30.12.2007

La SF n'est pas à la mode (3)

Pourquoi la science-fiction n’est-elle pas à la mode ?


    Vous parlez d’une question à me poser.

    Ça me fait à peu près le même effet que si un hypothétique journaliste dans une hypothétique interview me demandait “êtes-vous une vieille conne ?”.

    Vous voyez le genre. Mais bon. Admettons que ce soit une question pertinente et posons le cadre d’une réflexion sur ce sentiment qui semble étreindre certains d’entre nous telle une sorte de maladie de l’entre deux-âge, un truc d’entre quarante et cinquante et quelques années où l’on n’est décidément plus jeune et néanmoins pas près d’être mort.

    Enfin, j’espère.

 

    Posons donc le cadre.

    Je ne sais pas ce qu’est la “mode”. Je ne sais pas ce qu’est “le lectorat”. Je ne sais pas ce qu’il faut faire ou ne pas faire pour qu’il lise de la SF.

    En tout cas, pas dans la société où nous vivons actuellement. Elle se compose d’un très grand nombre de groupe socio-culturels. Certains se croisent, se superposent, se regroupent, se mélangent. D’autres pas. Dans certains on lit des livres, dans d’autres pas. Je veux donc bien croire qu’ils sont traversés par des effets de modes, mais de là à dire lesquels, et d’y situer la Science-Fiction précisément ? De quoi parle-t-on lorsqu’on parle de mode aujourd’hui ? D’Harry Potter ? Du portable ? De Second Life ? De la télé-réalité ? De You Tube ? Du consensuel tel que défini par TF1 ou Paris Match ? De best-sellers ?

    Je n’en sais rien. Je n’ai pas envie de discourir sur des stratégies supposées attirer les lecteurs. Je ne sais pas comment “on fait” et je ne suis pas en position de le faire. Et je serai prête à parier que fort peu de gens, en dépit de leurs fanfaronnades de traqueurs de tendances et autres créatifs de besoins pour consommateurs en mal d’investissement de leur libido, n’en savent pas plus que moi.

    N’oubliez pas ça, j’y reviendrai.

 

    Mais bon, on va faire comme si on savait ce qu’est la mode d’aujourd’hui et dire ceci :

    La Science-Fiction ne serait pas “à la mode”, ne serait pas “in”, ne serait pas “jeune”. Or, la Science-fiction a gagné. Ses images sont partout. Ses clichés sont connus. Je le sais, vous le savez, et nous savons que nous le savons. La différence entre nous et le reste du monde est qu’il ne sait pas qu’il le sait. C’est un peu agaçant, mais ce n’est pas grave.

    L’autre jour, j’ai vu une publicité pour un téléphone portable qui rassemblait dans la même image cet objet qui lui, est à la mode, et une fusée, ou un vaisseau spatial quelconque.

    Il se trouve qu’il y a quelques années j’avais écrit un texte — c’était dans Yellow Submarine, un fanzine papier, il y a donc prescription et je peux me répéter. Le texte s’appelait “En attendant le 21ème siècle” et on peut le résumer ainsi :

    Nous n’avons pas eu de vaisseaux spatiaux et d’extra-terrestres, nous n’avons pas eu le futur de nos douze ans, mais nous avons eu des micro-ondes et des magnétoscopes.

    Oui, le texte ne mentionne ni le net, ni le portable, ni toute une montagne d’objets nouveaux qui sont arrivés depuis dans notre quotidien.

    Ici, il convient de pontifier et de rappeler ce qui caractérise la Science-Fiction. Ce qui en fait un genre unique, singulier et à nul autre pareil.

    Si une chose n’est pas à la mode c’est ça : dire que la SF fonctionne d’une manière qui lui est propre, qu’elle a des buts et surtout, des effets sur les lecteurs qui lui sont propres. Que ces lecteurs ont le droit de rechercher des œuvres qui leur apporte ce plaisir particulier. (Ça ne change rien, que je sache, au droit qu’a le reste du monde de lire et d’écrire ce qu’il veut…).

    Je n’entrerais pas ici dans le débat qui consiste à se demander si la SF est trop hard ou pas assez, si les couvertures de ses éditeurs sont trop ou pas assez blanches, s’il faut y ajouter plus de physique, moins de chimie, plus d’allitérations, moins de virgules, plus de théorie des cordes, de sociologie, de neuropsychologie, plus de vers, moins de prose, des tirets, des points de suspension, des voyelles, des consonnes… Ça n’est pas la question. Ou plutôt, ça n’est pas ma question.

