19.11.2009

Cherudek

medium_cherudek.jpgValerio Evangelisti

Cherudek (1998)

Pocket SF n°5857

 

C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevau­cher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos con­temporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatio­temporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie néga­tive, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les diffé­rentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».

On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la phy­sique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles pren­nent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.

Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psy­chique, psychologique, voire psychanaly­tique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interroga­toire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévi­tables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.

En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gen­tillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffran­ce, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si loin­tains n'étaient vrai­ment que des sau­vages — sont mon­trées avec un souci constant de réalis­me, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conju­guent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.

medium_cherudekpp.jpg Il va sans dire que cette attention accor­dée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heu­reusement — la ligne de narration consa­crée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néan­moins le flou et l'imprécision. Le soin ac­cordé à la documentation historique consti­tue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imagi­naire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich pos­sède une crédibilité si forte que l'on sus­pend d'autant plus facilement son incrédu­lité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soute­nir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux en­core, que l'endroit en question ne soit pré­cisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.

Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possè­de une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressem­blance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec cer­taines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide —  avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leit­motiv visuel, sans doute parce que ce des­sin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.

Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationa­lisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie dégui­sée sous forme romanesque. Ébouriffant.

 

Roland C. Wagner

10.11.2009

Les écrivains et le "devoir de réserve"

Exceptionnellement, ce billet n'aura aucun rapport avec la science-fiction — quoique…

Selon le Nouvel Obs, le maire UMP du Raincy, Éric Raoult, aurait déclaré :

« Monsieur Éric Raoult attire l'attention de M. le ministre de la culture et de la communication sur le devoir de réserve, dû aux lauréats du Prix Goncourt. En effet, ce prix qui est le prix littéraire français le plus prestigieux est regardé en France, mais aussi dans le monde, par de nombreux auteurs et amateurs de la littérature française. A ce titre, le message délivré par les lauréats se doit de respecter la cohésion nationale et l'image de notre pays. Les prises de position de Marie Ndiaye, Prix Goncourt 2009, qui explique dans une interview parue dans la presse, qu'elle trouve "cette France [de Sarkozy] monstrueuse", et d'ajouter "Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux", sont inacceptables.

« Ces propos d'une rare violence, sont peu respectueux voire insultants, à l'égard de ministres de la République et plus encore du Chef de l'État. Il me semble que le droit d'expression, ne peut pas devenir un droit à l'insulte ou au règlement de compte personnel. Une personnalité qui défend les couleurs littéraires de la France se  doit de faire preuve d'un certain respect à l'égard de nos institutions, plus de respecter le rôle et le symbole qu'elle représente. C'est pourquoi, il me paraît utile de rappeler à ces lauréats le nécessaire devoir de réserve, qui va dans le sens d'une plus grande exemplarité et responsabilité. Il lui demande donc de lui indiquer sa position sur ce dossier, et ce qu'il compte entreprendre en la matière ? »

Est-il nécessaire de commenter des propos aussi hallucinants ?

Marie NDiaye, vous avez mon soutien, et j'engage ceux qui liront ces lignes à manifester le leur — ou leur éventuel désaccord — dans les commentaires de ce billet.

Et si vous voulez entendre siffler la Marseillaise, cliquez sur le player ci-dessous.

 

 

08.11.2009

Teaser

Poupée front.jpg

 

La réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques est presque bouclée, avec un peu de retard dû à la lenteur avec laquelle j'ai avancé dans le petit essai inédit qui complètera le roman pour l'occasion. En guise de teaser, en voici les premiers paragraphes. Le reste sera mis en ligne une fois cette édition épuisée.

 

 

La quête d'une définition de la science-fiction qui fasse un tant soit peu consensus est pour ainsi dire aussi ancienne que le terme lui-même. Mais le genre est bien connu pour se dérober sous les mots de ceux qui cherchent à le cerner, et les définitions les plus astucieuses elles-mêmes échouent à en englober telle ou telle partie rebelle ou excentrique. Pour autant, elles ne sont pas incompatibles entre elles, et celle de Groff Conklin écrivant dans l'immédiat après-guerre qu'on « pourrait suggérer que la science-fiction est composée d'écrits "surnaturels" pour matérialistes » est à première vue superposable à celle de Heinlein qui parle de « fictions spéculatives où l'auteur prend pour premier postulat le monde réel tel que nous le connaissons, y compris tous les faits et lois naturelles établis ».

