22/01/2012
Essais sur la science-fiction
Juste un mot pour rappeler l'existence de ce recueil de dix articles issus du présent blog, mis en ligne il y a quelque temps déjà sur In Libro veritas. On y parle de G.-J. Arnaud, Greg Egan, Robert Heinlein, Norman Spinrad, Arthur C. Clarke… et même de Lucrèce et Lavoisier. Téléchargeable ici en pdf et epub.
13:16 Publié dans Claude Ecken, Joseph Altairac, Norman Spinrad, Roland C. Wagner, Sylvie Denis, Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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21/08/2011
Les Gardiens d'Aleph-Deux

Colin Marchika
Mnémos, 2004
Avec Les Gardiens d'Aleph-Deux, vous allez vivre l'histoire de la conquête de l'espace la moins banale qui soit. Toute une collection de savants fous, de mathématiciens farfelus et de cosmonautes décalés s'attaquent avec intrépidité aux mystères des Aleph, sortes de dimensions cachées qui, lorsqu'on les emprunte, conduisent à l'autre bout de l'univers en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. Un problème, infime : le passage dans les Aleph rend généralement fou...
11:53 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
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11/08/2011
Lovecraft et l'affaire Shaver (2)
Votre rédacteur en chef a des centaines de livres à lire, certains aussi difficiles à se procurer que ceux que vous citez, mais il ne sait pas quand il aura fini de les lire. En tout cas, ce sera fait. Cependant, nous publions votre lettre (avec certaines suppressions judicieuses bien que vous ne mentionnuez rien en ce qui concerne leur publication) afin de permettre à ceux de nos lecteurs qui pourraient entreprendre ces recherches de le faire et de nous tenir au courant. À titre personnel, nous vous écrirons à propos des mystérieuses déclarations que vous faites et nous pensons que l'"intérêt particulier" dont vous parlez est aussi le nôtre. Votre emploi des guillemets autour de "underground deros" nous inétresse beaucoup, car c'est exactement ce que nous aurions fait, compte tenu de ce que nous savons maintenant ! Si vous comprenez à quoi nous faisons allusion, nous serions heureux de recevoir une autre lettre de votre part, à titre privé et non pour publication.
Ces deux textes appellent bien évidemment de nombreuses remarques.
Tous ceux qui sont familiers avec le monde de Lovecraft auront reconnu plusieurs mots célèbres inventés par le maître de Providence, parfois déformés cependant. Le "Necronomicon" devient le "Necrominicon", "Arkham" se transforme en "Arkton" et, de façon bénigne, "Das Unausprechlichen Kulten" en "Das Inausprechlichen Kulten". Pour quelles raisons ?
Je vois deux explications possibles. La première est que le mystérieux auteur de la lettre a sciemment déformé ces termes pour brouiller les pistes, n'osant pas faire une allusion trop directe à l'univers littéraire de Lovecraft. Mais, dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas transformé l'orthographe de "Von Juntz", "Miskatonic" et "Abdul Alhazred" ? La deuxième hypothèse est plus prosaïque : les typographes d'Amazing Stories ont involontairement estropié ces expressions…
En tout cas, l'énigmatique John Poleda s'est bien amusé en envoyant cette lettre, de toute évidence écrite pour se moquer des allégations de Shaver et montrer qu'il n'était pas dupe. C'était un spirituel clin d'œil aux nombreux lecteurs d'Amazing Stories qui devaient connaître l'œuvre de Lovecraft.
La réponse du rédacteur en chef est assez énigmatique. Pourquoi ces suppressions dans le texte de la lettre ? Était-ce parce que Lovecraft y était cité nommément ? Il est bien évident que Palmer ne pouvait pas ignorer l'œuvre de Lovecraft (8). Il semble que Palmer laisse entendre qu'il a compris la plaisanterie. Maintenant, n'était-il pas dangereux depublier une telle lettre qui risquait de troubler les lecteurs et de semer de graves soupçons sur la véracité des affirmations de Shaver ? Je me demande si, à l'époque, Palmer envisageait de donner à l'affaire Shaver l'incroyable dévelopement qu'on lui a connu ensuite. Il se peut qu'au début de l'affaire, Palmer ait simplement cherché à lancer un de ces canulars dont il existe des précédents célèbres (9). La publication de la lettre serait alors un moyen subtil de faire comprendre aux lecteurs intelligents qu'il ne prend pas ces histoires au sérieux et que la farce va bientôt se terminer, Palmer tenant à montrer ainsi qu'il ne coupait pas les ponts avec l'authentique fandom de la science-fiction. Qui sait ? On peut même imaginer que Palmer a lui-même écrit la lettre pour plaisanter (10). Malheureusement, l'avenir montrera que, loin de rassurer les fans, Palmer allait s'efoncer de plus en plus dans l'hétéroclistisme.
Le plus amusant est que certains des lecteurs les plus naïfs d'Amazing Stories ont dû partir en quête du mystérieux Necrominicon, alias Necronomicon, conservé à la bibliothèque de l'Université du Miskatonic à AKton, alias Arkham.
Quelles conclusions tirer de cette curieuse affaire ? Essentiellement l'importance des liens qui relient la littérature de l'imaginaire à l'hétéroclistisme. Il faudra bien un jour analyser ce phénomène avec rigueur et ne pas se contenter, comme je le fais moi-même avec ce modeste article, d'en souligner les aspects anecdotiques et plaisants. Imaginons un instant que, dans "Open Letter to the World", Shaver ait cité Lovecraft en plus de Merritt. À l'époque, le nom de Merritt était plus connu que celui de Lovecraft, mais quand on voit aujourd'hui l'intérêt que suscite le maître de Providence, on frémit à l'idée de ce qui serait advenu de sa réputation littéraire si son nom avait été plus intimement associé à l'affaire Shaver. Je fais donc mienne la recommandation de Michel Meurger qui pense qu'il est nécessaire, dans toute étude lovecraftienne, de distinguer avec le plus grand soin esthétique et éthique.
Joseph Altairac
(8) Raymond A. Palmer (1910-1977) créa en 1930 The Comet, peut-être le premier fanzine de science-fiction. Rien de ce qui touchait à cette littérature ne pouvait lui être étranger, les écrits de Lovecraft encore moins que d'autres.
(9) Un autre canular des plus fameux est celui commis dans le New York Sun par Richard Adam Locke (1800-1871) en 1835. Locke avait rédigé de faux bulletins d'observations astronmiques décrivant toute une civilisation de Sélénites ailés. L'affaire, à laquelle on donne parfois le nom de The Moon Hoax (Le canular lunaire), fit grand bruit Il en existe des traductions française : on consultera à ce sujet l'Encyclopédie de Versins à l'entrée "Locke".
Trois semaines avant le commencement du canular de Locke paraissait dans le Southern Litterary Messenger un texte aujourd'hui célèbre d'Edgar Allan Poe, "The Unparalleled Adventure of One Hans Pfaall" (Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall), sur un fantaisiste voyage en ballon vers la Lune. En 1848, Poe tenta de renouveler un canular comparable à celui de Locke en publiant dans le New York Sun le compte-rendu d'une prétendue traversée de l'Atlantique en ballon. Ce texte est bien connu sous le titre de The Balloon Hoax (Le canard au ballon).
Est-il nécessaire de rappeler la célébrissime émission radio d'Orson Welles (1938) qui, bien que ne relevant pas vraiment du canular, n'en eut pas moins des résultats spectaculaires ?
(10) Si un lecteur de cet article possède des renseigements sur cet énigmatique John Poleda, qu'il nous écrive !
Études lovecraftiennes n° 5.
11:06 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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10/08/2011
Lovecraft et l'affaire Shaver (1)
L'affaire Shaver est encore relativement mal connue en France, certainement du fait qu'elle concerne le magazine Amazing Stories dans la deuxième moitié des années 1940 et que cette revue n'a pas bénéficié d'édition française. Il n'est donc pas inutile d'en faire un bref résumé. Le lecteur désireux d'approfondir le sujet se reportera à mon article "L'affaire Shaver" (1) ainsi qu'à d'autres sources aisément accessibles, tant françaises qu'anglo-saxonnes (2).
De quoi s'agit-il au juste ? Ray Palmer, le rédacteur en chef d'Amazing Stories, se met à publier dans sa revue, à partir de mars 1945, toute une série de textes signés d'un certain Richard S. Shaver. Le problème est que ces textes ne se présentent pas comme des histoires de science-fiction "ordinaires", mais comme des témoignages à peine romancés ! Shaver serait en "contact" avec des êtres mystérieux, qu'il appelle les "Deros", vivant dans de gigantesques cavernes souterraines. Dans un lointain passé, à l'époque de la Lémurie (le premier texte de Shaver s'intitule "I Remember Lemuria" !), les anciens maîtres de la Terre ont dû s'exiler dans l'espace et ont abandonné de formidables machines. Les "Deros" sont des êtres humains qui ont découvert ces machines et utilisent les vestiges de cette super-science pour semer le mal sur la Terre ! Shaver prétend également avoir découvert un étrange alphabet, le "mantong", qui serait à l'origine de toutes les langues humaines.