    Donc, back to basics.

    La Science-Fiction est cette littérature qui simule des univers au moyen de l’extrapolation. Ces univers sont basés sur une vision la réalité basées sur les connaissances apportées par la science dans l’acception la plus large du terme. L’extrapolation peut porter sur un élément ou sur tout un monde. Le critique Darko Suvin a appelénovum ces éléments qui construisent l’univers de SF. Avec le temps, un certain nombre de ces novums, comme le voyage spatial, les extraterrestres, l’hyperespace, etc ont constitué un fond commun dans lequel piochent les auteurs. Les auteurs prennent plaisir à jouer avec ce fond commun, et à y ajouter des éléments fournis par la réalité. Le lecteur de SF prend plaisir à ce jeu.

    La Science-Fiction que j’ai lue est donc basée sur une vision de la modernité née (grosso modo) avec les Lumières, poursuivie avec le 19ème et le 20ème siècle. C’est la première modernité, la modernité 1.0. Il y aurait beaucoup à dire sur sa nature, mais je n’ai pas la place ici.

    Une remarque tout de même : la SF n’a pas seulement gagné parce que son imagerie est présente partout. Elle a gagné parce que sa vision de la réalité en tant qu’analysable et transformable par la science et la technique est un fait. On a construit des cathédrales et des mosquées pour des dieux dont on ne sait rien, sinon ce qu’ils disent du besoin de réconfort des hommes, mais pour autant que je sache, si elles sont encore debout, c’est grâce aux lois de la physique, pas aux priéres des fidèles, aussi sincères soient-ils…

 

    Depuis quelques années, un “quelques années” qui commence avec la chute du mur et se poursuit avec le onze septembre, la prise de conscience du changement climatique induit par l’homme, le dévelopement des biotechnologies, de la micro-informatique en général et de l’internet en particulier, nous avons quitté la modernité 1.0.

    C’est ce que j’appelle le novum de nos vies. Le novum de nos vies constitue l’environnement de la bulle de présent. La bulle de présent empêche beaucoup de gens de prendre conscience du nouveau paradigme qui est le nôtre et de voir le futur.

    Alors, ils lisent Harry Potter et jouent à des jeux bourrés d’imagerie sf sur leur consolesen ignorant que ces vaisseaux spatiaux, ces extra-terrestres, ces robots et autres gadgets du futur ont été inventés dans les pages des pulps et développés dans celles d’innombrables nouvelles et romans.

    Et surtout, ils ne savent plus où ils habitent.

    Au sens littéral du terme.

    Ils vivent dans un monde qui change et dont on leur dit qu’il ne va pas s’améliorer. Le seul domaine où les chasseurs de tendances (c’est là qu’ils reviennent) semblent faire preuve de l’optimisme de la modernité 1.0 est celui du net, de la télé et de la consommation. Pour tout le reste, c’est cacophonie, conflits d’intérêts, corporatisme, magouilles, course au fric, discours hésitants ou vides, poses pessimistes et cyniques.

    Pour ces gens-là, l’imagerie SF de la modernité 1.0 peut paraître hors de propos, désenchantée, poussiéreuse, le recours au fond commun du genre inutile.

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    Or — et je suis désolée d’en arriver à une telle évidence — mais pour se projeter dans le futur, il faut d’abord avoir observé le présent et s’en faire une certaine idée.

    Autrement dit : nous sommes dans la modernité 2.0, mais nous nous croyons dans un tunnel et nous n’en voyons pas la fin. Difficile, dans ces conditions, de nous projeter dans le futur. Difficile de voir la pertinence des images de la SF de papa. Difficile de les réinvestir, de les réenchanter — ou d’en inventer d’autres.

    Pour crever la bulle, il faut d’abord assimiler la modernité 2.0. Sortir la tête du guidon. Arrêter d’acheter des Wii en pensant qu’on va dans le mur mais qu’en attendant qu’on rationne la flotte et l’essence, on peut bien s’amuser un peu.
Et pour cela, il existe une littérature qui simule des univers en se basant sur une vision de la réalité. Qui l’analyse, la caricature, la triture, la parodie et la transcende. Et dont le fond commun d’images ne peut qu’être recréé par ceux qui se font les témoins lucides de la vraie nature de leur quotidien.


