22/01/2012

Essais sur la science-fiction

Couve-essais.jpgJuste un mot pour rappeler l'existence de ce recueil de dix articles issus du présent blog, mis en ligne il y a quelque temps déjà sur In Libro veritas. On y parle de G.-J. Arnaud, Greg Egan, Robert Heinlein, Norman Spinrad,  Arthur C. Clarke… et même de Lucrèce et Lavoisier. Téléchargeable ici en pdf et epub.

19/09/2011

Une interview de Claude Ecken (1)

Réalisée à la fin du mois d'août 1993, la présente interview — quoique le terme de « conversation » serait sans doute plus exact — est parue dans le n°5 de La Geste, un excellent fanzine édité par Michel Tondellier, dans lequel le désormais célèbre chroniqueur de la Bibliothèque orbitale fit ses premières armes en un temps où, faute de revue, l'amateur du genre n'avait que des publications d'amateurs tirées à quelques dizaines ou quelques centaines d'exemplaires (quatre-vingts dans ce cas précis) à se mettre sous la dent. La voici reproduite dans une version très légèrement éditée, précédée de son chapeau d'époque :

 

L'action se déroulait à Orléans lors de la dernière Convention nationale de science-fiction, au milieu d'un joyeux brouhaha et au-dessus d'une vitrine abritant de beaux objets. Sur la vitrine on pouvait trouver : des casse-croûte, des bières, un dictaphone et quelques notes. Autour de la même vitrine on pouvait trouver : Claude Ecken (l'intervewé), Pascal Godbillon (un jeune auteur et un chroniqueur que vous connaissez), Philippe Boulier (un autre jeune chroniqueur que vous connaissez aussi), André F. Ruaud (un vieux fanéditeur que vous devez connaître), Roland C. Wagner (un auteur bien connu) et Michel Tondellier (un fanéditeur que vous êtes peut-être bien les seuls à connaître.

Pus qu'une interview, c'est une table ronde autour de Claude Ecken, un écrivain qu'on aime bien et qui gagnerait à être plus connu.

 

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Photo empruntée à Fantastinet

 

Roland C. Wagner — Pourquoi la science-fiction ?

Claude Ecken — Parce que je m'y sens à l'aise.

C'est dur comme question, mais c'est vrai qu'elle est intéressante. Pourquoi s'adonner à un genre plutôt qu'à un autre ? Surtout que ça fait un peu pestiféré d'être quelqu'un qui aime la science-fiction. Encore, le fantastique, ça va, c'est noble, mais la SF…

À la base ma motivation aussi bien pour la science-fiction que pour écrire de la science-fiction ça a été l'évasion. Une fuite du réel, une fuite d'un monde que je n'aimais pas. Je voulais quitter ce monde et le meilleur moyen était encore toutes ces histoires qui se passent sur d'autres planètes, ces histoires qui résentaient surtout d'autres modes de vie. Plus tard je me suis rendu compte que la science-fiction ne me permet pas de fuir le monde, mais m'oblige à le regarder en face, à travers un filtre. Je me suis alors rendu compte que je pouvais m'attaquer au réel, travailler sur ce monde que je n'aime pas, essayer de comprendre ce qui ne va pas, pour mieux l'analyser, l'étudier à travers ce filtre que représente la science-fiction.

Pourquoi la science-fiction ? Pour ça.

RCW — Mais tu avais quand même le choix entre plein de trucs pour t'évader. Tu avais aussi la drogue, la musique disco et les filles. Pourquoi la science-fiction plutôt que tout ça ?

lageste5.jpgCE — D'abord ça devait être littéraire, et…

RCW — C'était important que ce soit littéraire ?

CE — En fait j'avais des parents hyper sévères, qui ne me laissaient pas sortir, qui ne me donnaient pas d'argent de poche, qui ne voulaient rien savoir de la télé ou de la radio. Donc, pas de musique.

Quand tu ne peux rien faire, que te reste-t-il ?

Tu prends un bouquin et tu bouquines.

Petit à petit je me suis mis à lire et comme j'ai pratiquement tout le temps été pensionnaire dans des écoles de curé la lecture a été mon seul moyen d'évasion.

Quand j'étais en classe de septième ou de sixième j'étais non seulement mordu de lecture, mais je m'intitulais déjà écrivain. J'écrivais des petites histoires de mon côté. J'ai commencé dès ma deuxième année scolaire à écrire des poèmes et des bouquins d'aventures. Je lisais du Bob Morane et donc j'écrivais du Bob Morane Mon héros s'appelait Dick Paler, il se battait contre l'Ombre noire, un fameux démarquage de l'Ombre jaune. À dix ans, je m'éclatais à faire des trucs comme ça.

RCW — Ce sont ces années qui sont à l'orgine de L'Abbé X ?

CE — En partie.

Philippe Boulier — C'est autobiographique ? (rires)

eckenabbe.jpgCE — Non ! Non ! Ce n'est pas autobiographique, mais il y a quand même une part de vérité… J'ai utilisé le côté pension pour introduire la claustrophobie, mais en fait ce qui m'avait marqué ça a été un reportage sur des gamins prostitués à Manille. Des gamins dont la clientèle était essentiellement composée d'Allemands et de Français. À la même époque on pouvait lire dans les journaux une histoire à propos d'une association qui payait des colonies de vacances à ceux qui n'avaient pas les moyens d'en offrir à leurs gosses. Et les mecs qui offraient ces colos s'offraient les gamins. Peutêtre qu'ils n'avaient pas les moyens de s'offrir un voyage jusqu'à Manille… L'association s'appelait l'Action chevaleresque…

On a reparlé de cette histoire après que j'ai écrit L'Abbé X, on  a prononcé un non-lieu et l'affaire s'est d'elle-même tassée dès qu'on lui a trouvé des ramifications politiques.

L'émission des gamins de Manille m'a scandalisé, d'ailleurs elle a scandalisé pas mal de personnes, mais d'une autre manière. Beaucoup de gens se sont plaints de voir une émission pareille diffusée à 20 h 30. Ces personnes ont été scandalisées car elles ne voulaient pas voir la réalité. Mais que leur fallait-il ? Faire rentrer la caméra dans la chambre d'hôtel afin que l'on puisse voir tout ce que ça signfie un enfant qui se fait défoncer la rondelle ?

Qu'est-ce qu'il faut pour que les gens réagissent ? Leur raconter cela peut-être ?

C'est ce que j'ai essayé de faire. À travers un bouquin. À travers L'Abbé X. J'ai décidé de raconter la scène, je n'y suis même pas arriv, à un moment j'ai craqué et mon gamin perd la coscience des événements, de ce qui se passe. J'ai situé l'action en France, dans un pensionnat pour le petit côté étouffant, j'ai réchauffé quelques souvenirs d'enfance, placé quelques situations de ce type, et voilà…

RCW — Mais c'est encore plus immonde dans L'Abbé X car non seulement ce sont des enfants, mais ce sont des enfants mongoliens.

CE — Ben à l'époque j'habitais à côté d'un centre pour handicapés physiques et pour handicapés mentaux. Et quelques rumeurs couraient… Surtout que les mongoliens sont assez portés sur la chose. Certains que l'on estimait pas trop dangereux avaient droit à un jour de sortie par semaine pour se balader dans le village, faire quelques courses. Il y a eu l'histoire d'un jeune gars dans son champ qui s'est fait attaquer par cinq nanas. Le mec s'est fait violer par cinq mongoliennes qui avaient littéralement pris d'assaut son tracteur. À cela s'ajoutaient les rumeurs qui couraient à propos de mecs qui venaient profiter des mongoliennes qui n'attendaient que ça. C'est pour cette raison que j'ai utilisé des enfants mongoliens.