Tout ceci, comme on le voit, constitue un assez délirant scénario de science-fiction, mais le problème est que Shaver semble croire à ses histoires et que le rédacteur en chef d'Amazing Stories ne fait rien pour l'en dissuader, bien au contraire ! La première revue de science-fiction au monde se transforme peu à peu en une sorte de tribune ouverte aux "hétéroclites" (3) de tout poil ; le courrier des lecteurs se remplit de lettres délirantes de demi-fous prétendant être eux aussi en contact avec ces êtres malfaisants, ou d'explorateurs illuminés affirmant avoir découvert les gigantesques cavernes qui leur servent d'habitations, pour ne rien dire des divagations les plus ahurissantes sur les civilisations disparues, à côté desquelles les études de James Churchward sur Mu semblent des modèles de sérieux et de retenue. Bientôt, les soucoupes volantes pointent le bout de leur nez car, on s'en doute bien, des "Deros", héritiers d'anciennes races émigrées vers les étoiles, aux mystérieux objets volants pilotés oar des extraterrestres, il n'y a pas loin… Comme aurait dit Carrouges, nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes ! (4)
Il faut avouer que ces histoires à dormir debout remportèrent un certain succès, et les tirages d'Amazing Stories s'envolèrent durant l'affaire Shaver. Les lecteurs eurent même droit à un numéro entièrement consacré à Shaver (5).
Pourant, en avril 1948, Palmer mit le holà à cette histoire, peut-être harcelé par les fans de science-fiction furieux du nouveau visage que prenait leur revue ou, plus probablement, rappelé à l'ordre par les éditeurs d'Amazing Stories. Palmer quittera la direction d'Amazing Stories en 1949 et créera sa propre revue de science-fiction, Other Worlds, mais aussi et surtout des magazines consacrés aux faits mystérieux et aux soucoupes volantes.
Mais quel rapport avec Lovecraft ? Tout d'abord, certains chercheurs sérieux pensent que Shaver s'est inspiré de Lovecraft lorsqu'il a "inventé" ses histoires de "Deros" et d'anciens maîtres de la Terre contraints de quitter notre planète et laissant derrière eux des traces de leur passage. Dans une certaine mesure, ces créatures peuvent faire penser au panthéon d'extraterrestres de Lovecraft. C'est notamment l'avis de l'érudit Michael Ashley, une autorité de premier plan dans le domaine des pulps et des magazines anglo-saxons de science-fiction (6). C'est fort possible, mais Shaver a pu s'inspirer à d'autres sources que Lovecraft, car ce dernier n'est pas le seul, loin de là, à avoir imaginé que la Terre était peuplée dans le passé d'étranges civilisations non humaines. Les textes de cette teneur ne manquaient pas, spécialement dans les colonnes d'Amazing Stories dont Shaver était un lecteur assidu. On cite assi souvent le nom de Mme Blavatsky et la "théosophie".
Il me semble également très significatif que, dans son "Open Letter to the World" (sic !), un texte d'introduction publié dans le numéro d'Amazing Stories de juin 1945 pour mieux préciser sa démarche, Shaver cite Merritt et ses deux ouvrages The Moon Pool (Le Gouffre de la Lune) et The Face in the Abyss (Le Visage dans l'abîme). D'après Shaver, Merritt disait de façon romancée ce qu'il n'osait pas présenter comme des choses vraies, de peur de ne pas être pris au sérieux ! On peut aller loin avec un tel type de raisonnement. Michel Meurger a d'ailleurs montré dans un article récent (7) que la même mésaventure est arrivée à Lovecraft en France dans les années 1950, certains critiques n'hésitant pas à présenter Lovecraft comme une sorte de prophète illuminé.
On le voit, Shaver, en quelque sorte de son propre aveu, s'inspira au moins autant de Merritt que de Lovecraft. Il n'en reste pas moins que ce dernier va jouer, indirectement bien entendu, un rôle fort pittoresque dans l'affaire Shaver. En effet, dans le courrier des lecteurs du numéro de septembre 1945 d'Amazing Stories paraît une curieuse lettre reproduite ici intégralement, suivie de la réponse de la rédaction de la revue.
LE NECROMINICON
Monsieur,
Dans la perspective de vos recherches sur la Lémurie, peut-être pourriez-vous consulter le Necrominicon d'Abdul Alhazred, ainsi que le singulièrement célèbre Das Inausprechlichen Kulten de Von Juntz.
Ces deux ouvrages se trouvent dans la section réservée de l'Université du Miskatonic à Arkton, dans le Massachusetts.
Je suis diplômé en sciences occultes de cette université et je me suis trouvé en conflit avec les "Deros souterrains" de Mr. Shaver dès l'obtention de mon diplôme en 1935.
La traduction du septième chapitre du Necrominicon en utilisant l'"alphabet lémurien" devrait aider grandement à découvrir les tables manquantes.
Je regrette profondément que l'intérêt particulier que je porte à (passage supprimé par le rédacteur en chef pour d'excellentes raisons) m'empêche de vous aider concrètement dans vos recherches, mais cette allusion devrait suffire à un cerveau aussi fertile que celui de Mr. Shaver. Et je suis pratiquement sûr qu'après la lecture des ouvrages que j'ai mentionnés plus haut beaucoup de choses aujourd'hui encore obscures et confuses deviendront plus claires.
John Poleda (adresse supprimée)
Joseph Altairac
(1) "L'affaire Shaver", in Encrage n° 17, janvier/février 1988.
(2) Voir notamment l'article "Cultes marginaux" dans l'Encyclopédie visuelle de la science-fiction, sous la direction de Brian ASh (Albin Michel, 1977).
(3) Je reprends le terme employé par Pierre Versins dans son Encyclopédie. "Les Hétéroclites", écrit-il, "fous littéraires ou scientifiques, magiciens ou sectaires religieux, sont les plus proches parents des auteurs de science-fiction. Plus proches encore que les écrivains fantastiques qui, au moins, se présentent eux-mêmes comme irrationnels" (p. 415). Une assertion un peu rapide qui, me semble-t-il, mériterait discussion.
(4) D'après le titre d'un article de Carrouges : "Nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes : l'homme moderne, les soucoupes volantes et la nouvelle âme mythologique", in Arts, 16 octobre 1952.
(5) L'effarant numéro de juin 1947.
(6) Voir l'introduction à son anthologie The History of Science Fiction Magazines, Part 3, 1946-1955 (New English Library, 1976), p. 23.
(7) Dans Études lovecraftiennes n°s 3 & 4 : "Anticipation rétrograde" : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957.
Études lovecraftiennes n° 5.
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06/08/2011
Dick et le champignon sacré (3)
"Le type de folie caractérisé par l'idée fixe est un phénomène fascinant. Je parle de l'idée fixe obsessionnelle, celle dont l'esprit ne peut se détacher. Cela représente une possibilité insoupçonnée de dysfonctionnement du cerveau humain. Il faut avoirvu une idée fixe à l'œuvre pour en apprécier pleinement la force. Une fois introduite dans un esprit, l'esprit d'un être humain donné, non seulement elle n'en part plus jamais, mais elle consume aussi tout ce que cet esprit contient d'autre, de sorte que finalement l'individu n'existe plus, son esprit en tant que tel n'existe plus ; seule subsiste l'idée fixe qui a tout détruit autour d'elle." (17) Ainsi s'exprime Angel Archer sur les obsessions de Timothy Archer.
Philip K. Dick, expert en la matière, démonte avec une grande lucidité les mécanismes de l'"idée fixe", et se permet de le faire avec humour. Dans un dialogue extraordinaire entre Timothy Archer et Bill Lundborg (18), ce dernier fait perdre pied à l'évêque en lui montrant, grâce à ses connaissances en matière d'automobiles, l'inanité de ses présupposés sur les soi-disant manifestations de l'esprit de son fils. Un véritable tour de force !
Dick n'hésite pas non plus à évoquer la logique inductive de l'école hindouiste (l'anumana) pour fustiger les obsessions de Timothy Archer : "En Occident", fait-il déclarer à Angel, "nous ne possédons pas de syllogisme exactement équivalent à l'anumana, et c'est regrettable, car si nous disposions d'une formule aussi rigoureuse pour vérifier notre raisonnement inductif, l'évêque Timothy Archer l'aurait connue, et s'il l'avait connue il aurait su qu'il ne suffisait pas que sa maîtresse s'éveillât les cheveux roussis pour avoir la preuve que l'esprit de son fils mort était revenu de l'autre monde, par delà la tombe."
À vrai dire, il n'est peut-être pas absolument nécessaire d'évoquer l'école hindouiste de logique pour mettre en évidence les pièges du raisonnement par induction cher à Sherlock Holmes et dont abusent Timothy Arcer et John Allegro pour justifier leurs obsessions. La logique "occidentale" dispose elle aussi d'excellents outils. On reconnaîtra cependant à Dick le caractère élégant et original de son procédé.
