08.05.2008

Isolation

458626306.jpgGreg Egan 

Quarantine, (1992)

Livre de Poche SF n° 7250

 
 
     Pour quelle mystérieuse raison l'Humanité a-t-elle été subitement coupée du reste de l'Univers le 15 novembre 2034 ? La réponse se trouve bien évidemment dans la physique quantique, comme on pourrait s'y attendre chez Greg Egan, qui soulève une fois de plus un problème aux dimensions métaphysiques pour lui donner une solution relevant de la logique matérialiste qui lui est chère — et que l'on a pu voir portée à son paroxysme dans L'Énigme de l'Univers (Laffont). Sur une idée de base voisine de celle de L'Assassin infini (in Étoiles Vives n°7), mais aussi de La Fin du Big Bang de Claude Ecken (Escales 2001, Fleuve Noir), l'énigmatique fer de lance australien de la SF anglo-saxonne mène peu à peu le lecteur vers un dénouement d'une logique implacable qui n'est pas sans évoquer les doutes et vertiges d'un Philip K. Dick subitement frappé d'athéisme militant.

     Néanmoins, avant d'y parvenir, Egan passe une bonne partie du roman à noyer le poisson sous une profusions de détails et d'inventions science-fictives dont la modernité ne fait aucun doute et demeure toujours aussi flagrante alors que l'édition originale de ce livre date de 1992. Ainsi, une place considérable est accordée aux mods — des structures implantées à l'aide de nanomachines qui permettent de modifier la personnalité d'un individu, et dont le narrateur, ancien policier, possède toute une panoplie — et à leurs implications psychologiques ; dans cet ordre d'idées, la manière dont plusieurs personnages triomphent du mod de fidélité qu'on leur a imposé constitue un véritable tour de force. C'est également sur ce plan que s'exprime le Greg Egan soucieux de considérations morales : un individu à la conscience modifiée artificiellement peut-il raisonnablement estimer être encore lui-même ? C'est la question du libre-arbitre qui est ici soulevée, et elle trouvera une réponse étonnante.

 

Roland C. Wagner

02.05.2008

L'Énigme de l'univers

1188070606.jpgGreg Egan

Distress (1995)

Robert Laffont « Ailleurs & Demain »

 

    Sur l'île artificielle d'Anarchia, située en plein Océan pacifique, se déroule un colloque durant lequel doit être présentée la Théorie du Tout, censée décrire et expliquer l'Univers à l'aide d'outils mathématiques. Un journaliste scientifique, envoyé pour couvrir l'événement, va se retrouver mêlé à une intrigue d'une grande complexité, riche en considérations philosophiques et métaphysiques, qui débouche, comme toujours chez Greg Egan, sur une vision mécaniste, une sorte de « behaviorisme quantique » aux implications vertigineuses.
     Les quelques lignes qui précèdent le laissent sans doute deviner, il est impossible de résumer un tel livre, où chaque phrase, ou presque, possède une importance. Je ne m'avancerai pas non plus à essayer de donner une idée de la surprenante Théorie du Tout, par crainte d'en trahir le sens. L'énigme de l'Univers atteint par endroits un tel niveau d'abstraction que l'on peut se demander si l'on est encore en présence d'un roman, ou de quelque ovni scientifico-fictionnel.
    Incontestablement, Greg Egan a su ouvrir une nouvelle voie dans le domaine de la hard science. Comme les écrivains gonzo évoqués dans les Rebonds du dernier numéro, il fait feu de tout bois pour créer une véritable pyrotechnie imaginative, mais sans jamais s'écarter du cadre d'une stricte rationalité ; point de transcendance chez cet auteur (plutôt que de les paraphraser, je vous renvoie à l'interview de Greg Egan, ainsi qu'à l'article de Sylvie Denis).
     J'avoue sans honte qu'une ou deux pages - au moins - du livre me sont largement passées au-dessus de la tête, malgré plusieurs relectures attentives ; cela dit, cela ne pose à mon sens aucun problème dans le cadre d'une œuvre de SF, où l'on est prié de laisser son incrédulité au vestiaire. La hard science est un domaine où le lecteur, faute de posséder les connaissances nécessaires, se retrouve tôt ou tard obligé d'admettre que l'auteur a raison, point à la ligne. Chez Greg Egan, ce phénomène devient paroxystique, ce qui me paraît typique d'une attitude avant-gardiste.
    A mon sens, toute littérature, tout courant de pensée a besoin d'une avant-garde pour ne point péricliter, et il est naturel que celle-ci ait recours à l'excès pour affirmer sa spécificité. L'exemple des cyberpunks est présent dans toutes les mémoires ; nul ne saurait aujourd'hui contester l'apport des neuromantiques à la thématique SF. Et, bien que Greg Egan constitue à l'évidence une nouvelle tendance à lui tout seul, on peut néanmoins le rattacher au bouillonnement imaginatif agitant depuis quelques années la revue britannique Interzone, et plus généralement la SF d'Outre-Manche - bouillonnement qui n'est pas sans rappeler celui qui s'est emparé durant les années 60 d'un autre magazine insulaire, je veux bien entendu parler du New Worlds de Michael Moorcock. Au-delà des différences entre les acteurs de ce mouvement - et du fait qu'ils s'inscrivent dans une optique littéraire, alors qu'Egan n'accorde que peu d'importance à la forme -, tous partagent en effet le désir d'expérimenter de nouvelles manières d'aborder la SF, de faire briller d'autres facettes du genre. Pour ne citer qu'un exemple, on pourrait être tenté d'opposer le matérialisme et le souci de plausibilité de Greg Egan aux envolées psychédéliques de Jeff Noone dans Vurt, alors qu'une mise en parallèle des deux démarches révèle une parenté plus proche que l'on pourrait le penser. Chez ces deux auteurs - ainsi que, par exemple, chez Paul J. McAuley, Eric Brown ou encore Iain M. Banks -, on trouve avant tout le désir d'aller plus loin, de repousser limites et possibilités du genre. Bien qu'Australien, Egan participe à cette formidable agitation de neurones, et si ses pairs admirent ses excès sans chercher à les imiter, nul doute qu'ils sont en train d'en tirer la leçon, et que l'influence de cet auteur est appelée à grandir au cours des années à venir.

 

Roland C. Wagner

30.04.2008

Kronozone

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Préface

 

 

    J’ai toujours rêvé de voir un de mes livres illustré par Caza, et ça ne serait pas de refus s’il pouvait les illustrer tous. Ce rêve remonte au début des années 70, à l’époque de ma découverte de la science-fiction et de mes premières tentatives littéraires. Il y avait Galaxie, cette revue aux couvertures bariolées qui, après avoir fait la part belle à des illustrations tirées du magazine étatsunien dont elle était l’édition française, a donné leur chance à de jeunes peintres ou dessinateurs de bande dessinée.
    Parmi toutes ces couvertures, celle du numéro 85 de Galaxie saute aux yeux, avec son sombre dessin en noir et blanc rehaussé d’une touche de rouge : une épée sanglante à la main, Jirel de Joiry défie le Dieu noir, sa chevelure ardente cascadant sur ses épaules. Le style pointilliste qui caractérise le Caza des années 70 demeure discret, et la couleur n’a qu’un rôle d’adjuvant employé pour servir un effet. Mais le résultat est intense. Saisissant. D’une magnifique crudité que le technicolor splendide des deux versions ultérieures de Jirel ne parviendra pas à éclipser.
 
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    Cette illustration est à mon sens fondatrice.
    Certes, à l’époque, il n’y a pas que Caza qui mène de front une carrière d’illustrateur et de dessinateur de bande dessinée. Mais il est le seul à avoir acquis une telle stature dans le monde de l’illustration populaire, où il est, comme on dit, incontournable.
Un tel engouement doit bien avoir ses raisons. On pourrait gloser pendant des pages et des pages sur son talent, la sûreté de son trait, son excellence dans le choix de la couleur, son traitement de l’à-plat, etc. On pourrait en faire autant quant à ses sujets d’inspiration, son goût pour les vêtements exotiques (1), son habileté à créer des extraterrestres graphiques crédibles, son don dépayser instantanément quiconque regarde une de ses couvertures… On pourrait même lui dérouler un tapis rouge et se prosterner devant lui… Rien de tout ça n’éclairerait la raison de sa longévité et de sa popularité.
 