Michel Tondellier — Il t'arrive souvent d'emprunter des choses à la réalité por entamer tes bouquins. Tu en avais déjà parlé à Redu pour La Peste verte, ton bouquin publié dans la collection Gore.

RCW — Un gore absolument génial puisqu'il n'y a pas une seule goutte de sang.

André-François Ruaud — J'imagine que dans L'Autre Cécile il y a aussi énormément d'éléments autobiographiques, étant donné que l'action se déroule à Aix-en-Provence.

RCW — Dans Le Cri du corps également…

FnAnt1793.jpgCE — Ce n'est pas seulement dans la réalté, ce peut être simplement une pensée. De temps en temps quand quelque chose me choque, me marque, je me demande à quoi on aboutirait si l'on tirait la ligne jusqu'au bout. Le Cri du corps, c'est simpelment des gens qui somatisent et qui s'inventent des maladies, mais une fois qu'ils reconnaissent que leur maladie est psychosomatique, une fois qu'ils en ont découvert l'origine (c'est freudien), ils dévelopent une autre maladie. Et une fois qu'on a fait le tour de toutes les maladies, il ne reste plus qu'à en inventer… C'est sur cette idée-là que je suis parti. J'ai bâti cette histoire en cherchant autour de moi tous les éléments réalistes, plus ou moins autobiographiques, qui vont me permettre de bien raconter l'histoire. Aziki dans Le Cri du corps est quelqu'un qui a de gros prolèmes, à qui l'on fait payer très cher son cabinet, c'est arrivé à une amie toubib à Aix-en-Provence, qui a acheté son cabinet mais qui s'est fait rouler parce que la personne qui le lui a vendu a vendu sa cientèle à quelqu'un d'autre. Un an après la famille s'est aperçue que les meubles n'avaient pas été saisis et sont venus enlever toutes les chaises de la salle d'attente. Du jour au lendemain il n'y avait plus rien pour faire attendre les gens.

Pascal Godbillon — Ta secrétaire médicale est bien vue, on la sent réellement. Je ne sais pas si elle existe effectivement.

CE — Celle-là n'existe pas, mais bon, ce sont des histoires que tu transposes.

 

(à suivre…)

26/08/2011

Science-fictions animales

xipehuz.jpgÀ l'époque où la science-fiction réalise naïvement sur le papier les rêves de l'humanité, le bestiaire de la science-fiction est d'une exceptionnelle richesse : toutes les formes animales sont évoquées, mélangées, amalgamées, avec une prédilection manifeste pour les espèces de sauriens et d'insectes. Les auteurs puisent aussi abondamment dans les mythes, qu'ils revivifient ou justifient en peuplant les étoiles de gorgones ou de chimères. Ces animaux n'existent le plus souvent que le temps d'un récit, car ils n'ont de caractéristique que la laideur et la férocité, ce qui est insuffisant pour laisser une trace durable dans l'imaginaire. Ce manque manifeste d'imagination est aggravé par de sérieux problèmes de crédibilité auxquels on remédiera par la suite (un insecte géant ne peut vivre, une souris avoir la capacité cérébrale d'un génie...). Tout ceci montre que le seul intérêt de ces animaux est de susciter peur, dégoût et sentiment d'étrangeté.

Parmi les tentatives pour peindre des créatures entièrement nouvelles et non combinées à partir d'éléments de la faune ou de la flore terrestres, la plus réussie reste encore celle décrite en 1887 par Rosny Aîné : les Xipéhuz, d'origine minérale, sont si radicalement différents que leur intelligence est incompréhensible à l'homme. Cette race qui existait 1 000 ans avant Ninive et Babylone, fut impitoyablement éliminée par l'homme dans sa domination de la terre, et constitue donc le premier génocide littéraire.

Car la guerre fait rage entre l'homme et les animaux... A de rares exceptions près, la science-fiction des origines ne conçoit l'animal que comme un agresseur que l'on s'efforce d'éliminer impitoyablement. Les années vingt et trente ont multiplié cette faune sanguinaire, au point qu'on lui donna le nom de BEM (Bug-Eyed Monsters). Les bêtes n'étaient d'ailleurs pas si carnassières ni si redoutables, puisque l'homme, au bout du compte, se révélait plus fort qu'elles... et plus expéditif Cette sauvagerie, justifiée par la peur d'une menace animale et l'affirmation de la suprématie de l'homme sur la nature, demeure pourtant excessive : la protection est assurée par le plus primitif des moyens, l'élimination, et la sécurité bien avant l'amorce d'un péril. Il n'est qu'à voir dans le King-Kong de 1933, comment les hommes se défont des autres animaux peuplant l'île oubliée : le stégosaure abattu (un herbivore) n'est l'objet d'aucune attention de leur part, pas plus que le tyrannosaure vaincu par le gorille géant n'étonne ou n'émeut, et pourtant, ces animaux disparus méritaient bien plus d'égards que ce singe qui n'avait d'extraordinaire que la taille.

jl0392-1971.jpgIl reste peu de textes de ce type ayant survécu, sinon à titre de curiosité. La faune de l'espace de Van Vogt a résisté au temps grâce à l'originalité des monstres et des moyens scientifiques mis en oeuvre pour s'en débarrasser ; ainsi, l'Ixtl, qui se nourrit d'énergie électrique et a besoin de pondre ses oeufs dans un corps humain encore vivant (lequel Ixtl a inspiré l'Alien du film). 1945 met fin à ces réactions épidermiques : les hostilités ne sont pas engagées sans raisons sérieuses mais la méfiance demeure. En plein maccarthysme et guerre froide, ce sont des êtres invisibles ou dotés de pouvoirs de contrôle sur l'humain qui se répandent à travers la planète.

Car c'est bien de contrôle, c'est-à-dire de domination, qu'il est question. L'assurance de la supériorité de l'homme sur la nature amène ce dernier à écarter toute menace qui le détrônerait. C'est pourquoi le thème de l'animalité recoupe largement, en science-fiction, celui des envahisseurs, des mutants, des robots et de l'ordinateur, de l'Autre en général. Des titres de film comme Them, Alien, sont à cet égard éclairants. Eux, c'est tout ce qui n'est pas Je, tout ce qui se situe au-delà d'une frontière dressée par l'homme pour asseoir sa différence et, enfin de compte, sa supériorité. C'est ainsi que les extraterrestres sont classés de façon réductrice par rapport à l'homme comme inférieurs ou supérieurs (mais jamais supérieurs au point de ne pas avoir de talon d'Achille que l'homme saurait déceler et utiliser).

 

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Roi de la terre, l'homme se baptise roi de l'univers dès qu'il effectue ses premiers pas dans l'espace. Cette supériorité apparemment naturelle n'est pas transmise seulement culturellement mais aussi par la tradition religieuse judéo-chrétienne. Déjà, dans Les Xipéhuz, elle est assenée à la façon d'un acte de foi, (« La terre appartient aux hommes »), à travers un texte aux accents bibliques rappelant que cette domination est l'expression de la volonté divine.

« Le cri sonore du triomphe jaillit de ma poitrine. Étendant les bras, dans l'extase, je remerciai l'Unique

Ainsi donc ils étaient vulnérables à l'arme humaine, ces épouvantables Xipéhuz ! On pouvait espérer les détruire !

