18.04.2009
Il est parmi nous

Norman Spinrad
He walked among us
Texas Jimmy Balaban, un agent spécialisé dans les artistes de seconde zone, les phénomènes et les originaux qui ne peuvent avoir qu'une carrière éphémère, découvre sur une scène minable, Ralf, un humoriste dont le ressort comique est axé sur sa qualité de voyageur temporel expédié dans le passé parce que ses vannes ne font plus rire personne à son époque. Les gags sont en effet assez lourdingues, voire vulgaires, l'attitude provocatrice (le public se faisant traiter à chaque répartie de petits macaques), mais Ralf dégage une énergie que Balaban juge exploitable, à condition de faire réécrire ses sketches par un écrivain de science-fiction, Dexter D. Lampkin, auteur adulé mais frustré, dont la carrière est aussi faite de compromissions, et de confier le remodelage de son personnage à Amanda Robin, qui organise en temps normal des stages New Age d'éveil à un plan supérieur de la conscience. Tous trois s'aperçoivent rapidement que Ralf ne sort jamais de son rôle, comme s'il était vraiment issu du sombre avenir qu'il décrit, où les dérèglements de la biosphère et du climat, l'absence de ressources et d'énergie, ont condamné l'humanité à vivre dans des lieux fermés et à se nourrir d'insipides aliments chimiques. Difficile de faire rire avec ça. La petite équipe se démène pourtant assez bien pour propulser Ralf sur des scènes plus honorables puis à la télévision, jusqu'à le doter de sa propre émission, "Le Monde selon Ralf", qui nécessite un changement de format et une approche différente.
Il est d'ailleurs tentant pour l'auteur de La Transformation, récit d'un canular poussant l'humanité à sauver la planète, de recycler dans l'émission cette utopie naïve qui fut un échec, par une instrumentalisation de Ralf à laquelle Amanda, sa rivale sur le plan idéologique, n'est pas entièrement opposée dans la mesure où son mysticisme New Age véhicule également un message pour un monde meilleur. Tous deux conviennent d'inviter leurs représentants pour échanger avec Ralf sur les causes des désordres climatiques, avec l'espoir de réveiller les consciences et éviter ce futur mal barré, si c'est encore possible. Balaban ne contrecarre pas ces projets du moment qu'ils engrangent des profits, pas plus que Ralf, du moment qu'il est en selle et travaille. Mais qui est-il réellement ? Un authentique voyageur temporel venu porter la bonne parole, un mystificateur qui dupe tout le monde ou un cinglé dont on profite jusqu'à ce qu'il ne fasse plus rire ou pour transformer la société ?
Progressant sans faillir sur la corde raide du doute, ce récit raconte par le menu la grandeur et la décadence d'un comique télévisuel qui devient de moins en moins amusant et de plus en plus polémique.
Parallèlement à cette intrigue, on suit la tragique trajectoire de Foxy Loxy, qui pour avoir croisé le crack sur son chemin, descend une à une les marches jusqu'en enfer, déchéance matérialisée par un langage toujours plus dégradé – pour lequel il convient de féliciter au passage les traducteurs. Descente un peu irréelle tant elle est longue, mais qui finit par symboliser l'humanité future uniquement préoccupée par sa survie pour avoir fait de la planète un égout.
Spinrad s'en donne à cœur joie dans ce roman sarcastique, mêlant humour et réflexions à l'emporte-pièce, tout en brassant ses thèmes habituels. L'univers de Jack Barron est présent avec le récit minutieux des négociations à chaque étape de la carrière de Ralf ; il est même élargi à l'ensemble des carrières artistiques puisque Balaban est aussi organisateur de spectacles scéniques et que Dexter est un écrivain également scénariste de séries. La dimension mystique, souvent présente chez Spinrad, intervient ici avec le personnage d'Amanda ; quant à la science-fiction, et aux thèmes qu'elle véhicule, ils sont incarnés par Dexter, double littéraire de Spinrad d'ailleurs abondamment cité.
Dans ses propos, Dexter ne se gêne pas pour opposer la science-fiction à la fantasy et de façon plus générale au New Age dont les délires alimentent les sectes. Il n'est cependant pas plus tendre avec la SF considérée comme tout aussi sectaire et de laquelle est issue la Scientologie ; les amateurs en prennent ici pour leur grade, principalement les étatsuniens, férocement caricaturés dans un passage très drôle, au cours d'une convention décrivant des fans obèses engoncés dans des costumes futuristes. On rit beaucoup mais il n'est pas sûr que Spinrad se fasse des amis en tendant un tel miroir à ses lecteurs. Pourtant, l'analyse qu'il fait de certains comportements n'est pas fausse ; la proportion d'illuminés fréquentant les salons SF n'est probablement pas supérieure à celle qu'on peut croiser dans d'autres manifestations artistiques, musicales ou cinématographiques, simplement, en raison des idées agitées de façon non conventionnelle par la SF, il semblerait que cette faune se fasse davantage remarquer. Il apparaît donc que le mépris affiché n'est que de surface, de même que l'opposition avec le New Age, dans la mesure où il y a convergence d'intérêts ou de centres d'intérêts, mais que les moyens pour y parvenir diffèrent radicalement. D'ailleurs, Spinrad ne cesse de cultiver l'ambiguïté : en multipliant les décalages entre déclarations d'intention et concessions pour de triviales raisons, il fait de Dexter un gourou de la SF qui ne dédaigne pas profiter de l'aura qui est la sienne, qui aimerait être reconnu pour son œuvre littéraire mais accepte de se fourvoyer dans un scénario alimentaire pour ses avantages financiers. Quelques anecdotes, manifestement autobiographiques, indiquent le cheminement personnel de l'auteur à cette occasion (qui a scénarisé des épisodes de Star Trek). Émerge de ces passages la touchante figure de Cynthia, l'admiratrice absolue, aussi crispante que culpabilisante parce qu'entière.
Spinrad n'est finalement pas si cruel en témoignant que, tout décalés qu'ils soient, les fans se préoccupent réellement de questions essentielles dont ne s'embarrasse pas le citoyen ordinaire, ni la littérature du mainstream, ou si peu.