    Cette littérature s’appelle la Science-Fiction et de la même façon qu’elle s’est créé une grammaire d’images pour parler de la modernité 1.0, elle en trouvera une pour parler du novum de nos vies, de la période de mutation formidable qui caractérise notre époque.

    À moins de croire que le Temps lui-même va s’arrêter. Ce qui est physiquement impossible. Tant que les hommes auront des enfants, le futur ne sera jamais démodé. 

 

Sylvie Denis

29.12.2007

La SF n'est pas à la mode (2)

e8fda0d7104374d2583dcfa9aa89fc4f.jpg    Même si je suis d'accord avec le constat que la SF n'est pas à la mode, je ne partage pas tout à fait les conclusions d'Ugo. Le problème est à la fois plus circonscrit et plus vaste.

1/ La SF a gagné.

    Il y a quelques années encore, j'aurais été d'accord avec cette idée, sans réserve, mais plus maintenant.

    La SF, telle que nous la connaissons est née à une époque industrielle sauvage dont le libéralisme actuel n'est qu'une version adoucie (le patronat français ayant été paternaliste, il n'y a pas eu, en France, les mêmes excès qu'ailleurs). Triomphe de la science (il faut se rappeler qu'avant 1900, la plupart des scientifiques pensaient avoir tout découvert) et de la technique (dont le Titanic était le plus parfait exemple). Et là, débarque "la guerre des mondes" qui montre que tout cela ne vaut rien face à des ET, et qu'un virus est une arme bien plus efficace qu'un char.

    Bref, sur le rapport entre SF et monde réel, on se trouve grosso modo dans les mêmes conditions. Une chose a changé, en Occident, le respect et le désir pour la science et la technologie se sont effondrés. Peur des machines, peur du génie génétique, peur d'internet, peur d'à peu près tout ce qui est nouveau et qui est vécu comme une pression supplémentaire et pas comme une libération ou une amélioration. Et ce mouvement régressif est porté par les forces politiques qui naguère militaient pour le progrès (ce qui donne les coudées franches aux libéraux pour taxer de conservateurs les syndicats et partis qui défendent les avantages sociaux).

    Il y a effectivement une attirance pour des biens technologiques individuels, mais pas d'effet global. On désire un objet moderne, mais sans se projeter dans le futur. Si on parle d'informatique dans un groupe quelconque, il est bien rare qu'on ne parle pas de bugs, plantages, et autres virus, très rarement de ce que l'on fait AVEC la technologie. Cependant, et c'est pourquoi j'ai tendance à penser que l'esprit SF est toujours présent, les industries qui sont capables de projeter leurs consommateurs dans l'avenir ont du succès. Apple y arrive avec ses mac et ses ipod/iphone en développant des produits qui mettent l'utilisateur en avant et non pas les fonctionnalités. Idem pour Nintendo avec la wii, qui ne s'adresse pas aux gamers expérimentés et ultraspécialisés, mais au joueur occasionnel et familial qui veut juste se détendre. En renversant la relation technologique, en ne soumettant pas son utilisation à l'apprentissage d'un manuel, mais bien en faisant de l'usage une contrainte de conception, on encourage un rapport avec la technologie plus serein. Cela reste marginal, mais tout ça pour dire qu'il y a différents désirs de consommation technologiques, et que l'on peut à la fois consommer et avoir peur.    

    Dans ces conditions, on peut dire que non, la SF n'a pas gagné, elle a même rendu les armes. Pire, elle s'est trompée de cible. La grande affaire du Cyberpunk a totalement tapé à côté en faisant des Corporations les nouveaux maîtres des relations internationales. Raté, les Etats restent aux commandes, et si le complexe militaro-industriel influence, il prend bien garde de ne pas empiéter : il en va de son propre intérêt de mutualiser les risques et privatiser les bénéfices. L'Internet a aussi été loupé, aussi bien par les pessimistes que par les optimistes. On est beaucoup plus dans le fantasme que dans le réel. En pratique, même, on se rend compte qu'internet exige tout simplement les mêmes compétences sociales que le monde réel. Les problèmes qu'il soulève viennent en général d'individus qui n'ont pas adopté les mêmes stratégies sociales et ont voulu passer outre. Si on respecte ce minimum, le réseau est un formidable lieu de rencontres et de lien social, à condition de poser des limites claires.

