03.04.2009

La Crise de Transformation

 

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Nous vivons actuellement la période la plus critique de l'histoire de l'humanité, le stade le plus critique, en fait, de l'évolution de la vie sur la Terre. Une crise d'évolution est en cours, qui est parvenue à éclosion dans le ciel d'Hiroshima en 1945 et qui se poursuivra sans doute jusqu'au coeur du XXlème siècle, si nous ne nous détruisons pas nous-mêmes après avoir d'abord détruit la biosphère terrestre.

Que nous disposions de la puissance nucléaire pour le faire est ce qui caractérise le plus nettement ce que j'en suis venu à nommer la "Crise de Transformation", mais c'est loin d'être la seule immense et ultime responsabilité en matière d'évolution que détiennent les générations actuellement en vie.

Il n'est pas non plus certain qu'une telle Crise de Transformation soit un phénomène uniquement humain; je crois plutôt qu'il s'agit d'un phénomène d'évolution inévitable auquel toute espèce intelligente, où qu'elle soit, se trouve tôt ou tard confrontée.

Il y a peut-être vingt milliards d'années, I'univers naquit d'une explosion qui a transformé en peu de temps une singularité sans dimension en néant inimaginable de flux de quanta, puis il a commencé à se dilater, à se refroidir et à évoluer dans le sens d'une complexité de plus en plus grande, à une vitesse de plus en plus grande.

Les premiers quarks se sont condensés en particules subatomiques, les particules se sont agglutinées en atomes d'hydrogène, lesquels se sont condensés pour former les galaxies d'une première génération d'étoiles. Les processus de fusion ont produit les éléments les plus lourds au coeur de ces étoiles de la première génération. Les étoiles poursuivirent leur cycle de vie jusqu'à leur explosion en novae qui vinrent enrichir le milieu interstellaire d'éléments et de composés divers.

Des nébuleuses proto-stellaires se formèrent à partir de cette matière, se condensèrent en une deuxième génération d'étoiles, la plupart accompagnées de planètes, gazeuses ou solides, si notre connaissance actuelle de l'évolution cosmique est exacte.

Etant donné une planète constituée en gros de masse terrestre et de composés chimiques, en orbite autour de son étoile à une distance permettant l'existence d'eau liquide à sa surface, les lois de la physique universelle devraient dicter, de manière déterministe, ce qui va suivre.

La planète commence à évoluer.

Des émanations de gaz issues des profondeurs et/ou des bombardements de comètes lui donnent des océans et une première atmosphère. Des molécules complexes de carbone pré-existantes pleuvent de l'espace. Les lois universelles de la chimie organique les font se lier en chaînes de plus en plus longues et de plus en plus complexes...

Que le stade suivant soit inévitable ou le résultat d'une succession de nouvelles combinaisons dues au hasard, nous l'ignorons encore, mais étant donné la probabilité de milliards de planètes aux conditions favorables, étant donné la certitude de milliards d'années de temps, il semble probable que ce qui s'est passé sur la Terre peut difficilement être considéré comme un phénomène unique.

Finalement, des molécules évoluèrent, capables de s'organiser par duplication à partir des matières premières du milieu nutritif.

Sur la Terre, ces molécules étaient l'ARN et l'ADN ou leurs précurseurs chimiques. Il est fort probable que des structures chimiques différentes, mais analogues au niveau fonctionnel, ont évolué ailleurs. Mais quelles que soient les spécificités chimiques, I'évolution de telles molécules complexes possédant la faculté de duplication, telles que les virus les plus simples, représente la naissance de la vie.

Le bombardement de rayons cosmiques et les accidents dus au hasard entraînent des variations de quelques-unes de ces copies. Celles qui sont le mieux adaptées à la duplication et à la survie se multiplient au détriment statistique des autres.

La vie commence à évoluer.

Sur la Terre, du moins, les noyaux viraux s'entourent d'enveloppes protectrices de plus en plus complexes et deviennent des cellules. La molécule de chlorophylle se développe à l'intérieur de quelques-unes, ce qui leur permet d'utiliser directement l'énergie du soleil pour organiser la multiplication des composés simples, essentiellement le bioxyde de carbone. Ainsi naissent les premières plantes monocellulaires.

L'évolution elle-même se met à évoluer, lorsque des organismes vivants modifient la chimie de la planète, remplaçant une grande quantité de bioxyde de carbone par de l'oxygène libre.

Stimulé par ce changement radical d'environnement, le rythme de l'évolution s'accélère, en même temps que rapidement se dilate la bio-masse planétaire. Des microbes prédateurs évoluent pour se nourrir de plantes simples. D'abord des colonies d'organismes, puis des organismes multicellulaires, puis la reproduction sexuelle qui augmente la variation et accélère encore le rythme de l'évolution. Des systèmes nerveux primitifs évoluent pour coordonner l'activité. Des cordons spinaux dotés de noeuds de neurones se transforment en centres nerveux....

Des vertébrés, des poissons qui rampent sur les rivages, se muent en amphibiens, en reptiles, en oiseaux et en mammifères qui respirent de l'atmosphère. Et pendant tout ce temps, poussés par le besoin de capturer des proies et d'éviter d'être eux-mêmes des proies, des systèmes nerveux et des cerveaux deviennent de plus en plus complexes jusqu'à ce que...

Des primates se mettent à ramasser des bâtons et des pierres et à s'en servir comme armes, puis comme outils, ce qui exige le développement de cerveaux de plus en plus volumineux et de plus en plus complexes pour coordonner ces activités. C'est peut-être à la même période qu'ils se mettent à chasser en groupes organisés, à utiliser des sons et des gestes de sens différents.

Ceux-ci deviennent le langage, qui permet à ces animaux de se transmettre de l'information, mais qui devient également un moyen par lequel le traitement interne de l'information peut s'insérer entre le stimulus et la réponse: c'est à dire la pensée .

La conscience a évolué.

