03/07/2012

Une bibliothèque essentielle du space opera (7)

Domaine français

 

Jean de la Hire
 
 
medium_hireroue2.2.jpg La Roue fulgurante (1909) — Lattès.
Un étrange OVNI avant la lettre emmène un groupe de Terriens dans un voyage autour du Système solaire. Dans une ambiance de roman populaire kitsch, ceux-ci découvrent les créatures peuplant les différentes planètes, dont les plus étranges et originaux sont certainement les Mercuriens monopèdes.

 

medium_hireroue.jpg

 

J.H. Rosny Aîné

 

medium_rosnavi.jpg Les Navigateurs de l’Infini (1925, 1960) — Rencontre.
La première expédition pour la planète Mars découvre une race d’être vivants à trois pieds… et finit par faire souche sur la Planète Rouge ! La suite du récit n’a été publiée que lors de sa réédition en 1960. Un sommet d'étrangeté dans la SF française d’avant-guerre.
 
 
 
Raymond de Nizerolles
 
 
medium_nize.jpg Les Aventuriers du ciel (1937) — Ferenczi.
Comme dans La Roue fulgurante, les personnages y visitent les différentes planètes de notre système solaire ; néanmoins, le vaisseau a été cette fois-ci fabriqué par un savant génial — mais pas fou. Cette saga de plusieurs milliers de pages, publiée en fascicules, a fortement “inspiré” Richard-Bessière pour ses Conquérants de l’Univers qui ont inauguré, au début des années 50, la collection “Anticipation” du Fleuve Noir, laquelle a accueilli pendant un demi-siècle la majorité des space operas français.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

Une bibliothèque essentielle du space opera (8)

B.R. Bruss

 

medium_brussphtas.jpg L’Enigme des Phtas (1965), La Planète introuvable (1968), Les Centauriens sont fous (1969) — Fleuve Noir “Anticipation”.
B.R. Bruss, qui signa aussi Roger Blondel, est l’auteur de nombreux space operas qui se caractérisent par leur pacifisme. Prenant le contrepied des auteurs bellicistes qui sévissaient dans la collection, il ne décrit des conflits interstellaires que pour leur trouver une solution évitant en général le recours à la violence, comme dans L’Enigme des Phtas, où de mystérieuses modifications affectent les populations de diverses planètes situées dans le même secteur spatial, ou dans Les Centauriens sont fous, où un peuple extraterrestre envoûte les colons terriens du Centaure pour les dresser contre la Terre. Il sait aussi mettre sur pied des énigmes d’une dimension cosmique, comme celle qui est au cœur de La Planète introuvable : toutes les expéditions qui ont exploré la planète Brull en ont fourni une description radicalement différente. La mission est envoyée afin de percer ce mystère découvrira qu’il s’agit du même monde, mais pas à la même époque !

 

medium_richtrois.jpg
 
 
Richard-Bessière

 

medium_kazor.jpg Visa pour Antarès (1963), Série Dan Seymour :  10 volumes (1966-1974), Les Marteaux de Vulcain (1969) — Fleuve Noir “Anticipation”.
Si l’œuvre abondante de Richard-Bessière emploie beaucoup le voyage dans l’espace, le space opera proprement dit n’y occupe qu’une place modeste. En effet, seuls quelques titres isolés — comme Visa pour Antarès — et les aventures de Dan Seymour, l’Agent spatial n°1, prennent la peine de développer un cadre authentiquement cosmique, même si chaque titre est en général consacré à la description d’une seule planète. Le meilleur volume de la série est sans doute Les Prisonniers de Kazor, avec ses méchants extraterrestres au mode de reproduction insensé, mais Cauchemar dans l’Invisible ou La Loi d’Algor — aux accents de fantasy — ont aussi leur part d’originalité. Les Marteaux de Vulcain, qui se déroule a priori dans le même univers, même si Seymour n’y apparaît pas, conte une expédition tragique sur un monde hostile ; le pessimisme de Richard-Bessière y atteint des sommets.
medium_wulsidar.2.jpg
 
Stefan Wul

 

medium_wulperdide.jpg L’Orphelin de Perdide (1958) — Fleuve Noir “Anticipation”.
Adapté à l’écran dans les années 80 sous le titre Les Maîtres du Temps, ce court roman d’aventures est peut-être le chef-d’œuvre de son auteur. Avec ses personnages modelés dans la glaise dont on fait les archétypes et ses décors aux vives couleurs servis par une narration jubilatoire, il constitue une sorte de quintessence du space opera d’aventures français des années 50 et 60. La puissance d’évocation de Wul y atteint de tels sommets que l’on oublie de prêter attention aux imperfections de l’intrigue.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

Une bibliothèque essentielle du space opera (9)

