08.12.2009
Teaser (2)

Voici la suite de la postface à la réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques, dont le début est en ligne ici. La fin viendra en son heure.
Avant de poursuivre, je précise que d'autres regroupements de définitions sont bien entendu possibles, ouvrant la voie à d'autres interprétations. Il existe maintes manières de découper le champ littéraire global, et d'aucuns ne se privent pas d'en inventer de nouvelles ; tout est une question de point de vue et de grille de lecture. Néanmoins, il me semble que les définitions si semblables et si différentes que j'ai choisi de regrouper permettent de prendre un ou deux pas de recul afin de ne plus considérer le genre, mais la perception de celui-ci par ceux qui cherchent à en exprimer sinon la quintessence, du moins ce qui leur en paraît la meilleure (brève) description.
Vu sous cet angle, ce sont des gens comme Heinlein et Sturgeon qui posent les prérequis fondamentaux d'une histoire de science-fiction : le monde réel comme premier postulat, des histoires humaines mais indissociables de leur dimension scientifique — un terme que les évolutions du genre appellent à prendre au sens large souligné par Damon Knight. Et Greg Egan, qui semble appliquer à la lettre la définition de Sturgeon dans des textes comme « Baby Brain » ou « Le Tout P'tit », où tout l'aspect humain dépend d'une situation humaine suscitée par la science, prend incontestablement le monde réel comme postulat initial, même si c'est pour finalement créer un univers fort différent du nôtre.
Toujours sous cet angle, les définitions du premier groupe — et notamment celle de Moskovicz — établissent pour commencer un parallèle entre deux ressentis, l'un d'origine « surnaturelle », l'autre d'origine « naturelle ». La science-fiction, ce serait le vertige du fantastique — ou du moins un vertige analogue — étayé par la science. Le recueil de Jacques Sternberg intitulé Futurs sans avenirs fonctionne sur ce principe, de même que son anti-space opera apocalyptique La sortie est au fond de l'espace, mais il s'agit aussi, et peut-être avant tout, de textes d'horreur ; ce que Sternberg cherche à exprimer et susciter en priorité, ce sont des sentiments et des émotions le plus souvent d'une grande noirceur, et il leur a trouvé un vecteur commode dans la science-fiction, sans doute séduit par son potentiel de pessimisme ; cependant, il joue et il jongle avec les images de la science plus qu'il n'emploie cette dernière, pour susciter une « atmosphère de crédibilité scientifique », les microbes géants vomis par les robinets de La sortie est au fond de l'espace en témoignent par exemple.
On pourrait penser qu'il en va de même pour Howard Phillips Lovecraft, chez qui l'horreur et l'épouvante constituent les émotions prédominantes, côtoyant l'effroi, l'angoisse, la peur et autres joyeusetés analogues.
« Nous n'étions […] à aucun sens du terme puérilement superstitieux, mais l'étude scientifique et la réflexion nous avaient enseigné que l'univers connu à trois dimensions n'embrasse que la plus infime fraction de tout le cosmos de substance et d'énergie. […] Affirmer que nous croyions réellement aux vampires ou aux loups-garous serait une généralisation cavalière. Il faudrait plutôt dire que nous n'étions pas disposés à refuser la possibilité de certaines modifications inaccoutumées et non répertoriées de la force vitale et de la matière atténuée; existant de façon très peu fréquente dans l'espace tridimensionnel à cause de son lien plus intime avec d'autres unités spatiales, et cependant assez proche des bornes de la nôtre pour nous fournir d'occasionnelles manifestations que, faute de point d'observation approprié, jamais peut-être nous ne pourrons espérer comprendre. »
Voilà qui a le mérite d'être clair, et qui fait tout droit penser à un texte de Guy de Maupassant intitulé « Le Horla ».
Les torsions infligées à sa création par August Derleth, ainsi que les particularités de sa réception en France, ne suffisent pas à expliquer pourquoi Lovecraft demeure considéré par beaucoup comme un auteur de fantastique. La confusion courante engendrée par l'assimilation du fantastique à l'horreur — soit d'un genre avec une couleur émotionnelle donnée au récit — n'est pas seule en cause. L'œuvre de Lovecraft est en effet pleine de sorcières, de livres maudits, de cultes indicibles et de phénomènes à première vue inexplicables, et l'on connaît l'influence également exercée sur lui par un grand écrivain du merveilleux, Lord Dunsany.