Jusqu'à quel point ce processus d'évolution est-il universel? Etant donné la diversité des conditions de départ et l'abondance des facteurs de hasard inhérents à de si longues chaînes d'évolution, il paraît très peu probable que des êtres doués de raison, évoluant sur d'autres planètes, puissent avoir beaucoup de ressemblance physique avec nous. Mais étant donné des milliards de planètes et des milliards d'années de temps, étant donné aussi la tendance universelle à l'évolution vers une complexité de plus en plus grande, il semble très probable que la conscience se développera au sommet de nombreuses biosphères, si ce n'est de la plupart.

Et voilà le point crucial.

Le point où l'évolution physique fabrique un produit fini qui transcende le processus d'évolution physique lui-même.

Il a fallu des milliards d'années aux planètes pour évoluer depuis le Big-Bang. Un ou deux milliards d'années supplémentaires pour hâter l'apparition de la vie. Peut-être encore environ un milliard d'années pour que les microbes deviennent des créatures qui pensent, parlent et utilisent des outils. Mais une fois qu'ils sont parvenus à ce stade où commence l'évolution culturelle et technologique, tout se passe à une vitesse étourdissante, la rapidité des mutations s'accroît de plusieurs ordres de grandeur, au delà de tout ce qui est possible dans le domaine cosmique et même biologique.

Environ un million d'années entre les premiers mots, les premiers outils et les premières villes. Quelques milliers d'années entre les premières communautés et l'état de nation. Un ou deux millénaires entre la naissance de la science et la révolution industrielle. Environ un siècle entre le premier moyen transport mécanisé primitif et l'avion, et environ soixante ans plus tard des hommes sur la Lune.

Des hommes qui, au sens biologique, ont a peine plus évolué que les habitants des premières colonies humaines parvenues à maîtriser le feu.

Et qui maintenant, pour le meilleur ou pour le pire, tiennent la puissance nucléaire entre leurs petites mains fébriles.

Ce qui nous ramène au point où nous nous trouvons aujourd'hui.

 

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Tout aussi sûrement que le Big-Bang a impliqué la formation des planètes, tout aussi sûrement que la chimie organique a mené au développement de la vie et tout aussi sûrement que la conscience émerge de l'évolution de la bio-masse, toute espèce sensible qui évolue vers la science et la technologie va inévitablement un jour ou l'autre mettre les mains sur la puissance de l'atome et inévitablement se trouver en possession du moyen de détruire la biosphère qui lui a donné naissance.

La destruction atomique n'est certainement pas le seul moyen de détruire la vie sur la Terre, mais c'est un moyen suffisant,ce qui veut dire que notre espèce est entrée dans sa Crise de Transformation parvenue à maturité avec les premières explosions nucléaires de 1945.

Nous avons eu de la chance !

Les êtres humains ont mis au point et utilisé les premières armes nucléaires primitives au moment précis où prenait fin une grande guerre. Si cette technologie était venue au jour dix ou ans plus tôt, à la fois l'Axe et les Alliés se seraient trouvés en possession de vastes arsenaux de bombes à fusion et de ICBM au moment où la guerre se déclarait, et la Terre pourrait être aujourd'hui une planète morte. Si le développement des armes nucléaires avait été retardé de dix ou vingt ans, si l'Union Soviétique et les Etats-Unis avaient constitué leur arsenal nucléaire pendant la Guerre Froide sans profiter de la leçon relativement bon marché d'Hiroshima et de Nagazaki, on aurait pu aboutir à peu près au même résultat.

Heureusement pour nous, il semble que nous ayons bien répondu au premier défi, et le plus brutal, que notre espèce ait rencontré, la Crise de Transformation. Depuis presque un demi siècle, nous vivons avec le pouvoir de détruire la biosphère, sans le faire. Mais cela ne signifie nullement que nous avons dépassé cet aspect de la crise. Jamais nous ne le dépasserons. Car aussi longtemps que vivra notre espèce, nous posséderons toujours le pouvoir d'auto-destruction totale.

Comme Robert Oppenheimer l'a exprimé dans son désarroi devant l'horreur de cette première explosion nucléaire primitive, "Nous sommes maintenant devenus Shiva, le destructeur de mondes."

Pour le meilleur ou pour le pire, nous, les fous, sommes maintenant pleinement responsables de l'asile. Pour toujours.

Et l'aspect nucléaire n'est que la conséquence la plus évidente et la plus dramatique de la Crise de Transformation. Hiroshima nous a amenés à la pleine conscience lucide de cette conséquence là, mais la Crise de Transformation est un réseau de connections étroitement liées en matière d'évolution que nous commençons à peine à comprendre.

Avant l'évolution des cellules par photosynthèse, la fermentation anaérobique en milieu organique, source d'énergie chimique limitée par nature, a fourni à la bio-masse son énergie vitale. Le processus de mutation que constitue l'oxydation par photosynthèse a permis à la vie de se tourner vers l'énergie solaire, beaucoup plus abondante, mais il a changé l'atmosphère et l'oxygène libre ainsi dégagé était toxique pour la plupart des formes de vie précédentes. Il y eut alors une crise d'évolution qui dura des millions d'années et aurait pu détruire la vie sur la Terre.

La bio-masse terrestre a traversé cette crise. Il en a résulté une plus grande bio-masse globale fonctionnant à un plus haut degré d'énergie et en conséquence un accroissement important du rythme de l'évolution.

La civilisation technologique, qui a commencé avec les premières utilisations du feu, a engendré une crise d'évolution similaire, mais en un laps de temps beaucoup plus réduit. Indubitablement l'utilisation de quantités d'énergie de plus en plus importantes en passant par la consommation de combustibles, résume toute l'histoire de l'émergence de notre civilisation technologique, car nous avons pu ainsi fondre le métal, occuper des terres aux climats hostiles, construire des grandes villes et des machines sophistiquées, fabriquer des médicaments pour triompher des maladies, voyager à des vitesses supersoniques, aller dans la Lune, augmenter notre population de manière exponentielle.

Et pendant tout ce temps, jusqu'a une date très récente, aussi aveuglément que ces premiers organismes de photosynthèse, nous avons modifié l'atmosphère de diverses manières qui peuvent en définitive s'avérer fatales pour la vie sur la Terre.

Ainsi, obéissant au courant évolutionniste qui conduit tout organisme à se reproduire aussi largement que possible sans égard pour la survie des concurrents, avons-nous également réduit la diversité de la bio-masse, détruisant avec insouciance des tissus complexes d'interaction biologique, dans notre fougue naturelle à faire occuper par davantage de nos semblables toute niche écologique disponible.