"On peut s'irriter de ce relent de religiosité en quoi tout se transforme chez lui", regrettait déjà en 1972 un Pierre Versins — par ailleurs admiratif — dans l'entrée "Dick" de son Encyclopédie. Les craintes de Versins devaient malheureusement trouver une trop évidente confirmation avec Siva et L'Invasion divine. Et pourtant, alors qu'en abordant, dans La Transmigration de Timothy Archer, un sujet aussi périlleux que les spéculations sur l'origine du christianisme, il s'exposait au risque des dérives mystiques les plus absconses, Dick en profita au contraire pour donner une surprenante et effiace leçon de lucidité, dont humour et autodérision ne sont pas absents. La rupture avec ses deux romans précédents s'avère spectaculaire autant qu'inespérée.
Avec ce chef-d'œuvre de théologie-fiction que constitue La Transmigration de Timothy Archer, l'auteur ô combien polymorphe d'Ubik prend le visage du logicien et du sceptique. Qui se plaindra de cette ultime métamorphose ?
Joseph Altairac
(17) La Transmigration de Timothy Archer, p. 101.
(18) Ibid., pp. 121-127.
(19) Les puristes seront intéressés d'apprendre que l'édition française de The Transmigration of Timothy Archer omet un poème de Robert Herrick (1648) que voici, placé en exergue dans l'édition originale :
An Ode for him
Ah Ben!
Say how, or when
Shall we thy Guests
Meet of those Lyreick Fasts
Made at the Sun,
The Dog, the triple Tunne?
Where we such clusters had,
As made us nobly wild, not mad;
Out-did the meate, out-did the frolick wine.
My Ben
Or come agen;
Or seen to us,
Thy wits grat over-plus;
But teach us yeat
Wisely to husband it;
Lest we have Talent spend:
And having once brought to an end
That precious stock; the store
Of such a wit the world should have no more.
NLM n° 23, octobre 1993.
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05/08/2011
Dick et le champignon sacré (2)
À deux reprises dans le cours du roman (6), Philip K. Dick cite le nom de cet Anglais, véritable spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, qui fut maître de conférence à l'Université de Manchester. C'est que John Alegro, en dehors de celle due à ses talents reconnus de philologue, jouit d'une notoriété plutôt ambiguë pour un ouvrage fort curieux qui, en 1970, défraya la chronique : The Sacred Mushroom and the Cross. Ce volume fut traduit en français l'année suivante aux éditions Albin Michel sous le titre Le Champignon sacré et la Croix.
À première vue, voilà un travail qui en impose. John Allegro précise, dans une note préliminaire, que ses travaux "sont accompagnés de leurs données techniques, qui dépasseront sans doute généralement la compréhension du lecteur non spécialisé, auquel l'ouvrage est d'abord destiné." (7) On ne saurait mieux dire ! Les "données techniques" en question occupent une quarantaine de pages en fin de volume : notes en hébreu, arabe, araméen, akkadien, grec, etc., sur deux colonnes, index philologique et index biblique, le tout composé dans un corps microscopique. Pour compliquer encore les choses, l'éditeur français s'est contenté de reproduire ces notes telles qu'elles se présentaient dans l'édition anglaise, sans modifier les renvois de pages, ce qui rend les recherches particulièrement acrobatiques (j'ai essayé), la pagination de la traduction ne pouvant évidemment pas correspondre à celle de la version originale !
Le profane ne manquera pas d'être impressionné par un tel étalage d'érudition. Mais que cherche à démontrer ce discours apparemment si savant ? Tout simplement que les textes sacrés du christianisme sont truffés (c'est le cas de le dire) d'allusions au culte secret d'un champignon hallucinogène, symbole de fertilité ! Et que, de plus, pour faire bone mesure, Jésus n'a jamais existé…
Voici comment John Allegro interprète un passage de l'Ancien Testament mettant en scène Ezéchiel : "Le langage figuré qui fait allusion au champignon est ici d'une évidence dramatique. Le prophète [Ezéchiel] voit l'Amanita muscaria, son champignon rouge ardent parsemé des flocons blancs de la membrane déchirée de la volve. Dans cette chair se trouve la drogue hallucinogène, qui a le pouvoir d'augmenter les facultés de perception, d'aviver les couleurs et de rendre les objets beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement." (8)
Et il ne s'agit que d'un exemple parmi des dizaines d'autres. À tout moment, John Allegro utilise ses connaissances en philologie pour se livrer aux rapprochements étymologiques les plus audacieux. Saviez-vous que dans le Talmud, Jésus est parfois nommé Bar Pandêrâ', "fils de la Panthère" ? Allegro précise que "[cette] épithète est demeurée mystérieuse et a survécu même aux activités zélées des censeurs chrétiens surtout parce que son sens a été oublié" (9). Eh bien, figurez-vous que notre chercheur l'a retrouvé ; l'épithète de "panthère" accolée à Jésus provient d'Amanita pantherina, un champignon voisin d'Amanita muscaria ! Tout s'explique…
Ne nous y trompons pas. Nous sommes, avec Le Champigon sacré et la Croix, en présence d'un délire de grande classe, d'un niveau bien supérieur à celui de la majorité des élucubrations qui encombrent les collections spécialisées en conjectures farfelues (10). On comprend aisément que de telles idées aient séduit Philip K. Dick, et qu'il ait présenté Timothy Archer comme un adepte du philologue britannique. Ainsi qu'il le fait déclarer à Bill Lundborg, "[…] ce champignon n'existait même pas. C'était une supposition gratuite. Tim avait piqué l'idée à un érudit nommé John Allegro. Le problème avec Tim, c'est qu'il n'avait pas de pensées personnelles : il empruntait les idées des autres et s'imaginait ensuite qu'elles venaient de lui, alors qu'il s'était contenté de se les approprier."
Mais l'ambition de John Allegro ne se borne pas à vouloir mettre en évidence les traces d'un culte secret du champignon chez les Hébreux et les premiers chrétiens. Cette découverte serait pourtant déjà, en elle-même, tout à fait stupéfiante (si j'ose dire). Il n'hésite pas à proposer, avec un incroyable aplomb, une histoire alternative du judaïsme et des débuts du christianisme.
"La religion israélite était fondée sur le culte du champignon sacré, comme le montrent maintenant les noms de ses tribus et de ses mythes.
"Le fanatisme de certains de ses adhérents provoqua une opposition interne et externe, et après les désastreuses révoltes contre les Assyriens et les Babyloniens aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., survint une période de réaction, qui effaça énergiquement le passé lors des mouvements de réforme du judaïsme des VIe-Ve siècles.
"Le culte du champignon disparut pour reparaître, avec des résultats plus désastreux encore, aux Ier et IIe siècles de notre ère, lorsque les Zélotes et leurs successeurs défièrent à nouveau la puissance de Rome.
"Le christianisme se purifia après l'holocauste et chassa ses drogués dans le désert comme "hérétiques", se pliant tellement à la volonté de l'État qu'au IVe siècle il s'intégra aux puissances gouvernantes."
Par moment, avouons-le, certaines des idées d'Allegro peuvent faire penser davantage aux farces hilarantes des Monty Python (l'image des "drogués chassés dans le désert" !) qu'à des spéculations historiques sérieuses.
On imagine sans peine la réaction horrifiée du monde savant à la sortie de The Sacred Mushroom and the Cross. John Allegro avait déjà provoqué l'irritation de plusieurs de ses collègues par des interprétations jugées peu orthodoxes des manuscrits de la Mer Morte. Cette fois, c'en est trop. Dans The Times du 26 mai 1970, quatorze scientifiques britanniques éminents signeront une lettre réfutant les scandaleuses conclusions d'Allegro (11).
Et pourtant, comme si cela ne suffisait pas, les buts d'Allegro vont encore au-delà d'une réinterprétation déjà radicale de l'histoire des religions. Dans un ouvrage semble-t-il inédit en français, The End of a Road (1970), présenté comme une sorte de complément ("companion volume") à The sacred Mushroom and the Cross, John Allegro sonne le glas du christianisme : comment, en effet, faire confiance à une religion basée sur le culte de la fertilité et l'adoration d'un champignon hallucinogène ? À l'"idée fixe" du champignon sacré s'ajoutent des prétentions de moraliste et de philosophe (12). Pour John Allegro, les véritables origines (d'après lui !) du christianisme discréditent la majeure partie de son enseignement. Pour Timothy Archer, cet enseignement n'a pas de sens en lui-même. La vérité ne peut se trouver que dans la consommation du champignon magique : "L'anokhi […]. Le champignon. Il est quelque part là-bas et ce champignon est le Christ. Le véritable Christ, pour qui parlait Jésus. Jésus était le messager de l'anokhi qui est le vrai pouvoir saint, la vraie source. Je veux le voir, je veux le trouver. Il pousse dans les grottes. Je le sais." Son idée fixe le conduira à la mort.
L'édifice construit par John Allegro s'appuie presque uniquement sur sa spécialité, la philologie. Il a pourtant dû sentir malgré son obsession, que ses idées, heurtant de front tout ce que l'histoire des religions nous avait appris jusqu'ici, nécessitaient une preuve plus concrète. Et quelle plus belle preuve que le "champignon" de la fresque lmédiévale de Plaincourault ?