La SF peut-elle sauver le monde ? C'est cette question qui domine, finalement, par-dessus toutes les autres. Et qui rejoint celle, plus générale, de savoir si une fiction peut avoir un impact sur le réel. Pour fantaisiste que la SF apparaît aux yeux des autres, elle a l'avantage de poser les bonnes questions et, de tenter d'apporter des réponses, peu importe si certaines d'entre elles sont farfelues, échevelées ou irréalistes car trop utopiques. Cependant répondre par l'affirmative serait présomptueux. Tout juste peut-on espérer qu'une fiction ait un impact suffisant sur des personnes susceptibles, elles, de changer le monde. "Ce qui est, est réel" ne cesse de répéter le roman. C'est donc à chacun d'agir selon ses convictions.
Ce qui est certain est que nous allons dans le mur si nous ne faisons rien. Le constat n'est pas nouveau, il n'en reste pas moins d'actualité. Ce roman n'est cependant pas un cri d'alarme écologiste de plus, cette problématique n'étant évoquée qu'en arrière plan. Son sujet est bien la science-fiction. Ce n'est pas un roman de science-fiction mais un roman sur la science-fiction, qui tente d'expliquer au profane sa tournure de pensée, si curieuse vue de l'extérieur, les mises en perspective qui sont les siennes et qui lui permettent de voir le monde selon un angle inédit mais qui peut être proteur de connaissance.
C'est peut-être pour cette raison que ce roman est si long – car il n'épargne aucun détail au lecteur, n'abrège aucune discussion, ressasse les questions et les répète à l'envi comme si de leur reformulation naîtrait une vérité supplémentaire. Répétitif, il aurait lassé si Spinrad n'avait pas eu assez de métier pour maintenir malgré tout l'intérêt. Ce roman est long car il ne s'agit pas d'un roman de science-fiction mais d'un livre qui tente d'expliquer ce qu'elle est à des profanes, par une immersion dans son microscosme. Dans le même temps, Spinrad semble faire la synthèse des thèmes qu'il a exploités au long de sa carrière. De ce point de vue, il s'agit également d'un livre qui fait le point sur une œuvre à un moment où l'auteur est arrivé à un tournant et se tourne vers de nouvelles préoccupations, comme en témoigne Bleue comme une orange, roman paru il y a déjà un moment mais rédigé après celui-ci, où les questions liées au climat et à l'environnement se trouvent cette fois au centre de l'intrigue.
C'est à coup sûr un livre charnière, où Spinrad cesse d'être un écrivain de science-fiction au service de la SF pour devenir un écrivain tout court, qui n'a recours à la science-fiction que si nécessaire. Dans ce cas, le roman dont Dexter est si fier, La Transformation (et auquel fait écho un article de l'auteur intitulé "La Crise de la transformation") pourrait bien renvoyer, aussi, à la transformation de Spinrad.
Claude Ecken
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10.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (7)

Instruire en s'amusant
Dans le premier chapitre de La Refondation du monde, Jean-Claude Guillebaud explique que « Hegel soutenait que le devoir du savant consistait non seulement à communiquer son savoir mais à la rendre attrayant et même poétique. AInsi la tâche du penseur consistait-elle à rendre les idées esthétiques, c'est à dire mythologiques, afin qu'elles puissent être comprises par le peuple. »
Ces poètes des idées et des connaissances, qui de l'astronomie et de la physique ont fait naître des paysages nouveaux, qui de la biologie et de l'anthropologie ont conçu des civilisations, qui de la cybernétique ont créé des robots, tantôt effrayants, tantôt émouvants, tantôt comiques, et de la biologie et de la génétique tirent intrigues, situations et personnages, nous les avons déjà.
Nous avons nos poètes, notre mythologie et nos icônes. Comme tous les poètes, leur rôle est de nous raconter l'univers, à nous lecteurs, pour que nous le comprenions mieux.
En tant qu'écrivains de SF, leur talent est de manipuler le monde — pour qu'il ne nous manipule pas.
Dans les textes que vous allez lire dans Escales 2001, d'étranges animaux auront la parole, le Big Bang sera examiné sous toutes les coutures, des vaisseaux aux dimensions de planètes traverseront les gouffres étoilés, les eaux monteront sur la côte Atlantique, le bug de l'an 2000 aura plus ou moins lieu, des guerres éclateront, des gouvernements peu sympathiques prendront le pouvoir et des savants tenteront de déchiffrer des énigmes inscrites dans le sol d'autres planètes… et la World Company en prendra pour son grade, prouvant, si besoin était, qu'on peut encore regarder le présent en face, et jouer avec le futur, pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Sylvie Denis
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07.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (6)

La Fabrique des possibles
C'est un fait : pour concevoir le futur, il faut se faire une idée du présent. Il faut pouvoir s'en détacher pour l'observer.
Il faut être capable de l'analyser, de dire « c'est comme ça que ça fonctionne » — par exemple : l'industrie produit des gaz à effet de serre et « c'est comme ça que ça se passera si… » Les glaciers fondront, le climat sera modifié, cela entraînera telle et telle conséquences dans telle région du globe. Ou bien : si la population augmente, voilà à quoi ressemblera le monde — cela donne Tous à Zanzibar de John Brunner.
Bref, pour faire de la SF, il ne faut pas se contenter d'intégrer des concepts scientifiques à la description de l'époque. Il faut oser aller au-delà. Il faut intégrer ces concepts pour les transcender. En résumé, il faut oser sortir de la bulle de présent.
Mais ce n'est pas facile. Cela nécessite d'avoir du recul sur son époque, et d'assumer la vision qu'on en a.
Or, sélectionner des faits et les rassembler dans des théories, ou construire des paradigmes, n'a jamais été aisé. Cela le devient encore moins quand les découvertes et les innovations se succèdent à un rythme effréné, ou quand l'histoire semble bégayer ses pires moments.
Le plus simple, pour parler du futur, c'est souvent d'utiliser les créations des générations précédentes. Les « possibles » de la définition de John Clute découlent des moyens dont nous disposons pour comprendre le monde, qu'il s'agisse de l'astronomie, de la physique ou de la chimie. C'est ainsi que sont apparus cyborgs, androïdes, lasers, hyperespace, extraterrestres, vaisseaux spatiaux, villes sous globe, monstres et mutants : toute la merveilleuse quincaillerie du genre, toutes ces icônes qui rebutent tant ceux qui les assimilent à une esthétique trop populaire pour être artistique.