L'évolution physique qui se déroule à l'échelle du temps géologique a été remplacée par l'évolution culturelle et technologique et le processus évolutif "naturel" inconscient par des choix conscients. Ce que nous faisons actuellement domine la composition de l'atmosphère, I'albedo de la planète, le climat, la nature de la bio-masse.

En fait, depuis des siècles, nous avons, grâce à la reproduction naturelle, organisé consciemment I'évolution des espèces, comme une simple visite dans une basse-cour ou dans une boutique d'animaux nous le démontre assez facilement. Maintenant, grâce à la science naissante du génie génétique, nous commençons, à contrôler l'évolution au stade premier de la molécule. Actuellement, nous manipulons le matériel génétique des bactéries pour nos propres desseins, nous faisons des expériences avec des mammifères monstrueux et déjà nous pensons à jouer avec nos propres gènes.

Un Synthétiseur d'ADN" existe déjà. Des projets pour dessiner la carte du gènôme humain complet commencent à prendre tournure. Dans quelques années, si ce n'est déjà possible, nous serons capables de synthétiser des virus simples à partir de produits chimiques aisément accessibles. Dans dix ou vingt ans, nous pourrons faire la même chose avec la vie humaine .

Et avant cela, nous aurons la capacité de créer des Intelligences Artificielles dont la conscience dépasse la nôtre.

En même temps croîtra notre habileté à nous emparer de tout ce qui est au dessus de nous, au delà des limites de notre planète natale, à coloniser d'autres mondes, à les ''terraformer" à créer de nouveaux habitats artificiels dans l'espace.

Le processus d'évolution qui a commencé avec le Big Bang a produit une race d'êtres conscients dont les pouvoirs transformationnels dépassent ceux du processus d'évolution lui-même.

Mais, hélas, le pouvoir n'implique pas nécessairement la sagesse.

Grâce à la science et à la technologie, le processus d'évolution a mis ces pouvoirs effrayants entre les mains humaines, sans se soucier de savoir si les esprits qui commandent à ces mains sont parvenus au stade de maturité morale et philosophique indispensable pour les exercer avec sagesse.

Voilà le point crucial de la Crise de Transformation, crise qui doit nécessairement se produire sur toute planète où la conscience parvient au sommet de la biosphère. La conscience doit évoluer jusqu'à la connaissance lucide de son entière, quasi divine responsabilité qu'impliquent ces pouvoirs quasi divins ou bien elle mourra.

La science-fiction nous éclaire, comme les événements courants, sur les nombreux chemins qui mènent à l'extinction. La destruction nucléaire. Un effet de serre galopant qui détruit la viabilité de l'atmosphère et le climat. Un trou dans la couche d'ozone qui expose la surface de la planète à des radiations mortelles. La libération de quelque organisme artificiel semant la mort. Les résultats imprévus de nos manipulations génétiques. Pire encore nous attend.

Mais la science-fiction, contrairement aux événements courants ou tout autre forme de littérature, présente aussi une vision, ou plutôt une série de visions, de transcendance, de ce qui pourrait, ce qui doit même, émerger de l'autre côté: le prochain stade de l'évolution, une civilisation Transformationnelle, dynamiquement stable, capable de durer des millions d'années.

A quoi ressemblerait une telle civilisation, après la Crise de Transformation?

La science-fiction propose plusieurs possibilités, certaines plus séduisantes que d'autres.

Si nous parvenons bel et bien à détruire la biosphère, il serait au moins théoriquement possible d'édifier une civilisation stable, à la suite de la nôtre, sur une Terre morte, de même qu'il est possible de construire des habitats entièrement artificiels dans I'espace et avec des moyens pratiquement similaires: la fission et la fusion nucléaires comme sources d'énergie abondante, une atmosphère artificielle créée et maintenue par des méthodes industrielles, des ressources alimentaires à partir de la photosynthèse artificielle et peut-être en définitive une nouvelle biosphère créée dans les laboratoires du génie génétique.

Peu de gens seraient partisans d'une solution aussi désespérée, si on leur donnait le choix: le cliché bien connu, "Terrenavire spatial", y trouverait un sens nouveau, ironique et tout à fait déplaisant.

Les Verts, ou tout au moins les plus extrémistes du mouvement écologiste, seraient partisans d'un retour à la stabilité à long terme. Que la protection de la biosphère devienne la priorité des priorités, que l'on ferme définitivement des secteurs d'utilisation de l'énergie mondiale pour la ramener à un niveau acceptable en revenant à des sources énergétiques inoffensives, écologiques, telles que l'énergie solaire et éolienne, qu'on supprime l'utilisation des pesticides et des organismes créés par manipulation génétique et qu'on revienne à des moyens organiques et "naturels" de production alimentaire.

C'est vrai qu'une telle civilisation pourrait survivre indéfiniment, mais elle ne pourrait maintenir qu'un niveau de vie beaucoup plus bas ou un nombre d'habitants beaucoup plus restreint, probablement les deux. Même si l'on était d'accord pour juger que le résultat final est souhaitable, quitter notre situation présente pour en revenir là exigerait un gouvernement capable d'imposer sans pitié des limites au niveau de vie et à la démographie, sans compter la mort de millions de gens actuellement en vie. Ce n'est guère une solution pour un utopiste.

Comme ces deux possibilités dystopiques le montrent bien, I'énergie est la clé de l'édification d'une civilisation, viable à long terme. Continuer a dépendre de toute forme de combustion quelle qu'elle soit comme source d'énergie première, même au niveau actuel, n'est pas une solution viable à long terme. Tôt ou tard, le bioxyde de carbone inévitablement produit, y compris par les carburants soi-disant propres, rendra l'atmosphère toxique pour notre forme de vie.

Une civilisation Transformationnelle doit se fonder sur une ou plusieurs "Sources Energétiques Idéales". Une Source Energétique Idéale, c'est une source abondante, sans effet sur l'environnement et inépuisable, au moins en termes relativement cosmiques, disons pour un période de plusieurs millions d'années.