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    Je crois que Caza a su inventer quelque chose. Quelque chose qui était déjà en germe dans la couverture de ce vieux numéro de Galaxie, et qui s’est développé au fil du temps, d’une illustration à l’autre. Quelque chose qui se situait alors à mi-chemin entre l’illustration traditionnelle et la bande dessinée, dans une zone floue où il a su inventer une approche nouvelle : le réalisme non réaliste.
    Dans le domaine de l’illustration SF et fantasy, des gens comme Tim White ou Frazetta font ce que j’appellerai du réalisme réaliste : leurs œuvres possèdent un côté toile ou photographie, elles prétendent sinon reproduire la réalité, du moins figurer une réalité imaginaire. L’essentiel de l’illustration SF relève de cette catégorie, à l’exception notable de Siudmak qui, selon ce système de classification, entrerait dans la catégorie du non réalisme réaliste. Aux astronefs précis jusqu’au dernier boulon, aux barbares fignolés jusqu’au moindre muscle répondent chez lui des juxtapositions et des fusions corps-objet héritées du surréalisme. Néanmoins, si la thématique visuelle n’est pas réaliste, ce n’est pas le cas de l’exécution : comme les autres illustrateurs de SF, Siudmak emploie un traitement de type réaliste pour obtenir un effet de réel.
 
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    Contrairement à eux, Caza ne prétend pas reproduire quoi que ce soit, et surtout pas une quelconque réalité. Regardez l’une de ses couvertures, n’importe laquelle. On voit bien que c’est un dessin, une interprétation du réel. Sa première illustration d’un de mes livres, celle de Poupée aux yeux morts, le montre à l’évidence. Qui d’autre aurait inséré sans sourciller et pince-sans-rire en couverture d’un livre de poche populaire un personnage tout droit sorti d’un dessin animé, surtout avec des pupilles fendues à la Karl Barks ?
 
 
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    La charmante bestiole du Chant du cosmos est un autre exemple. Son aspect de mignonne peluche, loin d’altérer le lyrisme de la couverture, lui donne au contraire une autre dimension, et accroît de surcroît, par contraste, la tension dramatique qui en émane. Je crois que Caza commençait à bidouiller avec des images numérisées, à l’époque, et il s’est bien amusé.
 
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    Mais pas seulement : l’héritage de la bande dessinée, qu’il revendique clairement, modifie la perception de l’illustration, le cerveau du sujet ne l’analyse plus de la même manière à cause de l’intrusion des codes de la BD — un genre où  la notion de réalisme est très différente à cause de l’omniprésence du trait. On pourrait croire que la distance ainsi suscitée diminue l’effet de réel, mais n’oublions pas que la science-fiction, qui n’a pas pour vocation de mimer la réalité, joue précisément sur la distanciation.
 
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    De ce double décalage naît une merveilleuse alchimie. Le dessin de Caza, plutôt réaliste selon les critères de la bande dessinée, ne l’est pas selon ceux de l’illustration SF « classique ». Évoluant à la lisière de deux domaines, il sait tirer le meilleur de chacun d’entre eux. Le trait, obstacle au réalisme, devient ici l’élément fondateur d’une autre approche de l’effet de réel, à laquelle participe également l’emploi d’à-plats pour la couleur.
    Cette démarche n’est pas sans présenter des analogies avec celle de l’auteur de science-fiction, qui peut se permettre les délires les plus insensés en apparence du moment qu’il a instillé dans son texte le niveau de réalisme nécessaire et suffisant pour provoquer la supension de l’incrédulité. La complicité établie avec le lecteur, en tout cas, est bien du même ordre. Au lieu de singer le réel ou l’irréel, une couverture de Caza interprète une extrapolation.
 
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    Cette interprétation est parfois à ce point réussie que, s’il voit la couverture avant d’avoir terminé le roman — ça arrive, croyez-moi —, l’auteur ne peut résister à la tentation de s’en inspirer pour modifier quelque détail de son texte. Si les yeux du maedre du Chant du cosmos sont en forme de goutte d’eau, c’est à Caza qu’ils le doivent. Et, en y réfléchissant, il fallait qu’ils aient cette forme. Même chose pour le néandertalien de Kali Yuga : je l’avais imaginé rouquin, Caza lui a rajouté des yeux bleus. Alors, j’ai corrigé ce détail dans le manuscrit, non pour coller à la couverture, mais parce que c’était dans la droite logique du roman.
    La finesse d’un dessin n’est pas proportionnelle à la largeur du trait.

 

Roland C. Wagner



    (1) Je parle de ceux de ses personnages. Les siens sont blancs, sans doute parce qu’il réserve la couleur à ses illustrations.

 

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27.04.2008

Requiem pour Philip K. Dick

medium_dickisdead.2.jpgPhilip K. Dick Is Dead, Alas (1987) 

Michael Bishop (Folio SF n°86)

 

    En ces temps de néo-classicisme, où l'on ne se préoccupe plus guère que la Science-Fiction aille de l'avant vers de nouveaux thèmes et formes d'expression, l'uchronie peut constituer une porte de sortie pour ceux qui ne tiennent pas à se laisser enfermer dans des schémas maintes fois revisités. Ce jeu sur l'Histoire offre en effet un éventail assez large de possibilités, tant littéraires que science-fictives, pour en quelque sorte libérer l'imagination des carcans où la fidélité à un état passé idéal — purement mythique, est-il besoin de le préciser — risque de l'enfermer à la longue.

    Cela, Michael Bishop l'a de toute évidence compris bien avant d'écrire la première ligne de Requiem pour Philip K. Dick, et l'on peut supposer que la lecture du Maître du Haut-Château n'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Rappelons pour mémoire que Dick décrit dans ce dernier roman un univers où nazis et Japonais se sont partagé les Etats-Unis après avoir gagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce point de départ, qui peut paraître assez banal de nos jours (1), l'était sans doute moins au début des années 60, et l'on comprend aisément que ce livre ait obtenu le prix Hugo. D'autant que Dick avait pris soin de le conclure par une mise en abîme astucieuse : bien que La sauterelle pèse lourd, uchronie littéraire publiée dans ce monde divergent, évoque une ligne historique où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, il ne s'agit nullement de notre univers, lequel se retrouve dès lors ravalé au rang de simple possibilité alternative, puisque le Yi-King indique que le monde réel est celui du roman dans le roman.

      Ceux qui auraient du mal à suivre — ou, simplement, à admettre que le Yi-King puisse indiquer quoi que ce soit d'utile — sont priés de consulter l'ouvrage en question.

      Décrivant une uchronie où Dick lui-même constitue un élément crucial, Bishop ne pouvait bien évidemment ignorer la leçon du Maître du Haut Château. Les deux livres sont d'ailleurs assez proches pour que l'on puisse les superposer, tant du point de vue des personnages que de celui de la structure. Mais ils ne se ressemblent pas — et ce, pour deux raisons principales, que l'on pourrait d'ailleurs confondre en une seule : l'ouvrage de Dick date du début des sixties et celui de Bishop de la deuxième moitié des années 80. Ajoutez à cela le fait que le second écrit sur le premier, et vous aurez une idée de la distance qui sépare les livres concernés.

      Prenons par exemple l'origine du monde alternatif qu'ils nous présentent. D'une part, la victoire nazie ; de l'autre... eh bien, c'est là que les problèmes commencent, car il semble y avoir deux points de départ, l'un concernant Dick — qui connaît en effet le succès dès les années 50 grâce à ses oeuvres de littérature générale —, et l'autre l'Histoire elle-même, avec le brutal virage fasciste pris par les États-Unis sous la direction d'un Nixon plus vrai que nature. S'il existe une relation entre ces divergences, elle relève sans doute de la synchronicité plutôt que d'un rapport de cause à effet. Il paraît en effet difficile d'imaginer que l'orientation prise par la carrière de Dick ait pu modifier en quoi que ce soit le comportement de Nixon. Par contre, l'uchronie historique influe bien évidemment sur l'uchronie individuelle — et référentielle — car c'est à cause de la dérive vers le totalitarisme de la société étatsunienne que Dick se tourne vers la SF.

      Tout comme dans notre monde, serait-on tenté de dire. Il suffit de jeter un coup d'oeil à « Foster, vous êtes mort ! » (2) pour s'en convaincre : c'est à travers l'outil science-fictif que la dénonciation de l'aliénation est la plus efficace. Malgré une trajectoire différente, le Dick mis en scène par Bishop semble bien être le même que celui qui a transité par notre réalité, et les dernières lignes du roman ne font que confirmer cette impression. Il n'y a qu'un Messie, et il est le même partout ; la thématique de la Trilogie divine et de l'Exégèse inédite, qui imprègne tout le roman, prend ici une dimension inattendue, sous la forme d'un hommage vibrant à l'un des auteurs les plus originaux révélé par la Science-Fiction, qui se trouve être également l'un des plus grands écrivains du Vingtième Siècle.

      Comme Dick dans Radio libre Albemuth, Bishop associe politique et métaphysique, en une démarche héritée de l'ère psychédélique. Ce n'est pas innocemment qu'il a choisi pour personnage principal un ancien hippie, dont les parents ont été lapidés autrefois par une foule de patriotes ; bien que situé en 1982, Requiem pour Philip K. Dick parle énormément — avant tout ? — des années 60. Et c'est là, bien au-delà des références à Dick lui-même, qu'il faut peut-être chercher la raison profonde de ce livre — et l'origine de la brève élégie qui donne son titre original à ce roman :

 

Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.