Maintenant, sans crainte, je laissai gronder ma poitrine, je laissai battre la musique d'allégresse, moi qui avais tant désespéré du futur de ma race, moi qui, sous la course des constellations, sous le cristal bleu de l'abîme, avais si souvent calculé qu'en deux siècles le vaste monde aurait senti craquer ses limites devant l'invasion xipéhuze.

Et pourtant, quand elle revint, la Nuit aimée, la Nuit pensive, une ombre tomba sur ma béatitude, le chagrin que l'homme et le Xipéhuz ne pussent coexister, que l'anéantissement de l'un dût être la farouche condition de vie de l'autre. » (1)

MarSF0411-1972.jpgOn constate chez Rosny un regret qu'on ne trouvera plus dans les textes anglo-saxons des années trente concernant l'extermination d'une race.

« Et me voici, au bord de Kzour, dans la nuit pâle. Une demi-lune de cuivre se tient sur le Couchant. Les lions rugissent aux étoiles. Le fleuve erre lentement parmi les saules ; sa voix éternelle raconte le temps qui passe, la mélancolie des choses périssables. Et j'ai enterré mon front dans mes mains, et une plainte est montée de mon cœur. Car maintenant que les Xipéhuz ont succombé, mon âme les regrette, et je demande à l'Unique quelle Fatalité a voulu que la splendeur de la Vie soit souillée par les Ténèbres du Meurtre ! » (2)

Cette peur de l'Autre est encore avivée par la découverte qu'une supériorité intellectuelle ou physique ne protège pas nécessairement des êtres inférieurs. Ceux-ci peuvent avoir des dispositions que l'homme ne saurait contrer à temps, comme l'invisibilité alliée à une extraordinaire fécondité dans "La merveilleuse aventure du bébé Hurkle" de Théodore Sturgeon, ou de dangereuses facultés de métamorphose : l'omnimal qui est le "Sujet d'étude" de F. L. Wallace lutte contre les envahisseurs en créant des espèces adaptées à chaque problème. Devenu souris, l'homme lui oppose des chats jusqu'à ce que l'omnimal devienne rat, contré par des chiens auquel l'omnimal réagit en devenant tigre. Jusqu'où ira cette faculté d'adaptation ? « Vous ne voyez toujours pas ? C'est une progression. Après le tigre, c'est ça. Si cette évolution échoue, si nous l'abattons, quelle sera la création suivante ? Je crois que nous pouvons nous mesurer à cette créature-ci. C'est ce qui vient après que je ne veux pas voir ».

La créature les entendit. Elle releva la tête et regarda autour d'elle. Elle recula lentement et battit en retraite vers le bois le plus proche.

neosff046.jpgLe biologiste se redressa et appela doucement. La créature trotta vers les arbres et disparut sous leur ombre.

Les deux hommes reposèrent leur arme. Ils s'approchèrent ensemble du bois, les mains tendues en évidence pour montrer qu'ils n'avaient pas d'armes.

Il vint à leur rencontre. Nu, car il ne connaissait pas encore le vêtement. Et il n'avait pas d'armes. Il cueillit une grosse fleur blanche sur un arbre et la tendit sans un mot en signe de paix.

« Je me demande comment il est fait, dit Marin. Il paraît adulte, mais peut-il l'être vraiment ? Qu'est-ce qu'il a dans le corps ?

Moi, c'est ce qu'il a dans la tête qui m'inquiète, » soupira Hafner.

Cela ressemblait beaucoup à un homme. » (3)

Au terme de cette escalade, l'homme connaît et redoute l'étape suivante, l'espèce qui lui est supérieure. Mais il est clair qu'il a déjà peur d'être confronté à lui-même.

L'homme redoute d'autant plus certaines espèces animales qu'il envie leurs pouvoirs. Développant la même idée dans Les Portes de l'Eden, Brian Stableford sur Naxos imagine des batraciens dont la fonction est d'assimiler pour mieux résister. Tout tourne autour de la question de l'adaptation au milieu : s'adapter n'est pas évoluer. L'homme est capable de plier la nature à sa condition. Ici, le batracien s'adapte : il devient humain pour le noyauter de l'intérieur. Amer constat d'un membre de l'équipe sur Naxos : « vous voyez capitaine, en un sens vous avez — ou plutôt nous avons — déjà colonisé, de la seule façon qui est ou qui sera jamais possible. »

Galbis098.jpgQuelle est la forme de vie la plus adaptée à la survie, celle qui transforme le milieu à sa convenance ou celle qui se plie à ses exigences ? A priori, celle qui s'adapte n'est pas susceptible d'évolution, seulement de survie, puisqu'elle se plie aux lois du milieu. Mais cela dépend de la nature du modèle copié.

Un protagoniste rêve déjà d'éduquer les enfants de ces batraciens mutants « selon nos valeurs », pour profiter de ce don. Mais on l'en dissuade, même si la race ne manifeste aucune visée expansionniste et que ces nouveaux humains de Naxos ne représentent donc pas un danger pour l'humanité. Car ce trait, l'expansionnisme, semble être partie intégrante de l'évolution, puisque la curiosité et l'esprit conquérants sont des caractéristiques humaines. Les humains se savent déjà dépassés par ceux qui se sont si bien, trop bien, adaptés aux colonisateurs.

« Les êtres métamorphosables sont peut-être plus intelligents que nous ou bien on pourrait dire qu'ils se sont beaucoup mieux adaptés à leur environnement. Ce qui ne signifie pas qu'ils deviendront nos rivaux. On pourrait soutenir que puisqu'ils se sont bien mieux adaptés à leur environnement immédiat, ils n'ont aucun motif de le quitter. De notre point de vue, peut-être ne vivent-ils pas dans un paradis, mais de leur propre point de vue la vie est agréable.

— Des voyageurs spatiaux de passage en auraient dit autant de tes lointains ancêtres, rétorqua-t-il. Et, en tout cas, le peu d'innocence que les hommes de Naxos ont pu avoir est maintenant perdu. Il existe un serpent dans leur paradis et, pour pactiser avec lui, ils doivent faire des progrès — notre genre de progrès. Nous avons vu le futur, Lee, et il n'appartient pas à des êtres comme nous. Nous ne sommes que transitoires dans l'univers, les produits d'un processus évolutif caduc. Si les hommes de Naxos ne recueillent pas la succession que nous espérions être nôtre, ce seront dés créatures qui leur ressembleront, plus qu'à nous. Nous nous aveuglerions si nous n'admettions pas la signification de ce que nous venons d'apprendre sur la vie au cours de ces derniers jours.

— Ça n'affectera pas nos existences, l'assurai-je. Nous pouvons encore nous bercer d'illusions durant le temps que nous avons à passer ici-bas — tout autant que les capitaines de l'Ariane

Certes, acquiesça Zénon. Mais l'essentiel est que nous sachions que ce sont des illusions et n'ignorions pas que nous sommes de simples pions dans une partie dont l'issue nous échappe.

Nous l'avons toujours su, déclarai-je. Non ? » (4)

La suprématie humaine est donc illusion, ce qui est difficile à avaler. On remarquera également dans ces récits qu'ils reconnaissent implicitement les travers de l'homme, son animalité : quand leurs attributs passent à l'espèce animale, ce n'est pas l'euphorie mais l'angoisse qui prévaut.

 

Claude Ecken


Première parution sous le titre « De l'animalité à l'humanité : les animaux dans la SF » dans Alliage n°7 (ANAIS 1991). Version remaniée en 1999 parue dans L'Autre n°1. Congress report : Convention de Lodève, 1999.

