18.10.2009

Les Racines du Mal

medium_racines.jpgMaurice G. Dantec

(1995)

(Gallimard Série Noire n°2379)

 

L'an 2000 n'aura pas lieu. C'est avec plaisir que j'ai lu cette affirmation sous la plume de Jean Baudrillard. Elle répond en effet à un article (1) écrit il y a quelques années où j'essayais d'expliquer l'étrange situation qui est la nôtre en cette fin de siècle et de millénaire.

Je disais en effet « qu'il n'y a plus de présent », et tentais de montrer que nous vivions dans une « bulle de présent » où tout coexiste, tout est inlassablement recyclé, revécu et commémoré. Faisant peu ou prou le même constat, Jean Baudrillard explique que « Nous vivons le temps de l'Histoire en une sorte de coma dépassé. C'est l'hystérésis du millénium, qui se traduit par une crise interminable. Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, c'est une dimension anorexique — l'impossibilité d'en finir, en même temps que l'impossibilité de prévoir au-delà. » (2)

Ce sentiment d'« incapacité à en sortir », à franchir enfin la porte du millénaire pour entrer dans le grandise avenir devait se traduire un jour dans le domaine littéraire. Les événements relatés dans le roman de Maurice G. Dantec — qui comme par hasard remercie Jean Baudrillard « pour l'ensemble de ses travaux » — commencent en 1993 et se terminent au début de l'année 2000, et montrent bien que, si l'espoir existe de jamais retrouver « la tension linéaire de la modernité et du progrès », celui-ci est bien faible : malgré tous les efforts que nous faisons pour nous échapper vers des perspectives meilleures, c'est dans la boue du siècle que nous ne cessons de patauger.

Mais de quoi s'agit-il au juste ? se demande le lecteur que les philosophes contemporains laisseraient indifférent.

Le roman pesant ses 635 pages, on se contentera d'un survol de cette histoire de tueurs en série au suspense sans faille, que l'on ne peut que recommander à ceux qui aiment autant l'action que la réflexion, surtout lorsque cette dernière ne fait jamais obstacle à la première mais la soutient. L'intégration de la réflexion et de l'action est peut-être même ce que ce livre réalise de mieux : l'exemple le plus frappant étant la description, par l'intermédiaire de Prigogine et de ses théories sur les systèmes chaotiques, de la façon dont une bande de gamins, en pissant sur la glace qui recouvre un étang gelé, découvrent un cadavre horriblement mutilé…

Cela commence au début des années 1990 : Andreas Schaltzmann, individu psychotique persuadé que la Terre est envahie par des aliens et des nazis, commet le premier d'une série de meurtres qui s'achèvera par une tentative de suicide. Sa trajectoire hallucinée est reconstituée a posteriori par Arthur Darquandier (surnommé Dark), un jeune cogniticien, spécialiste des intelligences artificielles, engagé par le professeur Gombrowicz, lui-même spécialiste des tueurs en série, qui travaille avec les autorités policières françaises sur ce cas difficile. Le malheureux Andreas finit par être arrêté, au terme d'une terrifiante dérive dans la folie meurtrière. Néanmoins, un problème se pose, du moins pour Darquandier : certains meurtres qui lui sont attribués ne semblent pas correspondre au schéma de sa psychose bien particulière. L'hypothèse est confirmée par le « schizo-professeur », un système de proto-intelligence artificielle dédié à l'analyse des comportements des criminels en série.

Hélas — c'est la loi du genre — les autorités françaises ne croient pas aux avancées de la science, et surtout, ne veulent pas perdre la face. Darquandier ayant un sale caractère, il se retrouve éjecté de l'affaire, et se rend à Montréal, puis en Australie, où il développe la neuromatrice, « une intelligence artificielle de pointe couplée au nec le plus ultra des interfaces “virtuelles” », ce qui le conduit peu après à revenir en Europe où, censé recruter des collaborateurs, il finit par prendre contact avec l'ancienne collaboratrice du professeur Gombrowicz… et certains tueurs en série. En révéler plus serait déflorer les spirales de cette plongée dans l'horrible, alors que Dark, aidé de son intelligence artificielle, se lance à la poursuite des tueurs ; ce livre appartient sans conteste — et je considère ça comme un compliment — à la catégorie des « page-turners » — les livres-qui-font-tourner-les-pages.

Là où il se distingue d'autres romans sur des tueurs en série, c'est qu'alors que ce type de fiction a pour objet principal, parallèlement à la poursuite/capture du tueur, le dévoilement et la compréhension de sa psychologie, Les Racines du Mal est aussi un roman de science-fiction à part entière : d'une part parce que ce que nous apprenons sur Andreas Schaltzmann n'a pu être révélé qu'en 1997, grâce à de nouveaux médicaments, les « accélérateurs neuroniques », ensuite parce que la neuromatrice, dont la personnalité intègre des composantes empruntées à Schaltzmann et au narrateur, est bien entendu un concept tout ce qu'il y a de plus science-fictionnel — et sans lequel rien de ce qui constitue les troisième et quatrième parties du roman ne pourrait arriver. Cette union donne à la convention qui veut que les meilleurs enquêteurs capturent les criminels parce qu'ils ont beaucoup en commun avec eux prend là une dimension toute nouvelle. D'autre part, là où les histoires de tueurs en série traditionnelles s'arrêtent en général à la compréhension de la personnalité du meurtrier, Les Racines du Mal analyse la folie, le crime, la violence et la destruction à l'échelle de la société, le mal à l'échelle des structures mêmes du réel.

 

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(Roland C. Wagner est à gauche et Maurice G. Dantec à droite)

« Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l'homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l'humain, c'est à dire de son néocortex, et non l'inverse. Nous pensions tous deux que le mal, l'agressivité et l'instinct de destruction formaient une composante essentielle de la vie. »

Ce que Dark va vivre après avoir échangé ces réflexions avec un collègue confirmera bien ce qu'ils ont entrevu : à la fin du roman, l'an 2000 n'a effectivement pas lieu, en tout cas pas au sens où il marquerait l'avènement d'une ère nouvelle. Au contraire, dans une Europe qui semble vouée aux forces de l'entropie, le mal sévit encore — même si, ailleurs, des intelligences artificielles s'envolent pour la Lune. Et c'est peut-être là le message essentiel du livre : les racines du mal sont les nôtres, elles nous sont consubstantielles — où, comme dirait Edgar Morin, l'homme est un « sapiens demens ». Autrement dit l'homme n'est pas capable du meilleur (l'intelligence, l'altruisme, la création) en dépit du pire (la violence, la folie, l'agressivité, la guerre, la destruction) mais parce qu'il en est aussi capable. « L'extrême conscience de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »

Désormais, notre passé nous condamne à ne jamais franchir la porte de l'avenir, celle qui nous libérerait à la fois du mal et de son souvenir. Censé écrire son témoignage en 2020, Dark ne voit pas de grandiose avenir, où rien en serait comme avant, où tout porterait la marque indélébile du Progrès. Comme nous autre prisonniers de la bulle de présent, il nous sait condamnés à vivre dans l'intermonde, « une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l'entropie et du chaos s'annulent à peu près ».

Pour conclure, je dirai qu'il y a peut-être aujourd'hui deux façon d'écrire de la science-fiction : l'une est l'option « réaliste », à laquelle appartiennent Dantec et sans doute aussi William Gibson. Dans cette vision rien ne change radicalement et l'auteur ne peut que constater le pire. C'est raisonnable, étant donné l'état du monde, mais frustrant : l'émotion science-fictive vient justement de ce qu'on décrit le différent, le nouveau, et non le même, d'où la nécessité de la deuxième option, selon laquelle « quelque chose s'est passé » — la nanotechnologie, le cyberspace, la conquête de Mars, et où, au prix d'un petit saut quantique, on s'extrait de la bulle de présent pour entrer dans le grandiose avenir. Je ne dirai pas que l'une vaut mieux que l'autre, je me bornerai à recommander la lecture d'un roman intelligent, haletant et indispensablement contemporain.

 

Sylvie Denis



(1) Et voilà pourquoi votre fille est muette… in KBN n°5.

(2) in Vogue, avril 1995.

18.08.2009

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (1)

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Il n'y a, si on y réfléchit bien, que deux sortes de plaisirs dans la lecture : celui de la répétition et celui de la nouveauté. On sait que les enfants aiment qu'on leur raconte cent fois la même histoire. la plupart des adultes ne relisent pas, ou peu, les mêmes livres, mais ils ne détestent pas retrouver les mêmes personnages et les mêmes idées d'ouvrage en ouvrage — et on connaît les résultats de cette recherche du confort dans le plaisir sur la créativité des auteurs…

Ce phénomène est pourtant à la fois inévitable et indispensable. Comme le fait remarquer Brian Stableford au début d'un article intitulé « Comment devrait finir une histoire de science-fiction ? » (1), « la nouveauté ne peut apparaître que sur un fond d'attente, il ne pourrait y avoir ni ironie, ni tragédie, si certaines conventions d'étaient pas là pour être trompées ».