 

Roland C. Wagner


 

(1) Surtout en France, où il s'agit d'une véritable tarte à la crème uchronique depuis que divers auteurs du Fleuve Noir, de Pierre Barbet à Alain Paris en passant par Jean Mazarin, s'y sont attaqués dans les années 80.

(2) In Nouvelles 1953-1963, Denoël « Lunes d'Encre ».

24.04.2008

Sauve qui peut ! (5)

Les Oripeaux du space opera
 
medium_ysee-anl.jpg     Cela dit, il serait vain d'espérer trouver au fil des aventures de Jord Maogan l'évocation « cohérente et continue [de] l'histoire de l'humanité au contact de l'immensité cosmique » que nous promettait l'exergue des Stols. Hormis la présence d'un personnage récurrent — lequel a tendance à s'effacer, comme on l'a vu —, les liens entre les volumes sont pour le moins ténus : quelques rappels en bas de page des volumes précédents et des annotations sans rapport direct avec l'histoire. Ainsi, on apprend incidemment dans Les Naufragés de l'Alkinoos que Sane MacKinley, l'épouse stol de Maogan — rencontrée dans Les Stols —, lui a donné un fils, dont on n'entend plus parler dans les volumes suivants. Il sera également fait allusion à Sane dans Les Whums se vengent, où l'on découvre, en passant, que le commodore doit sa longévité à l'influence du cerveau d'Antéphaès. Les Darmores, par contre, sont présents dans presque tous les volumes ; ces géants à la peau bleue et au faciès asiatique semblent louer au plus offrant leurs services de combattants professionnels : miliciens des Stols, gardiens de bagne ou forces de frappe de la Mac Dewitt. On peut voir en eux des symboles de l'oppression — ou tout simplement de l'implacabilité du système : c'est en effet dans Sterga la Noire qu'on les voit le plus, et ils sont loin d'y avoir le beau rôle ! Les mutants végiens, « les produits les plus réussis de notre monde matérialiste, » préfigurent les hommes-machines de Chevaliers du Temps. Mais parfois, la référenciation interne au cycle ne fait qu'ajouter à la confusion. On voit ainsi apparaître des Nerviens dans Le Secret d'Ipavar, mais il n'est fait aucune mention de Glorvd ; or, s'il faut en croire Ysée-A, les Nerviens ne sont qu'un aspect, un avatar du chasseur de Tulgs. Ce qui devrait être un point de repère se transforme alors en mise en abîme, et les liens apparaissent pour ce qu'ils sont : de simples éléments d'un décor placés là pour ne pas oublier qu'il s'agit d'une série.
 
    En effet, le cadre général est bien flou, et Thirion se repose sur un univers de référence voisin de ceux employés par ses confrères. Il a cependant le bon goût de faire un effort en ce qui concerne l'esthétique et l'ameublement. Par exemple, au lieu de recourir au subespace comme mode de propulsion supraluminique, il emploie la « translation instantanée », durant laquelle on passe en « état de condensation spatio-temporelle ». Les rares explications pseudo-scientifiques fournies à ce sujet ne font que confirmer que cet effort relève d'une dimension medium_ysee-a2.jpgpurement esthétique et se rattache, dans son principe, aux idées « irritantes » chères à l'auteur. La véritable différence, comme on l'a vu, se situe sur le plan de la vision conjecturale. Sans entrer dans des considérations idéologiques et en laissant de côté les oripeaux du space-opera, dont il a paré sa démarche intellectuelle pour mieux la faire passer, on constate que Louis Thirion est à la fois plus réaliste et plus lucide que ses confrères conservateurs, et que la plupart des rénovateurs. Sans jamais le nommer, il montre l'adversaire du doigt.
 
    N'oublions pas que les volumes considérés paraissent entre 1968 à 1972 — c'est-à-dire, grossièrement, l'après-mai 68. En période de mutation, celui qui refuse le changement représente un danger. Or, l'une des caractéristiques les plus frappantes de Jord Maogan est précisément son adaptabilité aux situations les plus inhabituelles. Et c'est cette adaptabilité même qui le pousse à fuir, car il s'agit, sur le moment, de la meilleure attitude possible. Ce schéma se vérifie dans tous les titres de la série. À Louis Thirion de dire s'il n'est pas, au moins en partie, autobiographique.
 
    Lorsqu'on n'a pas les moyens de lutter, affronter le monde moderne reviendrait donc à s'y adapter. A y survivre.
 
    En fuyant, au besoin.

 

Roland C. Wagner
          

Un grand merci à Éric Vial pour sa relecture et ses conseils.


 
Bibliographie

Les Stols, FNA nº 354 (1968).
Les naufragés de l'Alkinoos, FNA nº 377 (1968).
Les Whums se vengent, FNA nº 393 (1969).
Ysée-A, FNA nº 427 (1970), rééd. FNA nº 1734 (1990).
Sterga la Noire, FNA nº 456 (1971), rééd. Fleuve Noir "Lendemains Retrouvés" nº 62 (1979).
Le secret d'Ipavar, FNA nº 543 (1972).

20.04.2008

Sauve qui peut ! (4)

medium_astree.jpgUne période de mutation

 

    Débutée en 1968, achevée en 1972, la courte saga de Jord Maogan s'inscrit dans une époque très particulière de la collection Anticipation. Le passage à quatre titres par mois en 1970, puis cinq en 1972, a pour corollaire l'apparition de nouveaux noms. Et s'il suffit de quatre romans à Gérard Marcy pour atteindre les limites du genre — ou, peut-être, les siennes propres —, George Murcie et Robert Clauzel se classent d'emblée parmi les gros producteurs. Ils sont rejoints sur la fin de la période par Dan Dastier, Daniel Piret, André Caroff et Jan de Fast, ce dernier étant sans nul doute le plus intéressant de la liste. Paul Béra ou Jacques Hoven, quoique moins prolifiques, accompagnent la collection jusqu'aux années 1980 ; ce n'est pas le cas de Pierre Courcel, qui ne livre que trois titres. Ces temps de changement et de renouvellement voient également la publication des Chroniques de la Grande Séparation, de G.-J. Arnaud, des premiers romans de Jean-Pierre Andrevon — qui signe alors Alphonse Brutsche, car on n'entrait au Fleuve Noir qu'en échange de l'exclusivité du nom employé — et l'explosion de Pierre Pelot qui, sous le pseudonyme de Pierre Suragne, vient dynamiter la collection de l'intérieur à partir de 1972. Tous ces auteurs écrivent du space opera — du moins au début. Transfuges d'autres collections, présentés par un auteur maison ou arrivés comme une fleur par la poste, ils constituent une authentique deuxième génération — dont Barbet ou le couple Le May n'étaient que des annonciateurs. Une génération qui a pris la précédente sinon pour modèle, du moins comme exemple.
    On peut diviser cette nouvelle vague en deux catégories : conservateurs et rénovateurs. Les premiers reprennent à leur compte les thèmes des gros producteurs de l'âge classique : ufologie et « histoire secrète » façon Robert Charroux ou Erich von Däniken - grands anciens et civilisations disparues. Par exemple, une tendance au primitivisme et l'influence des « hétéroclites » sont évidents chez Murcie et Piret, mais ils ne sont pas seuls dans ce cas. Lorsque le second nous livre des relectures de la Bible où les extraterrestres jouent un grand rôle, il ne fait que reprendre une idée déjà développée par Guieu. Dans un tel contexte, l'Alantide continue à être très courue ; on peut lui rattacher la civilisation mêlant Antiquité et super-science qui est au coeur des Naufragés de l'Alkinoos. Mais le fait que notre humanité descende d'une expédition perdue, partie soixante mille ans plus tôt de l'Empire d'Antéphaès, semble devoir à Perry Rhodan — où les Terriens constituent un rameau perdu de l'ancien peuple stellaire des Arkonides — plus qu'aux théories des fans d'ésotérisme et d'ufologie.
 