20/08/2011

Tel père tel clone

 

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L'excellent podcast Utopod s'est interrompu; mais le site reste en ligne avec pas moins de quarante-cinq nouvelles lues à voix haute. Voici la page du texte de Claude Ecken, mais les autres sont très bien aussi.

 

La photo vient d'ici.

 

 

08/08/2011

Deux ou trois détails à propos de Sturgeon (2)

ldp7033.jpgOn le voit, ce qui intéresse Sturgeon, c'est l'être humain, avec ses problèmes et ses défauts, ses peines, sa souffrance. En humaniste, il cherche, à travers ses textes, à éduquer, explique sans relâche ce qui lui semble important et nécessaire pour faciliter la communication humaine. Il se montre d'ailleurs très prudent quand il écrit, parce que « les petites choses qu'on lance comme ça peuvent changer la vie des gens et c'est peut-être l'une des raisons pour lesquelles j'écris si peu. »

C'est peut-être cet exercice mental consistant à se demander comment le lecteur interprétera son récit qui permet à Sturgeon d'adopter les différents points de vue des interlocuteurs qu'il met en scène. C'en est même devenu un tic d'écriture qui alourdit parfois le texte ou le rend confus. Mais c'est aussi une technique narrative qui a donné naissance à d'excellentes nouvelles comme L'homme qui a perdu la mer.

Ce qui frappe dans l'écriture de Sturgeon, c'est l'abondance des détails, le temps qu'il prend pour décrire avec minutie des actions qu'une seule phrase suffirait à exprimer. Dans L'autre Célia, Slim s'introduit dans sa chambre et fouille un sac : « C'était un sac noir, ni neuf ni coûteux, de cette couleur indéfinissable qu'acquiert avec le temps une basane non entretenue. Il était pourvu d'une fermeture à glissière et la serrure n'en était pas fermée. Slim l'ouvrit. Il découvrit à l'intérieur une boîte de carton toute neuve contenant mille feuilles de papier blanc, bon marché, pour machine à écrire. un ruban d'un bleu brillant l'entourait qui portait un diamant blanc avec la légende : Nonpareil, l'ami de l'écrivain — 15 % de fibre de coton — Marque déposée. » Pour remettre les affaires en place, l'auteur aurait pu se contenter d'une ellipse mais il répète, dans l'ordre inverse, chaque action exécutée par son personnage : « Slim (...) remit le papier dans la boîte et la boîte dans le sac qu'il replaça à l'endroit exact où il l'avait découvert. » Plus loin dans le texte, l'opération est répétée et décrite avec la même minutie que précédemment. On objectera que ce luxe de détails contribue à illustrer la minutie du personnage. Mais ce tic apparaît dans d'autres récits.
castant22.jpgDans Parcelle brillante par exemple, un homme soigne une jeune fille blessée qu'il a recueillie. Tous les soins qu'il prodigue sont décrits d'une façon redondante, avec un luxe de détails qui étonne. Le même souci d'exhaustivité est adopté pour retracer la vie de Wheeler dans Le scalpel d'Occam comme si à chaque fois Sturgeon craignait de ne pas se montrer suffisamment explicite.
Pour Sturgeon, il s'agit là d'un effet de réalisme, qui permet l'identification du lecteur au personnage. « Je pense que le secret d'un écrivain qui réussit, qui réussit à avoir un large public, c'est la faculté d'écrire une histoire comme s'il s'agissait d'une lettre, et d'une lettre adressée à une personne précise. » confie-t-il à Patrick Duvic (1) avant de livrer ses techniques d'écriture, dont celle-ci : « Quand je décris un lieu, j'écris comme si j'y étais. Je veux dire que, quand deux personnages sont en train de parler dans une chambre, je connais la chambre. Je ne le dis pas toujours, mais je sais quels tableaux il y a au mur. (...) On a conscience de toutes ces choses, sans avoir à en parler, et même sans les mentionner, le lecteur sent une présence, une épaisseur, à cause de ça. Alors, quand j'écris, c'est à cette personne qui est une personne à trois dimensions, et je suis près d'elle quand je lui parle... »
Technique d'écriture, mais dans un souci de présence, de contact avec le lecteur, de lien à établir. A preuve, ce luxe de détails ne concerne que les passages traitant de l'homme. Tant de précision demanderait sinon de solides connaissances scientifiques s'il devait situer ses récits dans les futurs éloignés ou sur des mondes hypothétiques à la technologie avancée, ce qui est rarement le cas chez Sturgeon. L'époque choisie est souvent contemporaine à la nôtre, les extra-terrestres débarquent plus volontiers sur la terre que l'homme ne va les chercher dans les étoiles. Quand il s'agit de planter un décor de science-fiction, la plume de Sturgeon se fait soudainement elliptique. Curbstone, « c'est l'autre satellite lent de la Terre qui se traîne au-delà de la Lune. Il fut construit il y a 7800 ans pour les importants transferts interplanétaires, bien qu'il n'en reste plus guère aujourd'hui, naturellement. Il est si facile aujourd'hui de synthétiser n'importe quoi qu'il n'y a plus de demande pour des importations. Nous fabriquons ce dont nous avons besoin à partir d'énergie, et ce n'est pas ce qui manque dans le coin ». Voici en quelques lignes brossée la civilisation de Les Étoiles sont vraiment le styx, de façon très concise, alors que la page suivante consacre un grand paragraphe à la franchise.
castant29.jpg« Le vaisseau cellulaire, tous écrans en batterie, piqua vers l'anse et ne projeta aucune ombre sur l'eau éclairée par la lune, aucune éclaboussure sur la surface qu'il brisait. Ils la firent sortir et elle nagea sans difficulté ; le vaisseau redressa le nez et repartit sans bruit. » Ainsi débute L'éveil de Drusilla Strange, et il n'est plus jamais fait mention du vaisseau spatial dans le récit mais seulement de l'adaptation de Drusilla à cette planète. Ceci montre que la profusion des détails ne se manifeste chez Sturgeon que lorsque le récit est ramené à une dimension humaine. La SF est chez lui prétexte qui permet d'imaginer des situations propres à révéler des émotions humaines. Rien de plus qu'un matériau identique à celui des fables, où l'on voit des animaux parler et vivre comme des humains.
Dorémieux a dit de lui, dans sa préface aux Songes superbes..., qu'il « prenait [la SF] non comme un moteur de rêves à usage externe, mais comme véhicule pour conjurer ses doutes et exorciser ses angoisses. »
Fréquemment, d'ailleurs, les débuts de nouvelles ne plantent pas le décor, considéré comme secondaire, mais le principal trait de caractère du protagoniste central. « Merrihew était un dépanneur. Il n'y avait jamais eu personne comme lui, aussi n'y avait-il aucun qualificatif pour ce qu'il faisait. » (Nécessaire et suffisant). « Slim n'est pas profondément malhonnête (...) il est simplement curieux. » (L'autre Célia). Jamais il n'avait eu une femme près de lui. « (Parcelle brillante). » Je pérorais donc comme à l'ordinaire, trouvant des justifications hautement valables à l'opinion que j'avais de moi. « (Un Égocentriste absolu), etc.
Si Sturgeon épie ensuite son personnage dans ses moindres gestes, c'est pour donner confirmation du trait de caractère. Les détails qu'il livre ensuite ne font que témoigner. Il y a là un aspect didactique propre à ceux qui se sentent investis d'une mission éducative. Sturgeon annonce puis démontre. Très conscient de la nécessité d'enseigner, il estime aussi que la science-fiction est un formidable pédagogique, allant jusqu'à parler de « connaissance-fiction ».
MasqSF058.jpgMais ce luxe de détails montre dans le même temps que la connaissance de l'autre, que Sturgeon souhaite pour nous enseigner la tolérance, passe par l'observation. C'est en béhavioriste accompli qu'il écrit, analysant un personnage d'après son comportement ou d'après les objets qui composent son environnement. Ce n'est pas par hasard si l'un de ses héros, Merrihew, « dépanne » les gens en relevant des détails auxquels personne n'avait prêté attention : les nuances de la parole (Agnès, accès et accent), les objets trouvés dans un appartement (Nécessaire et suffisant).
Ce regard aiguisé transforme tout. il y aurait quelque lassitude à lire Sturgeon si ses nouvelles se truffent de détails dans un seul but démonstratif. Mais si l'on trouve au commencement une personnalité bien définie, le détail dévoile in fine une vérité cachée. Celle-ci agit à la façon d'un boomerang : soit elle opère une transformation sur la personne, comme Drusilla qui apprend à aimer Chan et son monde, soit elle éclaire la personnalité d'un autre personnage. Chris, apprenant que son interlocutrice vient d'un autre monde, découvre dans le même temps qu'il est un homme spatial, qui réunit les caractéristiques propres aux voyages dans les étoiles (Le Claustrophile). De même, l'homme qui a appris à lire les tombes pour découvrir la véritable personnalité de sa femme en apprend davantage sur lui-même. L'effet boomerang est ici particulièrement saisissant : lorsqu'il fait graver sur la stèle le message qu'il adresse à sa femme, son professeur éclate de rire : « ''C'est vous, qui lui dites ça à elle ? '' (...) Alors, je l'ai relue — pas la tombe : elle, je ne la lirais jamais — non, l'épitaphe. J'ai lu ce que me disait ma femme, ce matin-là, ce qu'elle me disait pour la première fois : Repose en paix. (...) Et je suis rentré dormir chez moi — dormir de mon premier sommeil véritable depuis le jour où elle m'avait quitté. » (Celui Qui Lisait Les Tombes)
Entre les deux êtres qui bornent un récit de Sturgeon se tisse, détail après détail, la trame de leurs relations. La connaissance de l'autre est un enrichissement de soi car elle permet avant tout de mieux se connaître. L'abondance des détails, la nécessité de comprendre ne fait que souligner la préoccupation constante de Sturgeon : l'intolérance est le fruit de l'ignorance, la solitude et la souffrance viennent de la difficulté à communiquer avec autrui.
RF008.JPGL'autre est réellement au centre des thèmes de Sturgeon. Il est dommage que ce splendide auteur soit peu ou prou négligé aujourd'hui. Hormis ses deux romans depuis longtemps best-sellers (Cristal qui songe vient d'être réédité chez Librio), ses nouvelles ne sont presque plus disponibles. Il faut saluer l'initiative du Cabinet noir des Belles Lettres, qui a repris à son catalogue deux recueils, La sorcière du marais et L'Homme qui a perdu la mer, et regretter que les autres, qui contiennent pourtant des textes superbes, ne se trouvent plus sur les étagères des librairies. A quand l'intégrale des nouvelles de Sturgeon ?