L'énergie éolienne, I'énergie hydro-électrique et l'énergie solaire remplissent deux de ces trois conditions de la Source Energétique Idéale: elles ne libèrent aucun déchet chimique dans l'environnement et sont, pour tous nos besoins pratiques, inépuisables.

L'eau et le vent, cependant, ne fourniront jamais suffisamment d'énergie pour remplacer la combustion à l'échelle mondiale. Les sources sont peut-être inépuisables, mais la quantité d'énergie utilisable est limitée et pourrait seulement pourvoir aux besoins énergétiques d'une population beaucoup plus réduite ou beaucoup plus pauvre. L'énergie solaire ne semble pas non plus présenter de solution viable, au moins à l'échelle d'une surface planétaire. Il faudrait recouvrir une grande partie de la surface de la Terre de capteurs solaires, et même alors la production d'énergie serait soumise aux contraintes imposées par les limites théoriques de la conversion photo-électrique, même pour une technologie idéale future.

Dans l'espace, cependant, c'est vrai que le soleil pourrait servir de Source Energétique Idéale. Les contraintes de surface ne s'appliquent plus, les immenses aires d'accumulation n'ont nul besoin d'être immensément grandes en l'absence d'écran atmosphérique atténuant le rayonnement solaire. Ainsi il ne faudrait qu'un formidable équipement pour édifier des aires d'approvisionnement assez grandes pour conserver la quantité requise d'énergie solaire, des systèmes de conversion pour la transformer en énergie à micro-ondes qui rayonne sur toute la surface de la Terre, et des récepteurs pour la recueillir.

C'est vrai que Freeman Dyson a émis l'hypothèse que des civilisations suffisamment avancées peuvent déconstruire des planètes entières et utiliser leurs matériaux pour enfermer leur soleil dans une coque sphérique, baptisée alors Sphère de Dyson, qui puisse ainsi recueillir toute l'énergie solaire disponible.

Cependant, pour les temps présents et dans une vision pratique de l'avenir, je veux dire avant que notre dépendance de la combustion ne détruise la viabilité de l'atmosphère, les seules Sources Energétiques Idéales disponibles seront nucléaires.

N'en déplaise aux Verts horrifiés, les réacteurs nucléaires sont des Sources Energétiques Idéales. La chaleur dégagée par les réactions nucléaires en circuit fermé met en ébullition de l'eau en circuit fermé et la transforme en vapeur qui génère de l'électricité, et rien n'est rejeté dans l'environnement. Des surgénérateurs peuvent transformer une quantité relativement abondante d'uranium-238 en une quantité plus abondante que celle du carburant qu'ils utilisent et si nous exploitons d'autres composants du système solaire, la fission peut fournir de l'énergie en abondance pendant des millions d'années.

Bien sûr, le problème est celui du dysfonctionnement d'un réacteur nucléaire qui peut alors rejeter dans l'environnement des poisons vraiment mortels capables de persister pendant des milliers d'années. Et des coeurs éteints des réacteurs dont nous avons déjà fait des montagnes de déchets radio-actifs mortels.

A l'heure actuelle, nous avons parié sur la puissance nucléaire comme bouche-trou embarrassant: nous avons choisi de convertir la puissance de la fission, prenant le risque de catastrophes sur l'environnement tôt ou tard, plutôt que de continuer à dépendre de la combustion, qui nous mène à la destruction certaine de l'atmosphère dans un ou deux siècles.

Ceci dit, la fusion nucléaire, si elle est parfaitement mise au point, serait tout autre chose. L'hydrogène lourd extrait de l'eau libérerait de l'énergie par fusion dans de l'hélium chimiquement inerte. Il n'y aurait aucun carburant toxique, aucun déchet toxique, même si par accident des fuites se produisaient dans l'environnement, et aucune éventualité de Syndrome Chinois ou de réaction en chaîne galopante.

Bien mieux, aux températures de fusion du plasma, toute matière injectée dans ce qui serait la torche de fusion serait dissociée en ses atomes constituants, lesquels pourraient être recueillis comme matière purement élémentaire. Une torche de fusion parfaitement mise au point non seulement produirait en abondance une source d'énergie inoffensive pour l'environnement, mais servirait aussi de parfait recycleur pour tous les sous-produits de la civilisation Transformationnelle.

Enfin, une civilisation stable a long terme pourrait, et pourra probablement, développer d'autres, et de bien meilleures, Sources Energétiques Idéales, la conversion directe de la matière en énergie étant théoriquement le stade ultime, mais il semble évident que toute civilisation qui traverse avec succès sa Crise de Transformation, doit posséder quelque chose d'au moins aussi satisfaisant que l'énergie solaire venue de l'espace ou la torche de fusion.

Ainsi, sans qu'il soit vraiment besoin d'en prédire les spécificités technologiques, nous pouvons véritablement imaginer à quoi ressemblerait une telle Civilisation Transformationnelle qui aurait survécu à environ cent mille ans de sa propre histoire.

Pour tous ces besoins pratiques, elle disposerait d'énergie sans effet sur l'environnement, virtuellement inépuisable et presque illimitée. La technologie de la torche à fusion (ou quelque chose de mieux encore) signifiera que pratiquement tout pourra servir de matière première destinée à la production de n'importe quoi et que tout sera parfaitement recyclable, même la nourriture, grâce à la photosynthèse artificielle, ou quelque autre procédé encore plus efficace.

Si elle fait ce choix, et elle le fera, notre civilisation sera à l'échelle du système solaire, capable de "terraformer" des planètes et de construire d'immenses habitats artificiels dans l'espace.

Dans quelques décennies nous serons, nous, capables de fabriquer des organismes vivants de synthèse à l'aide de produits chimiques à portée de main et ainsi, si nous en avons le désir, une civilisation Transformationnelle sera même capable de construire de nouvelles planètes vivantes avec des biosphères faites sur mesure.

Dans dix mille ans même, une civilisation Transformationnelle sera absolument capable de faire tout ce qu'il est possible de faire dans les limites extrêmes des lois universelles qui régissent l'interaction de la masse et de l'énergie.

Comment d'abord passer de notre situation présente à celle-là? C'est, bien sûr, la question. Gomment faire pour transcender notre Crise de Transformation?