Charles & Nathalie Henneberg

 

medium_henneplaie.jpg Le Chant des astronautes (1958) — Le Masque “Science-Fiction”. La Plaie (1964), Le Dieu foudroyé (1976) — L'Atalante. Démons et chimères (1977) — Le Masque “Science-Fiction”.
Les membres de ce couple aujourd’hui bien oublié sont les auteurs, ensemble ou séparément, de quelques-uns des plus grands space operas des années 50. Le Chant des astronautes, paru sous la seule signature de Charles, décrit une de ces guerres totales et grandioses dont le genre raffole, avec une riche galerie d’extraterrestres. La Plaie — publié après la mort de Charles sous le seul nom de Nathalie —, énorme roman épique à l’écriture pleine d’emphase et de préciosité, embrasse un espace immense et atteint par moment une dimension quasi métaphysique. Le Dieu foudroyé, qui lui fait suite, est moins intéressant. Quant à Démons et chimères, il s’agit d’un recueil de nouvelles dont les titres parlent seuls : « La fusée fantôme », « Du fond des ténèbres ». À redécouvrir.
 
medium_hennedemon.jpg

Francis Carsac

medium_carsacceux.JPG Ceux de nulle part (1954) — Opta “Club du Livre d’Anticipation”. Pour Patrie l’Espace (1962) — Pocket. La Vermine du lion (1967) — Fleuve Noir “Lendemains Retrouvés”.
Une demi-douzaine de romans et une poignée de nouvelles suffisent à en faire le maître du space opera français de l’après-guerre. Ceux de nulle part, en dépit de son côté désuet, est un fort bon space opera d’aventures, imaginatif et fouillé sur le plan scientifique. Les Misliks éteignent les étoiles ; seuls les Terriens peuvent les arrêter. Pour Patrie l’Espace décrit la vie à bord des immenses vaisseaux qui relient entre eux les mondes habités. Comme dans Citoyen de la Galaxie, les équipages de ces navires mènent une existence indépendante et l’on peut même dire qu’ils ont développé une civilisation propre. La Vermine du lion, enfin, se préoccupe de colonialisme et d’ingénierie génétique. La lutte de Teraï Laprade et de son paralion contre la mise en exploitation de la planète Eldorado est menée tambour battant, prouvant que le space opera constitue le genre idéal pour qui choisit de traiter de politique sur une trame de roman d’aventures. Disons qu’il s’agit d’un chef-d’œuvre et n’en parlons plus.

 

medium_carscacpatrie.JPG
 
André Ruellan
(sous le pseudonyme de Kurt Steiner)
 
 
medium_ortog.jpg Aux armes d’Ortog (1960) — Pocket.
Célèbre pour ses romans d’horreur, parus dans la collection “Angoisse” (Fleuve Noir), son fameux Manuel du Savoir-Mourir ou ses ouvrages spéculatifs publiés sous son véritable nom, il livre avec Aux armes d’Ortog un roman baroque, épique et flamboyant, dont le vernis médiéval dissimule une intrigue de nature “cosmobiologique”. Peut-être un tantinet imparfait — mais quel souffle ! Nous recommandons également sa suite, Ortog et les Ténèbres (1967), bien qu’elle se situe hors du cadre de cet article — il s’agit d’un fort curieux livre de fantasy métaphysique à quatre dimensions.

 

medium_kleingambit.JPG

 

Gérard Klein
 

medium_klein_voiiers.jpg Le Gambit des Etoiles (1958) — NéO.
Saga d’Argyre : Le Rêve des Forêts (1960, 1987), Les Voiliers du Soleil (1961), Le Long Voyage (1964) — J’ai lu, Le Sceptre du Hasard (1968) — Pocket.
Ici, l’empire galactique s’effondre sous son propre poids : Le Gambit des Étoiles prend en compte le fait que les décalages temporels induits par les voyages à des vitesses inférieures à celle de la lumière rendent impossible tout état interstellaire centralisé. Mais il sait aussi s’élever jusqu’à un niveau métaphysique lorsque la véritable nature des étoiles se dévoile…
Publiée à l’origine au Fleuve Noir sous le pseudonyme de Gilles d’Argyre, la saga du même nom constitue une petite histoire du futur. Le Rêve des Forêts (paru sous le titre originel Chirurgiens d'une planète) conte la terraformation de Mars, l’eau et l’air étant transportés depuis la Terre grâce à une porte dans l’espace. Dans Les Voiliers du Soleil, Georges Beyle, principal personnage du premier volume, est devenu partie intégrante d’un gigantesque ordinateur luttant contre des envahisseurs extraterrestres. Le Long Voyage voit la planète Pluton transformée en astronef interstellaire. Enfin, Le Sceptre du Hasard, qui n’est pas un space opera bien qu’il se rattache au cycle, décrit une société dont le dirigeant suprême, le stochastocrate, n’est pas élu ou coopté, mais désigné par un tirage au sort auquel participe la totalité de la population.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