 

443c8ee6372b8543eeff8195860c0e1e.jpg2/ Revenir à la SF


    Dans le texte d'Ugo, il manque une chose, ou plutôt, il y a un implicite qui n'est pas énoncé et qui fausse la perspective. QUELLE SF ? En effet, il y a encore des collections de SF, mais est-elle celle qui est nécessaire ? Roland Wagner met en lumière que la tendance actuelle est au steampunk, aux "transfictions" et à la fantasy. On est a peu près certain du succès de la fantasy, pour le reste, ça reste à déterminer.

    Si on examine le succès de la fantasy, on se rend compte qu'il repose sur la reproduction de schémas narratifs et une absence de compétence nécessaire. Pas la peine d'avoir lu le Seigneur des Anneaux pour lire de la fantasy (hélas). C'est un gros avantage, alors que lire un minimum de SF aide à apprécier la SF. Il s'ensuit un problème énorme qui n'est que mal abordé : quels sont les points d'entrée en SF ? En clair, comment créer de nouveaux lecteurs de SF ?

    La solution actuelle éditoriale semble être la SF jeunesse. Mais c'est parfaitement insuffisant. On ne passe pas d'un ouvrage SF jeunesse à du Greg Egan ou du Vernor Vinge, il faut une transition. Et là, ça coince. A titre personnel, mon premier ouvrage de SF, c'était Fahrenheit 451, et je n'ai JAMAIS lu de SF jeunesse (ni même vraiment de littérature jeunesse) parce que je lisais en bibliothèque et que dès que j'ai pu quitter le coin enfant pour le coin adulte, je l'ai fait. Je n'aurais jamais construit ma culture SF sans l'aide de Roland Wagner et de sa chronique dans Casus Belli, à l'époque où je m'intéressais aux jeux de rôles (ce qui fait que Roland m'énerve souvent par certains côtés, mais je lui dois trop pour lui en vouloir définitivement). Quels sont désormais les supports que peuvent lire des lecteurs potentiels nouveaux ? Pas Libé, le Monde et la plupart des quotidiens, plutôt 20minutes, Métro et les journaux gratuits. Pas les grands newsmags, mais plutôt les magazines de jeu vidéo ou de culture asiatique. C'est là qu'on peut trouver un nouveau vivier de lecteurs.

    Mais déterminer le public potentiel ne suffit pas. Il faut les oeuvres qui sont en adéquation avec l'imaginaire de ce public. La rubrique de Roland dans Casus, s'appelait "Inspi romans". Encore une fois, si l'on met en avant Greg Egan a un fan de jeu vidéo, on le prendra une fois, mais pas deux. En revanche, si on lui présente des oeuvres de SF qui tiennent compte de cet imaginaire et de l'acquis de la science-fiction littéraire, qui lui montreront que la SF littéraire est un plus, alors on pourra l'amener progressivement vers autre chose, par contamination. L'objectif, c'est d'amener un inconnu à fureter dans un rayon de librairie ou sur Amazon. C'est le principal défi actuel, et le seul de la SF actuelle : dire à un nouveau public qu'elle existe et qu'elle existe en même temps que les mangas, les jeux vidéos, les films. Mais si ça fonctionne pour la fantasy, ça peut fonctionner pour la SF. Il faut explorer les passerelles entre les supports.

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    Après, il reste les auteurs et leur propre foi dans la SF. De la jeune génération actuelle (donc post Lehman et consort), les seuls romanciers français écrivant de la SF avec une perspective future sont Catherine Dufour, Stéphane Beauverger et Johan Héliot quand il n'écrit pas du steampunk. Ca fait court. Colin et Calvo n'écrivent pas de SF pour adulte, ils ont leur propre imaginaire et ça remplit suffisamment leur oeuvre pour ne pas avoir besoin de plus. Mauméjean écrit de la SF dans le rétroviseur, ce qui est hors de notre propos, la Horde du Contrevent est certes un livre ambitieux, mais niveau prospective SF, on ne touche pas les sommets (ce n'est pas un jugement de valeur littéraire, ici, il s'agit de répertorier les auteurs de SF telle qu'on peut l'avoir lue et avoir envie de la lire, pour faire simple, des histoires avec des boulons et des petits hommes verts). Le paradoxe, c'est que les romanciers français écrivant de la SF se déroulant dans le futur, avec des clones et tout autre cliché de base, on les trouve dans... la littérature générale. Et comme c'est lu et critiqué par des journalistes ne lisant pas de SF, personne ne peut leur dire qu'il s'agit de vieux clichés et pas de nouveauté.