Ces deux définitions sont pourtant typiques, à mon sens, de deux angles d'approche très différents. Le premier est illustré non sans humour par Terry Pratchett disant que la science-fiction, c'est « de la fantasy avec des boulons » ou plus sérieusement par Jacques Sternberg qui y voyait « une succursale du fantastique », tandis que Sam Moskovitz la considérait comme une « branche de la fantasy », ce qui revient en gros au même. Quant au deuxième, on le retrouve chez Theodore Sturgeon qui se montre plus restrictif : « Une [bonne] histoire de science-fiction est une histoire bâtie autour d'êtres humains, avec un problème humain et une solution humaine, et elle n'aurait pas pu se produire sans son contenu scientifique. » Isaac Asimov l'est tout autant, mais il est vrai qu'il parle de hard SF : « des histoires comportant d'authentiques connaissances scientifiques dont dépendent le développement et la résolution de l'intrigue ». Et Damon Knight lui-même admet que, si lui et d'autres critiques n'ont pas insisté sur la place centrale occupée par « la science (au sens large) » dans la science-fiction, c'était parce que « l'importance de la science […] était universellement considérée comme allant de soi ».

Voilà comment, à partir de deux définitions superposables, on se retrouve avec d'autres qui le sont nettement moins. Le premier groupe met l'accent sur l'étrangeté, sur la différence entre notre monde et celui de l'histoire, alors que le second insiste au contraire sur l'existence d'un lien fort entre les deux mondes en question. La radicalité et la précision dont fait preuve Sturgeon, plus préoccupé par la dimension humaine des choses que par leur étrangeté, laisse hors de la définition les éventuels aspects « extraordinaires » du texte idéal qu'il décrit et qui constituent un prérequis pour les définitions du premier groupe. En effet, même si la « branche de la fantasy » de Moskovicz est « identifiable par le fait qu'elle facilite la "suspension volontaire de l'incrédulité" de la part de ses lecteurs en employant une atmosphère de crédibilité scientifique pour ses spéculations imaginatives en matière de sciences physique, d'espace, de temps, de sciences sociales et de philosophie », sa définition s'attache aux effets spectaculaires plutôt qu'à leurs causes, et les spéculations évoquées facilitent la « suspension volontaire de l'incrédulité ».

Ce n'est pas le genre que Moscovicz décrit, mais la perception de celui-ci par un lecteur : des histoires « surnaturelles » rendues crédibles par la science. A contrario, Sturgeon met au cœur de sa définition la science comme moteur d'intrigue, ce qui ressemble fort à un point de vue d'écrivain, tout comme Heinlein posant le monde « réel » — celui que permet de décrire la science ? — en guise de premier postulat. Le ressenti s'oppose au conceptuel, et la définition de Groff Cronklin semble désormais bien différente de celle de Robert Heinlein.

Même entre guillemets, le « surnaturel » n'a pas pu s'empêcher de semer sa zone.

 

Roland C. Wagner

07.11.2009

Le Rêveur de chats

Je ne souhaite pas que Le Rêveur de chats, pas plus que les autres phases de Terre, soit doté d'un quatrième de couverture ou d'un prière d'insérer, gadgets éditoriaux rigoureusement inutiles... A la rigueur, on pourrait écrire au dos du Rêveur... quelque chose du genre « première partie d'un roman qui en comporte trois, et sur lequel l'auteur travaille depuis six ans ».

C'est une information qui a le mérite de la sobriété. Je ne souhaite pas davantage de notice biographique.
E.J. (Lettre à l'éditeur)

 

Comme le texte ci-dessus peut le suggérer, Emmanuel Jouanne (1960-2008) était quelqu'un d'assez particulier. Auteur prodige et prolifique qui fit ses débuts dans la revue Minuit avec un texte sobrement intitulé "Le jour où Albert Einstein rencontra les Martiens (verts) et où il découvrit les propriétés décidément bizarres de l'espace et du temps" alors qu'il n'avait même pas dix-neuf ans, il publia son premier roman trois ans plus tard dans la prestigieuse collection Présence du Futur et son deuxième l'année suivante dans la non moins prestigieuse collection Ailleurs et Demain, fonda le fameux groupe Limite, fut même un temps critique littéraire au Monde… et disparut l'année dernière dans une obscurité quasi totale, après quatre lustres de publications rares et irrégulières, laissant derrière lui une petite vingtaine de livres, certains sous pseudonyme, et une bonne quantité de nouvelles aux titres plus insensés les uns que les autres : "Quand le cancer fera de toi une forteresse, voisin, sauras-tu retrouver la douceur de tes paysages et la naïveté des dessins de ton enfance ?", "Si vous balbutiez encore dans votre tombe de pierres, pensez et priez, et peut-être les vivants découvriront-ils des limites au camp !" ou l'inédit sans doute à jamais perdu "Quand vint l'époque de la fin des époques, votre propre inutilité se révèlera enfin après la pluie".

