sans conteste la bibliographie de Philip K. Dick qui fait autorité. Elle a d'ailleurs obtenu la même année le Grand Prix de l'Imaginaire. Toute la lumière est faite sur la personnalité torturée et, pour tout dire, invivable, de l'écrivain, en d'incessants allers et retours entre sa vie et son oeuvre. Si celle-ci ressortit clairement à la science-fiction, elle n'en a pas moins puisé son matériau dans la vie quotidienne, chaotique, de l'auteur.

     Dick, le superbe schizophrène, était une personnalité contradictoire en proie à des angoisses permanentes : agoraphobe mais incapable de vivre seul, redoutant le Jugement dernier autant que les manœuvres souterraines de proches ou d'inconnus, voire de services secrets, il n'en était pas moins habité d'une réelle bonté et d'une empathie pour les autres, qu'il manifestait davantage par une générosité proche de l'inconscience (et dont ses hôtes profitèrent) que par sa présence ou son dévouement (et ceci est particulièrement vrai pour les femmes qui partagèrent sa vie). Doté d'une maturité affective d'enfant de quatre ans mais fort d'une culture générale impressionnante, dopé aux amphétamines sans jamais réellement se droguer (il expérimenta un temps le LSD mais ne toucha jamais à l'héroïne), désireux de se distinguer dans la littérature générale mais ne voyant jamais publiés que ses romans de science-fiction, Dick est si complexe qu'on se demande par quel bout l'appréhender. Lawrence Sutin délivre cependant une clé : Jane, la sœur jumelle morte en bas âge, que Philip rechercha tout au long de sa vie à travers ses prétendus doubles féminins et dont il reprochera toujours la disparition à sa mère.

     Sutin n'est cependant pas un Sainte-Beuve de la littérature de science-fiction : s'il éclaire, de façon saisissante, les rapports entre la vie et l'œuvre, ce n'est pas pour montrer combien la première influence, voire expliquerait la seconde, mais pour souligner combien les deux se confondent. La vie de Dick était semblable à ses romans. Il s'agit moins de relater des faits objectifs tendant à démontrer que la réalité est contaminée par des faux-semblants (même si la CIA l'a effectivement surveillé et à intercepté du courrier à destination de la Russie, même s'il a effectivement reçu une mystérieuse lettre qu'il redoutait de recevoir), que de montrer le regard de Dick sur son quotidien, fait d'interprétations délirantes dont il n'était pas dupe, et qu'il mâtinait parfois de mauvaise foi, notamment par rapport à ses anciennes épouses. L'Exégèse, cette somme de 2000 pages tendant à expliquer les illuminations mystiques de 1974 constitue, de ce point de vue, l'interface entre la vie et l'œuvre, où Dick se remet inlassablement en question.

     C'est un travail de bénédictin qu'a effectué Lawrence Sutin : chaque période est éclairée par les témoignages des proches, la multiplicité des regards permettant d'approcher la réalité d'un écrivain de génie qui ne s'est jamais contenté d'une interprétation unique de la réalité.

     Ce livre est plus qu'un essai. Lire Invasions divines revient à lire un roman de Philip K. Dick !

 

Claude Ecken

23.04.2008

Le Voyage de Tchekhov

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Ian Watson 

Chekhov's journey (1983)

(Denoël Présence du Futur n°404) 

 

    Le voyage de Tchekhov pourrait être un simple livre didactique sur l'écrivain et la Russie du XIXe siècle, dont l'un des tours de force — et non le moindre — est d'être écrit à la manière de Tchekhov : de son style, on retrouve l'humour, la brièveté allusive, l'emploi fréquent de termes français, l'indécision des personnages, l'ambiguïté qui est à la base de leur richesse psychologique, etc. Mais l'identité Ian Watson/Anton Tchekhov ne s'arrête pas là.