Seulement, lorsque des explications nous sont données, elles ne font nullement appel à une quelconque surnature, mais s'appuient sur les connaissances scientifiques contemporaines de Lovecraft. Les Grands Anciens sont des créatures extraterrestres d'une immense ancienneté, capables d'influencer les rêves des êtres humains, et de ces rêves est né ce qu'on désigne habituellement sous l'étiquette de « surnaturel » : des phénomènes si inaccessibles à la compréhension humaine qu'ils ne peuvent que susciter la terreur. Dans « L'Appel de Cthulhu », les cultes et les livres maudits ont tous la même origine naturelle : Cthulhu et les Grands Anciens. Lovecraft écrit même au sujet de leurs victimes : « Dieu leur accorde le repos, si le repos peut encore être dans l'univers », employant une figure de style qui laisse peu de place au doute quand on connaît son matérialisme.
Pour Lovecraft, il n'y a rien au-dessus de la nature ; et si l'épouvante naît chez lui d'une horreur cosmique que l'on serait tenté d'assimiler à une forme de terreur sacrée (awe), celle-ci n'a rien de transcendantal, puisqu'il n'y a pas de transcendance, ni de surnaturel, puisqu'il n'y a que la nature, le monde réel comme postulat initial. Ce n'est pas en raison de quelque barrière de nature métaphysique que l'univers est inconnaissable, mais faute d'un « point d'observation approprié » sur « d'autres unités d'espace » qui interagissent avec la nôtre. L'influence exercée par une créature chtonienne sur les esprits de certains humains ne doit rien à la magie ; elle constitue l'une de ces interactions, et la créature en question n'a rien de mystique puisqu'elle est le produit d'une évolution darwinienne.
L'univers n'a pas de sens, pour citer Greg Egan — qui, ô coïncidence, a commencé par écrire des histoires d'horreur avant de se lancer dans la science-fiction avec le résultat qu'on sait.
Roland C. Wagner
20:27 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
30.11.2009
ORA:CLE

Kevin O'Donnell
Robert Laffont, 1986
ORA:CLE, 1983
De Kevin O'Donnell — à ne pas confondre avec « K. M. O'Donnell », pseudonyme de Barry Malzberg -, on ne connaissait jusqu'ici que deux textes traduits en français, l'un dans le défunt Galaxie (n° 153), l'autre dans Tschaï, fanzine des années 70. La publication d'ORA : CLE chez Laffont constitue donc un authentique événement ainsi qu'une confirmation de la vivacité de la jeune SF américaine, déjà perceptible à la lecture d'ouvrages comme Maître de l'espace et du temps de Rudy Rucker (Denoël) ou Neuromancien de William Gibson (La Découverte).
ORA : CLE est d'ailleurs proche parent de ce dernier titre, puisqu'il y est question d'informatique. Utilisant l'hypothèse d'un gigantesque réseau d'ordinateurs interconnectés couvrant la planète, Kevin O'Donnell développe une histoire étrange et passionnante, celle d'un Consultant par Liaison Electronique — le CLE d'ORA : CLE — spécialisé dans l'histoire de la Chine, Aël Elcatrevain, que l'on cherche à assassiner pour une raison inconnue. Après avoir échappé à un Dac — représentant d'une espèce extra-terrestre dont l'activité principale semble consister à chasser les humains — , Aël se retrouve entraîné dans une aventure mouvementée bien que statique.
En effet, tout le roman se déroule dans un lieu clos et unique, l'appartement d'Aël et, malgré quelques scènes dynamiques, l'action consiste essentiellement en une série d'échanges par terminal et interface interposés. Car les gens de cette année 2188 ne sortent pour ainsi dire jamais de chez eux. « Tan Wang Ch'i avait marché de Canton à Pékin — et retour, » écrit Kevin O'Donnell en parlant d'un écrivain chinois du XIXe siècle, « Aël n'avait jamais marché plus loin que jusqu'à l'ascenseur voisin. »
Ce qui surprend tout d'abord dans ORA : CLE, c'est ce monde refermé sur lui-même, vivant dans la terreur des Dacs et totalement dépendant d'un réseau informatique dont chaque panne prend des allures de catastrophe. Puis, au fur et à mesure que se développent l'histoire et ses prolongements, on se rend compte que l'auteur va plus loin — la clef du roman en témoigne. Kevin O'Donnell ne s'est pas arrêté à son thème de base ; de postulat en conclusion, il a su traquer les développements les plus subtils de son hypothèse de départ, jusqu'à leur aboutissement logique. Une totale réussite.