 

Claude Ecken

07/08/2011

Deux ou trois détails à propos de Sturgeon (1)

galaxie2-103-1972.jpgQui, mieux que Sturgeon, est susceptible d'illustrer le thème de l'Autre ? L'auteur de Cristal qui songe et des Plus qu'humains a construit son œuvre autour de ce thème, de ce qui rapproche et différencie les humains ainsi que les espèces entre elles.

À ses débuts, en 1939, Theodore Sturgeon ne se distingue pas du peloton des auteurs de SF qui composaient les sommaires de Astounding et Unknown. Il écrit surtout des textes humoristiques, des fantaisies où l'élément de SF ou de fantastique est prétexte à une cascade de situations cocasses. Il travaille à l'école de John Campbell, véritable découvreur de talents, qui lança tous les auteurs de l'âge d'or de la SF.

Killdozer, paru en 1944, marque un tournant dans sa carrière. Avec ce récit de bulldozer dévastateur, Sturgeon cesse d'amuser. Il commence à se préoccuper de la nature humaine. Dans ses nouvelles, il met en scène des personnages en proie à la solitude, à cause de leur différence. Ces deux thèmes, le droit à la différence et la souffrance de l'individu isolé, Théodore Sturgeon les développera tout au long de sa carrière. Quelques textes de cette période sont de petits chefs-d'oeuvre : Abréaction, Les Mains de Bianca, Celui qui lisait les tombes.

En 1950, c'est la révélation : Cristal qui songe hisse définitivement Sturgeon au rang des grands écrivains. A travers ce roman souvent autobiographique, l'auteur peint des êtres différents, enfermés dans leur solitude. Ce n'est pas seulement Horty, le gamin qui vit en symbiose avec des cristaux, mais aussi tous les personnages d'un cirque qui vivent en exposant leurs particularités au public. Sturgeon minimise bien vite ces différences. Nous sommes tous logés à la même enseigne, d'une manière ou d'une autre. C'est ce qu'on explique à Zéna : « Cela te faisait de la peine d'être différente de... des autres n'est-ce pas Zéna ? Je me demande si tu t'es jamais rendu compte à quel point tout le monde est pareil à cet égard. Tu sais, les phénomènes, les nains, ont des richesses que pourraient leur envier... Maintenant j'ai compris pourquoi tu voulais tant être grande. C'est parce que tu faisais semblant d'être humaine et que ton chagrin d'être une naine te semblait comme une preuve de cette humanité que tu convoitais. »

RF045.JPGInhumains sont également les enfants de Plus qu'humains, chef-d'oeuvre de Théodore Sturgeon, paru en 1953, une année particulièrement féconde pour lui. Des enfants rejetés par leurs parents à cause de leurs pouvoirs étranges se réunissent pour combattre leur solitude. Janie pratique la télékinésie, les jumelles noires, Beany et Bonnie la téléportation, Bébé, l'enfant mongolien est un génie exceptionnel. Un idiot télépathe au nom transparent de Tousseul se joint au groupe. A eux cinq, ils forment un groupe homogène, une entité bien supérieure à un humain normal. C'est le principe de la Gestalt-théorle que Sturgeon a illustré ici, démontrant qu'une unité est supérieure à la somme de ses composants grâce au jeu des interrelations. il y a aussi Alice Kew, élevée par un père tyrannique qui l'a traumatisée avec ses principes de morale. C'est une autre solitude que celle imposée par des tabous, des règles éthiques qui empêchent l'individu de s'exprimer, solitude plus cruelle encore, car de nature uniquement psychique. Pathétique personnage que Mlle Kew, vivant recluse, incapable de se mélanger à la foule. Elle accueillera les enfants dans sa maison, leur offrant leur refuge, le foyer dont ils sont besoin.

Sturgeon a probablement fait le tour de toutes les différences qui isolent les individus, de tous les Autres possibles : l'extraterrestre (L'Autre Célia, L'éveil de Drusilla Strange, Tiny et le monstre), le mutant, la personne disposant de pouvoirs (Les Plus Qu'humains, Compagnon de cellule, Un Don spécial, la fille qui savait), l'idiot, le demeuré (Les Plus Qu'humains, Parcelle brillante), le malade (Sculpture lente), enfin les attitudes, les caractères qui provoquent le rejet chez l'autre, l'égoïsme, la moquerie, l'autoritarisme, la cupidité, la vanité, l'intolérance...