    Le roman se déroule sur trois plans : Mikhaïl Petrov en est le narrateur, le fil conducteur. Devant incarner Anton Tchekhov dans un film relatant son voyage en Sibérie en 1890 pour visiter les prisonniers de Sakhaline, Mikhaïl Petrov est hypnotisé par Victor Kirilenko selon une nouvelle méthode qui lui permet de « devenir » Tchekhov. Mais son récit diverge de la réalité : l'écrivain part à la recherche de la météorite de la Toungouska, qui est tombée en 1908, quatre ans après la mort de Tchekhov. Mikhaïl relate en outre l'aventure d'une mission spatiale menée par Anton Astrov, que l'échec envoie s'écraser dans le passé, en Sibérie.

    Les délires de Mikhaïl semblent alimentés par les propos des scénaristes mettant le film au point, mais un brouillard très dense, vite qualifié de temporel, qui isole la maison campagnarde, semble rendre réel ce qui est dit : la Cerisaie devient, dans les œuvres complètes de Tchékhov, la Pommeraie, etc. Aucune explication avancée ne satisfait pleinement le lecteur (procédé typiquement tchekhovien : ne pas expliquer, mais donner des chocs à la sensibilité et à l'imagination du lecteur ou du spectateur, est un projet esthétique mais aussi une manière d'amener le lecteur à réfléchir, que Ian Watson reprend à son compte).   

    Le brouillard, c'est l'anéantissement du temps — il est impossible de se déplacer sans revenir sur ses pas, de téléphoner sinon à soi-même ou dans le passé — qui se contracte en Mikhaïl Petrov, c'est l'espace vierge, le blanchissement qui permet de récrire l'histoire, de raconter (de même, Tchekhov dans la steppe enneigée suggère : « Supposons que cette expédition dans le désert blanc fût de plein droit un roman « (p. 139.

    Réflexion sur l'Histoire, Le voyage de Tchekhov montre que celle-ci n'a de réalité qu'en fonction de son interprétation, que par ce qu'elle représente pour quelqu'un (1). Les scénaristes du film veulent faire de l'expédition tchekhovienne une métaphore de la conquête de l'espace sibérien. L'Histoire peut être manipulée, récrite, parce qu'elle est une fiction : « L'histoire est une fiction, un roman. C'est un rêve dans l'esprit de l'humanité, en perpétuel devenir... un rêve tendant vers quoi ?... vers la perfection (p. 204) ».

    Réflexion sur le comédien — Mikhaïl est bien la figure centrale du roman — l'acteur est celui qui échappe au temps et crée le réel (déjà, lors des répétitions de l'Ours, Tchekhov remarquait que chaque acteur jouait réellement son rôle : les amants s'embrassaient impunément sous les yeux du mari). Mikhaïl change l'histoire parce qu'il est Tchekhov, comme celui-ci est Anton Astrov, conquérant de l'espace céleste — ce nom est également celui d'un personnage d'une pièce de Tchekhov, Oncle Vania, dans lequel l'auteur reconnaît s'être beaucoup investi.

    Par réversibilité, Tchekhov est Mikhaïl, ainsi que le lui annonce ce dernier dans un rêve : « Je suis en train de jouer ton rôle et toi le mien ». Le comédien est si irrévocablement lié à son rôle qu'il est impossible de les distinguer l'un de l'autre, comme fiction et réalité sont indémêlables. Le véritable paradoxe n'est pas le vaisseau spatial s'écrasant successivement en 1908 et 1888, ad infinitum, mais l'assertion aux termes permutables : toute réalité est fiction. Ainsi, s'appuyant sur l'Histoire pour écrire une fiction, les scénaristes décident de raconter le récit délirant que fait Mikhaïl. Mais à partir du moment où cet imaginaire est devenu réalité, ils se rendent compte que leur scénario original, quel qu'il soit, n'est que du cinéma-vérité. Pourtant, la seule façon de démêler la fiction de la réalité reste de raconter des histoires. Ce peut être une définition du rôle social de l'écrivain : rêver le monde pour le parfaire.

