20.11.2009

L'I.A. et son double

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Scott Westerfeld

Evolution's Darling, 1999

Flammarion, 2002

 

Il fut un temps barbare où les machines, pour intelligentes qu'elles fussent, étaient réduites en esclavage par les humains. Puis elles purent faire reconnaître leurs droits une fois franchi, par accident ou par effort déterminé, le fameux seuil de Turing qui définit l'accès à la conscience. Et désormais, dans une société plus juste, on les aide à sauter le pas de la pensée autonome.

Mais Chéri, intelligence mécanique d'un vaisseau spatial franc-tireur, a dû passer le mur de Turing à la force du poignet, contre la volonté de son propriétaire, un corsaire besogneux de l'information qui n'avait pas les moyens de se payer un autre ordinateur de bord. Chéri avait un avantage : il était amoureux de la fille du capitaine, seule autre occupante humaine de la nef. Il garde de son enfance difficile des talents érotiques inégalables, et un fort lien affectif avec les autres machines qui se sont elles-mêmes tirées de la servitude. Comme Robert Vaddum, sculpteur génial, dont Chéri devient le négociant préféré et l'expert attitré dans toute l'Expansion humaine.

Aussi, quand on découvre subitement des œuvres nouvelles quelques années après la mort de l'artiste, Chéri est-il envoyé à la rescousse pour authentifier les objets. Pour enquêter. Et il n'est pas le seul sur le coup...

jl7336-2004.jpgNi roman policier du futur ni space opera, L'I.A. et son double distille savamment les flashbacks qui offrent autant de révélations, et les scènes d'action plus ou moins effrayantes. Même la torture est ici prétexte à dérive esthétique. La sensation ne doit jamais rester au premier degré (et l'art finit par jouer des tours aux tueurs endurcis). Et c'est très réussi : Westerfeld n'ennuie jamais ; grâce à sa maîtrise du récit, mais aussi parce qu'il aborde toujours des questions profondes derrière les péripéties. Comme le lien entre développement affectif (et même purement sensuel) et développement cognitif. Ou la terreur de découvrir un double de soi-même. Ou le mystérieux passage entre la matière et l'esprit dont elle est le support. Mais le tout est vu du point de vue des machines pensantes (bien sûr : elles devraient être beaucoup plus faciles à copier que les êtres biologiques ; leur fonctionnement matériel et leur développement cognitifs sont bien plus précisément étudiés que ceux des cerveaux humains, lourds qu'il sont d'implications économiques). Une des créations les plus touchantes de Westerfeld est la machine-enfant, Beatrix, qui découvre doucement le monde en explorant un dépôt d'ordures à l'échelle planétaire — et ce n'est qu'un personnage secondaire du livre. Iain Banks, dans la série de « la Culture », cantonne les machines à des rôles comiques : Westerfeld, qui subit son influence, ajoute à ce registre toute la gamme des émotions.

Voilà bien un auteur à découvrir, et toutes affaires cessantes.

 

Pascal J. Thomas

 


Bifrost n°27, 2003

17.11.2009

Éon & Éternité

laffont-ad05740-1989.jpgGreg Bear

Eon, 1985

Robert Laffont,1989

 

Bear n'a jamais fait deux romans semblables ; même s'il a trouvé depuis quelques années son style, ne vous attendez pas ici à une suite à La musique du sang. Il s'agit plutôt d'un retour magistral à une SF éprouvée, celle qui joue avec les immensités du temps et de l'espace. Réussie, elle peut instiller une sorte de terreur émerveillée dans le lecteur, et ce fut mon cas pour ce livre comme quand j'avais quinze ans et lisais Van Vogt.

Tout commence quand un astéroïde visiblement aménagé par des extraterrestres se met en orbite autour de la Terre ; on découvre à l'intérieur un monde cyclindrique infini qui s'étend dans une autre dimension de l'espace et dans notre futur. La création de la Voie et de la Cité de l'Axe mérite de prendre place au panthéon des mondes imaginaires de la SF, à côté de l'Anneau-Monde de Niven et de l'Orbitsville de bob Shaw.

Dans la dimension temporelle, Bear reste beaucoup plus proche de notre monde, sur lequel pèse la menace d'une guerre nucléaire due aux errements bureaucrates de tous les pays. Sans sympathie pour l'Union Soviétique dont il a une vision nettement anti-perestroïka, Bear donne pourtant un portrait réussi du colonel Pavel Mirski, qui sait dépasser ses convictions nationalistes. De façon générale, ses nombreux personnages ne se laissent pas noyer par le paysage fantastique dans lequel ils sont plongés, et une des plus remarquables de ce point de vue est Luisa Vasquez, spécialiste de physique mathématique qui fournit au roman une héroïne inhabituelle — les Mexicains forment une importante minorité en Calimais sont plus souvent travailleurs de peine que professeurs, si la hard science n'est pas féministe, ce n'est pas faute d'essayer ! Tous les fans devraient faire leurs délices de ce livre riche en rebondissements.