Généralement, chez les autres auteurs de science-fiction, le thème de l'extraterrestre nous présente un Autre surprenant, effrayant, ou encore incompréhensible. Les différences par rapport à l'humain sont parties intégrantes du récit et ce sont souvent elles qui sont censées provoquer la surprise ou la curiosité du lecteur. Chez Sturgeon, hormis La Merveilleuse Aventure du bébé Hurkle plus quelques textes mineurs, ce n'est pas ce type de différence qui importe. Ses extraterrestres sont plutôt bienveillants, manifestent des sentiments humains au point qu'ils se révèlent souvent plus humains que l'homme. Les inséparables de Dirbanu sont humanoïdes mais s'ils ont choisi la Terre comme asile, c'est parce que leur civilisation est encore plus intolérante que la nôtre en matière d'homosexualité (Monde interdit). Drusilla Strange qui se croit laide est plus belle que n'importe quelle femme. Ce n'est la curieuse nature extraterrestre de Célia qui est le centre du récit (elle change littéralement de peau, transférant le contenu de l'une à l'autre, reliée à la première par le sommet du crâne), c'est la curiosité maladive de son voisin. Le fantomatique extraterrestre de Paradis perdu est en fait un humain issu d'un rameau qui a divergé. Dans Le Claustrophile, ce sont les humains qui sont d'anciens extraterrestres. Le monstre de Tiny se révèle avoir des sentiments humais. Avec Sturgeon, les pistes sont toujours brouillées.

Sur le même principe, on constate que les faibles, les déshérités, les idiots deviennent finalement les héros de l'histoire, voire les sauveurs du monde. Ils cessent, aux yeux des autres, d'apparaître comme des incapables ou des inutiles.

Siles textes de Sturgeon font le tour des divers type de solitude, ils proposent également des remèdes. Un lecteur lui a fait un jour remarquer que toutes ses histoires mettaient en scène un malade et la façon de le guérir. Les nouvelles de Sturgeon peuvent être considérées comme un catalogue de remèdes pour l'âme.

pp5013.jpgAccepter l'autre dans sa différence, le rassurer quant à son sentiment d'exclusion est le premier précepte. Le second tient à la connaissance : accepter l'autre dans sa différence, c'est d'abord le connaître, le comprendre. Sturgeon part souvent en guerre contre les jugements péremptoires. L'éveil de Drusilla Strange traite justement de ces a priori. Drusilla est condamnée par la société intransigeante où elle a grandi à finir ses jours sur une planète laide et grotesque, la Terre. Elle trouve les humains répugnants jusqu'à ce que Luella, une autre condamnée, lui fasse la leçon : le monde d'où elle vient n'est pas idéal de perfection, il serait même l'inverse (« Quand on est là, on se met à drôlement détailler toutes les images. Et vous savez, on s'aperçoit qu'elles sont pleines de rayures et de défauts. »). Être plus évolué ne permet pas de mépriser les autres (« '' Snob '', dit Luellen en s'étirant avec grâce. '' Vous vous croyez supérieure à tout le monde. A lui (...) A moi (...) A tout le monde.'' »). Drusilla doit donc apprendre l'humilité qui aide à tendre vers la perfection, et la tolérance envers les autres : « La Terre est jeune et mal dégrossie, mais elle est forte et belle. Traiteriez-vous un enfant de demeuré parce qu'il ne sait pas parler ou de méchant parce qu'il n'a pas appris à raisonner ? Nous n'avons rien d'autre à apporter à la Terre que notre décadence. Aussi nous préférons l'aider dans ce qu'elle a de meilleur. » Ce renversement de perspective est pour Drusilla l'occasion de voir le monde sous un jour nettement plus sympathique.

Tout au long de ses textes, Sturgeon dispense ce message de tolérance qui passe par la connaissance de l'Autre. Cette connaissance doit être la plus totale possible. Drusilla n'avait qu'une vision fragmentaire de son monde et de la Terre, qui explique son attitude. La quête de la vérité est chez Sturgeon une nécessité. Il insiste souvent sur le renversement de perspective que produit une information exhaustive par rapport à une information partielle. Le même exemple est repris dans plusieurs nouvelles, celui d'un jeune homme se précipitant sur une femme dans la rue, la jetant à terre et la rouant de coups. C'est un acte apparemment condamnable mais en réalité très louable car la robe de la femme s'était enflammée : le jeune homme l'a couchée pour éteindre les flammes. Dans les deux cas, « chaque détail de sa conduite était vrai. La seule différence, c'est la dose de vérité dont est chargé le récit », conclut-il dans Celui qui lisait les tombes.

chutelibre11-1976.jpgL'effort de compréhension met en évidence le problème de la communication, autre préoccupation sturgeonnienne qui tisse la trame des récits. La science-fiction n'est chez lui qu'un prétexte pour mettre en scène des personnages empêtrés dans des problèmes. Théodore Sturgeon demande que l'on se montre compréhensif et tolérant envers tous ceux dont les différences, les particularités inspirent mépris ou méfiance. « Dans son microcosme, chacun avait le droit de mener l'existence qui lui plaisait et d'en tirer tout le parti imaginable », écrit-il dans L'autre Célia. Ceci ne concerne pas seulement les gens diminués physiquement ou au comportement bizarre, mais également ceux dont les moeurs s'écartent de la norme.

Sturgeon part ainsi en guerre contre tous les préjugés, se demandant à chaque fois pourquoi les choses ne sont pas différentes. Il s'attaque aux opinions sectaires, principalement aux tabous sexuels. Les sujets de ses nouvelles seront l'inceste, l'homosexualité, l'adultère et l'amour libre. Une fille qui en a (1957), Si Tous Les Hommes étalent frères, me permettrais-tu d'épouser ta soeur ? (1967), Vénus plus X (1980), Nécessaire et suffisant (1971), sont autant de textes où Sturgeon parle de la sexualité, en essayant toujours de se placer du point de vue des autres.

 

Claude Ecken

21/07/2011

La plaie

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Nathalie Henneberg

L'Atalante, 1999

(Hachette, 1964)

 

Roman épique, grandiose par sa démesure, éblouissant par son style, les qualificatifs ne manquent pas à propos du chef-d'œuvre de Nathalie Henneberg qui, curieusement, ne connut qu'une seule réédition depuis sa sortie, en 1964.