"Toute cette histoire de l'Éden," écrit Allegro, "est une mythologie fondée sur le champignon, surtout dans l'analogie entre "l'arbre" et le champignon sacré […]. Aussi tardivement qu'au XIIe siècle, un souvenir de cette vieille tradition demeurait parmi les chrétiens, à en juger par une fresque du mur d'une église ruinée, à Plaincourault, près de Mérigny, dans l'Indre […]. Nous y voyons l'Amanita muscaria dans toute sa gloire, entourée d'un serpent, tandis qu'Ève se trouve dans le voisinage, se tenant le ventre" (13). À cause d'une indigestion de champignons ? serait tenté de se demander un mauvais esprit…
Comme on s'en doute, les historiens de l'art, pour leur part, n'adhèrent guère à cette interprétation du champignon, et reconnaissent dans la fresque en question un arbre stylisé (14). Mais certains certains mycologues ne s'y sont-ils pas laissé prendre ? En tout cas, l'illusion de la preuve "matérielle" est là : le prétendu "champignon" de la fresque de Plaincourault sert très opportunément à illustrer la couverture de l'édition française du Champignon sacré et la Croix.
Il est frappant de voir à quel point l'ouvrage d'Allegro s'inscrit dans la soi-disant "drug culture" de l'époque, même si c'est, ainsi que l'on a pu le constater, au corps défendant de son auteur. Et, à propos de "drug culture", nul ne sera surpris d'apprendre que Philip K. Dick comptait parmi ses fans un certain Timothy Leary…
En marge de cette idée du culte du champignon hallucinogène, remarquons une autre hypothèse d'Allegro qui, sans doute, ne manqua pas d'attirer l'attention de Dick. "Nous verrons," écrit Allegro, "comment le culte du champignon était étroitement lié à la nécromancie, c'est à dire à l'évocation de l'esprit des morts pour prédire l'avenir" (15). Voilà qui nous rappelle immanquablement l'épisode dans lequel Timothy Archer (de la même manière que son modèle réel, l'évêque James H. Pike) entre en contact avec l'esprit de son fils suicidé, qui prédira la mort de sa maîtresse. Ce rapprochement mérite d'être fait, même s'il n'est pas indispensable d'en appeler au champignon sacré d'Allegro pour expliquer la dérive spirite de l'évêque (16), qui marche sur les traces de personnalités aussi célèbres et (apparemment) lucides que William Crookes, Camille Flammarion et Arthur Conan Doyle.
Joseph Altairac
(6) Op. cit., pp. 88 et 220.
(7) Le Champignon sacré et la Croix, p. 9.
(8) Ibid., pp. 127-128.
(9) Ibid., p. 162.
(10) Le Champignon sacré et la Croix est d'ailleurs paru hors collection, alors que l'éditeur Albin Michel disposait d'une collection particulièrement redoutable de barjoteries, "les Chemins de l'impossible".
(11) Voir Michael Baigent et Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Jonathan Cape, London, 1991, pp. 62-63. Cet ouvrage (qui sera traduit en français au moment où paraissent ces lignes) contient d'intéressantes précisions sur John Allegro et la réception de ses travaux ; on l'utilisera cependant avec prudence, sachant que Baigent et Leigh sont aussi les auteurs, en collaboration avec Henry Lincoln, d'ouvrages sujets à caution, dont le trop célèbre The Holy Blood and the Holy Grail (L'Énigme sacrée, Pygmalion/Gérard Watelet, 1983).
(12) La couverture de l'édition de poche de The End of a Road (Panther Books, 1972) porte plaisamment en accroche : "This back could be the last nail in God's coffin…"
(13) Ibid., p. 112.
(14) Voir l'article de Michel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Voynich", in Études lovecraftiennes n° 11, pp. 27 et 38 (note 10).
(15) Le Champignon sacré et la Croix, pp. 147-148.
(16) Lire à ce sujet Dialogue avec l'au-delà, de James A. Pike (J'ai lu, col. "l'Aventure mystérieuse").
NLM n° 23, octobre 1993.
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04/08/2011
Dick et le champignon sacré (1)
Il y a eu des gens bien plus dérangés que Philip K. Dick, et qui ont néanmoins produit des œuvres durablement adaptées à la vie de millions de gens sains d'esprit.
Charles Platt
On a parfois tendance à regrouper les trois romans de Philip K. Dick, Siva, L'Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer sous le nom de "trilogie divine", comme si cet ensemble formait un tout parfaitement cohérent. C'est une opinion que ne défend pas, bien au contrare, Norman Spinrad dans sa pénétrante étude, La Transmutation de Philip K. Dick (1).
Selon l'auteur de Rêve de fer, Siva et L'Invasion divine feraient figure de créations "relativement mineures", alors que La Transmigration constituerait une "œuvre d'une lucidité lumineuse, toute imprégnée de bon sens". En quelque sorte, le véritable testament littéraire de Dick, bien davantage que la peut-être déjà trop fameuse (et fumeuse) Exegesis (2). Nous le suivrons sans peine dans son appréciation.
La Transmigration de Timothy Archer est conté du point de vue d'un personnage féminin, Angel Archer, la belle-fille de Timothy Archer. Cependant, détail qui ne trompe pas, elle exerce, comme le fit Dick lui-même, le métier de disquaire. On remarquera également, tout au long du roman, la compassion d'Angel vis-à-vis des autres personnages et ses tentatives pour expliquer, sinon excuser, leur comportement souvent fantasque, attitude dickienne s'il en est. Il est donc raisonnablement légitime de considérer Angel comme le porte-parole de l'auteur, ce que je ferai par la suite.
Mais d'abord, résumons l'ouvrage dans ses grandes lignes.
Timothy Archer est un brillant évêque de l'Église épiscopale (diocèse de San Francisco). C'est aussi un esprit fort, qui n'hésite pas à fleureter avec des idées jugées hérétiques par certains de ses coreligionnaires et à entretenir une maîtresse, Kristen Lundborg, qu'il présente comme sa secrétaire. Timothy Archer a un fils, Jeff Archer, qu'a épousé Angel. Jeff, au tempérament dépressif, et peut-être inconsciemment attiré par la maîtresse de son père, ne tardera pas à se suicider.
Kristen a également un fils, Bill, personnage plutôt sympathique mais réservé, habitué des maisons de repos et obsédé par les voitures.
Après le suicide de Jeff, l'intérêt déjà vif de Timothy Archer pour les origines cachées du christianisme ne fait que s'exacerber. Il accomplit avec Kristen des voyages en Terre sainte et se plonge dans l'étude des énigmatiques manuscrits radokites. Il pense avoir découvert la nature originelle du christianisme : les premiers chrétiens adoraient en fait un champigon hallucinogène sacré !
Tout aussi surprenant : Timothy et Kristen pensent mainteant que l'esprit de Jeff se manifeste à eux : il provoque l'arrêt des pendules à l'heure de sa mort et enfonce des aiguilles sous les ongles de la maitresse de son père ! En faisant appel aux services d'un médium, Timothy et Kristen reçoivent des messages de Jeff. L'esprit prédit la mort prochaine de Kristen, prédiction qui se révèlera juste, malgré les doutes d'Angel. En effet, Kristen se suicide à son tour en avalant des barbituriques…
L'évêque Archer connaîtra également une fin tragique. Équipé d'une simple carte routière et de deux bouteilles de Coca-Cola, il se perdra dans le désert de la Mer Morte en quête de son fameux champignon mystique. On retrouver son cadavre "agenouillé comme dans la position de la prière. Mais en fait Tim était tombé d'une falaise".
L'affaire ne s'arrête pas là. En se rendant à un séminaire organisé par Edgar Barefoot, une ancienne relation de l'évêque, Angel retrouve Bill Lundborg. Et le fils de Kristen affirme posséder maintenant deux personnalités : la sienne propre, et celle de Timothy Archer. La preuve ? Il est désormais doté de xénoglossie, c'est à dire qu'il est capable de parler des langues étrangères qu'il ignorait jusqu'alors ! Barefoot est convaoncu de l'authenticité de cette étonnante réincarnation, mais pas la sceptique Angel. "Tim aurait apprécié la situation. S'il avait été encore en vie", conclura-t-elle philosophiquement à l'issue d'une discussion avec Barefoot.

Pour imaginer Timothy Archer, Philip K. Dick s'est fortement inspiré d'un personnage parfaitement authentique, l'évêque de l'Église épiscopale de Californie, James A. Pike. Norman Spinrad rapporte qu'une parente d'une des épouses de Dick avait eu une liaison avec Pike, et que ce dernier, tout comme Timothy Archer, était parti un beau jour dans le désert du Néguev, équipé de deux bouteilles de Coca-Cola, pour y chercher des vestiges esséniens ! Lawrence Sutin, dans sa précieuse biographie de Dick (3), nous donne de plus amples précisions sur les relations entre Dick et Pike.
L'épouse de Dick à laquelle Norman Spinrad fait allusion n'est autre que Nancy Hackett, dont la belle-mère, Maren Hackett, eut une aventure avec Pike. Elle se suicidera par la suite. Il n'est guère difficile de reconnaître Maren Hackett dans le personnage de Kristen.
Pike et Dick se lièrent d'amitié. Tous deux, d'après Lawrence Sutin (4), se lançaient volontiers dans des discussions sur des spéculations théologiques. Pike abordait souvent le problème de la communication avec les morts : lui-même tentait d'entrer en contact avec son fils Jim qui s'était suicidé en 1966, et il pensait y être parvenu ! L'infortuné Jim fournira bien évidemment à Dick le personnage de Jeff Archer.