Dans cette perspective, la science-fiction est une littérature paradoxale, qui chérit le novum, exalte la description de l'étrange et de l'inattendu, mais qui produit aussi nombre de clichés et de stéréotypes. C'est à ce prix que le genre se constitue comme tel, un ensemble de motifs qui va du voyage dans le temps à l'extraterrestre, en passant par les robots, les empires galactiques et tutti quanti. Ces motifs naissent de la nature même de la science-fiction, une littérature qui crée des simulations d'univers basés sr la perception qu'ont les auteurs du rôle primordial de la science et de la technique dans les métamorphoses de la société. C'est sur ce fond commun qu'il déploiet leur originalité personnelle. Les choses pourraient en rester là, si la société n'évoluait pas, si les sciences et les techniques restaient figées — ce qui est bien évidemment impossible.

1494950455.jpg Au milieu des années soixante, la science-fiction, déjà bien établie dans ses codes et ses conventions, a vu apparaître un certain nombre d'auteurs qui étaient peu ou prou d'accord avec le paradigme essentiel du genre, mais qui en satisfaisaient plus ses règles collectives. Elles ne correspondaient plus à leur perception du rée, ni avec leur sensibilité artistique. Ainsi naquit la New Wave, qui permit à la fois un renouveau stylistique — avec des expérimentations pas toujours très heureuses, certes, mais qui eurent un effet liébrateur — et thématique : la musique et la culture rock aussi bien que les sciences dites « molles », de la linguistique à l'ethnologie, entrèrent dans le genre — sans oubier la politique et le sexe. Vingt ans plus tard, un phénomène similaire se reproduisit avec le mouvement cyberpunk. cette fois-ci, les nouveaux auteurs firent entrer l'ordinateur et toutes les techniques qui lui étaient associées, dans des domaines aussi différents que la création graphique, la musique, l'intelligence artificielle ou la réalité virtuelle, dans le champ d'une littérature qui avait à nouveau besoin de se renouveler.

La plupart des critiques sont d'accord pour dire que, comme toutes les avant-gardes, le mouvement original s'est dissous de lui-même. Il me semble néanmoins que nous vivons encore sous son influence : sans former le moins du monde une école ou un mouvement, les auteurs les plus intéressants de la science-fiction contemporaine (2) prennent en compte les développements de l'informatique, des médias, des neurosciences, des biotechnologies, des mathématiques et de la physique. Il se trouve que beaucoup de ces auteurs, tels Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Richard Calder, Geoff Ryman, Eric Brown, Mary Gentle, Ian MacLeod et d'autres ont débuté leur carrière dans le magazine anglais Interzone. De tous ces écrivains au talent incontestable, il me sembl néanmoins que l'auteur australien Greg Egan se distingue particulièrement, à la fois par sa thématique et son traitement.

335834287.jpg En effet, comme je l'ai déjà écrit, il me semble qu'il existe à présent deux modes d'écriture de la science-fiction. L'un obéit, si l'on veut, au principe de plaisir : celui de la nouveauté produite par la science. Dans cette option « il se passe quelque chose » et l'auteur peut projeter ses lecteurs dans un monde qui offre peu de continuité historique avec le nôtre — mais qui permet à l'auteur et au lecteur d'entrer dans « le grandiose avenir », et de s'offrir tous les plaisirs du sense of wonder. Dans l'autre option, « réaliste », il ne se passe rien, et l'auteur bâtit son univers dans ce que j'appelle la « bulle de présent » : une période historique qui, comme dans le roman de Maurice Dantec Les Racines du Mal, englobe notre présent et notre proche futur. Ce mode d'écriture naît probablement, comme le souligne Gérard Klein dans une préface à Tous à Zanzibar (3), avec la New Wave et les années soixante, se prolonge avec William Gibson et trouve sa plus belle expression avec Greg Egan. Il est l'expression d'une science-fiction qui, en intégrant certains des discours de la littérature générale, est entrée dans l'âge adulte. Qui a peut-être perdu en innocence mais a gagné en intelligence et en profondeur.

 

Sylvie Denis

 

 



(1) « How should a Science-Fiction Story End? », in The New York Review of Science-Fiction n°78, February 1995.

(2) Cet article a été écrit en 1997.

(3) Tous à zanzibar, John Brunner, Livre de Poche SF n°7180.



 

01.08.2009

BIOS

8b289eeb445c3b5648dc9f239eaf4835.jpgRobert Charles Wilson

BIOS (1999)

Gallimard “Folio SF”, 2001

 

Voici un roman concis, compact et coupant, une œuvre étrangement courte en ces temps de gros pavés bien trapus, mais qui laisse dans la mémoire une trace bien plus importante que sa longueur le laisse supposer.

Il est vrai que l'auteur, Robert Charles Wilson, n'est pas de ceux qui font ce à quoi on s'attend.

Darwinia, que l'on a pu lire dans la collection « Lunes d'encre », commençait comme un roman d'exploration. Il aurait pu n'être que cela, avec toute la panoplie désormais trop connue des longues expéditions en terre étrangère et des descriptions de paysages exotiques... Passionnant quand on a douze ans, barbant quand on a lu ses classiques, du Monde Vert à L'Anneau-monde, en passant par Rama et autres lieux plus ou moins exotiques...

Robert Charles Wilson avait choisi d'éviter cela et de construire son roman sur une série de ruptures, ce qui n'est pas du goût de tous les lecteurs.

Ceux-ci auraient cependant tort de se priver des plaisirs qu'offre cet auteur qui manie aussi bien l'émotion forte que la science dure, et dont le goût du détail et la finesse d'écriture ne sont pas donnés à tous.

 

Si Bios laisse comme une goût d'amertume dans la bouche, c'est que nulle part on n'y cède à un quelconque romantisme, que ce soit celui du Futur, de la Science ou de l'Espace.
L'action se déroule au XXIIe siècle. Après une période de troubles et d'instabilité, la Terre a retrouvé calme et prospérité sous la férule des Familles et des Trusts des Travaux. Un système dominé par une élite bureaucratique tatillonne et une hiérarchie sociale pesante et rigide.
Dans ce contexte, le voyage spatial existe, mais il coûte extrêmement cher et n'est pas vu d'un œil favorable par toutes les factions politiques qui se combattent au sein des Trusts.
Le XXIIe siècle de Robert Charles Wilson n'est pas une utopie et les personnages de Bios, autrement dit, le personnel de la station orbitale Isis, ne sont pas des héros.
En effet, de nos jours, l'explorateur spatial est souvent présenté soit comme un héritier sophistiqué des pionniers de l'ouest Américain — à la Kim Stanley Robinson dans sa trilogie martienne — soit comme un descendant des aventuriers de la littérature populaire — comme le mercenaire de Chasm City d'Alastair Reynolds. Les personnages de Bios ne sont ni l'un ni l'autre : leur identité dépend entièrement de leur origine socio-économique et géographique, leur liberté de mouvement est toujours limitée, soit par leur conditionnement, soit par le contexte.
La protagoniste principale, Zoé Fisher, a été clonée et génétiquement modifiée pour survivre à la surface de la planète Isis, environnement dont les formes de vies sont si peu compatibles avec celles de la Terre que personne ne peut s'y promener à l'air libre. Même les scaphandres les plus sophistiqués, même les mesures de protections les plus extrêmes échouent à protéger les colons de micro-organismes d'une agressivité inconnue sur Terre. Le directeur de la station, Kenyon Degrandpré, est un haut fonctionnaire entièrement soumis aux Familles : volontairement castré en gage de loyauté et uniquement préoccupé par sa carrière. Les scientifiques qui travaillent à bord de la station orbitale et dans celles qui se trouvent sur la planète sont différents car ils viennent soit de Mars, soit des lointaines colonies Kuiper, indépendantes des Trusts et de leur système social rigide. Mais pour eux, la vie sur Isis se réduit à la vie à l'intérieur de stations que les micro-organismes locaux semblent avoir décidé de détruire.
Quant à Zoé Fisher, elle a été créée pour explorer Isis et son merveilleux — et mortel — biotope. Mais elle va surtout se révéler à elle-même : une jeune fille dont le thymostat, un régulateur sensé lui épargner les troubles d'une psyché soumises à des hormones non régulées, a été saboté. La liberté qu'elle trouve est bien réelle — mais elle est le fruit d'une intervention extérieure. Zoé, qu'elle soit un clone fabriqué par Devices and Personnels ou une jeune femme qui se découvre une nouvelle personnalité, de nouvelles émotions — dont l'amour — n'est pas plus libre, pas plus maître de son destin qu'aucun des autres personnages du livre, qu'ils soient prisonniers du système social terrien, des Trusts, ou tués par la planète qu'ils tentent d'explorer.
Tout cela peut paraître peu engageant, et le serait effectivement si l'auteur n'avait l'immense talent de faire vivre une civilisation à la fois crédible et réaliste — le futur des Familles sonne juste, il pourrait bien être un de ceux qui nous pendent au nez — et des personnages vivants. L'exploration d'Isis et le mystère que cache l'agressivité de la planète à l'égard de l'humanité sont passionnants. Une vieille et excellente idée de S-F est ici revisitée avec maestria. Mais il est évident que pour l'auteur, du moins dans ce livre, le futur de l'intelligence ne réside pas dans les individus — ce qui, pour une conscience occidentale du XXIe siècle, n'est jamais agréable à considérer.
Reste qu'avec Bios, la collection « Folio SF » nous livre son premier inédit dans le domaine de la fiction. Et pour une première, voici un bien joli morceau de lecture.