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    La célèbre saga allemande exerce en effet une influence importante sur la collection durant la période considérée, tant par sa thématique et sa vision très technicienne du space opera, que par le fait qu'il s'agit d'une série. Certes, Anticipation a déjà connu des héros récurrents — le chevalier Coqdor de Limat ou Sydney Gordon de Richard-Bessière —, mais ceux-ci se multiplient soudain. A peine Opération Astrée, premier volume des aventures de Rhodan, est-il paru, que Richard-Bessière lance son propre spationaute, Dan Seymour. Deux ans plus tard, Guieu ressuscite Blade et Baker, à qui il avait consacré trois volumes au début des années 1960. Le tournant de la décennie voit Jé Mox naître sous la plume de Rayjean et Claude Eridan sous celle de Clauzel. Toutes ces séries dépassent dix titres.
    À l'opposé, celles créées par les rénovateurs sont assez courtes : Marcy et Arnaud livrent chacun une trilogie, et Béra ne donne que quatre aventures à Robi-Robot. Seul Jan de Fast, avec le docteur Alan, rivalise sur le plan quantitatif avec Guieu ou Clauzel, puisque son héros fétiche figure dans plusieurs dizaines de volumes. Brutsche, Suragne et Hoven, qui complètent la liste, se contentent de romans isolés. Chez la plupart de ces auteurs, même s'ils s'inspirent de leurs prédécesseurs — précaution élémentaire pour qui désirait « entrer dans le cadre de la collection » —, les influences sont plus variées, plus éclectiques. Qu'il s'agisse de la SF américaine ou du récit colonial, du surréalisme ou du roman noir, ces sources se substituent aux poncifs et aux motifs hétéroclites des conservateurs. Louis Thirion s'inscrit indubitablement dans ce qui n'est ni un courant, ni une tendance, mais bel et bien le reflet des bouleversements qui agitent alors la société française. Les Stols ne paraît-il pas en juin 1968 ?
 
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    La SF ne parle de demain que pour mieux se pencher sur aujourd'hui, c'est bien connu. Comme leurs prédécesseurs, les nouveaux venus expriment leurs préoccupations dans le cadre du space opera — mais avec un son fort différent. On croirait que Thirion évoque Peter Randa lorsqu'il écrit : « Les gens comme Douglas M. Bullitt ont peur. Peur de l'inconnu. [...] L'idée que, quelque part, il puisse exister des araignées géantes télépathes les frappe de terreur. Moi, au contraire, je me sens attiré. Je crois en une fraternité cosmique secrète qui éclatera un jour en pleine lumière, et ce jour-là marquera la fin des Mac Dewitt de tous les temps. » Citons, ne serait-ce que pour mémoire, l'un des Leitmotiv de l'oeuvre de son collègue belge : « Dès que deux intelligences de nature différentes ont confrontées, l'une doit anéantir l'autre ». Ce à quoi le père de Jord Maogan semble répondre : « Je ne suis pas humaniste, je ne dis pas que l'homme domine la nature. Bien au contraire ! Je ne le pense pas... Mais l'homme est partagé en deux — et c'est en lui-même, toujours, qu'est la bataille, à ce niveau-là... » D'un auteur à l'autre, d'une génération à l'autre, l'ennemi a changé de nature. La détente entre l'Est et l'Ouest est passée par là. Sous cet angle, il n'est pas innocent que les Stols débarquent dans notre système solaire alors qu'USA et URSS s'épuisent encore et toujours en une lutte fratricide.
    Les thèmes écologiques font également leur apparition à cette époque, et Thirion sera l'un des premiers, et peut-être le premier, à mettre en garde ses lecteurs contre le (gas)pillage des ressources disponibles. Les Whums se vengent et Sterga la Noire comptent plusieurs couplets en ce sens, comme ces phrases chargées de haine que l'auteur place dans la bouche de Pawlewski : « [Les hommes] se comportent comme une vaste colonie de rats affamés. Leur nombre s'accroît dans le désordre et leur appétit paraît sans limite. Après avoir dévoré sans retenue le vif de leur planète d'origine et l'avoir polluée, couverte de leurs ordures et de leurs immondices, ils en ont rendu l'atmosphère à peu près irrespirable en y déversant des quantités incroyables de produits radio-actifs. »
 
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    Cette citation amène à ce qui fait l'unité profonde de la série : la dénonciation, discrète mais omniprésente, de l'exploitation sous toutes ses formes. Chaque titre en présente une facette différente. Ainsi, bien que relevant plutôt de la thématique du savant fou, le Zdar Zwax des Stols pourrait passer pour une critique de « l'homme providentiel » qui profite d'une situation de crise pour s'emparer des commandes.
    Pawlewski joue un rôle similaire dans Les Whums se vengent. Les Naufragés de l'Alkinoos voit la confusion générale engendrer une pléthore de psychopathes du pouvoir, mais ceux-ci sortent tout droit de la littérature populaire la plus caricaturale. Dans Ysée-A, Oen-Vur et sa compagne sont plus intéressants, puisqu'ils ne se contentent pas de profiter : ils ont provoqué le désordre dont ils tirent parti. Dans un ordre d'idées voisin, les "troubles" sur Sterga la Noire, invoqués par la Mac Dewitt, ne sont bien entendu qu'un prétexte pour ravager Aldenor 6. Enfin, Le secret d'Ipavar constitue une belle paraphrase de l'adage voulant que le pouvoir absolu corrompe absolument : le combat final opposant Wincha à Narada — qui représentent « les deux parties d'un même être » —, a autant pour enjeu le coeur de Torle que la domination d'une infinité d'univers parallèles. Et, donc, leur exploitation.
 
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    On aura noté que Sterga la Noire se différencie des autres titres par l'absence apparente de critique de la notion d'homme providentiel. En effet, Douglas M. Bullitt, que tout semble destiner au rôle de Grand Méchant, n'est qu'un rouage de la machine industrielle Mac Dewitt, qui « contrôlait plus de trente milliards de salariés et produisait à [elle] seule 30 % du produit cosmique brut. » Et, malgré ses pouvoirs extraordinaires, Stephan Drill n'a pas l'âme d'un messie — et encore moins celle d'un dictateur. D'ailleurs, ce n'est pas son rôle. Ici, plus que jamais, l'Homme est l'ennemi de l'Homme, mais l'exploitation a perdu tout visage. Les Whums se vengent, Ysée-A et Sterga la Noire présentent chacun le capitalisme à un stade de développement différent, et le dernier titre, où Sir Percy et Oen-Vur ont cédé la place à une structure sans âme, renvoie incontestablement à notre monde actuel. Comme l'écrit Jean-Pierre Lion : « Voici 20 ans, alors que l'impérialisme privé n'avait pas encore pleinement développé ses formes actuelles, qu'il était encore essentiellement affaire d'état, Louis Thirion le dénonçait déjà dans les formes mêmes de son devenir. » Pourtant, c'est dans Le Secret d'Ipavar que l'ennemi — identifié sous le nom de « Visqueux » est décrit avec le plus de netteté : « Les forces noires attaquent en répandant l'angoisse dans les esprits par tous les moyens. Elles persuadent les humains que l'avenir est chargé de menaces. Elles laissent penser que le progrès et la technique sont les ennemis de l'homme. Que l'avenir est dans le passé. Les forces noires haïssent la jeunesse et ne glorifient que la vieillesse et l'immobilité. C'est pourquoi Torle a fait inscrire partout au fronton de nos édifices cette phrase : "Plutôt la vie". » Ce pamphlet vigoureux, quoique perdu parmi les fils d'une intrigue confuse, n'est qu'une confirmation supplémentaire du message sous-jacent à toute la série - qui continuera de sous-tendre, sous des formes différentes, son oeuvre ultérieure. « Il y a quelque chose que je ne veux pas faire : c'est une certaine qualité de rêve que je me refuse à provoquer, parce que je me suis rendu compte que c'était une chose... je ne dirai pas politique - je n'aime pas ce mot -, mais disons que c'est une manière de combler un vide - un vide qu'il vaudrait mieux combler autrement. Il vaudrait mieux le combler par une certaine qualité de vie que par une certaine qualité de rêve... C'est pour cela que je préfère maintenant des bouquins qui obligeraient les gens à prendre conscience. Mais c'est beaucoup plus difficile, parce que ce que les gens qui tiennent les leviers veulent, ce sont des livres qui apportent une certaine qualité de rêve qui permet d'éviter de donner cette qualité de vie. »

 

Roland C. Wagner

16.04.2008

Sauve qui peut ! (3)

medium_ysee.jpgLes limites du genre

 

     Tout en se situant dans la droite continuation de ses prédécesseurs, Ysée-A (1970) élargit encore le cadre spatio-temporel du récit. Partant du postulat d'un univers cyclique où alterneraient phases d'expansion et de contraction, Thirion fait débuter son récit avant le Big Bang. L'empire des Tulgs est menacé par le mystérieux Glorvd. Après une fuite insensée à travers l'espace — cinq cent milliards de parsecs, une bagatelle ! —, un Tulg nommé Oen-Vur parvient sur Gmour, où l'attend Ysée-A, sa compagne. Tous deux vont dormir sur ce monde durant quelques milliards d'années, le temps que le Cosmos se contracte avant de se dilater à nouveau. Les Tulgs ayant survécu à quarante pulsations universelles, cela ne leur pose aucun problème. Quelques éons plus tard, en l'an 2370, Jord Maogan est envoyé explorer Cirva, un monde que l'on songe à terraformer. Seul problème : un sensitif-empirique a déclaré qu'il y a sur ce monde une forme de vie dotée de pouvoirs télépsychiques. Cela n'a rien d'étonnant, car Cirva n'est autre que Gmour, où dorment toujours les deux Tulgs. Ysée-A s'empare du corps de Solène, une biologiste stol, tandis que Maogan tombe sous le contrôle psychique d'Oen-Vur, qui conserve sa forme d'oeuf lumineux.