    Mais bon, le problème de la légitimité de la SF est un faux problème. Le lectorat s'en fout. Ce n'est pas parce que la SF est un "mauvais genre" que les gens n'en lisent pas. Au contraire, cela pourrait être un atout (vous ne pouvez pas savoir combien les attaques contre les mangas "mal dessinés, violent, sexuels" ont fait pour créer un lectorat dynamique et mobilisés, majoritairement des adolescents utilisant cette culture pour s'opposer aux adultes, ou, au moins, pour s'en isoler), mais à condition de jouer le jeu.

 

    De mes cours avec des élèves ingénieurs ou de discussions que j'ai eu avec des jeunes lecteurs, je constate qu'il existe un désir de SF constant et toujours présent. L'intérêt est là, mais la connaissance n'y est pas. L'imagerie SF est dans les têtes, mais rien ne la concrétise. Etrangement, l'imagerie fantasy est bien moins présente que l'imagerie SF. Il suffit de regarder certains clips de rappeurs pour s'en convaincre (références à Minority Report, à Akira, etc.). Aucune série télé de fantasy n'est en cours de tournage en ce moment (à la différence du fantastique et de la SF). En terme globaux, la SF est beaucoup plus présente dans la pop-culture que la fantasy. J'entends par là que les images de la SF ne se limitent pas aux oeuvres de SF, alors que les images de fantasy se limitent aux films adaptant des oeuvres de fantasy. Même les MMORPG comme World of Warcraft ont de fortes références SF (dont une notamment à Le jour où la Terre s'arrêta).

    Tout est là, il faut juste traduire cet esprit-SF en quelque chose de plus concret, mais il faut pour cela mêler beaucoup d'éléments éditoriaux, publicitaires et autres. Ce n'est pas en accusant la fantasy de tous les maux qu'on relancera la SF. La SF n'est pas morte, un nouveau public existe, mais le pont ne se fait pas. Certes la SF jeunesse est un moyen, mais il ne sera pas suffisant. Il faut créer de nouveaux points d'entrée, reconnecter les différentes générations qui s'intéressent à ce genre non pas en les opposant, mais en les agrégeant.

 

Olivier Paquet


    Ce texte est tiré d'une discussion sur le forum d'ActuSF autour du billet d'Ugo Bellagamba. 

28.12.2007

La SF n'est pas à la mode (1)

    Pourquoi la science-fiction n'est-elle pas à la mode ?

   Roland m'a proposé, il y a quelques semaines, de répondre à cette épineuse question et, depuis, elle m'accompagne. En y pensant, en y repensant, j'ai réalisé à quel point elle entrait en résonance avec mon propre questionnement sur l'étrange société dans laquelle nous vivons, sur le kaléidoscope de celles que l'Imaginaire m'a permis de visiter. Je m'aperçois, d'emblée, que je ne peux apporter de réponse objective, mais, plutôt fournir un faisceau d'arguments dont la plupart sont déterminés par ma culture. Je vais donc le faire en tant qu'auteur de SF, en tant que lecteur, en tant que chercheur en histoire du droit et des idées. L'éclairage que j'apporte ne peut qu'être partiel, toutefois, il mettra peut-être en évidence certaines lignes de crête qui semblent échapper à ceux qui vivent le monde au jour le jour.

    J'ai deux réponses, a priori inconciliables :

    1) la SF n'est pas à la mode parce que la SF a gagné, et ce, sur tous les tableaux.

    2) la SF n'est pas à la mode parce que, plus que jamais, elle est redevenue nécessaire.
 
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I - "Welcome to the real world !" ou l'insupportable triomphe de la science-fiction

    Je fais partie de ces gens qui vivent en permanence avec la radio allumée. J'écoute principalement France Inter, France Culture, Europe I. Je ne rate pratiquement jamais les informations générales, les revues de presse et les débats avec les invités (politiques la plupart du temps). Je lis aussi régulièrement la presse écrite, Le Monde en priorité, et bien sûr, je surfe sur les grands sites d'informations générales anglais, français et italiens (je le fais presque professionnellement, en tant que directeur d'une licence d'administration publique destinée à la préparation des concours dans lesquels, précisément, la culture générale est décisive). Or le compte est difficile a tenir et je regrette de ne l'avoir pas fait, mais il ne s'est pas passé une semaine depuis le début de ce jeune siècle, sans qu'un événement majeur, naturel ou institutionnel, électoral ou insurrectionnel, une modification, en apparence anecdotique, de la législation en vigueur, ne me fasse penser, de façon très vive, à quelque chose que j'avais lu dans un texte de science-fiction.

