08.06.2009

Armageddon Rag

decouv01.jpgGeorge R.R. Martin

La Découverte (1985)

 

En abandonnant le space opéra, George R.R. Martin était loin de commettre une erreur. Armageddon Rag, fort volume de plus de 400 pages, est en effet une réussite totale. Conçu comme une lente et angoissante montée vers l'explosion finale d'un concert évoquant les grands festivals des années 60, ce thriller fantastique a tout d'un cauchemar. Ou d'un mauvais voyage à l'acide, ce qui cadre bien avec le sujet.

Jamie Lynch, ancien manager du Nazgûl — un groupe de hard rock à l'immense popularité dont le chanteur a été abattu lors d'un concert, le 20 septembre 1971 — , est assassiné exactement douze ans plus tard ; on l'a étendu sur une affiche dudit concert avant de lui arracher le cœur, comme dans la chanson du Nazgûl Du sang sur les draps — qui, d'ailleurs, passait et repassait indéfiniment sur la chaîne hi fi quand la police est arrivée. Envoyé enquêter sur ce meurtre pour le compte d'une revue rock, Sandy Blair sera appelé à effectuer une sorte de retour en arrière, à retrouver ses anciennes connaissances et à se replonger dans un passé dont il a conservé le regret alors que les événements s'enchaînent, rythmés et peut-être induits par le dernier album du Nazgûl, Musique à réveiller les morts...

pocket09233.jpgLa nostalgie est le thème d'Armageddon Rag. Le Nazgûl, qui évoque tour à tour les Doors, les Stooges ou Mountain, symbolise une époque, un esprit aujourd'hui oubliés, dénigrés, vidés de leur essence. S'appuyant sur les thèmes traditionnels du hard rock — sorcellerie, violence, etc. —, Martin a su les intégrer intelligemment à son récit sans perdre de vue l'argument fantastique, pour finalement concocter un suspense haletant sur lequel vient se greffer une réflexion relative au rock et à sa mythologie. Il dresse le constat d'une époque — celle du flower power et de la guerre du Vietnam — , rejetant tout manichéisme alors qu'il aborde pourtant l'éternel problème de la lutte du Bien et du Mal.

Astucieux, original et efficace, Armageddon Rag, est autant un grand roman fantastique que l'un des plus beaux livres jamais écrits sur le rock.

 

Roland C. Wagner

09.02.2009

Requiem pour Philip K. Dick

medium_dickisdead.2.jpgPhilip K. Dick Is Dead, Alas (1987)

Michael Bishop (Folio SF n°86)

 

En ces temps de néo-classicisme, où l'on ne se préoccupe plus guère que la Science-Fiction aille de l'avant vers de nouveaux thèmes et formes d'expression, l'uchronie peut constituer une porte de sortie pour ceux qui ne tiennent pas à se laisser enfermer dans des schémas maintes fois revisités. Ce jeu sur l'Histoire offre en effet un éventail assez large de possibilités, tant littéraires que science-fictives, pour en quelque sorte libérer l'imagination des carcans où la fidélité à un état passé idéal — purement mythique, est-il besoin de le préciser — risque de l'enfermer à la longue.

Cela, Michael Bishop l'a de toute évidence compris bien avant d'écrire la première ligne de Requiem pour Philip K. Dick, et l'on peut supposer que la lecture du Maître du Haut-Château n'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Rappelons pour mémoire que Dick décrit dans ce dernier roman un univers où nazis et Japonais se sont partagé les Etats-Unis après avoir gagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce point de départ, qui peut paraître assez banal de nos jours (1), l'était sans doute moins au début des années 60, et l'on comprend aisément que ce livre ait obtenu le prix Hugo. D'autant que Dick avait pris soin de le conclure par une mise en abîme astucieuse : bien que La sauterelle pèse lourd, uchronie littéraire publiée dans ce monde divergent, évoque une ligne historique où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, il ne s'agit nullement de notre univers, lequel se retrouve dès lors ravalé au rang de simple possibilité alternative, puisque le Yi-King indique que le monde réel est celui du roman dans le roman.

Ceux qui auraient du mal à suivre — ou, simplement, à admettre que le Yi-King puisse indiquer quoi que ce soit d'utile — sont priés de consulter l'ouvrage en question.

Décrivant une uchronie où Dick lui-même constitue un élément crucial, Bishop ne pouvait bien évidemment ignorer la leçon du Maître du Haut Château. Les deux livres sont d'ailleurs assez proches pour que l'on puisse les superposer, tant du point de vue des personnages que de celui de la structure. Mais ils ne se ressemblent pas — et ce, pour deux raisons principales, que l'on pourrait d'ailleurs confondre en une seule : l'ouvrage de Dick date du début des sixties et celui de Bishop de la deuxième moitié des années 80. Ajoutez à cela le fait que le second écrit sur le premier, et vous aurez une idée de la distance qui sépare les livres concernés.