Roland C. Wagner
11:37 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, informatique, huis clos
27.11.2009
L'Humour, un compagnon fidèle
Seul un genre bien établi, dont la solidité va de pair avec un ensemble de poncifs apparus pendant ses jeunes années, peut offrir un terrain fertile à l’humour. De fait, il faut attendre les années quarante pour que celui-ci prenne une certaine importance éditoriale dans la SF moderne, avant tout par le biais de la parodie, qui culminera pendant la décennie suivante, notamment dans les pages de la revue Galaxy où elle va souvent de pair avec une certaine critique sociale. Cette dernière tendance fait les choux gras des fort rebelles années 60 et 70, en parallèle avec une veine absurde et nonsensique s’éloignant parfois de la SF.
Henry Kuttner et Catherine L. Moore, sous leurs divers pseudonymes — le plus connu étant Lewis Padgett —, ont produit une de nouvelles au ton sarcastique, comme les aventures du professeur Gallegher, un savant pas si fou que ça mais tout à fait alcoolique, qui a pour habitude de concevoir en état d’ébriété avancée des inventions dont l’utilité lui échappe une fois dégrisé (“Le robot vaniteux”). Il leur arrive aussi de s’inspirer de Lewis Carroll (“Tous smouales étaient les borogoves”), et leur grande spécialité consiste à plonger leurs personnages dans les pires ennuis à la suite d’une rencontre avec diverses machines et créatures originaires des époques et/ou des planètes les plus lointaines (“Saison de grand cru”). Déjà demain (Denoël) et leur Livre d’Or (Pocket) réunissent quelques-unes de leurs plus grandes réussites.
Maître de la forme courte — et même ultra-courte —, Fredric Brown publie dans les années 50 deux chefs-d’œuvres absolus. Martiens, go home ! (Gallimard) décrit une hilarante invasion de la Terre où les Martiens sont vraiment de petits hommes verts, aussi insupportables que des personnages de Tex Avery. L’Univers en folie (Gallimard) se déroule dans une uchronie où les pires clichés de la SF bas de gamme sont devenus réalité, et où la propulsion interstellaire a été inventée en bricolant une machine à coudre !
D’autres auteurs opèrent dans des registres voisins, tels Robert Sheckley qui passe à la moulinette le thème du premier contact avec une race extraterrestre (“Tout ce que nous sommes”), Damon Knight et son art de la nouvelle à chute (“Comment servir l’homme”) ou Philip K. Dick dans ses jeunes années. Quant à Poul Anderson, auteur en temps normal plutôt « sérieux », il signe avec Les Croisés du cosmos (Gallimard) le récit tout autant réjouissant que pince-sans-rire de la conquête d’un empire interstellaire par des chevaliers médiévaux qui se sont emparés du vaisseau d’extraterrestres venu les conquérir.
Planète à gogos (Gallimard) de Frederik Pohl et C.M. Kornbluth constitue un parfait exemple d’union efficace entre la satire et la critique sociale. Dans un monde dominé par la publicité, un “créatif” se retrouve à subir le matraquage dont il était jusque-là l’un des responsables : « J’étais en train de devenir le genre de consommateurs que nous aimons. Vous pensez à fumer, pensez à une Starr, allumez-la. Vous allumez une Starr, pensez à la limonade. Vous buvez un coup de limonade, vous pensez aux Craquesel et vous en achetez une boîte. Vous en achetez une boîte et vous pensez à fumer, vous allumez une Starr. Et à chaque étape, roulent dans votre tête les formules publicitaires dont on vous a bourré les yeux et les oreilles. »
Norman Spinrad n’hésite pas à donner avec bonheur dans le pamphlet le plus cinglant. Dans La Der des Der (Presses de la Cité) le destin du monde dépend d’un émir du pétrole richissime qui oblige ses troupes à fumer du haschisch en permanence, d’un Premier Secrétaire du Parti communiste soviétique décédé depuis des années (on le décongèle lorsqu’on a besoin de lui), et d’un ancien vendeur de voitures devenu obsédé sexuel et président des États-Unis. Du même auteur, le sarcastique Jack Barron et l’éternité (Robert Laffont), qui date de la fin des années 60, décrit avec férocité un monde sous la coupe de l’audiovisuel ressemblant étrangement au nôtre.