Pour l'anecdote, le titre Le Rêveur de chats vient de Katzentraümer, roman fictif que j'avais inventé en 1982 dans mon anthologie Bientôt la marée ! en présentant le texte d'un certain "Michel Rémond" — qui n'était autre qu'Emmanuel Jouanne sous pseudonyme.

Une autre fois, je vous raconterai comment, sur la côte picarde, nous avons cherché Malgré le Monde avec Lionel Évrard sans jamais le trouver.

 

Roland C. Wagner

 



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Emmanuel Jouanne

Denoël "Présence du Futur", 1988


On attendait depuis plusieurs années cette première phase de ce qui doit constituer la trilogie « Terre  ». Jouanne y renoue avec une science fiction fouillée, qui distribue ses créations mentales sur un vaste paysage. Tout commence dans une de ces communes qui se divisent la Terre du siècle prochain, et plus particulièrement la ville-monument historique de Paris. Ariane, portraitiste publique, s'y découvre des pouvoirs aussi surprenants qu'effrayants.
Mais Ariane est aussi la femme-chat du rêve de ce protagoniste qui donne son nom au roman après y avoir débuté comme un très anonyme « il », au point que j'ai peine à ne pas lui donner les traits d'Emmanuel Jouanne lui-même. Le Rêveur, donc, est un nouvelliste, quelqu'un qui transforme l'information en produit de consommation pour le grand public des réseaux informatiques, il procure le lien avec les autres plans du roman : le destin tragique du futur cosmonaute-cyborg Afverdson, et les manigances de Cavendish, collègue médiocre et jaloux du Rêveur.
D'Emmanuel Jouanne, on ne saura rien si on lit la quatrième de couverture de son livre ; mais on peut se souvenir de sa qualité d'écriture, ainsi que de sa tendance occasionnelle à s'écouter écrire. Les deux sont présentes ici, et même s'il dote d'une arrogance rare son personnage central (« vous voyez, je sais faire des phrases. Débrouillez-vous pour savoir ce que ça veut dire maintenant », p. 263), il sait mettre sa plume au service d'images aussi accessibles qu'originales. Sans renier ses préoccupations littéraires : l'histoire de la Cité du Ciel, fermement accrochée au sol pour des raisons médiatiques, est une parabole sur le gauchissement du réel par le langage, plus efficace peut-être que les aperçus du travail des nouvellistes. Et Jouanne revient à des thèmes politiques se recrutent dans cette infime minorité de l'humanité qui s'accroche aux vieilles valeurs d'ordre.
A mon sens, nous tenons là le meilleur roman de Jouanne depuis Nuage : le feu d'artifice imaginatif s'y soumet (presque) aux exigences d'une narration, et quand il s'en éloigne ne fait qu'accentuer le plaisir par ses infidélités. Seul problème : avec ses quatre pistes principales et ses-multiples personnages, le roman s'ouvre en éventail, et il faudra attendre les prochains volets pour savoir s'il va quelque part, s'il converge à nouveau vers un point focal, ou s'il s'éparpille en paillettes de brillance.


Pascal J. Thomas

25.10.2009

Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

medium_mistero.jpgValerio Evangelisti

Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)

Pocket SF n°5872

 

Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.

À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est lamedium_misteropocket.jpg nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.

Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.

 

Roland C. Wagner


 

(1) L'Étreinte du crapaud (Calmann-Lévy).

21.10.2009

Le Corps et le sang d'Eymerich

medium_corpsetsang.jpg

Valerio Evangelisti

Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)

Pocket SF n°5861

 

Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.

Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.

À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les medium_corpspocket.jpgdeux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.

 

Roland C. Wagner

 


 

(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.

(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.

 

Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement  —  ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.

11.10.2009

Les Chroniques d'Alvin le Faiseur

atalante040-1998.jpgOrson Scott Card

L'Atalante

 

 

Indiscutablement, les Chroniques d'Alvin le Faiseur forment un cycle à part dans l'oeuvre abondante d'Orson Scott Card, comme en témoigne le choix du cadre ; cette Amérique uchronique - et onirique - ouvre en effet une voie nouvelle pour la création d'univers, et si de nombreux auteurs, de Poul Anderson à Richard-Bessière en passant par Randall Garrett, ont décrit des mondes - en général parallèles - où la "magie" possède une action effective, celui d'Alvin est certainement tout à la fois l'un des plus fascinants et des plus symboliques.

