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11/08/2010

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (5)

B. Vers l'extrapolation scientifique comme fondement du récit ?

Campanella et Bacon ont indubitablement une vision idéologique de la science. Il sont les précurseurs du scientisme qui caractérisera les utopies de l'ère post-révolutionnaire (1).  La science, à force d'être représentée dans l'utopie, finit par permettre l'éclosion d'un nouveau genre qui, sur le plan épistémologique autant que politique, assurer le relais de la capacité critique de l'utopie : la « science-fiction » (2). 

1. Des « novatores » aux ingénieurs sociaux

Il faut revenir à La Nouvelle Atlantide de Bacon : l'enjeu scientifique, on l'a vu, y est double :  épistémologique (conférer son automonie à la méthode scientifique) et politique (lui donner un cadre institutionnel idoine sans lequel elle ne peut s'épanouir) : Bacon met au point une réforme structurelle, une véritable ingenierie institutionnelle, centrée non seulement sur la réforme des savoirs, mais aussi sur « la transformation concomitante de leurs modes et de leurs lieux de production ». Il pense la science en mouvement, fondamentale, mais surtout appliquée, ses progrès offrant des applications dont la mise au point peut s'étaler sur plusieurs générations d'hommes. De ce fait, le savant isolé ne suffit plus et il doit être remplacé par un corps d'ingénieurs agissant sous l'impulsion d'un centre décisionnel, sous un encadrement qui ne peut qu'être politique. C'est bien à l'Etat auquel, en dernière limite, Bacon assigne la responsabilité d'articuler politique et science.
230px-Louis-SebastienMercier.jpgCette vision idéologique débouche naturellement sur le scientisme, dont on peut voir en Campanella et en Bacon les grands précurseurs. La lignée du scientisme, sera notamment illustrée par une utopie française de Sébastien Mercier, paru à Londres en 1772 : L'An Mille Quatre Cent quarante, dont le personnage principal, narrateur qui émerge d'un long sommeil, décrit un Paris de l'avenir, éclairé et vertueux, sans pour autant avoir renoncé aux bienfaits de la civilisation matérielle. Son auteur n'hésitera pas à déclarer, très symboliquement d'ailleurs, que "le télescope est le canon moral qui a battu en ruine toutes les superstitions, tous les fantômes qui tourmentoient la race humaine." Cette profession de foi du scientisme prouve à quel point le message des utopistes des XVIème et XVIIème siècles s'est transmis, par-delà la révolution industrielle. Les utopies scientistes et socialistes de Saint-Simon, de Charles Fourier et d’Étienne Cabet, en sont d'excellentes d'illustrations.
Saint-Simon confie le pouvoir à un « conseil de Newton » qui, aidé d'un « parlement industrialiste » votant les « grands travaux », doit remplacer « le gouvernement du hasard par celui de la science ». Quant à Charles Fourier, il fonde ses Phalanstères sur la loi physique de l'attraction universelle, prônant le respect des attractions passionnelles qui garantiront l'élan créatif et l'efficacité au travail de chaque individu. Au XIXème siècle, note Fredric Jameson, s'opère « un changement structural dans la résolution utopique des problèmes, changement déterminé par l'émergence du capitalisme industriel lui-même (...) la Fantaisie devient le centre de gravité de la construction utopique et commence, inlassable, à échafauder des plans pour améliorer ou neutraliser le capitalisme, ou pour construire en pensée le socialisme ».

2. Des ingenieurs sociaux à la science-fiction.

Touchant à la fin de cette communication, il faut élargir le débat, en le détachant de son contexte : la science doit-elle aider l'Etat à dominer la Nature pour le bienfait des citoyens, comme dans La Nouvelle Atlantide de Bacon, ou doit-elle, à l'inverse, guider l'organisation politique dans la recherche d'une adéquation de la Cité avec l'Univers, comme cela est plutôt le cas chez Campanella ? Il faut se méfier, ici, des réponses hâtives : dans l'utopie de Bacon, bien que dirigée par l'Etat, la recherche scientifique ne débouche ni sur un type de régime politique ni sur un contre-modèle social ; tandis que, chez Campanella, il n'y a effectivement qu'un seul modèle politique, rendu nécessaire par l'infaillibilité du Sage : la « sophocratie », sur le modèle platonicien.
La réponse n'a d'ailleurs pas besoin de la concrétisation dont rêvait les utopistes du XIXème. Elle peut être apportée sous la forme d'une « expérience de pensée », sous couvert de fiction. On passe alors de la « représentation » de la science à « l'extrapolation » des possibilités techniques qui en découlent. Bref, à des textes où « le merveilleux est soumis à un strict principe de régulation ; il ne peut être que l'amplification émerveillante de choses connues ou d'idées raisonnables ». C'est là que l'utopie, mâtinée de science victorieuse et omnipotente, débouche sur  la science-fiction.

 

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Dans la toute première acception du genre, la science-fiction associe un optimisme fondamental, la croyance au bonheur par la science, et un désir profond d'anticipation. L'oeuvre de Herbert G. Wells (1866-1946), et en particulier, Quand le dormeur s'éveillera et La machine à explorer le temps, l'incarne parfaitement, puisque l'auteur y conjugue l'utopie scientifique avec des thèmes tels que les manipulations génétiques, le voyage dans le temps, la civilisation de demain, tous promis à une grande postérité.
Lorsqu'elle glisse vers la dystopie futuriste, au tournant du XXème siècle, avec des auteurs comme Aldous Huxley ou George Orwell, la science-fiction devient, à la suite de l'utopie, l'outil rêvé des sciences sociales, au point de provoquer la formation de Science Fiction Studies, sur le modèle anglo-saxon déjà éprouvé, y compris en France. En ouvrant la voie à bien des types de sociétés, elle prouve, en définitive, sa dimension humaniste. Selon Fredric Jameson, l'utopie est, aujourd'hui, « un sous-ensemble socio-économique de la science-fiction » dont la « gravité », épistémologique autant que politique, rappelle celles qui sous-tendaient La Cité du Soleil et La Nouvelle Atlantide.

 

Ugo Bellagamba

10/08/2010

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (4)

II – LA SCIENCE COMME POUVOIR : L'INGENIERIE UTOPIQUE

italther.jpgLa Renaissance est indubitablement l'époque des « ingénieurs » : les nouveaux Princes veulent des demeures à la mesure de leurs richesses, des armes à la mesure de leurs ambitions, des ressources à la mesure de leur territoire. Il leur faut des machines pour bâtir, extraire, transformer ou détruire. C'est de la nécessité politique que vont naître les principales branches de ce que l'on appelle les « sciences instrumentales », appliquées dirait-on aujourd'hui. Ainsi, en 1550, sous la plume alerte de Nicolo Tartaglia naît la balistique, ou l'étude des trajectoires des corps mobiles. En 1586, Simon Stevin, ingénieur néerlandais, redécouvre le plan incliné qui contribue à généraliser la notion de poids et de vitesse. Galilée invente le thermoscope en 1606. William Gilbert, médecin londonien, parvient à détecter de très petites attractions en posant un aiguille métallique près d'un morceau d'ambre : la « vis electrica ».
Après les concepts, c'est le temps des outils. Sur un mode purement pratique, détachée de toutes les théorisations copernicienne ou galiléenne, la révolution scientifique s'engage au quotidien. La technique est, à ce stade, un double moteur de l'utopie : elle devient d'abord un instrument au service de la société utopique (A) avant d'être intégrée dans un processus idéologique qui fait d'elle le moyen d'accéder à la société parfaite, même si celle-ci n'est, en définitive, qu'une « expérience de pensée » (B).

A. La technique au service d'un projet de société utopique

La technique est d'abord envisagée comme le moteur d'épanouissement du citoyen (1), mais finit par assurer la pérennité de la Cité elle-même (2). Si Bacon domine sur la question des innovations instrumentales, c'est Campanella qui se révèle d'une audace stupéfiante sur  la question de la procéation.

1. La technique comme moteur d'épanouissement civique

Dans La Cité du Soleil, Campanella décrit comment, les solariens grâce à des connaissances scientifiques poussées, peuvent disposer de techniques extraordinaires pour l'époque : "Ils ont découvert le secret de voler, la dernière chose qu'il manquait au monde, et ils comptent sur une lunette qui permettra de voir les étoiles cachées et un écouteur pouvant capter l'harmonie que produit le mouvement de planètes." (C.d.S., p.61) Il évoque même, en navigation, un système mécanique de propulsion, proche des futures roues à aubes.
Francis Bacon généralise tout cela dans La nouvelle Atlantide. La Science n'est plus une recherche des lois de la Nature, mais une instrumentalisation d'icelles pour décupler les potentialités de l'Homme. Sur l'île de Bensalem, les savants non-A (i.e. débarrassés de la méthode aristotélicienne), organisés en groupes d'études, des Pilleurs aux Interprètes, en passant par les Compilateurs et les Flambeaux disposent aussi de machines permettant de voler loin dans les airs, ou de plonger sous les océans. C'est même sur le plan mécanique qu'ils sont le plus efficients, puisqu'ils peuvent produire « des mouvements plus rapides (...) plus puissants, plus violents », et disposent d'instruments « qui produisent de la chaleur par leur seul mouvement ». Mais, de surcroît, ils créent de nouvelles espèces végétales et animales. Ils pratiquent, sans réserve, la vivissection, voire l'expérimentation génétique sur les animaux.