 

Sylvie Denis

15.07.2009

La trilogie chronolytique

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Michel Jeury

Le Temps incertain

(bibliographie d’Alain Sprauel)

Soleil chaud, poisson des profondeurs

(postface de Gérard Klein)

Robert Laffont

 

Un classique, dit mon Petit Larousse, est un « auteur, ouvrage, œuvre, qui peuvent servir de modèle, dont la valeur est universellement reconnue ».

De ce point de vue, il n’y a aucune difficulté à qualifier Le Temps incertain et la critique pourrait s’arrêter là : roman majeur d’un auteur majeur de la Science-Fiction française, salué par la critique à sa sortie, il a également été le premier à se voir décerner ce qui était à l’époque le Grand Prix de la Science-Fiction Française. En clair, toute personne qui se pique de connaître un tant soit peut le genre dans notre beau pays devrait l’avoir lu et plutôt deux fois qu’une.

Mais un classique est aussi un livre qui, tout en exprimant de façon magistrale l’esprit de son temps, n’en est pas moins intemporel en ce sens qu’il continue à parler à des lecteurs bien après sa publication.

Un classique dans un genre satisfait à ces critères et, d’une manière où d’une autre le fait avancer. Dans tous les cas, il ne le « transcende » pas, il ne cesse pas d’y appartenir. Un bon livre de Science-Fiction est un livre de Science-fiction de la même façon que le meilleur pain que vous ayez mangé dans votre vie demeure du pain, quel que soit le nombre d’étoiles attribué à la table où il est servi… Si Le Temps incertain et peut-être surtout Les Singes du Temps ne figurent pas au sommaire des histoires de la littérature du vingtième siècle, cela ne signifie pas qu’ils n’y ont pas leur place, mais pour reprendre les termes d’analyse de Gérard Klein, que la culture dominante n’a toujours pas compris et encore moins intégré ce que la Science-Fiction a à dire sur la civilisation moderne.

laffont-ad11182-2008.jpgIl semblerait, à lire certains critiques contemporains, qu’on ait oublié que la science-fiction est une littérature collective et qu’un auteur ne perd rien en inscrivant son œuvre dans une tradition, en reprenant à son compte et en prolongeant les idées et les réflexions d’un autre, bien au contraire. Dans cette perspective, Le Temps incertain, que l’auteur à l’époque a placé sous l’égide de Philip K. Dick en le citant, est une variation magistrale sur le thème classique du voyage dans le temps. Il est aussi un roman dans la droite ligne de l’exploration de l’espace intérieur qui faisait florès en convergence avec la New Wave anglo-américaine

Et un livre dickien, va-t-on me dire ? Certes, au sens où on y interroge la nature de la réalité — mais c’est bien tout. Michel Jeury, comme tout auteur de SF, s’est nourri de l’œuvre de ses collègues et donc de celle de Dick. Une variation n’est pas une pâle copie. Quiconque connaît un peu l’histoire sait que l’originalité consiste bien souvent à apporter une minuscule pierre à un édifice dont la construction a commencé bien avant soi.

Je le répète, la SF est une littérature collective qui se construit dans le partage, l’échange et la confrontation des idées d’une manière que ne connaît absolument pas la littérature générale.

Le voyage dans le temps est ce que j’appelle une idée de première instance. Elle apparaît tôt dans l’histoire du genre et a par la suite généré d’innombrables variations sur le thème. Elle découle d’une compréhension moderne de la notion de temps comme un principe linéaire, une droite, et comme un espace, une dimension dans laquelle on peut se déplacer. L’auteur, prenant en compte la capacité de l’homme à comprendre les lois de la physique et à les appliquer, peut postuler l’existence d’une « machine à voyager dans le temps » et écrire un récit de fiction extrapolative appelé La machine à voyager dans le temps où le personnage principal devient être témoin de l’évolution de l’humanité jusqu’à son plus lointain futur.

encyclopaedia.jpgL’Encyclopaedia Jeuryalis de Jean-Pierre Dupont est un ouvrage publié par F. Valéry en août 1989 qui recense plus de 200 termes ou expressions créés par Michel Jeury dans ses romans et nouvelles. Quiconque se demande ce qu’on veut dire par “littérature d’idées” peut trouver la réponse dans les concepts sur lesquels reposent ces trois romans majeurs dont nous parlons :

Chronolyse (Le temps incertain et Les singes du temps) : Voyage dans l’univers Chronolytique ou Indéterminé. Le processus d’accès peut être artificiel ou naturel. Artificiellement il est provoqué par des drogues comme le mebsital SF7009, ou la poudre jaune. Naturellement, il se manifeste comme un moyen de défense du cerveau ou de le faire sombrer dans la folie, en fractionnant la douleur et en la dispersant dans l’infini du temps.
Syndromes de Hood et de Boldi (Soleil chaud, poisson des profondeurs) : Deux aspects équivalents d’une fuite schizophrénique à répercussion somatique totale. L’homme est terrorisé par le froid absolu de la civilisation des hyper-systèmes, alors il rêve qu’il est très loin de là, quelque part sous un soleil chaud. Et il se met à brunir. Telle est la maladie de Hood, aussi appelée « soleil chaud » Quant au Boldi « poisson des profondeurs » on peut penser qu’il tente de transormer son corps en une sorte de scaphandre invulnérable, de s’enkyster pur devenir un animal du vide et du froid. […] Dans une tentative de récupération sociale, des cités souterraines (Guénières) furent construitent pour cette partie de l’humanité atteinte du syndrome de Boldi.

Tout y est. Tout ce qui fait de bons romans de SF et en ravit les lecteurs qui apprécient qu’on leur décrive de façon pertinente et poétique des mondes autres. Et l’on remarquera que chez Jeury, description est un bien grand mot : ces romans sont remarquablement courts, surtout comparés à ceux d’aujourd’hui. en SF, décrire ce n’est pas montrer le connu, décrire, c’est créér. Mais Jeury décrit beaucoup moins que ses collègues : il nomme, et cela suffit à créer son univers.

laffont-ad00975-1974.jpgLe terme chronolyse est un des plus beaux néologismes jamais créés par un auteur français. Le phénomène de projection de l’esprit d’un psychronaute dans celui d’un homme vivant à une autre époque donne lieu à une situation originale traduite par un jeu de répétitions de scènes qui livrent peu à peu le portrait d’un homme et de son monde. Et comme le dit Michel Jeury lui-même en 1974 dans une interview à Horizons du Fantastique : « La Science-Fiction entraîne dans chaque œuvre ou presque une remise en question du monde. » La suite de l’interview montre qu’il pensait alors à la perception de la réalité modifiée par les drogues. Les syndromes de Hood et de Boldi sont de ces créations jeuryennes qui objectifient en une seule image saisissante l’esprit d’une civilisation : de l’aliénation créée par les hypersystèmes naissent les deux syndromes autour desquels tourne l’action du roman. Qu’on songe cependant à ce que donnerait la même idée sous une autre plume : d’interminables descriptions de la vie dans les cités guénières, une accumulation sans fin de détails là où un concept suffit à les évoquer. Or, comme l’expliquent Jack Cohen et Ian Stewart dans The Collapse of Chaos, nous avons de concepts, d’idées et de théories, d’abstractions pour penser. Nous avons besoin du mot et du concept de « chat » pour ne pas avoir à décrire un chat à chaque fois que nous en parlons. Les théories détruisent les faits et cette destruction nous permet de créer des modèles à partir desquels nous pouvons penser le monde. Et tout comme le langage, les théories nous éloignent autant du réel autant qu’elles nous en rapprochent : c’est pour cela que nous ne pouvons nous en passer.

La trajectoire de Claude Atoll, l’un des personnages principaux, est celle d’une victime du Boldi — mais c’est surtout une métaphore issue d’une observation juste de la condition de l’homme occidental extrapolée de manière logique et poétique dans l’univers que crée le roman. Le plaisir du lecteur de SF qui le découvre après avoir lu son titre énigmatique réside dans le dévoilement progressif de cet univers dont la projection éclaire le sien. Vingt-cinq ans après, il apparaît que Gérard Klein avait parfaitement raison de dire dans sa préface au livre d’or reproduite comme postface dans cette édition de Soleil Chaud que « Le Temps incertain renouvelait le récit en s’enrichissant des recherches formelles du Nouveau Roman, mais il échappait en même temps à la gratuité esthétisante de ce dernier en faisant une large place à un avenir concret, c’est à dire à un avenir social. Car, enfin, ce livre introduisait comme possible des tyrannies industrielles de l’avenir en désignant explicitement leurs vecteurs : les multinationales. »

laffont-ad11230-2009.jpgEt la justesse de l’analyse de Michel Jeury de ce qui fait notre civilisation est telle que ces livres continuent à nous parler trente ans après. Mieux, ou pire : qui lit Jeury constate, avec admiration et il faut bien le dire un peu de dépit, qu’il a vu et dit peu ou prou tout ce qu’il y a à voir et à dire de l’homme moderne. Et trente ans, c’est beaucoup pour un homme, mais rien du tout pour une civilisation.

