01.09.2009
La mue du Cafard
Le site du Cafard cosmique, que nombre de lecteurs de ce blog connaissent assurément, a mué dans la nuit. Un changement présenté sur cette page, dans un éditorial qui ne craint ni les affirmations péremptoires, ni les oxymores, comme ce bref extrait permet d'en juger :
« Mais rassurez-vous, nous garderons notre mauvais esprit et la passion intacte de la SF, la vraie !
Réduite à un sous-genre au sein de la littérature et culturellement considérée comme un art mineur, la Science-fiction dépasse aujourd’hui son appellation et s’allie aux littératures voisines (fantasy, conte, fantastique, horreur...) pour former ce qu’on nomme désormais la littérature de l’imaginaire. »

Quoique personne n'ait jamais été capable de définir, ni même de cerner d'une manière satisfaisante (1) ce que pouvait bien être la « vraie » science-fiction — l'expression est plutôt employée en général par les contempteurs du genre pour en dénigrer certains aspects qui leur déplaisent — la contradiction est flagrante avec la phrase suivante, dont la deuxième partie (2) fleure bon le tout début des années 90, lorsque certain jury décida, pour d'obscures raisons, de remplacer « science-fiction française » par « imaginaire » dans l'intitulé du prix qu'il décernait.
Quant aux « Transfictions qui s’affranchissent des règles et n’hésitent pas à transgresser la narration » — une formulation dont le côté délicieusement rebelle conformiste à la mode Inrockuptibles peut faire sourire de nos jours où la notion de transgression a été tant galvaudée — voilà qui nous ramène au bon vieux temps des années 60, lorsque la revendication des auteurs New Wave et assimilés de s'affranchir des règles et de transgresser la narration pouvait être considérée comme relevant de la modernité (3).
Faire du neuf avec du vieux, tel semble donc être le credo du nouveau Cafard cosmique.
Certains changements annoncés, néanmoins, suggèrent une évolution tout à fait louable et intéressante du site, notamment la participation de « grandes plumes » et la rémunération des collaborateurs grâce aux revenus de la publicité qui y fait son apparition — deux nouveautés qui permettent d'espérer à l'avenir plus de rigueur dans l'approche théorique (4), une sélection plus sévère des critiques et articles, et vraisemblablement une diversité accrue des idées et opinions exprimées.
Il est temps, me semble-t-il, de prendre conscience que nous sommes au XXIe siècle, et non dans l'extension d'une bulle de présent centrée sur la fin du XXe.
(1) Ceux qui ont conservé le souvenir de la fameuse grille de « SFitude » concoctée par Serge Lehman dans la deuxième moitié des années 90 sont priés de ravaler leur sourire narquois.
(2) Passons sur la SF qui « dépasse son appellation », on croirait lire un de ces prières d'insérer typiques des éditeurs de littérature générale, ou l'une de ces chroniques parisianistes où l'on nous explique, à propos d'auteurs comme Dick, Ballard, Bradbury, Dantec ou Werber qu'ils « transcendent la science-fiction ».
(3) Lorsqu'il fait la liste des différentes mutations de la science-fiction dans son Illustrated History of Science Fiction (1975), James Gunn emploie le terme « style-dominant » (« dominée par le style ») pour qualifier cette période si riche et si fertile de l'histoire du genre.
(4) Bon, d'accord, la période n'est sans doute pas favorable à l'expression d'idées nouvelles, et — pour sortir un instant du monde de la fiction, qu'elle soit science-, trans- ou rien de tout cela — il est difficile de nier que la mode est, en gros depuis le début du millénaire, au recyclage de vieux rogatons présentés comme des nouveautés toutes neuves. Dans un monde où d'évidentes régressions sociales sont qualifiées de « réformes » et où les idéologies les plus dramatiquement égoïstes du XIXe siècle sont présentées comme la pointe du progrès en matière de pensée politique, quoi de plus naturel que les arts subissent une dérive analogue ?

10:35 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, actualité, web, cafards





Joseph Altairac