Une bibliothèque essentielle du space opera (10)

En France, le genre va peu à peu s’étioler au cours des années 1970 sans produire d’œuvre marquante, malgré une tentative intéressante de Jean-Pierre Hubert (Planète à trois temps — Opta) et quelques bons romans d’aventures signés J. & D. Le May, Jan de Fast, P.-J. Hérault ou Gilles Thomas, avant de pratiquement cesser d'exister au cours de la décennie suivante où seuls quelques habitués du Fleuve Noir le pratiquent encore. Curieusement, c’est lors de cette période qu’il connaît son renouveau aux USA, comme on a pu le voir plus haut. Avec un temps de décalage, les auteurs français vont redécouvrir les joies de l’espace profond.

 

medium_ayerboheme.jpgAyerdhal

La Bohême et l'ivraie (1990) — Fleuve Noir.
Mytale (1991) — J'ai Lu.
Étoiles mourantes (avec Jean-Claude Dunyach, 1999) — J'ai Lu.
Qu’il situe ses romans sur Terre ou dans l’espace, Ayerdhal écrit une SF profondément politique, toute impliquée dans les luttes de pouvoir, et surtout pour se débarrasser des oppressions, économiques ou puritaines. Ses héros défendent les valeurs naturelles et les droits des peuples autochtones, utilisent l’art comme une arme (La Bohême et l'ivraie), ou changent de sexe à volonté (L'Histrion, Sexomorphoses). Sa plus grande réussite dans le domaine qui nous intéresse est peut-être Mytale, un planet opera inventif et plein d'action qui fait la part belle aux pouvoirs parapsychiques. Quant à l'épais Étoiles Mourantes, qui reprend et prolonge l'univers créé par J.-C. Dunyach dans Étoiles mortes (Fleuve Noir), il souffre quelque peu de l’ampleur du projet esquissé, sans doute impossible à achever avec la même ambition.

 

medium_ayecho.jpg

 

medium_bordaguer.jpgPierre Bordage

 

Les Guerriers du silence (1993), Terra Mater (1994), La Citadelle Hyponéros (1995) — L'Atalante.
Du point de vue romanesque, Bordage reprend là où Edmond Hamilton s’est arrêté : ses sociétés planétaires sont calqués sur celles du Moyen-Âge ou de la Renaissance, avec un rôle particulièrement peu reluisant dévolu aux prélats, et de jeunes héros au cœur pur. Le plus de l’œuvre c’est, outre un incroyable souffle de conteur, la conviction mystique qui emporte tout le cycle.
medium_geneopera.jpg

 

medium_geneomale.jpgLaurent Genefort

 

L'Opéra de l'espace (1996) — Fleuve Noir.
Omale (2001), Les Conquérants d'Omale (2002), La Muraille sainte d'Omale (2004) — J'ai Lu.
Considéré à ses débuts comme un honnête faiseur — mais il a commencé très jeune ! —, Genefort a su mûrir et imposer progressivement sa vision, construisant un univers coloré, peuplé de races les plus diverses et sillonné par les traces de Grands Anciens — ici, les Vangk, qui ont laissé des Portes dans l'espace permettant les voyages les plus extraordinaires. Genefort, qui a un vrai talent pour l’image, rappelle parfois Stefan Wul dans ses meilleurs moments. L’Opéra de l’espace — cet article ne pouvait ignorer pas plus ignorer ce titre que Space opera de Jack Vance — suit le périple aventureux d’une troupe de chanteurs d’opéra qui, pour survivre, doivent se faire aventuriers autant que saltimbanques. Sa création la plus remarquable à ce jour est Omale, un monde gigantesque dont on devine assez vite qu’il s'agit d'une sphère de Dyson, dont les habitants ont cependant le sang nettement plus chaud que les personnages de Larry Niven.
medium_bif13.jpg

 

 

medium_chantwag.jpgRoland C. Wagner

 