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Toutefois, la clairvoyance de Bacon a ses limites. Ainsi, si, en optique, les Pères de la Maison de Salomon savent décomposer la lumière, la réduire, l'intensifier, s'ils ont fait l'expérience de « toutes les illusions qui peuvent tromper la vue en ce qui concerne la figure, la grandeur, le mouvement et la couleur », ils ne savent rien de la projection d'images, alors même que Johannes Kepler a mis au point la « camera oscura » en 1620. D'une certaine manière, dans son appréhension techniciste de la vie intellectuelle, Bacon a le regard encore tourné vers le passé. C'est à l'Alexandrie hellénistique qu'il pense lorsqu'il façonne son utopie. Celle dont le Moyen-Âge avait fait une « prodigieuse école dans laquelle les savants se consacraient aux sciences les plus techniques, concernant les conduites d'eau, les pompes, les orgues hydrauliques ». Et, étonnamment, en retour, c'est Campanella qui, pour le compte, semble plus audacieux dans sa présentation des techniques optimisées de procréation chez les solariens.

2. Les nouveaux « enfants de la science » : l'eugénisme utopique.

Les solariens de Campanella sont libérés de presque toutes les maladies et dotés d'une longévité surprenante : "Ils vivent au moins cent ans, au maximum cent-soixante-dix ans, mais fort rarement deux cent ans." (C.d.S., p.40). Ce n'est pas uniquement parce qu'ils disposent d'une médecine avancée. C'est aussi l'un des résultats directs d'une procréation dirigée qui s'appuie, une fois encore, sur la philosophie de Telesio qui percevait la chaleur comme l'un des grands principes du vivant. Pour Campanella, la femme n'est pas un simple « réceptacle » de la semence de l'homme, comme le croyait Aristote. Outre l'utérus qui reçoit l'enfant à naître, la femme possède des organes génitaux propres et une semence maternelle. Simplement, par manque de chaleur, elle n'a pu les « projeter à l'extérieur » comme l'homme. Mais, tous les enfants sont le fruit de la rencontre de deux semences et ils ressembleront tantôt plus au père, tantôt plus à la mère.

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La  résultante directe de cette conception, encore novatrice pour l'époque, c'est précisément que la procréation est une affaire de rencontre, d'équilibre, entre deux héritages « génétiques » et Campanella pressent que la science peut, sinon doit, aider à la contrôler. Pour Campanella la génération a pour but le perfectionnement de l'espèce humaine. Elle ne peut pas être laissée au hasard. Elle est très règlementée, par les officers publics concernés, selon les arcanes d'un eugénisme rigoureux ne laissant place à aucun facteur personnel ou affectif, ainsi que le justifie le Bien Commun. Le cadre de la génération est strictement défini, à commencer par un âge nubile minimum : "Les filles ne sont pas exposées à un homme avant qu'elles aient atteint 19 ans et les hommes ne s'adonnent pas à la génération avant 21 ans, ou plus, s'ils ont mauvaise mine." (C.d.S., p.19).
Pour Campanella, cet eugénisme ne revêt toutefois aucune finalité élitiste. Bien au contraire, son but est de rendre l'humanité plus égale, tout en l'améliorant dans sa globalité, la rendant plus intelligente et plus belle, en somme plus harmonieuse : "après force ablutions, ils font l'amour tous les trois soirs, les grandes et belles filles avec les hommes grands et intelligents, les grasses avec les maigres, et les maigrelettes avec les gros, de manière à tempérer les excès." (C.d.S., p.19)
C'est le premier pas vers un « imaginaire biopolitique » qui fera flores dans les formes suivantes de l'utopie : la transformation de l'Homme, à la fois en tant qu'individu et en tant que société.

Chez Francis Bacon, il n'y a pas de démarche eugénique. Toutefois sa conception du mariage et de ses buts, montre qu'il mesure l'importance de la procréation pour la pérennité de la Cité. Ainsi, la « Fête de Famille », cérémonie en l'honneur de « tout homme qui vit assez longtemps pour compter, issus de sa chair, trente descendants vivants, âgés de plus de trois ans », entièrement donnée « aux frais de l'Etat », et portant délivrance d'une chartes de privilèges, prouve que celui-ci se considère « débiteur » de ceux qui garantissent la « prolifération de ses sujets ».

Il apparaît, en définitive, qu'évaluer la place des techniques, et notamment de l'eugénisme, dans l'utopie, c'est évaluer aussi la charge humaniste du récit : s'agit-il de faire le bien de l'humanité en tant qu'ensemble unitaire ou le bonheur des individus qui la composent ?

 

Ugo Bellagamba

09/08/2010

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (3)

B. La science comme méthode

La perception de la méthode scientifique semble différente chez Campanella et Bacon. Si le premier retient surtout l'observation comme clef d'une correcte transmission du savoir (1), le second, plus ambitieux, échafaude, au-delà de l'expérience, une véritable politique de la Recherche, placée sous la responsabilité de l'Etat (2).

1. L'observation, une méthode éducative.

La lecture du De Rerum Natura de Telesio a imprimé en Campanella une admiration sans borne pour cette "philosophia sensibus demonstrata (philosophie démontrée par les sens)"qui repose sur le droit à la libre investigation dans le monde, dans l'homme et dans la nature. C'est pourquoi, de Telesio, on retrouve dans l'éducation campanellienne, le mépris des livres et l'importance de la connaissance de la Nature. Les enfants solariens ne consultent aucun livre : leur éducation se fait toute entière dans ce "musée à ciel ouvert" qu'est la cité elle-même. Campanella condamne les livres comme des "choses mortes" (C.d.S., p.14).

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La Cité du Soleil est donc conçue comme un laboratoire à ciel ouvert. Dès son sevrage, vers deux ans, "l'enfant est remis, comme les autres entre les mains des maîtresses si c'est une fille, des maîtres si c'est un garçon. Ils apprennent l'alphabet, s'exercent à marcher, courir, lutter et comprendre les fresques historiées." (C.d.S., p.22) Ce que Campanella appelle "les fresques historiées" fait référence aux murs des sept enceintes concentriques de la Cité. Elles sont dépeintes de sujets scientifiques, de connaissance historiques et littéraires mises en images, qui permettent aux enfants de s'instruire directement et à chaque instant, en marchant simplement dans les rues. A partir du Temple nodal, dont les murs extérieurs sont recouverts d'étoffes sur lesquelles "l'on peut voir, en bon ordre, chaque étoile représentée et les trois vers qui lui sont consacrés" (C.d.S., p. 7), chaque science à sa place : le premier cercle s'orne d'un côté, de "toutes les figures mathématiques qui dépassent en nombre celles d'Euclide et d'Archimède" et de l'autre, de "la carte du monde, les planches de toutes les provinces avec leur us et coutumes, leurs lois et leurs lettres confrontées avec l'alphabet de la ville." Ce sont les mathématiques, la géographie, l'ethnologie, la linguistique ; le deuxième cercle est décoré, vers l'intérieur, de "toutes les pierres précieuses et non précieuses, les minéraux, les métaux réels ou figurés, avec deux vers d'explication pour chacun" et, vers l'extérieur, de "toutes sortes de lacs, de mers et de cours d'eau, de vins, d'huiles et autres liqueurs..." (C.d.S., p.7). Il s'agit ici de minéralogie, de géographie et même d'oenologie ; le troisième cercle traite de "toutes sortes d'herbes et d'arbres du monde (...) où ces plantes furent trouvées, quelles sont leurs vertus (...) et leur usage spécifique en médecine" d'une part, et de "tous les poissons des fleuves, des lacs et des mers, leurs caractères, leur genre de vie..."(C.d.S., p.8), d'autre part : botanique, pharmacologie et zoologie marine ; le quatrième cercle offre des peintures d' "oiseaux, avec leurs caractères distinctifs..." et de "reptiles, serpents, dragons, vermine, insectes (...) avec leurs conditions de vie..." (C.d.S., p.8). Ce sont l'ornithologie, la zoologie terrestre et même l'entomologie ; le cinquième cercle comprend des images de "mammifères terrestres, dont le nombre est si grand que l'on en reste stupéfait..." (C.d.S., p.8) et qu'il couvre les deux côtés de l'enceinte ; enfin, dans le sixième cercle, le plus vaste, les solariens peuvent accéder à la connaissance de "tous les métiers, leurs inventeurs respectifs et les techniques..." d'un côté de la muraille, et, de "tous les inventeurs au complet des lois, des sciences et des armes (...) Moïse, Osiris, Jupiter, Mercure, Mahomet (...) Jésus-Christ avec les douze apôtre, puis César, Alexandre, Pyrrhus et tous les romains" (C.d.S., p.8), de l'autre. Ce qui, pour conclure, correspond à l' Histoire générale de la science, des religions, des civilisations et des hommes. Ainsi, "les enfants, en jouant, ont tout appris d'une façon historique, sans peine, avant d'avoir atteint dix ans." (C.d.S., p.8), même si, précise Campanella, ils ont aussi des maîtres qui prennent par à l'enseignement, plus poussé, de certaines de ces matières. Il s'agit bien là d'une représentation au sens premier du terme, selon le Littré : « action de mettre devant les yeux ».