Trente ans plus tard, les idées jeuryennes font donc encore mouche : certes, la révolution paysanne n’est pas d’actualité, sauf peut-être en Amérique du Sud mais le monopole d’une entreprise comme Monsato est une réalité. De la même façon, les pups, ces poupées de chair qui servent de délassement aux membres des classes dirigeantes résonnent étrangement à une époque où le pédophile est devenu le criminel emblématique.
C’est ce que je pense aujourd’hui. Lors de ma première lecture, je percevais dans ces romans quelque chose qui me gênait et m’empêchait de les aimer autant que ceux d’un Cordwainer Smith ou d’un Frank Herbert.

Pour moi, qui avais onze ans lorsque le Le temps incertain est paru, le livre a un incontestable parfum d’années soixante-dix. Un parfum subjectif bien entendu, ce qui me reste de ce que j’ai pu percevoir d’une époque : une ambiance lourde, grise et morose, des personnages mal dans leur peau qui oscillent entre l’apathie de La Dentellière et la révolte punk. Le malaise qui les hante sent son mai 68 et sa contestation de la direction que prenait déjà, pour qui savait observer, une civilisation toute entière tournée vers le matériel et la consommation. Son post-mai aussi, avec son désenchantement, sa nostalgie d’une « révaïche » toujours à inventer. Ces romans ne constituent pas une lecture réconfortante : il suffit de lire, par exemple, la critique de Julien Raymond sur le site NooSFère sur la réédition de 1989 Livre de Poche. Incapable de le replacer dans son contexte historique et littéraire, il constate que le livre est abscons et chaotique sans parvenir à comprendre le pourquoi de sa complexité et la nature du malaise qu’il distille.

laffont-ad02709-1976.jpgL’explication est pourtant assez simple. Le Temps incertain ne cherche ni à distraire, ni à dépayser ou à réconforter son lecteur. Si vous ne lisez de l’Imaginaire que pour le romanesque, l’aventure et l’exotisme, il n’est pas pour vous. Si vous lisez de la Science-Fiction pour cela, mais aussi pour comprendre et réfléchir sur le monde que nous créons tous les jours par nos actions de singes civilisés, il l’est sans conteste. Roman expérimental, il porte la trace de l’influence du Nouveau Roman et de son refus de ce qui fonde le roman mais peut aussi le faire sombrer dans l’insignifiance de l’anecdote : le récit, le romanesque, la belle histoire dont le héros et sa trajectoire sont nécessairement pleine d’enseignement et de sens.

Quant à la sacro-sainte identification… Il faut bien l’avouer, les personnages jeuryens ne sont pas spécialement sympathiques. Les femmes ont souvent une attitude sexuellement agressive qui semble constamment et sournoisement menacer le protagoniste masculin. Les hommes ne sont des héros que si on leur ajoute le qualificatif d’anti. Mais si les névrosés de Woody Allen ou les frustrés de Claire Brétécher appartenaient à cette cohorte de personnages dégoûtés d’eux-mêmes et de la société de consommation et de ses mirages, ils avaient au moins le mérite de faire rire, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de Daniel Diersant, l’employé de la Séac qui a un accident de voiture dans Le Temps incertain et qui tourne en rond dans des séquences temporelles qui se répèrent de façon angoissante. Quant à Claude Atoll, victime du syndrome de Boldi dans Soleil Chaud, son comportement avec son esclave sexuel ne peut que mettre mal à l’aise. Ces gens sont tout sauf des figures auxquelles un adolescent peut s’identifier. Ils ne sont que de petits humains pris au piège entre des puissances en guerre, empires industriels, ordinateurs, réseaux et hôpitaux autonomes inventeurs du voyage chronolitique et qui tentent avec un succès très relatif de trouver une issue.

Daniel Diersant voit une série d’événements — accident de voiture, arrivée à une usine, entrevue avec un supérieur, kidnapping — se répéter inlassablement jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui lui arrive. « En sortir » est son leitmotiv. Il n’y parvient qu’en abandonnant sa personalité et en rejoignant la Perte en Ruaba qui se situe au delà de l’univers chronolytique. On peut toutefois se demander si la vie y est si intéressante que cela : devenu Renato Rizzi sur la plage éternelle de la Perte, il est un aventurier sans aventure, condamné au bord de la mer en se demandant s’il est vraiment libre et réel…

laffont-ad11106-2008.jpgLes personnages de Jeury cherchent à sortir de l’Histoire qui les broie, et ils y parviennent parfois en abordant les rivages de l’Utopie. Mais l’auteur sait, comme Simon Clar dans Les Singes du temps que l’utopie suprême, celle qui délivre de la « souffrance, de la faim, du travail et de l’histoire » est aussi une illusion réservée à quelques-uns qui peuvent se contenter d’une existence pure, délivrée du temps et de la souffrance, mais aussi de l’inscription dans le réel qui fait l’humanité.

Alors quoi ? « La civilisation est-elle l’ennemi ? Il faut devenir berger au Larzac ou ermite au Tibesti […]. Ou bien, c’est la société capitaliste et elle seule. »

La question est si bien posée qu’elle demeure la nôtre. L’homme moderne, avec son terrorisme, son réchauffement climatique, ses puissances d’argent, ses pauvres et ses riches, ses fanatiques et ses consomateurs, sa biosphère en danger, sait, pour peu qu’il en fasse partie (car des populations entièrens en subissent les inconvénients sans jamais en voir les avantages), que la civilisation constitue son problème principal. Qu’il n’y a pas de solution, c’est ce que voudrait nous faire croire le nihilisme mortifère dont Michel Houellebecq est le chantre principal. Houellebecq est un grand satiriste, mais je préfère, et de loin, la poétique jeuryenne à la dépression permanente à la Houellebecq.

Il convient ici de citer à nouveau la postface de Gérard Klein, dans laquelle il ne cesse de s’étonner que l’œuvre de Michel Jeury échappe à ses théories sur la Science-Fiction. Car Jeury, originaire d’une famille de paysans, n’entre pas dans un cadre où l’écrivain de SF serait un petit-bourgeois écrivant pour récupérer le pouvoir qu’il n’a pas dans le réel. Si le genre Science-Fiction constitue une théorie de la place de l’homme dans le monde, on se rend compte qu’elle se trouve en ce moment dans la position que décrit Gérard Klein lorsqu’il analyse la place des théories dans le fonctionnement socioculturel des classes moyennes.

« La théorie est toujours l’expression d’un désir auquel le réel impose sa censure. Lorsqu’en effet une pratique cesse de donner des résultats satifaisants dans le réel, ou lorsque le réel impose des conditions auxquelles aucune pratique ne répond, l’humain commence par en éprouver une certaine surprise puis un déplaisir certain et cède à la dépression. Ce moment dépressif […] lui permet de régresser vers un stade psychique relativement indifférencié à partir duquel une autre représentation du réel puisse s’élaborer qui permette son ressaisissement. »

pp5082-1980.jpgDans la réalité, Michel Jeury a cessé d’écrire de la Science-Fiction, pour des raisons qui lui appartiennent. Et pourquoi pas ? Après tout, qui a envie de prêcher dans le désert pour trois kopecks toute sa vie ?

Dans la réalité, le genre lui-même, confronté à la désillusion envers certains de ses postulats paradigmatiques, comme le voyage dans l’espace et le progrès technique, s’interroge et hésite. Les lecteurs vont chercher dans le romanesque et les mondes pittoresques l’évasion et la consolation dont ils ont besoin et certains auteurs entretiennent la dépression d’une société qui ne se comprend pas elle-même alors que les moyens lui en ont été donnés depuis longtemps, par Brunner, par Silverberg, par Spinrad, par Disch, par Jeury.

La Science-Fiction est une littérature d’idées et il est dans la nature de celles-ci de circuler et de féconder les cerveaux des auteurs chez qui elles s’installent : Michel Jeury est de ces auteurs qui stimulent la créativité des autres, qui donnent des pistes, qui dirigent le regard là où il doit aller pour que jaillisse la compréhension.

On me reprochera sans doute encore ma naïveté, mais je préfére croire que pour avancer, aussi peu que ce soit, il vaut mieux y voir clair. Il est sain et normal pour une civilisation basée sur la technoscience de parler du futur de l’homme dans le monde qu’il a créé en en faisant usage, non pas parce qu’on est trop bête ou trop crédule pour voir ce qui le menace, mais parce qu’en connaissant les erreurs et les obstacles, on peut tenter de les éviter.


Sylvie Denis


Bifrost n° 54, avril 2009.

13.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (4)

Macintosh_128k_transparency.pngMais tout, c'est trop, bien entendu. Pas de présent, puisque tous les styles, modes, systèmes de pensée coexistent, mais aussi trop de présent. Trop d'informations. Trop de faits. Trop de possibles. Trop d'options. À la fois, le CD, le CDV, la vidéocassette, le DAT, le CD enregistrable. Combien de marques de magnétoscope ? Combien de stations de radio, de chaînes de TV, combien de films, de livres, de pièces de théâtre ? Il semblerait que grâce aux médias le présent soit plus épais qu'autrefois. Tout existe — et son contraire : les déchaînements de violence et le retour aux philosophies orientales, la construction de l'Europe et la guerre en Yougoslavie, le Macintosh et l'analphabétisme. Tout est ici et maintenant. Le grand arbre du présent a ses racines dans le passé, il pousse de multiples branches dans le futur. Les problèmes qui nous préoccupent sont à peu de choses près les mêmes qu'il y a vingt ou trente ans. Ils ne trouveront leur solution dans l'éventail des possibles que bien après que nous aurons franchi la porte du millénaire. En attendant, il nous faut vivre dans ce présent obèse qui est le nôtre, ce passé/présent/futur tellement plein de possibles qu'il ne sait où donner de la tête et des yeux.