Le Chant du cosmos (1999) — L'Atalante.
Le co-auteur de cet article — mais pas des lignes qui suivent, naturellement — a effectué quelques sorties dans l'espace extérieur au début des années 1990, avec Cette Crédille qui nous ronge (Fleuve Noir), premier essai de planet opera pacifiste, ou le facétieux Les Psychopompes de Klash (récemment réédité sous le titre Aventuriers des Étoiles (Mnémos) en compagnie de sa suite parue en feuilleton dans Bifrost), mais son space opera le plus achevé reste Le Chant du Cosmos et son avenir d'où la guerre et la violence ont quasiment disparu. Quasiment : comme dans les histoires de robots d'Asimov, où il y a intrigue seulement lorsque les lois de la robotique sont ou semblent être prises en défaut, il est nécessaire — pour l'auteur — de préserver des poches de violence. La description de la planète Éden, qui joue ici le rôle d'un de ces isolats, est un des grands moments du livre : terrés au fond de bunkers souterrains, les Édéniques ne montrent jamais leur vrai corps en public, et n'envoient en surface que des clones téléguidés (on pense aux Clans de la Lune Alphane, de Philip K. Dick) exposés aux mille morts d'un monde où chacun est en guerre perpétuelle avec tous les autres. Avec sa structure pastichant le roman sportif, Le Chant du Cosmos emmène en balade lecteur et protagonistes, surprend à plus d'un tournant, et met en jeu — c'est le cas de le dire — le sort de l'univers.

 

Pour conclure, nous citerons un ouvrage en langue russe d’Ivan Efremov, La Nébuleuse d’Andromède (Éditions du Progrès, Moscou) l’anthologie Cor Serpentis (Éditions de Moscou), qui permettront au lecteur de se faire une idée de l’approche du space opera par les auteurs soviétiques. Et cette liste ne serait pas complète sans L’Invincible (Pocket), du Polonais Stanislas Lem, qui présente un traitement du genre à contre-courant des tendances dégagées ci-dessus.

L’année indiquée après le titre original est celle de la première parution. Dans le cas d’une prépublication en magazine, la date donnée est celle correspondant au dernier épisode. L’édition française signalée est la plus récente.

 

Pascal J. Thomas & Roland C. Wagner

 

20/08/2011

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



pdf479-1988.jpg
Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988
On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.
Pascal J. Thomas

16/08/2011

Dans l'océan de la nuit & À travers la mer des soleils

lunes019.jpg

Gregory Benford

In the ocean of the night (1978)

Across the sea of suns (1984)

Denoël, 1985

 

C'est avec Dans l'océan de la nuit que Benford a commencé à se faire remarquer. Paru en 1978 aux USA, le roman est le collage d'une suite de nouvelles. Le germe du cycle du « Centre Galactique » remonte à 1972... et ses volumes continuent à paraître (ces deux livres avaient été publiés en français dans la collection « Présence du Futur », les suivants chez « Ailleurs et Demain », réédités au Livre de Poche ; Sailing Bright Eternity est encore inédit en français).

Structuré en épisodes, le premier livre peut être répétitif. Grosso modo, un artefact technologique extraterrestre d'un âge impressionnant est découvert dans le système solaire. Nigel Walmsley s'arrange toujours pour être sur le coup, et pour avoir raison contre ses supérieurs. C'est d'abord un astéroïde qui se révèle épave d'astronef (influence d'Arthur C. Clarke !), puis un vaisseau interstellaire automatisé, puis une épave de station laissée sur la Lune. Au fil des péripéties s'affirme la personnalité de Nigel. Benford en a fait un Britannique travaillant pour la NASA, accentuant encore son mépris de sa hiérarchie, son côté loup solitaire.

Si le rythme paraît parfois gêné aux entournures, Dans l'océan de la nuit présente un pont intéressant entre les deux directions prises par l'œuvre romanesque de Benford : d'une part des livres situés dans un proche futur, portant un regard satirique sur les modes de notre société et les chamailleries du milieu universitaire et scientifique (archétype : Un Paysage du temps, 1980) ; d'autre part des livres situés dans un futur lointain, où les protagonistes humains font face à des forces qui les dépassent, naturelles ou artificielles. Dans l'océan de la nuit est daté de la fin du XXe siècle (déjà dépassée !) et, si Nigel scrute l'espace, il connaît aussi des démêlés avec une secte qui va, elle, y chercher une expérience mystique.

lunes020.jpgDe ce point de vue, c'est À travers la mer des soleils qui marque le vrai début de la série du «  Centre Galactique ». C'est ici qu'est mis en place le cadre global d'une lutte entre vie organique et mécanismes autonomes à l'échelle de la galaxie entière (au moins). Nigel s'est embarqué sur un vaisseau d'exploration en quête de la source d'un signal radio artificiel reçu sur Terre ; peu après leur départ, sur la planète-mère, l'infestation des océans par des animaux extraterrestres a rendu presque impossible le commerce international et menace toute l'humanité. Les passages les plus forts du livre sont consacrés à un protagoniste sans rapport avec le vaisseau, Warren, naufragé sur un radeau dans le Pacifique, occupé à survivre et à communiquer avec les extraterrestres aquatiques.