Francis Bacon, quant à lui, ne voue pas la même confiance absolue aux sens : l'un des départements de la Maison de Salomon n'est-il pas tout entier consacré « aux erreurs des sens » et à la façon dont on peut les reconnaître ? Si Tommaso Campanella avait pressenti la grandeur de la recherche, persuadé qu'il était que « ce que nous connaissons est minime par rapport à ce que nous ignorons » (C.d.S., p. 73), c'est surtout à Francis Bacon que revient tout l'honneur d'avoir posé les bases d'une véritable politique de recherche scientifique dont la modernité étonne.

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2. « Une certaine idée de la science » : le modèle baconien de la recherche.

En guise de frontispice de La Nouvelle Atlantide, Bacon fit graver l'image d'un vaisseau toutes voiles dehors franchissant les colonnes d'Hercule, limites traditionnelles du Vieux Monde, affirmant implicitement la nécessité de renouveler la pensée en rejetant la philosophie d'Aristote et en optant pour la méthode expérimentale. Et il ne s'agit pas de se restreindre à la Cité, comme chez Campanella. Dans La Nouvelle Atlantide, des délégations de membres de la Maison de Salomon sont envoyés dans tous les pays étrangers, pour observer et « faire connaître les affaires et l'état des pays où on les envoyait, et notamment tout ce qui pouvait concerner les sciences, les ars, les techniques et les inventions du monde entier ». L'observation du monde, telle est l'ambition des altantes. Mais, ce n'est qu'un point de départ.
Chez Bacon, il ne s'agit plus seulement de donner à voir les connaissances scientifiques, mais bien de faire de la cité l'écrin privilégié de leur développement, par le biais d'une activité collective. De ce point de vue, La Nouvelle Atlantide est « la version ramassée, apparemment fabuleuse mais de fait visionnaire, d'une grande idée que Bacon a cherché à promouvoir toute sa vie ». A savoir que la réforme des savoirs ne peut s'opérer sans la réforme des institutions qui sont destinées à les diffuser, ce qui pose la question, au début du Grand Siècle, du destin des Universités. Pour Francis Bacon, les vieilles structures, centrées sur l'enseignement quasi-exclusif de la théologie, ne correspondent plus au monde qui naît des Grandes Découvertes.
C'est que, à ses yeux, la connaissance scientifique ne peut désormais être considérée que comme un « processus ouvert ».
Il faut promouvoir une recherche scientifique libérée de toute contrainte matérielle, de tout dogme religieux, de toute célébrité ankylosante. Le sage, devenu savant, devient finalement un laborantin, travaillant en équipe. De célèbre, il glisse vers l'anonymat pour servir le bien commun. S'inspirant de la fondation, en 1598 à Londres, du Gresham College, dont la vocation évidente était de former aux mathématiques, à l'astronomie et aux différentes sciences et techniques, les futurs navigateurs d'Angleterre, Bacon conçoit la Maison de Salomon comme un institut entièrement consacré à la recherche, placé sous la protection de l'Etat, qui lui garantit les moyens matériels et lui confère sa légitimité. Non seulement « la Maison de Salomon est l'oeil même de ce Royaume » puisqu'elle détient le pouvoir d'envoyer des observateurs « dans toutes les parties du monde », mais, de surcroît, l'île de Bensalem toute entière est un laboratoire : les grottes sont utilisées pour « coaguler, solidifier, réfrigérer, et conserver des corps » ; et, à ciel ouvert, « toutes les expériences possibles concernant les différentes techniques de greffe sur des arbres fruitiers comme sur des espèces sauvages » sont menées dans de grands vergers.
Au-delà de la réflexion sur la réforme des universités, incarnée dès 1605, par Du Progrès et de la promotion du savoir, cette solution alternative de La Maison de Salomon aura une pérennité remarquable, puisqu'elle servira de modèle à la fondation de la Royal Society anglaise. Au fond, le combat intellectuel qui s'exprime dans La Nouvelle Atlantide est celui de la diffusion de la méthode scientifique. Et, aujourd'hui encore, le débat relatif à la place des sciences dans la société, n'est pas clos.

Mais, au-delà du laboratoire, au-delà de diffusion du savoir scientifique et des méthodes pour l'étendre, la représentation de la science chez les « novatores » met de plus en plus l'accent sur le pouvoir de changement qu'elle porte en elle, soit en offrant à ceux qui la maîtrisent de dépasser les règles de la Nature, soit, en devenant le moteur de la dynamique sociale elle-même.

 

Ugo Bellagamba

08/08/2010

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (2)

I – LA SCIENCE COMME SAVOIR : L'UTOPIE-LABORATOIRE

 

La figure du Sage antique est remplacée, à la Renaissance, par celle du Savant. Celui-ci ne dispense plus sa sagesse sur le forum, mais préfère s'isoler dans son étude pour percer les secrets les mieux gardés du monde. Lieu clos, soumis à des règles rationnelles permettant à l'Homme d'accéder à une véritable connaissance de la nature, le laboratoire présente de nombreux analogies avec l'île à laquelle se réfèrent volontiers les utopistes qui succèdent à Sir Thomas More : comme la fiction utopique, le laboratoire est à la fois extérieur à l'agitation du monde, et investi d'une fonction critique à l'égard de fausses vérités qui y sont diffusées. Comment ne pas évoquer, ici, en guise de modèle, l'île-laboratoire de Tycho Brahé, Uraniborg, « Le Palais d'Uranie », muse de l'astronomie, quie lui offrit Frédéric II du Danemark sur l'île de Ven et qui fut considéré comme le plus important observatoire astronomique de toute l'Europe ? Le laboratoire ouvre donc, naturellement, sur l'image d'une « cité savante », politiquement idéale, socialement équilibrée, parce que dirigée par les sages. Dès lors, la Science est utilisée dans l'utopie, à la fois comme modèle de la cité elle-même (A), ce qui est particulièrement sensible dans La Cité du Soleil, et comme méthode d'éducation, jusqu'à forger une nouvelle manière de « penser le monde », dont la Maison de Salomon est le réceptable le plus évident (B).

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A. La science comme modèle

Si, avec Tommaso Campanella, la nouvelle cosmologie sert de modèle à l'architecture de la Cité elle-même (1), l'auteur n'en recherche pas moins la compatibilité avec la théologie chrétienne (2).

1. Cosmologie et Architecture

La Cité du Soleil de Tommaso Campanella est bâtie en cercles concentriques, plus exactement en "sept grand cercles qui portent le nom des sept planètes (...)" et "l'accès de l'un à l'autre est assuré par quatre routes et quatre portes orientées sur les quatre aires du vent" (C.d.S., p.3). Tommaso Campanella n'a pas, bien entendu, la primeur de la cité bâtie en cercles concentriques. Il ne fait que reprendre la correspondance platonicienne entre l'architecture de la cité et l'architecture du cosmos, qui doit rappeler à l'Homme qu'il participe de l'unité du Monde, et que ses actes se doivent d'en respecter l'Harmonie. L'Atlantide, décrite dans le Critias,  lui fournit un modèle antique évident. Quant à ses contemporains, on peut affirmer que le schéma utopique d'Anton Francesco Doni, traducteur italien de l'Utopie de More, rappelle beaucoup celui de Campanella. Botero, dans ses "Relazioni", raconte la conquête par le Grand Mogol de la ville de Campanel, "fameuse cité qui a sept enceintes de murailles et s'élève sur une montagne sise au milieu d'une plaine", et décrit, ailleurs, le temple mexicain de Vitzipuiztli qui "avait quatre portes tournées vers les quatre parties du monde".

Cependant, c'est bien la cosmologie des novatores qui lui en dicte l'organisation interne, résolument héliocentrique : dans le septième cercle, au coeur de la Cité du Soleil, s'érige le temple du « Métaphysicien », également appelé « Soleil », dans lequel se trouvent "deux mappemondes de grande taille, l'une qui représente le ciel tout entier et l'autre la terre" ; et, sur la face interne de la nef centrale, sont dessinées "les grandes étoiles du firmament, désignée chacune, en trois vers, par son nom et l'influence qu'elle exerce sur les choses terrestres". Quant à la décoration du temple, elle est constituée par sept sphères sur lesquelles brûlent sept lampes portant le nom des sept planètes (à l'époque de Campanella, il s'agit de : Mercure, Vénus, la Terre, la Lune, Mars, Jupiter et Saturne). Le message est transparent : la Cité reproduit harmonieusement la structure de l'univers. Au sens copernicien du terme, car les solariens de Campanella "sont ennemis jurés d'Aristote" (C.d.S., p.51).

