22/01/2012

Essais sur la science-fiction

Couve-essais.jpgJuste un mot pour rappeler l'existence de ce recueil de dix articles issus du présent blog, mis en ligne il y a quelque temps déjà sur In Libro veritas. On y parle de G.-J. Arnaud, Greg Egan, Robert Heinlein, Norman Spinrad,  Arthur C. Clarke… et même de Lucrèce et Lavoisier. Téléchargeable ici en pdf et epub.

25/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (4)

Macintosh_128k_transparency.pngMais tout, c'est trop, bien entendu. Pas de présent, puisque tous les styles, modes, systèmes de pensée coexistent, mais aussi trop de présent. Trop d'informations. Trop de faits. Trop de possibles. Trop d'options. À la fois, le CD, le CDV, la vidéocassette, le DAT, le CD enregistrable. Combien de marques de magnétoscope ? Combien de stations de radio, de chaînes de TV, combien de films, de livres, de pièces de théâtre ? Il semblerait que grâce aux médias le présent soit plus épais qu'autrefois. Tout existe — et son contraire : les déchaînements de violence et le retour aux philosophies orientales, la construction de l'Europe et la guerre en Yougoslavie, le Macintosh et l'analphabétisme. Tout est ici et maintenant. Le grand arbre du présent a ses racines dans le passé, il pousse de multiples branches dans le futur. Les problèmes qui nous préoccupent sont à peu de choses près les mêmes qu'il y a vingt ou trente ans. Ils ne trouveront leur solution dans l'éventail des possibles que bien après que nous aurons franchi la porte du millénaire. En attendant, il nous faut vivre dans ce présent obèse qui est le nôtre, ce passé/présent/futur tellement plein de possibles qu'il ne sait où donner de la tête et des yeux.

Autrefois, les choses étaient simples. On pouvait aisément identifier les problèmes présents, et en imaginer les conséquences dans le futur. Aujourd'hui, tout est complexe, et les possibles sont partout. C'est le Sida, dont la menace s'étend sur tout le début du nouveau millénaire, c'est le sort de l'Europe, toujours en gestation après deux guerres et la chute d'un mur que personne n'avait prévue — c'est la faim dans le monde… La liste est sans fin. Tout est possible. Aujourd'hui tout est , et tout se prolonge dans un futur qui existe, mais que nous sommes incapables de voir (11).

Nous nous trouvons donc face à un paradoxe. Si nous vivons dans l'ère du possible, du virtuel, du simulé, alors la science-fiction, parce qu'elle crée des modèles conceptuels ou des modélisations sur le mode littéraire est la seule littérature capable de rendre compte de cet état de la réalité. Pourtant, aujourd'hui, elle ne le fait pas, ou elle le fait mal. Mais cela ne veut pas dire que la science-fiction soit en train d'agoniser : elle est momentanément aveuglée par la multiplication des possibles, par l'abondance des données ; c'est un phénomène de saturation, une transition. Pas une fin.

7889~Futur-Monde-Affiches.jpgLa solution est simple : il faut inventer les futurs de maintenant, cesser de réécrire les futurs d'hier. Mais une société éclatée, qui ne se voit pas au présent, qui ne sait pas qui elle est, qui ne sait pas ou ne peut pas s'inventer une identité, un projet global, un Zeitgeist, ne peut se projeter dans le futur.

Si nous sommes aveugles sur nous-mêmes, prisonniers d'une énorme bulle de présent que nous ne comprenons même pas, nous ne pouvons qu'être aveugles sur l'avenir. Aveugles, muets, et sourds aux voix de ceux qui croient qu'il y a encore un futur.

Mais rien n'est perdu : si nous ne sommes pas capables de réinventer la science-fiction, nous inventerons autre chose. Et cet autre chose correspondra tout de même à l'idée que les ex-lecteurs de l'ex-science-fiction se feront de la Modernité.

Car rien ne sert de se mettre la tête dans un sac rempli de princesses, de dragons et de licornes : il faut être moderne, résolument.


Sylvie Denis


c3797.jpg(11) Ce phénomène a été décrit, de façon légèrement différente, aux États-Unis. Dans l'éditorial du numéro de printemps 1990 de Science Fiction Review, Elton Elliott reproche aux auteurs américains de ne pas assez s'intéresser aux technosciences d'aujourd'hui et, par conséquent, de "régurgiter les idées conçues et réalisées par la science-fiction des années 40 et 50". Il considère que les développements et les transformations apportées par les technosciences sont tels que les écrivains sont tout simplement incapables de concevoir des sociétés trop complexes et trop différentes de la nôtre. Il rappelle d'ailleurs que le problème avait déjà été soulevé par Vernor Vinge dans un article publié dans Omni en 1980, article dans lequel celui-ci expliquait qu'il existerait un "horizon événementiel de l'incompréhension", c'est à dire une "singularité historique" et qu'une fois l'humanité l'avait dépassée, elle nous devenait presque totalement étrangère et incompréhensible. Or comment écrire sur ce qu'on n'est pas capable de concevoir ?

 

 

Troisième partie

24/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (3)

pdf009-1983.jpgJe vous demande maintenant de chercher une forme d'expression qui, sur le mode littéraire, répond à la nécessité d'envisager des possibles, qui s'adapte aux métamorphoses de la connaissance, permet à l'individu d'essayer des théories sans obligatoirement y adhérer, qui crée, à partir d'un certain nombre d'hypothèses, un modèle, une simulation (politique, sociale, économique, écologique) sur le mode littéraire et sensitif ?

Il s'ait, bien sûr, de la SF. Ce n'est pas la science-fiction qui n'est pas en phase avec notre société. C'est notre société qui est aveugle à la science-fiction.

Il est vrai que l'utilisation de souris et d'icônes, notamment dans les jeux vidéo, tendent à nous faire utiliser nos sens, plutôt qu'une soi-disant "intelligence pure" (8). Mais là encore, le problème est mal posé : ordinateurs et hypertextes sont de formidables outils éducatifs. On sait qu'un enfant retient beaucoup mieux ce qu'il a cherché et trouvé lui-même — par exemple, à l'aide d'un hypertexte. On sait également qu'il retiendra mieux ce qu'il aura associé à autre chose — par exemple une émotion.

La synesthésie gutenbergienne n'est donc pas une malédiction. En quoi serait-elle l'apanage du mode tribal ? Il serait inexact de croire que seules les sociétés orales/tribales produisent de la musique, du théâtre, de la peinture, de la danse, ou de la fiction. Inexact et absurde.

Un roman de science-fiction, même s'il cherche à "spéculer en perspective temporelle", reste avant tout un roman, donc une entreprise tout aussi synesthésique (sinon plus ! voir Bester) qu'un roman de fantasy.

Il n'en reste pas moins vrai que "la mise en perspective temporelle" est primordiale en SF. Un roman de science-fiction établit pour le lecteur une relation complexe entre passé, présent et avenir. On pourrait la représenter ainsi :

passé —> présent —> avenir

Un roman de littérature générale effectue l'opération suivante :

passé <—> présent

Tandis qu'un roman de fantasy (et un bon nombre de space operas et autres futurs lointains) fonctionne de cette façon :

(passé <—> présent) <—> ailleurs

Pourquoi, mais pourquoi donc nos contemporains se détournent-ils de plus en plus du schéma numéro un — celui de la vraie science-fiction — au bénéfice du schéma numéro trois (ou deux) ?