    Réflexion sur la fiction romanesque, comme on l'a vu et par extension au Comédien incarnant d'autres personnes, ce qui est finalement raconté, c'est le processus d'élaboration d'une histoire. La plupart des mécanismes créatifs sont mis à jour (ceux du moins qui sont ceux de l'auteur) par l'intermédiaire de Mikhaïl construisant son récit par association d'idées, métaphores et mélanges. Comme entre les trois récits (axés autour de la triple figure Tchekhov/ Mikhaïl/Astrov) s'établissent des correspondances et des similitudes, des relations événementielles ou entre les objets que le lecteur ne peut manquer de noter, des réseaux semblables se forment dans la construction d'une fiction romanesque.

    Le point de départ de ce roman pourrait bien être La formation de l'acteur de Stanislavski (2), inconditionnel de Tchekhov, qui menait un long travail sur la conscience de l'acteur tendant à l'identifier au personnage : n'est-ce pas ce que fait l'hypnotiseur Kirilenko ?

    Œuvre dense et complexe qui suscite de nombreuses réflexions, ce roman brillant de Ian Watson correspond parfaitement à sa définition de la science-fiction : la science-fiction doit être scientifique, métaphorique, problématique, « même si elle trouve son origine dans l'homme, (elle) doit embrasser les questions les plus ultimes sur la nature du réel et la signification de l'univers, son origine et sa fin (3).

 

Claude Ecken


 
    (1) De même, les histoires religieuses n'existent que pour ceux qui ont la foi. D'où les réactions virulentes des catholiques lorsque le Christ est pris comme personnage, faisant dire à Mgr. Lustiger ayant réussi à interdire la participation financière française au film de Scorsese, La dernière tentation du Christ, où Jésus succombe aux charmes de Marie-Madeleine : « La figure du Christ n'est pas disponible pour l'imaginaire ».
    (2) Petite Bibliothèque Payot n° 45.
    (3) L'effet science-fiction, Igor et Grichka Bogdanoff, éd. Robert Laffont, p. 309.

17.04.2008

En terre étrangère

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Robert A. Heinlein
 
Stranger In A Strange Land (1961)
 
Robert Laffont, 1970 
 
 

    Élevé par des Martiens, Valentin Michaël Smith, riche héritier de pionniers de l'exploration spatiale, est un jeune homme étranger à la culture terrienne. Face aux militaires et aux politiques, un groupe (le riche et cynique avocat-écrivain-scénariste Jubal, l'infirmière Jill, le journaliste Ben) entreprend de le défendre et de l'initier à la pensée terrienne. Les trois premières parties nous montrent un humain aux pensées extraterrestres extrêmement touchant car perdu dans notre monde cruel et manipulateur.

    Dans les deux parties suivantes, écrites postérieurement à la première version, Michaël finit par voler de ses propres ailes  : à l'époque où fleurissent les sectes et se répand la publicité (occasions pour l'auteur de commentaires sarcastiques), il fonde sa propre religion. Basée sur les principes de la philosophie martienne, elle permet d'acquérir la connaissance et le contrôle de soi, la compréhension des choses, ce qui se traduit par l'obtention de pouvoirs tels que la télépathie, la disparition physique des indésirables, la lévitation des objets ou la faculté de s'enrichir facilement.

    Critique de la société capitaliste et de ses excès, visionnaire d'une société en quête de vérité qui prône une sexualité libre et partagée par tous, ce roman est devenu la bible des hippies et a obtenu le prix Hugo en 1962, après Double étoile en 56 et Étoiles, garde à vous (le controversé Starship Troopers) en 59.

    En France, la fascination pour En Terre étrangère (traduit seulement neuf ans plus tard) s'explique surtout par les qualités de conteur hors pair de Heinlein. Sinon, on est tour à tour enchanté, irrité, scandalisé par les idées généreuses, machistes, réactionnaires de l'auteur. Jubal est probablement le personnage qui exprime le mieux les positions de Heinlein, dont le cynisme masque le radicalisme de la pensée.