Nombre des auteurs ci-dessus n’ont pas hésité à recourir à l’humour noir, mais peu sont allés aussi loin dans cette direction que Régis Messac et Bernard Wolfe. Du premier, La cité des asphyxiés (Édition Spéciale) montre une ville d’un lointain futur baptisée La-Pah-Trih, où l’air qui fait défaut est fabriqué à partir des excréments, dont le nom local est « san ». D’où cette complainte chantée en chœur par les lumpens locaux déféquant de concert :
Donnons notre san ! Donnons notre san !
Oui notre san, tout notre san !
Tout notre san pour La-Pah-Trih !
Quant à Bernard Wolfe, il présente avec Limbo (Robert Laffont) la solution définitive à toutes les guerres : l’Immob, une doctrine qui pousse les gens à se faire amputer leurs membres, puisque qui n’a pas de main ne peut tenir d’arme. Un livre cruel et grinçant qui suscite le ricanement plutôt que le sourire.
Plus près de nous et dans une tonalité nettement plus débridée, Douglas Adams repousse les frontières de l'absurde avec une tonalité bien anglaise dans la série du Guide galactique (Gallimard) tirée d’un feuilleton radiophonique. Tout commence par l’arrivée d’extraterrestres qui expliquent aux Terriens qu’ils ont vingt-quatre heures pour évacuer la Terre car celle-ci doit être détruite pour permettre le passage d’une autoroute hyperspatiale !
Terry Pratchett, non content de détourner joyeusement les clichés de la fantasy, entre autres, dans sa série du Disque-monde (L’Atalante), cosigne avec Neil Gaiman l'hilarant De bons présages (Au Diable Vauvert), parodie des histoires d’Antéchrist où le Molosse des Enfers est un gentil bâtard répondant au nom de Toutou !
Enfin, last but not least, Les escargots se cachent pour mourir (Le ’Bélial), de Michel Pagel, aussi à l’aise dans la SF que la fantasy et le fantastique réunit Le cimetière des astronefs, franche rigolade pastichant allègrement le space opera et ses clichés , et Pour une poignée d’helix pomatias, incursion insensée dans les univers référentiels et bouillonnants de la création littéraire, tous genres confondus. Ces derniers exemples montrent à l'évidence que l'humour, désormais compagnon fidèle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy, n'hésite pas à mélanger les genres pour la plus grande jubilation du lecteur.
Roland C. Wagner
22:12 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, littérature
19.11.2009
Cherudek
Valerio EvangelistiCherudek (1998)
Pocket SF n°5857
C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevaucher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos contemporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatiotemporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie négative, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les différentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».
On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la physique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles prennent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.
Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psychique, psychologique, voire psychanalytique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interrogatoire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévitables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.
En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gentillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffrance, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si lointains n'étaient vraiment que des sauvages — sont montrées avec un souci constant de réalisme, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conjuguent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.
Il va sans dire que cette attention accordée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heureusement — la ligne de narration consacrée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néanmoins le flou et l'imprécision. Le soin accordé à la documentation historique constitue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imaginaire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich possède une crédibilité si forte que l'on suspend d'autant plus facilement son incrédulité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soutenir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux encore, que l'endroit en question ne soit précisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.
Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possède une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressemblance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec certaines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide — avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leitmotiv visuel, sans doute parce que ce dessin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.
Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationalisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie déguisée sous forme romanesque. Ébouriffant.
Roland C. Wagner
12:15 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, horreur, religion, inquisition, littérature, roman historique, fantastique
10.11.2009
Les écrivains et le "devoir de réserve"
Exceptionnellement, ce billet n'aura aucun rapport avec la science-fiction — quoique…
Selon le Nouvel Obs, le maire UMP du Raincy, Éric Raoult, aurait déclaré :
« Monsieur Éric Raoult attire l'attention de M. le ministre de la culture et de la communication sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt. En effet, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. A ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays. Les prises de position de Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, qui explique dans une interview parue dans la presse, qu'elle trouve "cette France [de Sarkozy] monstrueuse", et d'ajouter "Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux", sont inacceptables.
« Ces propos d'une rare violence, sont peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du Chef de l'État. Il me semble que le droit d'expression, ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions, plus de respecter le rôle et le symbole qu'elle représente. C'est pourquoi, il me paraît utile de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité. Il lui demande donc de lui indiquer sa position sur ce dossier, et ce qu'il compte entreprendre en la matière ? »
Est-il nécessaire de commenter des propos aussi hallucinants ?
Marie NDiaye, vous avez mon soutien, et j'engage ceux qui liront ces lignes à manifester le leur — ou leur éventuel désaccord — dans les commentaires de ce billet.