 


 

laffont-ad06478-1989.jpgGreg Bear

Eternity, 1988

Robert Laffont,1989

 

Vingt ans après... la formule rendue célèbre par Alexandre Dumas a depuis été réutilisée par de quarterons d'auteurs plus ou moins populaires. Revoici donc les protagonistes de la découverte mouvementée par l'humanité du 20e siècle, siècle fou, de la Voie, univers cylindrique infini dissimulé au fond d'un astéroïde remanié. Garry Lanier et Karen Farley, reconvertis à la reconstruction de la Terre ravagée par les échanges atomiques, Olmy, toujours plongé dans la politique de l'Hexamone — maintenant en orbite terrestre — et Rhita, une descendante de Patricia Vasquez dans l'univers parallèle où cette dernière s'était retrouvée en essayant de regagner son passé d'origine depuis la Voie. Oui, il vaut mieux avoir lu Eon pour tirer de ce livre-ci un profit complet.

Et si en conclusion d'Eon la Voie avait été fermée, cautérisée même, il est une règle sans appel du roman d'aventure à rallonge qui veut que les héros en reviennent toujours, comme des mouches au miel, au péril et à l'enjeu qui avaient fait le piment des volumes précédents. La Voie sera donc rouverte, n'en doutons pas. Les seuls éléments nouveaux du roman tiennent à la description des Jartes, ennemis sans visage dans Eon, et aux passages situés dans l'univers de l'Oikoumënë, où Patricia est devenu la Sophë Patrikia Vazkayza.

Malheureusement on ne passe pas assez de temps dans l'Okoumënë pour apprécier ce qui le différencie d'un démarquage d'antiquité hellénistique ; et les Jartes, s'ils ne se révèlent pas aussi mauvais que l'on aurait pu le croire, avec leur aspect de blattes qui auraient inventé l'humanicide en aérosol avant nous, sont en fin de compte quand même un cliché : l'ennemi qui sacrifie tout à une idéologie et méprise la valeur de l'individualité. Ainsi la littérature populaire américaine a-t-elle décrit les Japonais durant la Deuxième Guerre Mondiale, et les Soviétiques durant la guerre froide... Bear a perdu l'effet de surprise qui donnait son punch à Eon, et quand il s'est essayé en fin de livre à des envolées transcendantes, je ne l'ai pas suivi.

Ajoutons à cela une erreur de technique littéraire : intrigue et péripéties nous sont débités en tranches de trois pages, alternant sans cesse entre trois pistes parallèles. Cette tactique du salami porte tort à un livre déjà trop long, qui finit par tristement mériter son titre.

 

Pascal J. Thomas

07.11.2009

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut l'année dernière dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



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Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988


On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.


Pascal J. Thomas

24.10.2009

Les Danseurs de la fin des temps

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Michael Moorcock

Lunes d'Encre, 2000

(1972-1976)

 

Ce fort volume rassemble les récits de la Fin des Temps, cycle publié dans les années 70 : trois romans enchaînés, Une Chaleur venue d'ailleurs, Les Terres creuses et La Fin de tous les chants, et un recueil de nouvelles en marge du récit principal, Légendes de la Fin des Temps. Tous étaient sortis en français chez Présence du Futur.

Une poignée d'individus sur une Terre désertée ont à leur disposition l'énergie, semble-t-il infinie, des anciennes Cités (quelque peu séniles, et que personne ne cherche à comprendre) qui permet un contrôle total de l'environnement : climats, couchers de soleil, continents, forme de leurs propres corps, tout peut être soumis à leurs caprices.

Caprices, car la vie d’un citoyen de la Fin des Temps est frivolité totale, consacrée au plaisir et à des créations éphémères destinées avant tout à impressionner ses pairs. Les émotions elles-mêmes sont avant tout objets esthétiques. Aussi, quand arrivent des extraterrestres qui annoncent la progression dans l'espace de la fin définitive de l'Univers, ils ne sont pas plus pris au sérieux que les différents voyageurs du temps qui viennent du passé porter un jugement moral sévère sur la Fin des Temps. Ils se retrouvent en général hôtes plus ou moins forcés des ménageries qu'entretiennent pour la distraction de leurs amis les aristocrates décadents du soir de la Terre.

Tout change pour Jherek Carnelian avec l'arrivée de Mrs Amelia Underwood, victorienne résolument prude, qu'il libère d'une ménagerie, puis suit jusqu'à sa propre époque. Car Jherek connaît une émotion inédite, inconnue même de ceux de ses pairs qui affectent le désespoir romantique, comme Werther de Goethe : Jherek est éperdument amoureux d'Amelia. Qui reste résolument fidèle à un mari qu'elle n'aime pas, mais auquel la lie son sens du devoir. Toutefois, il ne lui est pas possible de revenir durablement dans le passé, qui rejette les voyageurs issus du futur pour éviter les paradoxes qu'ils pourraient engendrer.

L'initiative éditoriale du regroupement des trois romans de la trilogie en un omnibus est tout à fait heureuse : l'idylle de Jherek et Amelia, entrecroisée avec le problème (agaçant, il faut le reconnaître) de la destruction imminente de l'Univers, enjambe les trois premiers livres. On a parfois peur pour l'insouciant Jherek et pitié de la rigide Amelia, mais l'humour n'est jamais loin, avec une action relancée par des péripéties facétieuses dues aux personnages secondaires. Moorcock, bien conscient du caractère parfois répétitif de ses livres, lance d'énormes clins d'œil, et adapte de façon subtile la forme (extravagante) au fond de son récit. Si tant est qu'il en ait un.