     Malgré tout, cet esprit libre a des accents humanistes dans ses professions de foi. La religion de l'homme de Mars ne fait que rendre à l'homme ce qui lui appartient  : en affirmant que chaque être est Dieu, il le rend responsable de son destin. Impossible, malgré les restrictions d'usage, de ne pas apprécier ce livre  : le lecteur qui aura gnoqué cela comprendra qu'il est en présence d'une réédition sinon capitale, du moins incontournable.

 

Claude Ecken

11.04.2008

Critique de la science-fiction

medium_goisf.jpgJacques Goimard

Pocket Agora n°249 (2002) 

 

    Il est difficile de croire que cette figure emblématique de la science-fiction, promoteur du genre, directeur de collection, critique, préfacier et anthologiste, publie ici son premier ouvrage, tant on a l'habitude de lire sa signature, depuis quarante ans, sur des supports aussi variés que Fiction (ses débuts), Métal Hurlant (Dionnet signe la préface), Le Monde, L'Encyclopedia Universalis, « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », L'Année de la SF, les « Livres d'Or de la SF », sans compter les contributions à des colloques, à des études et même à des fanzines.

    Malgré l'épaisseur du volume et la petitesse des caractères, il était impossible d'effectuer un tour d'horizon complet (encore moins d'être exhaustif) : certains des articles consacrés à Van Vogt ou à Asimov resteront dans les Omnibus qui leur sont consacrés. D'autres, en revanche, sont désormais accessibles à ceux qui s'étaient dispensés d'acheter une énième édition des romans de Dick ou Silverberg.

    Une première vue générale traite de la « génération science-fiction », qui est celle de Goimard et de tous les passionnés de science-fiction qui se réunirent à la librairie L'Atome. Après ce chapitre un rien autobiographique, l'auteur se penche sur la définition de la science-fiction, éternellement remise en question, les approches se diversifiant au fil des décennies. Quelques thèmes de la science-fiction sont ensuite abordés, de façon inégale : si l'anti-utopie, où dominent les figures d'Orwell et de Huxley, est dense, l'uchronie se résume à une courte chronique de l'ouvrage d'Eric Henriet. La typologie du public est plus intéressante, par ses aspects sociologiques, notamment quand est abordée la question de la violence en littérature et à l'écran : « La censure ne peut pas restaurer je ne sais quelle pureté originelle ; employée maladroitement, elle peut, au contraire, contribuer à cancériser la culture et à aggraver la schizophrénie ambiante. » Voilà qui est bien envoyé de la part de quelqu'un qui ne nie pas l'origine culturelle de la violence, se demandant cependant pourquoi elle est nettement plus présente à la sortie des boîtes de nuit qu'à celle des cinémas.

    La partie Historique reprend les préfaces dédiées aux auteurs devenus des classiques : Heinlein, Van Vogt, Asimov, Simak, Leiber, Cordwainer Smith, Herbert, Dick et Silverberg figurent dans ce panthéon. La science-fiction française est abordée par le biais de deux anciens (Boulle et Barjavel) et deux modernes (Ruellan et Jeury).

    Enfin, une troisième partie consacrée au cinéma de science-fiction, et plus particulièrement à 2001, l'odyssée de l'espace (un article de 75 pages aussi érudit que fouillé !) clôt, avant les index, cet impressionnant survol.

    Certains des articles sont marqués par le temps (c'est particulièrement vrai des plus généraux), justifiant parfois le rappel de leur date de parution, mais c'est aussi ce qui fait leur intérêt car il est ainsi possible de prendre la mesure des débats de l'époque. Plus cahotante est la lecture des présentations d'auteurs, certains étant analysés sur l'ensemble de leur œuvre, éléments biographiques à l'appui, alors que d'autres ne sont abordés qu'à travers un ou deux titres. Mais ce manque d'unité est inhérent à ce type de compilation. L'éventail est suffisamment riche pour justifier l'achat de cet ouvrage, qui satisfera aussi bien les néophytes que les érudits.