Formulée un peu antérieurement à Galilée, cette cosmologie apparaît trop empreinte de métaphysique au regard de la science moderne. Pour le moine stilite, l'Univers forme un Tout indivisible qu'il appelle la "machina mundi" : pierres, plantes, animaux, hommes et étoiles constituent un immense ensemble d'éléments interdépendants, dont les relations sont assurées par un certain nombre de liens occultes et d'influences réciproques. Campanella utilise une métaphore originale : "le monde est un grand animal, et nous sommes en lui...". C'est sans doute parce qu'il fut emprisonné, et donc empéché de poursuivre ses observations sur les plans microscopique et astronomique, qu'il se tourna vers la métaphysique. Et, en en dépit de son acceptation de l'héliocentrisme, il semble que Campanella a toujours été plus défenseur de Galilée que de Copernic, comme le prouvent certaines de ses lettres au pape Urbain VIII. Il entend concilier foi et science.

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2. Le modèle galiléen est-il soluble dans le christianisme ?

22510100677280M.gifAlors même que, dans La Nouvelle Atlantide, Francis Bacon fera en sorte de couper la science de toute forme de « révélation », Tommaso Campanella, lui, cherche à démontrer qu'il n'y a pas d'incomptabilité entre la nouvelle cosmologie et l'essence même de message chrétien. C'est dans son Apologie de Galilée (Apologia pro Galileo, 1616) que Campanella reprend la plume alors qu'il est sur le point d'obtenir une relative liberté que son intervention risque fort de compromettre. Mais, c'est aussi ce qui démontre l'importance de la science et de la liberté philosophique, pour l'auteur de La Cité du Soleil : il suggère au Pape que pour pouvoir intégrer les nouvelles lois naturelles dégagées par cette cosmologie galiléenne, le christianisme doit revenir à sa simplicité première, celle des Evangiles.

Dans un raisonnement en boucle, Campanella pressent que la fin du christianisme est de redevenir une religion naturelle dans laquelle l'homme doit vouer tous ses efforts à "la vraie religion et honorer l'auteur de la vie qui l'habite, chose qui ne peut se réaliser sinon dans l'examen des oeuvres de la création" (C.d.S., p.58). En somme, la science est un chemin vers la divinité et, loin d'être des pré-chrétiens sans foi révélée, les solariens pratiquent un christianisme rationnel et naturel fondé sur la science et l'amour du Dieu créateur... Campanella fait de l'astronomie, une propédeutique à la théologie.

 

Ugo Bellagamba

 

07/08/2010

Les représentations de la science moderne dans l'utopie, à travers les oeuvres de Tommaso Campanella et de Francis Bacon (1)

INTRODUCTION

Tommaso_Campanella.jpgDans une lettre à Galilée, datant de 1632, Tommaso Campanella écrivait : « Par rapport aux vérités anciennes, ces nouveautés sur de nouveaux mondes, de nouvelles étoiles, de nouveaux systèmes, de nouvelles nations, etc, sont le début d'un nouveau siècle ». Ce qu'il évoque, bien sûr, c'est la « révolution » des connaissances et des méthodes d'investigation de la réalité, qui amène, petit à petit, la science médiévale à céder le pas face à la science moderne. De fait, si pour les historiens les Temps Modernes commencent en 1492, avec la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb, l'histoire des sciences situerait plutôt le moment premier de la Modernité entre 1543 et 1610.

Le 20 mai 1543 sort des presses de Nuremberg le De revolutionibus orbium coelestium, ouvrage de Nicolas Copernic. Réaffirmant que les corps célestes sont des sphères tournant sur elles-mêmes, l'astronome polonais choisit l'héliocentrisme de préférence au géocentrisme. En 1573, le danois Tycho Brahé publie De Nova Stella et, remet en cause l'immuabilité des cieux. En 1596, l'astronome allemand Johannes Kepler, assistant du précédent, démontre, à partir de l'observation de Mars, que le mouvement des planètes est une ellipse. La mise au point de la lunette astronomique par Galilée, en 1609 apporte les preuves observationnelles d'un « système solaire », qu'il relate dans Le Messager Céleste (Sidereus Nuncius) en 1610. La nouvelle cosmologie ouvre la voie à une nouvelle façon de « faire de la science ». Il ne restait plus qu'à comprendre que lorsqu'une planète, comme la Terre, tourne autour du soleil, c'est qu'en fait, elle tombe vers lui, subissant son attraction. Sir Isaac Newton, en 1687, rassemble en un tout cohérent les révolutions scientifiques de la Renaissance et du Grand Siècle, pour formuler sa théorie de la gravitation universelle.

484px-francis_bacon.jpgC’est un changement de paradigme qui va bien au-delà de la seule astronomie. La Terre n'est plus qu'une planète parmi les autres, et la vérité théologique, par ricochet, qu'une question de point de vue. Non seulement la Physique a définitivement changé, mais les certitudes médiévales relatives aux rapports du  Temporel et du Spirituel, en ressortent totalement balayées. Les auteurs politiques de l'époque, utopistes en tête, ne pouvaient évidemment ignorer l'impact de la nouvelle science. Pour autant, la science ne joue qu'un rôle très secondaire dans l'Utopie de Sir Thomas More, pourtant contemporaine des frémissements de la nouvelle cosmologie. Il est vrai que, définie au sens strict comme un projet de connaissance du monde physique, la science semble avoir peu de rapport avec la fonction de critique sociale et politique que l'on prête aux utopies. A l'inverse, Le Songe de Johannes Kepler, n'est-il pas une utopie purement scientifique ? En 1634, le physicien tente d’introduire dans une fiction utopique le langage tout neuf de la science. Depuis une Lune peuplée de Sélénites qui se protégent des écarts de température brutaux en se réfugiant dans des cavernes, Kepler y décrit l’ensemble du système solaire, selon les perspectives coperniciennes.

Pour en revenir aux auteurs proprement politiques, il en est deux qui présentent clairement la science comme un instrument d'émancipation de l'homme, un moyen d'accroître à la fois ses connaissances et son confort matériel, sans oublier son perfectionnement moral : Tommaso Campanella et Francis Bacon. Ces deux auteurs, s'ils sont, de l'avis même de leurs contemporains, les premiers à forger des utopies caractéristiques de l'ère des « novatores », c'est-à-dire se servant de la science comme élément à part entière de leur utopie, sont très différents l'un de l'autre.

51Z69HBZPCL._SL500_AA240_.jpgD'abord parce qu'ils livrent leur utopie à plus de vingt années d'écart. Si elle a été publiée en 1623, en France, La Cité du Soleil a été écrite en 1602, durant l'emprisonnement de Campanella consécutif à l'échec de sa conjuration pour libérer la Calabre, alors que La Nouvelle Atlantide de Bacon, elle, date de 1627. Compte tenu de la progression rapide des connaissances scientifiques au cours du Grand Siècle, c'est considérable : Campanella n'avait pas les moyens de proposer un système cohérent. Il fut plutôt l'homme de la transition philosophique, l'un de ceux qui contribuèrent à « déblayer » le terrain, en stigmatisant les vieilles conceptions aristotéliciennes.

Ensuite, parce qu'ils n'ont pas le même héritage, ni le même environnement culturels. Campanella est catholique, membre de l'ordre dominicain qu'il ne quitta jamais. Il fait partie, avec Giordano Bruno et Telesio, de ces clercs qui, confrontés à un dogmatisme religieux par trop étroit, se sont érigés en « libres penseurs » et ont tenté d'édifier un nouvel ensemble de vérités, au prix de leur vie, ou de leur liberté. Bacon, lui, évolue dans un milieu infiniment plus libéral. Sa Nouvelle Atlantide s'inscrit dans la mise en place, par l'Europe protestante, d'une fraternité des « gens de science » et des penseurs, le long d'une ligne qui relie Londres au nord de l'Italie, en passant par l'Allemagne, et qui s'oppose, précisément, aux restes du Saint-Empire.

bacon-1d6dd.jpgEnfin, c'est aussi et surtout, par la manière dont ils intègrent la science dans leur construction utopique, qu'il se différencient : pour l'italien, la science modèle littéralement la cité, qui en représente l'aboutissement ; pour l'anglais, la cité toute entière est au service du développement de la science à venir. De garantie de la stabilité de la cité, la science devient le moteur de sa dynamique. Cependant, chez l'un comme chez l'autre, la dialectique de la réflexion et de l'action, du « sophos » et de la « praxis », positionne la science, et l'ensemble des techniques qui en découlent, comme un enjeu politique, au sens premier du terme.

Ainsi, si la cité utopique est, d'une part, considérée comme le laboratoire où s'acquièrent les nouveaux savoirs, où se forgent les nouvelles méthodes de réflexion (I), elle est aussi le lieu d'une véritable ingénierie, faisant des siences appliquées un pouvoir majeur de la Cité, grâce au développement de techniques d'une percutante modernité (II).