Et si vous voulez entendre siffler la Marseillaise, cliquez sur le player ci-dessous.
11:27 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : faut pas déconner quand même
08.11.2009
Teaser

La réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques est presque bouclée, avec un peu de retard dû à la lenteur avec laquelle j'ai avancé dans le petit essai inédit qui complètera le roman pour l'occasion. En guise de teaser, en voici les premiers paragraphes. Le reste sera mis en ligne une fois cette édition épuisée.
La quête d'une définition de la science-fiction qui fasse un tant soit peu consensus est pour ainsi dire aussi ancienne que le terme lui-même. Mais le genre est bien connu pour se dérober sous les mots de ceux qui cherchent à le cerner, et les définitions les plus astucieuses elles-mêmes échouent à en englober telle ou telle partie rebelle ou excentrique. Pour autant, elles ne sont pas incompatibles entre elles, et celle de Groff Conklin écrivant dans l'immédiat après-guerre qu'on « pourrait suggérer que la science-fiction est composée d'écrits "surnaturels" pour matérialistes » est à première vue superposable à celle de Heinlein qui parle de « fictions spéculatives où l'auteur prend pour premier postulat le monde réel tel que nous le connaissons, y compris tous les faits et lois naturelles établis ».
Ces deux définitions sont pourtant typiques, à mon sens, de deux angles d'approche très différents. Le premier est illustré non sans humour par Terry Pratchett disant que la science-fiction, c'est « de la fantasy avec des boulons » ou plus sérieusement par Jacques Sternberg qui y voyait « une succursale du fantastique », tandis que Sam Moskovitz la considérait comme une « branche de la fantasy », ce qui revient en gros au même. Quant au deuxième, on le retrouve chez Theodore Sturgeon qui se montre plus restrictif : « Une [bonne] histoire de science-fiction est une histoire bâtie autour d'êtres humains, avec un problème humain et une solution humaine, et elle n'aurait pas pu se produire sans son contenu scientifique. » Isaac Asimov l'est tout autant, mais il est vrai qu'il parle de hard SF : « des histoires comportant d'authentiques connaissances scientifiques dont dépendent le développement et la résolution de l'intrigue ». Et Damon Knight lui-même admet que, si lui et d'autres critiques n'ont pas insisté sur la place centrale occupée par « la science (au sens large) » dans la science-fiction, c'était parce que « l'importance de la science […] était universellement considérée comme allant de soi ».
Voilà comment, à partir de deux définitions superposables, on se retrouve avec d'autres qui le sont nettement moins. Le premier groupe met l'accent sur l'étrangeté, sur la différence entre notre monde et celui de l'histoire, alors que le second insiste au contraire sur l'existence d'un lien fort entre les deux mondes en question. La radicalité et la précision dont fait preuve Sturgeon, plus préoccupé par la dimension humaine des choses que par leur étrangeté, laisse hors de la définition les éventuels aspects « extraordinaires » du texte idéal qu'il décrit et qui constituent un prérequis pour les définitions du premier groupe. En effet, même si la « branche de la fantasy » de Moskovicz est « identifiable par le fait qu'elle facilite la "suspension volontaire de l'incrédulité" de la part de ses lecteurs en employant une atmosphère de crédibilité scientifique pour ses spéculations imaginatives en matière de sciences physique, d'espace, de temps, de sciences sociales et de philosophie », sa définition s'attache aux effets spectaculaires plutôt qu'à leurs causes, et les spéculations évoquées facilitent la « suspension volontaire de l'incrédulité ».
Ce n'est pas le genre que Moscovicz décrit, mais la perception de celui-ci par un lecteur : des histoires « surnaturelles » rendues crédibles par la science. A contrario, Sturgeon met au cœur de sa définition la science comme moteur d'intrigue, ce qui ressemble fort à un point de vue d'écrivain, tout comme Heinlein posant le monde « réel » — celui que permet de décrire la science ? — en guise de premier postulat. Le ressenti s'oppose au conceptuel, et la définition de Groff Cronklin semble désormais bien différente de celle de Robert Heinlein.
Même entre guillemets, le « surnaturel » n'a pas pu s'empêcher de semer sa zone.
Roland C. Wagner
13:30 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, définitions
07.11.2009
Le Rêveur de chats
Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».
Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut l'année dernière dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".
Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.
Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.
Roland C. Wagner

13:24 Publié dans Pascal J. Thomas, Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, jouanne, notre-dame-de-paris
25.10.2009
Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich
Valerio Evangelisti
Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)
Pocket SF n°5872
Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.
