23.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (3)

jl4326-1996.jpgJusqu'ici, nous avons essentiellement passé en revue ce qui rapprochait L'Antarctique des Montagnes hallucinées. Il s'agit maintenant de souligner les différences, et elles sont d'importance.

Tout d'abord, la nature même de la race perdue : les Atlantes de Sévriat sont des géants, certes, mais des hommes, alors que les Anciens de Lovecraft sont des extraterrestres qui n'ont strictement rien d'humanoïde.

Et Sévriat nous éclaire sur l'origine des Atlantes dans un dialogue entre le narrateur de l'histoire et Hergueu, un autre membre de l'expédition :

« — Mais enfin, qui a pu construire cela ?

« […]

« — Qui ? me répond-il. Vous avez fréquenté le séminaire, si je ne me trompe. Souvenez-vousdu sixième chaîtrede la Genèse, verset 4.

« — Eh bien, ? dis-je ne comprenant pas.

« — Le verset 4 est ainsi conçu : "Or, il y avait des géants sur la terre, en ce temps-là. Car depuis que les enfants de Dieu eurent épousé les filles des hommes, il en sortit des enfants qui furent des hommes puissants et fameux dans les siècles…" Voilà qui a construit cela. » (L'Antarctique, pp. 157-158.)

Au lieu de fresques racontant l'histoire de l'acienne race, comme dans Les Montagnes hallucinées, ce sont sur des scènes de catéchisme, avec la chute d'Adam et Ève, que tombent les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt. Les références religieuses abondent, et pas seulement chrétiennes. C'est la "Tradition" en entier qui y passe? Les Atlantes ont conservé dans une bibliothèque les versions originales de tous les livres sacrés de l'humanité : le Zend-Avesta de Zoroastre, les quatre Védas intégraux, le Livre des Morts, le Livre des Hymnes et le recueil des sentences de Ptahhotep égyptiens, et même "[…] le plus ancien livre du monde, le Livre de l'Origine, ou de Seth, écrit par Malaéel, le cinquième des Patriarches antédiviluvens". (L'Antarctique, pp. 157-158.)

cal-abime1973.jpgQuel contraste avec l'esprit de Lovecraft ! Les archives de la Grand'Race, dont il est question dans Dans l'abîme du temps, sont certainement d'une toute autre richesse. Il n'est nullement questuon pour lui de faire appel aux livres sacrés de l'humanité pour justifier ses Anciens. La science suffit, à commencer par la paléontologie, qui nous apprend que le pôle Sud était jadis peuplé d'espèces animales (12). Ses Anciens ne sont en rien nos ancêtres mythisés, come les Atlantes de Sévriat, mais des êtres complètement autres, dont il nous détaille avec minutie la morphologie en des pages inoubliables (13).

Ou plutôt si, il s'appuie bien sur des textes, mais plus… maudits que sacrés, et surtout, absolument imaginaires, comme le Necronomicon. ce caractère fictf donne d'ailleurs à penser que Lovecraft se moque de ces récits où les explorateurs découvrent tels ou tels descendants de telle ou telle brillante civilisation du passé en se basant sur l'interprétation de livres sacrés ou de légendes. Au lieu de Patriarches bibliques, de majestueux Atlantes, de nobles Romains ou de blonds Vikings, ce sont des monstres épouvantables que l'expédition Miskatonic rencontre au pôle Sud. Nous sommes bien loin de l'Éden ou du Paradis perdu que constituent bien souvent les coins préservés du monde, explorés par les aventuriers des romans de "lost worlds". Point de nostalgie des origines chez Lovecraft, bien au contraire.

Par contre la nostalgie est omniprésente dans le récit de Sévriat, mêlée à d'autres sentiments bien spécifiques qui transparaissent dans l'inquiétant discours tenu par Hergueu dans un palais atlante :

« — Le moderne, bouffi de suffisance, n'innove rien, n'invente rien, quoi qu'il apparaisse. […] je ne connais pas de plus ridicules extravagnaces que les hymnes de notre temps au fameux Progrès. […] L'une des plus grandes pitiés de ma vie est de savoir qu'il se trouve en France, en Europe, ailleurs, des écolâtres à parchemin, appointés pour débiter dans les chaires de Facultés et de Sorbonnes que l'homme, au début de sa vie, cassait les reins aux bêtes à coup de matraque, leur ouvrait le ventre avec ses ongles, et se suçait les doigts avec sa grosse langue rouge, comme je l'ai lu dans un papier prétendument scientifique. Ces fables-là n'ont jamais habité qu'un crâne rabugri ou complètement carié. Qu'il y ait des cerveaux obtus dans l'espèce humaine, ces messieurs ne le démontrent-ils pas ? Je me garderai de révoquer en doute leur témoignage. Mais, de ce qu'on trouve des morceaux de silex, des fragments de mandibules, des échardes de massues, ou des racines de canines dans un antre, qu'on ne se hâte pas de conclure qu'il y eut l'âge de bois, l'âge de pierre, l'âge de fer, l'âge de ceci et de cela ! On ne juge pas un fleuve d'après les boues qu'il dépose sur ses bords. Non, cent fois, mille fois non, l'homme des origines n'était pas une brute. Personne n'était plus éloigné de lui que la brute. la brute et lui s'opposent comme le feu s'oppose à l'eau… C'est le contraire qu'il faut affirmer. C'est nous qui sommes des brutes comparativement à ces antiques exemplaires d'humanité. Car l'humanité ne monte pas, madame, c'est là une colossale erreur. L'humanité ne monte pas, elle descend ! Elle ne se perfectionne pas, elle se dégrade ! Elle se dégrade ! » (L'Antarctique, pp. 162-164.)

jl4326-2002.jpgC'est donc la honte, la culpabilité, la religiosité que suscite chez les membres de l'expédition Lahaye-Beaucourt la découverte de l'Atlantde. À en croire cette diatribe anti-évolutionniste (on pourrait risquer la qualificatf de "dévolutionniste" !), nous ne sommes que les descendants dégénérés d'une race jadis parfaite. Et cette déchéance ne peut s'expliquer, bien évidemment, que par une "faute" initiale. Sévriat a joué pendant un temps le jeu de la science pour nous assener d'un coup une profession de foi créationniste. On comprend mieux alors l'abondance des références religieuses dans L'Antarctique.

Ces propos, teintés d'un mysticisme naïf, auraient bien amusé le matérialiste qu'était Lovecraft. Partout, dans Les Montagnes hallucinées, triomphe la science, et notamment le darwinisme. L'histoire pourtant grandiose des Anciens n'est qu'une longue lutte pour la vie, le fameux "struggle for life". Quant aux origines de l'homme, elles n'ont rien de très brillant, puisque les Anciens ont créé toute vie sur Terre. Je ne résiste pas au plaisir de vous citer le fameux passage :

« — Ces derniers (les shoggoths), ainsi qu'une énorme quantité d'autres formes de vie, étaient les produits d'une évolution non dirigée, agissant sur des cellules créées par les Anciens. Ceux-ci les avaient laissésse développer librement, parce qu'ils n'étaient jamais entrés en lutte contre leurs maîtres. Certaines des sculptures les plus récentes montraient un mammifère primitif à la démarche pesante, que les Anciens utilisaient parfois comme aliment, parfois comme bouffon, et dont la silhouette simiesque annonçait déjà la silhouette de l'homme. » (recueil Dans l'abîme du temps, pp. 189-190.)

En guise d'ancêtre de l'homme moderne, le bel Atlante est remplacé par une manipulation biologique plus ou moins ratée, effectuée par une race extraterrestre. Il est difficile d'aller plus loin dans la dérision…

Soulignons aussi combien diffèrent les concepts de dégénérescence et de décadence chez les deux auteurs. Lovecraft est souvent hanté par la crainte d'une régression à un stade antérieur de l'humanité, un retour à l'état bestial de nos lointains ancêtres. Chez Sévriat, c'est l'état antérieur de l'espèce humaine (les géants atlantes) qui est présenté comme supérieur. Nous avons là deux conceptions de l'évolution de l'humanité totalement irréconciliables.

foliosf037.jpgIl est également significatif de comparer les perspectives qui s'ouvrent à la fin de chacune des deux histoires.

Chez Lovecraft, la fin est ouverte. Que se passera-t-il si de nouvelles expéditions partent à l'assaut de la gigantesque cité polaire squattée, si j'ose employer ce terme, par les effroyables shoggoths ? Le lecteur reste sur une angoissante interrogation. J'ose à peine dire, par contre, comment se termine L'Antarctique, car le lecteur le moins perspiccace l'aura deviné : par l'engloutissement définitif de l'Atlantide. Cette conclusion d'une banalité éculée n'est pas à la gloire de Sévriat, qui avait déjà en partie gâché son récit en y imbriquant une pénible histoire d'amour entre le narrateur et la femme de Lahaye-Beaucourt.

En conclusion, nous dirons que Les Montagnes hallucinées présente avec L'Antarctique des ressemblances formelles qu'il est impossible de nier. Par contre, d'un point de vue philosophique, l'opposition entre les deux textes est totale. Lovecraft se fait le chantre du darwinisme et du matérialisme, aors que Sévriat défend le créationisme et la religion. On pourrait presque dire que chacun des deux auteurs tente de tourner en dérision les convictions de l'autre. Mais dans ce combat où s'affrontent deux conceptions du monde, Lovecraft l'emporte haut la main.

Avec Les Montagnes hallucinées, Lovecraft sonne le glas de la nostalgie des origines.

 

Joseph Altairac


am-sf2-30.jpg(12) Abraham Merritt fait de même dans Le Visage dans l'abîme. « Il est certain que le continent Antarctique avait jadis bénéficié des rayons d'un chaud soleil. La preuve en était donnée par les fossiles de palmiers et d'autres végétaux tropicaux qu'on y avait trouvés. » (op. cit., p. 52.)

(13) Cf. le recueil Dans l'abîme du temps, pp. 156-162. On consultera également avec profit le bel article de Bert Atsma sur la morphologie des Anciens : "An Autopsy of the Old Ones" (in Crypt of Cthulhu n°32).



Karpath n° 3/4, 1990.

20.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)

Lovecraft3.jpgAutre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.

« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.

« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.

« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.

« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.

« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].

« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)

c5920.jpgNous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :

« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.

« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.

« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)

« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)

lovecraft-abime-temps.jpgIl s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.

Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.

On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :

« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

 

Wegener0a.gif

Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :

« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].

« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)

En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !

Atlantean_chronicles.jpgOn ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.

Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.

La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :

« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !

 

Joseph Altairac


(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.

(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !



Karpath n° 3/4, 1990.



Première partie

17.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (1)

Ou

Pour en finir avec la nostalgie des origines

 

3072801160_006f2f3288_b.jpgOn a souvent présenté Les Montagnes hallucinées (dont la rédaction remonte à 1931) comme une sorte de "suite" aux Aventures d'Arthur Gordon Pym. Il y a d'excellentes raisons à cela : toute l'action des Montagnes hallucinées se situe dans l'Antarctique, Lovecraft lui-même cite dans sa nouvelle le titre du roman de Poe, et il n'hésite pas à utiliser à plusieurs reprises le mystérieux appel "Tekeli-li ! Tekeli-li !", pour en donner une interprétation toute personnelle (1).

Lovecraft n'est pas le premier à avoir relevé le défi : n'oublions pas que Le Sphinx des glaces (1897) de Jules Verne, autre admirateur fervent de Poe, se veut une élucidation de l'irritant mystère. Il n'est pas difficile non plus de trouver dans la littérature anglo-saxonne quelques auteurs qui, bien avant Lovecraft, se sont lancés dans l'entreprise. Je ne citerai qu'un exemple, particulièrement curieux: A Strange Discovery, de Charles Romyn Drake (2). L'écrivain américain y décrit la découverte, dans l'Antarctique, d'une cité perdue peuplée de descendants des Romains du quatrième siècle (3) et en profite pour résoudre, de façon parfaitement rationnelle, toutes les énigmes laisées en suspens à la fin des Aventures d'Arthur Gordon Pym.

Lovecraft, avec Les Montagnes hallucinées, s'inscrit donc dans une tradition tout à fait spécifique. On remarquera cependant que S.T. Joshi, cragnant que l'on voit en Lovecraft un simple épigone de Poe, préfère considérer que Les Montagnes hallucinées ne présente pas de véritable filiation avec Les Aventures d'Arthur Gordon Pym (4). En fait, il semble évident que Lovecraft ait voulu rendre hommage à Poe, les allusions à Arthur Gordon Pym, que nous avons déjà soulignées, sont trop nombreuses pour que l'on puisse en douter. Mais, par ailleurs, il est parfaitement légitime de considérer Les Montagnes hallucinées comme une œuvre autonome et originale, qui ne doit à Poe que de simples prémices. Les deux points de vue ne sont nullement contradictoires.

Même sans l'influence de Poe, l'Antarctique, en tant qu'ultime Terra incognita, ne pouvait que fasciner Lovecraft. On sait l'intérêt que Lovecraft porta toute sa vie aux expéditions polaires, et Jason Ekhardt a souligné le sérieux de la recherche documentaire à laquelle il se livra pour l'élaboration des Montagnes hallucinées (5).

 

karpath3-4-1990.jpgChoisir le pôle Sud comme refuge de telle ou telle civilisation disparue était une idée relativement répandue, et, même dans le domaine français, pourtante beaucoup mois imposant que le domaine anglo-saxon en matière de "lost worlds", on trouve des exemples notables. Le plus célèbre (sans remonter à Restif de la Breyonne) est peut-être Nira, Australe mystérieuse (6), d'Eugène Thébault : une expédition française découvre dans l'Antarctique des descendants d'Assyriens détenteurs d'étranges pouvoirs à mi-chemin entre la science et la magie.

Mais le cas de L'Antarctique (7) de Dominique Sévriat nous intéresse davantage, car ce roman présente un certain nombre d'analogies frappantes avec Les Montagnes hallucinées, tout en s'en distinguant de façon radicale sur certains aspects fondamentaux. Une comparaison entre les deux ouvrages nous permettra de mieux faire ressortir l'originalité du récit lovecraftien par rapport à un certain type traditionnel de roman de "civilisation perdue", dont le texte de Sévriat constitue une manière d'exemple idéal.

Quelle est, très schématiquement, la trame de L'Antarctique ? Le savant Lahaye-Beaucourt organise une expédition ers l'Antarctique : il est persuadé qu'il s'agit de l'emplacement de… l'Atlantide ! L'expédition découvre en effet une ville gigantesque et déserte, vestige d'une civilisation de géants incroyablement ancienne et formidablement développée du point de vue scientifique et artistique.

Les similitudes avec le texte lovecraftien sont nombreuses.

Il y a d'abord le soin apporté par Sévriat dans la description des préparatifs de l'expédition. Voyons, par exemple, la liste des compagnons de Lahaye-Beaucourt, présentée par le narrareur de L'Antarctique :

« Je retrouve l'état-major groupé. le voici, tel qu'il figure au journal de bord :

« M. Michel Lahaye-Beaucourt, chef de l'expédition (observations astronomiques, hydrographie, sismographie).

« Mme Lydie Lahaye-Beaucourt (commissaire aux vivres).

« M. M. Lancel, capitaine du Lydia (océanographie physique, électricité atmosphérique, gravitation terrestre) ; R. Guardec, de l'aviation maritime (étude des marées, topographie côtière, pilote du Polaire) : docteur Germain (zoologie, bactériologie) ; L. Hergueu (adjoint aux différentes observations) ; S. Chertoux (chimie de l'air, botanique) ; A.-A. Bolban (géologie, glaciologie) ; J.-M. Martenet (météorologie, photographie scientifique). » (L'Antarctique, pp. 71-72.)

Ces spécialistes n'ont vraiment rien à envier, en matière de compétence, aux membres de l'expédition organisée par la Miskatonic University.

 

Antarctique-satellite.jpg

Dans le texte de Sévriat, on trouve, quelques lignes plus loin, une description minutieuse du Lydia, navire de l'expédition :

« Il est vrai que le Lydia est assez malmené, mais il "tient" admirablement bien. C'est un solide trois-mâts de trente-sept mètres de long et neuf de large. Sa machine déploie une force de huit cent vingt chevaux. Ses formes sont arrondies avec soin, et son fond est plat : disposition dont le Fram, de Nansen, a démontré l'excellence. Le confort qu'on y goûte ne nuit en rien à ses œuvres. L'accastillage est élégant. Les logements, sis à l'arrière, sont cloisonnés de feutre et de liège. La lumière électrique, judicieusement distribuée de l'arrière vers l'avant, est particulièrement abondante dans les laboratoires. En plus d'approvisionnements variés pour trois ans, des deux mille cinq cents volumes de la bibliothèque, d'une forge, de traineaux et de chiens, de vêtements, nous emportons un important outillage scientifique : thermomètres, baromètres, sismographes, actinomètres, psychromètres, anémomètres, théodolithes pour observations astronomiques, sextants, chronomètres, instruments pour mesurer la déclinaison, l'inclinaison, l'intensité magnétique. Enfin, un avion à deux moteurs, le Polaire, nanti d'une cabine pouvant contenir sept personnes et construit spécialement par les usines Farman et Voisin. » (L'Antarctique, pp. 72-73.)

Il ne manque à cet impressionnant attirail technologique que la fameuse "foreuse Pabodie" (8) pour rivaliser avec l'équipement de l'expédition Miskatonic. On remarquera que les Américains utilisent un Dornier, alors que les Français, bons patriotes, soucieux du développement de l'industrie aéronautique de leur pays, commandent un bimoteur aux établissements Farman et Voisin. L'utilité de l'aviation dans les expéditions polaires ne fait en tout cas de doute ni pour Sévriat, ni pour Lovecraft.

Ce qu'il faut conclure de ces citations, c'est que Sévriat, par ses minutieuses descriptions et ses références sérieuses à des personnages réels (Nansen, par exemple), cherche à rendre son histoire la plus vraisemblable possible. Lovecraft utilisera exactement le même procédé dans Les Montagnes hallucinées, en poussant le réalisme encore plus loin. Les deux écrivains s'appuient largement, dans leur création littéraire, sur leur connaissance de l'actualité scientifique, et nous reviendrons plus lon sur ce point en comparant l'emploi très particulier que l'un et l'autre font des théories sur l'évolution de la structure de la Terre, et notamment de celle de Wegener (9).

 

Joseph Altairac


(1) Voir "Les Montagnes hallucinées", dans le recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), pp. 146, 147, 213, 214, 217 et 221, à la toute dernière ligne de la nouvelle.

(2) Publié pour la première fois à New York en 1899, cet ouvrage a été réédité chez Gregg Press (Boston, 1975), précédé de deux introductions par Thomas D. Clareson et L.W. Currey.

(3) La présence de Romains dans l'Antarctique n'est surprenante que si l'on sous-estime l'imagination des écrivains de "lost worlds". Dans son introduction à A Strange Discovery (Gregg Press), Thomas D. Clareson rappelle que, dans ce type de romans, on peut tout aussi bien découvrir des descendants des Assyriens des Carthaginois, des Vikings, des Égyptiens, des Incas, des Aztèques, etc.

(4) Voir la monographie de S.T. Joshi, H.P. Lovecraft (Starmont House), traduite sous le titre Clés pour Lovecraft (Encrage, coll. Travaux).

(5) Jason C. Eckhardt, "Au-delà des Montagnes hallucinées, Lovecraft et l'Antarctique", in Études lovecraftiennes n°1.

(6) 1930, éditions Gedaige. Il existe une deuxième édition de cet ouvrage, sous le titre Les deux reines du pôle Sud, publiée chez Tallandier en 1932 dans la collection "Grandes Aventures, Voyages excentriques", n°444.

(7) 1923, librairie Plon. Ce roman semble assez peu connu. Je n'en ai trouvé référence que dans un de mes propres articles : Quatre Atlantides retrouvées, in Le Petit Détective n°1.

(8) Voir pp. 143-144 du recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), ou mieux, pp. 4-5 du recueil At the Mountains of Madness (Arkham House), la version française de Jacques Papy étant malheureusement tronquée.

(9) Le géophysicien et météorologiste allemand Alfred Wegener (1880-1930) précisa la théorie de la dérive des continents.



Karpath n° 3/4, 1990.