La mort tragique de Pike dans le désert de Judée, en septembre 1969, affecta profondément Dick, et l'on peut même voir dans la lettre qu'Angel Archer envoie à la critique Jane Marion l'écho d'un texte que Dick adressa en février 1981 à Joan Didion, auteur d'un essai sur Pike. Lawrence Sutin signale également qu'en plus du fils de Pike, Dick s'est inspiré de deux de ses amis, Tom Schmidt et Ray Harris, pour créer Jeff Archer (5).
Fiction et réalité, dans La Transmigration de Timothy Archer, se trouvent donc inextricablement imbriquées, et quelques-uns des événements les plus invraisemblables et des personnages les plus déroutants du roman trouvent paradoxalement leur origine dans la vie et l'entourage direct de l'auteur. D'ailleurs, ne s'est-il pas souvenu de sa propre "révélation mystique" de 1974 pour l'épisode de la soi-disant réincarnation de Timothy Archer dans Bill Lundborg ? Comme le confiait Dick à Charles Platt en 1979 dans une interview plutôt sidérante : "[…] ça a envahi mon esprit, pris le cotrôle de mes centres nerveux […]. Cet esprit était pourvu d'un formidable savoir technique — un savoir qui embrassait la mécanique, la médecine, la cosmologie, la philosophie. Il avait des souvenirs qui remontaient à plus de deux mille ans ; il parlait grec, hébreu, sanscrit, il n'y avait rien qu'il parût ignorer." Comme plus tard Bill Lundborg, Dick se retrouve brusquement doué de… xénoglossie !
Mais il est une autre source dont Dick s'est inspiré et qu'il serait dommage de négliger : John M. Allegro.
Joseph Altairac
(1) Reproduit dans Regards sur Philip K. Dick, par Hélène Collon (éditions Encrage).
(2) Ce qui ne signifie pas, loin de là, que ce journal de deux millions de mots soit dépourvu d'intérêt. À ce sujet, on lira avec profit l'étude de Jay Kinney, "Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick", publiée dans le recueil critique déjà cité.
(3) Divine Invasions, a life of Philip K. Dick, Harmony Books, New York, 1989.
(4) Ibid., pp. 149-150.
(5) Divine Invasions, p. 279.
NLM n° 23, octobre 1993.
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23/07/2011
Danse avec les Ummites (2)
La science-fiction… Voilà un genre qui pose des problèmes de tous ordres aux joyeux farceurs, faux Bâaviens (mais non, je ne crois pas qu'il y en ait de vrais !) et Ummites de pacotille. Comment arriver à faire sérieux, lorsque la littérature, la radio, le cinéma et la télévision (surtout la télévision, d'ailleurs) ont popularisé, mais en même temps ridiculisé le thème d'"Ils sont parmi nous" ? Certes, aujourd'hui, beaucoup de gens croient en la possibilité de l'existence d'extraterrestres, prise de position très respectable qui fournit malheureusement un terreau fertile aux plaisantins professionnels, mais les mêmes ont aussi vu Les Envahisseurs à la télévision. Alors, quand on vient leur expliquer que les extraterrestres sont parmi nous, les sourires ironiques et incrédules s'élargissent. À moins de réussir à circonvenir une authorité respectée… Le mieux serait de mettre la main sur un scientifique.
"Avec l'accord de M.N.Y.", précise Robert Charroux, "nous avons fait examiner la partie scientifique des documents par des techniciens et notamment par M. Robert Frédérick, docteur ès sciences. Le résultat de ce contrôle est formel : tout est scientifiquement exact ou possible. Rien ne peut être réfuté pour vice de forme ou faute technique" (Le Livre des secrets trahis, p. 310).
L'édition française (l'édition originale est espagnole) des Extra-terrestres sont-ils parmi nous ? d'Antonio Ribera présente un long épilogue commentant le contenu scientifique des documents ummites de l'ouvrage. "Il aurait été plus simple," nous dit son auteur, "de demander à tous ces scientifiques qui ont travaillé sur ces documents, souvent pendant des années, de prendre la plume et de rédiger eux-mêmes ces lignes." S'ils ne le font pas, on s'en doute, c'est par peur du ridicule. Et Dominique Caudron va jusqu'à soupçonner Jean-Pierre Petit d'être l'auteur de cet épilogue…
Jean-Pierre Petit, en tout cas, est une véritable aubaine pour les mystificateurs d'Ummo. Connu du grand public pour ses ouvrages de vulgarisation, chercheur au CNRS, c'est un scientifique véritable, et relativement médiatique de surcroît. Si le savant Jean-Pierre Petit est troublé, se dit nécessairement l'honnête homme tout imprégné de respect pour l'autorité scientifique, c'est qu'il doit tout de même y avoir qelque chose derrière.
Nul besoin, en effet, d'une adhésion totale. Les nombreux lecteurs de Jean-Pierre Petit ne croient certainement pas tous en l'existence des Ummites, mais leur doute est suffisant. Le ver est dans le fruit, les mystificateurs ont déjà partiellement gagné leur pari.
On en vient alors, en poussant les choses plus loin, à se poser la question : que se passerait-il si une mystification postulant l'existence d'extraterrestres, cautionnée (sciemment ou non) par des scientifiques, ne se contentait pas de susciter seulement quelques adeptes, comme c'est le cas aujourd'hui, mais parvenait à faire l'unanimité ? Cette hypothèse paroxystique n'a pas manqué, vous vous en doutez bien, d'inspirer les écrivains de science-fiction.

Un beau jour, simultanément, à Tokyo sur le Ginza, à New York dans la 5e AVenue, à Paris au faubourg Saint-Honoré, trois nouveaux magasins, somptueusement décorés, ouvrent leur porte à l'enseigne bien mystérieuse de "Mars Products". À leur plafond se trouve suspendue une réplique parfaite en cristal de la planète Mars.
Quatre objets seulement sont présentés au public, mais quels objets ! Une horloge, une machine à calculer, un moteur hors-bord et une boîte à musique, tous d'une telle perfection que l'on ne peut la comparer à aucun équivalent terrestre existant. Des vendeurs affables mais masqués sont là pour accueillir le public incrédule. Et dans les journaux paraissent des annonces déclarant que la planète Mars désire développer des relations commerciales avec la Terre, sur les bases les plus amicales. Mais il n'est nullement question de bouleverser l'équilibre économique de la Terre !
C'est l'incrédulité générale. On pense à une habile mystification, à un formidable coup publicitaire. Des enquêtes sont immédiatement entreprises, qui n'aboutissent à rien. Les prétendus Martiens disparaissent alors sans laisser de trace, à l'exception d'un minuscule microfilm, trouvé par le détective Tom Bristol dans un des magasins, et portant ce qui semble être une inscription en martien. Le professeur Goldman, le plus grand philologue mondiale, parvient à déchiffrer partiellement l'inscription, qui n'évoque aucune langue terrestre connue, grâce à la présence de quelques phrases en anglais sur le microfilm.
La teneur ambiguë du texte inquiète le Président des États-Unis, qui se décide, sur la suggestion de l'ambassadeur de France, à convoquer ses homologues du monde entier : Mars pourrait bien s'avérer une terrible menace pour la Terre !
En quelques mois, la Terre se retrouve unie. Un état-major pour le monde entier jette les bases d'un gouvernement mondial, des stations spatiales et des vaisseaux à propulsion nucléaire sont construits en un temps record. Moins d'un an après la découverte du microfilm, le puissant groupe industriel Culpepper Motors annonce la sortie d'un moteur comparable à celui exposé par les Martiens. La Terre retrouve enfin fierté et espoir. Les Martiens n'on qu'à bien se tenir…
En fait, c'est Franklin Harwood Plummer, le président de Culpepper Motors, qui a monté toute l'affaire. Il a rassemblé les meilleurs savants, artisans et techniciens du monde pour réaliser les soi-disant objets martiens. Le professeur Goldman, également à sa solde, a créé de toute pièce une langue martienne imaginaire. L'ambassadeur de France était aussi dans la confidence, comme le détective Bristol. Pour l'essentiel, c'est par idéal que ces hommes ont collaboré à cet incroyable projet. La paix règne maintenant sur la Terre unifiée, et les énormes investissements de Plummer lui seront bientôt remboursés au centuple…

Ce texte étonnant, "The Martian Shop" (7), est dû à la plume d'un écrivain américain plus réputé pour ses romans historiques et policiers que pour ses quelques nouvelles de science-fiction : Howard Fast. Il est cependant assez connu en France, pour avoir été publié au moins deux fois, la première sous le titre "Aux produits martiens" (traduction de Michel Deutsch) dans Fiction n° 75 (février 1960), et la seconde dans l'excellent recueil Au seuil du futur (Marabout, 1962) sous le titre "Made in Mars" (traduction de Gérard Colson) (8).
Remarquons certaines analogies réjouissantes avec les affaires "réelles" que nous avons évoquées. Comme pour les Ummites et les Bâaviens, il est question d'une langue inconnue, présentée comme preuve de leur existence. C'est la langue inventée de toute pièce par le philologue Goldman qui fera finalement croire à l'authenticité des Martiens. Le témoignage du scientifique sera déterminant.