On peut en effet se lasser des retournements de situation, que l'auteur ne prend guère la peine d'habiller d'apparences de logique. Pourtant, de longs passages du livre sont consacrés à des discussions de caractère moral : comment donner un sens à une époque hédoniste ? On sent là comme un reflet des turbulentes années 60 londoniennes, que Moorcock a vécu en protagoniste majeur. Le raffinement sybaritique est ici mis en perspective par la rigidité de l'époque qui l'a précédé : si l'on veut bien situer les derniers feux de l'époque victorienne dans l'action de Winston Churchill, Premier ministre des années de guerre, les Swinging Sixties se comprennent en réaction à celle-ci. Époque victorienne qui porte son ombre sur tout le cycle de la Fin des Temps, par les voyages fréquents qu'y font les personnages, par les références a contrario qu'elle fournit sans cesse, et par des clins d'œil comme cette apparition de H. G. Wells.

Moorcock s'épanouira un peu plus tard dans des romans historiques ou uchroniques situés justement au tournant du siècle ; le cycle de la Fin des Temps, avec certes ses longueurs et ses facilités, est un superbe hymne à la décadence. Un classique peut-être, un plaisir sûrement.

 

Pascal J. Thomas

 


Galaxies n°20, 2001

21.10.2009

Perdido Street Station

fn07185-2003.jpgChina Miéville

Fleuve Noir, 2003

Perdido Street Station, 2000

 

La gare de Perdido est le pivot du réseau ferré de la Nouvelle-Crobuzon : ses trois rivières, ses multiples quartiers grouillant d'humains et de races étrangères, sa milice impitoyable, ses industries, ses commerces et ses dépotoirs... Au cœur du roman, un couple réprouvé mais passionné : Isaac, scientifique humain franc-tireur et Lin, sculptrice Khépri (corps humain surmonté d'un scarabée géant). Scandalisant les bienpensants, ils vivent parmi des intellectuels bohèmes, tentés par la résistance clandestine. Leurs vies commencent à basculer quand Isaac reçoit la visite d'un Garuda amputé de ses ailes en quête de ses envolées perdues, et Lin une commande d'un des principaux chefs mafieux de la ville. Par inadvertance, Isaac met la main sur un spécimen immensément dangereux, clé d'un trafic illicite entre les caïds de la drogue et la municipalité corrompue. Tandis que des monstres rôdent dans la cité, nos protagonistes doivent prendre la fuite en compagnie d'alliés inattendus.

Elle ne lui ressemble dans aucun détail, mais la Nouvelle-Crobuzon est Londres, avec son réseau de transport, sa superposition foisonnante de quartiers et de communautés, ses dockers en grève, jusqu'à un Jacques l'Énucléeur. L'action violente prend son temps avant de démarrer, et je me suis délecté des descriptions de la vie urbaine. Miéville accumule les détails baroques et les créatures étonnantes (diablotins volants semi-intelligents, amphibies pratiquant la sculpture sur eau...), mais n'oublie pas les marchés et les universités. Lin est issue d'une famille de bigotes khépris du ghetto le plus miséreux, soumises aux mâles de l'espèce (de gros insectes dépourvus de toute intelligence). Avant de se mêler à la société multiraciale à majorité humaine, elle est passée par un quartier khépri plus prospère, mais tétanisé par le nationalisme. Et elle ne sait plus lequel elle rejette le plus. Quand on se représente que les Khépris sont (essentiellement) des femmes dont le visage est masqué par un insecte noir, on peut transposer à la société contemporaine...

fn07290-2003.jpgSi Miéville pétrit un univers qui relève stricto sensu de la fantasy (comme c'était le cas des ouvrages « SF » de Serge Brussolo), sa finesse et sa souplesse dans la description sociale le rapprochent de la SF. Et l'auteur, comme son Isaac, approche l'irrationnel comme réductible au raisonnement, sur lequel on peut agir à condition d'avoir les théories et les outils idoines. Si la technologie décrite dans le livre est un mélange biscornu et suranné de vapeur, de dynamos et d'éclairage au gaz (emblématique du XIXe siècle en Angleterre), cela lui permet de replonger dans l'état d'esprit de la SF des débuts, où l'inventeur génial pouvait, en connectant trois fils de cuivre, s'assurer la clé d'une nouvelle force de l'univers. Surtout, le livre est un hymne enthousiaste au mélange hétérogène, aux unions inattendues. Baroque et palpitant, il mérite largement les distinctions reçues dans son pays d'origine : la SF britannique nous sort un autre petit génie de son chapeau.

 

Pascal J. Thomas

 


Galaxies n°32, 2004

19.10.2009

Le Frère des dragons

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Charles Sheffield

Robert Laffont, 1994

Brother to Dragons, 1992

 

Connu pour ses œuvres pétries de rigueur technologique, pour ne pas dire scientistes, qui devaient initialement quelque chose à Arthur C. Clarke, Sheffield a beaucoup élargi sa palette en près de vingt ans de métier. Pourtant, il surprend encore avec ce livre inspiré par celui de Job — dans la Bible — et cette vision d'un futur épouvantable sous tous les rapports, que n'aurait pas renié la SF « Club de Rome », la SF éco-catastrophiste des années 70 dont les échantillons chez nous les plus connus furent sans doute des romans de John Brunner, Tous à Zanzibar et Le Troupeau Aveugle (parus, déjà, chez « Ailleurs et Demain »).