À travers la mer des soleils est un roman sombre et marquant. Benford fait preuve d'une remarquable ingéniosité dans la création de formes de vie extraterrestres, et préserve une étincelle d'espoir dans un combat qui en paraît bien dépourvu. Quoique vivant dans la société close et inquisitrice d'un vaisseau parti pour des années (sinon des décennies), Nigel est aussi marqué par la solitude que Warren. La sienne est due à la vieillesse, aux tricheries qu'il organise pour éviter une mise à la retraite souhaitée par ceux qu'indispose son sale caractère. La relation avec les femmes n'entame pas l'isolement. Warren passe une partie de son calvaire en compagnie d'une autre rescapée, et pourtant ne communique guère avec elle ; de même la fidélité de Nikka, la nouvelle compagne de Nigel, ne l'adoucit guère, et n'atténue pas la vivacité de ses confrontations avec les autorités du bord.

En dépit d'une certain répétition des situations, Benford maintient sans cesse l'intérêt par son inventivité, et par l'excentricité qu'il imprime à son protagoniste (les héros vieux, et qui ressentent les atteintes de l'âge, sont chose rare en S-F). Il se détache aussi de la majeure partie de ses confrères écrivains de hard science par un style plus recherché, qui bascule à l'occasion dans le dialogue cacophonique ou la poésie de la science.

Voici des livres à lire, et leur réédition doit être saluée.

 

Pascal J. Thomas

14/08/2011

Le Pêcheur

jl0609-1975.jpgClifford D. Simak

The Fisherman, (1961)

Opta, 1966

Traduit par Jean Rosenthal

 

 

A la base du roman, un prétexte technique déjà dépassé (ou sur le point de l'être) lors de sa parution en 1961 : nous savons à présent que les ceintures de Van Allen n'empêchent pas les vols spatiaux habités. Peu importe — toutes sortes de raisons physiques ou économiques pourraient mener à un futur comme celui que Simak envisage, où l'espèce humaine, au rebours des plans élaborés par la SF, est bloquée sur Terre. L'originalité ici est que la parapsychologie vient au secours de l'exploration interstellaire : le projet Hameçon a rassemblé des gens capables de projeter leur esprit sur d'autres planètes, et même de téléporter de petits objets. Banni par les USA, qui entretiennent une peur superstitieuse des talents parapsychologiques, Le Hameçon, installé au Mexique, est devenu un acteur majeur de l'économie mondiale. Ses innovations technologiques se vendent dans des comptoirs installés un peu partout, et approvisionnés par téléportation.

Shepherd Blaine est un des explorateurs télépathiques du Hameçon. Lors d'une rencontre avec un extraterrestre, il hérite d'une copie complète de l'esprit de celui-ci — et, dès lors, se considère (avec raison) comme un homme traqué, car le Hameçon fait disparaître ceux de ses employés considérés comme contaminés. Dès la dixième page, Blaine est donc en fuite, bénéficiant d'une série de coups de main trop opportuns pour être fortuits.

Simak replonge ainsi dans sa ruralité de prédilection, et l'essentiel du livre est une sorte de road movie, si on prend le road movie, dévoué qu'il est à l'exploration des paysages de l'Ouest américains (et de ses habitants les plus primitifs), pour la forme contemporaine du western. Western auquel Simak emprunte plus que des lieux : du vocabulaire (dans le texte original), des personnages comme le shérif ou le prêtre et des épisodes comme l'attaque de la diligence (un camion) par des Indiens (ce sont des jeunes télékinètes, ne pinaillons pas) ou le lynchage d'un prisonnier défendu plus ou moins mollement par le shérif. Blaine, certes, a acquis des pouvoirs extraterrestres sur le déroulement du temps, mais il ne s'en sert que de façon parcimonieuse, un coup chacun, histoire de réserver des surprises au lecteur.

Le pêcheur est une illustration classique du thème des mutants ; comparés à diverses minorités défavorisées (Amérindiens, mais aussi Noirs ou, explicitement, Juifs), ceux qui détiennent des pouvoirs parapsychologiques sont victimes d'un racisme américain qui nuit aussi à la prospérité même de ceux qui en sont coupables. C'est un livre daté — les voitures circulent sur coussin d'air, sont munies d'ailerons tout droit copiés sur les Cadillac de 1958, et, quand il faut communiquer d'une ville à l'autre, on décroche le téléphone et on demande un numéro à l'opérateur... Quant à la manière dont le Hameçon traite ses agents mentalement contaminés par l'étranger, elle sort tout droit des fantasmes de la guerre froide et des romans d'espionnage (y compris la station balnéaire où les agents “grillés” habitent une cage invisible). C'est aussi un livre généreux, prêchant la tolérance envers la différence, et plus qu'agacé par le comportement du monde des affaires.