Deuxième partie

 

 

 


11.08.2009

Danse avec les Ummites (2)

nlm22-1992.jpgLa science-fiction… Voilà un genre qui pose des problèmes de tous ordres aux joyeux farceurs, faux Bâaviens (mais non, je ne crois pas qu'il y en ait de vrais !) et Ummites de pacotille. Comment arriver à faire sérieux, lorsque la littérature, la radio, le cinéma et la télévision (surtout la télévision, d'ailleurs) ont popularisé, mais en même temps ridiculisé le thème d'"Ils sont parmi nous" ? Certes, aujourd'hui, beaucoup de gens croient en la possibilité de l'existence d'extraterrestres, prise de position très respectable qui fournit malheureusement un terreau fertile aux plaisantins professionnels, mais les mêmes ont aussi vu Les Envahisseurs à la télévision. Alors, quand on vient leur expliquer que les extraterrestres sont parmi nous, les sourires ironiques et incrédules s'élargissent. À moins de réussir à circonvenir une authorité respectée… Le mieux serait de mettre la main sur un scientifique.

"Avec l'accord de M.N.Y.", précise Robert Charroux, "nous avons fait examiner la partie scientifique des documents par des techniciens et notamment par M. Robert Frédérick, docteur ès sciences. Le résultat de ce contrôle est formel : tout est scientifiquement exact ou possible. Rien ne peut être réfuté pour vice de forme ou faute technique" (Le Livre des secrets trahis, p. 310).

L'édition française (l'édition originale est espagnole) des Extra-terrestres sont-ils parmi nous ? d'Antonio Ribera présente un long épilogue commentant le contenu scientifique des documents ummites de l'ouvrage. "Il aurait été plus simple," nous dit son auteur, "de demander à tous ces scientifiques qui ont travaillé sur ces documents, souvent pendant des années, de prendre la plume et de rédiger eux-mêmes ces lignes." S'ils ne le font pas, on s'en doute, c'est par peur du ridicule. Et Dominique Caudron va jusqu'à soupçonner Jean-Pierre Petit d'être l'auteur de cet épilogue…

Jean-Pierre Petit, en tout cas, est une véritable aubaine pour les mystificateurs d'Ummo. Connu du grand public pour ses ouvrages de vulgarisation, chercheur au CNRS, c'est un scientifique véritable, et relativement médiatique de surcroît. Si le savant Jean-Pierre Petit est troublé, se dit nécessairement l'honnête homme tout imprégné de respect pour l'autorité scientifique, c'est qu'il doit tout de même y avoir qelque chose derrière.

Nul besoin, en effet, d'une adhésion totale. Les nombreux lecteurs de Jean-Pierre Petit ne croient certainement pas tous en l'existence des Ummites, mais leur doute est suffisant. Le ver est dans le fruit, les mystificateurs ont déjà partiellement gagné leur pari.

On en vient alors, en poussant les choses plus loin, à se poser la question : que se passerait-il si une mystification postulant l'existence d'extraterrestres, cautionnée (sciemment ou non) par des scientifiques, ne se contentait pas de susciter seulement quelques adeptes, comme c'est le cas aujourd'hui, mais parvenait à faire l'unanimité ? Cette hypothèse paroxystique n'a pas manqué, vous vous en doutez bien, d'inspirer les écrivains de science-fiction.

 

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Un beau jour, simultanément, à Tokyo sur le Ginza, à New York dans la 5e AVenue, à Paris au faubourg Saint-Honoré, trois nouveaux magasins, somptueusement décorés, ouvrent leur porte à l'enseigne bien mystérieuse de "Mars Products". À leur plafond se trouve suspendue une réplique parfaite en cristal de la planète Mars.

Quatre objets seulement sont présentés au public, mais quels objets ! Une horloge, une machine à calculer, un moteur hors-bord et une boîte à musique, tous d'une telle perfection que l'on ne peut la comparer à aucun équivalent terrestre existant. Des vendeurs affables mais masqués sont là pour accueillir le public incrédule. Et dans les journaux paraissent des annonces déclarant que la planète Mars désire développer des relations commerciales avec la Terre, sur les bases les plus amicales. Mais il n'est nullement question de bouleverser l'équilibre économique de la Terre !

C'est l'incrédulité générale. On pense à une habile mystification, à un formidable coup publicitaire. Des enquêtes sont immédiatement entreprises, qui n'aboutissent à rien. Les prétendus Martiens disparaissent alors sans laisser de trace, à l'exception d'un minuscule microfilm, trouvé par le détective Tom Bristol dans un des magasins, et portant ce qui semble être une inscription en martien. Le professeur Goldman, le plus grand philologue mondiale, parvient à déchiffrer partiellement l'inscription, qui n'évoque aucune langue terrestre connue, grâce à la présence de quelques phrases en anglais sur le microfilm.

La teneur ambiguë du texte inquiète le Président des États-Unis, qui se décide, sur la suggestion de l'ambassadeur de France, à convoquer ses homologues du monde entier : Mars pourrait bien s'avérer une terrible menace pour la Terre !

En quelques mois, la Terre se retrouve unie. Un état-major pour le monde entier jette les bases d'un gouvernement mondial, des stations spatiales et des vaisseaux à propulsion nucléaire sont construits en un temps record. Moins d'un an après la découverte du microfilm, le puissant groupe industriel Culpepper Motors annonce la sortie d'un moteur comparable à celui exposé par les Martiens. La Terre retrouve enfin fierté et espoir. Les Martiens n'on qu'à bien se tenir…

En fait, c'est Franklin Harwood Plummer, le président de Culpepper Motors, qui a monté toute l'affaire. Il a rassemblé les meilleurs savants, artisans et techniciens du monde pour réaliser les soi-disant objets martiens. Le professeur Goldman, également à sa solde, a créé de toute pièce une langue martienne imaginaire. L'ambassadeur de France était aussi dans la confidence, comme le détective Bristol. Pour l'essentiel, c'est par idéal que ces hommes ont collaboré à cet incroyable projet. La paix règne maintenant sur la Terre unifiée, et les énormes investissements de Plummer lui seront bientôt remboursés au centuple…

 

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Ce texte étonnant, "The Martian Shop" (7), est dû à la plume d'un écrivain américain plus réputé pour ses romans historiques et policiers que pour ses quelques nouvelles de science-fiction : Howard Fast. Il est cependant assez connu en France, pour avoir été publié au moins deux fois, la première sous le titre "Aux produits martiens" (traduction de Michel Deutsch) dans Fiction n° 75 (février 1960), et la seconde dans l'excellent recueil Au seuil du futur (Marabout, 1962) sous le titre "Made in Mars" (traduction de Gérard Colson) (8).

Remarquons certaines analogies réjouissantes avec les affaires "réelles" que nous avons évoquées. Comme pour les Ummites et les Bâaviens, il est question d'une langue inconnue, présentée comme preuve de leur existence. C'est la langue inventée de toute pièce par le philologue Goldman qui fera finalement croire à l'authenticité des Martiens. Le témoignage du scientifique sera déterminant.

Il est également amusant de constater que l'argument classique avancé par les Défenseurs des Ummites, à savoir qu'il ne peut s'agir d'une mystification (car elle demanderait trop d'effort pour un résultat incertain ou dérisoire, et de plus serait au-dessus des capacités d'un petit groupe de mystificateurs) est employé par Howard Fast. L'hypothèse est à écarter, à moins, évidemment, que ces mystificateurs ne soient des savants de haut niveau, employés par un organisme du genre CIA, prétendent certains défenseurs des Ummites. C'est effectivement ce qui se produit dans la nouvelle : des savants collaborent à la supercherie, non sous les ordres de la CIA mais sous ceux d'un puissant groupe industriel. On ne perd rien au change.

Au fond, on peut même se demander si certains des mystifcateurs ummites et de leurs thuriféraires n'ont pas les mêmes buts que le Plummer de Howard Fast : provoquer l'union de l'humanité par la crainte de l'invasion extraterrestre ! Voilà une idée assez folle, mais plus séduisante que la théorie à la mode de la CIA se livrant à je ne sais quelles obscures expériences de manipulation psychologique.

"The Martian Shop" est très réussi, mais soulève un problème éthique que Howard Fast, pourtant connu pour ses prises de position progressistes — il se retrouva un moment en prison sous McCarthy, adhéra à plusieurs mouvements pacifistes et fut candidat de l'American Labor Party en 1952 — n'a pas essayé de résoudre : est-il légitime de bâtir le bonheur de l'humanité en s'appuyant sur une mystification ?

 

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Theodore Sturgeon, par contre, s'était déjà posé la question plus de dix ans auparavant dans sa nouvelle "Unite and conquer" (9) que j'évoquerai brièvement…

Le docteur Simmons, savant génial, se désespère : ses plus belles inventions sont systématiquement transformées en armes secrètes par les autorités militaires. Par contre, cela ne chagrine guère son frère, le colonel Leroy Simmons, fier de la contribution que le Dr. Simmons apporte de plus ou mois bon gré à la défense des États-Unis. Le Super-œil, notamment, formidable fusée espion, devrait donner la suprématie militaire à son pays.

Mais un événement incroyable va bouleverser le destin de la Terre : un vaisseau spatial d'origine inconnue, repéré par le Super-œil, largue une bombe vers la Terre ! Elle explose sans provoquer de victime, mais l'alerte a été chaude. Et d'autres vaisseaux, que l'on baptise faute de mieux les "Inconnus", font leur apparition ! La Terre entière se mobilise pour faire face à l'agresseur, de toute évdience extraterrestre. Il faut au plus vite unir tous les efforts. Les ressources doivent être mises en commun, les injustices combattues pour améliorer les rendements. Une police internationale est chargée de faire respecter les lois nouvelles et plus justes.

Les Inconnus passent à l'attaque ! Ils sont repoussés, mais leur attitude dans le combat s'est avérée plutôt déroutante. Veulent-ils vraiment détruire la Terre ?

Depuis longtemps, le colonel Simmons avait des soupçons. Il est maintenant certain que son frère est un traître au service des Inconnus. Mais la vérité ne correspond pas tout à fait à ce que le colonel Simmons supposait. Les vaisseaux des Inconnus ne sont en réalité que des leurres, contrôlés par le Dr. Simmons. C'est lui qui a tout manigancé pour obliger les nations humaines à faire la paix en s'unissant conter un danger imaginaire ! Au moment de la prochaine attaque des Terriens contre les Inconnus, un enregistrement sur cassette du Dr. Simmons sera diffusé, qui révélera toute l'affaire.