    Ce recueil n'est que le premier des quatre consacrés aux articles critiques de Goimard : suivront le fantastique, le merveilleux et la fantasy, puisque les genres sont d'ores et déjà annoncés. Si les avis de Jacques Goimard ont parfois été discutables, ils n'en sont pas moins dignes d'intérêt ; la somme même de ses travaux force le respect. Et, comme lui-même le rappelle au fil de ces pages, le débat reste ouvert.

 

Claude Ecken

29.02.2008

Escales sur l'horizon

medium_escales.jpgEscales sur l'horizon

anthologie réunie par Serge Lehman 

Fleuve Noir (1998) 

 

    Ah, quelle belle grosse anthologie de Science-Fiction française inédite ! Klein en a rêvé, Lehman l'a fait ! Il ne s'agit pas de retirer à Ayerdhal le mérite d'avoir été le premier à publier une anthologie de ce type chez un grand éditeur (Genèses chez J'ai lu), mais ce n'était pas un grand format et elle ne se voulait pas aussi éclectique ! Pour célébrer ce renouveau, Lehman rappelle, dans une longue introduction un rien didactique, l'historique de la S-F et ce qui fait sa spécificité tout en analysant les réticences que nourrissent envers le genre les non-lecteurs. La partie concernant les causes objectives du ghetto dans lequel se retrouva la Science-Fiction française est un peu plus faible, comme d'ailleurs certaines remarques qui nourriront maints débats, mais l'essentiel est dit : la Science-Fiction française existe, elle sait être aussi passionnante que l'anglo-saxonne, la preuve en étant immédiatement donnée avec seize textes dont certains sont de courts romans.

     Les thèmes des nouvelles abordent fréquemment les questions du savoir et de la mémoire, de la revendication, de la réplication (technologique) et de la disparition.

     Le savoir est au centre de la nouvelle de Sylvie Denis, « Avant Champollion », où la redécouverte de la version originale de Paul et Virginie permet de prévoir le retour de l'hiver sur une planète à la révolution extrêmement lente. Si le savoir permet de prévoir, il est aussi une arme comme le rappelle Laurent Genefort dans « Proche Horizon », où le secret de la spatiocénose avec les osmos est très convoité. La connaissance interdit en revanche : tout retour en arrière, de sorte qu'on a toujours recours, en dernier ressort, à l'homme pour résoudre les problèmes qu'amène le progrès, C'est ce qu'illustre « Hippo ! » de Thierry Di Rollo, alors que Francis Valéry, qui associe encore une fois voyage et mémoire dans « Des Signes dans le ciel », montre que la technologie ne peut tout mémoriser et que la transmission orale du savoir a encore, parfois, sa raison d'être. « Les souvenirs sont vivants » affirme la chercheuse de « Voyageurs », qui sait enfin que sa théorie concernant les extraterrestres (laquelle l'a mise au ban de sa communauté) était juste. Autour de la satisfaction et la frustration, de la rupture et de solitude aussi Jean-Jacques Girardot brode un texte tendre où le souvenir de l'être cher disparu suffit à le faire vivre encore.