À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est la
nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.
Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.
Roland C. Wagner
07:52 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, inquisition, religion, christianisme, psychanalyse, orgones, littérature
21.10.2009
Le Corps et le sang d'Eymerich

Valerio Evangelisti
Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)
Pocket SF n°5861
Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.
Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.
À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les
deux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.
Roland C. Wagner
(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.
(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.
Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement — ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.
10:42 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, inquisition, religion, christianisme, épidémie, cathares, littérature
11.10.2009
Les Chroniques d'Alvin le Faiseur
Orson Scott Card
L'Atalante
Indiscutablement, les Chroniques d'Alvin le Faiseur forment un cycle à part dans l'oeuvre abondante d'Orson Scott Card, comme en témoigne le choix du cadre ; cette Amérique uchronique - et onirique - ouvre en effet une voie nouvelle pour la création d'univers, et si de nombreux auteurs, de Poul Anderson à Richard-Bessière en passant par Randall Garrett, ont décrit des mondes - en général parallèles - où la "magie" possède une action effective, celui d'Alvin est certainement tout à la fois l'un des plus fascinants et des plus symboliques.
Pour cette série, Card a joué à fond de jeu de l'uchronie, on l'on ne peut que l'en féliciter. Les cartes qui ouvrent chaque volume parlent d'elles-mêmes, avec leurs États-Unis réduits à six états, que bordent au nord la Nouvelle-Angleterre et le Canada français et, au sud, les Colonies de la Couronne - d'Angleterre - et l'Appalachie, autre territoire indépendant. Mais c'est au lecteur d'imaginer quels événements historiques ont conduit à une telle situation au début du XIXe siècle, car l'auteur demeure très discret sur ce point, même s'il met en scène, dans le second volume, Napoléon Bonaparte et La Fayette. Quoi qu'il en soit, Card a su créer là un cadre fascinant, riche en possibilités, qui lui permet une très grande liberté quant aux éléments qu'il introduit dans son récit - du clin d'oeil ironique aux idées les plus belles et audacieuses.
Né septième fils vivant d'un septième fils - de justesse, toutefois, car son frère Vigor meurt quelques secondes après sa naissance -, Alvin est censé détenir les pouvoirs d'un "Faiseur". Cela n'a pas que des avantages : il doit, entre autres, se méfier de l'eau - qui tente d'ailleurs de le prendre avant même sa venue au monde -, ce qui obligera son père et ses frères à construire des ponts sur les cours d'eau qu'ils traversent dans le premier volume, lors de leur voyage vers la Frontière. De plus, il possède un ennemi mortel, le mystérieux Défaiseur, qui ravage la Terre, la nature, au fur et à mesure de la progression de l'homme blanc vers l'Ouest.
L'apparition d'un mouvement messianique parmi les tribus indiennes va radicalement infléchir l'existence du jeune Alvin. Il vit un temps parmi les Indiens, apprend à courir comme eux, la nuit dans la forêt, les yeux fermés, plus vite que le vent... Mais le Défaiseur et la stupidité de l'homme blanc sont les plus forts et le grand rêve de Lolla-Wossiky, le Prophète rouge qui donne son titre au deuxième volume, finira dans le sang d'un terrible massacre. Alvin part alors comme apprenti forgeron loin de chez ses parents. Ce voyage lui donne l'occasion de rencontrer Peggy, la "torche" qui a vu son avenir lors de sa naissance, et d'apprendre l'existence des atomes, des molécules, etc. — ce qui lui permettra vraisemblablement de mieux maîtriser son pouvoir dans d'éventuels tomes à venir (1).
Ce très bref résumé ne peut donner qu'une vague idée du foisonnement de cette - pour le moment - trilogie. Les aventures que vit Alvin s'inscrivent en effet dans un contexte bien plus vaste, au milieu d'autres lignes de narration composant une histoire plus globale. Ainsi, Le septième fils constitue une honnête reconstitution - à peine romancée - de la vie et des croyances et superstitions des pionniers, tandis que Le Prophète rouge traite de la question indienne et que L'apprenti se penche sur l'esclavage. Parallèle ou non, l'Histoire suit grossièrement les mêmes ornières, et l'homme — blanc — reste l'homme — blanc. Fidèle à l'humanisme qui est l'un des principaux traits de son oeuvre (2), Card n'hésite pas à dénoncer certaines des bases sur lesquelles se sont construits les États-Unis - massacre de l'homme rouge et exploitation de l'homme noir. Mais ce n'est toutefois qu'un arrière-plan et le véritable thème de la série se trouve ailleurs, dans la nature exacte du Faiseur et de son adversaire - le Défaiseur.