On ne prétendra pas que ce soit un roman majeur, ni magistralement exécuté au niveau de l'intrigue (tous les fils ne sont pas recousus) ou des sentiments (parfois tissés de clichés). Il fournit un cas d'école du fonctionnement de la SF de cette époque, qui s'affranchissait du bon goût littéraire, en négligeant les aspects prosaïques du vécu quotidien ou de l'affectivité pour coudre à la va-vite des pans entiers de mythologies populaires existantes (western, espionnage) et tirer de cet assemblage de fortune sa propre mythologie (les mutants, la sagesse venue des étoiles).

A la différence de bien des auteurs, Simak introduit des ingrédients religieux dans son cocktail mythique. Les pouvoirs psi sont vus autant sous l'angle du miracle que celui de la science ; le contempteur des télépathes, Finn, est présenté comme un prêcheur itinérant, tandis que le Père Flanagan (catholique, à noter) fournit à Blaine une aide qui est (la seconde fois) telle coïncidence qu'elle relève de la Divine Providence ; enfin les efforts de Blaine pour sauver une communauté de mutants incrédules envers le péril, et son départ découragé de la ville, suivent le canevas du récit de Lot. A cela près que Sodome, ici, n'est pas une cité pécheresse — Simak était trop gentil pour endosser un concept pareil.

Pascal J. Thomas

03/08/2011

Invasions divines

foliosf088.jpg

Lawrence Sutin

Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)

Folio SF (2002)

 

Ce livre est la meilleure biographie disponible d'un écrivain qui, de l'avis de beaucoup, fut le meilleur auteur de SF américain. Prudent, Sutin l'a toutefois sous-titré « une vie de Philip K. Dick », une seulement, parce qu'on peut sans doute en imaginer beaucoup d'autres à partir du matériau existant. Le travail est à la fois facile et titanesque, tant Dick lui-même a laissé de traces, dans ses écrits, chez les personnes qu'il a côtoyées de près. Mais à matière abondante, tri difficile.

En bref : Phil Dick naît en 1929, commence à écrire tout en travaillant dans un magasin de disques du Berkeley branché des années 40, donne l'essentiel de ses romans de SF entre la fin des années 50 et la fin des années 60. Les années 70 seront une période d'instabilité marquée d'abord par le fameux cambriolage de novembre 1971, puis par des visions mystiques en février/mars 1974, qu'il passera le reste de sa vie à essayer d'expliquer — sans oublier d'écrire au passage, entre autres, la fameuse Trilogie divine. Dick, usé prématurément par les abus d'amphétamines commis dans les années 50 et 60, meurt en 1982 d'une série d'hémorragies cérébrales, alors que la sortie imminente du film Blade Runner lui apportait à la fois des rentrées financières et un peu de la célébrité qu'il méritait.

Sutin a accumulé un travail de recherche impressionnant, lisant non seulement romans, nouvelles et manuscrits inédits de Philip K. Dick (et en particulier ceux qui survivent de ses romans de littérature générale, écrits pour la plupart durant les années 50), mais aussi sa correspondance et les milliers de pages de notes théologico-mystiques connues comme l'Exégèse. Il a aussi parlé avec des dizaines de personnes ayant côtoyé l'auteur : ses cinq épouses, bon nombre de petites amies, collègues, fans, psychothérapeutes, co-locataires plus ou moins temporaires... De copieuses annexes détaillent les sources, et fournissent un guide de lecture de toutes les œuvres de Dick.

On sort du livre avec l'impression d'avoir vécu avec Philip K. Dick, un homme caractériel et généreux, sans cesse en quête de la stabilité que pouvait lui donner le mariage ; un homme aux théories difficiles à croire, mais qui prenait tout ce qu'il disait avec un humour paradoxal. Dick avait forcé sur les amphétamines (et bien d'autres produits, mais pas tant sur le LSD). Cela n'empêche pas Sutin de le suivre dans sa recherche religieuse, sans privilégier une hypothèse explicative par rapport à une autre. Reste le mystère qui nous intéresse le plus, celui de la créativité de Dick, qui a pu écrire onze romans (dont quatre chefs-d'œuvre) en 1963-64, et rester bloqué pendant des années à d'autres moments. Des pistes sont données, des fragments de méthodes et des éléments tirés de sa vie. Les livres restent, souvent vite écrits, et pourtant riches de nouvelles profondeurs à chaque lecture.

 

Pascal J. Thomas


 

Une autre critique par Claude Ecken.