Autrefois, les choses étaient simples. On pouvait aisément identifier les problèmes présents, et en imaginer les conséquences dans le futur. Aujourd'hui, tout est complexe, et les possibles sont partout. C'est le Sida, dont la menace s'étend sur tout le début du nouveau millénaire, c'est le sort de l'Europe, toujours en gestation après deux guerres et la chute d'un mur que personne n'avait prévue — c'est la faim dans le monde… La liste est sans fin. Tout est possible. Aujourd'hui tout est , et tout se prolonge dans un futur qui existe, mais que nous sommes incapables de voir (11).

Nous nous trouvons donc face à un paradoxe. Si nous vivons dans l'ère du possible, du virtuel, du simulé, alors la science-fiction, parce qu'elle crée des modèles conceptuels ou des modélisations sur le mode littéraire est la seule littérature capable de rendre compte de cet état de la réalité. Pourtant, aujourd'hui, elle ne le fait pas, ou elle le fait mal. Mais cela ne veut pas dire que la science-fiction soit en train d'agoniser : elle est momentanément aveuglée par la multiplication des possibles, par l'abondance des données ; c'est un phénomène de saturation, une transition. Pas une fin.

7889~Futur-Monde-Affiches.jpgLa solution est simple : il faut inventer les futurs de maintenant, cesser de réécrire les futurs d'hier. Mais une société éclatée, qui ne se voit pas au présent, qui ne sait pas qui elle est, qui ne sait pas ou ne peut pas s'inventer une identité, un projet global, un Zeitgeist, ne peut se projeter dans le futur.

Si nous sommes aveugles sur nous-mêmes, prisonniers d'une énorme bulle de présent que nous ne comprenons même pas, nous ne pouvons qu'être aveugles sur l'avenir. Aveugles, muets, et sourds aux voix de ceux qui croient qu'il y a encore un futur.

Mais rien n'est perdu : si nous ne sommes pas capables de réinventer la science-fiction, nous inventerons autre chose. Et cet autre chose correspondra tout de même à l'idée que les ex-lecteurs de l'ex-science-fiction se feront de la Modernité.

Car rien ne sert de se mettre la tête dans un sac rempli de princesses, de dragons et de licornes : il faut être moderne, résolument.


Sylvie Denis


c3797.jpg(11) Ce phénomène a été décrit, de façon légèrement différente, aux États-Unis. Dans l'éditorial du numéro de printemps 1990 de Science Fiction Review, Elton Elliott reproche aux auteurs américains de ne pas assez s'intéresser aux technosciences d'aujourd'hui et, par conséquent, de "régurgiter les idées conçues et réalisées par la science-fiction des années 40 et 50". Il considère que les développements et les transformations apportées par les technosciences sont tels que les écrivains sont tout simplement incapables de concevoir des sociétés trop complexes et trop différentes de la nôtre. Il rappelle d'ailleurs que le problème avait déjà été soulevé par Vernor Vinge dans un article publié dans Omni en 1980, article dans lequel celui-ci expliquait qu'il existerait un "horizon événementiel de l'incompréhension", c'est à dire une "singularité historique" et qu'une fois l'humanité l'avait dépassée, elle nous devenait presque totalement étrangère et incompréhensible. Or comment écrire sur ce qu'on n'est pas capable de concevoir ?

 

 

Troisième partie

12.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (3)

pdf009-1983.jpgJe vous demande maintenant de chercher une forme d'expression qui, sur le mode littéraire, répond à la nécessité d'envisager des possibles, qui s'adapte aux métamorphoses de la connaissance, permet à l'individu d'essayer des théories sans obligatoirement y adhérer, qui crée, à partir d'un certain nombre d'hypothèses, un modèle, une simulation (politique, sociale, économique, écologique) sur le mode littéraire et sensitif ?

Il s'ait, bien sûr, de la SF. Ce n'est pas la science-fiction qui n'est pas en phase avec notre société. C'est notre société qui est aveugle à la science-fiction.

Il est vrai que l'utilisation de souris et d'icônes, notamment dans les jeux vidéo, tendent à nous faire utiliser nos sens, plutôt qu'une soi-disant "intelligence pure" (8). Mais là encore, le problème est mal posé : ordinateurs et hypertextes sont de formidables outils éducatifs. On sait qu'un enfant retient beaucoup mieux ce qu'il a cherché et trouvé lui-même — par exemple, à l'aide d'un hypertexte. On sait également qu'il retiendra mieux ce qu'il aura associé à autre chose — par exemple une émotion.

La synesthésie gutenbergienne n'est donc pas une malédiction. En quoi serait-elle l'apanage du mode tribal ? Il serait inexact de croire que seules les sociétés orales/tribales produisent de la musique, du théâtre, de la peinture, de la danse, ou de la fiction. Inexact et absurde.

Un roman de science-fiction, même s'il cherche à "spéculer en perspective temporelle", reste avant tout un roman, donc une entreprise tout aussi synesthésique (sinon plus ! voir Bester) qu'un roman de fantasy.

Il n'en reste pas moins vrai que "la mise en perspective temporelle" est primordiale en SF. Un roman de science-fiction établit pour le lecteur une relation complexe entre passé, présent et avenir. On pourrait la représenter ainsi :

passé —> présent —> avenir

Un roman de littérature générale effectue l'opération suivante :

passé <—> présent

Tandis qu'un roman de fantasy (et un bon nombre de space operas et autres futurs lointains) fonctionne de cette façon :

(passé <—> présent) <—> ailleurs

Pourquoi, mais pourquoi donc nos contemporains se détournent-ils de plus en plus du schéma numéro un — celui de la vraie science-fiction — au bénéfice du schéma numéro trois (ou deux) ?

 

7-four-micro-ondes-siemens.jpg

D'abord, et tout simplement, parce que la science-fiction a gagé la bataille. De la science-fiction, il y en a partout : dans votre télé, au cinéma, dans votre four à micro-ondes. Que vous sachiez ou non d'où viennent les objets de votre vie quotidienne — j'entends par là : quel état d'esprit, quelle conception du monde les a engendrés — il ne faut pas vous leurrer : ils sont nés des rêves technologiques des écrivains de SF, relayés par les techniciens, les ingénieurs et les savants qui les avaient rencontrés dans leurs œuvres (9). Alors, pourquoi désirer, littéralement, ce que l'on possède déjà ? Pourquoi s'offrir, l'espace de quelques pages, ce que l'on trouve aussi bien dans sa cuisine qu'au cinéma ? Quant au reste — l'espace, les petits hommes verts — il devient de plus en plus évident que cela intéresse de moins en moins de monde : il y a bien assez de problèmes sur Terre.

Cependant, même si cela peut paraître paradoxal, nos contemporains, tout en jouissant d'un grand nombre des avantages de la modernité, ne peuvent pas — ou ne veulent pas — voir dans quel type de société ils vivent. Lorsqu'ils sont français, ils ne veulent surtout pas l'identifier à une forme littéraire dont ils nient l'existence depuis plusieurs dizaines d'années. Ils acceptent le micro-ondes mais boudent le minitel. Ils acceptent le lecrteur CD mais croient encore qu'il faut savoir "programmer" pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Ils ingurgitent quantité de produits nouveaux mais ignorent tout des biotechnologies qui les produisent. En France, le retard du câble, la lenteur à créer et à rendre aisément disponibles des programmes conçus pour des publics ciblés reflète le refus d'une partie de l'intelligentsia médiatico-culturelle de reconnaître que la société française est en train de se diviser, de s'atomiser, de se ghettoïser. Bref, que leur public n'est plus monochrome et monolithique, mais au contraire polychrome, varié, intelligent, et donc indifférent à la soupe sans saveur et sans identité qu'on prétend lui servir. L'attitude de l'éducation nationale à l'égard de l'ordinateur mériterait à elle seule un volume, que d'autres que moi se chargeront d'écrire un jour…

MasqSF112.jpgAinsi, nos contemporains ne savent pas à quelle époque ils vivent. Dans leur grande majorité, ils refusent d'admettre que ce qui fait leur quotidien est en grande partie né de la vision collective de la science-fiction d'hier. En fait, c'est avec le présent que nous avons un problème.

Il n'y a plus de présent. Tout est simultané. Tout est possible. Tout coexiste. Grâce aux films, aux livres, aux documents, aux expositions, aux jeux, on peut, ou on croit pouvoir vivre toutes les époques, tous les styles. Même la mode n'impose plus rien. D'où le phénomène du "revival", le recyclage et la recombinaison de tout ce qui existe : de la musique au mobilier en passant par la philosophie. Tout est disponible. Tout est ludique. Tout peut être choisi/utilisé/transformé. Qu'il s'agisse de vêtements ou de style de vie, tout le monde peut, sans que personne y trouve à redire, choisir la niche éco-sociale qui lui convienne (10).