     Roland Wagner, de son côté, poursuit l'exploration de son univers avec « Musique de l'énergie, un aperçu de la Terreur », cette période sans cesse évoquée dans son cycle. Ici, la mémoire s'inscrit dans l'inconscient collectif, lequel engendre la psychosphère. Encore faut-il éradiquer de cet mémoire les aspects négatifs des années cinquante pour ne garder que le meilleur, l'Esprit du rock, dont l'histoire est ici retracé au cours d'un mémorable combat onirique. La mémoire collective prend vie dans la psychosphère, mais les mémoires informatiques devenues intelligentes peuvent aussi devenir vivantes : les I.A. revendiquent le statut des sapiens dans « L'Affaire des crimes météorologiques » d'André-François Ruaud qui signe là une belle uchronie. Comme pour Les animaux dénaturés de Vercors ou Tinounours sapiens de Beam Piper, le seul recours passe par un procès. Revendication encore et technologies du virtuel et de la génétique chez Jean-Jacques N'Guyen où est menacé « L'amour au temps du silicium », quand une mère crée plusieurs versions de son fils dont elle refuse l'homosexualité. Des manipulations génétiques aboutissant à un hybride d'humain et de tyrannosaure permettent à une femme de revendiquer sa liberté dans « La Fiancée du roi » de Joëlle Wintrebert. Et c'est de la plus affable des manières que « Le Hib » des Béotins imaginé par Guillaume Thiberge réclame le droit à la tranquillité et écarte les diplomates de la Terre.

     Chez Wintrebert, la nouvelle s'ordonnait autour de la disparition, collective, des dinosaures, et de celle, individuelle, d'un homme atteint d'un cancer. Mais il est des disparitions plus douloureuses comme le sacrifice des Batiks refusant de poursuivre la guerre contre l'homme (« Scintillements » d'Ayerdhal). L'émotion est la même quand s'éteint une identité virtuelle qui avait été ressuscitée à bord d'un vaisseau spatial pour le tirer d'un mauvais pas. « Scorpion dans le cercle du temps » est en même temps un flamboyant space opera sur fond de guerre spatiale, où Jean-Louis Trudel jongle avec les espaces démesurés du cosmos et de la virtualité. La race peut ne pas s'éteindre mais muter pour s'adapter aux conditions de vie des planètes qu'elle colonise ; c'est ce que nous apprend « Le vol du bourdon » d'Yves Meinard. C'est pour lutter contre l'entropie que l'homme se livre à l'art, mais les sculptures génétiques, à base d'animats, sont elles aussi éphémères, à moins peut-être d'atteindre l'éternité en choisissant le « Dernier Embarquement pour Cythère » comme nous y convie Richard Canal. Car l'amour est éternel. Et il vaut mieux peut-être engendrer la vie que des oeuvres d'art, tels les extraterrestres exilés de Dunyach. Encore faut-il avoir des raisons de croire en l'avenir, sinon leur accouplement ne sera qu'une parodie pour laisser, comme les hommes, le souvenir de leur passage. « Nos traces dans la neige » est probablement la plus belle nouvelle du recueil, qui confirme les qualités de styliste de Dunyach. Pour clore en beauté sur le thème de la disparition, Thomas Day imagine dans un texte violent une lente fin du monde : « L'Erreur » est en effet de croire qu'elle sera apocalyptique alors qu'elle a déjà commencé : ce sont les continuelles informations morbides qui tuent à petit feu l'humanité.

     Au total, le lecteur aura voyagé loin et vite dans le temps et l'espace, grâce aux auteurs de cette anthologie. Ils prouvent qu'en matière d'exotisme, la Science-Fiction française n'a rien à envier aux autres. Ce recueil sera probablement l'anthologie phare qui éclairera la décennie à venir. (1)

 

Claude Ecken


 
    (1) Cette critique a été écrite en 1998.