Il est également amusant de constater que l'argument classique avancé par les Défenseurs des Ummites, à savoir qu'il ne peut s'agir d'une mystification (car elle demanderait trop d'effort pour un résultat incertain ou dérisoire, et de plus serait au-dessus des capacités d'un petit groupe de mystificateurs) est employé par Howard Fast. L'hypothèse est à écarter, à moins, évidemment, que ces mystificateurs ne soient des savants de haut niveau, employés par un organisme du genre CIA, prétendent certains défenseurs des Ummites. C'est effectivement ce qui se produit dans la nouvelle : des savants collaborent à la supercherie, non sous les ordres de la CIA mais sous ceux d'un puissant groupe industriel. On ne perd rien au change.
Au fond, on peut même se demander si certains des mystifcateurs ummites et de leurs thuriféraires n'ont pas les mêmes buts que le Plummer de Howard Fast : provoquer l'union de l'humanité par la crainte de l'invasion extraterrestre ! Voilà une idée assez folle, mais plus séduisante que la théorie à la mode de la CIA se livrant à je ne sais quelles obscures expériences de manipulation psychologique.
"The Martian Shop" est très réussi, mais soulève un problème éthique que Howard Fast, pourtant connu pour ses prises de position progressistes — il se retrouva un moment en prison sous McCarthy, adhéra à plusieurs mouvements pacifistes et fut candidat de l'American Labor Party en 1952 — n'a pas essayé de résoudre : est-il légitime de bâtir le bonheur de l'humanité en s'appuyant sur une mystification ?

Theodore Sturgeon, par contre, s'était déjà posé la question plus de dix ans auparavant dans sa nouvelle "Unite and conquer" (9) que j'évoquerai brièvement…
Le docteur Simmons, savant génial, se désespère : ses plus belles inventions sont systématiquement transformées en armes secrètes par les autorités militaires. Par contre, cela ne chagrine guère son frère, le colonel Leroy Simmons, fier de la contribution que le Dr. Simmons apporte de plus ou mois bon gré à la défense des États-Unis. Le Super-œil, notamment, formidable fusée espion, devrait donner la suprématie militaire à son pays.
Mais un événement incroyable va bouleverser le destin de la Terre : un vaisseau spatial d'origine inconnue, repéré par le Super-œil, largue une bombe vers la Terre ! Elle explose sans provoquer de victime, mais l'alerte a été chaude. Et d'autres vaisseaux, que l'on baptise faute de mieux les "Inconnus", font leur apparition ! La Terre entière se mobilise pour faire face à l'agresseur, de toute évdience extraterrestre. Il faut au plus vite unir tous les efforts. Les ressources doivent être mises en commun, les injustices combattues pour améliorer les rendements. Une police internationale est chargée de faire respecter les lois nouvelles et plus justes.
Les Inconnus passent à l'attaque ! Ils sont repoussés, mais leur attitude dans le combat s'est avérée plutôt déroutante. Veulent-ils vraiment détruire la Terre ?
Depuis longtemps, le colonel Simmons avait des soupçons. Il est maintenant certain que son frère est un traître au service des Inconnus. Mais la vérité ne correspond pas tout à fait à ce que le colonel Simmons supposait. Les vaisseaux des Inconnus ne sont en réalité que des leurres, contrôlés par le Dr. Simmons. C'est lui qui a tout manigancé pour obliger les nations humaines à faire la paix en s'unissant conter un danger imaginaire ! Au moment de la prochaine attaque des Terriens contre les Inconnus, un enregistrement sur cassette du Dr. Simmons sera diffusé, qui révélera toute l'affaire.
Apprenant que le Dr. Simmons n'est pas le traître qu'il ilmaginait, le colonel Simmons se sacrifiera pour sauver son frère des balles du tueur qu'il avait lui-même commandité pour l'exécuter…
On constate sans peine que "Unite and conquer" anticipe "The Martian Shop" sur l'idée la plus importante : la crainte de l'extraterrestre fictif qui amènera la paix sur la Terre et favorisera l'unité et le progrèsde l'espèce humaine ! Mais le complot est ici l'œuvre d'un scientifique solitaire, ce qui le rend nettement mois crédible que celui de "The Martian Shop".
Par contre, Sturgeon n'évite pas le problème moral. La mystification du Dr. Simmons causera, en fin de compte, la mort de son frère. Et il reste une interrogation : que pensera l'humanité de l'action du savant quand elle apprendra enfin la vérité ? "Que serai-je pour eux," se demande le Dr. Simmons penché sur le cadavre de son frère. "Un saint ou bien le diable en personne ?"

Je voudrais conclure ce modeste survol du problème de la "mystification extraterrestre" et de la science-fiction sur une citation et une remarque.
La citation est tirée de l'ouvrage de Jean Sider évoqué plus haut, Ultra top-secret, ces ovnis qui font peur (pp. 9-10). Elle reprend l'extrait d'un discours prononcé par Ronald Reagan à l'ONU :
"Le Président Ronald Reagan : "Dans notre obsession, avec les antagonismes du moment, nous oublions souvent le liens unissant tous les membres de l'humanité. peut-être avons-nous besoin de quelque menace universelle extérieure afin que nous puissions mettre ces liens en lumière. J'ai parfois pensé à quel point les différences de ce monde s'évanouiraient rapidement si nous devions à faire face à une menace étrangère à la Terre. Encore que je pose la question : cette force étrangère n'est-elle pas déjà parmi nous ?"
"42e Assemblée générale des Nations-Unies du 21 septembre 1987 (extrait d'un discours tenu à l'ONU, compte rendu des débats A/42/PV.4, p. 26)".
La remarque est qu'il n'y a pas que les ovnis qui font peur…
Joseph Altairac
(7) Paru pour la première fois dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction, novembre 1959.
(8) Les plus érudits de nos lecteurs savent sans doute que le futur auteur de Spartacus publia une nouvelle de science-fiction, "Wrath of the Purple", dans le numéro d'octobre 1932 d'Amazing Stories, alors qu'il n'avait même pas 18 ans !
(9) Paru pour la première fois dans Astounding Science Fiction d'octobre 1948, et traduit par Mary Rosenthal sous le titre "L'Union fait la force" dans le recueil Méduse composé par Marianne Leconte (Le Masque "Science-fiction", Librairie des Champs-Élysées, 1978).

NLM n° 22, septembre 1992.
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22/07/2011
Danse avec les Ummites (1)
Mystification extraterrestre et science-fiction
Décidément, les Ummites, ces pseudo-extraterrestres qui, depuis 1966, inondent de courrer certains naïfs, ont bien réussi leur coup. Voilà qu'au sein même de KBN n°4 (mai 1992), notre ami Francis Valéry nous gratifie d'un passionnant article, "L'Hypothèse anthropomorphique dans l'œuvre romanesque de Chad Oliver : Notes sur la préinscription du phénomène ummite dans la littérature de science-fiction — 1". Et ce n'est visiblement qu'un début. Sans compter que l'actif rédacteur en chef de KBN appelle le monde critique de la science-fiction à suivre son exemple : "Si un plus grand nombre de documents ummites pouvaient circuler dans la communauté SF, il ne fait aucun doute qu'il serait envisageable de poursuivre des recherches à l'intérêt évident" (1). Qu'on se le dise.
Appel entendu… par anticipation, par Michel meurger qui, dans Études lovecraftiennes n°11 (Épiphanie 1992), consacrait cinq pages érudites (2) de critiques à l'ineffable best-seller (100 000 exemplaires vendus ! (3)) de Jean-Pierre Petit, Enquête sur les extraterrestres qui sont déjà parmi nous (Albin Michel, 1991), et ne manquait pas de souligner les rapports nombreux qu'entretient le cocasse canular d'Ummo avec la science-fiction.
Je dois dire que cette affaire Jean-Pierre Petit, outre l'amusement et un peu d'énervement (pauvre CNRS, mis sur le même plan, par une partie non négligeable du public, que telle association de fumistes patronnée par Jimmy Guieu !), a surtout été pour moi à l'origine d'une bouffée de nostalgie.
Que celui qui n'a jamais frémi un instant, dans son jeune temps, en parcourant tel ou tel ouvrage d'Aimé Michel sur les soucoupes volantes, par exemple, cesse à l'instant la lecture de cet article.
Qui aurait pensé qu'à l'issue d'un après-midi de libations (ce devait être un lundi !), en cherchant un raccourci que jamais je ne trouvai, je serais entré par erreur dans une fort sympathique librairie (4) et me serais surpris en train d'acheter à prix d'or, mais sans rechigner, un vénérable exemplaire d'occasion du grand classique de Leslie et Adamski, Les soucoupes volantes ont atterri ? Non, pas chez J'ai lu dans la stupéfiante collection de barjoteries "L'Aventure mystérieuse", mais l'édition originale française (La Colombe, 1954), avec les photos de la soucoupe vénusienne et du vaisseau-porteur en forme de cigare ! J'ai craqué sur ces clichés improbables, touchants de naïveté.