Sylvie Denis


(9) Les témoignages des cadres de la Nasa tendent à prouver que nombre d'entre eux ont choisi leur profession parce qu'ils avaient lu, enfants, de la science-fiction. (Voir les témoignages des mêmes lors de la mort d'Heinlein.)

(10) Cette description correspond à ce que J.-P. April, dans son article paru dans le numéro de septembre 1992 de NLM, "Post-science-fiction. Du post-modernisme dans la science-fiction québecoise des années 80", appelle l'état "post-moderne" (c'est à dire flou, détaché, ironique, référentiel) de la société. La post-modernité n'a, à mon goût, produit que fort peu de textes vraiment intéressants. Elle ne sauvera pas plus la science-fiction qu'elle n'a sauvé la littérature générale : une littérature qui ne se nourrit plus que d'elle-même ou de sa propre critique est une littérature agonisante. L'écrivain est celui qui regarde le monde, pas celui qui place deux miroirs l'un en face de l'autre pour en admirer les effets.

 

Deuxième partie / Quatrième partie

11.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (2)

9782020130912FS.gifNous ne sommes pas en train de redevenir une société tribale. La sur-stimulation sensorielle que nous connaissons ne suffit pas à nous faire revenir en arrière : pour nous, il y a toujours un passé, un présent, et surtout un futur.

L'apparition de l'informatique a fait entrer l'écrit dans un "âge nouveau" Non, pas dans une trappe, un trou noir ou une poubelle : j'ai bien écrit un "âge nouveau". J'entends par là une nouvelle conception du texte, de l'information (quelle que soit la forme qu'elle prenne : cartes, tableaux, graphes, sons, animations, etc.), une nouvelle façon de l'aborder, et surtout un nouveau type de lecture — et de lecteur.

Il faudrait ici que je fasse une longue (et probablement maladroite) description de ce qu'est un hypertexte, je préfère laisser parler plus compétent que moi :

"Techniquement, un hypertexte est un ensemble de nœuds connectés par des liens. Les nœuds peuvent être des mots, des pages, des images, des graphiques ou des parties de graphiques, des séquences sonores, des documents complexes qui peuvent être des hypertextes eux-mêmes. Les items d'informations ne sont pas reliés linéairement, comme sur une corde à nœuds, mais chacun d'eux, ou la plupart, étendent leurs bras en étoiles, sur un mode réticulaire. Naviguer dans un hypertexte, c'est donc dessiner un parcours dans un réseau qui peut être aussi compliqué que possible. Car chaque nœud peut contenir à son tour un réseau.

"Fonctionnellement, un hypertexte est un environnement logiciel pour l'organisation de connaissances et de données, l'acquisition d'information et la communication." (4)

Des logiciels d'hypertextes tournent dans des universités américaines ainsi que dans de grandes entreprises. Certains logiciels permettent à leurs qcuéreurs de créer des bases de données d'accès "associatif très immédiat, intuitif, et combinant le son, l'image et le texte." (5)

Nous voilà en pleine sphère synesthésique macluhanienne. Mais nous n'assistons pas pour autant à la disparition de l'écrit. Bien au conraire : il s'agit là de la naissance d'un nouveau rapport avec le texte. L'informatique transforme ou amplifie des pratiques déjà existantes, telles que le feuilletage ou la lecture en diagonale. Le texte  conservé sur du support électromagnétique permet :

"le survol du contenu, l'accès non linéaire et sélectif au texte, la segmenation du savoir en modules, les branchements multiples sur une foule d'autres livres grâc aux notes de bas de page et aux bibliographies". (6)

Nous sommes donc loin d'assister à la mort de la galaxie Gutenberg. Il s'agit plutôt de son passage à un plan différent, que j'ose appeler supérieur. Nous voyons arriver de nouveaux rapports à l'écriture, au jeu, à la connaissance, à l'apprentissage, à la temporalité.

"Dans la civilisation de l'écriture, le texte, le livre, la théorie restaient, à l'horizon de la connaissance, des pôles d'identification possibles. Derrière l'activité critique, il y avait encore une stabilité, une unicité possible de la théorie vraie, de la bonne explication. Aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile pour un sujet d'envisager son identification, même partielle, à une théorie. Les explications systématiques et les textes classiques où elles s'incarnentparaissent désormais trop fixes dans une écologie cognitive où la connaissance est métamorphose permanente. Les théories, avec leur norme de vérité et l'activité critique qui les accompagne, cèdent du terrain aux modèles, avec leur norme d'efficience et le jugement d'à-propos qui préside à leur évaluation." (7)


Sylvie Denis


(4) Pierre Lévy, Les technologies de l'intelligence, La Découverte, p. 38.

(5) Idem, p. 38.

(6) Idem, p. 39.

(7) Idem, p. 136.

 

 

Première partie / Troisième partie

10.06.2009

Et voilà pourquoi votre fille est muette… (1)

Dans cet article, paru dans KBN n° 5 en octobre 1992, Sylvie Denis esquisse quelques-unes des pistes qui la mèneront à son essai "Cyberspace ou l'envers des choses" et à la théorie de la Bulle de présent, exposée dans son analyse des Racines du mal de Maurice G. Dantec, trois articles que l'on pourrait être tenté de regrouper sous un titre dans le genre "Science-fiction et modernité".

 

FnAnt1825.jpgParodies et "méta-science-fiction" paraissent bel et bien envahir le genre — dans un essai précédemment publié par KBN (1), Jean-Pierre Lion cite à l'appui de cette affirmation les pastiches parus récemment dans la collection "Anticipation" ; on pourrait également mentionner l'énervant Hypérion, dont la principale — voire l'unique — qualité est d'être un dictionnaire des meilleures idées du genre. Je nuancerai toutefois le discours de Jean-Pierre Lion en précisant que lorsque l'on annonce l'agonie du genre SF, il est prudent de préciser : en France ! On sait que tout n'est pas traduit — beaucoup s'en faut — et que la prolifération de trilogies à licornes ou l'exploitation des shared-worlds (basés sur des idées trouvées il y a quarante ans !) ne doit pas faire oublier les quelques romans "lisibles" qui paraissent dans les pays anglo-saxons, et, surtout, une profusion de nouvelles et de novelettes de qualité. Les plus intéressantes, à mon goût, paraissent le plus souvent dans des supports anglais plutôt qu'américains — je pense bien entendu à l'excellent mensuel Interzone.

FnAnt1833.jpgQuand je parle de textes lisibles, je pense à des textes fondés non pas sur les thèmes que la SF a inventés pendant les vingt premières années de sa jeunesse, mais sur une vision du futur basée sur ce que nous connaissons de notre présent. J'avais utilisé cet argument pour défendre les cyberpunks, accusés à l'époque de superficialité pour la simple raison qu'ils basaient une partie de leur univers sur le design des années 80 et non sur l'esthétique de romans écrits trente ou quarante ans plus tôt. La belle affaire ! L'obsolescence n'est-elle pas le sort ultime de toute œuvre humaine ?

Selon le mot de Rimbaud, pour créer, il faut être moderne, résolument.

On aura compris que je ne pense pas que la SF agonise. Encore moins qu'elle soit morte. La science-fiction est née, elle a connu une petite enfance,  une enfance et une adolescence que nous avons tous prise pour un âge d'or. Maintenant la science-fiction est adulte : qu'elle prospère ou périsse dépendant uniquement de ce que nous en ferons.

 

Gutenberg_2.gif

FnAnt1811.jpgDans le cadre de sa démonstration — l'agonie de la SF — Jean-Pierre Lion décrit ce qu'il pense être l'état actuel de notre société. État avec lequel la science-fiction ne serait pas "en phase", ce qui entraînerait son "déclin". Je ne partage pas cette conception de notre société. Il est vrai que l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, ont fait passer les sociétés occidentales du stade tribal et oral au stade moderne : celui de l'imprimé, puis des médias élecronqiues et informatiques. Il est vrai que pour les sociétés tribales le temps est circulaire. Ce type de société ne se transformant que peu ou pas, on y considère que "ce qui a été sera". En d'autres termes : passé, présent et futur se ressemblent, et ne peuvent que continuer à se ressembler. Dans ces sociétés, les connaissances, les traditions, les lois sont transmises suivant le mode oral — qui privilégie la mémoire, la répétition identique d'une information liée de façon très intime à celui qui la possède.

Écriture et imprimerie ont dissocié connaissance et parole, information et support. D'autres facteurs — le christianisme étant un des plus importants (3) — ont contribué à rendre linéaire notre perception du temps. Le progrès scientifique et technique en transformant les sociétés occidentales à une vitesse qu'aucune autre société n'avait connue dans l'histoire de l'homme, a contribué à valoriser les notions de "changement", de "progrès", aux dépens de celles de "stabilité", de "non-changement", de "tradition". La science-fiction est une réponse, sous forme littéraire, à ce changement.

FnAnt1714.jpgDepuis une trentaine d'années il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase. Je ne crois pas que nous soyons pour autant en train de redevenir une société tribale, même si ornée de l'adjectif techno.