    Délicieusement paranoïaque — mais on le serait à moins dans sa situation —, celui-ci craint que l'humanité ne soit contrôlée par un Tulg qui se serait réveillé avant lui ; il ne peut imaginer que sa race a disparu. Lorsque Maogan et Sloène/Ysée-A — qui est tombée en catalepsie — reviennent sur Terre, ils sont pris en charge par l'Organisation Mondiale de Sécurité Sidérale, que dirige Sedor-Slim-Helsingborg, un mutant au nom pas plus improbable que d'autres. Celui-ci ne tarde pas à découvrir des incohérences dans le rapport de l'astronaute. Confronté à Oen-Vur, qui lui propose de s'associer pour prendre le pouvoir, il refuse et tente de le détruire. Ysée-A parvient à fasciner la planète entière - sauf Jord Maogan qui, se rappellant soudain ce qui s'est passé sur Cirva, décide que le moment est venu de fuir. Pour ce faire, il s'entoure d'animaux extraterrestres indestructibles, conçus à l'origine pour servir de réceptacles aux Tulgs. « Ce qu'Oen-Vur parvenait à réussir sur un être humain — imposer sa pensée et sa personnalité — Jord Maogan pensait y parvenir sur des êtres au cerveau vierge. Se projeter à l'extérieur d'eux-mêmes était une pratique courante chez les mutants et Maogan en savait largement assez à ce propos pour réussir l'opération. » La ficelle typique de la littérature populaire, qui consiste à tirer un personnage d'une situation insensée par le biais d'une pirouette, débouche sur une scène délirante, où les animaux en question — dont l'aspect n'a rien d'humain — parlent et agissent comme Maogan. Le côté absurde de la situation finit par dérégler les robots de garde, que le commodore se fait un plaisir de détruire. Après une conversation avec l'image holographique d'Ysée-A, il s'envole jusqu'au Tibet entré en rébellion, où il ne trouve qu'un champ de ruines. Tiré d'affaire par les Nerviens, des humanoïdes refusant le joug des Tulgs, il leur sert d'appât pour attirer Oen-Vur, qui tombe dans le piège. Comprenant que la partie est perdue, Ysée-A s'endort à bord d'un vaisseau qui part pour une lointaine galaxie, où elle a rendez-vous avec son compagnon. Celui-ci s'enfuit de son côté, poursuivi par les Nerviens, qui ne sont à eux tous qu'une partie de Glorvd, le créateur des Tulgs. Quant à ces derniers, il se révèlent être des robots conçus pour le plaisir de la chasse à courre. Nous sommes bien peu de choses.

    Ysée-A, avec ses dimensions et son souffle vanvogtiens, reste aujourd'hui encore l'un des meilleurs romans de son auteur — et de la collection. Comme dans Les Whums se vengent, l'existence d'un postulat scientifique fort dynamise en quelque sorte le récit. La hardiesse de la réflexion conjecturale nourrit l'aventure en lui donnant un sens ; c'était précisément ce qui faisait cruellement défaut aux Naufragés de l'Alkinoos. Les idées annexes abondent également, et Thirion sait tirer parti des éléments secondaires de son histoire pour la faire rebondir, même s'il semble y régner un joyeux désordre — ce qui nous renvoie à nouveau à Van Vogt. D'ailleurs, cette fois-ci, les extraterrestres sont moins le miroir de l'humanité que des pensionnaires d'une ménagerie céleste et polymorphe, puisque tant Glorvd que les Tulgs réussissent à changer d'apparence, d'une manière ou d'une autre. Les Terriens, quant à eux, se retrouvent divisés en deux catégories : rebelles ou esclaves psychiques. Cela dit, Oen-Vur est très humain dans son désir forcené de survivre, ainsi que dans les manifestations de la paranoïa qui en découle. Si Ysée-A et lui jouent incontestablement - sur le plan purement dramatique — le rôle des Grands Méchants du roman, la révélation de leur nature constitue, sinon une excuse, du moins une explication de leur comportement. Et Glorvd, qui se présente comme un deus ex machina — et sauve effectivement l'Humanité — est au fond plus cruel que les Tulgs, son malheureux gibier. Cette absence totale de manichéisme n'est pas le moindre attrait de ce livre fort ambitieux pour la collection. Maogan, quant à lui, adopte le profil bas qu'il conservera désormais et se laisse emporter par le flot des événements ; il réagit plus qu'il n'agit ; il est agi. Son effacement a déjà commencé.
 
medium_sterga.jpg    Sterga la Noire (1971) s'ouvre en prologue sur l'errance inexpliquée d'un homme sans mémoire dont le vaisseau s'est écrasé sur un monde sauvage. Aldenor 6, une planète peuplée de proscrits, est voisine de Sterga, un monde industriel appartenant au puissant consortium Mac Dewitt. Les femmes d'Aldenor venaient sur Sterga, s'y mariaient, puis entraînaient leur mari vers leur monde natal. Les trois croiseurs rapides envoyés pour régler le problème ayant disparu - ainsi que la planète elle-même, à en croire les dires des gens d'Infinite Point -, Maogan est parti pour tenter de percer le mystère, et son dernier message laisse supposer qu'il est devenu fou, ou est mort, ou les deux. Le narrateur, Stephan Drill, membre de la « promotion Dwianoukwadar » — dont le nom, une fois de plus impossible, a été choisi par Dortwich, le chef de la Force Cosmique —, part pour Sterga où il découvre la devise de la Mac Dewitt : « Tout ce qui est bon pour la société Mac Dewitt est bon pour la Confédération. » Comme il est impossible de dépasser la vitesse de la lumière au voisinage d'Aldenor 6, la traversée dure deux ans et demi. Mais sur les trois vaisseaux de l'expédition, seul le Farfadet atteint sa destination. Les deux autres sont détruits au début du voyage par de mystérieux agresseurs, eux-mêmes anéantis par un astronef que Dortwich a chargé de protéger ses hommes. Il semble que Douglas M. Bullitt, le maître de Sterga, n'ait pas envie que l'on apprenne ce qui se passe dans le système d'Aldenor. En cours de route, le Farfadet découvre l'épave d'un navire de guerre de la Mac Dewitt, ainsi que la preuve que les gens de Sterga ont massacré la population aldenorienne. Mais une étrange "chose" semble les avoir vengés. Alors qu'il pilote l'épave pour la ramener au port le plus proche, Kurt devient fou et s'éloigne au milieu d'une tempête radio-électrique. Stephan Drill est donc seul lorsqu'il aborde sur un astéroïde sinistre, Infinite Point. L'espace de quelques chapitres aux titres évocateurs, le space opera cède le pas à une curieuse ambiance mi-rêveuse, mi-désenchantée. « Et ce qui me frappa, ce fut la rose. L'homme avait une rose sur son bureau. Une seule rose ! J'ai déjà vu des fleurs de toutes sortes. Les géantes rouges de Fwor qui dévorent des tonnes de viande, les cahams de Rustrel qui s'étendent sur soixante millions d'hectares et les petites fleurs des champs qui poussent sur les toits des buildins de Svorlowsk et d'ailleurs. J'ai même vu des roses, mais une seule rose dans un vase ! Je n'avais jamais imaginé, non ! » Cloué au sol par manque de carburant, Stephan rencontre la fascinante Alioutcha, se met à boire et à faire d'étranges rêves. Il y visite une cité rose, où sa compagne lui raconte les horreurs perpétrées par la Mac Dewitt et lui révèle qu'il est un mutant envoyé sur Terre pour y recevoir son éducation. Il existe en effet sur Aldenor 6 une race ancienne d'hommes-chats qui se sont métissés avec les colons terriens. Après bien des doutes et des souffrances, Stephan finit par accomplir sa mutation. Alioutcha l'entraîne alors sur Terre — les Aldenoriens ont en effet le pouvoir de voler dans l'espace à des vitesses bien supérieures à celles de la lumiètre, bien évidemment sans scaphandre ! — pour essayer de sauver Dortwitch, lui aussi métis de Terrien et d'homme-chat. Ils échouent et celui-ci se suicide. Ils mettent alors le cap sur Sterga, où ils découvrent l'existence des terribles robots-méduses, capables de triompher des illusions qui sont la meilleure défense de leur peuple. Ils apprennent aussi que Jord Maogan, que la Mac Dewitt retenait prisonnier, s'est évadé. Le couple parvient à l'aider dans sa fuite au cours d'un combat qui tient du morceau de bravoure. Séparé d'Alioutcha, Stephan erre à travers l'espace et le temps — et retrouve Dwianoukwadar, la Cité Bleue où son peuple vivait autrefois, détruite des millions d'années plus tôt par les Dongars, ancêtres de l'humanité contemporaine. Sterga, quant à elle, sera bien entendu vaincue. Dans le rapport final de Maogan, qui clôt le roman, on apprend que la Mac Dewitt convoitait Aldenor à cause du minerai des waal, qui permet de fabriquer un explosif surpuissant : la bombe-soleil - jadis employée par les Dongars pour anéantir Dwianoukwadar.
    Sterga la Noire présente une différence notable avec les volumes précédents : il est raconté à la première personne, un mode de narration que Thirion avait déjà utilisé — avec des résultats fort différents — pour La résidence de Psycartown, ainsi que pour « Les tours d'ivoire ». Ce parti pris indique-t-il une implication plus profonde de l'auteur ? Sur le plan émotionnel, sans aucun doute. Il suffit de voir la dérive du narrateur dans la boisson et la folie pour comprendre pourquoi l'auteur a choisi le je cette fois-ci : il avait besoin d'une intériorisation, d'une identification au personnage plus forte que dans les volumes précédents. Car Sterga la Noire est avant tout le récit d'un changement pénible et douloureux. D'un passage à l'âge adulte. Stephan Drill perd bien des illusions au cours de son aventure, et le livre, sans être un roman d'apprentissage, montre bien la difficulté des mutations intérieures — le tout enrobé de la quincaillerie science-fictive et onirique que l'on est en droit d'attendre de Thirion : pyrotechnie interstellaire, pouvoirs psychiques démesurés et idées ou images délicieusement « irritantes ». « L'espace vide est vivant et non pas désertique comme le croit l'homme. A peine quitté la Terre, je plongeai dans l'univers des bulles. Elles jouaient entre elles, changeant de formes et de couleurs, explosant pour renaître. Le temps ni les distances n'existaient plus, et les galaxies formaient un fleuve de lumière. » Le livre est également une charge vigoureuse contre l'impérialisme des grands consortiums financiers. La critique latente dans Les Whums se vengent a envahi le roman, et les grands capitaines d'industrie comme sir Percy ont cédé la place aux transplanétaires inhumaines façon Mac Dewitt. « La ville de Sterga était implacable, pis que tout ce que j'aurais jamais pu imaginer. Un dédale inouï de bâtiments métalliques entassés sans aucune grâce. Tout était strictement utilitaire dans la cité et dans les rues enchevêtrées, sur vingt niveaux, les humains circulaient, les yeux morts, tristes et sans espérance. » La juxtaposition de ce passage et du précédent donne une idée du cocktail détonnant que constitue ce roman, mêlant sans vergogne critique sociale et onirisme, space opera et émotion. Si Ysée-A est un sommet en ce qui concerne l'ampleur de la vision, Sterga la Noire mérite le statut de chef-d'oeuvre parce qu'il réunit en un équilibre parfait la panoplie de ses ingrédients. C'est aussi le roman de la série où Jord Maogan est le moins présent, puisqu'on ne fait que l'entrevoir ; il signe toutefois l'étrange rapport final, avec son appel au désarmement. Tout compte fait, l'utilisation de la narration à la première personne vient peut-être également du fait que Thirion commence à se lasser de son héros fétiche — ce qui devient plus évident encore dans le volume suivant. Quoi qu'il en soit, cela donne l'un de ses meilleurs livres, ainsi qu'un roman étonnamment progressiste pour la collection.
 