 

7-four-micro-ondes-siemens.jpg

D'abord, et tout simplement, parce que la science-fiction a gagé la bataille. De la science-fiction, il y en a partout : dans votre télé, au cinéma, dans votre four à micro-ondes. Que vous sachiez ou non d'où viennent les objets de votre vie quotidienne — j'entends par là : quel état d'esprit, quelle conception du monde les a engendrés — il ne faut pas vous leurrer : ils sont nés des rêves technologiques des écrivains de SF, relayés par les techniciens, les ingénieurs et les savants qui les avaient rencontrés dans leurs œuvres (9). Alors, pourquoi désirer, littéralement, ce que l'on possède déjà ? Pourquoi s'offrir, l'espace de quelques pages, ce que l'on trouve aussi bien dans sa cuisine qu'au cinéma ? Quant au reste — l'espace, les petits hommes verts — il devient de plus en plus évident que cela intéresse de moins en moins de monde : il y a bien assez de problèmes sur Terre.

Cependant, même si cela peut paraître paradoxal, nos contemporains, tout en jouissant d'un grand nombre des avantages de la modernité, ne peuvent pas — ou ne veulent pas — voir dans quel type de société ils vivent. Lorsqu'ils sont français, ils ne veulent surtout pas l'identifier à une forme littéraire dont ils nient l'existence depuis plusieurs dizaines d'années. Ils acceptent le micro-ondes mais boudent le minitel. Ils acceptent le lecrteur CD mais croient encore qu'il faut savoir "programmer" pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Ils ingurgitent quantité de produits nouveaux mais ignorent tout des biotechnologies qui les produisent. En France, le retard du câble, la lenteur à créer et à rendre aisément disponibles des programmes conçus pour des publics ciblés reflète le refus d'une partie de l'intelligentsia médiatico-culturelle de reconnaître que la société française est en train de se diviser, de s'atomiser, de se ghettoïser. Bref, que leur public n'est plus monochrome et monolithique, mais au contraire polychrome, varié, intelligent, et donc indifférent à la soupe sans saveur et sans identité qu'on prétend lui servir. L'attitude de l'éducation nationale à l'égard de l'ordinateur mériterait à elle seule un volume, que d'autres que moi se chargeront d'écrire un jour…

MasqSF112.jpgAinsi, nos contemporains ne savent pas à quelle époque ils vivent. Dans leur grande majorité, ils refusent d'admettre que ce qui fait leur quotidien est en grande partie né de la vision collective de la science-fiction d'hier. En fait, c'est avec le présent que nous avons un problème.

Il n'y a plus de présent. Tout est simultané. Tout est possible. Tout coexiste. Grâce aux films, aux livres, aux documents, aux expositions, aux jeux, on peut, ou on croit pouvoir vivre toutes les époques, tous les styles. Même la mode n'impose plus rien. D'où le phénomène du "revival", le recyclage et la recombinaison de tout ce qui existe : de la musique au mobilier en passant par la philosophie. Tout est disponible. Tout est ludique. Tout peut être choisi/utilisé/transformé. Qu'il s'agisse de vêtements ou de style de vie, tout le monde peut, sans que personne y trouve à redire, choisir la niche éco-sociale qui lui convienne (10).


Sylvie Denis


(9) Les témoignages des cadres de la Nasa tendent à prouver que nombre d'entre eux ont choisi leur profession parce qu'ils avaient lu, enfants, de la science-fiction. (Voir les témoignages des mêmes lors de la mort d'Heinlein.)

(10) Cette description correspond à ce que J.-P. April, dans son article paru dans le numéro de septembre 1992 de NLM, "Post-science-fiction. Du post-modernisme dans la science-fiction québecoise des années 80", appelle l'état "post-moderne" (c'est à dire flou, détaché, ironique, référentiel) de la société. La post-modernité n'a, à mon goût, produit que fort peu de textes vraiment intéressants. Elle ne sauvera pas plus la science-fiction qu'elle n'a sauvé la littérature générale : une littérature qui ne se nourrit plus que d'elle-même ou de sa propre critique est une littérature agonisante. L'écrivain est celui qui regarde le monde, pas celui qui place deux miroirs l'un en face de l'autre pour en admirer les effets.

 

Deuxième partie / Quatrième partie

23/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (2)

9782020130912FS.gifNous ne sommes pas en train de redevenir une société tribale. La sur-stimulation sensorielle que nous connaissons ne suffit pas à nous faire revenir en arrière : pour nous, il y a toujours un passé, un présent, et surtout un futur.

L'apparition de l'informatique a fait entrer l'écrit dans un "âge nouveau" Non, pas dans une trappe, un trou noir ou une poubelle : j'ai bien écrit un "âge nouveau". J'entends par là une nouvelle conception du texte, de l'information (quelle que soit la forme qu'elle prenne : cartes, tableaux, graphes, sons, animations, etc.), une nouvelle façon de l'aborder, et surtout un nouveau type de lecture — et de lecteur.

Il faudrait ici que je fasse une longue (et probablement maladroite) description de ce qu'est un hypertexte, je préfère laisser parler plus compétent que moi :

"Techniquement, un hypertexte est un ensemble de nœuds connectés par des liens. Les nœuds peuvent être des mots, des pages, des images, des graphiques ou des parties de graphiques, des séquences sonores, des documents complexes qui peuvent être des hypertextes eux-mêmes. Les items d'informations ne sont pas reliés linéairement, comme sur une corde à nœuds, mais chacun d'eux, ou la plupart, étendent leurs bras en étoiles, sur un mode réticulaire. Naviguer dans un hypertexte, c'est donc dessiner un parcours dans un réseau qui peut être aussi compliqué que possible. Car chaque nœud peut contenir à son tour un réseau.

"Fonctionnellement, un hypertexte est un environnement logiciel pour l'organisation de connaissances et de données, l'acquisition d'information et la communication." (4)

Des logiciels d'hypertextes tournent dans des universités américaines ainsi que dans de grandes entreprises. Certains logiciels permettent à leurs qcuéreurs de créer des bases de données d'accès "associatif très immédiat, intuitif, et combinant le son, l'image et le texte." (5)

Nous voilà en pleine sphère synesthésique macluhanienne. Mais nous n'assistons pas pour autant à la disparition de l'écrit. Bien au conraire : il s'agit là de la naissance d'un nouveau rapport avec le texte. L'informatique transforme ou amplifie des pratiques déjà existantes, telles que le feuilletage ou la lecture en diagonale. Le texte  conservé sur du support électromagnétique permet :

"le survol du contenu, l'accès non linéaire et sélectif au texte, la segmenation du savoir en modules, les branchements multiples sur une foule d'autres livres grâc aux notes de bas de page et aux bibliographies". (6)

Nous sommes donc loin d'assister à la mort de la galaxie Gutenberg. Il s'agit plutôt de son passage à un plan différent, que j'ose appeler supérieur. Nous voyons arriver de nouveaux rapports à l'écriture, au jeu, à la connaissance, à l'apprentissage, à la temporalité.