Notre conception du temps est toujours linéaire. Cela ne veut pas dire qu'il ne subsiste pas des traces du stade tribal/oral dans nos sociétés : nous connaissons et pratiquons l'écriture, mais un certain nombre de connaissances ou de pratiques nous sont encore transmises oralement. De la même façon, il est vrai de dire que le développement de la sphère médiatico-informatique a transformé, est encore en train de transformer notre rapport à l'imprimé ; mais cela ne veut pas dire que le langage et l'écrit, c'est à dire l'encodage d'informations dans des mots, conservés sur du papier ou sur un support électronique ne se pratique plus, ou qu'il soit sur le point de disparaître. Il faudrait cesser de penser en termes de oui/non : si cela apparaît, alors cela doit disparaître. Une société n'est pas un bloc monolithique : comme le sous-sol de la planète, elle est faite de strates "économico-psycho-techno-sociales". On peut envisager une pluralité des messages et des médiums, des signifiants et des signifiés.


Sylvie Denis


(1) J.P. Lion, "La Science-fiction sans futur", in KBN 4, mai 1992.

FnAnt1842.jpg(2) Voir les romans de Karel Dekk ou Red Deff. On remarquera que ces parodies paraissent sous des pseudonymes. Karel Dekk, par exemple, est à la fois le personnage principal du roman où il apparaît et le pseudonyme d'n auteur qui a déjà publié au Fleuve en utilisant le même procédé mais dont on n'a — sauf erreur de ma part — jamais encore rien lu qui soit signé de son vrai nom. On assiste là à un bien curieux phénomène : la création, puis la dilatation d'un espace de fabulation dont on ne sait jusqu'où il ira…

(3) Voir Daniel Boorstin : Les Découvreurs, Laffont. La première partie sur ls conceptions cycliques du temps et leur évolution ; les pages 561 & 562 sur la "cassure" provoquée par le christianisme. Selon l'auteur, la naissance du Christ, sa vie et sa mort telles qu'eles sont décrites par les Évangiles sont le moyen "grâce auquel les chrétiens échappent aux cycles", et font entrer l'Occident dans un temps linéaire et historique. Inutile de souligner à quel point science-fiction et histoire sont liées : la science-fiction tente de décrire l'histoire de l'homme dans l'univers. Elle croit que l'histoire a un but : le futur, et un moteur : la science, au service de l'humanité.

 

Deuxième partie

20.05.2009

Le Gouffre de l'absolution

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Alastair Reynolds

Presse de la cité (2005)

Absolution Gap (2003)

 

Je ne sais plus quand j'ai commencé à comparer les livres à des ponts, mais c'est devenu, à la longue, mon image préférée.

De la même façon qu'un pont permet d'aller d'un point A à un point B en franchissant un obstacle, un livre permet à un ou plusieurs personnages de passer d'une situation de départ à une situation d'arrivée. De la nature du pont dépend la qualité de la traversée et donc du plaisir du lecteur — qui, rappelons-le, ne donne pas son argent durement gagné en travaillant le lundi de Pentecôte pour s'ennuyer.
Tous les ponts ne se franchissent pas de la même façon et surtout, ne se comportent pas de manière identique une fois franchis.

Il y a des ponts qu'on traverse comme à bord d'un TGV, avec pour seul but d'arriver de l'autre côté. Très souvent, ce genre de pont s'effondre dès qu'on atteint son but : il ne reste plus rien dans l'esprit du lecteur une fois la dernière page du livre tournée. Le voyageur peut même s'en éloigner sans se retourner, ça n'a pas d'importance : il en trouvera facilement de semblables. Il y a des ponts qui ne s'effondrent pas, mais qui n'en restent pas moins très classiques : de braves ponts bien solides et bien bâtis, qui ne sont pas des chef-d'œuvres mais dont on ne se saurait se passer. Enfin, il y a des ponts qui sont de véritables monuments, tellement beaux que non seulement on prend un plaisir sans égal à les traverser, mais aussi que, lorsqu'on arrive de l'autre côté du fleuve (ou du précipice, ou de la vallée), se produit un phénomène rare : le pont, tel la corde d'une guitare électrique, se met à vibrer. Toutes les lumières s'allument pour souligner son architecture et tout — câbles, pierres, entretoises et autres merveilles de construction — semble avoir été placé là avec la plus grande délicatesse et la plus merveilleuse des précisions, et on ne voit pas comment on pourrait faire mieux.

Le pont est alors un monument incontournable de la littérature et tout le monde est invité à le traverser au moins une fois dans sa vie.

Absolution Gap est le quatrième pont d'une série de quatre romans racontant le difficile combat entre les différentes factions composant l'humanité du XXVIe siècle et les Inhibiteurs, des machines intelligentes dont le but est d'empêcher la naissance de civilisations avancées dans la galaxie. Il se trouve aussi que l'action principale est centrée autour d'un pont magnifique, qui a peut-être été bâti par une race d'extraterrestre sur une planète d'un système éloigné de tout. Fond et forme y sont donc, pour notre plus grand plaisir, réunis avec un sens rare de l'esthétique.

Dans L'Espace de la révélation et La Cité du gouffre, Dan Sylveste mettait au jour l'existence des Inhibiteurs. Dans L'Arche de la rédemption, plus faible, les différents camps concernés et leurs représentants s'engageaient dans une course-poursuite un peu longue et poussive, malgré quelques grands moments science-fictifs, tels que destructions de planètes entières et autres combats cosmiques. Au début d'Absolution Gap, trois récits séparés dans le temps commencent. En 2627, les réfugiés de Résurgam recueillis à bord du Spleen of Infinity — dont le capitaine, atteint de la « pourriture fondante », manière de peste qui a ravagé la plupart des colonies humaines, s'est fondu avec son vaisseau en un personnage-artefact à l'esthétique gothico-visqueuse des plus réjouissantes — sont installés sur Ararat, dans le système d'Epsilon Eridani. En 2615, Quaiche, employé par une capitaine de vaisseau Ultra — un beau personnage de psychopathe sadique — finit par découvrir dans le système d'Hela une planète digne d'intéresser sa patronne : il y découvre un pont, ouvrage magnifique dont on ne sait qui peut l'avoir construit. Il est alors témoin d'un événement étrange et succombe à un virus religieux. En 2727, sur Hela, une civilisation entière s'est développée autour du phénomène mystérieux qui affecte sa lune. Quaiche a initié une religion : persuadé d'avoir assisté à un miracle, désireux de ne pas perdre un seul instant de vue la lune, il vit enfermé dans une cathédrale qui fait le tour de la planète de manière à ce qu'Haldora demeure visible à tout instant de sa vie. Avec l'arrivée de réfugiés chassés de leurs systèmes par l'avance inéluctable des Inhibiteurs, d'autres cathédrales ont été construites, et toute une société s'est développée de part et d'autre de la route circumplanétaire tracée par les cathédrales, sur une planète au demeurant inhospitalière. C'est là que Rashmiska Els, une jeune fille vivant dans une communauté qui se tient à l'écart des cathédrales et des virus religieux, et que passionne les restes de civilisations extraterrestres découverts sur la planète, décide d'enquêter sur la disparition de son frère.

Les trois fils se rejoignent évidemment, non sans révéler un moyen de combattre les Inhibiteurs. Après le manque de dynamisme du précédent tome, l'auteur, en grande forme, revient à une structure serrée qui lui permet de mener un scénario impeccable et haletant.

Mais est-on pleinement satisfait d'avoir traversé ce pont-là ? Oui et non. Excellent raconteur, Reynolds se perd parfois dans des scènes d'actions vite oubliées — des morceaux de pont qui s'effondrent dès qu'on les a passés. Il a également tendance à recourir à des facilités piochées dans le grand sac à malice du roman d'aventures : personnages dotés de pouvoirs surhumains — très pratique quand on a besoin que le futur vous envoie des messages — , résolution des problèmes à grand renfort de batailles, et surtout, dans ce volume, une solution à la menace des Inhibiteurs qui annule l'impact de la découverte de leur vraie nature et de leurs vraies intentions. L'auteur semble avoir oublié qu'il les a révélées dans le volume précédent, peut-être pour se ménager la possibilité d'une suite : cette ambiguïté empêche cette tétralogie de se clore sur la note vraiment tragique qui aurait convenu.

Reste un space opera moderne qui ne transige pas avec les réalités de l'espace-temps et quelques morceaux de pont de toute beauté — des passages d'anthologie à ne pas rater. Au choix, le Spleen of Infinity, posé au bord de la mer et dont une bonne partie est submergée — et son départ. Le train de cathédrales steampunk faisant éternellement le tour de la planète à une vitesse d'escargot et les mœurs de leurs habitants. Encore une race d'extraterrestres énigmatiques. Des personnages, anciens et nouveaux — dont Quaiche et Grelier, un savant fou de la plus belle eau — , que leurs obsessions rendent sinon sympathiques, du moins infiniment humains, et même tragiques et touchants dans le cas de Scorpio, le cochon génétiquement modifié qui, d'ennemi juré des humains, devient leur leader dans l'adversité.

Les lecteurs qui seraient restés sur leur faim après L'Arche de la rédemption pourront se rattraper avec ce volume, en attendant le prochain roman de Reynolds, un thriller S-F situé dans un tout autre univers, ainsi qu'un très beau recueil composé de deux novellas, Diamond dogs, turquoise days, prolongement de la présente tétralogie, paru en France directement en poche, en inédit, donc, chez Pocket au printemps 2006.