    Et je ne parle pas seulement des grands classiques. Il est plus qu'aisé de voir dans la société qui prend corps aujourd'hui, des échos du 1984 de Orwell, du Meilleur des Mondes de Huxley, ou du Fahrenheit 451 de Bradbury (pour évoquer ce que je considère comme la trilogie fondatrice de la SF politique et sociétale). Je parle des romans, ou des nouvelles, des auteurs les plus actuels, européens, américains, peu importe. Je n'entends pas les citer tous ici, ce serait interminable, mais je vise les textes les plus percutants parus ces vingt dernières années (en somme, la base arrière de notre "bulle de présent"). Et, chaque jour, je réalise à quel point tout ce qui était là, dans les pages, est désormais ici, dans la réalité : la globalisation des réseaux informatiques, la mondialisation économique, l'agonie des organisations supranationales, l'hyper-capitalisme, l'ultra-richesse d'une aristocratie verticale, et son pendant fangeux, l'infra-humanité des soi-disant centres d'accueil, la post-démocratie, le post-modernisme, la dilution des valeurs dans l'hypocrisie de leur respect affiché, la déconstruction du droit du travail, la fin programmée des droits de l'homme, l'isolement extrême de l'individu, l'égoïsme érigé en force et l'altruisme moqué en conservatisme frileux, et surtout, l'acculturation généralisée aux codes sémantiques du langage commercial qui, littéralement, ont pollinisé tous les champs du savoir, de la culture, de l'éducation (on investit, on capitalise, on consomme, on fait fructifier, on rend plus compétitif, etc). Et l'image, elle-même, n'est pas en reste.

    Combien de fois déjà, ai-je vu, aux informations générales, maquillé en documentaire, un extrait de Fahrenheit 451 de Truffaut, de THX 1138 de Lucas, de Brazil de Gilliam, de Blade Runner de Scott, de Gattaca de Niccol, et j'en passe. Combien de fois me suis-je dit : "pincez-moi, je rêve", et ai-je du admettre que non, ce que j'avais sous les yeux, c'était bien la réalité (à moins de céder à la logique schizophrène des simulacres de Dick). Et, le plus étrange, est que tout cela ne semble susciter AUCUNE FORME GENERALE DE PRISE DE CONSCIENCE.

    Prise au jour le jour, l'information est un merveilleux sédatif. On est content de ne pas se trouver au coeur du problème et, l'un chassant l'autre, on continue d'avancer en se disant, qu'une fois encore, on est épargné. Le monde change, radicalement, rapidement, et selon toute probabilité, irrévocablement. Je ne suis pas sûr qu'on puisse enrayer le changement, du moins, tant qu'il n'aura pas atteint sa pleine maturité (ce qui ne saurait trop tarder à présent, sans doute l'affaire d'une décennie), mais de là à refuser d'en prendre conscience... C'est assez terrifiant. J'aurais dû, et je le ferai sans doute, à partir de maintenant, prendre des notes personnelles, sur papier, sur un petit carnet de rien de tout, relever chaque léger décalage dans le discours, chaque petit saut d'engrenage. Non pas pour prouver la justesse de mon analyse, car qui s'en soucie ? Mais parce que c'est cela la VIGILANCE que l'on attend d'un citoyen digne d'une démocratie. Et ce citoyen-là, il se dissout, lentement mais aussi sûrement, endormi par la douceur apparente d'une nouveau totalitarisme protéiforme.

 

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    Tout cela, la SF l'avait vu. Non pas prévu, comprenez-moi bien, car elle n'a nulle vocation ni prétention à la prospective (il y a une science pour cela). Simplement, tout était en germe, dans le présent des auteurs de SF successifs et il n'ont fait qu'en rendre compte, sous couvert de fiction. En un mot, ils ont fait LEUR BOULOT, rien de plus. Et ils ont gagné. Presque tous, et dans les grandes largeurs. Du coup, leur problème, enfin, celui de la nouvelle génération d'auteurs, c'est précisément, de réitérer l'exploit. Et autant dire que, pour l'instant, ce n'est guère probant. La plupart préfèrent rendre hommage à leurs racines culturelles (j'en fais partie), brasser leurs passés, écrire à la manière de... voire proposer à leurs lecteurs des univers totalement différents de celui dans lequel il sont enkystés. La SF n'est pas à la mode, parce qu'elle a gagné, tout simplement. Elle ne représente plus un défi.