De vastes rayons de romans de science-fiction ont été écrits sur la question. J'en ai pour ma part déjà publié plusieurs, aussi pourrais-je conclure par quelques brèves considérations sur ce qu'une civilisation à long terme pourrait être en termes de politique, de psychologie et, oui, disons le, de spiritualité, pour survivre à des milliers d'années de sa propre histoire.

Avant tout, une chose est claire: une telle civilisation ne s'engagera pas dans les guerres, pour la simple raison que toute civilisation en possession de tels pouvoirs matériels ne pourra jamais survivre à un tel comportement. Il est certain que si nous possédons une énergie illimitée, des matières premières illimitées, une place illimitée pour l'expansion territoriale, il n'y aura plus de fondement rationnel à l'existence de guerres. Seule un crise de folie culturelle pourrait nous mener à la guerre dans de telles conditions; une civilisation comme celle-la pourrait survivre à une guerre de ce type, à deux, peut-être à trois, mais au cours de milliers d'années, soit la guerre disparaîtra, soit disparaîtront les êtres qui n'auront pas voulu l'abandonner.

Il en est de la guerre comme d'autres formes d'activité culturelle et technologique auto-destructrices capables de détruire des planètes, des étoiles ou des biosphères. Qu'on nous donne encore mille ans et nous posséderons, nous, comme toute autre civilisation technologiquement avancée, trente-six moyens de mettre un terme à notre espèce, et chacun de ces moyens sera mauvais.

Aussi, en fin de compte, I'étape suivante de notre évolution, celle que nous devons franchir si nous voulons traverser la Crise de Transformation qui est la conséquence de ce qui s'est passé auparavant, n'est de nature ni biologique, ni scientifique, ni technologique, ni même politique.

Nous devons atteindre le niveau de sensibilité morale et de conscience spirituelle indispensable pour parvenir à la viabilité à long terme de notre espèce. Il ne s'agit pas d'un voeu pieux désinvolte, mals d'impératif dur et froid de notre évolution. Toute espèce incapable de l'atteindre se détruira tôt ou tard en même temps que sa biosphère. Celles qui l'atteindront survivront. Il n'y aura pas d'autres survivants.

Tandis que le progrès technologique capable de mener à une civilisation Transformationnelle stable à long terme se trouve dans l'avenir, c'est dans notre présent qu'existe le pouvoir de détruire notre espèce et notre biosphère.

Aussi ne pouvons-nous laisser la responsabilité d'accomplir cette indispensable transformation spirituelle et morale à nos hypothétiques descendants.

Nous sommes les générations de la Crise de Transformation.

Faisons le travail comme il faut, ou bien nous n'en aurons plus aucun à faire.


Norman Spinrad


Traducteur inconnu.

 

03.10.2008

Musique de l'énergie

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Préface

 