Ils ont fait les beaux jours de quantité de romans et de nouvelles, et parce que ce sont des créations efficaces — au sens où elles parlent à l'imagination et à la sensibilité — elles le feront encore longtemps.
On peut aussi, soit qu'on n'aime pas la quincaillerie, soit qu'on n'ait pas beaucoup d'imagination, crier au loup et courir en rond. Mais le nihilisme, même s'il a du talent, n'en reste pas moins un animal au front bas.
Je préfère les auteurs qui regardent les choses en face. Oser tenir le monde à distance, oser l'observer et dire « c'est ainsi que je le vois » — au risque d'affronter la critique — oser créer, jouer, inventer des possibles, autant pour faire réfléchir que pour divertir et amuser — c'est ce que j'attends de la science-fiction, et c'est ce qu'on fait les auteurs réunis dans les pages d'Escales 2001.
Sylvie Denis
17:30 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, avenir, littérature, john brunner, effet de serre
05.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (5)

Le présent/futur
Dans les fictions que voient les habitants de la bulle de présent, cette nouvelle sensibilité aux choses de la science a été intégrée dans des histoires dont la caractéristique principale est qu'elles ne remettent pas en question le fonctionnement de l'univers tel que nous le connaissons.
Si les agents Mulder et Scully sont condamnés à enquêter éternellement sur l'existence des extraterrestres, c'est que si leur quête aboutissait, la nature du monde en serait changée — et avec elle la nature de la série, dont il n'est pas sûr que le public apprécierait des rencontres du troisième type conduites selon les règles de l'art de l'extrapolation scientifique.
Je viens de voir, dans la série Le Caméléon, apparaître un clone. Nous verrons si les scénaristes se contenteront de traiter le sujet à l'échelle de quelques individus ou s'ils en tireront des implications pour la société entière. Dans le même état d'esprit, la série Strange World montre un ancien soldat de la guerre du Golfe luttant contre divers criminels scientifiques. Dans un épisode récent, des médecins utilisaient des jeunes femmes volontaires pour être mères porteuses en vue de faire croître, à leur insu, des cœurs humains fabriqués par clonage. Ce qui nous rappelle la novella de Geoff Ryman, « The Unconquered Country », parue en 1987, ou encore celle de Greg Egan, « Baby Brain », en 1991. C'est ainsi que les idées de SF les plus audacieuses passent dans le domaine public…
En France, et pour revenir au livre, le héros de la collection Quark Noir s'attaque à des criminels scientifiques, dont les activités donnent lieu à des extrapolations à caractère tout aussi scientifique — mais qui se déroulent aujourd'hui.
On assiste, en fait, à la naissance d'une sorte de présent « futurisé », dans lequel certaines idées jadis considérées comme inacceptables parce que trop pointues, trop farfelues ou trop pessimistes, sont acceptées et traitées comme relevant de la fiction « ordinaire ». Ou, du moins, de l'ordinaire d'une société envahie par la science.
Des romans comme ceux de Maurice Dantec — avec bien d'autres policiers plus ou moins colorés d'aspects scientifiques — ou, dans une sensibilité plus « littérature générale », de Michel Houellebecq, relèvent aussi de cette nouvelle perception du réel, qui intègre des faits qui ne l'étaient pas il y a vingt ou trente ans, mais qui demeure à l'intérieur de la bulle de présent.
Ce qui mùe gêne dans ces œuvres, c'est qu'en fin de compte, elles succombent à l'opinion commune, qui est que le monde est devenu trop compliqué, et qu'on n'y comprend plus rien.
Or, pour reprendre ce que disait Philippe Curval à propos des livres de Greg Egan, ce n'est pas parce que quelque chose est complexe qu'il faut renoncer à essayer de le comprendre — bien au contraire.
Sylvie Denis
09:19 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir, maurice g. dantec, greg egan
03.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (4)

La SF, comment ça marche ?
Un roman de science-fiction porte avant tout sur la totalité d'un univers imaginaire. C'est « une histoire qui envisage un monde qui a changé et qui n'est pas encore advenu ». Les meilleurs romans du genre, ses classiques, de Fondation à Ubik, en passant par La Machine à explorer le temps, 1984, Simulacron 3, Le Monde aveugle, L'Anneau-monde ou Tous à Zanzibar sont ceux dans lequel le lecteur est amené à s'interroger sur la façon dont l'univers créé par l'auteur fonctionne. Deux éléments caractérisent les univers de la SF écrite avant Neuromancien. D'une part, ils existent dans un « temps long », un futur projeté en ligne droite en avant du présent de l'auteur. D'autre part, ils existent en rupture avec celui-ci.
Pour les créer, les auteurs ont utilisé les découvertes de sciences, telles l'astronomie ou la physique, à partir desquelles on pouvait « facilement » extrapoler et inventer de nouveaux univers. Leurs œuvres elles-mêmes ont été créées dans l'atmosphère « rassurante » de la guerre froide et des vingt années suivantes. « Rassurante » au sens où le monde apparaissait comme figé et divisé en camps facilement reconnaissables.
Les choses ont commencé à changer lorsque les auteurs de la nouvelle vague se sont rendu compte que les modèles d'univers et les icônes créés par la première génération d'auteurs ne leur permettaient plus de parler du monde tel qu'ils le voyaient. Ils ont alors lancé un mouvement qui a intégré de nouvelles sciences, dites « molles ». Sont alors apparus des univers moins simplistes, basés sur la sociologie, la psychologie, l'anthropologie, la linguistique, mais aussi les sciences du vivant. Contrairement aux premiers, ces univers se situaient dans un temps court et surtout en continuité totale avec le présent des auteurs. Avec eux, tout était prêt pour que naissent les œuvres de la bulle de présent.
Lorsque en 1989 le Mur est tombé, le monde a cessé d'être simple, l'histoire droite et prévisible. le futur s'est replié sur lui-même et le présent a enflé, est devenu cette énorme bulle de laquelle il semble impossible de sortir.
Entre-temps, la SF avait produit toutes les icônes qui nous sont chères et qui se sont disséminées dans la culture populaire. Grâce au cinéma, puis à la télévision et maintenant aux jeux vidéo, robots, extraterrestres, astronefs et stations spatiales sont devenus familiers de tous, même de ceux qui ne lisent pas de SF.