medium_ipavar.jpg    La citation de Platon qui ouvre Le Secret d'Ipavar annonce un texte où l'illusion joue à nouveau une place importante. Ce n'est pas tout à fait le cas, même si des visions hallucinées traversent le roman. Narada et Urgalek explorent Ipavar, une planète abandonnée depuis cinquante mille ans. Séparé de sa maîtresse, Urgalek tombe sur une bande de Vengeurs dirigée par Torle. Ce dernier disparaît, comme Narada, devant une étrange porte-miroir. Les Vengeurs repoussent un assaut de la police et apprennent que Torle n'est pas humain. Il s'avère bientôt qu'il a été le dernier roi d'Ipavar et que Wincha, son épouse remplacée depuis par Narada, a décidé de les traquer où qu'ils aillent. Empruntant la porte-miroir, Urgalek et elle se retrouvent au sein d'une immense sphère tapissée de miroirs qui donnent sur une myriade d'univers parallèles. Ils essayent de nombreuses portes, avec des fortunes diverses. Il semblerait que Torle veuille devenir immortel et créer un empire qui s'étendrait sur des milliers de lignes historiques. Après diverses scènes d'action mal reliées entre elles - peut-être pour donner la sensation que les personnages tâtonnent -, Wincha et Urgalek apprennent que Torle combat les Visqueux, des "suppôts du passé", vampiresse nourrissant de la terreur humaine. La reine répudiée décide de favoriser leur victoire pour se venger de son époux et de la maîtresse de celui-ci. Utilisant la sphère, elle déchaîne la violence et la destruction sur tous les plans de réalité qui lui sont accessibles. Le roman s'achève dans la confusion la plus totale et l'on apprend, avec une certaine indifférence, qu'Urgalek n'est autre que Jord Maogan.
    Lethème, fort ambitieux, est desservi par un traitement qui met en parallèle une action très désordonnée et une trame trop complexe. Louis Thirion reconnaît lui-même être « passé à côté du sujet. Enfin, disons... C'est à cause de la collection. Parce que j'avais un sujet qui était beaucoup plus ample, je crois... Je me suis rendu compte à un certain moment que, si je le traitais vraiment, si je me laissais aller, il dépasserait les bornes. J'ai été obligé de me castrer moi-même, en quelque sorte. » De fait, ses efforts se noient dans un déluge d'images incohérentes. En outre, l'élargissement du champ qui caractéristique la série se heurte aux limites du genre. Comme peut le laisser penser l'emploi d'une infinité d'univers parallèles — à peine évoqués, il est vrai —, Thirion se sent désormais à l'étroit dans le space opera, auquel il renoncera d'ailleurs après ce roman, pour ne plus l'utiliser que ponctuellement, dans le cadre des affrontements temporels qui sont au coeur de son oeuvre des années 80. Un roman raté, donc, et l'on peut regretter que, dans ce cas précis, le processus alchimique qui a fait la réussite de Sterga ou d'Ysée-A ait échoué. Maogan, qui ne doit bien entendu son salut qu'à la fuite, se cache sous un autre nom pendant l'essentiel du roman, et la révélation de son identité n'est guère plus qu'un clin d'oeil ; l'auteur le sort une dernière fois de sa manche avant de l'abandonner. Sans regret.

 

Roland C. Wagner

 

10.04.2008

Sauve qui peut ! (2)

Un héros à tout faire 

 

    Lorsqu'il fait son entrée dans la collection en 1968, Louis Thirion a déjà publié Waterloo, morne plaine, un récit burlesque, et deux romans d'espionnage aux éditions SEG. En 1967, « Le petit homme de San Francisco » a obtenu le Prix de la Nouvelle Littéraire et le Théâtre de l'Epée de Bois a monté sa pièce Les pilules. Par la suite, outre sa production au sein du Fleuve Noir, il donne plusieurs dramatiques radiophoniques au Théâtre de l'Etrange de France-Inter — parmi lesquelles une adaptation du « Petit homme de San Francisco ». Toutes se rattachent à la SF ou à ce que l'on qualifiait alors d'« insolite » dans les revues spécialisées. Toujours dans le domaine qui nous intéresse, La résidence de Psycartown, fort curieux roman à mi-chemin entre la fable philosophique et le récit absurde, paraît également en 1968. Aucun de ces textes ne ressort du space opera.
    Pendant l'âge d'or de cet éditeur, on « entrait » au Fleuve Noir un peu comme l'on entrait en religion. Devenir auteur maison, c'était l'assurance d'une rente qui ne dépendait que de sa capacité à produire des livres calibrés, fonctionnant sur un certain nombre de stéréotypes. Louis Thirion a sans doute considéré que faire endosser à son imagination fertile l'uniforme du space opera était un jeu littéraire comme un autre — et, qui plus est, tout à fait lucratif. Mais laissons-le présenter lui-même le personnage qu'il crée à cette occasion : « C'était l'archétype d'un certain type d'homme, occidental peut-être [...] Mais c'était tout de même un héros craintif. [...] J'en avais fait un anti-héros, une sorte d'homme assez fragile, qui était tout le temps en train de s'enfuir. Je crois que c'était l'image de l'homme qui s'enfuit devant le genre de building dans lequel on est aujourd'hui ! C'était l'image de l'homme qui ne peut pas vraiment lutter, qui a quand même les moyens d'affronter le monde moderne, mais qui est incapable de lutter. Il peut juste affronter. »
 