Pour cette série, Card a joué à fond de jeu de l'uchronie, on l'on ne peut que l'en féliciter. Les cartes qui ouvrent chaque volume parlent d'elles-mêmes, avec leurs États-Unis réduits à six états, que bordent au nord la Nouvelle-Angleterre et le Canada français et, au sud, les Colonies de la Couronne - d'Angleterre - et l'Appalachie, autre territoire indépendant. Mais c'est au lecteur d'imaginer quels événements historiques ont conduit à une telle situation au début du XIXe siècle, car l'auteur demeure très discret sur ce point, même s'il met en scène, dans le second volume, Napoléon Bonaparte et La Fayette. Quoi qu'il en soit, Card a su créer là un cadre fascinant, riche en possibilités, qui lui permet une très grande liberté quant aux éléments qu'il introduit dans son récit - du clin d'oeil ironique aux idées les plus belles et audacieuses.

at-51.jpg Né septième fils vivant d'un septième fils - de justesse, toutefois, car son frère Vigor meurt quelques secondes après sa naissance -, Alvin est censé détenir les pouvoirs d'un "Faiseur". Cela n'a pas que des avantages : il doit, entre autres, se méfier de l'eau - qui tente d'ailleurs de le prendre avant même sa venue au monde -, ce qui obligera son père et ses frères à construire des ponts sur les cours d'eau qu'ils traversent dans le premier volume, lors de leur voyage vers la Frontière. De plus, il possède un ennemi mortel, le mystérieux Défaiseur, qui ravage la Terre, la nature, au fur et à mesure de la progression de l'homme blanc vers l'Ouest.

L'apparition d'un mouvement messianique parmi les tribus indiennes va radicalement infléchir l'existence du jeune Alvin. Il vit un temps parmi les Indiens, apprend à courir comme eux, la nuit dans la forêt, les yeux fermés, plus vite que le vent... Mais le Défaiseur et la stupidité de l'homme blanc sont les plus forts et le grand rêve de Lolla-Wossiky, le Prophète rouge qui donne son titre au deuxième volume, finira dans le sang d'un terrible massacre. Alvin part alors comme apprenti forgeron loin de chez ses parents. Ce voyage lui donne l'occasion de rencontrer Peggy, la "torche" qui a vu son avenir lors de sa naissance, et d'apprendre l'existence des atomes, des molécules, etc. — ce qui lui permettra vraisemblablement de mieux maîtriser son pouvoir dans d'éventuels tomes à venir (1).

Ce très bref résumé ne peut donner qu'une vague idée du foisonnement de cette - pour le moment - trilogie. Les aventures que vit Alvin s'inscrivent en effet dans un contexte bien plus vaste, au milieu d'autres lignes de narration composant une histoire plus globale. Ainsi, Le septième fils constitue une honnête reconstitution - à peine romancée - de la vie et des croyances et superstitions des pionniers, tandis que Le Prophète rouge traite de la question indienne et que L'apprenti se penche sur l'esclavage. Parallèle ou non, l'Histoire suit grossièrement les mêmes ornières, et l'homme — blanc — reste l'homme — blanc. Fidèle à l'humanisme qui est l'un des principaux traits de son oeuvre (2), Card n'hésite pas à dénoncer certaines des bases sur lesquelles se sont construits les États-Unis - massacre de l'homme rouge et exploitation de l'homme noir. Mais ce n'est toutefois qu'un arrière-plan et le véritable thème de la série se trouve ailleurs, dans la nature exacte du Faiseur et de son adversaire - le Défaiseur.

at-66.jpg Comme il n'est pas question de procéder ici à une analyse détaillée, je me contenterai de soulever quelques idées et d'émettre quelques hypothèses quant à la véritable signification, à l'entre-les-mots des Chroniques d'Alvin le Faiseur. Celles-ci demeurant pour l'instant inachevées - on ne peut, en effet, considérer les dernières pages de L'apprenti comme la fin d'une oeuvre aussi complexe -, il est en effet difficile et délicat d'essayer de déterminer où leur auteur a voulu en venir et pourquoi il a conçu ce cycle tel qu'il est. Pour simplifier, disons que je choisirai de suivre la "piste mormone", en relation avec la secte para-chrétienne à laquelle appartient Orson Scott Card et dont le fondateur, Joseph Smith, présente certaines ressemblances avec Alvin.

Smith n'est âgé que de quatorze ans lorsqu'en 1820, il reçoit la visite d'un envoyé divin qui lui révèle l'emplacement de tablettes d'or contenant la transcription d'un livre sacré, le Livre de Mormon. Une fois "découvert", celui-ci devient, avec la Bible — bien entendu —, l'une des deux bases et sources d'inspiration de la secte. Les membres de celle-ci, tout d'abord installés dans la région de New York, ne tardent pas à se diriger vers l'Ouest, fuyant les persécutions qui semblent inévitablement les frapper - que ce soit parce qu'on les prend pour des abolitionnistes ou parce qu'ils pratiquent la polygamie. Smith lui-même trouve la mort en 1844 dans l'attaque par la foule de la prison où il se trouve enfermé avec les autres chefs de la secte.