Voilà pourquoi tant de nos contemporains, qui vont pourtant voir Star Wars et Men In Black, ne lisent pas de science-fiction. Ils aiment ce qu'ils connaissent au travers du folklore populaire qui à juste titre leur apporte de grands plaisirs. Mais ce que le lecteur endurci de science-fiction apprécie, c'est à dire l'invention de situations, d'objets nouveaux, ce qui provoque chez lui le fameux sense of wonder a toujours engendré chez beaucoup ennui, peur ou rejet.
La façon dont nous avons vécu le passage à l'an 2000 est le reflet de cette sensibilité double, partagée entre le goût pour une certaine image du futur et une certaine méfiance.
D'un côté, on a observé une sorte de déception : quoi, ce n'était que ça, l'an 2000 ? Une série de célébrations plus ou moins ringardes, qui semblaient exister plus par obligation — on en avait tant parlé, il fallait bien faire quelque chose — que par enthousiasme réel. Et puis, pas de bases sur la Lune ou sur Mars, par d'extraterrestres… et, en Europe, le retour des pires ombres, le spectre honteux de la barbarie.
Néanmoins, l'an 2000 — ce que j'ai pu en voir à l'heure où j'écris ces lignes, c'est à dire en avril — c'est la question de la vache folle, les OGM, une marée noire, le clonage de votre chien ou de votre chat, une tempête qui n'a peut-être pas rien à voir avec notre action sur le climat, l'amorce d'un débat sur la brevetabilité du génome humain… En réalité, ce qui se passe, c'est qu'un certain futur n'est pas advenu. Les images créées dans les années 40 et 50 ne sont plus à même de traduire notre relation au monde d'aujourd'hui. Un futur est mort, mais un autre est en train de naître sous nos yeux, riche d'incroyables potentialités — les meilleures comme les pires.
Le grand public a désormais compris que notre civilisation est structurée par les technosciences. Ceux qui trouvaient naguère que robots, ordinateurs, savants fous et centrales atomiques qui explosent relevaient de la « littérature de gare » tant décriée voient désormais autour d'eux des choses qui leur ressemblent étrangement. Ils ont vaguement conscience qu'il existe une forme littéraire qui leur parle de leur monde, et ils veulent en savoir plus.
Sylvie Denis
09:37 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir, cyberpunk
01.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (3)

La bulle de présent
C'est un fait : plus les scientifiques étudient l'homme et le monde, plus il devient difficile de se tenir au courant de leurs découvertes. Les médias se développent, mais il n'y a toujours que vingt-quatre heures dans une journée pour lire les journaux, regarder la télé, surfer sur le web, aller au cinéma, au théâtre ou au concert. Pour qui s'y intéresse, notre époque semble d'une richesse et d'une complexité telles qu'il peut paraître impossible de la décrypter. L'idée est dans l'air du temps avec celle de l'inanité de toute chose, y compris de l'avenir.
« Le réel est énorme, hors normes par rapport à notre intelligence. » (Edgar Morin.) Ce réel « énorme », je l'ai appelé « bulle de présent » dans un article consacré aux Racines du Mal (5).
Dans ce roman, la « bulle de présent » était inscrite dans le temps du déroulement de l'action : du début des années 90 à 2020. Cette perception du présent avait été exprimée pour la première fois dans Neuromancien, de William Gibson, et dans les nouvelles qui l'ont précédé. Contrairement à ce que l'on a pu dire, Neuromancien n'est pas un livre dans lequel des hackers s'affrontent dans le cyberspace ; c'est aussi un monde dominé par les multinationales où les personnages définissent leur identité par rapport aux objets et aux marques qui les entourent. Conserver les noms de ces marques constitua de la part de William Gibson une rupture fondamentale par rapport à la science-fiction des décennies précédentes (6).
En effet, dans un roman de SF, les noms créent le monde. Littéralement. Conserver les noms des compagnies et des marques, c'était signifier que ce monde existait en prolongment direct du nôtre. C'était sous-entendre qu'il fonctionnait comme le nôtre, que les règles y étaient les mêmes.
Qu'il se déroulait, en fait, non plus dans le futur en ligne droite des décennies passées, mais dans la bulle de présent.
Neuromancien a marqué un tournant dans l'histoire du genre — il est tout à fait logique qu'il ait été lu par des gens que le genre n'intéressait pas.
Sylvie Denis
(5) CyberDreams 04, DLM, octobre 1995.
07:37 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir, cyberpunk, william gibson
30.07.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (2)

Le futur en ligne droite
Les premiers ouvrages de proto-science-fiction sont apparus au début du XVIIe siècle, avec la première révolution industrielle.
Les premiers ouvrages de science-fiction proprement dite ont été écrits à la fin du XIXe siècle. Le genre s'est constitué et développé pendant toute la durée du XIXe et du XXe. Son imaginaire s'est propagé dans de nombreux médias, dont le cinéma, les jeux vidéo et les jeux de rôle, la publicité, le design et la mode.
Mais aujourd'hui, sa forme littéraire la plus profonde, la plus achevée, n'est vraiment connue et appréciée que d'une minorité de lecteurs.
On se trouve donc devant le plus étonnant des paradoxes, où un genre littéraire qui a produit des images qui se sont répandues partout dans la société est pour ainsi dire inconnu de celle-ci.
Mais cette contradiction n'en est peut-être pas une. La naissance de la science-fiction en tant que genre est inséparable de la naissance des notions d'avenir et de progrès. Or, s'il est des notions qui emportent à la fois l'enthousiasme et le rejet, ce sont bien celles-ci — et ce d'autant plus qu'après tout, la notion de progrès est fort récente.