Les USA du futur sont restés un îlot de relative stabilité, et de relative prospérité, dans un monde qui se déglingue sous l'effet des pollutions de toutes sortes. Mais la prospérité américaine — et ce n'est pas bien nouveau, prennent soin de nous rappeler des personnages-clé du livre — signifie qu'au milieu d'un grand nombre de pauvres, se trouvent quelques familles immensément riches. Ayant jeté bas le masque de la démocratie, elles ont pris le contrôle d'un pouvoir qui se matérialise encore dans les formes vidées de sens de celle-là : la célèbre promenade washingtonienne, de la Maison-Blanche au Capitole, connue sous le nom de Mall (1), désormais transformée en camp retranché. Pour Job Napoleon Salk, bébé prématuré abandonné dès sa naissance par une mère toxicomane, le Mall n'est qu'une zone blanche dans la ville, défendue par des systèmes automatiques impitoyables. Son enfance se passera d'orphelinat en gang de trafic de drogue en maison de redressement, avant d'aboutir dans la rue, où il ne se débrouille pas trop mal. Car Job, malgré son physique malingre et disgracieux, dispose d'un avantage : il peut assimiler à la perfection langues et accents étrangers, et les USA tiers-mondisés ont accueilli plus d'une communauté dans un melting-pot de moins en en moins lisse.

Alors, me direz-vous, Sheffield — qui, soit dit en passant, est Anglais d'origine — se met à nous faire du Dickens ? D'une certaine façon, oui ; du Dickens modernisé, fantasmé, mais terriblement efficace. Et d'autant plus surprenant de la part d'un auteur de hard science que les capacités, certes intellectuelles, qui permettent à Job de survivre n'ont rien de scientifique : son mimétisme linguistique repose sur la mémoire, et lui permet de gagner la sympathie des hommes plus puissants que lui, pas forcément d'analyser le monde.

Pourtant science et technologie s'arrangent pour tenir un rôle de premier plan dans Le Frère des Dragons, mais c'est leur absence qui se fait sentir de façon aiguë : ayant besoin d'un bouc émissaire, les nouveaux maîtres du pays (et des autres, doit-on comprendre ; mais il n'en est jamais question, sauf pour dire qu'ils sont plus mal en point, et cette insularité américaine est une faiblesse du roman) ont choisi les scientifiques, coupables par association de toutes ces catastrophes qui ont saccagé la biosphère. On notera que Sheffield, qui doit aimer à imaginer ses collègues ingénieurs ou écrivains de SF en intellectuels subversifs, s'est arrangé pour peindre la science dans le rôle de la victime (qu'elle devient souvent quand la politique s'emballe, quand bien même les scientifiques ne sont pas touchés dans leur personne). Pour réserver aux vilains savants un châtiment qui corresponde à leur « crime », le gouvernement les exile dans le Nebraska, plus précisément dans la D.E.N.T. — « destruction et élimination des déchets nucléaires et toxiques » — une zone où sont parachutés quotidiennement des containers de matières irradiées ou chimiquement toxiques. Leur espérance de vie est, naturellement, réduite.

ldp7218.jpgOn doit savoir, au moins depuis L'Archipel du Goulag, qu'une société répressive se reflète dans ses prisons ; que cet univers à part, qui finit par acquérir ses propres lois, tout en représentant la réalisation la plus représentative du marxisme léniniste (en l'occurrence), donne paradoxalement naissance à espace de liberté (une fois que l'on est au Goulag, on ne peut plus vous y envoyer). La littérature carcérale, en ce qu'elle décrit un univers social coupé du nôtre, avec des lois faites plus par ses pensionnaires que par ses gardiens, m'a toujours fasciné. Et Sheffield se lance dans l'exercice avec talent. Par exemple, si la Dent est entourée d'un système automatique et mortel de défense des barrières, il n'y a pas de gardiens à l'intérieur. Ce sont des détenus qui excercent le pouvoir, et ils ont mis en place un système — extrêmement discipliné — d'organisation de la population. Plus étonnant encore, ils ont organisé la récupération industrielle des déchets qui leur sont parachutés, et réussissent à faire fonctionner leur enclave plutôt plus équitablement que le monde extérieur. S'il n'y avait pas autant de Vendredi à mourir des radiations, ce serait une vraie île de Robinson !

J'en viens à regretter que le livre ne passe pas plus de temps à explorer l'univers de cette prison qui évolue lentement en un contre-pouvoir, tout aussi mafieux que celui de Washington, mais potentiellement supérieur à cause du sain respect pour la technologie que lui ont inculqué les nécessités de la survie autant que la présence en son sein d'un contingent de scientifiques bannis. Peut-être la prolongation de l'exercice aurait-elle mis en évidence quelques-unes des faiblesses logiques du livre. Par exemple, pourquoi le pouvoir de Washington, pour aussi corrompu qu'il soit, a-t-il commis l'erreur de laisser en vie (2), et surtout de concentrer en un même endroit les plus brillants des cerveaux qui s'opposent à lui ? Cette centralisation est évidemment dangereuse, mais elle reflète le point de vue réduit d'un livre qui réduit les USA au couple Washington-Nebraska et le monde aux USA — ce qui lui impose, pour mettre en valeur les aptitudes linguistiques de Job, de peupler son Amérique d'une foule de communautés immigrées dont la présence qui cadre mal avec le délabrement économique mondial, propice aux fermetures de frontières. Mais avouons que ce réductionnisme présente des commodités du point de vue l'organisation dramatique.