Apprenant que le Dr. Simmons n'est pas le traître qu'il ilmaginait, le colonel Simmons se sacrifiera pour sauver son frère des balles du tueur qu'il avait lui-même commandité pour l'exécuter…

On constate sans peine que "Unite and conquer" anticipe "The Martian Shop" sur l'idée la plus importante : la crainte de l'extraterrestre fictif qui amènera la paix sur la Terre et favorisera l'unité et le progrèsde l'espèce humaine ! Mais le complot est ici l'œuvre d'un scientifique solitaire, ce qui le rend nettement mois crédible que celui de "The Martian Shop".

Par contre, Sturgeon n'évite pas le problème moral. La mystification du Dr. Simmons causera, en fin de compte, la mort de son frère. Et il reste une interrogation : que pensera l'humanité de l'action du savant quand elle apprendra enfin la vérité ? "Que serai-je pour eux," se demande le Dr. Simmons penché sur le cadavre de son frère. "Un saint ou bien le diable en personne ?"

 

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Je voudrais conclure ce modeste survol du problème de la "mystification extraterrestre" et de la science-fiction sur une citation et une remarque.

La citation est tirée de l'ouvrage de Jean Sider évoqué plus haut, Ultra top-secret, ces ovnis qui font peur (pp. 9-10). Elle reprend l'extrait d'un discours prononcé par Ronald Reagan à l'ONU :

"Le Président Ronald Reagan : "Dans notre obsession, avec les antagonismes du moment, nous oublions souvent le liens unissant tous les membres de l'humanité. peut-être avons-nous besoin de quelque menace universelle extérieure afin que nous puissions mettre ces liens en lumière. J'ai parfois pensé à quel point les différences de ce monde s'évanouiraient rapidement si nous devions à faire face à une menace étrangère à la Terre. Encore que je pose la question : cette force étrangère n'est-elle pas déjà parmi nous ?"

"42e Assemblée générale des Nations-Unies du 21 septembre 1987 (extrait d'un discours tenu à l'ONU, compte rendu des débats A/42/PV.4, p. 26)".

La remarque est qu'il n'y a pas que les ovnis qui font peur…

 

Joseph Altairac


(7) Paru pour la première fois dans The Magazine of Fantasy and Science Fiction, novembre 1959.

(8) Les plus érudits de nos lecteurs savent sans doute que le futur auteur de Spartacus publia une nouvelle de science-fiction, "Wrath of the Purple", dans le numéro d'octobre 1932 d'Amazing Stories, alors qu'il n'avait même pas 18 ans !

(9) Paru pour la première fois dans Astounding Science Fiction d'octobre 1948, et traduit par Mary Rosenthal sous le titre "L'Union fait la force" dans le recueil Méduse composé par Marianne Leconte (Le Masque "Science-fiction", Librairie des Champs-Élysées, 1978).

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NLM n° 22, septembre 1992.

05.08.2009

Danse avec les Ummites (1)

Mystification extraterrestre et science-fiction

 

kbn4-1992.jpgDécidément, les Ummites, ces pseudo-extraterrestres qui, depuis 1966, inondent de courrer certains naïfs, ont bien réussi leur coup. Voilà qu'au sein même de KBN n°4 (mai 1992), notre ami Francis Valéry nous gratifie d'un passionnant article, "L'Hypothèse anthropomorphique dans l'œuvre romanesque de Chad Oliver : Notes sur la préinscription du phénomène ummite dans la littérature de science-fiction — 1". Et ce n'est visiblement qu'un début. Sans compter que l'actif rédacteur en chef de KBN appelle le monde critique de la science-fiction à suivre son exemple : "Si un plus grand nombre de documents ummites pouvaient circuler dans la communauté SF, il ne fait aucun doute qu'il serait envisageable de poursuivre des recherches à l'intérêt évident" (1). Qu'on se le dise.

Appel entendu… par anticipation, par Michel meurger qui, dans Études lovecraftiennes n°11 (Épiphanie 1992), consacrait cinq pages érudites (2) de critiques à l'ineffable best-seller (100 000 exemplaires vendus ! (3)) de Jean-Pierre Petit, Enquête sur les extraterrestres qui sont déjà parmi nous (Albin Michel, 1991), et ne manquait pas de souligner les rapports nombreux qu'entretient le cocasse canular d'Ummo avec la science-fiction.

Je dois dire que cette affaire Jean-Pierre Petit, outre l'amusement et un peu d'énervement (pauvre CNRS, mis sur le même plan, par une partie non négligeable du public, que telle association de fumistes patronnée par Jimmy Guieu !), a surtout été pour moi à l'origine d'une bouffée de nostalgie.

Que celui qui n'a jamais frémi un instant, dans son jeune temps, en parcourant tel ou tel ouvrage d'Aimé Michel sur les soucoupes volantes, par exemple, cesse à l'instant la lecture de cet article.

 

ontatterri1.gifQui aurait pensé qu'à l'issue d'un après-midi de libations (ce devait être un lundi !), en cherchant un raccourci que jamais je ne trouvai, je serais entré par erreur dans une fort sympathique librairie (4) et me serais surpris en train d'acheter à prix d'or, mais sans rechigner, un vénérable exemplaire d'occasion du grand classique de Leslie et Adamski, Les soucoupes volantes ont atterri ? Non, pas chez J'ai lu dans la stupéfiante collection de barjoteries "L'Aventure mystérieuse", mais l'édition originale française (La Colombe, 1954), avec les photos de la soucoupe vénusienne et du vaisseau-porteur en forme de cigare ! J'ai craqué sur ces clichés improbables, touchants de naïveté.

Le cauchemar avait déjà commencé. je dois me retenir chaque jour pour ne pas me ruer sur la réédition (scandaleusement incomplète) en vidéo des Envahisseurs (5). La pub géniale pour le caméscope Hitachi doit aussi y être pour quelque chose. je me suis procuré l'hallucinant ouvrage de Jean Sidet, Ultra top-secret, ces ovnis qui font peur (éditions Axis Mundi, 1990) — avec une préface de l'impayable Pr. Pémy Chauvin, ça ne s'invente pas — qui fait le point sut les affaires de mutilations de bétail aux États-Unis (si !). "La photo de couverture représente un authentique ovni", nous précise-t-on en page 3. À ce propos, qu'est-ce qu'un ovni non authentique ? Un objet volant identifié ? un non-objet etc., etc. On se perd en conjectures.

Je parcours, fébrile, Les extra-terrestres sont-ils parmi nous ? Le véritable langage ummo (éditions du Rocher) d'Antonio Ribera, traduit de l'espagnol. Le "dictionnaire ummo", avec ses précieuses révélations sur l'alphabet et la langge des extraterrestres, n'en constitue pas le moindre attrait.

Peut-être encore plus inquiétant : j'exhume avec précaution d'une armoire poussiéreuse, une élégante édition club du Livre des sexrets trahis de Robert Charroux (l'édition originale, si mes renseignements sont justes, date, elle, de 1965). Oui, vous avez bien lu. Robert Charroux, véritable thuriféraire de la pensée (?) hétéroclite, un des piliers incontournables (et vous savez ce qu'il risque d'arriver, si l'on oublie de contourner un pilier) de la collection "les Énigmes de l'univers" chez Robert Laffont.

Je me suis très vite plongé avec délice dans la lecture du chapitre XXII, énigmatiquement intitulé "La centrale du secret jaune"…

Et pour couronner le tout, je dévore d'enthousiasme le n°47 d'Ovni-présence, un "Spécial Ummo" (6).

 

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Mais attention : ces ouvrages (je n'ai cité ici que quelques-uns des plus notables), réunis par souci de documentation quand ce n'est pas par nostalgie (Adamski ! que ta soucoupe était jolie !) sont-ils tous à mettre dans le même sac ? Certainement pas.

Celui de Jean Sider, malgré sa grande naïveté, mérite un certain respect. La documentation est sérieuse, les sources sont citées avec scrupule et précision, ce qui n'est pas si courant en France, et je ne parle pas seulement du domaine de l'ufologie. L'idée selon laquelle certains organismes d'État américains ont cherché à mettre les bâtons dans les roues aux malheureux ufologues, en se livrant notamment à la rétention d'informations, est défendue par Jean Sider de façon somme toute assez convaincante. La CIA n'est-elle pas capable de tout ?

Et surtout, Sider fait le point, à la fin de son ouvrage, sur le folklore ufologique américain. À cette occasion, il n'hésite pas à recenser, dans un but essentiellement documentaire, les extravagantes théories ayant cours dans certains milieux. On s'instruit et on s'amuse beaucoup à cette lecture. Jimmy Guieu n'a rien inventé (c'est dire !).

Le numéro "Spécial Ummo" d'Ovni-présence est un démontage du canular mené avec érudition et humour par Dominique Caudron, chroniqueur bien connu des lecteurs de Science & Vie. Cette précieuse étude constitue l'antidote idéal aux Ummites si vous connaissez dans votre entourage un malheurex (Enquête sur des extraterrestres qui sont parmi nous s'est, faut-il le rappeler, vendu à 100 000 exemplaires !) qui aurait prêté l'oreille sans rire aux élucubrations de notre astrophysicien dévoyé. Dominique Caudron fait en particulier justice des soi-disant connaissances scientifiques supérieures des Ummites, visiblement piochées dans des revues de vugarisation ien de chez nous, dont… Science & Vie !

Le courage d'Ovni-présence mérite d'etre souligné. Il est à craindre, en effet, que certains des lecteurs les plus crédules de cette publication, trop engagés sur la voie de l'imagnaire vadrouilleur et rebelle, lui tennent rigueur de briser ainsi leurs pauvres illusions. Lettres d'insultes (cela arrive aux meilleures revues) et désabonnements vont pleuvoir…

L'ouvrage de Ribeira, bien mieux que celui de Jean-Pierre Petit, permet de prendre connaissance du dossier Ummo. Il nous propose un copieux choix de textes et de lettres ummites (ces derniers sont des obsédés du courrier). je vous recommande tout spécialement les considérations des Ummites sur la philosophie (chez nous, vu leur nullité ils n'auraient aucun chance au Bac). Les passages sur leurs mœurs et leurs coutumes sont assez drôles aussi, beaucoup moins que du Jack vance, tout de même.