En 1970, lorsque j’ai publié The last hurrah of the Golden Horde, mon premier recueil de nouvelles, Algis Budrys — qui à l’époque était un des plus grands critiques de SF - déclara : « Ces nouvelles sont très bonnes, mais quand Spinrad va-t-il développer un style cohérent ? »
Cette critique fut essentielle dans le développement de ma carrière — car, pour moi, Budrys se trompait du tout au tout. Il m’a bien fait comprendre que, en effet, j’employais plusieurs styles différents ; mais ce qui, pour lui, était un défaut m’est apparu comme une qualité qui, jusque-là, m’avait échappé. Je ne vois pas pourquoi on devrait interdire à un auteur d’employer des styles différents. La nature de chaque histoire, son style et sa forme, devrait suffire à déterminer la façon dont elle doit être écrite, et non la personne qui l’a signée.
Les nouvelles de Musique de l’énergie m’ont rappelé cette expérience ; en effet, si Budrys avait chroniqué le recueil dans les années 70, il aurait certainement dit la même chose de Roland C. Wagner. La gamme de styles qu’il développe d’un texte à l’autre est assez impressionnante, non seulement en termes de style, mais aussi de contenu, de forme, de thématique et d'intention. On peut espérer qu’en trente ans, les critiques et les lecteurs auront compris la leçon et que tous y verront une qualité et non un défaut.
am-hpl-g.jpgEn effet, on passe du poème humoristique qu'est « Les Trois Lois de la sexualité robotique » à l’humour scatologique de « Vingt ans sur un trône », le texte rétro appartenant au genre dit « steampunk » (bien mal employé, puisqu’il n'a rien à voir avec le cyberpunk et pas grand-chose avec la vapeur) qu'est « Celui qui bave et qui glougloute », la SF pure et dure de « Blafarde ta peau, rouge ton regard », « Ce qui n’est pas nommé » et « Fragment du Livre de la Mer » (lauréat du prix Tour Eiffel), sans oublier des textes lyriques, mélancoliques et expérimentaux tels que « Chaque nuit », « Faire-part », « Un œil ouvert dans la nuit » et « À la saignée du coude », pour finir par la novella qui donne sont titre au recueil, « Musique de l'énergie », qui synthétise plusieurs des styles, des thèmes, des intentions et des obsessions de Roland C. Wagner.
Il suffirait de publier ces nouvelles sous pseudonymes et tout le monde croirait qu’elles sont l’œuvre de trois auteurs différents, car d’une certaine façon, Wagner est trois auteurs différents. L'un est Roland C. Wagner, auteur de SF pure et dure, amoureux du space opera écrivant volontairement dans une veine populaire, le membre éminent du fandom présent à chaque convention. Il y a aussi le Roland Wagner « nouvelle vague », qui ne cesse d’explorer des stades de conscience alternatifs et des phénomènes métaphysiques cosmologiques et temporels, mélangeant une écriture lyrique et des formes expérimentales, qui se serait senti chez lui au sein de la revue New Worlds de Michael Moorcock ou de son héritier actuel, Interzone. Enfin, il y a Roland Wagner le rocker qui a sans doute écrit plus de SF sur le thème du rock que tout autre auteur, y compris Moorcock et votre serviteur, et d’une façon à la fois romantique et froidement analytique, comme il le fait dans « Musique de l’énergie ». Ce qui ne veut pas dire que ces trois Roland Wagner n’écrivent jamais en collaboration.
phenix56-g.jpg« Hors monde Hors temps » décrit d’une façon dense et parfois déroutante un état de conscience très étrange, mais le tout se termine d'une façon science-fictionnellement satisfaisante. « Fragment du Livre de la Mer » peut être vu comme une nouvelle écologique assez didactique, mais dépasse le simple message par son lyrisme, tout comme « Chaque nuit », et se fonde sur la mutation de conscience de son protagoniste. « Chaque nuit » rappelle le classique de Thomas M. Disch, « Le Rivage d’Asie », dans la façon dont on y présente un homme perdu dans une ville dont il ne peut comprendre ni la langue, ni la culture. Comme la nouvelle de Disch, c’est le récit d’un voyage intérieur en terre étrangère qui, vers la fin, aborde avec succès un thème plus lovecraftien. Et pour boucler la boucle, « H.P.L. (1890-1991) » est un pastiche sur Lovecraft lui-même.
Inutile de dire que les récits les plus rock ont souvent à voir avec des substances susceptibles de provoquer des altérations de conscience. En fait, bien qu’il y ait un peu de sexe dans ces récits, on peut dire que Roland Wagner a deux thèmes majeurs : le rock et les drogues.
cryptCthulhu-g.jpgBien sûr, il n’est pas le seul dans ce cas. J’en ai moi-même traité plus d’une fois, tout comme Michael Moorcock, Maurice Dantec, John Shirley et Rudy Rucker, pour ne citer que quelques exemples. Mais Wagner le fait d’une façon différente.
Tout comme Philip K. Dick, il emploie les états de conscience chimiquement altérés pour explorer des mutations cosmiques, des questions métaphysiques et des niveaux de conscience différents et comme, mettons Moorcock et Rucker, y ajoute la joie de vivre d’un authentique rocker et les détails qui montrent le véritable connaisseur en matière d’herbe, de hash ou d’acide.
Mais contrairement à Dick, Wagner est un véritable romantique psychédélique, et pourtant, contrairement aux autres, Wagner analyse aussi d’un œil lucide les aspects destructeurs des drogues et des cultures alternativent qu’elles génèrent.
Philip K. Dick en était capable, peut-être y suis-je parvenu avec Rock Machine, mais je ne connais pas d’autre romancier en activité qui ait pu modeler ces aspects et les réconcilier comme l’a fait Roland Wagner. Et personne n’a encore exploré le thème avec un tel courage et un tel savoir tout en démontrant une telle connaissance des rapports entre la drogue, le rock et la culture — sujets que la plupart des auteurs évitent comme la peste.
Un tel courage ? me direz-vous.
Lisez « Musique de l’énergie » et vous saurez pourquoi.
escales-g.jpgCette novella mérite de donner son titre au recueil, et pas uniquement pour son côté commercial. C’est la plus longue nouvelle du recueil et elle inclut la plupart des facettes de l’auteur, et le titre, qui aurait pu être « L’Énergie de la musique », résume non seulement sa vision métaphysique, psychédélique et sociopolitique du rock, mais désigne l’origine même de sa créativité.
La nouvelle commence comme une odyssée à la Mad Max, celle d’un groupe de rock à travers les ruines physiques, politiques, culturelles et psychiques d’une Amérique balkanisée du futur et se termine sur une version romantico-rock’n’rollienne du salut du monde ; de plus, on y explore et explique l’histoire du futur que Wagner a utilisée dans plusieurs romans ou nouvelles. Le milieu se situe dans la « psychosphère », une sorte d’inconscient collectif jungien revu et corrigé par la culture populaire, où les archétypes ne sont pas éternels, mais naissent, vivent et meurent, influencés par ce qui se passe dans le monde réel tout comme ses habitants sont influencés par cet univers.
Le groupe fictionnel du récit se voit transféré dans ce domaine et son odyssée se prolonge dans la Psychosphère, à travers l’Amérique des années 50 jusqu’à la Grande Terreur future qui détruisit le Rêve américain et les États-Unis avec lui.
Mais cela n’a rien à voir avec l’Histoire traditionnelle. Il s’agit de celle du Rock’n’roll et, donc, de la véritable Histoire du monde.
Vous ne me croyez pas ?
Lisez « Musique de l’énergie », et Roland Wagner vous convaincra.
futursAnte-g.jpgD’abord, le milieu de sa nouvelle comporte une brève histoire du Rock’n’roll telle qu’on ne l’a jamais racontée. Wagner ne se contente pas de connaître sur le bout des doigts l’histoire du rock, bien que ce soit le cas, ni d’aimer le rock, bien que ce soit également le cas, mais il s’agit plutôt d’un amour sans concession.
Wagner démontre que c’est le Rock’n’roll qui a brisé la stérilité culturelle de l’Amérique des années 50 tout en démontrant sa nature primitive, que des Elvis ou Buddy Holly n’avaient pas la moindre idée des transformations qu’ils allaient provoquer et, plus encore, n’auraient jamais accepté une telle responsabilité.
De même, il développe l’ascension et la chute de la culture alternative née de la confluence des drogues psychédéliques et du Rock’n’roll pour être détruite par le speed, les drogues trafiquées et le pouvoir politique de l’Establishment.
Ce qui nous mène au phénomène punk. Et au-delà.
Dans un sursaut de lucidité, Wagner traite Michael Jackson de première anti-rock star, le point culminant qui transforme une musique de rébellion, de mutation et de transformation en un argument commercial comme les autres, dominé par les chiffres de vente.
Ce n’est pas qu’un tour de force : il fallait un grand courage ou une grande naïveté pour l’écrire. Ainsi, Wagner démontre qu’il est le plus sophistiqué des auteurs français de science-fiction connaissant la rue. Impossible de croire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.
Il savait certainement qu’il abordait une fraction de l’Histoire restée secrète, et que les éditeurs américains refuseraient de toucher même avec des pincettes. Ceux-ci me l’ont dit personnellement.
Le rock et les drogues ont écrit l’Histoire de l’Amérique, du somnambulisme des années 50 jusqu’aux années 60 vouées à la culture alternative, puis sur la guerre anti-drogues des années 70 qui se continue aujourd’hui et empoisonne l’esprit américain et le reste du monde, jetant en prison des millions d’Américains et déstabilisant la moitié de l’Amérique latine. Et en réprimant cette Histoire vraie que raconte Roland Wagner, on transforme l’Histoire officielle en mensonge et fait du Rêve américain un cauchemar au cœur vide.
Peut-être fallait-il qu’un écrivain français brise le mur du silence. Après tout, c’est un autre français, Alexis de Tocqueville, qui a écrit La Démocratie en Amérique au XIXe siècle. À l’époque, c’était ce qu’on pouvait trouver de plus vrai.
Mais bien sûr, ce n’était pas du Rock’n’roll.