"Dans la civilisation de l'écriture, le texte, le livre, la théorie restaient, à l'horizon de la connaissance, des pôles d'identification possibles. Derrière l'activité critique, il y avait encore une stabilité, une unicité possible de la théorie vraie, de la bonne explication. Aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile pour un sujet d'envisager son identification, même partielle, à une théorie. Les explications systématiques et les textes classiques où elles s'incarnentparaissent désormais trop fixes dans une écologie cognitive où la connaissance est métamorphose permanente. Les théories, avec leur norme de vérité et l'activité critique qui les accompagne, cèdent du terrain aux modèles, avec leur norme d'efficience et le jugement d'à-propos qui préside à leur évaluation." (7)


Sylvie Denis


(4) Pierre Lévy, Les technologies de l'intelligence, La Découverte, p. 38.

(5) Idem, p. 38.

(6) Idem, p. 39.

(7) Idem, p. 136.

 

 

Première partie / Troisième partie

22/08/2011

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (1)

Dans cet article, paru dans KBN n° 5 en octobre 1992, Sylvie Denis esquisse quelques-unes des pistes qui la mèneront à son essai "Cyberspace ou l'envers des choses" et à la théorie de la Bulle de présent, exposée dans son analyse des Racines du mal de Maurice G. Dantec, trois articles que l'on pourrait être tenté de regrouper sous un titre dans le genre "Science-fiction et modernité".

 

FnAnt1825.jpgParodies et "méta-science-fiction" paraissent bel et bien envahir le genre — dans un essai précédemment publié par KBN (1), Jean-Pierre Lion cite à l'appui de cette affirmation les pastiches parus récemment dans la collection "Anticipation" ; on pourrait également mentionner l'énervant Hypérion, dont la principale — voire l'unique — qualité est d'être un dictionnaire des meilleures idées du genre. Je nuancerai toutefois le discours de Jean-Pierre Lion en précisant que lorsque l'on annonce l'agonie du genre SF, il est prudent de préciser : en France ! On sait que tout n'est pas traduit — beaucoup s'en faut — et que la prolifération de trilogies à licornes ou l'exploitation des shared-worlds (basés sur des idées trouvées il y a quarante ans !) ne doit pas faire oublier les quelques romans "lisibles" qui paraissent dans les pays anglo-saxons, et, surtout, une profusion de nouvelles et de novelettes de qualité. Les plus intéressantes, à mon goût, paraissent le plus souvent dans des supports anglais plutôt qu'américains — je pense bien entendu à l'excellent mensuel Interzone.

FnAnt1833.jpgQuand je parle de textes lisibles, je pense à des textes fondés non pas sur les thèmes que la SF a inventés pendant les vingt premières années de sa jeunesse, mais sur une vision du futur basée sur ce que nous connaissons de notre présent. J'avais utilisé cet argument pour défendre les cyberpunks, accusés à l'époque de superficialité pour la simple raison qu'ils basaient une partie de leur univers sur le design des années 80 et non sur l'esthétique de romans écrits trente ou quarante ans plus tôt. La belle affaire ! L'obsolescence n'est-elle pas le sort ultime de toute œuvre humaine ?

Selon le mot de Rimbaud, pour créer, il faut être moderne, résolument.

On aura compris que je ne pense pas que la SF agonise. Encore moins qu'elle soit morte. La science-fiction est née, elle a connu une petite enfance,  une enfance et une adolescence que nous avons tous prise pour un âge d'or. Maintenant la science-fiction est adulte : qu'elle prospère ou périsse dépendant uniquement de ce que nous en ferons.

 

Gutenberg_2.gif

FnAnt1811.jpgDans le cadre de sa démonstration — l'agonie de la SF — Jean-Pierre Lion décrit ce qu'il pense être l'état actuel de notre société. État avec lequel la science-fiction ne serait pas "en phase", ce qui entraînerait son "déclin". Je ne partage pas cette conception de notre société. Il est vrai que l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, ont fait passer les sociétés occidentales du stade tribal et oral au stade moderne : celui de l'imprimé, puis des médias élecronqiues et informatiques. Il est vrai que pour les sociétés tribales le temps est circulaire. Ce type de société ne se transformant que peu ou pas, on y considère que "ce qui a été sera". En d'autres termes : passé, présent et futur se ressemblent, et ne peuvent que continuer à se ressembler. Dans ces sociétés, les connaissances, les traditions, les lois sont transmises suivant le mode oral — qui privilégie la mémoire, la répétition identique d'une information liée de façon très intime à celui qui la possède.

Écriture et imprimerie ont dissocié connaissance et parole, information et support. D'autres facteurs — le christianisme étant un des plus importants (3) — ont contribué à rendre linéaire notre perception du temps. Le progrès scientifique et technique en transformant les sociétés occidentales à une vitesse qu'aucune autre société n'avait connue dans l'histoire de l'homme, a contribué à valoriser les notions de "changement", de "progrès", aux dépens de celles de "stabilité", de "non-changement", de "tradition". La science-fiction est une réponse, sous forme littéraire, à ce changement.

FnAnt1714.jpgDepuis une trentaine d'années il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase. Je ne crois pas que nous soyons pour autant en train de redevenir une société tribale, même si ornée de l'adjectif techno.

Notre conception du temps est toujours linéaire. Cela ne veut pas dire qu'il ne subsiste pas des traces du stade tribal/oral dans nos sociétés : nous connaissons et pratiquons l'écriture, mais un certain nombre de connaissances ou de pratiques nous sont encore transmises oralement. De la même façon, il est vrai de dire que le développement de la sphère médiatico-informatique a transformé, est encore en train de transformer notre rapport à l'imprimé ; mais cela ne veut pas dire que le langage et l'écrit, c'est à dire l'encodage d'informations dans des mots, conservés sur du papier ou sur un support électronique ne se pratique plus, ou qu'il soit sur le point de disparaître. Il faudrait cesser de penser en termes de oui/non : si cela apparaît, alors cela doit disparaître. Une société n'est pas un bloc monolithique : comme le sous-sol de la planète, elle est faite de strates "économico-psycho-techno-sociales". On peut envisager une pluralité des messages et des médiums, des signifiants et des signifiés.


Sylvie Denis


(1) J.P. Lion, "La Science-fiction sans futur", in KBN 4, mai 1992.

FnAnt1842.jpg(2) Voir les romans de Karel Dekk ou Red Deff. On remarquera que ces parodies paraissent sous des pseudonymes. Karel Dekk, par exemple, est à la fois le personnage principal du roman où il apparaît et le pseudonyme d'n auteur qui a déjà publié au Fleuve en utilisant le même procédé mais dont on n'a — sauf erreur de ma part — jamais encore rien lu qui soit signé de son vrai nom. On assiste là à un bien curieux phénomène : la création, puis la dilatation d'un espace de fabulation dont on ne sait jusqu'où il ira…

(3) Voir Daniel Boorstin : Les Découvreurs, Laffont. La première partie sur ls conceptions cycliques du temps et leur évolution ; les pages 561 & 562 sur la "cassure" provoquée par le christianisme. Selon l'auteur, la naissance du Christ, sa vie et sa mort telles qu'eles sont décrites par les Évangiles sont le moyen "grâce auquel les chrétiens échappent aux cycles", et font entrer l'Occident dans un temps linéaire et historique. Inutile de souligner à quel point science-fiction et histoire sont liées : la science-fiction tente de décrire l'histoire de l'homme dans l'univers. Elle croit que l'histoire a un but : le futur, et un moteur : la science, au service de l'humanité.

 

Deuxième partie

12/08/2011

Incandescence

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Greg Egan
Gollancz
300 p.