De façon générale, comme me l'a fait remarquer Jean-Claude Dunyach, les invraisemblances surgissent aux frontières des compartiments clos qui composent l'univers mis en place par Sheffield. Invraisemblable, la rencontre entre Job et une jeune femme de la meilleure société, qui serait certainement plus surveillée, vue sa personnalité ; plus invraisemblable encore cette totale indépendance dont jouissent les détenus de la Dent ; qu'on les ait envoyés là pour mourir, et qu'on se soucie peu de leur sort, soit, mais comment alors expliquer leur équipement, en particulier les étonnants marchants (3), véhicules-robots qui sont aussi nécessaire à leur activité de tri des déchets qu'impossibles à fabriquer sur place ? J'imagine plutôt qu'un gouvernement bien organisé n'aurait accordé ces équipements aux détenus qu'en échange d'un paiement en nature, et que tout un réseau d'échanges — économiques ou autres — se serait mis en place et aurait fourni de puissants leviers au gouvernement pour le contrôle de l'enclave contaminée. La dynamique sociale de l'intérieur, avec ses moutons, ses modérés, ses extrémistes, et ses provocateurs, en serait devenue d'autant plus complexe, d'autant plus intéressante... d'autant plus difficile à dépeindre ?

Quoiqu'il en soit, j'ai apprécié que le livre reste à la fois de la SF au plus haut point, de celle qui veut montrer les univers qui basculent, le portrait d'un personnage hors du commun, Job, et qui pour une fois ne se distingue pas par des capacités scientifiques, et qu'en fin de compte il ait pour pivot un choix moral et non pas une astuce technologique. Il n'est pas parfait, mais il reste un agréable changement de la part de Sheffield, même s'il n'applique pas toujours à la politique la logique inexorable de la science.


Pascal J. Thomas

(1) Il est amusant de noter que le même mot, mall, désigne aussi en américain moderne les centres commerciaux qui ont poussé dans les banlieues.

(2) La vérité m'oblige à signaler qu'un représentant des services secrets exprime un bref regret qu'un de ses ennemis scientifiques ait été arrêté par une police hors de son pouvoir, qui n'a pas pensé à le faire exécuter.

(3) Le terme, que je suppose dérivé de l'anglais walker, aurait pu être avantageusement remplacé par déambulateur. C'est un des rares reproches que j'aie à adresser à la traduction.

10.10.2009

Invasions divines

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Lawrence Sutin

Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)

Folio SF (2002)

 

Ce livre est la meilleure biographie disponible d'un écrivain qui, de l'avis de beaucoup, fut le meilleur auteur de SF américain. Prudent, Sutin l'a toutefois sous-titré « une vie de Philip K. Dick », une seulement, parce qu'on peut sans doute en imaginer beaucoup d'autres à partir du matériau existant. Le travail est à la fois facile et titanesque, tant Dick lui-même a laissé de traces, dans ses écrits, chez les personnes qu'il a côtoyées de près. Mais à matière abondante, tri difficile.

En bref : Phil Dick naît en 1929, commence à écrire tout en travaillant dans un magasin de disques du Berkeley branché des années 40, donne l'essentiel de ses romans de SF entre la fin des années 50 et la fin des années 60. Les années 70 seront une période d'instabilité marquée d'abord par le fameux cambriolage de novembre 1971, puis par des visions mystiques en février/mars 1974, qu'il passera le reste de sa vie à essayer d'expliquer — sans oublier d'écrire au passage, entre autres, la fameuse Trilogie divine. Dick, usé prématurément par les abus d'amphétamines commis dans les années 50 et 60, meurt en 1982 d'une série d'hémorragies cérébrales, alors que la sortie imminente du film Blade Runner lui apportait à la fois des rentrées financières et un peu de la célébrité qu'il méritait.

Sutin a accumulé un travail de recherche impressionnant, lisant non seulement romans, nouvelles et manuscrits inédits de Philip K. Dick (et en particulier ceux qui survivent de ses romans de littérature générale, écrits pour la plupart durant les années 50), mais aussi sa correspondance et les milliers de pages de notes théologico-mystiques connues comme l'Exégèse. Il a aussi parlé avec des dizaines de personnes ayant côtoyé l'auteur : ses cinq épouses, bon nombre de petites amies, collègues, fans, psychothérapeutes, co-locataires plus ou moins temporaires... De copieuses annexes détaillent les sources, et fournissent un guide de lecture de toutes les œuvres de Dick.