 

Norman Spinrad

 

Traduction :Thomas Bauduret

 

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19.07.2008

Réalité virtuelle (1)

n4513.jpg Pour une fois, une mutation de première importance dans le marketing de la SF, une mutation qui, à long terme, peut également marquer une mutation littéraire, semble avoir commencé non aux États-Unis, mais en Europe.
J'en ai pris conscience pour la première fois à Stockholm dans une librairie spécialisée en SF. Comme il n'y a pas tant de SF publiée en suédois, et que la plupart des Suédois que le genre intéresse sont capables de lire l'anglais, le magasin avait beaucoup de SF en anglais. Il avait même un gros tas de livres d'un éditeur anglais qui comportait plusieurs titres par divers auteurs.
Mais la pancarte au-dessus de la pile de livres ne mentionnait même pas « science fiction », ni même « SF ». À la place, les livres qui s'y trouvaient, et qui appartenaient clairement à la SF selon n'importe quelle définition littéraire fonctionnelle, étaient étiquetés « Cyberpunk », dont on affirmait en termes excessifs qu'il s'agissait d'une « nouvelle forme de conscience ».
Avec le recul, ce détail a commencé à éclairer les questions bizarres que les gens m'avaient posé pendant mon dernier voyage en Roumanie. Êtes-vous un auteur cyberpunk ? Et Kim Stanley Robinson ? Et Gregory Benford ? Et (sans rire !) Orson Scott Card est-il un cyberpunk ?
Eh bien, quand des gens intelligents qui ont vraiment lu ses œuvres ruminent sérieusement la notion qu'Orson Scott Card pourrait être un cyberpunk, c'est sûrement qu'il se passe quelque chose d'étrange.
Et, ces derniers temps, un phénomène du même ordre semble être en train de se produire en France. Le mot magique est placardé sur plus de choses que la vieille philosophie du Mouvement n'aurait pu le rêver. Le mot « Cyberpunk » change de sens, du moins en Europe — et ce ne sont pas tant les écrivains ou les critiques que les nécessités du marketing qui sont à l'origine de ce changement.
Depuis les années 50 en Europe occidentale, et à l'Est depuis l'éclatement de l'empire soviétique, l'édition européenne a été dominée par des traductions de l'américain. Mais la multiplication du nombre de titres de SF publiés chaque année aux États-Unis durant les vingt dernières années ou à peu près ne s'est pas reflétée dans la plupart des pays européens, l'Angleterre constituant jusqu'à un certain point une exception, et la Roumanie post-Ceaucescu une autre. Mais le nombre annuel de titres de SF publiés en Angleterre ou en Roumanie ne représente lui-même que vingt pour cent environ de la production annuelle aux États-Unis.
Donc, pendant longtemps, les éditeurs de SF européens pouvaient faire leur marché pour écumer ce qu'ils considéraient comme la crème de la moisson — raison principale pour laquelle les productions américaines ont acquis une telle position dominante. Et, parce que la plupart des lecteurs de SF européens ont grandi dans cette situation, ils ont été conditionnés à accepter la science-fiction américaine comme supérieure à la quantité relativement faible de SF autochtone qui parvenait à être publiée.
Mais le dernier lustre ou à peu près, au moins d'une perspective d'Europe continentale, a vu une dégénérescence dans la publication de la SF américaine. Les romans situés dans des univers franchisés qui n'en finissent pas et les novellisations de films et de séries télévisées qui en sont désormais arrivés à dominer « l'édition de SF » aux États-Unis sont considérés ici, en gros, comme de grosses bouses, convenant peut-être pour un public plus large moins cultivé, mais pas pour celui de la SF, plus âgé et plus sophistiqué, qui s'est développé au fil des ans.
Ce qui ne veut pas dire que les éditeurs anglais, français et d'autres pays ne commencent pas à investir dans ce genre de choses. Mais puisque le contenu porte l'étiquette « science fiction », « SF » ou « sci-fi », ces termes ont été dévalués sur le plan intellectuel et sont devenus synonymes de cynical juvenile yard-goods.
Donc, en Europe au moins, est apparue la perception que, malgré leurs divergences littéraires, des auteurs aussi différents que Kim Stanley Robinson, Pat Cadigan, Tim Powers, Philip K. Dick et, oui, Orson Scott Card, parmi une ou deux douzaines d'autres, ont plus en commun l'un avec l'autre que n'importe lequel d'entre eux avec les bouses mentionnées plus haut qui en est désormais arrivé à dominer la production étiquetée « science fiction », ou « SF ». Et, en termes de niveau d'intentions littéraires, c'est tout à fait vrai.
En terme de marketing, les questions littéraires mises à part, la démographie du public est également différente — plus âgé, moins majoritairement masculin, plus cultivé, plus restreint que le public potentiel de la dernière tranche de Star Trek ou de Star Wars et qu'il est par là même préférable de le dissocier de la « SF » et de le vendre sous un autre emballage.
Ce qui, M. Card, au cas où vous poseriez la question, explique pourquoi vous êtes devenu un cyberpunk en Roumanie.
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Mais pourquoi Cyberpunk ?
Pourquoi pas ?
Vous avez une meilleure idée ?
Pouvez-vous trouver une étiquetteplus branchée ? Un autre mot qui évoque dans l'esprit du grand public l'imagerie et les préoccupations de la science-fiction sans faire penser à Star Trek, ni à Star Wars, ni aux soucoupes volantes de la planète Foutaise ?
Alors quelle importance si une bonne partie de ce qui commence à être publié comme du « Cyberpunk » n'a rien à voir avec la cybernétique, le cyberspace ou la sensibilité de la Rue ? Ni Bill Gibson, ni Gardner Dozois ni Bruce Sterling n'étaient assez prescients, ni assez intéressés pour copyrighter le terme. Où êtes-vous à présent, les gars, ha, ha, ha !