En effet, de quand date cette idée qu'il y a un avenir, un futur, vers lequel le monde se dirige et dans lequel on peut situer des œuvres de fiction ? Eh bien, des Lumières, de Voltaire qui disait « Le paradis, c'est là où je suis. » Ce qui permet à un essayiste et journaliste conscient de l'importance de cette notion de progrès pour notre civilisation de dire qu'on « a trop oublié que le thème du progrès […] procédait d'une interprétation judéo-chrétienne du temps : le temps défini comme une “flèche” orientée par opposition au temps cyclique ou circulaire des cultures païennes […]. » (2)
Historiquement, l'existence d'un genre littéraire nommé science-fiction n'est devenue possible que lorsque les hommes ont pensé que le temps pouvait être orienté en ligne droite vers le futur. La science-fiction n'a émergé que lorsqu'ils ont conçu que la force principale de compréhension et de transformation de leur monde était la technoscience. Elle s'est pleinement développée lorsque des auteurs, des poètes, se sont mêlés de jouer avec ces concepts. Mais, toujours selon Jean-Claude Guillebaud, nos sociétés, en cette fin de millénaire, auraient perdu le « sens du futur » : « Les choix monétaires (équilibre des comptes, taux d'intérêt élevés, stabilité, etc.) correspondent à un dynamisme au jour le jour qui postule — pas toujours, mais souvent — une dépréciation de l'avenir le plus lointain, du moins en terme de volonté agissante, de civilisation et d'espérance. » (3) Selon lui, le consumérisme, les crises économiques, le chômage, le doute quant aux valeurs à transmettre par des générations traumatisées par les échecs de deux siècles passés, auraient engendré un grand désenchantement. À l'heure du marché mondial et d'Internet, le citoyen mondialisé se sent submergé par un déluge d'objets et d'informations dont il sait d'autant moins quoi penser qu'on lui répète à l'envi que tout cela est trop compliqué pour être compris du commun des mortels.
« Par tous les bouts, dit Jean-Claude Guillebaud, le temps long est congédié, le futur nous échappe, il file entre nos doigts […] c'est sans délai qu'il faut acheter, consommer, jouir ! […] Nous ne sommes plus portés par une représentation du futur, mais emportés par une impatience obligatoire. » (4]
Ainsi donc, alors que nous changeons de siècle, le futur n'aurait plus droit de cité. Il n'intéresserait plus personne.
Sylvie Denis
(2) Jean-Claude Guillebaud, La Tyrannie du plaisir (Seuil).
(3) Ibid.
(4) Jean-Claude Guillebaud, La Refondation du monde (Seuil).
07:37 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir, jean-claude guillebaud
28.07.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (1)

Une question de nom
Comme dans le proverbe chinois, nous vivons des temps intéressants et paradoxaux. Intéressants parce qu'avec le troisième millénaire, beaucoup de nos contemporains, qui jusque-là avaient considéré les « nouvelles technologies » avec méfiance, s'abonnent à Internet, achètent des téléphones portables et connaissent le nom de la brebis Dolly (1).
Paradoxaux car la science-fiction, le genre littéraire dont relèvent les textes réunis dans cette anthologie, est à la fois partout et nulle part. En effet, elle a produit des icônes culturelles qui, par le biais des médias, ont fini par atteindre même ceux qui ne s'intéressent pas au genre. À l'âge du câblage et d'Internet, la SF, pour le grand public, ce sont avant tout des images.
Images publicitaires (car les extraterrestres vendent depuis longtemps des pâtes, et depuis peu des téléphones), et dans lesquelles l'espace se conjugue aussi bien avec les voitures, les barres chocolatées qu'avec… les téléphones portables. Images de cinéma : nul besoin de rappeler le succès des productions américaines, auxquelles on peut désormais ajouter celui des françaises, des Visiteurs au Cinquième Élément en passant par La Cité des enfants perdus.
Mais ce sont aussi des mots.
On a vu des ouvrages aussi divers que Les Fourmis de Bernard Werber, Les Racines du Mal de Maurice Dantec ou Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq remporter un franc succès ou faire l'événement. Dans la presse quotidienne et hebdomadaire, où les articles se sont multipliés, et où sont parues des nouvelles d'auteurs français tels que Roland C. Wagner, Laurent Genefort, Ayerdhal ou Jean-Claude Dunyach.
N'y a-t-il pas là, pour l'amateur, qu'il soit frais émoulu ou de longue date, de quoi se réjouir ?
Eh bien, non. L'amateur ne se réjouit pas. L'amateur est insatisfait ; à vrai dire, il fait même un peu la gueule. Certes, la science-fiction est partout, mais pas sous son vrai nom.
Les extraterrestres, les vaisseaux spatiaux et les robots qui se promènent sur nos écrans sont orphelins de leurs créateurs en littérature. Heinlein, Asimov, Campbell et les autres restent mal connus ou ignorés du grand public. Pire : l'ignorance étant la mère de tous les préjugés, certains qualifient encore la SF de « sous-littérature » tout juste bonne à déformer l'esprit de la jeunesse.
Du côté des livres, un phénomène qui existait déjà est allé en s'amplifiant. Il contribue, d'une certaine manère, à brouiller les cartes. En effet, ni Les Fourmis, ni Les Racines du Mal, ni Les Particules élémentaires ne sont parus dans des collections spécialisées. On a vu George R.R. Martin, William Gibson, Brian Aldiss ou Ursula Le Guin publier des ouvrages dans des collections dites « hors genre ». De nouveaux auteurs, comme Michael Marshall Smith, Valerio Evangelisti, Mary Doria Russel ou Jeff Noon ont été eux aussi présentés aux lecteurs français hors collection. Le feuilleton post-cataclysmique de Pierre Bordage chez Librio paraît san aucune indication de genre, ainsi que désormais la série des Futurs Mystères de Paris de Roland C. Wagner au Fleuve Noir.
Pour certains des lecteurs de ces ouvrages les noms d'Asimov ou de Heinlein ne signifient pas grand-chose.
Et, quand un grand quotidien consacre un fort intéressant dossier à l'Avenir, pour lequel il sollicite les témoignages d'Erik Orsenna, de Zoé Valdes et de Norman Spinrad, il propose à ces mêmes lecteurs des titres d'ouvrages reliés aux sujets traits. Des documents, des essais, des études. Pas de fiction ! Aucun roman, encore moins de nouvelles !
Comme si, sur la grande révolution technique et scientifique qui a produit le monde où nous vivons — et qui va continuer à le transformer, le dossier est la preuve que les journalistes en sont conscients — aucun auteur, aucun romancier n'avait jamais rien eu à dire.
Ce qui n'est pas le cas, vous le savez bien.
Sylvie Denis
(1) Ce texte a été écrit en mai 2000.
12:11 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir
30.12.2007
La SF n'est pas à la mode (3)
Ça me fait à peu près le même effet que si un hypothétique journaliste dans une hypothétique interview me demandait “êtes-vous une vieille conne ?”.