Le cauchemar avait déjà commencé. je dois me retenir chaque jour pour ne pas me ruer sur la réédition (scandaleusement incomplète) en vidéo des Envahisseurs (5). La pub géniale pour le caméscope Hitachi doit aussi y être pour quelque chose. je me suis procuré l'hallucinant ouvrage de Jean Sidet, Ultra top-secret, ces ovnis qui font peur (éditions Axis Mundi, 1990) — avec une préface de l'impayable Pr. Pémy Chauvin, ça ne s'invente pas — qui fait le point sut les affaires de mutilations de bétail aux États-Unis (si !). "La photo de couverture représente un authentique ovni", nous précise-t-on en page 3. À ce propos, qu'est-ce qu'un ovni non authentique ? Un objet volant identifié ? un non-objet etc., etc. On se perd en conjectures.
Je parcours, fébrile, Les extra-terrestres sont-ils parmi nous ? Le véritable langage ummo (éditions du Rocher) d'Antonio Ribera, traduit de l'espagnol. Le "dictionnaire ummo", avec ses précieuses révélations sur l'alphabet et la langge des extraterrestres, n'en constitue pas le moindre attrait.
Peut-être encore plus inquiétant : j'exhume avec précaution d'une armoire poussiéreuse, une élégante édition club du Livre des sexrets trahis de Robert Charroux (l'édition originale, si mes renseignements sont justes, date, elle, de 1965). Oui, vous avez bien lu. Robert Charroux, véritable thuriféraire de la pensée (?) hétéroclite, un des piliers incontournables (et vous savez ce qu'il risque d'arriver, si l'on oublie de contourner un pilier) de la collection "les Énigmes de l'univers" chez Robert Laffont.
Je me suis très vite plongé avec délice dans la lecture du chapitre XXII, énigmatiquement intitulé "La centrale du secret jaune"…
Et pour couronner le tout, je dévore d'enthousiasme le n°47 d'Ovni-présence, un "Spécial Ummo" (6).

Mais attention : ces ouvrages (je n'ai cité ici que quelques-uns des plus notables), réunis par souci de documentation quand ce n'est pas par nostalgie (Adamski ! que ta soucoupe était jolie !) sont-ils tous à mettre dans le même sac ? Certainement pas.
Celui de Jean Sider, malgré sa grande naïveté, mérite un certain respect. La documentation est sérieuse, les sources sont citées avec scrupule et précision, ce qui n'est pas si courant en France, et je ne parle pas seulement du domaine de l'ufologie. L'idée selon laquelle certains organismes d'État américains ont cherché à mettre les bâtons dans les roues aux malheureux ufologues, en se livrant notamment à la rétention d'informations, est défendue par Jean Sider de façon somme toute assez convaincante. La CIA n'est-elle pas capable de tout ?
Et surtout, Sider fait le point, à la fin de son ouvrage, sur le folklore ufologique américain. À cette occasion, il n'hésite pas à recenser, dans un but essentiellement documentaire, les extravagantes théories ayant cours dans certains milieux. On s'instruit et on s'amuse beaucoup à cette lecture. Jimmy Guieu n'a rien inventé (c'est dire !).
Le numéro "Spécial Ummo" d'Ovni-présence est un démontage du canular mené avec érudition et humour par Dominique Caudron, chroniqueur bien connu des lecteurs de Science & Vie. Cette précieuse étude constitue l'antidote idéal aux Ummites si vous connaissez dans votre entourage un malheurex (Enquête sur des extraterrestres qui sont parmi nous s'est, faut-il le rappeler, vendu à 100 000 exemplaires !) qui aurait prêté l'oreille sans rire aux élucubrations de notre astrophysicien dévoyé. Dominique Caudron fait en particulier justice des soi-disant connaissances scientifiques supérieures des Ummites, visiblement piochées dans des revues de vugarisation ien de chez nous, dont… Science & Vie !
Le courage d'Ovni-présence mérite d'etre souligné. Il est à craindre, en effet, que certains des lecteurs les plus crédules de cette publication, trop engagés sur la voie de l'imagnaire vadrouilleur et rebelle, lui tennent rigueur de briser ainsi leurs pauvres illusions. Lettres d'insultes (cela arrive aux meilleures revues) et désabonnements vont pleuvoir…
L'ouvrage de Ribeira, bien mieux que celui de Jean-Pierre Petit, permet de prendre connaissance du dossier Ummo. Il nous propose un copieux choix de textes et de lettres ummites (ces derniers sont des obsédés du courrier). je vous recommande tout spécialement les considérations des Ummites sur la philosophie (chez nous, vu leur nullité ils n'auraient aucun chance au Bac). Les passages sur leurs mœurs et leurs coutumes sont assez drôles aussi, beaucoup moins que du Jack vance, tout de même.
On se demande si Ribeira est un naïf ou un roublard. Peut-être un curieux mélange des deux. En tout cas, il n'y a pas de problème :il prend ses lecteurs pour des imbéciles.

Tout bien pesé, les photos de soucoupes volantes dans l'ouvrage de Leslie et Adamski me semblent largement aussi réussies, sinon plus, que celles des vaisseaux ummites (voir Ovni-présence n° 47, p. 12). le réverbère à gaz (ou l'élément d'aspirateur ? ou la couveuse artificielle ? ou la lampe à bronzer ?) d'Adamski a fière allure, et se trouve probablement à l'origine des magnifiques soucoupes des Envahisseurs. Le vrai nostalgique n'hésitera pas à refeuilleter pour la millième fois l'album publié par Dargaud, Le Dossier des soucoupes volantes, de Lob et Gigi. Un des épisodes est consacré à Adamski. Le dessin très efficace de Gigi, épaulé par l'érudition (orientée) de Lob, conférait aux affaires ufologiques les plus abracadabrantes une factualité inattendue. À l'époque, je lisais les fameux dossiers dans Pilote. Tout cela ne nous rajeunit pas…
Charroux aurait-il été l'un des premiers contactés des Ummites ? En tout cas, il l'a été par les Bâaviens.
Mais les Bâaviens sont-ils réellement (sic) des collègues des Ummites ou des Ummites déguisés ? Le mystère reste entier. Comme les Ummites, les Bâaviens, en principe venus de Proxima du Centaure, ne sont pas avares en documents. Ils ont leur grammaire et leur alphabet, qu'ils exposent complaisamment. Eux aussi se déplacent en soucoupes voantes, appelées vaïdorges, et l'on peut même en voir un plan détaillé, page 309 du Livre des Secrets, dans le magnifique chapitre "La Centrale du secret jaune".
Autre document qui impose le respect, la photo, page 312, du "tableau du correcteur de vitesse gravifique de l'engin intergalactique des Bâaviens". On dirait un peu un vieux manomètre de chaudière, mais mes compétences en technologie extraterrestre sont nulles. Ce qui fait plaisir, c'est que les Bâaviens utilisent comme nous les chiffres arabes ! Mais est-ce tellement étonnant, après tout, quand on sait que, d'après les Bâaviens, les Mongols sont d'origine extraterrestre !
Charroux reçut sa première lettre le 16 mars 1964, signée par un certain M.N.Y. Elle débutait en ces termes :
"Monsieur,
Ce que je vous écris n'est pas un conte merveilleux et pas davantage un récit de science-fiction."
Un bon point pour les Bâaviens, qui eux, au moins, ne confondent pas merveilleux et sience-fiction. Si je ne me retenais pas, ce détail me ferait plutôt pencher pour leur authenticité, tellement cette prise de position est rare sur notre planète.
Joseph Altairac
(1) KBN n° 4 (p. 42).
(2) "Science-fiction et croyance : l'affaire Ummo", Études lovecraftiennes n° 11.
(3) Chiffre cité dans Ovni-présence n° 47, mai 1992 (p. 3).
(4) "Un Regard moderne" — 10, rue Gît-le-cœur — 75006 Paris. Librairie spécialisée dans l'underground et possédant un remarquable choix d'imports.
(5) Titre original américain : The Invaders. La série débuta en 1967 et connut 43 épisodes. Pour la petite histoire, rappelons que Philip K. Dick écrivit le scénario d'un épisode qui ne fut malheureusement jamais réalisé.
(6) Cette revue [interrompue en 1995] consacrée à l'ufologie s'est déjà fait remarquer dans les milieux de la science-fiction pour son excellent n° 43-44 en grande partie consacré à la célèbre adaptation radio de La Guerre des mondes par Orson Welles.
NLM n° 22, septembre 1992.
13:30 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
| Tags : science-fiction, mystification, extraterrestres, ummites, fiction |
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22/08/2010
De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (3)
Jusqu'ici, nous avons essentiellement passé en revue ce qui rapprochait L'Antarctique des Montagnes hallucinées. Il s'agit maintenant de souligner les différences, et elles sont d'importance.
Tout d'abord, la nature même de la race perdue : les Atlantes de Sévriat sont des géants, certes, mais des hommes, alors que les Anciens de Lovecraft sont des extraterrestres qui n'ont strictement rien d'humanoïde.
Et Sévriat nous éclaire sur l'origine des Atlantes dans un dialogue entre le narrateur de l'histoire et Hergueu, un autre membre de l'expédition :
« — Mais enfin, qui a pu construire cela ?