medium_fnstols.jpg    Comme ce portrait peut le laisser présager, et bien que Jord Maogan soit un militaire, ses aventures ne ressemblent guère à celles de ses « collègues ». Les Stols (1968), premier titre de la série, ne fait que confirmer cette impression. En 2009, l'URSS et les Etats-Unis n'ont plus guère que l'espace intersidéral pour disputer la troisième guerre atomique. Son vaisseau ayant été capturé par un mystérieux croiseur extraterrestre, le commodore Jord Maogan se retrouve sur Stol IV, autrefois capitale et aujourd'hui dernière planète habitable d'une galaxie agonisante. Les Stols, qui souffrent à divers degrés de dégénérescence - ils deviennent translucides et leurs facultés intellectuelles diminuent -, projettent d'envahir la Terre et de transférer leurs souvenirs et leur personnalité dans le corps des Terriens, préalablement "vidés" par une moisissure porteuse d'un virus neurotrope. Maogan est le seul membre de l'équipage de son vaisseau qui échappe à ce sort, grâce à Sane Mac Kinley, une Stol. Après une étrange promenade dans les entrailles de la planète mourante, il regagne la Terre, où une bonne partie de la population a été atteinte par l'épidémie de mousse verte. Les nombreuses et dynamiques scènes d'action qui s'ensuivent débouchent sur un règlement à l'amiable de la situation. Le Zdar Zwax, responsable du monstrueux plan de conquête est emprisonné, tandis que les Stols déjà transférés dans des corps humains gagnent le droit de vivre sur Terre
    L'intérêt du roman tient au fait que Thirion a saupoudré de multiples trouvailles ponctuelles cette trame convenue : les colliers d'Ilvore, dont les plus grosses boules rentrent dans les plus petites jusqu'à ce qu'il ne reste qu'une bille minuscule, les esprits injectables ou une curieuse lampe qui émet une lumière déclenchant la pousse accélérée de végétaux dont raffolent certains habitants des profondeurs de Stol IV. Toutes relèvent d'une même logique, que l'on retrouve à l'oeuvre bien au-delà des aventures de Jord Maogan, lorsque Louis Thirion décide, au début des années 80, de faire subir au time opera le traitement qu'il a déjà appliqué au space opera : amoureux des idées bizarres ou absurdes qui « irrite[nt son] esprit », il les utilise à des fins de mise en abîme autant que de remise en question, de pair avec une esthétique décadente. «  La fourrure n'était pas synthétique mais naturelle. Or, aucun animal connu, vivant dans le système solaire, ne possédait quatre paires d'oreilles plates et trente onglons semblables à des lames de couteau aiguisées. D'autre part, le poil qui n'avait apparemment subi aucune teinture, comportait de larges bandes violettes alternées avec des séries de cercles d'un bleu vif. Il était difficile d'imaginer l'aspect d'un pareil animal vivant et respirant. » Et si l'épilogue aborde les événements sous l'angle du roman-vérité, c'est pour asséner au lecteur une succession de mini-chutes tout à la fois imaginatives et ironiques, comme si l'auteur avait voulu souligner qu'il ne se prenait pas totalement au sérieux - ce qui ne l'empêche pas de traiter de sujets qui, eux, le sont tout à fait. Le personnage de Maogan, enfin, y est assez volontaire, voire agressif : dans les premières pages, il propose de prendre à l'abordage le vaisseau ennemi qui vient de capturer son propre astronef - une attitude agressive plus typique des héros de Randa ou de Barbet que de ceux de Thirion !
 
medium_alkinoos.jpg    Les naufragés de l'Alkinoos (1969) débute en 2130 sur Alonite II, une planète-bagne sur le point d'être détruite - son soleil tutélaire va se transformer en nova. Après avoir embarqué les convicts, Maogan emploie la translation instantanée pour s'enfuir, mais l'Alkinoos, son vaisseau, réémerge dans un espace vide situé entre les amas galactiques, puis dans une galaxie inconnue. Ils y découvrent Hadès, monde dépourvu de vie bien que possédant des océans et une atmosphère respirable. Ses profondeurs abritent tout un réseau souterrain où d'étranges blocs de viande poussent sous des cloches de verre. Les bagnards ne s'étant pas gênés pour en dérober une partie, afin de varier leur ordinaire, ils ont sans le savoir mis en péril l'Empire d'Antéphaès, une super-civilisation fortement inspirée de l'Antiquité - véritable poncif de la collection. Cet Etat interstellaire est géré par le cerveau géant d'Hadès ; en prélevant des morceaux de celui-ci pour s'en nourrir, les condamnés ont déclenché des dysfonctionnements. Ce qui entraîne l'intervention de Phéax, le maître immortel d'Antéphaès, qui règne grâce à l'influence hypnotique que le cerveau sur les sujets de l'Empire. En apprenant l'existence des Terriens, Phéax décide de les soumettre en créant une annexe du cerveau dans la voie Lactée. Mais Maogan, insensible à la fascination, est libéré par Noosika, une adolescente éternelle proche de Phéax, tandis que l'un des convicts - dont l'esprit a été transféré dans un corps non-humain à la force physique considérable - tente de renverser ce dernier. Cela donne à Archos, son conseiller, l'occasion de l'assassiner, avant d'être lui-même mis hors de combat par le chef navigateur de l'Alkinoos, tout aussi avide de puissance. Pour ne rien arranger, le cerveau, libéré par la mort de Phéax a accédé à la conscience et se met en tête de gouverner à sa guise. Alors que Maogan est sur le point de la détruire, l'immense machine biologique se ravise et décide qu'il lui faut un maître - ou plutôt une maîtresse : Noosika. Le commodore est le seul passager de l'Alkinoos à regagner la Terre.
    Au Fleuve Noir, la règle voulait qu'un auteur ait deux manuscrits acceptés avant que le premier d'entre eux ne paraisse. On a sans doute là l'explication des faiblesses de ce roman, que l'on peut supposer un peu trop vite écrit. Passé le second tiers, on a l'impression que l'auteur cherche désespérément à renouer les fils d'une intrigue qui lui échappe, et la subite accumulation de psychopathes du pouvoir a tout d'une dérive incontrôlée. Par bonheur, le retournement final de l'attitude du cerveau permet de conclure astucieusement une intrigue qui manque à plusieurs reprises de sombrer dans la confusion. Bref, si Les naufragés de l'Alkinoos recèle quelques morceaux de bravoure, ils demeurent noyés dans les replis d'un récit somme toute fort convenu. On y découvre toutefois de nouveaux aspects de la personnalité du héros, comme dans cette scène située moins de cinq minutes avant l'explosion de la nova : « Il fit ce qu'aurait fait son ancêtre, corsaire du roi à St-Malo. Il se pencha au hublot et [...] il fit le point avec un sextant à la main. » Maogan possède un sang-froid à toute épreuve, parfaitement illustré par sa réussite à un test alors qu'il n'était qu'un jeune cosmonaute : « à l'expiration du délai écoulé, n'ayant pas réussi à ouvrir la boîte métallique qu'on lui a remise, il sort en sifflotant, persuadé d'avoir terminé sa carrière. Il avait été reçu premier, car la boîte ne s'ouvrait pas. Il s'agissait d'un bloc métallique d'une pièce et les serrures n'existaient que pour exciter l'angoisse du candidat. » En outre, il adopte un comportement plus mesuré que dans Les Stols ; les premières pages passées, où il joue son rôle de pilote valeureux et astucieux en sauvant son navire, il subit l'action — ou est emporté par elle — plus qu'il ne la mène, caractéristique déjà présente, à un degré moindre, dans le volume précédent, et qui ne fait que s'amplifier dans les suivants.
 