Comme il n'est pas question de procéder ici à une analyse détaillée, je me contenterai de soulever quelques idées et d'émettre quelques hypothèses quant à la véritable signification, à l'entre-les-mots des Chroniques d'Alvin le Faiseur. Celles-ci demeurant pour l'instant inachevées - on ne peut, en effet, considérer les dernières pages de L'apprenti comme la fin d'une oeuvre aussi complexe -, il est en effet difficile et délicat d'essayer de déterminer où leur auteur a voulu en venir et pourquoi il a conçu ce cycle tel qu'il est. Pour simplifier, disons que je choisirai de suivre la "piste mormone", en relation avec la secte para-chrétienne à laquelle appartient Orson Scott Card et dont le fondateur, Joseph Smith, présente certaines ressemblances avec Alvin.
Smith n'est âgé que de quatorze ans lorsqu'en 1820, il reçoit la visite d'un envoyé divin qui lui révèle l'emplacement de tablettes d'or contenant la transcription d'un livre sacré, le Livre de Mormon. Une fois "découvert", celui-ci devient, avec la Bible — bien entendu —, l'une des deux bases et sources d'inspiration de la secte. Les membres de celle-ci, tout d'abord installés dans la région de New York, ne tardent pas à se diriger vers l'Ouest, fuyant les persécutions qui semblent inévitablement les frapper - que ce soit parce qu'on les prend pour des abolitionnistes ou parce qu'ils pratiquent la polygamie. Smith lui-même trouve la mort en 1844 dans l'attaque par la foule de la prison où il se trouve enfermé avec les autres chefs de la secte.
Les Mormons décident alors de fuir en Utah, où ils fondent Salt Lake City. Mais la civilisation les rattrape et des heurts et des accrochages se produisent, tant avec les troupes fédérales qu'avec les convois de pionniers ; une centaine de personnes se rendant en Californie seront même massacrées par un groupe de Mormons - un crime qui pèse, aujourd'hui encore, sur la mentalité collective de la secte. Puis, peu à peu, les relations se normalisent et l'Utah devient un état à part entière en 1896.
Joseph Smith et Alvin naissent approximativement à la même époque, et tous deux connaissent un genre de révélation au cours de leurs jeunes années. Mais tandis que Smith opère dans un contexte judéo-chrétien — le Livre de Mormon est censé être l'oeuvre d'une tribu issue du peuple hébreu —, Alvin évolue plutôt dans le cadre d'un mysticisme primitif, où se mêlent les superstitions des pionniers et les croyances des Indiens. De plus, ce dernier possède d'authentiques pouvoirs — d'ailleurs plus ou moins rationalisés dans L'apprenti —, ce qui ne paraît pas être le cas du fondateur de l'Eglise mormone. Enfin, dans Le Prophète rouge, c'est Lolla-Wossiky/Tenskwa-Tawa qui endosse le rôle-titre, Alvin se contentant d'être un observateur émerveillé ; la scène de la tornade de cristal est en ce sens hautement symbolique — le guide spirituel est l'Indien, et non l'enfant.
Il y a bien projection de l'histoire de Joseph Smith, mais projection éclatée.
Quant aux tragiques événements qui se déroulent à Prophetville, avec le massacre de milliers de fidèles de Tenskwa-Tawa, ils renvoient tout à la fois aux persécutions dont furent victimes les Mormons à Nauvoo, dans l'Illinois — où ils avaient construit, sur des marécages, une ville qu'ils furent forcés d'abandonner — et à l'extermination, évoquée ci-dessus, de tout un convoi de pionniers par ces mêmes Mormons.
Cela dit, le parallèle avec l'église mormone n'est qu'une piste parmi d'autres. Toute oeuvre un tant soit peu complexe possède un aspect pluriel, ne peut être réduite à une interprétation unique. Dans le cas des Chroniques d'Alvin le Faiseur, le démarquage de la vie de Joseph Smith et de la secte qu'il a fondée viennent s'imbriquer dans un schéma plus vaste, qui plonge ses racines bien au-delà du vernis judéo-chrétien des Saints des Derniers Jours. Car ce que découvre Alvin dans le second volume, c'est que la terre est vivante, et que l'avancée de l'homme blanc la tue à petit feu, accroissant par là même la puissance du Défaiseur. Les Indiens vivent en harmonie avec la nature, que les colons venus d'Europe exploitent et détruisent sans vergogne.