On se demande si Ribeira est un naïf ou un roublard. Peut-être un curieux mélange des deux. En tout cas, il n'y a pas de problème :il prend ses lecteurs pour des imbéciles.

 

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Tout bien pesé, les photos de soucoupes volantes dans l'ouvrage de Leslie et Adamski me semblent largement aussi réussies, sinon plus, que celles des vaisseaux ummites (voir Ovni-présence n° 47, p. 12). le réverbère à gaz (ou l'élément d'aspirateur ? ou la couveuse artificielle ? ou la lampe à bronzer ?) d'Adamski a fière allure, et se trouve probablement à l'origine des magnifiques soucoupes des Envahisseurs. Le vrai nostalgique n'hésitera pas à refeuilleter pour la millième fois l'album publié par Dargaud, Le Dossier des soucoupes volantes, de Lob et Gigi. Un des épisodes est consacré à Adamski. Le dessin très efficace de Gigi, épaulé par l'érudition (orientée) de Lob, conférait aux affaires ufologiques les plus abracadabrantes une factualité inattendue. À l'époque, je lisais les fameux dossiers dans Pilote. Tout cela ne nous rajeunit pas…

Charroux aurait-il été l'un des premiers contactés des Ummites ? En tout cas, il l'a été par les Bâaviens.

charroux_lldst_o1.jpgMais les Bâaviens sont-ils réellement (sic) des collègues des Ummites ou des Ummites déguisés ? Le mystère reste entier. Comme les Ummites, les Bâaviens, en principe venus de Proxima du Centaure, ne sont pas avares en documents. Ils ont leur grammaire et leur alphabet, qu'ils exposent complaisamment. Eux aussi se déplacent en soucoupes voantes, appelées vaïdorges, et l'on peut même en voir un plan détaillé, page 309 du Livre des Secrets, dans le magnifique chapitre "La Centrale du secret jaune".

Autre document qui impose le respect, la photo, page 312, du "tableau du correcteur de vitesse gravifique de l'engin intergalactique des Bâaviens". On dirait un peu un vieux manomètre de chaudière, mais mes compétences en technologie extraterrestre sont nulles. Ce qui fait plaisir, c'est que les Bâaviens utilisent comme nous les chiffres arabes ! Mais est-ce tellement étonnant, après tout, quand on sait que, d'après les Bâaviens, les Mongols sont d'origine extraterrestre !

Charroux reçut sa première lettre le 16 mars 1964, signée par un certain M.N.Y. Elle débutait en ces termes :

"Monsieur,

Ce que je vous écris n'est pas un conte merveilleux et pas davantage un récit de science-fiction."

Un bon point pour les Bâaviens, qui eux, au moins, ne confondent pas merveilleux et sience-fiction. Si je ne me retenais pas, ce détail me ferait plutôt pencher pour leur authenticité, tellement cette prise de position est rare sur notre planète.

 

Joseph Altairac


(1) KBN n° 4 (p. 42).

(2) "Science-fiction et croyance : l'affaire Ummo", Études lovecraftiennes n° 11.

(3) Chiffre cité dans Ovni-présence n° 47, mai 1992 (p. 3).

(4) "Un Regard moderne" — 10, rue Gît-le-cœur — 75006 Paris. Librairie spécialisée dans l'underground et possédant un remarquable choix d'imports.

(5) Titre original américain : The Invaders. La série débuta en 1967 et connut 43 épisodes. Pour la petite histoire, rappelons que Philip K. Dick écrivit le scénario d'un épisode qui ne fut malheureusement jamais réalisé.

(6) Cette revue [interrompue en 1995] consacrée à l'ufologie s'est déjà fait remarquer dans les milieux de la science-fiction pour son excellent n° 43-44 en grande partie consacré à la célèbre adaptation radio de La Guerre des mondes par Orson Welles.

 


NLM n° 22, septembre 1992.

02.08.2009

Mais qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ? (2)

59.jpgPourquoi une si faible notoriété ? C'est que les œuvres d'Edward Page Mitchell ne furent publiées que dans des journaux américans, et le plus souvent anonymement. Il a donc fallu toute la patiente érudition de l'historien de la science-fiction Sam Moskovitz pour les sortir de l'oubli (7). Le plus étonnant est que The Clock That Went Backward est loin de constituer une exception, fruit unique de l'heureuse mais éphémère inspiration d'un auteur occasionnel. Edward Page Mitchell fut un véritable pionnier de la science-fiction américaine, auteur de plusieurs autres nouvelles marquantes parmi les quelles nous citerons The Tachypomp (1874), conernant une invention permettant d'atteindre théoriquement une vitesse infinie, The Inside of the Eart (1876), sur le thème de la Terre creuse, The Man Without a Body (1877), sur une machine à télétransporter, Our War with Monaco (1880), une guerre future parodique, The Crystal Man (1881), une histoire d'homme rendu invisible de manière scientifique (seize ans avant le célébrissime roman de Wells !), ou encore The Balloon Tree (1883), sur une plante inconnue capable de voler à l'aide de vessies gonflées d'hydrogène et peut-être dotée d'intelligence.

Edward Page Mitchell, du fait qu'il était publié dans des journaux américains à très grand tirage, était lu par un public considérable, et certains de ses textes étaient également publiés en Angleterre. Ce n'est donc pas parce que son nom est presque inconnu aujourd'hui que son influence a été négligeable sur l'évolution de la science-fiction américaine. Au passage, on constatera que l'existence d'écrivains ciomme Edward page Mitchell, qui procèdent d'Edgar Allan Poe, prouve que la science-fiction amércaine n'avait nullement besoin de l'influence française pour se développer. Au contrare, ce fut plutôt Edgar Allan Poe qui influença Jules Verne.

Mais revenons à The Clock That Went Backward, seul rival existant, semble-t-il, à La Machine à explorer le temps de Wells. En résumant la nouvelle outrancièrement, il y est question d'une fort bizarre horloge dont le jeune Harry hérite de sa tante Gertrude. Harry et son cousin, le narrateur, partent finir leurs études en Hollande, selon la volonté de la vieille tante. Là, apparemment sous l'effet du curieux mécanisme, Harry et son cousin se trouvent projetés au XVIe siècle aux Pays-Bas dans la ville de Leyde, assiégée par les Espagnols. Harry empêchera la prise de la cité hollandaise, restera au XVIe siècle, prendra femme et deviendra un des ancêtres de sa propre tante Gertrude, tandis que le narrarteur retournera dans le présent !

Évidemment, Edward Page Mitchell ne nous donne aucun détail sur le fonctionnement de l'hrloge. On saura seulement qu'elle est l'œuvre d'un mystérieux horloger du nom de Jan Lipperdam. Il n'empêche que si cette machine à voyager dans le temps reste primitive et sent encore le tour de passe-passe merveilleux plutôt que scientifique, Edward Page Mitchell est le premier écrivain à parler de machine, avant H.G. Wells, et surtout à construire une véritable boucle temporelle, ce que l'auteur britannique n'a pas essayé de faire (ce n'était d'ailleurs pas son propos). Le fait que le jeune Harry devienne l'ancêtre de sa tante peut paraître banal aujourd'hui au lecteur de science-fiction, mais, pour l'époque, il s'aissairt d'une trouvaille véritablement extraordinaire. On peut, sans conteste, parler là d'idée nouvelle.

L'avant-dernier paragraphe de la nouvelle est consacré à la surprenante déclaration d'un professeur hollandais qui a joué un rôle énigmatique dans l'histoire, et mérite d'être cité :

"On parle beaucoup […] de l'influence du XVIe siècle sr le XIXe siècle. Aucun philosophe, autant que je le sache, n'a étudié l'influence du XIXe siècle sur le XVIe siècle. Si une cause produit un effet, pourquoi un effet d'induirait-il pas une cause ? […] Un descendant devrait tout à son ancêtre, et un ancêtre rien à son descendant ? La destinée, qui gouverne notre existence, et qui, pour atteindre es buts qu'elle s'est fixés, nous conduit vers le futur, ne pourrait pas nous ramener dans le passé ?"

 

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Edward Page Mitchell est donc, jusqu'à nouvel ordre (restons prudents), l'inventeur de la machine à voyager dans le temps, et ce n'est pas rien. Avec un peu de mauvais esprit, on pourra lui contester l'invention de la machine à voyager dans le temps, à cause du flou qui entoure sa mystérieuse horloge. Non que le fonctionnement de la machine à voyager dans le temps de Wells soit tellement clair, mais l'auteur de La Guerre des mondes prend la peine de se livrer à une passionnante dissertation sur la nature du temps, en le présentant comme une dimension le long de laquelle il serait possible de se déplacer. Cela change tout. À l'époque où Wells était encore étudiant, les discussions sur la nature du temps devenaient à la mode, et il s'inspira pour cette dissertation d'une lecture faire par un de ses camarades du nom de E.A. Hamilton-Gordon, traitant du temps considéré comme une quatrième dimension (8). Et mes quelques détails qu'il révèlera — ou feindra de févéler — sur le mécanisme de la machine suffiront à enflammer l'imagination du lecteur et à provoquer chez ce dernier la fameuse "supension  d'incrédulité" :

"L'objet que l'Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu'une petite horloge, et très délicatement faite Certaines parties étaient en ivoire, d'autres en une substance cristalline et transparente. […]

— Ce petit objet n'est qu'une maquette […]. C'est le projet que j'ai fait d'une machine à voyager dans le Temps. Vous remarquerez qu'elle a l'air singulièrement louche, et que cette barre scintillante a un aspect bizarre, en quelque sorte irréel […]."

Donner à croire au lecteur qu'il entrevoit un instant les rouages de la machine à voyager dans le temps est un coup de génie de Wells qui fait de lui le vértable inventeur de la machine.

Quant au lecteur sceptique et exigeant, auquel on ne la fait pas et qui veut de toute force comprendre le mécanisme, nous renverrons au texte définitif d'Alfred Jarry datant de 1899 et certainement écrit en réponse à une insatisfaction de Rachilde au sujet du roman de Wells : Commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à explorer le temps (9).