medium_fnawhum.jpg    Les Whums se vengent (1969), avec son titre à éternuer si typique d'Anticipation, est certainement le premier roman de la série où Jord Maogan donne sa pleine mesure de personnage tout-terrain, aussi à l'aise dans la discussion que dans l'action. L'hôtel intergalactique Star-Hunt, qui a remplacé une station d'observation dirigée par Gregor Pawlewski, lequel a disparu, propose à ses clients de chasser les Whums, des « lucioles » n'ayant ni consistance, ni chaleur. Ces créatures étranges ne peuvent vivre que dans le vide compressible du secteur spatial dont elles sont originaires, sur lequel le potentat industriel sir Percy règne en maître absolu. Quasi simultanément, un message annonçant que les Whums vont se venger parvient à la Terre, un vaisseau disparaît inexplicablement et trois bombes à antimatière sont volées d'une façon tout aussi mystérieuse. Envoyé élucider cette affaire, Maogan soupçonne très vite que les Whums pourraient être des créatures intelligentes - ce en quoi il a tout à fait raison. Lorsque l'hôtel est victime d'une panne d'énergie, il réussit, grâce au convertisseur inventé par le savant disparu, à passer sur leur plan. En compagnie d'Elika, une chasseuse de « lucioles », il découvre que les Whums — de gros insectes vivant sur le plan neutrinique — sont tombés sous la coupe de Pawlewski, qui leur a communiqué sa haine de ses semblables. Ils sèment la pagaille sur la Terre et enlèvent sir Percy dans la prison où on l'a jeté ; il est en effet tenu responsable de la panne qui a frappé l'hôtel. Lorsque Pawlewski est la première victime du laser neutrinique capable de détruire les Whums, que les Terriens viennent de mettre au point, Maogan n'a plus qu'à regagner notre plan de réalité pour empêcher le conflit d'éclater. Elika, quant à elle, devient l'ambassadrice des Whums auprès de l'Humanité.
    Si Les Stols n'était qu'un roman prometteur et Les Naufragés de l'Alkinoos une oeuvre de commande aux ressorts un peu mous, Les Whums se vengent se classe d'emblée dans la catégorie supérieure. Il faut dire que Louis Thirion y joue plus franchement le jeu de la SF qu'il ne l'a fait jusque-là. Posant comme postulat l'existence d'un univers neutrinique superposé au nôtre - et dont les habitants nous apparaîtraient sous la forme de lumières immatérielles aux vives couleurs -, il l'exploite avec intelligence et inventivité. Les descriptions du monde des Whums sont de toute beauté, poétiques à souhait. "Dans l'atmosphère troublée par un fin brouillard luminescent, les larges feuilles des soucivals se tendaient, s'étalaient largement comme des mains. Elles ruisselaient de condensation, et c'était des arbres, en définitive, que tombaient les larges gouttes tièdes. Une clarté crépusculaire ne produisant aucune ombre luisait partout." A nouveau, comme dans les ouvrages précédents, il y a des "bons" et des "méchants" des deux côtés de la barrière, et les humains sont bien pires que les extraterrestres.
    Comme l'écrit Jean-Pierre Andrevon au sujet des trois premiers romans de l'auteur : « Thirion [pose] avec schématisme, mais intelligence et sensibilité, le problème de la confrontation de deux races totalement étrangères, dont chacune [représente], pour l'autre, les "monstres". » A cette analyse pertinente, il convient d'ajouter que l'extraterrestre joue ici le rôle d'un miroir renvoyant à l'être humain une image qui ne le montre pas forcément sous son meilleur jour. « Si chacune des deux espèces connaissait bien l'autre le conflit cesserait de lui-même, car rien, absolument rien, n'oppose les Whums aux hommes » affirme Maogan. L'homme chasse les Whums, ne sachant pas qu'il s'agit de créatures intelligentes, mais si ceux-ci cherchent à se venger, c'est parce que le savant fou de service les y a poussés, profitant de leur ignorance pour les envoyer régler ses propres comptes avec l'Humanité. Le renversement par rapport aux Stols est total : de proie, l'homme est devenu prédateur. L'on retrouve néanmoins les mêmes divisions au sein du clan des « agresseurs » — c'est à dire de celle des deux races qui possède la technologie la plus avancée — et l'obstination de Pawlewski est bien la même que celle du Zdar Zwax, même si leurs motivations n'ont rien de commun.
    Pour ne rien gâcher, le roman nous présente un troisième avatar de Jord Maogan : après le soldat et le pilote d'astronef, voici l'agent secret, que l'accomplissement de sa mission amène à jouer le rôle d'un conciliateur, avec pour seul véritable ennemi l'incompréhension mutuelle entre les hommes et les Whums, dont il parviendra finalement à triompher. Un dernier détail : le roman est censé se dérouler en 2060, soit avant Les naufragés de l'Alkinoos, titre auquel il est pourtant fait référence. Coquille de l'imprimeur — il faudrait alors lire 2260 — ou signe d'insouciance de la part de Thirion ?

 

Roland C. Wagner

08.04.2008

Sauve qui peut ! (1)

La collection "Anticipation" avant Louis Thirion

medium_fna1.GIF    En mars 1951 apparaît en librairie Les Conquérants de l'Univers, de F. Richard-Bessière, premier titre de la collection Anticipation lancée par le Fleuve Noir. La couverture de Brantonne n'arbore pas encore les couleurs flamboyantes qui, longtemps, permettront à l'amateur d'identifier la série au premier coup d'oeil, la petite fusée sur le dos de la couverture est loin d'avoir atteint son degré suprême de stylisation, le contenu du livre lui-même ne ressemble guère à ceux qui lui succèdent, mais les choses vont très vite se mettre en place et le space opera se taille la part du lion, chez les auteurs tant francophones qu'anglo-saxons.
    L'ambiance générale est alors assez proche de celle des pulps américains d'avant-guerre : robots, inventeurs géniaux, savants fous, voyages dans l'espace, le temps, l'infiniment grand ou l'infiniment petit, invasions de la Terre et enlèvements par les extraterrestres... Mais plus que ces thèmes, dont la plupart ont déjà été traités chez nous, c'est une certaine vision de ceux-ci qui a franchi l'Atlantique par le biais des collections qui, comme le Rayon Fantastique, font la part belle aux traductions - et, peut-être, par celui de l'ufologie, dont Jimmy Guieu, l'un des piliers de la collection, est l'un des pionniers en France. La littérature soucoupiste aurait pu notamment servir de vecteur à certains clichés. De surcroît, l'Anglais John Russell Fearn, publié en Anticipation sous le pseudonyme de Vargo Statten, se trouve être un auteur typique de ces magazines qui ont vu naître la SF moderne, et l'on peut supposer qu'il a influencé au passage Jean-Gaston Vandel et B.R. Bruss, ses collègues francophones, mais aussi des gens comme M.-A. Rayjean ou Stefan Wul, qui font leur entrée dans la collection à la fin des années 50. 

 

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    Wul marque en un sens l'arrivée de la modernité. Avec ses intrigues haletantes et ses solutions délirantes, son sens du récit et son lyrisme dérivé de son goût pour la poésie, ses idées surréalisantes et ses décors hauts en couleur, à l'image des couvertures qui les illustrent, il façonne un archétype du space opera à la française que l'on redécouvrira dix ans plus tard, à la faveur de la réédition d'une partie de ses oeuvres chez Laffont et Denoël. On ne peut guère lui comparer que Gérard Klein, signant Gilles d'Argyre, et André Ruellan, sous son pseudonyme de Kurt Steiner, qui prendront épisodiquement la relève au début des années 60.
    La première moitié de la décennie est placée sous le signe de l'hégémonie d'une poignée d'auteurs « maison ». Aux noms déjà connus sont venus s'ajouter Maurice Limat, transfuge des fascicules d'avant-guerre, et Peter Randa, pour qui le terme fasciste ne semble pas usurpé. Il faudra attendre 1966 pour que de nouvelles signatures apparaissent : Pierre Barbet, J. & D. Le May et surtout K.-H. Scheer et Clark Darlton, principaux auteurs de la série germanique Perry Rhodan qui connaîtra un grand succès, en partie grâce aux adaptations de Jacqueline H. Osterrath. A cette époque, qui voit également l'abandon des traductions anglo-saxonnes, Anticipation change progressivement de format et publie désormais trois titres par mois.

 

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    A partir de l'apparition de Wul, le space opera occupe une place prépondérante au sein de la collection. Tous les auteurs y sacrifient, avec une nette prédilection pour les guerres spatiales, qui font pendant aux invasions extraterrestres et autres récits cataclysmiques ou post-cataclysmiques suscités par la Guerre froide. Mais tandis que Randa, puis Barbet, mettent en avant le rôle des militaires - le premier éprouvant une affection toute particulière pour les soldats de fortune, tandis que le second est fasciné par les grandes campagnes napoléoniennes -, B.R. Bruss privilégie les conflits étranges aux solutions pacifiques. Chez les autres auteurs maison, la guerre reste souvent au rang de péripétie, sans occuper le centre du récit, même si les militaires sont souvent à l'honneur. L'irruption de Perry Rhodan et de ses affrontements stellaires démesurés qui doivent beaucoup à E.E. "Doc" Smith ne fait que renforcer cette tendance. Au milieu des années 60, le héros typique d'Anticipation porte plus souvent l'uniforme que la blouse blanche.
    En une quinzaine d'années d'existence, la collection a vu se développer un certain nombre de clichés. Celui du héros militaire combattant de hideux extraterrestres est certainement l'un des plus frappants, car il recouvre une réalité inconsciente. L'alien, c'est le communiste ; et si tous les auteurs ne sont pas aussi dangereusement extrémistes que Randa, le petit groupe de gros producteurs se classe nettement dans le clan conservateur.

 

Roland C. Wagner

04.03.2008

Les Pêcheurs du ciel