Et, après tout, qu'est-ce que les licornes, les dragons et les elfes ont à voir avec la « sci-fi », la rubrique sous laquelle ils sont commercialisés ? Forrest J. Ackerman, qui en est le père plein de fierté, n'a pas pensé à copyrighter cette étiquette-là non plus.
Donc, « Cyberpunk » — comme « sci-fi », comme « SF » — a perdu la cohérence de son sens littéraire originel et il est passé dans le domaine public du packaging et du marketing.
Et encore, dans ce processus de mort littéraire et de transfiguration commerciale, il semble être en train de donner le jour à un descendant littéraire qui sort actuellement de ses langes et dont l'impact à long terme sur ce que nous, vieux grincheux littéraires, nous obstinons à appeler « science fiction » pourrait finir par se révéler bien plus profond.
À savoir « la Fiction de la Réalité virtuelle ».
Vous parlez de science fiction dans le monde réel !
Mettre sur le même plan psychologique la communication avec un environnement sensoriel suscité par la technologie et le « monde réel » date de de plusieurs décennies ; il est aussi ancien que mes Écumeurs du vide, que Nova de Samuel R. Delany, que toutes ces histoires de "cinéma sentant" qui s'étirent dans la préhistoire confuse de la science fiction.
Toutefois, dans Neuromancien, William Gibson l'a transformé en un « lieu » artificiel appelé le « cyberspace ». Et l'évolution d'Internet a ensuite vraiment donné une première existence au Cyberspace.
Et Jarron Lanier a inventé les gants et les lunettes qui permettent d'entrer vraiment dans le Cyberspace et d'y interagir avec d'autres extensions électroniques d'autres créatures protoplasmiques. Et il a baptisé l'appareil une « interface de réalité virtuelle ».
Et le reste appartient à l'histoire du marketing.
Voilà, la Réalité virtuelle dans le monde réel !
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En vérité, ce qui est commercialisé  en ce moment sous le nom de « réalité virtuelle » se résume à un jeu de joysticks adapté, deux ou trois mini-moniteurs devant vos yeux, un ordinateur et une platine CD-ROM, qui vous permettent d'entrer dans un domaine comparable à un jeu vidéo en basse définition, la réalité de cette virtualité étant limitée à la vue et au son, comme votre oreille interne vous le dira en des termes qui vous retourneront sans doute l'estomac lorsque vous vous débrancherez à l'issue d'une session ayant duré plus de quelques minutes. Mais, aussi primitif que puisse être cet équipement à ce jour, le marketing a rendu le concept de réalité virtuelle si envahissant qu'il commence non seulement à modeler un certain type de science fiction, mais peut-être aussi à créer un nouveau genre de fiction qui brouille la ligne entre fantasy et science fiction, imitation et surréalisme, et, hélas ! peut-être, au moins dans un cas, la conscience même qu'il existe une telle ligne.
Il pourrait seulement s'agir d'une question de temps avant que les gens du marketing ne se rendent compte qu'ils ont déjà une étiquette pré-existante sous laquelle commercialiser une bonne partie de ce qu'ils commencent à essayer de faire rentrer avec un chausse-pied dans le genre « Cyberpunk ».
Après tout, la « Réalité virtuelle » est déjà dans le domaine public du Zeitgeist et, puisqu'elle n'évoque pas automatiquement des images de hackers vêtus de cuir noir et portant des verres-miroirs, elle peut plus confortablement habiller une gamme de produits plus large sans violer la moindre vérité dans les lois de la publicité.
C'est également un séduisant concept littéraire, voire philosophique.
Pourquoi toute réalité ne pourrait-elle pas être traitée comme virtuelle ?
Si une technologie assez sophistiquée peut permettre à des créatures du « monde réel » telles que nous d'entrer dans des réalités virtuelles, pourquoi ne pas permettre aux fantômes et aux goules électroniques de celles-ci d'entrer dans la nôtre ?
Un philosophe des sciences pourrait vous expliquer avec de solides arguments pourquoi c'est du du sophisme, mais certains philosophes mystiques soutiendraient que, le royaume de Maya étant une illusion, ce que nous prenons pour la « réalité » est en fait virtuel et l'a toujours été. Cette discussion se poursuivant depuis plusieurs milliers d'années, je ne pourrai pas révéler ici la nature ultime de la réalité. Désolé, les amis.
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Néanmoins, puisque toutes les fictions sont indéniablement des réalités virtuelles créées par leur auteur, en termes littéraires, on pourrait très bien demander, eh bien, pourquoi pas ?
Eh bien, tant qu'on veut écrire de la fantasy, il n'y a aucune raison au monde de ne pas traiter toute réalité comme virtuelle, mais lorsque l'objectif littéraire est d'imiter des réalités présentes ou passées, on perdra de la crédibilité si l'on viole les règles de ce que vos lecteurs acceptent comme étant la réalité consensuelle — quoique, en cette ère de New Age, on pourrait avoir plus de liberté d'action qu'au temps jadis.
La science fiction joue cependant un jeu quelque peu différent de celui de la fantasy ou de la fiction mimétique — ou, du moins, c'était le cas dans le passé.
Mais, à la différence de la fantasy, la science fiction doit jouer à l'intérieur de contraintes. Les aficionados de la hard SF soutiendraient que la science fiction ne doit pas violer les lois de base de l'univers physique, et même les « New Wavers » de base admettraient au moins que, par définition, tout ce qui manque de vraisemblance, tout ce qui ne crée pas l'illusion littéraire de prendre place dans le domaine du possible, ne peut même pas être de la « fiction spéculative ».
Toutefois, d'un certain point de vue, le genre naissant de la fiction de la Réalité virtuelle brouille la ligne qui sépare la science fiction et la fantasy, ou la transcende d'un autre.

 

Norman Spinrad

 

Traduction : RCW