Un dernier détail : Jarry et Wells étaient tous deux de grands amateurs de randonnées à bicyclette (10). Voilà qui en dit long…

 

Joseph Altairac


(7) Voir Edward Page Mitchell : The Crystal Man (New York : Doubleday, 1973). Ce recueil de nouvelles est accompagné d'une indispensable étude de Sam Moskovitz, véritable biographie d'Edward Page Mitchell.

(8) The Time Traveller: The Life of H.G. Wells, op. cit., p. 65.

(9) Voir Alfred Jarry : Œuvres complètes (Paris : Bibliothèque de la Pléiade, 1982), tome I, pp. 735-743 et 1238, ou La Science-fiction avant la SF, édité par Monique Lebailly (Paris : L'Instant, 1989), pp. 215-223.

(10) Pour Wells, voir par exemple le document photographique n°17 publié dans The Time Traveller: The Life of H.G. Wells, op. cit. ; pour Jarry, voir Rachilde : Alfred Jarry, ou le Surmâle des lettres (Paris : Grasset 1928), pp. 158-165.

31.07.2009

Mais qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ? (1)

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D'après Pïerre Stolze, dont on lira quelques pertinentes réflexions dans ce volume (1), il n'y aurait pas d'idées totalement originales en science-fiction. Un contre exemple à cete thèse (2) vient pourtant immédiatement à l'esprit : le voyage dans le temps.

Quand bien même ce contre exemple serait le seul (et on peut en douter : tout dépend de ce que l'on veut bien mettre derrière la notion d'"idée totalement originale"), il est tellement envahissant, tellement inhérent à la nature même de la science-fiction en tant que genre, qu'il semble tout à fait impossible de ravaler au rang d'une simple exception un peu irritante. Pour se convaincre du caractère fondamental de ce thème, on se penchera, par exemple, sur les pages que consacre Christian Grenier à la problématique du voyage dans le temps dans sa très pédagogique étude (3).

Les idées, en science-fiction, ont une histoire. Elles naissent, grandissent, évoluent et se transforment. Mais il n'est pas toujours aisé de suivre avec précision ce cheminement, pour de multiples raisons, parmi lesquelles, souvent, la diffculté d'accès à certains textes capitaux.

Nous allons tenter de résoudre une épineuse énigme : qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ?

 

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Précisons tout de suite que, même sans machine, les authentiques voyages dans le temps ne fourmillent pas avant La Machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895) de Wells. Il n'est pas question de retenir les récits dans lesquels un personnage, plongé en catalepsie pour telle ou telle raison, se réveille dans ce qui est pour lui le futur (à ce compte, quand on y réfléchir, tout le monde voyage dans le teps !), ou encore ceux faisant intervenir des notions comme la mémoire ancestrale ou l'échange psychique, sans parler de l'horripilant artifice du rêve. Non, il s'agit de dénicher des textes dans lesquels un tranfert physique s'est effectivement produit, remettant en cause la notion classique du temps compris comme un fleuve coulant dans un sens donné à une vitesse donnée — si l'on peut dire —, sens impossible à remonter et vitesse impossible à dépasser. Les conditions que je viens de poser pourront paraître injustement restrictives. C'est que, précisément, elles définissent une nouvelle forme de voyage dans le temps, radicalement différente de celles qui sévissaient avant le chef-d'œuvre de Wells, et perdureront d'ailleurs après lui. Remettre en question la trame même du temps constitue bien une idée nouvelle, qui trouve son application romanesque à partir d'une époque donnée, et pas avant.

 

 

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Je ne suis parvenu à localiser que deux textes répondant à ces critères et publiés avant 1895, ce qui est tout de même très peu (4). L'un, The Clock That Went Backward, d'Edward Page Mitchell, connu des seuls spécialistes et publié en 1881, sur lequel il faudra revenir plus longuement, fait intervenir, d'une certaine manière, une machine à voyager dans le temps. L'autre, tellement célèbre qu'il donna lieu à des adaptations cinématographiques, date de 1889 : il s'agit de A Connecticut Yankee in King's Arthur Court (Un Américain à la cour du roi Arthur). Pas de machine mise en jeu dans ce classique : le héros de Mark Twain se trouve projeté dans le passé à la suite… d'un coup sur la tête ! Et le retour au présent se fera grâce à un enchantement du magicien Merlin qui plongera le héros dans un sommeil de treize siècles. On constatera que nous sommes davantage dans le domaine du merveilleux que dans celui de la conjecture scientifique, même si le choc entre le monde américain de la fin du XIXe siècle et le Moyen-Âge légendaire anglais sera rendu par Mark Twain avec beaucoup de réalisme lorsqu'il montrera l'effet des bouleversements provoqués par la mentalité et la technologie modernes sur l'ordre du passé. Il ne fait aucun doute que Un Américain à la cour du roi Arthur a fortement influencé Théo Varlet et André Blandin pour La Belle Valence (1923), qui joue de manière réjouissante sur ce même registre de la confrontation anachronique.

On notera au passage que ces deux textes sont d'origine américaine.

terrbrume25-1994.jpgSi l'on voulait se montrer impitoyable, il serait même possible d'éliminer le magnifique roman de Mark Twain pour de sordides questions d'antérorité. En effet, si la parution de La Machine à explorer le temps de Wells date de 1895, il ne faut pas oublier que le romancier britannique en avait déjà publié une première esquisse en 1888 dans une publication amateur qu'il avait contribué à créer, The Science Schools Journal, sous le titre The Chronic Argonauts. Trois épisodes de ce récit inachevé furent publiés, et même si le texte diffère profondément de la version définitive que nous connaissons, il y est bien question d'un inventeur — le Dr. Nebogipfel, tenant ainsi que le font remarquer les biographes de Wells, Norman et Jeanne Mackenzie, davantage de l'alchimiste que du scientifique (5) — qui a fabriqué une machine à voyager dans le temps. Wells rédigera d'alleurs plusieurs versions avant d'aboutir à ce que son biographe Geoffrey West qualifie, à juste titre, d'"un des livres les plus intelligents qui soient au monde".

Il reste donc le texte si peu souvent cité d'Edward Page Mitchell, antérieur de sept ans à la première tentative de Wells.

 

Joseph Altairac


(1) Cette étude est parue dans l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence, de Théo Varlet et consorts.

(2) Pierre Stolze est d'ailleurs précisément l'auteur d'une thèse, Rhétorique de la science-fiction, dans laquelle il tente de défendre — entre autres — ce point de vue.

(3) La science-fiction, lecture d'avenir ? (Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1994), pp. 75-91.

(4) Les plus érudits de nos lecteurs en découvriront peut-être d'autres antérieurs, auquel cas je leur serais reconnaissant de m'en faire part. J'insiste cependant sur le fait qu'il s'agit de trouver de véritables voyages dans le temps (passé ou futur), au cours desquels les protagonistes agissent et interviennent sur le cours des événements, et non pas se promènent comme de purs esprits en profitant du paysage.

(5) Voir Norman et Jeanne Mackenzie : The Time Traveller, The Life of H.G. Wells (Londres : Weidenfeld and Nicolson, 1974) p. 65.

(6) Voir Geoffrey West : H.G. Wells (Paris : Gallimard, 1932), p. 306.


Suite et fin

 

 

22.07.2009

Théo Varlet, poète cosmique

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"Un visionnaire, un coureur d'univers, et de toutes manières, un des plus beaux talents de sa génération."

(J.-H. Rosny aîné)

 

Léon Louis Étienne Théodore Varlet était un de ces enfants du Nord irrésistiblement attirés par le soleil du Midi. Né à Lille, le 12 mars 1878, d'un père picard et avocat, et d'une mère issue de la bourgeoisie lilloise c'est à cassis que s'éteignit l'auteur de La Grande Panne, le 6 octobre 1938, des suites d'une longue maladie.

Ce maître de l'anticipation française de l'entre-deux-guerres se révéla l'homme de plusieurs passions, la première et sans doute la principale étant celle de la poésie. Son œuvre en vers, publiée dans de nombreuses revues et réunie en recueils — Heures de rêves (1898), Notes et poèmes (1905), Poèmes choisis (1911), Aux Îles bienheureuses (1924), Aux Libres Jardins (1922), Paralipomena (1926), Quatorze sonnets (1926), Ad Astra (1929), Florilège de poésie cosmique (1933) — connut de son temps un assez joli succès d'estime, et Théo Varlet eut même le plaisir rare de voir publié de son vivant, au Mercure de Flandre, un imposant essai signé André Jeanroy-Schmitt, La Poétique de Théo Varlet (1929), tout à la gloire de son art. On pouvait y lire, en appendice, quelques opinions de critiques connus, parmi lesquels Georges Duhamel, Robert de Flers, René Lalou, Daniel-Rops, et, ce qui ne nous surprendra pas, J.-H. Rosny aîné. Willy, dans L'Ère nouvelle du 23 mai 1926, voyait en Varlet un "prosateur éblouissant, poète qui n'a jamais imité personne, [et qui] jouirait d'un renom plus tapageur (fichue réjouissance !) s'il ne méprisait totalement les trucs de publicité auxquels lma plupart de ses confrères s'adonnent avec frénésie".

19567.jpgAutre passion majeure de Théo Varlet, celle de l'astronomie, qu'il pratiquait en amateur. On en trouvera le reflet dans toute son œuvre, et pas seulement ses romans scientifiques. Une partie de sa poésie en est profondément imprégnée. Théo Varlet, lorsqu'il écrivait des vers comme "Éther, concept contradictoire et nécessaire / Au Bloc-Un de l'absurde-inéluctable Éther" (Aux Libres Jardins, p. 160), faisait preuve non seulement d'une audace et d'une originalité certaines, mais encore prouvait qu'il n'hésitait pas, contrairement à l'écrasante majorité de ses confrères, à répercuter dans son art les enthousiasmes et les polémiques scientifiques de son temps.

L'intérêt de Théo Varlet pour les sciences en général et l'astronomie en particulier ne se bornait pas à nourrir son œuvre poétique et romanesque. Ce "poète cosmique", pour reprendre l'expression de son biographe Félix Lagalaure (1), savait également sacrifier, à l'occasion, au prosélytisme, ainsi qu'en témoigen son Astronomie ; le Nouvel Univers astronomique, un essai paru en 1934 dans l'"Encyclopédie Roret", éclectique collection de vulgarisation scientifique et technique publiée par son éditeur amiénois, Edgar Malfère. On peut dire que Théo Varlet rejoignait, dans son souci pédagogique, l'infatigable abbé Théophile Moreux (1867-1954), vulgarisateur scientifique fameux qu'il mettra d'ailleurs malicieusement en scène dans L'Épopée martienne avec le savoureux personnage de l'abbé Moreux.