On sort du livre avec l'impression d'avoir vécu avec Philip K. Dick, un homme caractériel et généreux, sans cesse en quête de la stabilité que pouvait lui donner le mariage ; un homme aux théories difficiles à croire, mais qui prenait tout ce qu'il disait avec un humour paradoxal. Dick avait forcé sur les amphétamines (et bien d'autres produits, mais pas tant sur le LSD). Cela n'empêche pas Sutin de le suivre dans sa recherche religieuse, sans privilégier une hypothèse explicative par rapport à une autre. Reste le mystère qui nous intéresse le plus, celui de la créativité de Dick, qui a pu écrire onze romans (dont quatre chefs-d'œuvre) en 1963-64, et rester bloqué pendant des années à d'autres moments. Des pistes sont données, des fragments de méthodes et des éléments tirés de sa vie. Les livres restent, souvent vite écrits, et pourtant riches de nouvelles profondeurs à chaque lecture.

 

Pascal J. Thomas


 

Une autre critique par Claude Ecken.

07.10.2009

Au tréfonds du ciel

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Vernor Vinge

Robert Laffont, 2001

A Deepness in the Sky, 1999

 

Situé dans le même univers que Un feu sur l'Abîme, lauréat Hugo itou, lui aussi un space opera foisonnant par la longueur, ce livre parfois facile dans ses choix dramatiques est admirable de rigueur technique.

Dans un espace qui ne se parcourt qu'à des vitesses subluminiques, interdisant toute velléité d'Empire Galactique, les Qeng Ho, commerçants nomades, donnent un point de référence culturel et technique aux civilisations planétaires. C'est une de leurs flottes qui aborde l'étoile Marche-Arrêt, curiosité astrophysique : sur une planète de son système, qui ne connaît que quelques décennies de chaleur tous les deux siècles, a évolué une espèce arachnoïde intelligente, sur le point d'arriver au stade industriel du développement. Mais en même temps que les Qeng Ho arrive une flotte des Émergents, nouveaux venus sans scrupules sur la scène galactique. Ce sont ces derniers qui ont le dessus dans un combat qui a suffisamment affaibli les rivaux humains pour qu'ils soient forcés d'attendre que les autochtones, les Faucheux, se développent jusqu'au point où ils puissent remettre leurs astronefs en état.

Se poursuivent alors deux intrigues parallèles : l'histoire d'un inventeur et politicien génial du peuple Faucheux et de sa descendance, et celle des Qeng Ho réduits en servitude par les Émergents. L'intrigue n'est pas sans faiblesse ; chez les Faucheux pointe le côté “ roman pour adolescents ” d'Un feu sur l'Abîme, et comment croire à l'unanimité de la résistance (certes sournoise) des Qeng Ho ? Vinge se rachète par des trouvailles délicieuses. Par exemple, un livre situé dans le futur n'est jamais qu'une traduction dans notre langage des propos et des événements relatés. Les noms Faucheux sont donc rendus par des équivalents anglais, sans l'exotisme factice des X, K, Z et apostrophes typiques de la SF vite écrite. Jusqu'aux couleurs et aux proportions des bâtiments qui sont rectifiés pour la consommation humaine : s'il ne pratique pas la pyrotechnie du style, Vinge ne dédaigne pas la mise en abyme. Et il a une explication irréfutable pour son choix.

Vinge a aussi entrepris un roman plus sombre que le précédent, récit de captivité plutôt que course-poursuite trépidante. Avec un arrière-plan politique plus présent. Les Émergents ont tout du totalitarisme, face à des Qeng Ho apôtres du capitalisme et du shareware (un passage du livre explique les avantages pour leurs auteurs à distribuer des logiciels gratuits... mathématicien de formation, Vinge est depuis longtemps informaticien). Cet antagonisme banal est brouillé par la méthode esclavagiste des Émergents, la Focalisation, qui fait tout négliger à un travailleur, sauf sa tâche, tout en lui conservant sa créativité. Les meneurs de ces machines humaines ont le titre de “ managers ”, ce qui ne peut que faire penser, en plus sinistre, aux procédés de certaines “ jeunes pousses ” de la haute technologie à l'égard de leurs cadres et ingénieurs... Ou serait-ce un clin d'œil de Vinge, qui n'a jamais voulu se focaliser sur sa carrière d'écrivain aux dépens de son poste universitaire ? Son public ne lui en voudra certes pas.

 

Pascal J. Thomas


 

laffont-ad09029-2001.jpgL'Etoile Marche-Arrêt présente la particularité de ne briller que trente-cinq ans puis de s'éteindre pendant deux cent quinze ans. Pourtant, une vie intelligente, arachnide, s'est développée sur son unique planète. A l'époque où débute le roman, elle a inventé la radio. Sherkaner Underhill est le Thomas Edison de cette civilisation qui suit une évolution plus ou moins parallèle à la nôtre (transports aériens, télévision) : grâce à ses réalisations technologiques, il transforme en profondeur une société attachée à ses traditions. C'est ainsi qu'il se permet d'avoir des enfants en-dehors des périodes autorisées. Mais celles-ci étaient imposées par l'hibernation forcée des Faucheux, qui a cessé d'être nécessaire depuis que le génial touche-à-tout a trouvé le moyen de subsister pendant l'extinction du soleil, malgré le gel de l'air et la disparition des ressources vitales à la surface de la planète. Ces avancées ne sont pas au goût des pays rivaux, ni des pouvoirs religieux qui, voyant leur autorité s'effriter, complotent contre Underhill, son épouse la générale Victory Smith, et ses enfants.