Cette thématique délicieusement primitiviste rend tout à fait crédible l'interprétation selon laquelle le Défaiseur serait une allégorie de la Révolution industrielle et du progrès technologique, Alvin devenant dès lors le dernier rempart contre le monde moderne qui, inexorablement, repousse la Frontière vers l'Ouest. Deux Weltanschauung s'affrontent et si, dans notre univers, la victoire est allée à l'homme blanc, peut-être n'en sera-t-il pas de même dans l'uchronie décrite par Card... En effet, la découverte par Alvin de la théorie atomique, dans L'apprenti, laisse présager qu'en comprenant mieux comment - et sur quoi - il agit lorsqu'il emploie ses pouvoirs, il réussira à renforcer ceux-ci et, sinon à vaincre le Défaiseur, du moins à l'empêcher de continuer sa progression vers l'Ouest.
L'introduction de cet aspect scientifique et science-fictif dans un univers de superstition et de magie ouvre encore de nouvelles portes, de nouvelles pistes pour l'interprétation globale du cycle, mais celles-ci ne sont qu'à peine esquissées et laissent de nombreuses questions en suspens. Orson Scott Card a-t-il l'intention de bâtir un genre de théorie mystico-scientifique ou demeurera-t-il au niveau de l'allégorie et du symbole ? Le destin d'Alvin rejoindra-t-il ou non celui de Joseph Smith (3) ? Où Card veut-il exactement en venir lorsqu'il tisse ensemble des fils aussi différents que ceux évoqués ci-dessus ? Et pourquoi a-t-il interrompu sa série en 1989, après trois volumes, alors que le dernier d'entre eux appelait irrésistiblement une suite ? Son histoire, devenue trop complexe, était-elle en train de le dépasser ? Éprouvait le besoin de faire une pause ? Ou bien a-t-il renoncé définitivement ? Et, dans ce cas, pourquoi relancer et donner une dimension supplémentaire à l'énigme intellectuelle sur la fin du troisième volume, alors que rien dans ce qui précédait n'appelait une telle manoeuvre ?
Quelle que soit la réponse à ces interrogations, il me paraît en tout cas certain qu'Orson Scott Card a rarement été aussi sincère - et inspiré - qu'avec les Chroniques d'Alvin le Faiseur. Réunissant, comme on l'a vu, des éléments disparates qu'il réorganise habilement, il a su créer un monde qui semble à la fois familier et d'une profonde étrangeté, un monde d'une grande beauté où ceux qui savent entrer en résonance avec la terre, avec la forêt, courent dans leur sommeil sur des lieues et des lieues, leurs pieds touchant à peine le sol.
Peut-être fallait-il cela, peut-être fallait-il que Card, mormon, réécrive l'Histoire américaine pour évoquer d'une façon détournée le crime jadis perpétré par les siens dans le désert de l'Utah. Car, comme le dit Tenskwa-Tawa, à la page 330 du Prophète rouge, quand il s'adresse aux auteurs du massacre de Prophetville : "Si un étranger vient à passer et que vous ne lui dites pas toute l'histoire avant d'aller vous coucher, alors le sang reviendra sur vos mains et il restera jusqu'à ce que vous ayez parlé. Ce sera ainsi pour le restant de votre vie : tout homme et toute femme que vous rencontrerez devra entendre la vérité de vos lèvres, ou vos mains seront à nouveau souillées. Et si jamais, pour une raison ou pour une autre, vous tuez encore un être humain, alors vos mains et votre visage seront couverts de sang pour toujours, même dans la tombe."
Roland C. Wagner
(1) De fait, trois romans sont parus depuis la rédaction de cet article : Le Compagnon, Flammes de vie et La Cité de cristal, ainsi qu'une nouvelle éditée sous forme de plaquette, L'Apprenti Alvin et le soc bon-rien.
(2) Mais qui est, curieusement, absent de La stratégie Ender, son livre le plus ambigu sur le plan idéologique.
(3) A priori, non, puisque Le Prophète rouge épuise deux des principaux "emprunts" à l'histoire des Mormons : l'arrivée d'un guide spirituel et le traumatisme d'un massacre injuste. Mais c'est en or qu'Alvin transforme un soc de charue dans L'apprenti - cet or dont sont constituées les tablettes du Livre de Mormon découvertes en 1827 dans l'État de New York.
11:43 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, mormons, indiens, littérature, uchronie





Joseph Altairac