    Cependant, et c'est là, je le crois, le point essentiel du problème, une certaine partie de la SF, elle, est FURIEUSEMENT A LA MODE pour tous ceux qui n'en ont jamais lu (ou presque). Celle qui a été instrumentalisée par la publicité et, partant de là, par la logique commerciale. Car, il faut bien le reconnaître, l'attitude la plus "hype" que l'on puisse adopter, c'est celle de l'ultra-technologie (qui va souvent de pair avec une baisse significative de la culture scientifique, mais je suis mal placé pour en parler). Ce que j'appelerai la "techno-consommation" est l'écume qui ourle la grande vague du bonheur matériel de l'homme post-contemporain, dont le pouvoir d'achat devient le seul maître-étalon de l'accomplissement social. On veut tous (moi, le premier), le portable dernier cri, à l'autonomie inversement proportionnelle au poids, la clé USB qui tue, bijou, matières nobles, capacité folle, l'écran plasma à la résolution démentielle, plus grand que le mur, le GPS (et bientôt Galileo), pour être certains, vraiment certains, qu'on n'éprouvera plus jamais la délicieuse inquiétude de se perdre ; on veut surtout que tout cela s'ACCELERE, converge le plus vite possible, en une seule et même INTERFACE, réunissant TV, téléphonie, Tchat, Surf, Répérage, etc. On veut tous de "L'ENTER-tainment" à hautes doses, un oeil sur la rue, un autre sur le dernier film téléchargeable, une oreille dans le trafic, une autre submergée par la rage bien contrôlée du dernier groupe de variété en lice pour le prix mondial de la Connerie Chantée. Mais surtout, on veut en jouir seul, tout en sentant, tout autour, la présence virtuelle si rassurante de nos proches-éloignés qui se masturbent de concert. On se MySpace, on se Peer, On se Skype, On s'ai(M)e (S)ans hai(N)e, bien proprement. Encore une fois, tout cela, absolument tout cela, était, sous une forme ou une autre, dans les pages d'un texte de SF. Et j'omets volontairement d'en venir sur les terrains, bien trop faciles, de la géopolitique et de l'environnement.

    Donc, la SF n'est pas à la mode, parce qu'elle a gagné, sur tous les tableaux : celui de l'acuité, celui de la visibilité, et celui du divertissement. Reste la question de sa charge subversive, consubstantielle à sa démarche. Mais, de la subversion, précisément, la société d'aujourd'hui semble n'en plus vouloir. C'est pourquoi, pas à pas, elle redevient, plus que jamais, nécessaire et, se faisant, je le crois, elle retrouve ses racines les plus profondes.
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II - "On ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête parce qu'on ne saurait empêcher le vent de souffler" ou l'absolue nécessité de la SF.

    Cette phrase, très classique, est extraite du Livre premier de l'Utopie de Sir Thomas More (p. 124 de l'édition GF-Flammarion, n°460). Et elle constitue le parfait point de départ de ma contre-argumentation. Car, aujourd'hui, je le crains, s'avance ce qui est sans doute la forme la plus perverse du totalitarisme : celle qui est culturelle et non-programmatique. Celle qui ne s'érige pas en système. Celle qui n'opère que par touches successives, voire ponctuelles, à l'inocuité apparente.

    Certes, notre société est de plus en plus policée, de moins en moins plurielle, préférant se fortifier plutôt que se réinventer. Mais l'essentiel n'est pas là. Cent sont les époques durant lesquelles les civilisations humaines ont dû faire face à la cristallisation d'un certain mode de vie, arc-bouté sur ses acquis, jusqu'à rompre en mille éclats, dont le tranchant blesse encore des générations après le bris. Athènes, Rome, pour parler de deux modèles qui me sont chers, mieux connus, l'ont prouvé. Les réformes de la fin de la République romaine, tout particulièrement, sont révélatrices : qu'elles soient venues des tribuns de la plèbe, prônant lois agraires, lois frumentaires, ou des serviteurs de l'oligarchie sénatoriale, elles n'ont fait qu'aboutir à la déconstruction quasi-complète du système institutionnel républicain, permettant l'émergence de personnages providentiels, nourriciers autant que fossoyeurs, aux intentions ambiguës, et à la marge de manoeuvre bien moins ouverte qu'on ne voudrait le croire dans une vision héroïque de l'Histoire à la Carlyle. Rome était devenu un Empire commercial avant que de devenir politiquement un Principat. La crise de son économie a commandé largement sa mutation.