27.02.2008

Marlène Dietrich et les bretelles du Père éternel

dd781968e2e5e36ab969aa05848e0380.jpg    En 1924, deux archéologues américains arpentent les déserts d'Asie Centrale à la recherche d'une cité merveilleuse. A la différence de Jansen, acharné à récupérer l'Ultime Joyau, Sobaros est plus sensible aux charmes de la belle Xiren, descendante directe d'un souverain mongol du XVIIe siècle, et qui se reproduit à l'identique génération après génération. La statue qui la représente en reine des rats est convoitée par de multiples factions mais disparaît, en même temps que l'Ultime Joyau qu'elle recelait, à présent dissimulé dans une paire de bretelles que, vingt ans plus tard, un tortionnaire nazi recherche activement dans les camps de concentration...
     Passé les deux tiers du roman, le rapport avec la science-fiction de ce passionnant récit d'aventures, d'une érudition sans faille, reste peu évident, jusqu'à ce que Pierre Stolze décide, dans la troisième partie, de nouer les fils de cette trame passablement complexe, et de les relier aux deux précédents volumes. On retrouve donc Peyr de la Fièretaillade, alias le Père Noël, époux de Marilyn Monroe, son ennemi Raspoutine alias le Père Fouettard, dans la cité romaine du désert de Désespérance, sur la planète Echo, au milieu d'enfants capables de se diriger dans les couloirs de l'espace-temps et sur qui veillent des samouraïs clonés.

     Ce dernier volet de la trilogie aurait dû s'intituler « Brigitte Bardot et les bretelles du père éternel ». Mais la crainte d'un procès et de droits à payer ont privé l'auteur de sa déclinaison d'initiales doubles suivies d'un « O » final (Marilyn Monroe, Greta Garbo, Brigitte Bardot). Le souvenir de celle-ci subsiste cependant dans la mention des initiales B.B., qui désignent ici le terme allemand utilisé pour la liquidation des juifs durant la seconde guerre mondiale.

     Qu'importe le titre ! Une fois de plus, Stolze nous bombarde d'images exotiques et de récits hétéroclites sans jamais perdre le fil de son intrigue ni faiblir dans le rythme de la narration. De cette concaténation de savoirs, il tire des effets aussi saisissants que jubilatoires. Le style et le vocabulaire sont de la même eau : les finesses d'esprit alternent avec les propos relâchés, Stolze distillant le tout avec la gourmandise d'un plaisantin acharné à surprendre sans dérouter. On appréciera de même la construction de l'ouvrage, où les événements se répètent discrètement (l'enfant tirant le protagoniste par la manche, l'attaque des rats), comme si cette structure secrète donnait à ces épisodes échevelés l'assise invisible dont ils ont besoin. A la façon des auteurs d'Astérix, Stolze mène son récit à plusieurs niveaux : linéaire pour une lecture au premier degré, il accumule des blagues de potache au second tout en distillant de savants clins d'œil à l'adresse des intellectuels. On peut donc tout aussi bien s'amuser de voir passer le commissaire Maigret dans ces pages qu'apprécier la très rimbaldienne allusion glissée dans « C'est l'aube et je tombe au bas d'un bois » sans être aucunement incommodé à la lecture.

     Un feu d'artifice aussi jouissif que brillant !

 

Claude Ecken

25.02.2008

Fugues

medium_fug.jpgLewis Shiner

Glimpses (1993)

Denoël « Lunes d'Encre » 

 