« […]
« — Qui ? me répond-il. Vous avez fréquenté le séminaire, si je ne me trompe. Souvenez-vousdu sixième chaîtrede la Genèse, verset 4.
« — Eh bien, ? dis-je ne comprenant pas.
« — Le verset 4 est ainsi conçu : "Or, il y avait des géants sur la terre, en ce temps-là. Car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé les filles des hommes, il en sortit des enfants qui furent des hommes puissants et fameux dans les siècles…" Voilà qui a construit cela. » (L'Antarctique, pp. 157-158.)
Au lieu de fresques racontant l'histoire de l'acienne race, comme dans Les Montagnes hallucinées, ce sont sur des scènes de catéchisme, avec la chute d'Adam et Ève, que tombent les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt. Les références religieuses abondent, et pas seulement chrétiennes. C'est la "Tradition" en entier qui y passe? Les Atlantes ont conservé dans une bibliothèque les versions originales de tous les livres sacrés de l'humanité : le Zend-Avesta de Zoroastre, les quatre Védas intégraux, le Livre des Morts, le Livre des Hymnes et le recueil des sentences de Ptahhotep égyptiens, et même "[…] le plus ancien livre du monde, le Livre de l'Origine, ou de Seth, écrit par Malaéel, le cinquième des Patriarches antédiviluvens". (L'Antarctique, pp. 157-158.)
Quel contraste avec l'esprit de Lovecraft ! Les archives de la Grand'Race, dont il est question dans Dans l'abîme du temps, sont certainement d'une toute autre richesse. Il n'est nullement questuon pour lui de faire appel aux livres sacrés de l'humanité pour justifier ses Anciens. La science suffit, à commencer par la paléontologie, qui nous apprend que le pôle Sud était jadis peuplé d'espèces animales (12). Ses Anciens ne sont en rien nos ancêtres mythisés, come les Atlantes de Sévriat, mais des êtres complètement autres, dont il nous détaille avec minutie la morphologie en des pages inoubliables (13).
Ou plutôt si, il s'appuie bien sur des textes, mais plus… maudits que sacrés, et surtout, absolument imaginaires, comme le Necronomicon. ce caractère fictf donne d'ailleurs à penser que Lovecraft se moque de ces récits où les explorateurs découvrent tels ou tels descendants de telle ou telle brillante civilisation du passé en se basant sur l'interprétation de livres sacrés ou de légendes. Au lieu de Patriarches bibliques, de majestueux Atlantes, de nobles Romains ou de blonds Vikings, ce sont des monstres épouvantables que l'expédition Miskatonic rencontre au pôle Sud. Nous sommes bien loin de l'Éden ou du Paradis perdu que constituent bien souvent les coins préservés du monde, explorés par les aventuriers des romans de "lost worlds". Point de nostalgie des origines chez Lovecraft, bien au contraire.
Par contre la nostalgie est omniprésente dans le récit de Sévriat, mêlée à d'autres sentiments bien spécifiques qui transparaissent dans l'inquiétant discours tenu par Hergueu dans un palais atlante :
« — Le moderne, bouffi de suffisance, n'innove rien, n'invente rien, quoi qu'il apparaisse. […] je ne connais pas de plus ridicules extravagnaces que les hymnes de notre temps au fameux Progrès. […] L'une des plus grandes pitiés de ma vie est de savoir qu'il se trouve en France, en Europe, ailleurs, des écolâtres à parchemin, appointés pour débiter dans les chaires de Facultés et de Sorbonnes que l'homme, au début de sa vie, cassait les reins aux bêtes à coup de matraque, leur ouvrait le ventre avec ses ongles, et se suçait les doigts avec sa grosse langue rouge, comme je l'ai lu dans un papier prétendument scientifique. Ces fables-là n'ont jamais habité qu'un crâne rabugri ou complètement carié. Qu'il y ait des cerveaux obtus dans l'espèce humaine, ces messieurs ne le démontrent-ils pas ? Je me garderai de révoquer en doute leur témoignage. Mais, de ce qu'on trouve des morceaux de silex, des fragments de mandibules, des échardes de massues, ou des racines de canines dans un antre, qu'on ne se hâte pas de conclure qu'il y eut l'âge de bois, l'âge de pierre, l'âge de fer, l'âge de ceci et de cela ! On ne juge pas un fleuve d'après les boues qu'il dépose sur ses bords. Non, cent fois, mille fois non, l'homme des origines n'était pas une brute. Personne n'était plus éloigné de lui que la brute. la brute et lui s'opposent comme le feu s'oppose à l'eau… C'est le contraire qu'il faut affirmer. C'est nous qui sommes des brutes comparativement à ces antiques exemplaires d'humanité. Car l'humanité ne monte pas, madame, c'est là une colossale erreur. L'humanité ne monte pas, elle descend ! Elle ne se perfectionne pas, elle se dégrade ! Elle se dégrade ! » (L'Antarctique, pp. 162-164.)
C'est donc la honte, la culpabilité, la religiosité que suscite chez les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt la découverte de l'Atlantde. À en croire cette diatribe anti-évolutionniste (on pourrait risquer la qualificatf de "dévolutionniste" !), nous ne sommes que les descendants dégénérés d'une race jadis parfaite. Et cette déchéance ne peut s'expliquer, bien évidemment, que par une "faute" initiale. Sévriat a joué pendant un temps le jeu de la science pour nous assener d'un coup une profession de foi créationniste. On comprend mieux alors l'abondance des références religieuses dans L'Antarctique.
Ces propos, teintés d'un mysticisme naïf, auraient bien amusé le matérialiste qu'était Lovecraft. Partout, dans Les Montagnes hallucinées, triomphe la science, et notamment le darwinisme. L'histoire pourtant grandiose des Anciens n'est qu'une longue lutte pour la vie, le fameux "struggle for life". Quant aux origines de l'homme, elles n'ont rien de très brillant, puisque les Anciens ont créé toute vie sur Terre. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le fameux passage :
« — Ces derniers (les shoggoths), ainsi qu'une énorme quantité d'autres formes de vie, étaient les produits d'une évolution non dirigée, agissant sur des cellules créées par les Anciens. Ceux-ci les avaient laissésse développer librement, parce qu'ils n'étaient jamais entrés en lutte contre leurs maîtres. Certaines des sculptures les plus récentes montraient un mammifère primitif à la démarche pesante, que les Anciens utilisaient parfois comme aliment, parfois comme bouffon, et dont la silhouette simiesque annonçait déjà la silhouette de l'homme. » (recueil Dans l'abîme du temps, pp. 189-190.)
En guise d'ancêtre de l'homme moderne, le bel Atlante est remplacé par une manipulation biologique plus ou moins ratée, effectuée par une race extraterrestre. Il est difficile d'aller plus loin dans la dérision…
Soulignons aussi combien diffèrent les concepts de dégénérescence et de décadence chez les deux auteurs. Lovecraft est souvent hanté par la crainte d'une régression à un stade antérieur de l'humanité, un retour à l'état bestial de nos lointains ancêtres. Chez Sévriat, c'est l'état antérieur de l'espèce humaine (les géants atlantes) qui est présenté comme supérieur. Nous avons là deux conceptions de l'évolution de l'humanité totalement irréconciliables.
Il est également significatif de comparer les perspectives qui s'ouvrent à la fin de chacune des deux histoires.
Chez Lovecraft, la fin est ouverte. Que se passera-t-il si de nouvelles expéditions partent à l'assaut de la gigantesque cité polaire squattée, si j'ose employer ce terme, par les effroyables shoggoths ? Le lecteur reste sur une angoissante interrogation. J'ose à peine dire, par contre, comment se termine L'Antarctique, car le lecteur le moins perspiccace l'aura deviné : par l'engloutissement définitif de l'Atlantide. Cette conclusion d'une banalité éculée n'est pas à la gloire de Sévriat, qui avait déjà en partie gâché son récit en y imbriquant une pénible histoire d'amour entre le narrateur et la femme de Lahaye-Beaucourt.
En conclusion, nous dirons que Les Montagnes hallucinées présente avec L'Antarctique des ressemblances formelles qu'il est impossible de nier. Par contre, d'un point de vue philosophique, l'opposition entre les deux textes est totale. Lovecraft se fait le chantre du darwinisme et du matérialisme, aors que Sévriat défend le créationisme et la religion. On pourrait presque dire que chacun des deux auteurs tente de tourner en dérision les convictions de l'autre. Mais dans ce combat où s'affrontent deux conceptions du monde, Lovecraft l'emporte haut la main.
Avec Les Montagnes hallucinées, Lovecraft sonne le glas de la nostalgie des origines.
Joseph Altairac
(12) Abraham Merritt fait de même dans Le Visage dans l'abîme. « Il est certain que le continent Antarctique avait jadis bénéficié des rayons d'un chaud soleil. La preuve en était donnée par les fossiles de palmiers et d'autres végétaux tropicaux qu'on y avait trouvés. » (op. cit., p. 52.)
(13) Cf. le recueil Dans l'abîme du temps, pp. 156-162. On consultera également avec profit le bel article de Bert Atsma sur la morphologie des Anciens : "An Autopsy of the Old Ones" (in Crypt of Cthulhu n°32).
Karpath n° 3/4, 1990.
11:07 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
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