Les Mormons décident alors de fuir en Utah, où ils fondent Salt Lake City. Mais la civilisation les rattrape et des heurts et des accrochages se produisent, tant avec les troupes fédérales qu'avec les convois de pionniers ; une centaine de personnes se rendant en Californie seront même massacrées par un groupe de Mormons - un crime qui pèse, aujourd'hui encore, sur la mentalité collective de la secte. Puis, peu à peu, les relations se normalisent et l'Utah devient un état à part entière en 1896.

at-70.jpg Joseph Smith et Alvin naissent approximativement à la même époque, et tous deux connaissent un genre de révélation au cours de leurs jeunes années. Mais tandis que Smith opère dans un contexte judéo-chrétien — le Livre de Mormon est censé être l'oeuvre d'une tribu issue du peuple hébreu —, Alvin évolue plutôt dans le cadre d'un mysticisme primitif, où se mêlent les superstitions des pionniers et les croyances des Indiens. De plus, ce dernier possède d'authentiques pouvoirs — d'ailleurs plus ou moins rationalisés dans L'apprenti —, ce qui ne paraît pas être le cas du fondateur de l'Eglise mormone. Enfin, dans Le Prophète rouge, c'est Lolla-Wossiky/Tenskwa-Tawa qui endosse le rôle-titre, Alvin se contentant d'être un observateur émerveillé ; la scène de la tornade de cristal est en ce sens hautement symbolique — le guide spirituel est l'Indien, et non l'enfant.

Il y a bien projection de l'histoire de Joseph Smith, mais projection éclatée.

Quant aux tragiques événements qui se déroulent à Prophetville, avec le massacre de milliers de fidèles de Tenskwa-Tawa, ils renvoient tout à la fois aux persécutions dont furent victimes les Mormons à Nauvoo, dans l'Illinois — où ils avaient construit, sur des marécages, une ville qu'ils furent forcés d'abandonner — et à l'extermination, évoquée ci-dessus, de tout un convoi de pionniers par ces mêmes Mormons.

Cela dit, le parallèle avec l'église mormone n'est qu'une piste parmi d'autres. Toute oeuvre un tant soit peu complexe possède un aspect pluriel, ne peut être réduite à une interprétation unique. Dans le cas des Chroniques d'Alvin le Faiseur, le démarquage de la vie de Joseph Smith et de la secte qu'il a fondée viennent s'imbriquer dans un schéma plus vaste, qui plonge ses racines bien au-delà du vernis judéo-chrétien des Saints des Derniers Jours. Car ce que découvre Alvin dans le second volume, c'est que la terre est vivante, et que l'avancée de l'homme blanc la tue à petit feu, accroissant par là même la puissance du Défaiseur. Les Indiens vivent en harmonie avec la nature, que les colons venus d'Europe exploitent et détruisent sans vergogne.

atalante66-1999.jpg Cette thématique délicieusement primitiviste rend tout à fait crédible l'interprétation selon laquelle le Défaiseur serait une allégorie de la Révolution industrielle et du progrès technologique, Alvin devenant dès lors le dernier rempart contre le monde moderne qui, inexorablement, repousse la Frontière vers l'Ouest. Deux Weltanschauung s'affrontent et si, dans notre univers, la victoire est allée à l'homme blanc, peut-être n'en sera-t-il pas de même dans l'uchronie décrite par Card... En effet, la découverte par Alvin de la théorie atomique, dans L'apprenti, laisse présager qu'en comprenant mieux comment - et sur quoi - il agit lorsqu'il emploie ses pouvoirs, il réussira à renforcer ceux-ci et, sinon à vaincre le Défaiseur, du moins à l'empêcher de continuer sa progression vers l'Ouest.

L'introduction de cet aspect scientifique et science-fictif dans un univers de superstition et de magie ouvre encore de nouvelles portes, de nouvelles pistes pour l'interprétation globale du cycle, mais celles-ci ne sont qu'à peine esquissées et laissent de nombreuses questions en suspens. Orson Scott Card a-t-il l'intention de bâtir un genre de théorie mystico-scientifique ou demeurera-t-il au niveau de l'allégorie et du symbole ? Le destin d'Alvin rejoindra-t-il ou non celui de Joseph Smith (3) ? Où Card veut-il exactement en venir lorsqu'il tisse ensemble des fils aussi différents que ceux évoqués ci-dessus ? Et pourquoi a-t-il interrompu sa série en 1989, après trois volumes, alors que le dernier d'entre eux appelait irrésistiblement une suite ? Son histoire, devenue trop complexe, était-elle en train de le dépasser ? Éprouvait le besoin de faire une pause ? Ou bien a-t-il renoncé définitivement ? Et, dans ce cas, pourquoi relancer et donner une dimension supplémentaire à l'énigme intellectuelle sur la fin du troisième volume, alors que rien dans ce qui précédait n'appelait une telle manoeuvre ?