 

Ugo Bellagamba

04/08/2010

Être ou ne pas être un disney (2)

 

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Bleue comme une orange ou la simulation à tous les étages

Bleue comme une orange, c'est pour ainsi dire le futur catastrophique prédit par Ralf le comique catastrophe d'Il est parmi nous.
En effet, Ralf et son émission évoluent au cours du roman, lequel se transforme par là même en démonstration de ce qu'est la science-fiction et de la façon dont on l'écrit.
Ainsi que je l'ai déjà expliqué (mais je me permets de répéter pour ceux d'entre vous qui étaient occupés ailleurs), la S-F est une machine à fabriquer des simulations d'univers. Or, que fait l'énigmatique Ralf au cours de son émission ?
D'abord, il prédit la catastrophe totale,
la biosphère détruite, et aucun espoir de revenir en arrière. L'émission lasse. Ralf passe alors à une vision plus lointaine, celle d'un futur radieux, où l'humanité, ayant traversé sa crise de croissance, a enfin rejoint la civilisation transgalactique dont rêve tout bon amateur de science-fiction. Il en vient même à discuter de mécanique quantique et d'avenirs virtuels avec un futur prix Nobel, mais c'est une autre histoire : l'important est que pour le lecteur, le roman constitue une sorte de démonstration par l'exemple de ce que fait la science-fiction : jongler avec des idées, envisager des possibles, imaginer des modèles plus ou moins probables de futurs et ce dans le but de distraire, certes, mais aussi — et peut-être surtout, du moins en ce qui concerne Dexter Lampkin — dans celui de mettre en garde et d'inspirer.
Dans Bleue comme une orange, le réchauffement climatique est tel que certains endroits du globe sont devenus des enfers surchauffés. Des villes côtières, comme la Nouvelle Orléans ou Venise, ont disparu, mais d'autres parties du monde, la Sibérie par exemple, sont devenuse de nouveaux paradis. Quant à Paris, elle bénéficie d'un climat tel qu'il y pousse des palmiers et que des crocodiles pullulent dans la Seine... Politiquement, la situation est aussi partagée. D'un côté, les états n'ont pour ainsi dire plus aucune importance, remplacé qu'ils sont par la Grande Bleue, autrement dit, la grande nébuleuse des transnationales capitalistes pures et dures. De l'autre, on peut être citoyen et actionnaire de syndics qui, eux, ne sont pas des entreprises capitalistes...
Autrement dit, ce n'est pas le Grandiose Avenir, mais ce n'est pas non plus la Grande Catastrophe.
D'autant plus que les scientifiques s'occupent de la question du climat : la Grande Bleue produit des technologies qui permettent de palier plus ou moins les effets du réchauffement. Une fois par an, les Nations Unies se réunissent pour que soient présentés des programmes de modélisation destinés à prévoir les futures modification du climat. Certains prédisent d'ailleurs que l'effet de serre pourrait échapper à tout contrôle et conduire la planète à la Condition Vénus — c'est à dire un sauna surchauffé et inhabitable.
Mais pour une fois, la conférence ne va pas se dérouler dans un de ces malheureux pays grillés par le soleil où aucun journaliste n'a envie de se rendre pour parler de la possible fin du monde, mais à Paris, la belle tropicale. Encore mieux : ses sponsors de la Grande Bleue ont décidé de louer les services d'une entreprise de relations publiques. C'est donc pour Panis & Circenses qu'une jeune employée, Monique Calhoun, doit louer la Reine de la Seine, un super-bateau mouche « relooké » en bateau à aubes tels qu'on en vit autrefois sur le Mississippi. La Reine de la Seine est en apparence sous la direction du bel Eric Esterhazy, mais le jeune homme n'est là que comme couverture et employé des vrais propriétaires du bateau, les Mauvais Garçons, sortes de descendants anarcho-syndicalistes des mafias de notre époque — et à mon avis beaucoup trop gentils et romantiques pour être vrais... Le palace flottant est truffé de caméras et de micros, et sur ordre de leurs syndics respectifs, Monique et Eric s'engagent dans une danse de séduction/négociation typique des jeux de pouvoirs dans lesquels Norman Spinrad aime plonger ses personnages, jusqu'au moment où ils se rendent compte que la Grande Bleue est littéralement prête à tout pour continuer à vendre de la technologie — le jeu de poker entre les parties en présence devenant encore plus compliqué — et encore plus amusant — lorsqu'arrivent les Marenkos, couple de Sibériens cousus d'or et qui ne reculent devant aucune excentricité...
Comme tout bon roman, Bleue comme une orange est plusieurs choses à la fois : une comédie, une farce politique et philosophique et même un roman d'apprentissage pour les deux protagonistes principaux, puisqu'ils doivent à la fin s'engager moralement et politiquement.
C'est déjà pas mal — surtout si on songe qu'il vaut mieux ne pas le lire dans le bus ou le métro, sauf si on se moque d'être vu en train de glousser de rire — mais c'est encore autre chose.

La question du disney

Bien qu'il soit central, le vrai sujet de Bleue comme une orange n'est pas le réchauffement climatique. Ce sont les moyens utilisés pour le comprendre et le contrôler, autrement dit, les modélisations.
En effet, tout le suspense est bâti sur le fait de savoir si on peut ou non écrire un programme qui modélisera le climat de façon fiable. Si les modèles qui prédisent la Condition Vénus ont raison, alors il faut faire en sorte de stopper l'effet de serre et peut-être, pour certains, comme les Sibériens, abandonner les bénéfices du réchauffement du climat. Autrement dit, de la même façon que, dans Il est parmi nous, Ralf finit par jongler avec les futurs possibles, les protagonistes de Bleue comme une orange réfléchissent et agissent par rapport à des projections, des simulations de futurs climatologiques plus ou moins probables. Autrement dit, ils se comportent comme des auteurs de science-fiction, dont le métier est d'extrapoler des simulations d'univers à partir des données qu'ils possèdent sur le présent. Bleue comme une orange est, comme Il est parmi nous, un vrai roman de SF, bâti non pas sur de vieux clichés de vieille SF, mais sur une observation caustique du monde d'aujourd'hui, une démonstration sur la façon dont ladite SF fonctionne, et un univers qui exprime, mieux que tout ce que j'ai pu lire depuis longtemps, l'esprit de l'époque, l'âme du temps, bref, notre Zeitgeist.
En fait, ce que fait Bleue comme une orange, c'est montrer à quel point notre société est devenue un univers de SF. Pas parce que nous sommes allées sur la Lune, ou parce que nous avons internet et des fours à micro-ondes, mais parce que les simulations font partie de notre quotidien. Norman Spinrad appelle ce type de constructions des « disneys » (et si ça n'est pas une création linguistique qui frôle le génie, je me demande ce qu'il vous faut...).
Un « disney », c'est un faux, un environnement reconstitué, comme la Reine de la Seine est un faux bateau à aubes sur un faux Grand Canal (Venise étant engloutie, les gondoliers ont émigré...), ou comme le studio d'Eric Esterhazy est un faux paradis tropical, recréé à l'image d'atolls engloutis par les eaux...
Une esthétique est une philosophie ou une idéologie exprimée sur le mode plastique.
Nul n'a aussi bien compris cela que l'auteur de Rêve de Fer. Dans Bleue comme une orange, aucun décor n'est gratuit. Aucun objet, vêtement, meuble, menu de restaurant qui ne soit choisi avec minutie et avec un sens esthétique qui traduit bien mieux l'identité des forces en présence que de longs discours, et pour cause : tout comme Neuromancien, Bleue comme une orange utilise le fait que la SF soit une littérature dans laquelle les éléments constitutifs de l'univers décrit sont des signes pour décrypter le fonctionnement politico-esthétique du nôtre.
Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que la conclusion est que la réalité ne peut pas être enfermée dans des modèles — pas plus que notre environnement ne devrait être contrôlé par des transnationales productrices de disneys.
A moins que... les modélisations climatiques décrites dans Bleue comme une orange sont inutiles, mais le roman, lui, ne l'est pas.
L'homme du vingt et unième siècle sait désormais qu'il n'y a pas de modèle ultime, mais qu'il doit tout de même créer des paradigmes, des modèles, des simulations, des œuvres, car ce sont elles qui lui permettent de donner sens et forme à un univers qui, sans lui, n'est que Chaos.
Voilà, ou je me trompe fort, une réponse à ceux qui pourraient penser que les temps sont trop compliqués pour qu'on les observe et qu'on en tire une quelconque projection dans un quelconque futur. Les temps sont ce qu'ils sont : bourrés à craquer de nouveautés technoscientifiques dont on ne sait quelles conséquences précises elles vont avoir sur notre vie, et en apparence enfermés dans un cadre étroit qui ne laisse imaginer aucun changement profond et véritable. L'époque est une époque de transition, raison pour laquelle certains préfèrent y voir une fin — parce qu'ils sont incapables de voir les signes de quelconques débuts.
C'est exactement ce que dit Norman Spinrad dans Bleue comme une orange, et on ne saurait trouver meilleure lecture pour quiconque aime la vraie SF : celle qui combine l'énergie d'une inventivité et d'un humour sans limites et l'intelligence et la sensibilité de la vraie littérature.