Enfin, la passion du soleil : "Moi, cette goutte en diamant vivant / Qui tremblote à la pointe effilée de l'instant / Où se joue ta lumière divine, Soleil !" (Aux Libres Jardins, p. 34)

malfere1921.jpgC'est cette soif de lumière qui, en 1909, l'amènera à s'installer à cassis avec sa femme, dans le Mas-du-Chemineau. Félix Lagalaure précise que Théo Varlet, qui avait évidemment beaucoup d'amis dans le monde artistique, contribua largement — à son corps défendant, il faut le préciser — à faire connaître ce petit port alors totalement ignoré du public. Précurseur bien involontaire de la vogue touristique des calanques, Théo Varlet le sera aussi du naturisme, qu'il pratiquait pour le plaisir, sans se soucier des dogmatismes hygiéniques et alimentaires, ou autres exercices de gymnastique militaire prônés par certains tenants de cette pratique que ce fumeur de pipe et amateur de bonne chère sans complexe trouvait ridicules.

Si la Grande Guerre épargna ce pacifiste — de santé fragile, Théo Varlet se retrouva réformé — elle écorna sérieusement les ressources familiales qui lui assuraient jusqu'alors une relative indépendance. Pour gagner sa vie, Théo Varlet se lança donc dans une carrière de traducteur, et c'est ainsi qu'on le vit réaliser des versions françaises d'œuvres d'Hilaire Belloc, Pearl Buck, Herman melville, John Buchan (Les 39 marches et La Centrale d'énergie), Jerome K. Jerome (Trois hommes dans un bateau), Rudyard Kipling, et surtout le merveilleux Robert Louis Stevenson dont il se fit une spécialité.

Agonie de la terre.jpgIl faut aussi mentionner l'intense acivité de Théo Varlet dans le domaine de la critique littéraire et philosophique, qui collabora, d'après Félix Lagalaure, à plus d'une centaine de revues et journaux aussi divers que L'Essor, Le Figaro, L'Humanité, Le Mercure universel, La Revue des Flandres (Lille), L'Idée-libre, La Pensée française (Strasbourg), Le Mercure de Flandres, La Suisse (Genève), De Kunst (Amsterdam), La Presse (Montréal), Le Petit niçois, etc.

De nos jours, Théo Varlet n'est plus guère lu que comme traducteur. Sa poésie est quasiment oubliée et aucun de ses grands romans d'anticipation scientifique n'a jamais été réédité depuis sa mort ! En novembre 1958, l'historien de l'anticipation scientifique Jean-jacques Bridenne signait un émouvant article dans le numéro 60 de la revue Fiction : "Théo varlet, prophète cosmique". On aurait pu penser que ce plaidoyer attirerait l'attention d'au moins un éditeur et amorcerait une salutaire redécouverte. Il n'en fut rien. À ma connaissance, la seule œuvre de Théo Varlet a avoir connu une réédition — si l'on excepte une sympathique mais très confidentielle réédition amateur du recueil La Bella Venere — aura été Le démon dans l'âme, un récit psycoloogique parsemé d'éléments autobiographiques. Malheureusement, Miroir Éditions, qui était à l'origine de cette courageuse entreprise, a rapidement disparu, et même ce volume de publication relativement récente n'est plus disponible.

LIV509+.jpgIl était donc grand temps de réparer cette injustice, et Encrage envisage de rééditer l'ensemble de l'œuvre en prose de Théo Varlet relevant de près ou de loin de la science-fiction et du fantastique, à savoir les recueils de contes : Le Dernier Satyre (1922) et La Belle Venere (1920), et les romans : Le Roc d'or (1927), La Grande Panne (1930), Aurore Lescure, pilote d'astronef (posthume, 1943), M. Mossard, amant de Néère (1926), L'Épopée martienne (deux volumes, en collaboration avec Octave Jonquel, 1921-22), et La Belle Valence (en collaboration avec André Blandin, 1923).

Ce sont ces deux derniers romans écrits en collaboration que vous allez découvrir tout d'abord. Comme nous le verrons plus en détail dans l'appareil critique qui les accompagne, avec leurs qualités et leurs défauts, ils constituent, au moins par les motifs fondamentaux développés — le voyage dans le temps pour La Belle Valence et l'invasion extraterrestre pour L'Épopée martienne — de notables jalons dans l'évolution de la science-fiction française.

 

Joseph Altairac


(1) Voir Théo Varlet (1878-1938). Sa vie, son œuvre (Paris : L'Amitié par le Livre, 1939), p. 39.



Préface à l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence.

13.07.2009

Dick et le champignon sacré (3)

transmig.jpg"Le type de folie caractérisé par l'idée fixe est un phénomène fascinant. Je parle de l'idée fixe obsessionnelle, celle dont l'esprit ne peut se détacher. Cela représente une possibilité insoupçonnée de dysfonctionnement du cerveau humain. Il faut avoirvu une idée fixe à l'œuvre pour en apprécier pleinement la force. Une fois introduite dans un esprit, l'esprit d'un être humain donné, non seulement elle n'en part plus jamais, mais elle consume aussi tout ce que cet esprit contient d'autre, de sorte que finalement l'individu n'existe plus, son esprit en tant que tel n'existe plus ; seule subsiste l'idée fixe qui a tout détruit autour d'elle." (17) Ainsi s'exprime Angel Archer sur les obsessions de Timothy Archer.

Philip K. Dick, expert en la matière, démonte avec une grande lucidité les mécanismes de l'"idée fixe", et se permet de le faire avec humour. Dans un dialogue extraordinaire entre Timothy Archer et Bill Lundborg (18), ce dernier fait perdre pied à l'évêque en lui montrant, grâce à ses connaissances en matière d'automobiles, l'inanité de ses présupposés sur les soi-disant manifestations de l'esprit de son fils. Un véritable tour de force !

Dick n'hésite pas non plus à évoquer la logique inductive de l'école hindouiste (l'anumana) pour fustiger les obsessions de Timothy Archer : "En Occident", fait-il déclarer à Angel, "nous ne possédons pas de syllogisme exactement équivalent à l'anumana, et c'est regrettable, car si nous disposions d'une formule aussi rigoureuse pour vérifier notre raisonnement inductif, l'évêque Timothy Archer l'aurait connue, et s'il l'avait connue il aurait su qu'il ne suffisait pas que sa maîtresse s'éveillât les cheveux roussis pour avoir la preuve que l'esprit de son fils mort était revenu de l'autre monde, par delà la tombe."

À vrai dire, il n'est peut-être pas absolument nécessaire d'évoquer l'école hindouiste de logique pour mettre en évidence les pièges du raisonnement par induction cher à Sherlock Holmes et dont abusent Timothy Arcer et John Allegro pour justifier leurs obsessions. La logique "occidentale" dispose elle aussi d'excellents outils. On reconnaîtra cependant à Dick le caractère élégant et original de son procédé.

 

transmigration-finnish.jpg"On peut s'irriter de ce relent de religiosité en quoi tout se transforme chez lui", regrettait déjà en 1972 un Pierre Versins — par ailleurs admiratif — dans l'entrée "Dick" de son Encyclopédie. Les craintes de Versins devaient malheureusement trouver une trop évidente confirmation avec Siva et L'Invasion divine. Et pourtant, alors qu'en abordant, dans La Transmigration de Timothy Archer, un sujet aussi périlleux que les spéculations sur l'origine du christianisme, il s'exposait au risque des dérives mystiques les plus absconses, Dick en profita au contraire pour donner une surprenante et effiace leçon de lucidité, dont humour et autodérision ne sont pas absents. La rupture avec ses deux romans précédents s'avère spectaculaire autant qu'inespérée.

Avec ce chef-d'œuvre de théologie-fiction que constitue La Transmigration de Timothy Archer, l'auteur ô combien polymorphe d'Ubik prend le visage du logicien et du sceptique. Qui se plaindra de cette ultime métamorphose ?

 

Joseph Altairac


(17) La Transmigration de Timothy Archer, p. 101.

(18) Ibid., pp. 121-127.

(19) Les puristes seront intéressés d'apprendre que l'édition française de The Transmigration of Timothy Archer omet un poème de Robert Herrick (1648) que voici, placé en exergue dans l'édition originale :

 

An Ode for him


Ah Ben!

Say how, or when

Shall we thy Guests

Meet of those Lyreick Fasts

Made at the Sun,

The Dog, the triple Tunne?

Where we such clusters had,

As made us nobly wild, not mad;

Out-did the meate, out-did the frolick wine.

 

My Ben

Or come agen;

Or seen to us,

Thy wits grat over-plus;

But teach us yeat

Wisely to husband it;

Lest we have Talent spend:

And having once brought to an end

That precious stock; the store

Of such a wit the world should have no more.

 


NLM n° 23, octobre 1993.

21.06.2009

Dick et le champignon sacré (2)

SacredMushroom-Hodder-ds.jpgÀ deux reprises dans le cours du roman (6), Philip K. Dick cite le nom de cet Anglais, véritable spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, qui fut maître de conférence à l'Université de Manchester. C'est que John Alegro, en dehors de celle due à ses talents reconnus de philologue, jouit d'une notoriété plutôt ambiguë pour un ouvrage fort curieux qui, en 1970, défraya la chronique : The Sacred Mushroom and the Cross. Ce volume fut traduit en français l'année suivante aux éditions Albin Michel sous le titre Le Champignon sacré et la Croix.

À première vue, voilà un travail qui en impose. John Allegro précise, dans une note préliminaire, que ses travaux "sont accompagnés de leurs données techniques, qui dépasseront sans doute généralement la compréhension du lecteur non spécialisé, auquel l'ouvrage est d'abord destiné." (7) On ne saurait mieux dire ! Les "données techniques" en question occupent une quarantaine de pages en fin de volume : notes en hébreu, arabe, araméen, akkadien, grec, etc., sur deux colonnes, index philologique et index biblique, le tout composé dans un corps microscopique. Pour compliquer encore les choses, l'éditeur français s'est contenté de reproduire ces notes telles qu'elles se présentaient dans l'édition anglaise, sans modifier les renvois de pages, ce qui rend les recherches particulièrement acrobatiques (j'ai essayé), la pagination de la traduction ne pouvant évidemment pas correspondre à celle de la version originale !