atalante70-1999.jpg Quelle que soit la réponse à ces interrogations, il me paraît en tout cas certain qu'Orson Scott Card a rarement été aussi sincère - et inspiré - qu'avec les Chroniques d'Alvin le Faiseur. Réunissant, comme on l'a vu, des éléments disparates qu'il réorganise habilement, il a su créer un monde qui semble à la fois familier et d'une profonde étrangeté, un monde d'une grande beauté où ceux qui savent entrer en résonance avec la terre, avec la forêt, courent dans leur sommeil sur des lieues et des lieues, leurs pieds touchant à peine le sol.

Peut-être fallait-il cela, peut-être fallait-il que Card, mormon, réécrive l'Histoire américaine pour évoquer d'une façon détournée le crime jadis perpétré par les siens dans le désert de l'Utah. Car, comme le dit Tenskwa-Tawa, à la page 330 du Prophète rouge, quand il s'adresse aux auteurs du massacre de Prophetville : "Si un étranger vient à passer et que vous ne lui dites pas toute l'histoire avant d'aller vous coucher, alors le sang reviendra sur vos mains et il restera jusqu'à ce que vous ayez parlé. Ce sera ainsi pour le restant de votre vie : tout homme et toute femme que vous rencontrerez devra entendre la vérité de vos lèvres, ou vos mains seront à nouveau souillées. Et si jamais, pour une raison ou pour une autre, vous tuez encore un être humain, alors vos mains et votre visage seront couverts de sang pour toujours, même dans la tombe."



Roland C. Wagner

 


atalante121-1999.jpg(1) De fait, trois romans sont parus depuis la rédaction de cet article : Le Compagnon, Flammes de vie et La Cité de cristal, ainsi qu'une nouvelle éditée sous forme de plaquette, L'Apprenti Alvin et le soc bon-rien.

(2) Mais qui est, curieusement, absent de La stratégie Ender, son livre le plus ambigu sur le plan idéologique.

(3) A priori, non, puisque Le Prophète rouge épuise deux des principaux "emprunts" à l'histoire des Mormons : l'arrivée d'un guide spirituel et le traumatisme d'un massacre injuste. Mais c'est en or qu'Alvin transforme un soc de charue dans L'apprenti - cet or dont sont constituées les tablettes du Livre de Mormon découvertes en 1827 dans l'État de New York.

08.10.2009

Superluminal

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Vonda McIntyre

Opta, 1986

Superluminal, 1983

 

Vonda Mclntyre, apparue au début des années '70, fait partie de cette génération d'auteurs américains qui revint à un certain classicisme, après l'explosion psychédélique des années '60. Mais, à la différence de George R.R. Martin, John Varley ou Carolyn J. Cherryh, sa production littéraire reste mince : trois romans et deux novellisations de Star Trek ainsi que quelques nouvelles. Lauréate du Nébula en 1974, catégorie nouvelle, avec le splendide De brume, d'herbe et de sable (in La frontière avenir, Seghers), elle l'obtint dans la catégorie roman cinq ans plus tard pour Le serpent du rêve (Robert Laffont), développement de ladite nouvelle qui reçut également le Hugo.

Superluminal, comme Le serpent du rêve, est tiré d'une splendide novella, Aztèques, parue dans la défunte collection Etoile Double des éditions Denoël. Dès les premières pages, on sent la patte d'un écrivain talentueux, soucieux de qualité et d'originalité. La première phrase, « Elle n'avait pas hésité à renoncer à son cœur », annonce un grand space opéra cruel et dépaysant, dans la lignée de Cordwainer Smith. Comme chez Smith, il faut sacrifier une partie de son humanité — ici, son cœur — pour connaître l'extase de guider une nef spatiale. Et référence ou coïncidence, le spatioport est une île artificielle évoquant le Terraport des Seigneurs de l'instrumentalité.