Parallèlement à cette intrigue déroulée sur l'espace d'une vie, deux autres civilisations sont explorées dans le détail : attirés par ses signaux radio, orbitent autour Marche-Arrêt le peuple Queng Ho, des marchands qui vendent des informations technologiques d'une planète à l'autre, et les Emergents, une société violente et sadique que seul le pouvoir motive. Thomas Nau, le chef des Emergents, a vite fait de se rendre maître de la flotte marchande qu'il convainc d'autant plus facilement de collaborer avec lui qu'une brève révolte a drastiquement réduit la flotte interstellaire au point de devoir attendre les progrès technologiques des Faucheux pour pouvoir réparer leurs vaisseaux et rentrer. Ezr Vinh, promu responsable à la tête des Queng Ho rescapés, fait figure de traître ; il complote pourtant avec un personnage légendaire vieux de mille ans, qu'on croyait disparu : Pham Nuwen, dissimulé à bord du vaisseau sous une fausse identité.

Queng Ho et Emergents assistent, des années durant, à l'essor d'Arachnia. Ils ont réussi à traduire leur langue avec les moyens barbares des Emergents : une bonne partie des Queng Ho ont été transformés en Focalisés, capables de se concentrer sur une tâche unique au détriment de tout autre préoccupation, y compris leur hygiène et leur alimentation. Créativité que Thomas Nau détourne à ses propres fins.

D'autres idées science-fictives sont exploitées avec un sens certain de la dramatisation ; ainsi, Trixia, jeune fille manipulée par Nau dont elle est la maîtresse, a le cerveau régulièrement purgé dès qu'elle perce le monstre à jour. Ailleurs, Vinge rend définitivement caduque toute unité de l'espèce compte tenu des distances interstellaires et de la précarité des civilisations. Grâce au projet de Pham Nuwen, les Queng Ho, éternels errants, deviennent du coup les garants d'une permanence ; en mettant leurs connaissances en réseau, autour de standards stables, ce qui n'était qu'un commerce devient une culture. Les civilisations naîtront et mourront, car il est impossible de les sauver toutes, mais ce qu'elles auront imaginé pour le progrès de tous sera préservé par les Queng Ho.

Si certaines naïvetés ou quelques ficelles narratives apparaissent ça et là, le roman est suffisamment volumineux pour que chacun trouve un ou plusieurs passages à son goût. Vinge a l'art de retomber sur ses pieds, avec légèreté et humour, au point de vite faire oublier les incohérences de son récit. Ces huit cent pages sont un vrai régal.

 

Claude Ecken

 

 

02.10.2009

Arago

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Laurent Genefort

Fleuve Noir (1993)


Le « Grand Prix de l'Imaginaire » qui vient couronner ce livre excusera, je l'espère, mon retour tardif sur l'ouvrage (qui à ma connaissance est passé au travers des mailles du Chalutier Jaune). Arago est une planète à la tectonique remarquable, divisée qu'elle est par la Gueule Béante, sorte de faille monstrueuse qui ne laisse que deviner un fond voilé par des nuages, à des kilomètres de profondeur, et la vallée de l'Ereb, fleuve gigantesque séparé de Gueule Béante par une chaîne de montagnes, et qui arrose une bonne partie des nations du monde connu.

Deux expéditions sont lancées simultanément vers les marécages de l'Averne, qui abritent un ancien astroport et les usines atmosphériques qui fournissent les humains en air respirable. L'une parcourt la Gueule Béante en prenant passage sur les îles-des-vents, véritables villes volantes, et l'autre emploie le Grand-Espérance, premier vaisseau fluvial à propulsion nucléaire. Elles vont se heurter aux multiples chefs de guerre placés sur leur chemin, et découvrir la futilité de leurs buts apparents...

Genefort a le grand mérite de créer un monde fascinant, avec son histoire et sa géopolitique (quelque peu empruntée quand il introduit des rapports raciaux décalqués de ceux de la bonne vieille Terre, mais passons). La logique de sa création semble souvent visuelle, comme c'est le cas chez Bordage. Passons sur les invraisemblances, comme cette image d'un train de roulottes à vapeur parcourant la jungle, imperméable à tous les obstacles ; Genefort a sur Bordage la supériorité d'une imagination beaucoup plus féconde, beaucoup moins liée à des clichés éculés. Disons que si Bordage a une vision post-moyenâgeuse de l'univers, Genefort a progressé jusqu'à l'âge victorien, et semble fasciné par les chaudières et les tubulures.

Cela ne l'empêche pas d'être référentiel en diable, dans le nom de ses pays ou de ses personnages. Quand on voit arriver un dénommé Fitzcarraldo aux commandes d'un vaisseau qui remonte l'Ereb, on se doute qu'aux premiers rapides il le fera démonter, et porter pièce par pièce par les indigènes recrutés sur place... sans souci de la totale impossibilité de pratiquer une telle opération sur un réacteur nucléaire !

L'écriture de Genefort est plus faible, avec beaucoup de phrases convenues, des « cuirs » retentissants — il croit apparemment que « se mettre en torche » s'applique à un parachutiste enflammé par l'ennemi, ou qu'une « ligne brisée » présente des lacunes — et des néologismes transparents — par exemple ceux qu'il obtient par aphérèse, comme arcasse, squif ou iscopalien...

