20.10.2009
De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)
Autre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.
« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.
« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.
« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.
« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.
« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].
« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)
Nous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :
« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.
« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.
« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)
« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)
Il s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.
Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.
On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :
« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)
Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :
« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].
« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)
En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !
On ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.
Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.
La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :
« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)
Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !
Joseph Altairac
(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.
(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !
Karpath n° 3/4, 1990.
09:59 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, lovecraft, atlantide, littérature
31.05.2009
Les Atlantides, généalogie d'un mythe
Olivier Boura
Arléa, 1993
« Voyez l'espace infini : nous pouvions, naguère, y loger les peuples sans nombre de la science-fiction. Aujourd'hui, l'espace lui-même se racornit comme une peau de chagrin, chaque mission spatiale nous ramène quelque désillusion nouvelle ».
Olivier Boura, dans l'introduction de son étonnante anthologie, ne se montre guère optimiste. On peut comprendre sa déception quant aux rêves de découverte de vie sur Mars, par exemple. La Planète Rouge n'est plus ce qu'elle était. La science-fiction, pourtant, ne l'a pas abandonnée, comme en témoignait tout récemment, nos lecteurs s'en souviennent, un numéro spécial de YS consacré à Mars. Et les déceptions de la conquête spatiale ne semblent guère décourager les auteurs de SF, nous nous en félicitons tous les jours (tout au moins ceux d'entre nous qui lisent l'anglais). C'est beaucoup dire que « l'espace se racornit comme une peau de chagrin », il reste encore de la place, pas d'inquiétude à ce sujet.
C'est que les préoccupations d'Olivier Boura sont centrées sur notre globe et son passé, et que les comparaisons avec l'espace interplanétaire (pour ne rien dire de l'interstellaire) ne servent guère son propos. Il cite bien Lovecraft, mais pour en faire, encore une fois, un personnage « pauvre », « malheureux » et « peut-être un peu fou ». Décidément, le Lovecraft légendaire a la peau bien plus dure que le Lovecraft réel. C'est un peu comme l'Atlantide.
Ne faisons pas un mauvais procès à Olivier Boura pour une connaissance fragmentaire de la SF et de ses ambitions, ou pour un emploi trop désinvolte, dans la présentation à son anthologie, du Lovecraft illuminé de pacotille que l'on nous assène en France depuis les années cinquante.
D'abord, parce qu'il nous ressert, fort astucieusement, le scénario des Mémoires du futur de John Atkins :
« Dans quelques centaines d'années, quelques millénaires, notre civilisation aura passé, sans doute, et il ne restera rien, ou presque, de nos bibliothèques. Imaginons, cependant que par miracle, quelques pages subsistent des écrits de Lovecraft ; des pages où il serait question du Necronomicon ou de ces dieux étranges et maritimes. Que penseront alors nos arrière-neveux ? Il y a fort à parier qu'ils se divisent en deux camps, comme nous, à présent, qui voulons croire à l'Atlantide, ou bien n'y voir qu'invention, littérature et symbole ».
Joseph Altairac
11:18 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, atlantide, littérature, essai





Joseph Altairac