Mais Vonda Mclntyre a d'autres préoccupations que son illustre prédécesseur, même si les cent et quelques premières pages de Superluminal font penser à La dame aux étoiles, avec cet amour impossible qu'éprouvent l'un pour l'autre Laena et Radu, si proche de celui d'Hélène Amérique pour Monsieur Plusgris. La suite du roman bascule en effet dans un relatif classicisme narratif, dont la destination première est d'offrir un tremplin à une description fouillée des personnages et de leurs rapports. Parler d'une écriture « féminine » est une absurdité, la polémique autour du sexe de James Tiptree / Alice Sheldon l'a amplement prouvé, mais il est certain que la sensibilité de Vonda Mclntyre s'exprime bien plus nettement que celle de beaucoup de ses collègues du sexe opposé. Les relations humaines ont, chez elle, au moins autant d'importance que le côté purement « aventure » de l'histoire. Un livre superbe et attachant comme il en paraît trop peu, qui se déguste comme un alcool fin.

 

Roland C. Wagner

04.10.2009

Hypérion & La Chute d'Hypérion

Casus Belli n° 66, novembre-décembre 1991.

 

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Dan Simmons

Robert Laffont, 1991 & 1992

Hyperion, 1989

The Fall of Hyperion, 1990

 

Il est rare qu'un roman étranger arrive en France avec une réputation comme celle d'Hypérion. Aux USA, ce livre a enthousiasmé la critique dans son ensemble, pour des raisons évidentes. Il était naturel qu'il paraisse chez nous dans la prestigieuse collection Ailleurs & Demain, qui a publié tant de chefs-d'œuvre et de livres-univers, de Dune à Radix, de Tous à Zanzibar à En terre étrangère, de Jack Barron et l'Éternité à Rock Machine : autant de romans qui ont, à juste titre, marqué leur époque. Et gageons qu'Hypérion — et sa suite, sur laquelle je m'étendrai plus loin — connaîtra le même succès que ses illustres prédécesseurs.

Dans ce fort volume de presque 500 pages, Dan Simmons présente plusieurs modes de transport interstellaire, une bonne centaine de planètes aussi curieuses que Mare Infinitum ou Hypérion, qui donne son titre au roman, des cyberpunks — utilisant des matrices gibsoniennes ! —, toutes les religions possibles et imaginables, des intelligences artificielles, une créature improbable et meurtrière nommée le Gritche, ou Seigneur de la Douleur, deux cents milliards d'hommes, des Tombeaux vides qui "remontent" le temps, un prêtre catholique "possédé" par la croix qu'il porte sur la poitrine, des villas dont chaque pièce se trouve sur un monde différent, des éditeurs véreux, pas mal de pages d'histoire — passée et future —, la Terre détruite par un trou noir, un poète alcoolique qui fut multimilliardaire, une détective privée qui porte en elle… je ne vais pas vous infliger la liste complète, hein ? Hypérion est un livre d'une richesse infinie car il tient compte de tout ce qui a pu se faire en matière de SF — devenant dès lors un fabuleux gisement de détails "qui font vrai" pour tous les scénarios futuristes. Il s'agit de toute évidence du roman d'un érudit, avec tout ce que cela peut comporter d'irritant quand la référence se fait trop précise — comme lors des voyages dans l'infosphère qui doit beaucoup au cyberspace de Bill Gibson. En fait, après avoir terminé ce pavé, j'en suis encore à me demander s'il contient une seule idée originale, vraiment originale. Le Gritche, peut-être… Mais il faudra attendre la fin du second voume pour en être certain.

Car voici le problème : ainsi que je vous l'avais suggéré dès le début de cette chronique, ces 500 pages ne forment en fait que la première partie d'un roman deux fois plus gros. Hypérion s'interrompt au moment précis où tout est sur le point de commencer réellement. Et malgré l'enthousiasme que ce début a fait naître en moi — il y avait longtemps que je n'avais pas dévoré un livre de SF avec une telle avidité et une jubilation aussi intense —, je me permets de réserver mon jugement jusqu'à la partion de The Fall of Hyperion, en janvier prochain.

Vite ! Vite ! je suis en état de manque !

 

Casus Belli n° 71, septembre-octobre 1992

 

ad06957-1992.jpgSuite d'Hypérion, La Chute d'Hypérion reprend l'intrigue exactement là où elle avait été laissée dans le premier volume. Car, je le rappelle, ces deux livres constituent en fait un seul roman, coupé en deux pour des raisons de longueur. Et La Chute d'Hypérion, comme son grand frère, sera pour le MJ amoureux de space opera un filon d'une richesse inégalée.

Le personnage central de ce second tome est Joseph Severn, autrement dit un second cybride de Keats (1), qui dans ses rêves assiste aux actes et discussions des pèlerins aux prises avec le gritche et les Tombeau du Temps. Chaînon manquant entre l'humanité et la TechnoCentre, domaine des intelligences artificielles, Severn semble beaucoup intéresser Meina Gladstone, la présidente du Retz, qui a bien du mal à décider de la tactique à adopter face à l'essaim extro qui attaque Hypérion, où les pèlerins affrontent leur destin.