Pour beaucoup d’auteurs de Science-Fiction, le lointain futur est un endroit bien pratique où ils peuvent situer des univers plus proches du beau royaume des désirs du cœur que du triste empire des informations que nous possédons sur le monde.
Après tout, si la SF est une littérature extrapolative, c’est bien parce que partant d’un point A, le présent selon l’auteur, on arrive à un point Z, le futur, toujours selon auteur, dont les choix ne peuvent que jeter une lumière singulière sur notre époque et sur la nature profonde de l’humanité.
Les événements racontés dans Incandescence se situent donc dans un bon million d’années, dans la ligne de l’univers décrit dans Diaspora, "Les Tapis de Wang" et "La Plongée de Planck". En anglais, deux nouvelles "Riding the Crocodile" et "Glory", situées dans l’univers de l’Amalgame sont parues dans un recueil de quatre novellas Dark Integers and other stories (Subterranean Books). Il vaut mieux selon moi avoir lu la première avant d’entamer le roman. D’abord parce que le couple héros de cette novella et leur découverte font référence 300 000 ans après pour les personnages d’Incandescence, et surtout parce qu’elle pose l’univers de manière beaucoup plus vivante que le début un peu pataud du roman.
Dans le lointain futur, la civilisation de l’Amalgame occupe le disque de la galaxie. Les problèmes qui assaillent l’humanité ont été résolus depuis si longtemps qu’on en parle même plus : les citoyens de l’Amalgame, qu’ils soient nés des processus naturels de l’évolution ou qu’ils aient été créés artificiellement, ont accès à tout, peuvent tout et possèdent tout, y compris changer d’enveloppe corporelle, modifier leur personnalité et leur esprit, posséder des copies de secours d’eux-mêmes, vivre ou non dans des réalités virtuelles et ainsi de suite. Il va sans dire qu’ils sont pratiquement immortels. Cela ne va pas sans problème existentiels, surtout au sein d’une civilisation qui a catalogué et décrit jusqu’à la moindre molécule de l’univers.
Leila et Jasim, les deux héros de "Riding the Crocodile", ont vécu ensemble pendant 10 309 ans , ils ont fait tout ce qu’il possible de faire dans leur civilisation, il ne leur reste plus qu’à partir en beauté, d’une mort qui soit un couronnement significatif de leur vie et qui se caractérise par une découverte. Il existe en effet un mystère dont l’Amalgame n’est jamais venu à bout. Le centre de la galaxie est occupé par une civilisation dénommée « the Aloof », les Lointains et pour cause : en un million d’années, ils n’ont jamais daigné communiquer et ont systématiquement repoussé toute tentative de s’introduire dans leur domaine. Leila et Jasim choisissent donc d’observer le centre de la Galaxie et finissent, après quelques milliers d’années de travail, et tout en redéfissinant leur relation, par pouvoir s’enregistrer et s’envoyer dans le réseau de communication de ses énigmatiques voisins.
300 000 ans après, pour Rakesh, Leila et Jasim sont des références. Le malheureux traîne son ennui dans un « scape » à l’intérieur d’un node « quelques mètres cubes de processeurs dérivant dans l’espace interstellaire…» lorsqu’il rencontre Lahl, à qui les Aloof ont permis d’examiner un météore contenant de mystérieuses traces d’ADN. Ayant trouvé ce qu’il cherchait pour que sa vie prenne enfin un sens, Rakesh décide de suivre la piste indiquée. Ce qui signifie ni plus ni moins que quitter tout ce qu’il a connu jusqu’alors : dans l’univers de l’Amalgame, on ne voyage pas plus vite que la lumière : visiter les autres mondes signifie donc voyager dans le futur sans espoir de retour.
Cependant, à l’intérieur d’un petit monde de roche transparente baignant dans un flux nommé l’« Incandescence », Roi, une citoyenne presque ordinaire, est recrutée par Zak. Zak est un solitaire qui tente de découvrir pourquoi et comment on change de poids quand on voyage d’un bout à l’autre de leur monde. Il éveille la curiosité de Roi et la détourne de son équipe d’agriculteurs. Le roman est donc bâti, de manière fort classique, sur deux lignes narratives : d’un côté Rakesh et Parantham tentent de retrouver le peuple qui a laissé des traces d’ADN qui intriguent les « Aloof », de l’autre Roi et Zak s’efforcent de comprendre la nature de leur monde et de ses lois.
Le plus étonnant est qu’au début, on est plus intéressé par Roi que par Rakesh : d’une part parce que les premiers chapitres ne sont pas d’une lecture aussi agréable que Riding the Crocodile, qui décrit la civilisation de l’Amalgame de manière bien plus vivante et détaillée, d’autre part parce que Roi est une héroïne selon le cœur d’un amateur de SF : une créature un peu en marge de sa société, dans un environnement délicieusement exotique lancée dans une quête pour la compréhension et la connaissance. Bizarrement, et alors que je ne suis pas très sûre d’avoir tout compris des expériences de Zak, c’est parce que j’avais envie de savoir ce qu’il allait arriver à Roi que j’ai persisté dans la lecture d’un début de roman somme toute laborieux. Peut-être un coup d’œil au site de l’auteur aidera-t-il les lecteurs plus à l’aise que moi en physique ou en mathématiques (ce n’est pas difficile !) à comprendre ces chapitres. L’article intitulé The Big Idea, paru en juillet sur le blog de John Scalzi a le mérite d’éclaircir parfaitement les choses « Incandescence est né de l’idée selon laquelle la théorie de la relativité générale, qui de manière générale est considérée comme l’un des sommets de la réussite intellectuelle de l’humanité, aurait pu être découverte par une civilisation pré-industrielle ne possédant ni machines à vapeur, ni lumières électrique, ni postes de radio, et absolument aucune tradition astronomique. » Les chapitres pas vraiment digestes du début montrent donc nos héros en train de réinventer Newton et Einstein avec des cailloux et des bouts de ficelles. Personelllement, l’idée m’amuse beaucoup même si je suis incapable de suivre le détail des expérience.
Mais passé ce début, et une fois dans le livre, on a comme Rackesh envie de savoir qui étaient les ancêtres de Roi et comment leur petit astéroïde s’est retrouvé en orbite autour d’un trou noir. Les choses se corsent de manière délicieuse lorsque Roi et Zak comprennent que le sort de leur peuple dépend de leurs recherches. Voir des créatures à six pattes tenter d’empêcher leur monde de disparaître tout en réinventant les lois de la physique est un plaisir dont on ne saurait se passer.
Car si les héros des deux intrigues ne se rencontrent pas à la manière que l’on attendrait, ils ont des points communs évidents. Pour des gens comme Rakesh, la connaissance et la découverte de la nouveauté sont tout ce qu’il reste à des êtres qui ont résolu tous les problèmes de la survie immédiate. Pour Roi , Zak et leurs équipiers, la survie tout court dépend de leurs recherches, et la curiosité intellectuelle de Roi, qui l’encombrait avant sa rencontre avec Zak, s’avère vitale. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que dans un cas comme dans l’autre, on assiste, ni vu ni connu, à la disparition du politique au sens large : dans la civilisation de l’Amalgame, l’abondance des biens et des connaissances permet à tout individu de vivre la vie qu’il désire en toute liberté sans avoir à participer aux intrigues et aux querelles de palais qui remplissent des dizaines de romans. Pour les créatures du Splinter, c’est la biologie qui détermine les structures de base de la société et qui dirige ses mœurs : les intrigues de palais n’y ont probablement jamais existé, et l’action collective est rapide, y compris lorsqu’un changement radical s’avère nécessaire. Comme souvent chez Greg Egan, le lecteur est libre d’en tirer les conclusions qu’il désire.
Et ledit lecteur peut passer outre un début de roman plutôt maladroit et pas très digeste en sachant qu’en fin de compte il pourra vivre une aventure de l’esprit autour du thème de la connaissance et une aventure spatiale mouvementée autour d’un trou noir — par ces temps de disette Science-Fictive, c’est un plaisir qu’on ne saurait bouder.