Sylvie Denis

03/08/2010

Être ou ne pas être un disney (1)

Dans cet article, paru en janvier 2002 dans le n°25 de Bifrost, Sylvie Denis analysait deux romans de Norman Spinrad, dont un alors inédit, sans savoir qu'elle traduirait un jour celui-ci…

 

 

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Quelques réflexions sur le rôle de la simulation dans Il est parmi nous et Bleue comme une orange de Norman Spinrad

 


Et si on essayait de sauver le monde ?

Pour des raisons qu'il serait bien trop long de rapporter ici, Il est parmi nous, roman écrit par Norman Spinrad avant Bleue comme une orange, est demeuré inédit en anglais comme en français.
Dommage.
Il est parmi nous n'est peut-être pas un livre de science-fiction au sens strict et absolu du terme. Il est très certainement quelque chose d'autre, peut-être même quelque chose de plus, en tout cas, une œuvre qui mérite autant d'être lue que quantité de pavés à épisodes qu'on nous sert ici et là à n'en plus finir...
L'histoire y est secondaire, au sens où elle ne repose pas sur une idée de SF éminemment nouvelle : un certain Ralf, acteur comique de son état, raconte à qui veut l'entendre qu'il vient du futur. Lequel est tout sauf radieux, la preuve : on ne sait plus quoi faire pour empêcher l'humanité d'achever sa course dans le dépotoir qu'est devenue la planète. Alors, pourquoi pas envoyer un comique dans le passé et utiliser la télévision pour véhiculer le message ? Ralf lui-même demeure un mystère, aussi bien pour le lecteur que pour les autres personnages du roman : Texas Jimmy Balaban, son agent, spécialiste en comiques de seconde zone, Amanda Robin, son « coach » New Age, et enfin Dexter Lampkin, l'auteur de science-fiction qui écrit des textes pour son émission.
Ce qui donne à ce roman son énergie, ce n'est pas tant le suspense — Ralph est-il cinglé ou non ? Est-il ou pas un envoyé du futur ? Foxy Loxy, ex-serveuse devenue droguée et SDF, est-elle vraiment possédée par une entité venue d'un futur où l'humanité n'a plus la moindre place, et qui est bien décidée à éliminer son sauveur ? Et d'ailleurs, peut-on vraiment sauver le monde grâce à une émission de télé ou à une convention de science-fiction ?
Cinq minutes de réflexion sur le titre alliées à la lecture de certaines pages du Tao Te King, sans oublier quelques souvenirs des Pionniers du chaos, suffisent pour conclure que le Centre — et donc Ralf — est Vide, mais que c'est pourtant lui qui fait tourner la Grande Roue.
En d'autres termes, ce qui importe avant tout à l'auteur c'est de mener une réflexion sur la science-fiction, sa place et son rôle en tant que littérature, son identité et celle de la culture de ceux pour qui elle est plus qu'un genre littéraire — les auteurs, mais aussi et surtout leurs fans et leurs étranges coutumes, à cause de qui, toujours selon l'auteur, en dépit de leurs meilleures intentions, la S-F demeure une sorte de mystère exotique pour le reste du monde littéraire, quand ce n'est pas pour le reste du monde tout court.
Dexter Lampkin est un écrivain de science-fiction qui a relativement bien réussi. Certes, il travaille pour Hollywood afin d’arrondir les fins de mois, mais dans l'ensemble, il n'a pas trop à se plaindre de sa carrière. Son seul grand échec s'intitule The Transformation, un roman de S-F dans lequel des savants inventent un personnage d'extraterrestre pour expliquer à l'humanité ce qu'elle doit faire pour ne pas se détruire au moment même où elle découvre les moyens de créer une merveilleuse civilisation multitechnoculturelle digne de rejoindre la Fédération Galactique. Hélas, The Transformation, loin d'avoir été l'œuvre marquante qu'il espérait, a été pour Dexter Lampkin un échec retentissant et une amère déception. En fait, la raison pour laquelle il saute sur l'occasion lorsqu'on lui propose d'écrire des textes pour le soi-disant comique du futur, c'est qu'il y voit une deuxième chance de faire passer le message qui n'a pas été reçu avec son roman.
Et c'est là que les choses deviennent à la fois amusantes et intéressantes.
Car si Dexter Lampkin, auteur de La Transformation, se réunit tous les mois avec un petit cercle d'amis et de fans de son livre, Norman Spinrad, lui, a écrit un article intitulé The Transformation Crisis, article dans lequel il est dit :
« En fin de compte, la prochaine étape de notre évolution, celle par laquelle nous devons passer pour traverser la Crise de Croissance (1) qui est la conséquence de tout ce qui s'est passé auparavant, n'est ni biologique, ni scientifique, ni technologique, ni même politique.
Nous devons atteindre le niveau de conscience morale et politique nécessaire pour que notre espèce soit viable à long terme. Et ce n'est pas un vœu pieux : c'est un fait inévitable, une conséquence logique de notre évolution. Car si nous n'y arrivons pas en tant qu'espèce, nous nous autodétruirons, ainsi que notre biosphère. Ceux qui y arriverons seront des survivants. Et il n'y en aura pas d'autres.
Et s'il est possible que nous développions dans le futur la technologie nécessaire à la création d'une civilisation Transformationelle stable et durable, le pouvoir de détruire notre espèce existe bel et bien, ici et maintenant.
Aussi ne pouvons-nous pas rejeter la responsabilité qui nous incombe, celle d'accomplir cette transformation morale et spirituelle, sur nos descendants.
C'est nous qui sommes la génération de la Crise de Croissance.
Soit on fait notre boulot, et on le fait bien — soit nous serons tous au chômage.
»

La Farce et le Zeitgeist

Qui dira, après cela, que la science-fiction est une littérature de joyeux plaisantins uniquement préoccupés de « shooter » de l'alien dans l'espace ?
Ce que montre Norman Spinrad avec le malheureux Dexter Lampkin et ses grandioses ambitions littéraires, messianiques et spirituelles, c'est que, contrairement à ce qu'on nous dit parfois, apprécier la S-F ne signifie pas qu'on « suspende son incrédulité », mais bien au contraire, que l'on croie — naïvement, bêtement peut-être — à un certain pouvoir de la technoscience de transformer nos existences, à un avenir radicalement différent et, ma foi, aussi couillon que cela puisse paraître, meilleur.
Il va sans dire, en tout cas lorsqu'on se souvient, sinon d'articles déjà fort anciens dans lesquels il parlait du fandom en termes moins que flatteurs, du moins de l'inévitable Jack Barron et l'éternité, des textes du recueil Other Americas, ou du Printemps Russe, que le portrait que donne Norman Spinrad de son alter-ego sauveur-de-l'humanité-par-la-S-F est gravé à l'acide. La satire est cruelle, la farce cosmique est souvent grinçante, surtout pour les fans de S-F, lesquels n'en méritent d'ailleurs peut-être pas autant (après tout, être gros et moche n'est tout de même pas un crime...) mais quiconque a mis les pieds dans une convention étatsunienne reconnaîtra qu'elle touche juste.
Autrement dit, que ces gens déguisés en monstres de l'espace et qui passent leur temps à produire des fanzines, à batailler sur internet des vertus de tel ou tel ouvrage et à se biturer régulièrement dans des hôtels tout en prétendant être l'élite intellectuelle secrète de la planète ne sont rien moins que pathétiques... et pourtant... quiconque a vu exploser Tchernobyl, fondre les calottes glaciaires, brûler les forêts tropicales et se développer ordinateurs, biotechnologies et manipulations génétiques, se dit qu'après tout, ils ont peut-être bien compris quelque chose à la marche du monde...
Rien que pour cela — l'autodérision poussée à l'extrême — les aventures sexuelles de Dexter Lampkin dans une convention de S-F valent leur pesant d'or — la farce aussi tendre que mordante, le portrait sans pitié du genre et de ceux qui le font, il me semble qu'il aurait été logique et juste que He Walked Among Us soit traduit dans notre beau pays où, depuis Proust il n'est plus, paraît-il, de Vraie Littérature qui ne réfléchisse sur elle-même et sur les conditions de son existence et plus de Véritable Auteur qui ne trempe sa plume dans l'encrier sans fond de son nombril — en oubliant qu'une œuvre n'est pas le résultat de la rencontre d'un auteur avec lui-même, ou avec l'idée qu'il se fait de la Littérature, mais plutôt celle d'un écrivain avec le zeitgeist, l'esprit du temps, l’âme de l'époque — et on dira ce qu'on voudra, l’âme de notre époque, ce ne sont pas les états d’âmes d'Untel ou d'Unetelle, c'est la vache folle, internet, les génocides à répétition, les OGM et le clonage.
On objectera que les lecteurs — et c'est bien normal — aiment qu'on leur raconte ce qui se passe en coulisse, que ce soit celles du showbiz, de la télé ou de l'édition. Je ne dis pas le contraire. Mais ils ne peuvent être que reconnaissants lorsque, ce faisant, l'auteur ne prend pas la pose requise pour l'attribution de tel ou tel prix, mais a au contraire le courage non seulement de se moquer de lui-même, de ses fantasmes, de ses écrits, de sa vie même, mais aussi d'exposer pourquoi il fait ce qu'il fait, et continue à le faire, malgré tout...
Mais je m'égare, et je sens par dessus mon épaule le regard du Rédac'Chef qui se rappelle tout à coup que je lui avait promis un article sur Bleue comme une orange, qui paraît ce mois-ci, et pas sur Il est parmi nous, qui n'a pas été publié (2)...
J'y viens. Ou plutôt, j'y suis.