Vous voyez le genre. Mais bon. Admettons que ce soit une question pertinente et posons le cadre d’une réflexion sur ce sentiment qui semble étreindre certains d’entre nous telle une sorte de maladie de l’entre deux-âge, un truc d’entre quarante et cinquante et quelques années où l’on n’est décidément plus jeune et néanmoins pas près d’être mort.
Enfin, j’espère.
Posons donc le cadre.
Je ne sais pas ce qu’est la “mode”. Je ne sais pas ce qu’est “le lectorat”. Je ne sais pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour qu’il lise de la SF.
En tout cas, pas dans la société où nous vivons actuellement. Elle se compose d’un très grand nombre de groupe socio-culturels. Certains se croisent, se superposent, se regroupent, se mélangent. D’autres pas. Dans certains on lit des livres, dans d’autres pas. Je veux donc bien croire qu’ils sont traversés par des effets de modes, mais de là à dire lesquels, et d’y situer la Science-Fiction précisément ? De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de mode aujourd’hui ? D’Harry Potter ? Du portable ? De Second Life ? De la télé-réalité ? De You Tube ? Du consensuel tel que défini par TF1 ou Paris Match ? De best-sellers ?
Je n’en sais rien. Je n’ai pas envie de discourir sur des stratégies supposées attirer les lecteurs. Je ne sais pas comment “on fait” et je ne suis pas en position de le faire. Et je serai prête à parier que fort peu de gens, en dépit de leurs fanfaronnades de traqueurs de tendances et autres créatifs de besoins pour consommateurs en mal d’investissement de leur libido, n’en savent pas plus que moi.
N’oubliez pas ça, j’y reviendrai.
Mais bon, on va faire comme si on savait ce qu’est la mode d’aujourd’hui et dire ceci :
La Science-Fiction ne serait pas “à la mode”, ne serait pas “in”, ne serait pas “jeune”. Or, la Science-fiction a gagné. Ses images sont partout. Ses clichés sont connus. Je le sais, vous le savez, et nous savons que nous le savons. La différence entre nous et le reste du monde est qu’il ne sait pas qu’il le sait. C’est un peu agaçant, mais ce n’est pas grave.
L’autre jour, j’ai vu une publicité pour un téléphone portable qui rassemblait dans la même image cet objet qui lui, est à la mode, et une fusée, ou un vaisseau spatial quelconque.
Il se trouve qu’il y a quelques années j’avais écrit un texte — c’était dans Yellow Submarine, un fanzine papier, il y a donc prescription et je peux me répéter. Le texte s’appelait “En attendant le 21ème siècle” et on peut le résumer ainsi :
Nous n’avons pas eu de vaisseaux spatiaux et d’extra-terrestres, nous n’avons pas eu le futur de nos douze ans, mais nous avons eu des micro-ondes et des magnétoscopes.
Oui, le texte ne mentionne ni le net, ni le portable, ni toute une montagne d’objets nouveaux qui sont arrivés depuis dans notre quotidien.
Ici, il convient de pontifier et de rappeler ce qui caractérise la Science-Fiction. Ce qui en fait un genre unique, singulier et à nul autre pareil.
Si une chose n’est pas à la mode c’est ça : dire que la SF fonctionne d’une manière qui lui est propre, qu’elle a des buts et surtout, des effets sur les lecteurs qui lui sont propres. Que ces lecteurs ont le droit de rechercher des œuvres qui leur apporte ce plaisir particulier. (Ça ne change rien, que je sache, au droit qu’a le reste du monde de lire et d’écrire ce qu’il veut…).
Je n’entrerais pas ici dans le débat qui consiste à se demander si la SF est trop hard ou pas assez, si les couvertures de ses éditeurs sont trop ou pas assez blanches, s’il faut y ajouter plus de physique, moins de chimie, plus d’allitérations, moins de virgules, plus de théorie des cordes, de sociologie, de neuropsychologie, plus de vers, moins de prose, des tirets, des points de suspension, des voyelles, des consonnes… Ça n’est pas la question. Ou plutôt, ça n’est pas ma question.
Donc, back to basics.
La Science-Fiction est cette littérature qui simule des univers au moyen de l’extrapolation. Ces univers sont basés sur une vision la réalité basées sur les connaissances apportées par la science dans l’acception la plus large du terme. L’extrapolation peut porter sur un élément ou sur tout un monde. Le critique Darko Suvin a appelénovum ces éléments qui construisent l’univers de SF. Avec le temps, un certain nombre de ces novums, comme le voyage spatial, les extraterrestres, l’hyperespace, etc ont constitué un fond commun dans lequel piochent les auteurs. Les auteurs prennent plaisir à jouer avec ce fond commun, et à y ajouter des éléments fournis par la réalité. Le lecteur de SF prend plaisir à ce jeu.
La Science-Fiction que j’ai lue est donc basée sur une vision de la modernité née (grosso modo) avec les Lumières, poursuivie avec le 19ème et le 20ème siècle. C’est la première modernité, la modernité 1.0. Il y aurait beaucoup à dire sur sa nature, mais je n’ai pas la place ici.
Une remarque tout de même : la SF n’a pas seulement gagné parce que son imagerie est présente partout. Elle a gagné parce que sa vision de la réalité en tant qu’analysable et transformable par la science et la technique est un fait. On a construit des cathédrales et des mosquées pour des dieux dont on ne sait rien, sinon ce qu’ils disent du besoin de réconfort des hommes, mais pour autant que je sache, si elles sont encore debout, c’est grâce aux lois de la physique, pas aux priéres des fidèles, aussi sincères soient-ils…
Depuis quelques années, un “quelques années” qui commence avec la chute du mur et se poursuit avec le onze septembre, la prise de conscience du changement climatique induit par l’homme, le dévelopement des biotechnologies, de la micro-informatique en général et de l’internet en particulier, nous avons quitté la modernité 1.0.
C’est ce que j’appelle le novum de nos vies. Le novum de nos vies constitue l’environnement de la bulle de présent. La bulle de présent empêche beaucoup de gens de prendre conscience du nouveau paradigme qui est le nôtre et de voir le futur.
Alors, ils lisent Harry Potter et jouent à des jeux bourrés d’imagerie sf sur leur consolesen ignorant que ces vaisseaux spatiaux, ces extra-terrestres, ces robots et autres gadgets du futur ont été inventés dans les pages des pulps et développés dans celles d’innombrables nouvelles et romans.