30/07/2011

Le Dieu venu du Centaure

opta-am12.jpg

Philip K. Dick

The Three Stigmatas of palmer Eldritch (1965)

Opta, 1969

Traduit par Guy Abadia

 

Dès le début, Barney Mayerson ne sait pas où il est. Sa confusion initiale est vite dissipée : il s'est réveillé dans le lit de sa nouvelle assistante, Roni, d'une beauté renversante et d'une inquiétante ambition. Barney et Roni travaillent dans le département précog des Combinés P.P. (Poupée Pat), une firme qui vend aux colons de Mars (et d'ailleurs) des maisons de poupée (analogues à l'univers de Barbie). Pourquoi les habitants d'environnements aussi stériles et hostiles que ceux de Mars et des satellites de Jupiter se jettent-ils comme un seul homme sur des jouets ? C'est que les combinés s'utilisent avec une drogue, le D-Liss, qui permet à ses consommateurs de se projeter en hallucination dans le monde luxueux de Pat. Et c'est Léo Bulero, patron des CPP qui organise le réseau clandestin de vente du D-Liss.

Tout se complique avec le retour du système du Centaure de Palmer Eldritch, un industriel parti là-bas depuis dix ans (et sans doute entre-temps possédé par un extraterrestre). Eldritch et son organisation proposent aux colons une nouvelle drogue, le K-Priss, qui menace le marché de Léo Bulero, et celui-ci s'apprête à lutter contre Eldritch par tous les moyens. Mais quand Eldritch lui fait absorber du K-Priss, il se retrouve perdu dans un univers hallucinatoire empli de visions du futur, ou tout au moins d'un futur probable, comme ceux que Barney et Roni entrevoient avec leurs talents précognitifs. Un futur dans lequel il va devoir tuer Eldritch.

Quand Barney est envoyé sur Mars, il prend lui aussi du K-Priss, et toute la dernière partie du roman se passe dans des univers hallucinatoires qui prennent le visage de la réalité. Quand ce n'est pas la réalité elle-même qui est contaminée par la présence envahissante d'Eldritch ou de ses stigmates (bras artificiel, dents d'acier, yeux à fentes). Et là, Barney Mayerson ne sait vraiment plus du tout où il est... ni même qui il est quand il voit son propre bras se transformer en celui d'Eldritch...

Galbis011.jpgÉcrit au milieu de la période de productivité la plus intense de Philip K. Dick (en 1963-64, il pondit aussi Dr Bloodmoney, Les Clans de la lune alphane, En attendant l'année dernière, Simulacres, La Vérité avant-dernière, Dedalusman [Le Zappeur de mondes], Les Joueurs de Titan, Brèche dans l'espace, et une première version de Mensonges et Cie : excusez du peu !), Le Dieu venu du Centaure est un des chefs-d'œuvre de Dick. On y retrouve une imagination extravagante, pas toujours soucieuse de cohérence logique (le New York du futur, où il fait 80 °C à midi en raison du réchauffement climatique, paraît difficilement vivable). On retrouve un réseau de personnages analogue à celui de beaucoup de ses œuvres — comme dans En Attendant l'année dernière, on a le protagoniste, un employé (Mayerson/Sweetscent), son ex-épouse (Emily, qui ici fait de la poterie et a déjà quitté Mayerson), un patron plutôt bienveillant malgré son manque de scrupule (Leo Bulero/Gino Molinari), et un certain nombre de personnages secondaires — ici, les colons martiens sont intéressants, mais leurs petits démêlés sont laissés de côté une fois que la drogue est ingérée. On retrouve le mélange d'humour et de compassion caractéristique de Dick. Les Combinés P.P. sont un produit à la limite du ridicule, un regard ironique sur toute la société de consommation ; pourtant la loyauté à l'égard de Leo Bulero est un pivot moral pour Barney, qui ne se pardonne jamais de n'avoir pas risqué sa vie pour son patron quand ce dernier se confrontait à Palmer Eldritch sur la Lune. Son départ pour Mars est un exil expiatoire pour le désert, et la première personne qu'il rencontre dans le vaisseau spatial du voyage est une missionnaire. On retrouve aussi, bien entendu, les univers hallucinatoires qui préfigurent Ubik.

Mais ces univers (ou ces futurs potentiels) sont chargés d'un poids métaphysique qui les relient autant à la Trilogie divine de la fin de la vie de l'auteur (Siva, L'Invasion divine, La Transmigration de Timothy Archer) qu'à une oeuvre mineure de ses débuts, Les Pantins cosmiques, où une petite ville américaine était le théâtre de la lutte éternelle entre Mazda et Ahriman, dieux respectifs du bien et du mal dans l'ancienne religion persane. Toute sa vie, Philip K. Dick a été obsédé par les théories gnostiques, ou dualistes, dont les représentants les plus connus en France furent les Cathares languedociens aux XIIe et XIIIe siècles. Pour résumer brièvement, si Dieu, le vrai, est bon, l'univers que nous connaissons est mauvais, car il a été créé non par Dieu, mais par un démiurge, qui est mauvais. Les âmes humaines, qui sont d'essence divine, souffrent dans leurs gangues de chair, et doivent tendre à une réincarnation dans l'univers du vrai Dieu, un univers spirituel et bon. Dans certaines versions de la doctrine, ce parcours ne peut être accompli qu'après une succession de réincarnations — que Philip K. Dick, toujours foisonnant, voit comme un passage par une ribambelle d'univers parallèles qui se rapprochent de l'univers du Bien (voir sa conférence à Metz en 1977 ; mais ces univers sont déjà évoqués ici, où ils sont créés par le K-Priss).