Sylvie Denis

 


10/08/2011

Les Danseurs de la Lune double

9_51.jpgC'est le titre de la nouvelle de Sylvie Denis parue dans Galaxies n°9 et nominée pour le prix Rosny de cette année. On peut la télécharger ici.

19/07/2011

La trilogie chronolytique

laffont-ad-jeury1973.jpg

Michel Jeury

Le Temps incertain

(bibliographie d’Alain Sprauel)

Soleil chaud, poisson des profondeurs

(postface de Gérard Klein)

Robert Laffont

 

Un classique, dit mon Petit Larousse, est un « auteur, ouvrage, œuvre, qui peuvent servir de modèle, dont la valeur est universellement reconnue ».

De ce point de vue, il n’y a aucune difficulté à qualifier Le Temps incertain et la critique pourrait s’arrêter là : roman majeur d’un auteur majeur de la Science-Fiction française, salué par la critique à sa sortie, il a également été le premier à se voir décerner ce qui était à l’époque le Grand Prix de la Science-Fiction Française. En clair, toute personne qui se pique de connaître un tant soit peut le genre dans notre beau pays devrait l’avoir lu et plutôt deux fois qu’une.

Mais un classique est aussi un livre qui, tout en exprimant de façon magistrale l’esprit de son temps, n’en est pas moins intemporel en ce sens qu’il continue à parler à des lecteurs bien après sa publication.

Un classique dans un genre satisfait à ces critères et, d’une manière où d’une autre le fait avancer. Dans tous les cas, il ne le « transcende » pas, il ne cesse pas d’y appartenir. Un bon livre de Science-Fiction est un livre de Science-fiction de la même façon que le meilleur pain que vous ayez mangé dans votre vie demeure du pain, quel que soit le nombre d’étoiles attribué à la table où il est servi… Si Le Temps incertain et peut-être surtout Les Singes du Temps ne figurent pas au sommaire des histoires de la littérature du vingtième siècle, cela ne signifie pas qu’ils n’y ont pas leur place, mais pour reprendre les termes d’analyse de Gérard Klein, que la culture dominante n’a toujours pas compris et encore moins intégré ce que la Science-Fiction a à dire sur la civilisation moderne.

laffont-ad11182-2008.jpgIl semblerait, à lire certains critiques contemporains, qu’on ait oublié que la science-fiction est une littérature collective et qu’un auteur ne perd rien en inscrivant son œuvre dans une tradition, en reprenant à son compte et en prolongeant les idées et les réflexions d’un autre, bien au contraire. Dans cette perspective, Le Temps incertain, que l’auteur à l’époque a placé sous l’égide de Philip K. Dick en le citant, est une variation magistrale sur le thème classique du voyage dans le temps. Il est aussi un roman dans la droite ligne de l’exploration de l’espace intérieur qui faisait florès en convergence avec la New Wave anglo-américaine

Et un livre dickien, va-t-on me dire ? Certes, au sens où on y interroge la nature de la réalité — mais c’est bien tout. Michel Jeury, comme tout auteur de SF, s’est nourri de l’œuvre de ses collègues et donc de celle de Dick. Une variation n’est pas une pâle copie. Quiconque connaît un peu l’histoire sait que l’originalité consiste bien souvent à apporter une minuscule pierre à un édifice dont la construction a commencé bien avant soi.

Je le répète, la SF est une littérature collective qui se construit dans le partage, l’échange et la confrontation des idées d’une manière que ne connaît absolument pas la littérature générale.

Le voyage dans le temps est ce que j’appelle une idée de première instance. Elle apparaît tôt dans l’histoire du genre et a par la suite généré d’innombrables variations sur le thème. Elle découle d’une compréhension moderne de la notion de temps comme un principe linéaire, une droite, et comme un espace, une dimension dans laquelle on peut se déplacer. L’auteur, prenant en compte la capacité de l’homme à comprendre les lois de la physique et à les appliquer, peut postuler l’existence d’une « machine à voyager dans le temps » et écrire un récit de fiction extrapolative appelé La machine à voyager dans le temps où le personnage principal devient être témoin de l’évolution de l’humanité jusqu’à son plus lointain futur.

encyclopaedia.jpgL’Encyclopaedia Jeuryalis de Jean-Pierre Dupont est un ouvrage publié par F. Valéry en août 1989 qui recense plus de 200 termes ou expressions créés par Michel Jeury dans ses romans et nouvelles. Quiconque se demande ce qu’on veut dire par “littérature d’idées” peut trouver la réponse dans les concepts sur lesquels reposent ces trois romans majeurs dont nous parlons :

Chronolyse (Le temps incertain et Les singes du temps) : Voyage dans l’univers Chronolytique ou Indéterminé. Le processus d’accès peut être artificiel ou naturel. Artificiellement il est provoqué par des drogues comme le mebsital SF7009, ou la poudre jaune. Naturellement, il se manifeste comme un moyen de défense du cerveau ou de le faire sombrer dans la folie, en fractionnant la douleur et en la dispersant dans l’infini du temps.
Syndromes de Hood et de Boldi (Soleil chaud, poisson des profondeurs) : Deux aspects équivalents d’une fuite schizophrénique à répercussion somatique totale. L’homme est terrorisé par le froid absolu de la civilisation des hyper-systèmes, alors il rêve qu’il est très loin de là, quelque part sous un soleil chaud. Et il se met à brunir. Telle est la maladie de Hood, aussi appelée « soleil chaud » Quant au Boldi « poisson des profondeurs » on peut penser qu’il tente de transormer son corps en une sorte de scaphandre invulnérable, de s’enkyster pur devenir un animal du vide et du froid. […] Dans une tentative de récupération sociale, des cités souterraines (Guénières) furent construitent pour cette partie de l’humanité atteinte du syndrome de Boldi.