Sylvie Denis


(1) Merci à Dominique Martel, à qui j'emprunte cette traduction.

(2) Sauf en Allemagne… et désormais en France.

 

27/07/2010

Rama (4)

298852a4eb32d0cdbd2a48d44bba2b2e.jpgUne descendance prolifique

 

Après Rendez-vous avec Rama, les Big Dumb Objects se sont multipliés dans le champ science-fictif, peut-être parce qu’ils offraient un moyen de renouveler aisément le thème fascinant du peuple extraterrestre disparu qui a laissé derrière lui des artefacts mystérieux. De La Grande Porte (12) de Frederik Pohl à l’astéroïde voyageur du dyptique constitué par Éon et Éternité (13) de Greg Bear, de la tour énigmatique explorée par les personnages de Diamond Dogs (14) d’Alastair Reynolds à la sphère de Dyson qui se trouve au cœur du cycle d’Omale (12) de Laurent Genefort, ces objets « stupides » ont pris des formes et des significations très différentes les unes des autres. J.G. Ballard lui-même, dans « Rapport d'exploration concernant une station de l'espace non identifiée » (15), s’est essayé à l’exercice, avec pour résultat un texte tout à fait étrange où le Big Dumb Object, dont la taille ne cesse d’augmenter à mesure que ses explorateurs progressent, se révèle être l’univers tout entier, rien de moins !
Clarke, quant à lui, continue à jouer son rôle de propagandiste de l’expansion humaine à travers l’espace, avec notamment Les Fontaines du Paradis (16) et La Terre est un berceau (12), en collaboration avec Gentry Lee. Si le second, en dépit de son magnifique titre français tiré d’une citation de Tsiolkoowski, demeure anecdotique, le premier mérite qu’on s’y arrête. Le roman décrit en effet un projet monumental : la construction d’un ascenseur orbital. Cette idée d’un satellite géostationnaire relié à la Terre par un câble permettant à des navettes de circuler de l’un à l’autre a été formulée au début des années 1960 par divers scientifiques, dont Arthur C. Clarke lui-même, mais ce n’est qu’à la fin de la décennie suivante que celui-ci l’exploite sous une forme fictionnelle.
9abd5da270794e36844f721a343584e0.jpg Les Fontaines du Paradis constitue en quelque sorte l’exacte antithèse de Rendez-vous avec Rama. Si le roman possède une dimension métaphysique, elle ne naît pas de l’artefact lui-même et du mystère suscité par son existence, mais de sa réalisation. Vannevar Morgan, le concepteur de ce pont vers les étoiles, est un ingénieur, un bâtisseur, un de ces hommes qui osent et qui vont de l’avant en dépit des obstacles, des contraintes et des échecs provisoires. Sa détermination n’est pas sans rappeler celle de Delos Harriman, L’homme qui vendit la Lune (16) de Robert Heinlein, ou mieux encore, celle de l’architecte étatsunien Frank Loyd Wright tel que King Vidor le montre dans Le Rebelle en 1948 : un personnage inspiré et obstiné, porté par un projet si grandiose qu’il transcende sa propre existence.
C’est grâce à ce genre d’individu, paraît vouloir nous dire Clarke, que l’espèce humaine parviendra un jour à construire ses propres Big Dumb Objects. De fait, l’ultime scène du livre présente un artefact nettement plus impressionnant que Rama : un anneau-ville orbital ceinturant la Terre.
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Il me semble que ce fruit magnifique du génie humain annonce ce que seront les suites de Rendez-vous avec Rama. Puisque de telles réalisation sont — ou seront un jour — à notre portée, ne convient-il pas d’expliquer le mystère représenté par ce cylindre de métal et son contenu ? Mais l’énigme en question est si immense, si démesurée, si cosmique qu’il faudra trois livres supplémentaires pour en venir à bout, avec en outre l’aide de Gentry Lee, également co-auteur de La Terre est un berceau. Et, paradoxalement, les révélations qui se succèdent au sujet de la nature de Rama, ainsi que sa réduction à un ensemble de concepts qui n’ont plus rien de métaphysique, ne parviennent pas à en détruire le charme initial, ni la fascination exercée par cet objet gigantesque dès son arrivée dans notre système solaire.
Expliquer n’est pas détruire et, s’il y a une leçon à tirer de cette tétralogie, c’est peut-être que l’expression « Big Dumb Object », derrière son aspect ironique, contient une subtilité sémantique, imperceptible à première vue, qui lui donne pourtant tout son sens.
Ce ne sont pas les Big Dumb Objects qui sont stupides, mais nous qui sommes trop stupides pour les comprendre.

 

Roland C. Wagner

 


(12) J'ai lu.
(13) Le Livre de poche.
(14) In Diamond Dogs, Turquoise Days, Pocket.
(15) In Fièvre guerrière, Stock.
(16) Folio SF.

26/07/2010

Rama (3)

4aaae145521e8db270a6005f87a59a14.jpgUne science-fiction « totale »

 

Avant d’aller plus loin, citons ce que dit Sylvie Denis de Rendez-vous avec Rama dans son article « Cyberspace ou l’envers des choses » :
« Dans ce qu'on peut appeler la science-fiction totale, on trouve au moins le même nombre d'éléments connus et d'éléments inconnus. Mais (dans le meilleur des cas) le nombre d'éléments inconnus peut excéder largement celui des éléments connus.
« Un excellent exemple nous est fourni par le roman d'Arthur C. Clarke Rendez-vous avec Rama. Celui-ci nous offre une fort bonne démonstration des divers degrés de simulation de l'inconnu que peut produire un auteur. Le roman se situe dans un futur relativement proche : on y constate que les institutions politiques et sociales (tel le mariage) sont légèrement différentes des nôtres, mais pas au point de vraiment désorienter le lecteur. L'élément le plus important est bien sûr Rama : l'objet inconnu qui pénètre dans un univers certes déjà décalé, mais largement intelligible. Rama est le nec le plus ultra en matière d'objet fictif et inintelligible : il s'agit d'un cylindre de métal gigantesque. Mais si son origine extraterrestre devient rapidement évidente, les humains qui l'explorent ne parviennent pas à en deviner la nature. Il en est de même pour tout ce qu'il contient. »
Cette idée permet de mesurer la distance qui sépare Rama de la « comète » de Jack Williamson, dont on comprend assez vite la nature. De plus, même si les créatures qui occupent celle-ci demeurent énigmatiques, leurs intentions sont claires, tout aussi claires que celles des innombrables peuples extraterrestres qui, tout au long de l’histoire de la science-fiction, ont tenté d’envahir et/ou de détruire notre système solaire : c’est leur agressivité et leur avidité — celle-ci découlant de celle-là — qui rend les Cométaires intelligibles aux yeux des humains. On pouvait déjà le constater chez les extraterrestres en quête de fer dans la série des Fulgurs : dans un cas comme dans l’autre, le besoin de matières premières constitue la principale motivation de l’autre venu d’ailleurs.
De la même manière, dans le film Alien de Ridley Scott, c’est par sa voracité que la créature éponyme paraît la moins étrangère à notre compréhension. La nécessité de se procurer — par la force — des matières premières, de l’énergie ou de la nourriture sont des motivations tout à fait humaines, même si le reste du comportement des créatures et/ou artefacts impliqués demeure inexpliqué.
En cela, Rendez-vous avec Rama diffère profondément des textes et films précités. L’étrangeté, le mystère demeurent entiers, tout comme chez la créature parfaitement autre à qui est confronté le protagoniste humain de « L’Odyssée martienne » (10) de Stanley G. Weinbaum. Ou comme dans 2001, serait-on tenté de dire. Toutefois, Rama ne représente pas un simple démarquage des monolithes noirs. En effet, alors que ces derniers interfèrent avec l’espèce humaine — en agissant notamment sur son évolution, comme le suggère la première partie du film/livre — Rama se contente de passer, indifférent aux minuscules créatures qui le visitent et cherchent désespérément à le comprendre. La seule interaction est le fait des êtres humains, ce qui le différencie également du Martien de Weinbaum — lequel, même si ses motivations demeurent ignorées, apporte cependant son aide au personnage principal.
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Par son absence d’agressivité comme d’interventionnisme, par l’énigme que représentent les mobiles de ceux qui l’ont construit, par son indifférence à l’égard de l’espèce humaine, Rama constitue donc un mystère d’une nature quasiment métaphysique. Il n’est d’ailleurs pas innocent qu’il porte le nom d’un dieu hindou.
Si Rendez-vous avec Rama appartient à la science-fiction « totale » évoquée par Sylvie Denis, c’est avant tout parce que l’environnement dont la découverte et la description constituent l’essentiel du roman est totalement étranger à tout ce que l’être humain — et, donc, le lecteur — a pu rencontrer dans son quotidien. L’intérieur du Big Dumb Object n’est pas réductible à nos connaissances, ni à celles des personnages qui en effectuent la visite. Certes, les lois physiques s’y appliquent, comme partout ailleurs dans l’univers, et Clarke prend grand soin de mettre en avant des caractéristiques telles que l’augmentation de la gravité et de la densité de l’atmosphère à mesure que l’on s’écarte de l’axe de rotation. Mais ces données familières ne font que renforcer l’énigme majuscule représentée par Rama.
Ainsi, on y trouve des villes auxquelles les visiteurs humains donnent les noms de cités de la Terre… Seulement, s’agit-il bien de villes au sens terrien du terme ? Ici, l’analogie est employée pour renforcer le mystère, et ce qui peut paraître familier se révèle en réalité tout à fait étranger :
« Le vrai New York, comme toutes les habitations humaines, n’avait jamais été terminé. Ceci, en revanche, était tout de symétrie et de modules mais d’une organisation si complexe qu’elle décourageait l’esprit. Cela avait été conçu et planifié par une intelligence hautement directive, puis construit et achevé comme une machine vouée à quelque fonction précise. Après quoi, n’étaient plus possibles ni croissance, ni changement. »
Ce passage me semble typique de l’impression produite par Rama sur l’esprit de ses visiteurs : le Big Dumb Object et son contenu ne sont pas réductibles à des concepts humains, précisément parce qu’ils ont été construite par une race étrangère dont l’aspect demeure ignoré et la mentalité insaisissable. Tout ce que les explorateurs peuvent glaner, ce sont des bribes d’un savoir et d’une pensée qui leur échappe. Nous sommes bien dans la science-fiction « totale », et la soumission de cet environnement d’une profonde étrangeté aux lois scientifiques connues et reconnues n’en altère pas le mystère, bien au contraire.
La science rejoint ici la métaphysique, et le sentiment principal dominant le livre, outre la curiosité scientifique, est bel et bien ce que les anglo-saxons appellent « awe », et que l’on pourrait traduire par une terreur mêlée de respect face à des manifestations divines — ou, du moins, dépassant l’entendement. Comme si la profonde différence des bâtisseurs de Rama et leur avance technologique considérable engendraient une forme de transcendance.