Le profane ne manquera pas d'être impressionné par un tel étalage d'érudition. Mais que cherche à démontrer ce discours apparemment si savant ? Tout simplement que les textes sacrés du christianisme sont truffés (c'est le cas de le dire) d'allusions au culte secret d'un champignon hallucinogène, symbole de fertilité ! Et que, de plus, pour faire bone mesure, Jésus n'a jamais existé…

pdf356-1997.jpgVoici comment John Allegro interprète un passage de l'Ancien Testament mettant en scène Ezéchiel : "Le langage figuré qui fait allusion au champignon est ici d'une évidence dramatique. Le prophète [Ezéchiel] voit l'Amanita muscaria, son champignon rouge ardent parsemé des flocons blancs de la membrane déchirée de la volve. Dans cette chair se trouve la drogue hallucinogène, qui a le pouvoir d'augmenter les facultés de perception, d'aviver les couleurs et de rendre les objets beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement." (8)

Et il ne s'agit que d'un exemple parmi des dizaines d'autres. À tout moment, John Allegro utilise ses connaissances en philologie pour se livrer aux rapprochements étymologiques les plus audacieux. Saviez-vous que dans le Talmud, Jésus est parfois nommé Bar Pandêrâ', "fils de la Panthère" ? Allegro précise que "[cette] épithète est demeurée mystérieuse et a survécu même aux activités zélées des censeurs chrétiens surtout parce que son sens a été oublié" (9). Eh bien, figurez-vous que notre chercheur l'a retrouvé ; l'épithète de "panthère" accolée à Jésus provient d'Amanita pantherina, un champignon voisin d'Amanita muscaria ! Tout s'explique…

Ne nous y trompons pas. Nous sommes, avec Le Champigon sacré et la Croix, en présence d'un délire de grande classe, d'un niveau bien supérieur à celui de la majorité des élucubrations qui encombrent les collections spécialisées en conjectures farfelues (10). On comprend aisément que de telles idées aient séduit Philip K. Dick, et qu'il ait présenté Timothy Archer comme un adepte du philologue britannique. Ainsi qu'il le fait déclarer à Bill Lundborg, "[…] ce champignon n'existait même pas. C'était une supposition gratuite. Tim avait piqué l'idée à un érudit nommé John Allegro. Le problème avec Tim, c'est qu'il n'avait pas de pensées personnelles : il empruntait les idées des autres et s'imaginait ensuite qu'elles venaient de lui, alors qu'il s'était contenté de se les approprier."

Amanita-muscaria-tue-mouche.jpgMais l'ambition de John Allegro ne se borne pas à vouloir mettre en évidence les traces d'un culte secret du champignon chez les Hébreux et les premiers chrétiens. Cette découverte serait pourtant déjà, en elle-même, tout à fait stupéfiante (si j'ose dire). Il n'hésite pas à proposer, avec un incroyable aplomb, une histoire alternative du judaïsme et des débuts du christianisme.

"La religion israélite était fondée sur le culte du champignon sacré, comme le montrent maintenant les noms de ses tribus et de ses mythes.

"Le fanatisme de certains de ses adhérents provoqua une opposition interne et externe, et après les désastreuses révoltes contre les Assyriens et les Babyloniens aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., survint une période de réaction, qui effaça énergiquement le passé lors des mouvements de réforme du judaïsme des VIe-Ve siècles.

"Le culte du champignon disparut pour reparaître, avec des résultats plus désastreux encore, aux Ier et IIe siècles de notre ère, lorsque les Zélotes et leurs successeurs défièrent à nouveau la puissance de Rome.

"Le christianisme se purifia après l'holocauste et chassa ses drogués dans le désert comme "hérétiques", se pliant tellement à la volonté de l'État qu'au IVe siècle il s'intégra aux puissances gouvernantes."

Par moment, avouons-le, certaines des idées d'Allegro peuvent faire penser davantage aux farces hilarantes des Monty Python (l'image des "drogués chassés dans le désert" !) qu'à des spéculations historiques sérieuses.

On imagine sans peine la réaction horrifiée du monde savant à la sortie de The Sacred Mushroom and the Cross. John Allegro avait déjà provoqué l'irritation de plusieurs de ses collègues par des interprétations jugées peu orthodoxes des manuscrits de la Mer Morte. Cette fois, c'en est trop. Dans The Times du 26 mai 1970, quatorze scientifiques britanniques éminents signeront une lettre réfutant les scandaleuses conclusions d'Allegro (11).

endofaroad.jpgEt pourtant, comme si cela ne suffisait pas, les buts d'Allegro vont encore au-delà d'une réinterprétation déjà radicale de l'histoire des religions. Dans un ouvrage semble-t-il inédit en français, The End of a Road (1970), présenté comme une sorte de complément ("companion volume") à The sacred Mushroom and the Cross, John Allegro sonne le glas du christianisme : comment, en effet, faire confiance à une religion basée sur le culte de la fertilité et l'adoration d'un champignon hallucinogène ? À l'"idée fixe" du champignon sacré s'ajoutent des prétentions de moraliste et de philosophe (12). Pour John Allegro, les véritables origines (d'après lui !) du christianisme discréditent la majeure partie de son enseignement. Pour Timothy Archer, cet enseignement n'a pas de sens en lui-même. La vérité ne peut se trouver que dans la consommation du champignon magique : "L'anokhi […]. Le champignon. Il est quelque part là-bas et ce champignon est le Christ. Le véritable Christ, pour qui parlait Jésus. Jésus était le messager de l'anokhi qui est le vrai pouvoir saint, la vraie source. Je veux le voir, je veux le trouver. Il pousse dans les grottes. Je le sais." Son idée fixe le conduira à la mort.

L'édifice construit par John Allegro s'appuie presque uniquement sur sa spécialité, la philologie. Il a pourtant dû sentir malgré son obsession, que ses idées, heurtant de front tout ce que l'histoire des religions nous avait appris jusqu'ici, nécessitaient une preuve plus concrète. Et quelle plus belle preuve que le "champignon" de la fresque lmédiévale de Plaincourault ?

"Toute cette histoire de l'Éden," écrit Allegro, "est une mythologie fondée sur le champignon, surtout dans l'analogie entre "l'arbre" et le champignon sacré […]. Aussi tardivement qu'au XIIe siècle, un souvenir de cette vieille tradition demeurait parmi les chrétiens, à en juger par une fresque du mur d'une église ruinée, à Plaincourault, près de Mérigny, dans l'Indre […]. Nous y voyons l'Amanita muscaria dans toute sa gloire, entourée d'un serpent, tandis qu'Ève se trouve dans le voisinage, se tenant le ventre" (13). À cause d'une indigestion de champignons ? serait tenté de se demander un mauvais esprit…

adam_eve.gifComme on s'en doute, les historiens de l'art, pour leur part, n'adhèrent guère à cette interprétation du champignon, et reconnaissent dans la fresque en question un arbre stylisé (14). Mais certains certains mycologues ne s'y sont-ils pas laissé prendre ? En tout cas, l'illusion de la preuve "matérielle" est là : le prétendu "champignon" de la fresque de Plaincourault sert très opportunément à illustrer la couverture de l'édition française du Champignon sacré et la Croix.

Il est frappant de voir à quel point l'ouvrage d'Allegro s'inscrit dans la soi-disant "drug culture" de l'époque, même si c'est, ainsi que l'on a pu le constater, au corps défendant de son auteur. Et, à propos de "drug culture", nul ne sera surpris d'apprendre que Philip K. Dick comptait parmi ses fans un certain Timothy Leary…

En marge de cette idée du culte du champignon hallucinogène, remarquons une autre hypothèse d'Allegro qui, sans doute, ne manqua pas d'attirer l'attention de Dick. "Nous verrons," écrit Allegro, "comment le culte du champignon était étroitement lié à la nécromancie, c'est à dire à l'évocation de l'esprit des morts pour prédire l'avenir" (15). Voilà qui nous rappelle immanquablement l'épisode dans lequel Timothy Archer (de la même manière que son modèle réel, l'évêque James H. Pike) entre en contact avec l'esprit de son fils suicidé, qui prédira la mort de sa maîtresse. Ce rapprochement mérite d'être fait, même s'il n'est pas indispensable d'en appeler au champignon sacré d'Allegro pour expliquer la dérive spirite de l'évêque (16), qui marche sur les traces de personnalités aussi célèbres et (apparemment) lucides que William Crookes, Camille Flammarion et Arthur Conan Doyle.

 

Joseph Altairac


(6) Op. cit., pp. 88 et 220.

(7) Le Champignon sacré et la Croix, p. 9.

(8) Ibid., pp. 127-128.

(9) Ibid., p. 162.

(10) Le Champignon sacré et la Croix est d'ailleurs paru hors collection, alors que l'éditeur Albin Michel disposait d'une collection particulièrement redoutable de barjoteries, "les Chemins de l'impossible".

(11) Voir Michael Baigent et Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Jonathan Cape, London, 1991, pp. 62-63. Cet ouvrage (qui sera traduit en français au moment où paraissent ces lignes) contient d'intéressantes précisions sur John Allegro et la réception de ses travaux ; on l'utilisera cependant avec prudence, sachant que Baigent et Leigh sont aussi les auteurs, en collaboration avec Henry Lincoln, d'ouvrages sujets à caution, dont le trop célèbre The Holy Blood and the Holy Grail (L'Énigme sacrée, Pygmalion/Gérard Watelet, 1983).

(12) La couverture de l'édition de poche de The End of a Road (Panther Books, 1972) porte plaisamment en accroche : "This back could be the last nail in God's coffin…"

(13) Ibid., p. 112.

(14) Voir l'article de Michel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Voynich", in Études lovecraftiennes n° 11, pp. 27 et 38 (note 10).

(15) Le Champignon sacré et la Croix, pp. 147-148.

(16) Lire à ce sujet Dialogue avec l'au-delà, de James A. Pike (J'ai lu, col. "l'Aventure mystérieuse").

 


NLM n° 23, octobre 1993.

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