Tout y est. Tout ce qui fait de bons romans de SF et en ravit les lecteurs qui apprécient qu’on leur décrive de façon pertinente et poétique des mondes autres. Et l’on remarquera que chez Jeury, description est un bien grand mot : ces romans sont remarquablement courts, surtout comparés à ceux d’aujourd’hui. en SF, décrire ce n’est pas montrer le connu, décrire, c’est créér. Mais Jeury décrit beaucoup moins que ses collègues : il nomme, et cela suffit à créer son univers.

laffont-ad00975-1974.jpgLe terme chronolyse est un des plus beaux néologismes jamais créés par un auteur français. Le phénomène de projection de l’esprit d’un psychronaute dans celui d’un homme vivant à une autre époque donne lieu à une situation originale traduite par un jeu de répétitions de scènes qui livrent peu à peu le portrait d’un homme et de son monde. Et comme le dit Michel Jeury lui-même en 1974 dans une interview à Horizons du Fantastique : « La Science-Fiction entraîne dans chaque œuvre ou presque une remise en question du monde. » La suite de l’interview montre qu’il pensait alors à la perception de la réalité modifiée par les drogues. Les syndromes de Hood et de Boldi sont de ces créations jeuryennes qui objectifient en une seule image saisissante l’esprit d’une civilisation : de l’aliénation créée par les hypersystèmes naissent les deux syndromes autour desquels tourne l’action du roman. Qu’on songe cependant à ce que donnerait la même idée sous une autre plume : d’interminables descriptions de la vie dans les cités guénières, une accumulation sans fin de détails là où un concept suffit à les évoquer. Or, comme l’expliquent Jack Cohen et Ian Stewart dans The Collapse of Chaos, nous avons de concepts, d’idées et de théories, d’abstractions pour penser. Nous avons besoin du mot et du concept de « chat » pour ne pas avoir à décrire un chat à chaque fois que nous en parlons. Les théories détruisent les faits et cette destruction nous permet de créer des modèles à partir desquels nous pouvons penser le monde. Et tout comme le langage, les théories nous éloignent autant du réel autant qu’elles nous en rapprochent : c’est pour cela que nous ne pouvons nous en passer.

La trajectoire de Claude Atoll, l’un des personnages principaux, est celle d’une victime du Boldi — mais c’est surtout une métaphore issue d’une observation juste de la condition de l’homme occidental extrapolée de manière logique et poétique dans l’univers que crée le roman. Le plaisir du lecteur de SF qui le découvre après avoir lu son titre énigmatique réside dans le dévoilement progressif de cet univers dont la projection éclaire le sien. Vingt-cinq ans après, il apparaît que Gérard Klein avait parfaitement raison de dire dans sa préface au livre d’or reproduite comme postface dans cette édition de Soleil Chaud que « Le Temps incertain renouvelait le récit en s’enrichissant des recherches formelles du Nouveau Roman, mais il échappait en même temps à la gratuité esthétisante de ce dernier en faisant une large place à un avenir concret, c’est à dire à un avenir social. Car, enfin, ce livre introduisait comme possible des tyrannies industrielles de l’avenir en désignant explicitement leurs vecteurs : les multinationales. »

laffont-ad11230-2009.jpgEt la justesse de l’analyse de Michel Jeury de ce qui fait notre civilisation est telle que ces livres continuent à nous parler trente ans après. Mieux, ou pire : qui lit Jeury constate, avec admiration et il faut bien le dire un peu de dépit, qu’il a vu et dit peu ou prou tout ce qu’il y a à voir et à dire de l’homme moderne. Et trente ans, c’est beaucoup pour un homme, mais rien du tout pour une civilisation.

Trente ans plus tard, les idées jeuryennes font donc encore mouche : certes, la révolution paysanne n’est pas d’actualité, sauf peut-être en Amérique du Sud mais le monopole d’une entreprise comme Monsato est une réalité. De la même façon, les pups, ces poupées de chair qui servent de délassement aux membres des classes dirigeantes résonnent étrangement à une époque où le pédophile est devenu le criminel emblématique.
C’est ce que je pense aujourd’hui. Lors de ma première lecture, je percevais dans ces romans quelque chose qui me gênait et m’empêchait de les aimer autant que ceux d’un Cordwainer Smith ou d’un Frank Herbert.

Pour moi, qui avais onze ans lorsque le Le temps incertain est paru, le livre a un incontestable parfum d’années soixante-dix. Un parfum subjectif bien entendu, ce qui me reste de ce que j’ai pu percevoir d’une époque : une ambiance lourde, grise et morose, des personnages mal dans leur peau qui oscillent entre l’apathie de La Dentellière et la révolte punk. Le malaise qui les hante sent son mai 68 et sa contestation de la direction que prenait déjà, pour qui savait observer, une civilisation toute entière tournée vers le matériel et la consommation. Son post-mai aussi, avec son désenchantement, sa nostalgie d’une « révaïche » toujours à inventer. Ces romans ne constituent pas une lecture réconfortante : il suffit de lire, par exemple, la critique de Julien Raymond sur le site NooSFère sur la réédition de 1989 Livre de Poche. Incapable de le replacer dans son contexte historique et littéraire, il constate que le livre est abscons et chaotique sans parvenir à comprendre le pourquoi de sa complexité et la nature du malaise qu’il distille.

laffont-ad02709-1976.jpgL’explication est pourtant assez simple. Le Temps incertain ne cherche ni à distraire, ni à dépayser ou à réconforter son lecteur. Si vous ne lisez de l’Imaginaire que pour le romanesque, l’aventure et l’exotisme, il n’est pas pour vous. Si vous lisez de la Science-Fiction pour cela, mais aussi pour comprendre et réfléchir sur le monde que nous créons tous les jours par nos actions de singes civilisés, il l’est sans conteste. Roman expérimental, il porte la trace de l’influence du Nouveau Roman et de son refus de ce qui fonde le roman mais peut aussi le faire sombrer dans l’insignifiance de l’anecdote : le récit, le romanesque, la belle histoire dont le héros et sa trajectoire sont nécessairement pleine d’enseignement et de sens.

Quant à la sacro-sainte identification… Il faut bien l’avouer, les personnages jeuryens ne sont pas spécialement sympathiques. Les femmes ont souvent une attitude sexuellement agressive qui semble constamment et sournoisement menacer le protagoniste masculin. Les hommes ne sont des héros que si on leur ajoute le qualificatif d’anti. Mais si les névrosés de Woody Allen ou les frustrés de Claire Brétécher appartenaient à cette cohorte de personnages dégoûtés d’eux-mêmes et de la société de consommation et de ses mirages, ils avaient au moins le mérite de faire rire, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de Daniel Diersant, l’employé de la Séac qui a un accident de voiture dans Le Temps incertain et qui tourne en rond dans des séquences temporelles qui se répèrent de façon angoissante. Quant à Claude Atoll, victime du syndrome de Boldi dans Soleil Chaud, son comportement avec son esclave sexuel ne peut que mettre mal à l’aise. Ces gens sont tout sauf des figures auxquelles un adolescent peut s’identifier. Ils ne sont que de petits humains pris au piège entre des puissances en guerre, empires industriels, ordinateurs, réseaux et hôpitaux autonomes inventeurs du voyage chronolitique et qui tentent avec un succès très relatif de trouver une issue.

Daniel Diersant voit une série d’événements — accident de voiture, arrivée à une usine, entrevue avec un supérieur, kidnapping — se répéter inlassablement jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui lui arrive. « En sortir » est son leitmotiv. Il n’y parvient qu’en abandonnant sa personalité et en rejoignant la Perte en Ruaba qui se situe au delà de l’univers chronolytique. On peut toutefois se demander si la vie y est si intéressante que cela : devenu Renato Rizzi sur la plage éternelle de la Perte, il est un aventurier sans aventure, condamné au bord de la mer en se demandant s’il est vraiment libre et réel…

laffont-ad11106-2008.jpgLes personnages de Jeury cherchent à sortir de l’Histoire qui les broie, et ils y parviennent parfois en abordant les rivages de l’Utopie. Mais l’auteur sait, comme Simon Clar dans Les Singes du temps que l’utopie suprême, celle qui délivre de la « souffrance, de la faim, du travail et de l’histoire » est aussi une illusion réservée à quelques-uns qui peuvent se contenter d’une existence pure, délivrée du temps et de la souffrance, mais aussi de l’inscription dans le réel qui fait l’humanité.