Et surtout, ils ne savent plus où ils habitent.
Au sens littéral du terme.
Ils vivent dans un monde qui change et dont on leur dit qu’il ne va pas s’améliorer. Le seul domaine où les chasseurs de tendances (c’est là qu’ils reviennent) semblent faire preuve de l’optimisme de la modernité 1.0 est celui du net, de la télé et de la consommation. Pour tout le reste, c’est cacophonie, conflits d’intérêts, corporatisme, magouilles, course au fric, discours hésitants ou vides, poses pessimistes et cyniques.
Pour ces gens-là, l’imagerie SF de la modernité 1.0 peut paraître hors de propos, désenchantée, poussiéreuse, le recours au fond commun du genre inutile.

Or — et je suis désolée d’en arriver à une telle évidence — mais pour se projeter dans le futur, il faut d’abord avoir observé le présent et s’en faire une certaine idée.
Autrement dit : nous sommes dans la modernité 2.0, mais nous nous croyons dans un tunnel et nous n’en voyons pas la fin. Difficile, dans ces conditions, de nous projeter dans le futur. Difficile de voir la pertinence des images de la SF de papa. Difficile de les réinvestir, de les réenchanter — ou d’en inventer d’autres.
Et pour cela, il existe une littérature qui simule des univers en se basant sur une vision de la réalité. Qui l’analyse, la caricature, la triture, la parodie et la transcende. Et dont le fond commun d’images ne peut qu’être recréé par ceux qui se font les témoins lucides de la vraie nature de leur quotidien.
Cette littérature s’appelle la Science-Fiction et de la même façon qu’elle s’est créé une grammaire d’images pour parler de la modernité 1.0, elle en trouvera une pour parler du novum de nos vies, de la période de mutation formidable qui caractérise notre époque.
À moins de croire que le Temps lui-même va s’arrêter. Ce qui est physiquement impossible. Tant que les hommes auront des enfants, le futur ne sera jamais démodé.
Sylvie Denis
12:45 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fition, science, avenir, modernité, littérature, futur, technologie
29.12.2007
La SF n'est pas à la mode (2)
Même si je suis d'accord avec le constat que la SF n'est pas à la mode, je ne partage pas tout à fait les conclusions d'Ugo. Le problème est à la fois plus circonscrit et plus vaste.
1/ La SF a gagné.
Il y a quelques années encore, j'aurais été d'accord avec cette idée, sans réserve, mais plus maintenant.
La SF, telle que nous la connaissons est née à une époque industrielle sauvage dont le libéralisme actuel n'est qu'une version adoucie (le patronat français ayant été paternaliste, il n'y a pas eu, en France, les mêmes excès qu'ailleurs). Triomphe de la science (il faut se rappeler qu'avant 1900, la plupart des scientifiques pensaient avoir tout découvert) et de la technique (dont le Titanic était le plus parfait exemple). Et là, débarque "la guerre des mondes" qui montre que tout cela ne vaut rien face à des ET, et qu'un virus est une arme bien plus efficace qu'un char.
Bref, sur le rapport entre SF et monde réel, on se trouve grosso modo dans les mêmes conditions. Une chose a changé, en Occident, le respect et le désir pour la science et la technologie se sont effondrés. Peur des machines, peur du génie génétique, peur d'internet, peur d'à peu près tout ce qui est nouveau et qui est vécu comme une pression supplémentaire et pas comme une libération ou une amélioration. Et ce mouvement régressif est porté par les forces politiques qui naguère militaient pour le progrès (ce qui donne les coudées franches aux libéraux pour taxer de conservateurs les syndicats et partis qui défendent les avantages sociaux).
Il y a effectivement une attirance pour des biens technologiques individuels, mais pas d'effet global. On désire un objet moderne, mais sans se projeter dans le futur. Si on parle d'informatique dans un groupe quelconque, il est bien rare qu'on ne parle pas de bugs, plantages, et autres virus, très rarement de ce que l'on fait AVEC la technologie. Cependant, et c'est pourquoi j'ai tendance à penser que l'esprit SF est toujours présent, les industries qui sont capables de projeter leurs consommateurs dans l'avenir ont du succès. Apple y arrive avec ses mac et ses ipod/iphone en développant des produits qui mettent l'utilisateur en avant et non pas les fonctionnalités. Idem pour Nintendo avec la wii, qui ne s'adresse pas aux gamers expérimentés et ultraspécialisés, mais au joueur occasionnel et familial qui veut juste se détendre. En renversant la relation technologique, en ne soumettant pas son utilisation à l'apprentissage d'un manuel, mais bien en faisant de l'usage une contrainte de conception, on encourage un rapport avec la technologie plus serein. Cela reste marginal, mais tout ça pour dire qu'il y a différents désirs de consommation technologiques, et que l'on peut à la fois consommer et avoir peur.
Dans ces conditions, on peut dire que non, la SF n'a pas gagné, elle a même rendu les armes. Pire, elle s'est trompée de cible. La grande affaire du Cyberpunk a totalement tapé à côté en faisant des Corporations les nouveaux maîtres des relations internationales. Raté, les Etats restent aux commandes, et si le complexe militaro-industriel influence, il prend bien garde de ne pas empiéter : il en va de son propre intérêt de mutualiser les risques et privatiser les bénéfices. L'Internet a aussi été loupé, aussi bien par les pessimistes que par les optimistes. On est beaucoup plus dans le fantasme que dans le réel. En pratique, même, on se rend compte qu'internet exige tout simplement les mêmes compétences sociales que le monde réel. Les problèmes qu'il soulève viennent en général d'individus qui n'ont pas adopté les mêmes stratégies sociales et ont voulu passer outre. Si on respecte ce minimum, le réseau est un formidable lieu de rencontres et de lien social, à condition de poser des limites claires.
2/ Revenir à la SF
Dans le texte d'Ugo, il manque une chose, ou plutôt, il y a un implicite qui n'est pas énoncé et qui fausse la perspective. QUELLE SF ? En effet, il y a encore des collections de SF, mais est-elle celle qui est nécessaire ? Roland Wagner met en lumière que la tendance actuelle est au steampunk, aux "transfictions" et à la fantasy. On est a peu près certain du succès de la fantasy, pour le reste, ça reste à déterminer.