 

Sylvie Denis

02.04.2009

Être ou ne pas être un disney (2)

 

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Bleue comme une orange ou la simulation à tous les étages

Bleue comme une orange, c'est pour ainsi dire le futur catastrophique prédit par Ralf le comique catastrophe d'Il est parmi nous.
En effet, Ralf et son émission évoluent au cours du roman, lequel se transforme par là même en démonstration de ce qu'est la science-fiction et de la façon dont on l'écrit.
Ainsi que je l'ai déjà expliqué (mais je me permets de répéter pour ceux d'entre vous qui étaient occupés ailleurs), la S-F est une machine à fabriquer des simulations d'univers. Or, que fait l'énigmatique Ralf au cours de son émission ?
D'abord, il prédit la catastrophe totale,
la biosphère détruite, et aucun espoir de revenir en arrière. L'émission lasse. Ralf passe alors à une vision plus lointaine, celle d'un futur radieux, où l'humanité, ayant traversé sa crise de croissance, a enfin rejoint la civilisation transgalactique dont rêve tout bon amateur de science-fiction. Il en vient même à discuter de mécanique quantique et d'avenirs virtuels avec un futur prix Nobel, mais c'est une autre histoire : l'important est que pour le lecteur, le roman constitue une sorte de démonstration par l'exemple de ce que fait la science-fiction : jongler avec des idées, envisager des possibles, imaginer des modèles plus ou moins probables de futurs et ce dans le but de distraire, certes, mais aussi — et peut-être surtout, du moins en ce qui concerne Dexter Lampkin — dans celui de mettre en garde et d'inspirer.
Dans Bleue comme une orange, le réchauffement climatique est tel que certains endroits du globe sont devenus des enfers surchauffés. Des villes côtières, comme la Nouvelle Orléans ou Venise, ont disparu, mais d'autres parties du monde, la Sibérie par exemple, sont devenuse de nouveaux paradis. Quant à Paris, elle bénéficie d'un climat tel qu'il y pousse des palmiers et que des crocodiles pullulent dans la Seine... Politiquement, la situation est aussi partagée. D'un côté, les états n'ont pour ainsi dire plus aucune importance, remplacé qu'ils sont par la Grande Bleue, autrement dit, la grande nébuleuse des transnationales capitalistes pures et dures. De l'autre, on peut être citoyen et actionnaire de syndics qui, eux, ne sont pas des entreprises capitalistes...
Autrement dit, ce n'est pas le Grandiose Avenir, mais ce n'est pas non plus la Grande Catastrophe.
D'autant plus que les scientifiques s'occupent de la question du climat : la Grande Bleue produit des technologies qui permettent de palier plus ou moins les effets du réchauffement. Une fois par an, les Nations Unies se réunissent pour que soient présentés des programmes de modélisation destinés à prévoir les futures modification du climat. Certains prédisent d'ailleurs que l'effet de serre pourrait échapper à tout contrôle et conduire la planète à la Condition Vénus — c'est à dire un sauna surchauffé et inhabitable.
Mais pour une fois, la conférence ne va pas se dérouler dans un de ces malheureux pays grillés par le soleil où aucun journaliste n'a envie de se rendre pour parler de la possible fin du monde, mais à Paris, la belle tropicale. Encore mieux : ses sponsors de la Grande Bleue ont décidé de louer les services d'une entreprise de relations publiques. C'est donc pour Panis & Circenses qu'une jeune employée, Monique Calhoun, doit louer la Reine de la Seine, un super-bateau mouche « relooké » en bateau à aubes tels qu'on en vit autrefois sur le Mississippi. La Reine de la Seine est en apparence sous la direction du bel Eric Esterhazy, mais le jeune homme n'est là que comme couverture et employé des vrais propriétaires du bateau, les Mauvais Garçons, sortes de descendants anarcho-syndicalistes des mafias de notre époque — et à mon avis beaucoup trop gentils et romantiques pour être vrais... Le palace flottant est truffé de caméras et de micros, et sur ordre de leurs syndics respectifs, Monique et Eric s'engagent dans une danse de séduction/négociation typique des jeux de pouvoirs dans lesquels Norman Spinrad aime plonger ses personnages, jusqu'au moment où ils se rendent compte que la Grande Bleue est littéralement prête à tout pour continuer à vendre de la technologie — le jeu de poker entre les parties en présence devenant encore plus compliqué — et encore plus amusant — lorsqu'arrivent les Marenkos, couple de Sibériens cousus d'or et qui ne reculent devant aucune excentricité...
Comme tout bon roman, Bleue comme une orange est plusieurs choses à la fois : une comédie, une farce politique et philosophique et même un roman d'apprentissage pour les deux protagonistes principaux, puisqu'ils doivent à la fin s'engager moralement et politiquement.
C'est déjà pas mal — surtout si on songe qu'il vaut mieux ne pas le lire dans le bus ou le métro, sauf si on se moque d'être vu en train de glousser de rire — mais c'est encore autre chose.

La question du disney

Bien qu'il soit central, le vrai sujet de Bleue comme une orange n'est pas le réchauffement climatique. Ce sont les moyens utilisés pour le comprendre et le contrôler, autrement dit, les modélisations.
En effet, tout le suspense est bâti sur le fait de savoir si on peut ou non écrire un programme qui modélisera le climat de façon fiable. Si les modèles qui prédisent la Condition Vénus ont raison, alors il faut faire en sorte de stopper l'effet de serre et peut-être, pour certains, comme les Sibériens, abandonner les bénéfices du réchauffement du climat. Autrement dit, de la même façon que, dans Il est parmi nous, Ralf finit par jongler avec les futurs possibles, les protagonistes de Bleue comme une orange réfléchissent et agissent par rapport à des projections, des simulations de futurs climatologiques plus ou moins probables. Autrement dit, ils se comportent comme des auteurs de science-fiction, dont le métier est d'extrapoler des simulations d'univers à partir des données qu'ils possèdent sur le présent. Bleue comme une orange est, comme Il est parmi nous, un vrai roman de SF, bâti non pas sur de vieux clichés de vieille SF, mais sur une observation caustique du monde d'aujourd'hui, une démonstration sur la façon dont ladite SF fonctionne, et un univers qui exprime, mieux que tout ce que j'ai pu lire depuis longtemps, l'esprit de l'époque, l'âme du temps, bref, notre Zeitgeist.
En fait, ce que fait Bleue comme une orange, c'est montrer à quel point notre société est devenue un univers de SF. Pas parce que nous sommes allées sur la Lune, ou parce que nous avons internet et des fours à micro-ondes, mais parce que les simulations font partie de notre quotidien. Norman Spinrad appelle ce type de constructions des « disneys » (et si ça n'est pas une création linguistique qui frôle le génie, je me demande ce qu'il vous faut...).
Un « disney », c'est un faux, un environnement reconstitué, comme la Reine de la Seine est un faux bateau à aubes sur un faux Grand Canal (Venise étant engloutie, les gondoliers ont émigré...), ou comme le studio d'Eric Esterhazy est un faux paradis tropical, recréé à l'image d'atolls engloutis par les eaux...
Une esthétique est une philosophie ou une idéologie exprimée sur le mode plastique.
Nul n'a aussi bien compris cela que l'auteur de Rêve de Fer. Dans Bleue comme une orange, aucun décor n'est gratuit. Aucun objet, vêtement, meuble, menu de restaurant qui ne soit choisi avec minutie et avec un sens esthétique qui traduit bien mieux l'identité des forces en présence que de longs discours, et pour cause : tout comme Neuromancien, Bleue comme une orange utilise le fait que la SF soit une littérature dans laquelle les éléments constitutifs de l'univers décrit sont des signes pour décrypter le fonctionnement politico-esthétique du nôtre.
Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que la conclusion est que la réalité ne peut pas être enfermée dans des modèles — pas plus que notre environnement ne devrait être contrôlé par des transnationales productrices de disneys.
A moins que... les modélisations climatiques décrites dans Bleue comme une orange sont inutiles, mais le roman, lui, ne l'est pas.
L'homme du vingt et unième siècle sait désormais qu'il n'y a pas de modèle ultime, mais qu'il doit tout de même créer des paradigmes, des modèles, des simulations, des œuvres, car ce sont elles qui lui permettent de donner sens et forme à un univers qui, sans lui, n'est que Chaos.
Voilà, ou je me trompe fort, une réponse à ceux qui pourraient penser que les temps sont trop compliqués pour qu'on les observe et qu'on en tire une quelconque projection dans un quelconque futur. Les temps sont ce qu'ils sont : bourrés à craquer de nouveautés technoscientifiques dont on ne sait quelles conséquences précises elles vont avoir sur notre vie, et en apparence enfermés dans un cadre étroit qui ne laisse imaginer aucun changement profond et véritable. L'époque est une époque de transition, raison pour laquelle certains préfèrent y voir une fin — parce qu'ils sont incapables de voir les signes de quelconques débuts.
C'est exactement ce que dit Norman Spinrad dans Bleue comme une orange, et on ne saurait trouver meilleure lecture pour quiconque aime la vraie SF : celle qui combine l'énergie d'une inventivité et d'un humour sans limites et l'intelligence et la sensibilité de la vraie littérature.


Sylvie Denis

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