Alors quoi ? « La civilisation est-elle l’ennemi ? Il faut devenir berger au Larzac ou ermite au Tibesti […]. Ou bien, c’est la société capitaliste et elle seule. »

La question est si bien posée qu’elle demeure la nôtre. L’homme moderne, avec son terrorisme, son réchauffement climatique, ses puissances d’argent, ses pauvres et ses riches, ses fanatiques et ses consomateurs, sa biosphère en danger, sait, pour peu qu’il en fasse partie (car des populations entièrens en subissent les inconvénients sans jamais en voir les avantages), que la civilisation constitue son problème principal. Qu’il n’y a pas de solution, c’est ce que voudrait nous faire croire le nihilisme mortifère dont Michel Houellebecq est le chantre principal. Houellebecq est un grand satiriste, mais je préfère, et de loin, la poétique jeuryenne à la dépression permanente à la Houellebecq.

Il convient ici de citer à nouveau la postface de Gérard Klein, dans laquelle il ne cesse de s’étonner que l’œuvre de Michel Jeury échappe à ses théories sur la Science-Fiction. Car Jeury, originaire d’une famille de paysans, n’entre pas dans un cadre où l’écrivain de SF serait un petit-bourgeois écrivant pour récupérer le pouvoir qu’il n’a pas dans le réel. Si le genre Science-Fiction constitue une théorie de la place de l’homme dans le monde, on se rend compte qu’elle se trouve en ce moment dans la position que décrit Gérard Klein lorsqu’il analyse la place des théories dans le fonctionnement socioculturel des classes moyennes.

« La théorie est toujours l’expression d’un désir auquel le réel impose sa censure. Lorsqu’en effet une pratique cesse de donner des résultats satifaisants dans le réel, ou lorsque le réel impose des conditions auxquelles aucune pratique ne répond, l’humain commence par en éprouver une certaine surprise puis un déplaisir certain et cède à la dépression. Ce moment dépressif […] lui permet de régresser vers un stade psychique relativement indifférencié à partir duquel une autre représentation du réel puisse s’élaborer qui permette son ressaisissement. »

pp5082-1980.jpgDans la réalité, Michel Jeury a cessé d’écrire de la Science-Fiction, pour des raisons qui lui appartiennent. Et pourquoi pas ? Après tout, qui a envie de prêcher dans le désert pour trois kopecks toute sa vie ?

Dans la réalité, le genre lui-même, confronté à la désillusion envers certains de ses postulats paradigmatiques, comme le voyage dans l’espace et le progrès technique, s’interroge et hésite. Les lecteurs vont chercher dans le romanesque et les mondes pittoresques l’évasion et la consolation dont ils ont besoin et certains auteurs entretiennent la dépression d’une société qui ne se comprend pas elle-même alors que les moyens lui en ont été donnés depuis longtemps, par Brunner, par Silverberg, par Spinrad, par Disch, par Jeury.

La Science-Fiction est une littérature d’idées et il est dans la nature de celles-ci de circuler et de féconder les cerveaux des auteurs chez qui elles s’installent : Michel Jeury est de ces auteurs qui stimulent la créativité des autres, qui donnent des pistes, qui dirigent le regard là où il doit aller pour que jaillisse la compréhension.

On me reprochera sans doute encore ma naïveté, mais je préfére croire que pour avancer, aussi peu que ce soit, il vaut mieux y voir clair. Il est sain et normal pour une civilisation basée sur la technoscience de parler du futur de l’homme dans le monde qu’il a créé en en faisant usage, non pas parce qu’on est trop bête ou trop crédule pour voir ce qui le menace, mais parce qu’en connaissant les erreurs et les obstacles, on peut tenter de les éviter.


Sylvie Denis


Bifrost n° 54, avril 2009.

24/03/2011

The New Space Opera

the-new-space-opera-.jpgGardner DOZOIS

& Jonathan STRAHAN

Bragelonne, 2009

The New Space Opera, 2007

 

 

   Pour quelle raison bizarre et irrationnelle des êtres humains adultes, responsables et occidentaux, pourvus pour la plupart de conjoints et de progéniture, de métiers, de positions sociales même, enfin bref, des gens comme vous et moi, lisent-ils des histoires d'empires galactiques, de batailles spatiales, d'aventuriers stellaires et autres fariboles situées dans des futurs aussi lointains qu'improbables ?

     Parce que, la plupart du temps, c'est par là qu'ils ont commencé à lire de la S-F et que, pour qui a succombé aux charmes d'Edmond Hamilton, de Leigh Brackett, de Poul Anderson, de Jack Vance et de bien d'autres, la perspective d'un horizon où ne cessent de se lever des étoiles nouvelles est irrésistible.

     Comme le penchant de la science-fiction à créer des mouvements et des étiquettes que l'on peut à loisir coller sur les vieux pots où l'on fait les meilleures nouvelles soupes, à moins que ce ne soit le contraire ?

     Le « Nouveau Space Opera » a été lancé dans le magazine américain Locus en août 2003 par (entres autres) des articles de Ken Mac Leod, Paul McAuley et Gwyneth Jones, que l'on retrouve tous les trois au sommaire de notre ouvrage.

     Les anthologistes donnent comme définition : « Littéraire, stimulant, sombre et souvent dérangeant, mais aussi grandiose et romantique, excitant, plein de suspense [...] et situé dans des décors grandioses. » Bref, le new space opera, c'est de la science-fiction après la new wave, le cyberpunk et le vingt-et-unième siècle, parce qu'après tout, si nos vies doivent se résumer à des tracas administratifs et autres chafouineries quotidiennes, que ce soit avec des administrations galactiques, si l'humanité doit connaître la guerre jusqu'à la fin des temps, qu'on fracasse des planètes et qu'on pulvérise des galaxies...

     C'est, on vous l'a dit et répété, une question d'échelle et cela me rappelle une réflexion d'un collègue professeur de philosophie à propos de l'horoscope tant honni des rationalistes. Qu'est-ce que ça peut faire, disait-il, si des gens lisent l'horoscope, c'est un moyen comme un autre d'être en relation avec le cosmos. Voilà : le space opera, c'est ni plus ni moins un moyen comme un autre de se faire citoyen de la galaxie, et dans la mesure où c'est le seul qui soit à notre portée de citoyen de ce siècle, je ne vois vraiment pas pourquoi s'en priver.

     Cela dit, à 25 euros l'anthologie, on est en droit d'avoir envie d'en savoir un peu plus.

bragelonne278-2009.jpg     Dix-huit textes donc, dont certains, à mon avis, auraient pu trouver place ailleurs. « In the valley of the gardens » de Tony Daniel, « Maelstrom » de Kage Baker, et « Splinters of Glass » de Mary Rosenblum se déroulent sur des planètes et ne les quittent pas. « Splinters of Glass » étant des trois la mieux menée, avec du suspense, de l'amour et de l'aventure sous les glaces de Io.