Le récit s'ouvre au moment de la condamnation à mort d'Airth Reg, alors qu'il s'apprêtait à sauver l'univers. Au xxxe siècle, le mal absolu est enfin identifié. Il s'agit d'un virus, qui a contaminé la Terre à différentes périodes de son histoire et dont l'origine ne serait même pas extraterrestre mais extratemporelle, voire issue d'un autre espace-temps. On l'appelle la Plaie ou la Ténèbre. Identifié, il n'a cependant pas de visage. Ses agents propagateurs, les Nocturnes, ne sont jamais clairement décrits même si les protagonistes qui s'opposent à eux les voient. La Terre attaquée risque de succomber  ; les seuls opposants crédibles à la Plaie sont les mutants, plus particulièrement ceux capables d'affecter le temps, car c'est sur ce plan-là qu'il importe de chasser le virus.

medium_plaie1.JPG Airth est probablement le plus puissant des mutants, mais il l'ignore encore. Deux jeunes filles, dont on suit la trajectoire dans la première partie du roman, se joindront à sa croisade  ; Villys et Thalestra, aux caractères bien tranchés, mutantes unies pour la bonne cause, se jalousent cependant pour l'amour d'Airth. D'autres protagonistes hauts en couleurs parsèment le récit, Lès Carroll, intrépide astronaute, le savant Orozov, l'ambigu Ralp Valeran qui complote pour le pouvoir... La quête est jalonnée de quelques beaux épisodes, comme la Fosse aux Cygnes où le temps et l'espace sont à ce point distordus que des images du passé apparaissent comme des fantômes.

medium_plaie2.jpg On est parfois frappé par la modernité de certaines idées  : Henneberg joue avec les univers parallèles et évoque sans les nommer ou en usant du vocabulaire disponible à l'époque ce qui ressortit aux manipulations génétiques et à l'informatique. Mais il faut remarquer qu'elle manipule ainsi un matériau poétique plutôt que des concepts scientifiques. Si le livre a vieilli sur quelques points mineurs, sa charge émotive est intacte  ; la splendide écriture, haute en couleurs, au lyrisme parfois excessif, finit par faire mouche.

Quête d'absolu, réflexions philosophiques sur la nature du mal, considérations sociales au hasard des escales sur des mondes étranges, l'imposant roman de Nathalie Henneberg est avant tout à lire pour son formidable pouvoir d'évocation, pour les images qu'il déploie dans l'esprit des lecteurs. On a souvent dit de ses romans qu'il s'agissait de space-operas flamboyants. Trente-cinq ans plus tard, ce flamboiement est intact.

 

Claude Ecken

08/07/2011

Isolation

medium_egan.jpgGreg Egan 

Quarantine, (1992)

Denoël "Lunes d'Encre”

 

    Époustouflant ! Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier ce roman exigeant, brillant, qui repose sur une stupéfiante application de la théorie quantique. Le livre est cependant ardu. Le lecteur peu au fait de la réduction du paquet d'ondes ou du principe de cohérence devra s'accrocher, mais sera récompensé par cette superbe histoire qui adapte le comportement des particules à une échelle macroscopique.
    Le décor d'abord : la Bulle, sphère englobant le système solaire, masque les étoiles depuis trente trois ans. Pourquoi, comment ? Nul n'en sait rien. Les nanotechnologies ont réalisé d'énormes progrès ; il est possible de respirer des logiciels configurant le cerveau pour optimiser son fonctionnement selon le contexte (accroissement de la vigilance, effacement de la fatigue, absence de sentiment permettant des prises de décisions plus rapides, etc.). Un concept assez effrayant dans la mesure où un individu peut perdre son libre arbitre. Nick, détective privé, devient ainsi un esclave de l'Ensemble, depuis qu'on lui a injecté un mod de loyauté envers cette société. Il converse aussi régulièrement avec sa femme décédée : l'implantation de Karen dans son esprit l'empêche d'éprouver la douleur liée à sa perte.
    Son enquête consistait à retrouver Laura Andrews, une attardée mentale incapable d'autonomie dont on se demande quel intérêt elle présente pour les ravisseurs. Devenu garde du corps au sein de l'Ensemble, il assiste à une expérience consistant à influencer l'orientation du spin d'ions d'argent, laquelle confirme le rôle de l'observateur dans la mécanique quantique. La réalité se dissout alors : la nature de la particule étant d'occuper plusieurs états simultanés, de s'étaler comme l'écrit si justement Egan, un observateur capable d'effectuer la réduction du paquet d'onde serait en mesure de choisir parmi les futurs possibles celui qu'il désire voir devenir réel.
    Les pièces du puzzle s'ajustent progressivement : le rapport entre Laura Andrews, l'expérience de l'Ensemble, la Bulle isolant le système solaire et de lointains extraterrestres étalés, débouche sur une redoutable application du comportement de la matière, susceptible de provoquer l'étalement de l'univers.
    L'auteur, lui, a su éviter de réduire son roman à un simple récit exploitant la volonté de puissance : s'il passe, dans la seconde partie du roman, à l'application pratique de ce contrôle sur la matière, il propose également une réflexion très poussée sur les conséquences de ces manipulations, sur la nature du réel et le rôle de l'observateur, et prolonge même les spéculations scientifiques par des réflexions métaphysiques aussi ébouriffantes que l'idée de base du récit.
    Un roman qui mérite pleinement l'appellation de science-fiction : il ne titille pas seulement l'imaginaire, mais également l'esprit. Le sense of wonderapparaît souvent quand la raison vacille devant les concepts avancés : ici, le lecteur est servi.

 

Claude Ecken

458626306.jpgPour quelle mystérieuse raison l'Humanité a-t-elle été subitement coupée du reste de l'Univers le 15 novembre 2034 ? La réponse se trouve bien évidemment dans la physique quantique, comme on pourrait s'y attendre chez Greg Egan, qui soulève une fois de plus un problème aux dimensions métaphysiques pour lui donner une solution relevant de la logique matérialiste qui lui est chère — et que l'on a pu voir portée à son paroxysme dans L'Énigme de l'Univers (Laffont). Sur une idée de base voisine de celle de L'Assassin infini (in Étoiles Vives n°7), mais aussi de La Fin du Big Bang de Claude Ecken (Escales 2001, Fleuve Noir), l'énigmatique fer de lance australien de la SF anglo-saxonne mène peu à peu le lecteur vers un dénouement d'une logique implacable qui n'est pas sans évoquer les doutes et vertiges d'un Philip K. Dick subitement frappé d'athéisme militant.

 

     Néanmoins, avant d'y parvenir, Egan passe une bonne partie du roman à noyer le poisson sous une profusions de détails et d'inventions science-fictives dont la modernité ne fait aucun doute et demeure toujours aussi flagrante alors que l'édition originale de ce livre date de 1992. Ainsi, une place considérable est accordée aux mods — des structures implantées à l'aide de nanomachines qui permettent de modifier la personnalité d'un individu, et dont le narrateur, ancien policier, possède toute une panoplie — et à leurs implications psychologiques ; dans cet ordre d'idées, la manière dont plusieurs personnages triomphent du mod de fidélité qu'on leur a imposé constitue un véritable tour de force. C'est également sur ce plan que s'exprime le Greg Egan soucieux de considérations morales : un individu à la conscience modifiée artificiellement peut-il raisonnablement estimer être encore lui-même ? C'est la question du libre-arbitre qui est ici soulevée, et elle trouvera une réponse étonnante.

 

Roland C. Wagner

27/03/2011

Le Troupeau aveugle

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John Brunner

Robert Laffont, 1975

 

       Le richissime Bemberley fabrique, pour se donner bonne conscience, de la nourriture à base de manioc à destination des pays affamés. Mais celle-ci, empoisonnée par un dérivé de l'ergot de seigle, entraîne une vague de délires criminels aux conséquences désastreuses. Des accidents similaires se produisent ensuite sur le sol des États-Unis qui ne consomment pourtant pas d'aliments pour pauvres. Sabotage ou accident dû à la pollution ? Les trainistes, qui se réclament d'Austin Train, un pionnier de la lutte antipollution, se déchaînent. Peg Manckiewics, une journaliste ralliée à ses vues prend des risques pour le convaincre de sortir de ses années de silence afin de plaider la cause de la planète dans le show télévisé de la redoutable Petronella Page, lequel risque bien de s'achever en sa crucifixion. Dans cette fin de siècle apocalyptique la Méditerranée est une mer morte, tout le monde souffre d'allergies, le port du masque à gaz s'est répandu, l'eau du robinet n'est potable que certains jours.