MarSF0627.jpgLe dualisme imprègne Le Dieu venu du Centaure (dont le titre original, soit dit en passant, est The Three Stigmata of Palmer Eldritch ; référence religieuse aussi, aux stigmates du Christ, qui serait plutôt l'adversaire du démiurge dans les théories cathares). C'est bien entendu Palmer Eldritch qui joue le rôle du démiurge, créateur d'univers et persécuteur des hommes. Un dialogue à la fin du chapitre 12 est explicite sur ce point ; "« Vous voulez parler de Dieu », fit Anne Hawthorne. (...) « Mais... un dieu qui fait le mal ? » murmura Fran Schein dans un souffle."

La publicité pour le K-Priss proclamait : « Dieu promet la vie éternelle. Nous, nous la dispensons ». Une éternité de terreur, sous les yeux à fentes de l'omniprésent Eldritch ! Pourtant, alors même qu'ils ne savent plus dans quelle réalité ils sont, ni même parfois qui ils sont, les personnages de Dick, « créatures issues de la poussière », ne perdent pas l'espoir. Sacré Phil K. Dick !

 

Pascal J. Thomas

26/03/2011

Structura Maxima

imagine042.jpg

Olivier Paquet

Flammarion “Imagine”, 2003

 

La Structure est un univers clos, ruche de Niveaux empilés au sein de la Paroi. Sa société est rigide, dominée par la rivalité de deux corporations : les Poutrelliers qui entretiennent les armatures de la construction, et les Vapeuriers qui distribuent l'énergie géothermique à toute la cité. Jehan, fils de Victor Mégare, Grand Maître de la Vapeur, s'en va rejoindre les Poutrelliers à la fin de ses études secondaires, et se retrouve au centre d'un conflit armé et sanglant. Mais alors que la Structure s'entredéchire, se pose la question de l'existence (vigoureusement déniée par le clergé) d'un monde extérieur...

     Le décor reflète l'esthétique de tous les films qui, depuis Brazil, peignent le futur aux couleurs de la rouille et du désuet, et la démesure architecturale des BD de Schuiten et Peeters. L'usage de la vapeur renvoie, comme un calembour conceptuel, à ce XIXe siècle tant prisé de tout un secteur de la SF et du fantastique français. Mais le contexte politique renvoie aussi à la Troisième République ; si les Poutrelliers, soumis aux aléas du vertige, sont mystiques et soudés autour des prêtres, les Vapeuriers sont des ingénieurs positivistes, élevés dans des écoles décidées à combattre l'obscurantisme. En faisant passer son protagoniste d'un groupe à l'autre, Paquet se garde de prendre position (même si son cœur est en fin de compte du côté de la science). Quand conflit il y a, il n'est pas du fait des grands chefs — des modérés qui se connaissent et s'estiment — mais des têtes brûlées de chaque camp, armées de certitudes dogmatiques et prêtes aux pires crimes pour parvenir à la tuerie qu'elles désirent.
     Le roman suit les destins d'une audacieuse variété de personnages, pris dans des conflits politiques et personnels. Victor Mégare, le père, aurait pu être le personnage principal ; un accident industriel l'a transformé en demi-cadavre, reflétant sa personnalité bourrée de remords et d'hésitations (et ô combien attachante). Sur la fin du livre, le procédé imaginé par l'auteur pour rendre la main aux modérés manque un peu d'originalité (et emploie au passage un incongru cliché du roman d'aventures : tomber amoureux de la fille du chef...), mais découle de la logique du livre. Petit regret : que la question linguistique ne soit pas approfondie (référence au manifeste futuriste, le peuple de la Structure semble être de langue maternelle italienne ; elle est réprimée au profit de l'usage du français, sans explication. Les Mégare sont seuls à porter des prénoms français, cela prédestine-t-il à la grandeur ?). Et grand regret : que le ton soit souvent grandiloquent, laissant la part trop belle à l'intervention autoriale et à l'introspection des personnages. On y perd de l'empathie.
     Cependant, comme le décor et les personnages sont complexes et réussis, ce premier roman très attendu vaut le détour.
Pascal J. Thomas