Si on examine le succès de la fantasy, on se rend compte qu'il repose sur la reproduction de schémas narratifs et une absence de compétence nécessaire. Pas la peine d'avoir lu le Seigneur des Anneaux pour lire de la fantasy (hélas). C'est un gros avantage, alors que lire un minimum de SF aide à apprécier la SF. Il s'ensuit un problème énorme qui n'est que mal abordé : quels sont les points d'entrée en SF ? En clair, comment créer de nouveaux lecteurs de SF ?
La solution actuelle éditoriale semble être la SF jeunesse. Mais c'est parfaitement insuffisant. On ne passe pas d'un ouvrage SF jeunesse à du Greg Egan ou du Vernor Vinge, il faut une transition. Et là, ça coince. A titre personnel, mon premier ouvrage de SF, c'était Fahrenheit 451, et je n'ai JAMAIS lu de SF jeunesse (ni même vraiment de littérature jeunesse) parce que je lisais en bibliothèque et que dès que j'ai pu quitter le coin enfant pour le coin adulte, je l'ai fait. Je n'aurais jamais construit ma culture SF sans l'aide de Roland Wagner et de sa chronique dans Casus Belli, à l'époque où je m'intéressais aux jeux de rôles (ce qui fait que Roland m'énerve souvent par certains côtés, mais je lui dois trop pour lui en vouloir définitivement). Quels sont désormais les supports que peuvent lire des lecteurs potentiels nouveaux ? Pas Libé, le Monde et la plupart des quotidiens, plutôt 20minutes, Métro et les journaux gratuits. Pas les grands newsmags, mais plutôt les magazines de jeu vidéo ou de culture asiatique. C'est là qu'on peut trouver un nouveau vivier de lecteurs.
Mais déterminer le public potentiel ne suffit pas. Il faut les oeuvres qui sont en adéquation avec l'imaginaire de ce public. La rubrique de Roland dans Casus, s'appelait "Inspi romans". Encore une fois, si l'on met en avant Greg Egan a un fan de jeu vidéo, on le prendra une fois, mais pas deux. En revanche, si on lui présente des oeuvres de SF qui tiennent compte de cet imaginaire et de l'acquis de la science-fiction littéraire, qui lui montreront que la SF littéraire est un plus, alors on pourra l'amener progressivement vers autre chose, par contamination. L'objectif, c'est d'amener un inconnu à fureter dans un rayon de librairie ou sur Amazon. C'est le principal défi actuel, et le seul de la SF actuelle : dire à un nouveau public qu'elle existe et qu'elle existe en même temps que les mangas, les jeux vidéos, les films. Mais si ça fonctionne pour la fantasy, ça peut fonctionner pour la SF. Il faut explorer les passerelles entre les supports.

Après, il reste les auteurs et leur propre foi dans la SF. De la jeune génération actuelle (donc post Lehman et consort), les seuls romanciers français écrivant de la SF avec une perspective future sont Catherine Dufour, Stéphane Beauverger et Johan Héliot quand il n'écrit pas du steampunk. Ca fait court. Colin et Calvo n'écrivent pas de SF pour adulte, ils ont leur propre imaginaire et ça remplit suffisamment leur oeuvre pour ne pas avoir besoin de plus. Mauméjean écrit de la SF dans le rétroviseur, ce qui est hors de notre propos, la Horde du Contrevent est certes un livre ambitieux, mais niveau prospective SF, on ne touche pas les sommets (ce n'est pas un jugement de valeur littéraire, ici, il s'agit de répertorier les auteurs de SF telle qu'on peut l'avoir lue et avoir envie de la lire, pour faire simple, des histoires avec des boulons et des petits hommes verts). Le paradoxe, c'est que les romanciers français écrivant de la SF se déroulant dans le futur, avec des clones et tout autre cliché de base, on les trouve dans... la littérature générale. Et comme c'est lu et critiqué par des journalistes ne lisant pas de SF, personne ne peut leur dire qu'il s'agit de vieux clichés et pas de nouveauté.
Mais bon, le problème de la légitimité de la SF est un faux problème. Le lectorat s'en fout. Ce n'est pas parce que la SF est un "mauvais genre" que les gens n'en lisent pas. Au contraire, cela pourrait être un atout (vous ne pouvez pas savoir combien les attaques contre les mangas "mal dessinés, violent, sexuels" ont fait pour créer un lectorat dynamique et mobilisés, majoritairement des adolescents utilisant cette culture pour s'opposer aux adultes, ou, au moins, pour s'en isoler), mais à condition de jouer le jeu.
De mes cours avec des élèves ingénieurs ou de discussions que j'ai eu avec des jeunes lecteurs, je constate qu'il existe un désir de SF constant et toujours présent. L'intérêt est là, mais la connaissance n'y est pas. L'imagerie SF est dans les têtes, mais rien ne la concrétise. Etrangement, l'imagerie fantasy est bien moins présente que l'imagerie SF. Il suffit de regarder certains clips de rappeurs pour s'en convaincre (références à Minority Report, à Akira, etc.). Aucune série télé de fantasy n'est en cours de tournage en ce moment (à la différence du fantastique et de la SF). En terme globaux, la SF est beaucoup plus présente dans la pop-culture que la fantasy. J'entends par là que les images de la SF ne se limitent pas aux oeuvres de SF, alors que les images de fantasy se limitent aux films adaptant des oeuvres de fantasy. Même les MMORPG comme World of Warcraft ont de fortes références SF (dont une notamment à Le jour où la Terre s'arrêta).
Tout est là, il faut juste traduire cet esprit-SF en quelque chose de plus concret, mais il faut pour cela mêler beaucoup d'éléments éditoriaux, publicitaires et autres. Ce n'est pas en accusant la fantasy de tous les maux qu'on relancera la SF. La SF n'est pas morte, un nouveau public existe, mais le pont ne se fait pas. Certes la SF jeunesse est un moyen, mais il ne sera pas suffisant. Il faut créer de nouveaux points d'entrée, reconnecter les différentes générations qui s'intéressent à ce genre non pas en les opposant, mais en les agrégeant.
Ce texte est tiré d'une discussion sur le forum d'ActuSF autour du billet d'Ugo Bellagamba.
15:05 Publié dans Olivier Paquet | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, futur, avenir, science





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