     Viennent ensuite les nouvelles qui partent du principe que l'argent, la guerre et la tromperie étant éternelles, on peut nouer de belles intrigues entre les planètes et les dimensions. C'est le cas dans « Saving Tiamatt » de Gwineth Jones, « Send them Flowers » de Walter John Williams, en petite forme, « Winning Peace » de Paul MacAuley, ou « Who's afraid of Wolf 359 » de Ken McLeod, amusant, mais pas mémorable. La moins réussie dans la catégorie des histoires d'aventuriers étant « Dividing the Sustain », de James Patrick Kelly, peu inspiré dans sa tentative de création de société mâtinée de situations grotesques à la Greg Egan. C'est d'ailleurs l'une des caractéristiques de plusieurs de ces textes que de comporter des idées intéressantes et une intrigue qui n'est pas à la hauteur.

     Que nous reste-t-il donc de vraiment costaud à nous mettre sous la dent ?

     « Verthandi's Ring », de Ian Mac Donald, parvient à traiter de guerre à grande échelle et de posthumanité en créant une atmosphère des plus étranges tout à fait convaincante. L'effet d'échelle fonctionne à plein dans les textes basés sur un de ces artefacts dont la science-fiction a le secret, comme « The Worn Turns » de Gregory Benford, ou l'excellent « Hatch » de Robert Reed, qui fait partie de sa série de textes se déroulant sur un vaisseau de la taille d'une planète de type jupitérien. Mais là où le space opera comme moyen de faire de nous des habitants du cosmos se révèle le plus efficace, c'est dans les textes où des espèces ou des personnages extrêmement éloignés les uns des autres se rencontrent — pour le pire, la guerre, le génocide ou l'incompréhension radicale et irrémédiable dans un univers indifférent.

     « Art of War » de Nancy Kress présente peut-être des personnages un peu caricaturaux et se révèle très démonstratif, mais ses extraterrestres indéchiffrables, sauf par le personnage principal, et sa guerre, s'avèrent forts convaincants.

     Dans « The Emperor and the Maula », Robert Silverberg parvient à dresser le tableau d'un empire galactique où l'homme n'est qu'un barbare insignifiant tout en revisitant l'histoire de Shéhérazade.

     « Muse of Fire » de Dan Simmons est à peu de chose près le premier texte que je lis de lui depuis que je n'ai pas réussi à finir l'une des suites d'Hypérion. Les fans seront ravis, je peux donc émettre quelques réserves sur ce tour de force qui présente une humanité dont la culture et la liberté lui ont été enlevés par des extraterrestres tout puissants et énigmatiques. Le portrait et la trajectoire de cette troupe shakespearienne forcée de jouer devant des créatures de plus en plus étranges et des décors sans cesse plus grandioses sont d'une redoutable efficacité. L'utilisation de la cosmogonie gnostique produit un effet d'étrangeté merveilleux sur le voyage dans l'espace. Le problème étant pour moi que la fin est plus que convenue et attendue. Et que, le temps passant, on se demande pourquoi l'auteur nous a fait part au passage de ses brillantes (mais un peu longues) analyses de Shakespeare, et surtout, comment il a pu nous faire croire que des entités aussi puissantes et étrangères ont bien pu y comprendre quoi que ce soit et baser le sort de l'humanité sur cette compréhension...

     « Remembrance » de Stephen Baxter, située dans l'univers des « Xeelee », parvient à donner le sentiment que même dans un univers où elle est plus ou moins condamnée à être la victime de civilisations plus puissantes, comme les Squeem, les Qax et les Xeelee, l'humanité peut encore prendre quelques décisions importantes — à condition d'avoir la mémoire longue. « Glory », de Greg Egan, est peut-être dans une thématique similaire avec ses archéologues qui recherchent le moyen de sauver la civilisation du Big Crunch dans les mathématiques d'un peuple disparu depuis des éons. Un bon texte qui vient compléter le portrait de la civilisation galactique de l'Amalgame, mais pas du très grand Egan.

     On trouve un même vertige, mêlé de mélancolie et de fatalisme dû à l'éloignement et l'incompréhension, chez le personnage de « Minla's Flowers » d'Alastair Reynold, qui grâce à l'éternelle panne de moteur dans l'équivalent de l'hyperespace, se retrouve obligé d'aider une civilisation plongée dans la guerre. Ne pouvant le faire qu'en dormant sur de longues périodes, il vit le destin de ces gens tel un dieu mélancolique et désabusé avant de repartir poursuivre ses propres aventures. Peut-être ma nouvelle préférée, avec celles de Silverberg, Baxter et Reed. Mon plus grand regret, dans cette anthologie, étant de n'avoir pas trouvé de texte où l'auteur aurait développé de nouveaux styles d'empires, sociétés et de manières d'être pour une humanité cosmique. A l'exception de Ian MacDonald, ceux qui ont joué le jeu du cadre galactique l'on fait dans des univers déjà connus de leurs lecteurs. J'aurais aimé en découvrir d'autres.

     Cette anthologie a tout de même, par sa simple taille, de quoi satisfaire les goûts d'un lectorat varié, en attendant le tome 2 dont la sortie est prévue pour juillet 2009 en anglais — autant dire maintenant.
Sylvie Denis

05/09/2010

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (5)

897053718.jpg    On peut se demander, après ce survol d'une partie de l'œuvre de Greg Egan si, non content de ne pas être un romantique, il n'est pas aussi un pessimiste forcené. Y a-t-il quelque chose à attendre d'un monde d'égoïstes dont on ne peut être sûr q'ils auront assez de jugement moral pour inventer l'humanité sans s'auto-détruire et sans devenir des monstres ? En d'autres termes, si votre père, ou votre voisin, se révèle être Adolf Hitler et qu'il n'y a pas de chevalier armé d'un sabre laser pour le rameber du bon côté de la Fore, qui sauve l'humanité de sa tendance à l'aveuglement et à l'auto-destruction ?

    Dans « La caresse, le policier kidnappé par Lindhquist, le créateur de tableaux vivants, n'a d'autre justification pour l'exercice de son léter que son sens inné de la justice. Harold, le sienifique de « La Cuve », est amoureux. D'un amour non partagé et qui empoisonne ses jours au point qu'il voudrait, à défaut de le comprendre, s'en débarrasser — être libre. Mais « quelque chose dans son génome, ou dans son passé a décaré que cela ne devait pas être. Ou peut-être que le dé quantique a été lancé en sa faveur. Pour cette fois. » Il ne commet pas le crime. De façon inexplicable et irrationnelle, parce qu'il se trouve doté d'un certain sens de la morale et de la justice… mais il aurait pu en être autrement.

1645492002.jpg    La solution se trouve peut-être dans L'Énigme de l'univers, où Andrew North se rend sur une île corallienne artificielle située en plein Pacifique… un territoire créé par un groupe de bioingénieurs anarchistes. Non pas que Greg Egan exprime ouvertement sa sympathie pour les anarchistes… mais c'est le seul système politique qu'il ait jamais pris la peine de décrire un peu en détail. Et quand les problèmes ne peuvent pas être résolus par des héros dans la dimension mythique; il faut bien qu'ils le soient par des humains dans la dimension politique. À moins que ne s'opère, toujours comme dans L'Énigme de l'uinvers, une transformation de l'univers au niveau mathématique, physique et métaphysique. Un aspect de l'œuvre de Greg Egan qui mériterait un article à lui tout seul.

    En attendant, il ne nous reste plus qu'à recommander au lecteur de lire ses textes. Ils expriment, mieux que les navrantes imbécillités de « penseurs » incapables de comprendre la nature de cette étrange époque, ce qu'il en est de la vie à la fin du XXe siècle. 

 

Sylvie Denis