 

Roland C. Wagner

 


(10) In Une Histoire de la science-fiction, Librio.

25/07/2010

Rama (2)

 

19b69f0d9cda6098696c5352059e9acb.jpgDe gros objets stupides

 

La science-fiction a toujours été friande de gigantisme. Dès les premiers balbutiements de la forme moderne du genre, à la fin des années 1920, les auteurs des pulps n’hésitaient pas à donner dans la démesure, dans une fuite en avant dont le principal Leitmotiv semblait être « toujours plus gros ». Les nefs titanesques de la série des Fulgurs (5) de E.E. « Doc » Smith, engagées dans des combats furieux détruisant des systèmes solaires entiers, ou la « comète » des Cométaires (6) de Jack Williamson, assez vaste pour emporter plusieurs planètes d’une étoile à l’autre, en sont deux exemples parmi bien d’autres, dont la série allemande Perry Rhodan s’inspirera largement quelques décennies plus tard. On pourrait également citer Trantor dans Fondation (7) d’Isaac Asimov, avec sa ville couvrant toute une planète. Le gigantisme est une composante indissociable du sense of wonder.
À côté de ces exemples tirés des pulps étatsuniens, et relevant donc d’une littérature qu’il convient de qualifier de « populaire », les artefacts inventés dans Créateur d’étoiles (4) par Olaf Stapledon — un auteur anglais que Clarke a lu dans sa jeunesse —, revêtent une grande importance dans la genèse d’un type particulier de créations science-fictives qui sera baptisé par la suite de « Big Dumb Objects », ou « gros objets stupides » en français :
« […] équipés des dernières réalisations de la science physique et maîtres de l’énergie subatomique, [les Symbiotiques] pouvaient construire dans l’espace des planètes artificielles d’habitation permanente. 27e05ed55caf1f4c8c770e1edcafe6fe.jpgCes grands globes creux de diamant artificiel variaient des structures les plus primitives et les plus petites, comme l’astéroïde, aux sphères considérablement plus grandes, comme la Terre. En général, ils n’étaient pas entourés d’atmosphère, car leur masse était trop peu importante pour empêcher les gaz de s’échapper. Une couche de forces répulsives les protégeait contre les météores et les rayons cosmiques. La surface extérieure de la planète, totalement transparente, emballait l’atmosphère. Juste au-dessous étaient suspendus les centres de photosynthèse et les machines qui puisaient l’énergie des radiations solaires. Une partie de cette enveloppe externe renfermait des observatoires astronomiques et des machines pour contrôler l’orbite planétaire. […] L’intérieur de ces mondes était conçu comme un jeu de sphères concentriques soutenues par des poutres et des arcs gigantesques. […] Les races de la subgalaxie […] construisirent des planètes artificielles adaptées à leur nature. […] Au rythme des âges, de centaines de milliers de petits mondes surgirent, croissant en taille et en complexité. Plus d’une étoile sans planète naturelle s’entoura d’anneaux concentriques de mondes artificiels, tous très divers. »
Freeman Dyson s’inspire ouvertement de Stapledon lorsqu’il formule en 1960 le concept de la fameuse sphère portant son nom. Pour mémoire, il s’agit d’un artefact titanesque englobant totalement une étoile — à une distance raisonnable pour que la vie soit possible sur sa surface intérieure — afin de capter la totalité du rayonnement émis par celle-ci. Dyson pensait que les besoins énergétiques des civilisations hyper-évoluées finirait par les pousser inéluctablement à réaliser de telles constructions. Or l’on trouve en effet dans Créateur d’étoiles le passage suivant :
c66ceb319eb59659bfe02f10f8223807.jpg « [Cette vaste communauté] commença d’utiliser l’énergie de toutes ses étoiles à une échelle jusqu’alors insoupçonnée. […] chaque système solaire était entouré d’une gangue de pièges de lumière qui concentraient l’énergie solaire dans un but intelligent. »
Certes, la sphère elle-même n’est à aucun moment décrite dans le roman de Stapledon, mais on y trouve tous les éléments présidant à sa conception. Gageons qu’Arthur C. Clarke a été lui aussi impressionné par ces descriptions, ainsi que par la coexistence chez Stapledon des dimensions technologique et métaphysique — quoique l’accent soit plutôt mis sur la seconde dans Créateur d’étoiles.
Ce ne sont donc pas les artefacts monumentaux qui manquent pas dans l’histoire du genre. Néanmoins, en dépit de leur taille et de leur étrangeté, ces constructions impressionnantes demeurent — plus ou moins — compréhensibles par les personnages qui y sont confrontés. Trantor a été bâtie par des êtres humains, la « comète » de Williamson est clairement identifiée comme une sorte de vaisseau spatial démesuré appartenant à des voleurs de planètes et la destination des mondes artificiels de Créateur d’étoiles ne fait aucun doute aux yeux du narrateur. La sphère de Dyson elle-même demeure intelligible au lecteur du XXe siècle, puisque son inventeur expose les raisons qui ont poussé à la construire.
Il manque à tous ces objets une dimension. Celle du mystère.
Car l’expression « Big Dumb Object », qui apparaît pour la première fois sous la plume de Roz Kaveny en 1981 dans la revue Foundation, implique non seulement que l’artefact en question soit énorme, mais aussi qu’il soit « stupide » — ou plus exactement énigmatique, mais nous y reviendrons.
863caf3a85ebae891e62f6780bab5c05.jpg En ce sens, le premier ancêtre science-fictif des Big Dumb Objects est vraisemblablement le super-calculateur couvrant une planète sur trente kilomètres d’épaisseur de « Facteur limitatif » (8), une nouvelle de Clifford D. Simak parue en 1949. En effet, si cette machine ne diffère guère dans ses dimensions de la ville-planète de Trantor ou des mondes artificiels de Stapledon, elle s’en écarte au moins sur deux points : elle n’a pas été construite par l’homme, ni par un peuple connu de l’homme, et sa destination est, au départ, incompréhensible.
On peut également citer parmi les précurseurs des Big Dumb Objects le monolithe noir de « La Sentinelle » de Clarke, que l’on retrouve quinze ans plus tard dans 2001, l’odyssée de l’espace, mais il faut attendre quelques lustres pour que le thème s’impose massivement au genre, en 1971 avec L’Anneau-Monde (9) de Larry Niven et, deux ans plus tard, Rendez-vous avec Rama. (On pourrait ajouter à cette liste d’ouvrages fondateurs Le Monde du Fleuve (10) de Philip Jose Farmer — à condition d’admettre que le monde en question est bien un « objet ».) Ce qui explique sans doute pourquoi l’expression désignant ce type d’artefact n’a pas été forgée avant le début des années 1980, à une époque où ils étaient déjà devenus courants dans le domaine.

 

Roland C. Wagner

 


(6) In Ceux de la légion, le Bélial’.

(7) Gallimard.

(8) In Histoires de machines, le Livre de poche.

(9) Mnémos.

(10) Robert Laffont.