Prenons par exemple l'origine du monde alternatif qu'ils nous présentent. D'une part, la victoire nazie ; de l'autre... eh bien, c'est là que les problèmes commencent, car il semble y avoir deux points de départ, l'un concernant Dick — qui connaît en effet le succès dès les années 50 grâce à ses oeuvres de littérature générale —, et l'autre l'Histoire elle-même, avec le brutal virage fasciste pris par les États-Unis sous la direction d'un Nixon plus vrai que nature. S'il existe une relation entre ces divergences, elle relève sans doute de la synchronicité plutôt que d'un rapport de cause à effet. Il paraît en effet difficile d'imaginer que l'orientation prise par la carrière de Dick ait pu modifier en quoi que ce soit le comportement de Nixon. Par contre, l'uchronie historique influe bien évidemment sur l'uchronie individuelle — et référentielle — car c'est à cause de la dérive vers le totalitarisme de la société étatsunienne que Dick se tourne vers la SF.

Tout comme dans notre monde, serait-on tenté de dire. Il suffit de jeter un coup d'oeil à « Foster, vous êtes mort ! » (2) pour s'en convaincre : c'est à travers l'outil science-fictif que la dénonciation de l'aliénation est la plus efficace. Malgré une trajectoire différente, le Dick mis en scène par Bishop semble bien être le même que celui qui a transité par notre réalité, et les dernières lignes du roman ne font que confirmer cette impression. Il n'y a qu'un Messie, et il est le même partout ; la thématique de la Trilogie divine et de l'Exégèse inédite, qui imprègne tout le roman, prend ici une dimension inattendue, sous la forme d'un hommage vibrant à l'un des auteurs les plus originaux révélé par la Science-Fiction, qui se trouve être également l'un des plus grands écrivains du Vingtième Siècle.

Comme Dick dans Radio libre Albemuth, Bishop associe politique et métaphysique, en une démarche héritée de l'ère psychédélique. Ce n'est pas innocemment qu'il a choisi pour personnage principal un ancien hippie, dont les parents ont été lapidés autrefois par une foule de patriotes ; bien que situé en 1982, Requiem pour Philip K. Dick parle énormément — avant tout ? — des années 60. Et c'est là, bien au-delà des références à Dick lui-même, qu'il faut peut-être chercher la raison profonde de ce livre — et l'origine de la brève élégie qui donne son titre original à ce roman :

 

Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.

 

Roland C. Wagner


(1) Surtout en France, où il s'agit d'une véritable tarte à la crème uchronique depuis que divers auteurs du Fleuve Noir, de Pierre Barbet à Alain Paris en passant par Jean Mazarin, s'y sont attaqués dans les années 80.

(2) In Nouvelles 1953-1963, Denoël « Lunes d'Encre ».

25.08.2008

Fugues

medium_fug.jpgLewis Shiner

Glimpses (1993)

Denoël « Lunes d'Encre »

 

Ray, un réparateur de matériel hi-fi, alcoolique englué dans ses problèmes familiaux (il n'a pas réglé son contentieux avec son père décédé et son couple bat de l'aile), s'aperçoit qu'il lui suffit d'imaginer ce qu'aurait pu être la version originale d'une chanson des Beatles pour entendre celle-ci via un poste et même l'enregistrer ! Son don intéresse un producteur qui lui demande de réaliser les albums mythiques, inédits ou inachevés, des grandes rock stars. L'entreprise, qui commence par Celebration of the Lizard des Doors, se poursuit avec Brian Wilson et Jimi Hendrix, suppose une connaissance parfaite du sujet, de l'époque et des conditions de création. Cette reconstitution mentale est telle que Ray se retrouve dans le passé, aux côtés de ses idoles des seventies.
Par son sujet, Fugues est similaire au fameux Voyage de Simon Morley (et à sa suite, Le Balancier du temps), écrit à la même période. Mais là où les romans de Jack Finney se limitent à la découverte fascinante et émerveillée de temps et lieux révolus, Shiner va plus loin en mettant en relation la vie personnelle de Ray et ses plongées dans le temps. Est-ce parce qu'il est imprégné de la colère et du mépris de Jim Morrison ou de la gentillesse des Beach Boys que ses relations conjugales s'enveniment ou s'améliorent ? Ou bien parce que ces musiques renvoient aux facettes présentes en chacun de nous, la sensualité et l'égoïsme du mâle pour Morrison, la générosité infantile pour Brian Wilson, la tentative de fusion de la chair et de l'esprit pour Hendrix ?
C'est ainsi que ces fascinants voyages, toujours plus dangereux, se doublent d'une douloureuse quête personnelle, centrée autour de la figure honnie du père, au terme de laquelle Ray connaîtra l'apaisement. On ne peut s'empêcher de songer à L'Échange : chez Brennert également, le passage dans un univers parallèle se double, pour les deux personnages, d une quête de soi.
Ce brillant roman, qui a obtenu le World Fantasy Award, n'est pas seulement remarquable par ses solides connaissances musicales : chatoyant de mille finesses, il est servi par un style à la hauteur de son sujet. Impressionnant, magique, et nostalgique, forcément.

 

Claude Ecken