La Chute d'Hypérion permet de réaliser à quel point le premier volume pouvait être piégé. Avec une maestria digne des grands maîtres du genre, Dan Simmons nous a fourni une image globale de l'univers du Retz certes exacte, mais quelque peu pipée. Ici, il fait éclater l'idée que le lecteur avait de ce futur par touches progressives, jusqu'à la révélation presque finale : l'identité de l'ennemi, et sa localisation. Révélation qui entraîne non la destruction de l'humanité, mais d'un élément essentiel de son organisation sociale — et ne comptez pas sur moi pour vous révéler lequel ! Tout se passe en fait comme si Simmons n'avait pris autant de soin à décrire l'univers d'Hypérion que pour mieux l'anéantir en fin de compte. Une démarche au fond classique — beaucoup de mondes de SF n'ont été créés qu'en vue de leur destruction.

Là où les choses se gâtent, c'est dans la progression de l'intrigue. Comme L'Échiquier du mal, La Chute d'Hypérion n'est pas exempt de longueurs. Malgré les coups de théâtre qui se succèdent — parfois artificiellement — on a souvent l'impression de piétiner. Cela tient à la longueur du livre et au grand nombre de personnages. Laisser Untel suspendu au bord d'un abîme, avec les doigts qui glissent doucement, pendant des dizaines et des dizaines de pages, histoire de voir ce que font pendant ce temps-là les autres protagonistes, est une technique littéraire bien connue ; on peut même en rajouter avec de brèves allusions insérées dans les autres lignes de narration, afin d'accentuer le suspense. Mais lorsque ce sont quatre, cinq ou six personnages ou groupes de personnages qui se retrouvent sur le fil du rasoir, le lecteur finit par avoir une impression de "fabriqué". De plus, Simmons oublie, balaye au passage un certain nombre d'explications ; la nature exacte du gritche par exemple, ne sera jamais élucidée. Enfin, lors du crescendo qui occupe l'essentiel de la deuxième moitié de La Chute d'Hypérion, l'avalanche de révélations, toutes plus vertigineuses les unes que les autres, finit par lasser — d'autant que certaines d'entre elles paraissent un peu abusives. Et Simmons a beau justifier l'importance accordée à la religion et à la théologie lorsqu'il dévoile la véritable nature de la lutte, il faut tout de même de la bonne volonté pour marcher dans son empilement mystico-scientifique quelque peu brouillon.

La lecture d'Hypérion laisait penser que Dan Simmons était un grand auteur — voire un génie, comme l'ont écrit certains. Celle de La Chute d'Hypérion remet les pendules à l'heure : Simmons se contente d'être un bon faiseur, et son dyptique un bon roman de SF. Ce n'est déjà pas si mal.

 

Roland C. Wagner


 

(1) Poète anglais, auteur du poème Hypérion au début du XIXe siècle. Un autre de ses cybrides traversait l'un des flashbacks du premier volume.

28.09.2009

Les Loups des étoiles

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Edmond Hamilton

Starwolf (1967-68)

(Denoël Lunes d'Encre)

 

Edmond Hamilton est surtout connu pour Les Rois des étoiles, un space opera flamboyant datant de 1949 que l'on peut sans hésiter qualifier de classique de la S-F. La présente trilogie ici réunie en un volume, écrite à la fin des années 60, met en scène Morgan Chane, un enfant terrien élevé sur la planète des Loups des étoiles, de redoutables pirates galactiques. Pourchassé par ceux-ci parce qu'il a tué l'un d'eux, il est recueilli par un groupe de mercenaires en compagnie de qui — et notamment de leur chef, John Dilullo — il va vivre trois aventures dans la grande tradition du genre. Que le but de la quête soit une arme fabuleuse, un mode de transport révolutionnaire ou, tout simplement,medium_wolves.6.jpg un bijou merveilleux, il est avant tout prétexte à des aventures endiablées, pleines de bruit et de fureur, où le souffle épique de l'auteur entretient sans peine la suspension de l'incrédulité chère à la S-F en dépit de quelques approximations sur le plan scientifique. De plus, Hamilton trouve le moyen de coller à l'actualité sans en avoir l'air. Ainsi, l'Errance libre, que l'on découvre dans Les Mondes interdits, fait irrésistiblement penser, jusques et y compris dans les motifs employés par Chane pour la condamner, à une métaphore du voyage psychédélique. Et l'on ne sera pas surpris que cette inscription dans une réalité contemporaine de son écriture fasse de ce titre le meilleur et le plus profond de la trilogie, puisque toute bonne S-F ne parle que du présent.

 

Roland C. Wagner

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