     Roman polyphonique majeur, grouillant de personnages aux trajectoires entrecroisées, accumulant extraits d'ouvrages, tracts publicitaires, libellés d'enseignes à la façon des collages de Dos Passos dans Manhattan Transfert, ce livre est saisissant parce qu'il décline à tous les niveaux, sur un mode obsessionnel, les problèmes liés à la pollution. Un simple repas annonce une gastro-entérite, un déplacement confronte à la toxicité de l'air, le choix d'un costume est fonction de sa résistance aux saletés de l'atmosphère, un désir d'enfant renvoie au coût qu'entraîne son exposition aux pollutions.

     La réédition de ce vibrant manifeste pour une prise de conscience écologiste, quelques vingt-cinq années après sa parution, permet de voir combien Brunner avait vu juste même s'il avait prématurément noirci le tableau (c'était, après tout, son rôle) et même si quelques détails de l'ouvrage ont vieilli du fait de la banalisation du four à micro-ondes et de l'omniprésence de l'informatique (la journaliste tape à la machine). Détails qui comptent peu tant la vision, lucide et alarmiste, d'une planète saccagée, rendent indispensable la lecture de ce chef d'œuvre.

 

Claude Ecken

25/03/2011

Solutions non satisfaisantes

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Robert Anson Heinlein est, sans conteste, le plus grand écrivain de science-fiction au monde. Pour un Etatsunien, du moins, car il existe en France, non pas une brouille, ni un contentieux, mais une incompréhension que le temps ne parvient pas à effacer. Comment expliquer sinon que Heinlein reste mal et incomplètement traduit — en dépit d'efforts notables ces dernières années ? A l'occasion du centenaire de sa naissance, le présent essai est aussi une entreprise de réhabilitation ou, à défaut, l'amorce d'un débat que les auteurs sont prêts à engager (qu'ils ont engagé par ailleurs) pour présenter et rendre accessible une œuvre exceptionnelle.

Pourquoi une anatomie et non une monographie ou un essai ? Certes, en tant que critiques, Picholle et Bellagamba dissèquent et commentent une œuvre à la lumière du texte et des déclarations de l'auteur. Mais ils en restituent aussi les sens multiples à travers le contexte politique, historique et scientifique de l'époque, à travers la situation de la S-F, des avis de ses pairs et de la critique. La quantité de notes de bas de page témoigne de l'étendue des recherches nécessaires à cette étude, qui dépassent de loin la lecture des revues et fanzines ou celle de la correspondance de l'auteur. Mais c'est bien l'examen de l'ensemble de ces pièces et leur ordonnancement, selon un axe chronologique découpé en unités thématiques, qui finissent par révéler un homme en phase avec son temps, fascinant de complexité, entier et nuancé à la fois. Une anatomie donc, qui convoque maints sujets et types de documents à l'appui du discours, procédé littéraire qu'employa Heinlein dans Time Enough for Love, en référence à l'œuvre de Robert Burton, L'Anatomie de la mélancolie, publié en 1621 sous le nom de Démocrite junior.

Tout ceci n'est pas innocent : L'Anatomie de Burton, qu'on peut comparer en France aux Pensées de Montaigne, est baroque et exhaustive dans la démarche, elle thésaurise et analyse, récapitule des connaissances et contient de fulgurantes intuitions. Il est difficile de ne pas reconnaître là une des facettes d'Heinlein, à l'érudition fascinante, qui fait un avec le monde et le réifie avec tous les matériaux à sa portée. De même, Eric Picholle et Ugo Bellagamba utilisent de multiples outils dans ce texte fouillé, dense, pour tenter de restituer cette complexité.

Celle-ci fut probablement source de multiples méprises : il est difficile de savoir quand l'auteur se livre à une farce au second degré ou écrit avec différents niveaux d'interprétation. Ses prises de position tranchées, si nombreuses qu'elles paraissent contradictoires, ses aphorismes passe-partout le font passer pour un démagogue ou un malin retors capable de toujours retomber sur ses pattes. Il interdit par exemple aux critiques d'interpréter sa pensée à partir de ce qu'expriment ses personnages. Les auteurs lui donnent raison contre Panshin, l'admirateur exécré, qui entend parler l'auteur dès lors qu'une opinion revient de façon récurrente dans son œuvre. Pourtant eux-mêmes ne se privent pas d'analyser les positions d'Heinlein à partir d'extraits de romans : c'est peut-être le seul moment où leur objectivité est prise en défaut.

Dans leur ouvrage, nos deux anatomistes auront au moins mis en évidence la cohérence du personnage. Habitué très jeune à une discipline familiale nullement pesante, l'enfant de Kansas City rêve d'une carrière d'officier. S'il fut renvoyé de la Marine pour raisons de santé, on peut observer chez lui, tout au long de sa carrière, la méthode et l'application avec laquelle il se lance des défis et conquiert de nouveaux territoires. Il a un esprit d'ingénieur, ouvert et curieux, cherchant à mettre en application ce qu'il a appris. Ecœuré devant les politiques cyniques et les manœuvres frauduleuses, il s'est toujours intéressé aux questions sociales et milite dans le mouvement socialiste EPIC d'Upton Sinclair, écrivain devenu homme politique, ce qui influencera sans nul doute Heinlein dans ses choix de carrière futurs. En effet, après la défaite électorale qui l'a ruiné, il publie des romans pour rembourser ses dettes, avec la ferme intention de cesser d'écrire dès l'effacement de l'ardoise, ce qui est réalisé au bout de deux ans seulement. On sait ce qu'il advint : L'Histoire du futur, Starship Troopers, En Terre étrangère, Révolte sur la Lune sont des classiques sans cesse réédités. A travers ses livres, Heinlein continuait à faire de la politique, cherchant, en variant les contextes, des solutions aux problèmes posés, conscient qu'aucune n'était parfaite au point d'être pérenne.

Persuadé que la chance n'existe pas et que l'ignorance n'est pas une excuse, il a toujours organisé sa vie en fonction de principes clairs, et assumé ses choix. Il n'a pas hésité à étudier la physique quantique pour en faire matière à récits et maintenir ses connaissances à niveau alors qu'il n'a plus rien à prouver en tant qu'auteur. Il a créé un groupe de réflexion autour de la science-fiction (la Mañana Literary Society), est à l'origine de bien des techniques d'écriture propres à la S-F et cherche avant tout à avoir un style clair et concis, efficace pour ne pas dire utilitaire, conscient que c'est dans la façon de donner des ordres qu'une guerre se perd ou se gagne, ou une élection. La cohérence est à tous les niveaux. Les buts sont inchangés : il s'agit d'être utile à la société et à l'homme, à petite ou grande échelle. Sa générosité fait dire à Dick qu'il est « ce que l'humanité a de meilleur ».

Mais il connaît sa valeur et a les défauts de ses qualités. Au-delà de l'anecdotique, qui n'est toujours proposé qu'en support, les auteurs ont davantage cherché à analyser le système de pensée de Robert Heinlein. Ils cessent de parler d'une seule voix en fin d'ouvrage, pour s'autoriser à dire enfin leur admiration pour cet auteur, anthropologue accompli et grand écrivain, l'exemple type de l'honnête homme.

Tant d'érudition et de passion au service d'une réhabilitation ne laisse pas indifférent : on a vraiment envie de relire Heinlein en fermant ce livre.

 

Claude Ecken