    Ray, un réparateur de matériel hi-fi, alcoolique englué dans ses problèmes familiaux (il n'a pas réglé son contentieux avec son père décédé et son couple bat de l'aile), s'aperçoit qu'il lui suffit d'imaginer ce qu'aurait pu être la version originale d'une chanson des Beatles pour entendre celle-ci via un poste et même l'enregistrer ! Son don intéresse un producteur qui lui demande de réaliser les albums mythiques, inédits ou inachevés, des grandes rock stars. L'entreprise, qui commence par Celebration of the Lizard des Doors, se poursuit avec Brian Wilson et Jimi Hendrix, suppose une connaissance parfaite du sujet, de l'époque et des conditions de création. Cette reconstitution mentale est telle que Ray se retrouve dans le passé, aux côtés de ses idoles des seventies.
    Par son sujet, Fugues est similaire au fameux Voyage de Simon Morley (et à sa suite, Le Balancier du temps), écrit à la même période. Mais là où les romans de Jack Finney se limitent à la découverte fascinante et émerveillée de temps et lieux révolus, Shiner va plus loin en mettant en relation la vie personnelle de Ray et ses plongées dans le temps. Est-ce parce qu'il est imprégné de la colère et du mépris de Jim Morrison ou de la gentillesse des Beach Boys que ses relations conjugales s'enveniment ou s'améliorent ? Ou bien parce que ces musiques renvoient aux facettes présentes en chacun de nous, la sensualité et l'égoïsme du mâle pour Morrison, la générosité infantile pour Brian Wilson, la tentative de fusion de la chair et de l'esprit pour Hendrix ?
    C'est ainsi que ces fascinants voyages, toujours plus dangereux, se doublent d'une douloureuse quête personnelle, centrée autour de la figure honnie du père, au terme de laquelle Ray connaîtra l'apaisement. On ne peut s'empêcher de songer à L'Échange : chez Brennert également, le passage dans un univers parallèle se double, pour les deux personnages, d une quête de soi.
    Ce brillant roman, qui a obtenu le World Fantasy Award, n'est pas seulement remarquable par ses solides connaissances musicales : chatoyant de mille finesses, il est servi par un style à la hauteur de son sujet. Impressionnant, magique, et nostalgique, forcément.

 

Claude Ecken

 

22.02.2008

Les Conjurés de Florence

medium_Florence.jpgPaul J. McAuley

Pasquale's Angels (1994)

Gallimard Folio SF n°194 

 

    On ne peut qu'admirer, au premier abord, la reconstitution minutieuse de cette Florence du XVIe siècle, la justesse des détails concernant les mœurs de l'époque, les intrigues des puissants, qu'ils soient hommes de cour ou d'église, les techniques de fabrication des pigments et les règles de la peinture religieuse. Minutieuse ? Allons donc ! Fantaisiste plutôt puisqu'il s'agit d'une Florence parallèle où roulent des voitures à vapeur, où l'on fume des joints et où les aztèques ont développé de fructueuses relations commerciales. En fait, Paul McAuley a trouvé le juste équilibre dans son collage d'éléments historiques et de décalages spéculatifs pour donner à cette fresque uchronique les couleurs de la crédibilité et le réalisme du détail. Reconstitution minutieuse, donc, car il faut une parfaite connaissance de la période pour la remodeler de la sorte et la restituer avec cette généreuse richesse qui transparaît également dans le style.

     On apprécie tout d'abord les personnages historiques, depuis Léonard de Vinci qui a cessé de peindre pour devenir le Grand Ingénieur, dont les inventions ont changé la face du monde, jusqu'à Machiavel qui, en disgrâce depuis la chute des Médicis, est devenu, à la Gazette de Florence, un journaliste réputé pour ses déductions dignes d'un Sherlock Holmes ou du Guillaume de Baskerville du Nom de la rose.

medium_florencedenoel.jpg     Pasquale, apprenti peintre auprès de Rosso, artiste aigri, est le véritable héros de cette enquête qui commence par un meurtre commis dans l'entourage de Raphaël d'une façon que n'aurait pas reniée un Gaston Leroux ou un Edgar Poe, et qui se poursuit par l'empoisonnement de ce dernier. Son ennemi Michel-Ange en est-il le commanditaire ? Est-ce l'oeuvre des savonarolistes qui conspirent et perpétuent l'intolérance de cet antihumaniste notoire ? Celle d'espions à la solde de l'Espagne ?

     Roman policier dans la grande tradition du genre, où les indices sont dissimulés dès les premières pages, Les conjurés de Florence est aussi le récit d'une quête, celle de Pasquale à la recherche du visage de son ange, son chef d'œuvre pictural en gestation, en même temps qu'un roman d'apprentissage, qui conduira le jeune homme vers la maturité.

     Réjouissant, astucieux, bourré de références, ce roman est une réussite à tous les points de vue capable de réconcilier les exigeants amateurs de littérature générale avec les spéculations audacieuses d'une Science-Fiction de qualité.

 

Claude Ecken

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