FnAnt1922-1994.jpgOn aurait toutefois mauvais goût à faire procès à Genefort de ses tics d'écriture, qu'il hérite en bonne partie de son modèle. Genefort marque à mon sens un phénomène nouveau dans la SF française : la fin de Serge Brussolo en tant qu'exceptionnelle singularité, et le début de sa vie de chef d'école (involontaire sans aucun doute). Gilles Dumay a eu raison de souligner (dans Yellow Submarine #112) la dette que Genefort doit à Brussolo au niveau des motifs. Elle est encore plus flagrante à celui de l'écriture : Genefort se lance constamment dans des « fugues brussoliennes », ces passages en-dehors du temps du récit souvent introduits comme des récits mythiques. « On dit que », « les vieux racontent que », pour un passé imprécis et répété (à l'imparfait) ou au contraire « on s'imagine que » pour un avenir hypothétique (au conditionnel). Suivent des images fantasmatiques, parfois horrifiques. Mais là où Brussolo se plonge dans des pages entières de flashes-back, forward, ou aside, Genefort se bride spontanément au bout d'un ou deux paragraphes. Il n'en reste parfois que des exagérations manifestes comme cette « description » p. 239 : « [Pendrek] renonça à le retourner. La chaleur avait dû faire couler son visage comme de la cire. » J'ai rarement vu la viande fondre littéralement à la cuisson...

C'est la brièveté de ses digressions qui permet à Genefort de livrer un roman de SF structuré de façon « normale », là où Brussolo crache des délires (parfois admirables, parfois laborieux). Un défaut sur ce plan, malheureusement : l'incroyable multiplicité des personnages ne leur permet pas de prendre corps individuellement, et les sauts perpétuels de point de vue ôtent tout espoir dans cette direction. Beaucoup finissent par mourir dans des péripéties oiseuses, et dans le plus total manque d'intérêt du lecteur. Certes, Arago dépasse la longueur habituelle d'un Fleuve Noir (par son nombre de pages, et ses caractères de corps réduit), mais c'est très loin de suffire à la longueur requise par l'abondance de la distribution. Si les personnages sont dotés d'une histoire personnelle, et de quelques touches de caractère, ils ne prennent jamais vraiment vie pour moi, et leurs motivations restent souvent obscures. Gageons que Genefort saura corriger ce défaut si on lui en laisse le temps (et je rejoins là les conclusions générales de Gilles Dumay).

Un membre du Jury du « Prix de l'Imaginaire » m'a laissé entendre qu'il fallait voir là un « prix d'encouragement ». Je ne me plaindrai certes pas de voir une nouvelle génération d'auteurs français entreprendre des œuvres ambitieuses dans le créneau d'une SF à fort potentiel commercial, mais je me demande au vu des palmarès récents si ce ne sont pas plutôt les éditeurs qui s'encouragent à tour de rôle. Espérons que les auteurs sauront suivre leur voie dans la jungle de la publication...

 

Pascal J. Thomas


 

Yellow Submarine n°113, 1995

29.09.2009

Croisière sans escale

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Brian W. Aldiss

Denoël, 1959

Non-Stop, 1958

 

Sans être aussi connu que Fondation ou Demain les chiens, ce livre vieux de 40 ans mérite de figurer parmi les classiques de la SF et sa réédition est bienvenue. Aldiss a brillamment exploité une idée très présente dans la SF des années 40 à 60 — celle du vaisseau stellaire lancé dans un voyage long de plusieurs générations, et dont les occupants perdent et le souvenir de leur mission, et les connaissances nécessaires à maîtriser leur environnement (un exemple plus récent est fourni par le cycle du Long Soleil de Gene Wolfe.) Pas de space opera flamboyant ici, mais déjà un regard plus pessimiste, une obsession de l'enfermement, et — SF britannique oblige — un goût pour la catastrophe.

Roy Complain, donc, est un modeste chasseur d'une tribu des couloirs, qui vit du gibier, de l'élevage et de la récolte des poniques qui poussent à foison dans leur quartier. Un concours de circonstances lui fait quitter les siens en compagnie d'un quatuor de célibataires mal adaptés, et découvrir au terme d'un éprouvant voyage dans les Mortes-Voies la tribu moins primitive de l'Avant. Au passage, il frôlera les êtres semi-légendaires qui hantent le vaisseau, Géants, Hors-Venus, et des hordes de rats décidément trop malins...
On se lasse vite de la vie et des combats d'une tribu primitive au sein d'un univers technologique dégradé et incompris. Aldiss sait relancer l'intérêt grâce aux êtres étranges rencontrés par Complain et ses compagnons, et les révélations sur le sort du Vaisseau qui se succèdent en fin de volume. L'explication de la plongée dans l'ignorance de l'équipage de départ a un petit goût de maladie « de la vache folle » — fortuit mais amusant. Surtout, les coutumes des tribus sont colorées par une religion démente, à base de psychanalyse mal digérée, prônant la libération des instincts colériques. Comme allégorie grinçante de la bestialité humaine, Croisière sans escale conserve aujourd'hui beaucoup de son originalité.


Pascal J. Thomas

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