    Mais l'essentiel de mon propos s'appuie sur la deuxième partie de la phrase de Thomas More : "on ne saurait empêcher le vent de souffler". Voilà où nous en sommes, voilà ce que l'on répond à tous ceux qui veulent encore croire qu'une alternative est possible : "mais, voyons, cher ami, on ne saurait empêcher le vent de souffler". Et c'est vrai qu'il souffle fort le vent, et dans une seule et même direction qui plus est ! Vous savez tous laquelle, il est inutile de la repréciser ici, n'est-ce pas ? Et, comme nous avons déployé la grande voile, grâce à un équipage bien docile, on vogue vers la destination prévue, en fendant l'écume des jours, sans tergiversation, sinon, peut-être un vague marmonnement dans les hamacs le soir, rapidement vaincu par la fatigue. Travaillons plus pour penser moins !

    Mais je m'égare du propos, pardonnez-moi.

    Voici bien où est le problème de notre société littéralement submergée d'images de SF, mais en ayant complètement oublié la quintessence : elle pratique la plus insidieuse des formes de censure intellectuelle, l'AUTO-CENSURE. L'Etat n'a pas à être totalitaire, puisque l'individu, dans sa recherche d'une conformité rassurante et roborative, le devient. On se contrôle, on se raisonne, on se dit que vouloir aller contre le sens du vent, c'est faire preuve d'immaturité, d'irresponsabilité, de conservatisme frileux, voire d'associabilité. Les rebelles d'aujourd'hui ne sont plus des héros, mais des perturbateurs, des ralentisseurs d'autant plus insupportables que leur cri est bien trop tardif, des idéalistes même pas dangereux, qu'il faut consoler en leur offrant un meilleur pouvoir d'achat (au hasard ; comprenez-moi, j'ai des enfants et je mesure ce que cela représente, le pouvoir d'achat, mais dois-je limiter leur éducation à ce but ?).

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    Que faire d'un marin qui au lieu d'aller au vent, choque la voile au mauvais moment ? Lâchant la corde en plein effort, il est d'autant plus répréhensible qu'il rend la tâche plus difficile pour tous les autres. Et, le pire, c'est qu'il prétend le faire pour les défendre. Totalement contre-productive, son attitude est très légitimement conspuée. Ces farfelus, au pire ces terroristes, kidnappent le libre-arbitre de la plus grande majorité. Et ils parlent de droits ? La démocratie n'est-elle pas, précisément, le règne de la majorité ? La légitimité de la direction ne repose-t-elle pas sur le "plus grand bien" de l'équipage ? Le capitaine sait où il va et où se trouve les ressources nécessaires à la survie. Prudent, avisé, il ne dirigera jamais le navire vers une île incertaine, où le miel et le lait ne sauraient couler à flots, mais vers un continent aux contours solides, vers lequel souffle le vent.

    Voilà où nous en sommes. Et comme le disait Socrate, on ne doit jamais choisir le pilote d'un navire par tirage au sort. Il faut choisir le plus compétent en fonction de la destination et du but que l'on se donne. C'est fait. L'effort collectif, pour être efficace, suppose donc non seulement la coordination, la simultanéité, mais aussi la conformité. La Différence, elle, n'est pas niée en tant que principe, mais en tant qu'énergie utilisable. L'auto-censure trouve ici sa plus parfaite expression : elle louange la diversité, mais condamne la différence, car elle juge que la première reste une richesse, tandis que la seconde est, au vu des circonstances, un écueil, promesse d'un naufrage assuré.

    Voilà pourquoi la science-fiction, dans sa signification la plus politique, la plus utopique, la plus anthropologique, est, plus que jamais, NECESSAIRE : parce qu' "on ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête". Parce qu'on ne se contente pas, lorsqu'on est un auteur, un lecteur, un individu-citoyen digne de ce nom, d'attendre la fin de la tempête pour repêcher ce qui peut l'être encore. La charge subversive de la SF est plus nécessaire que jamais car elle paraît à même, aujourd'hui encore malgré la multiplication des forums, véritables "vade mecum" de l'apprentissage de la démocratie directe enfin réalisable, mais complètement inondés par la redondance des propos vains, atrabilaires ou simplement masturbatoires, de REMETTRE EN CAUSE, non pas le sens du vent, mais bien LE PILOTAGE du navire. Sans cette capacité à l'auto-critique, réponse de la SF à l'auto-censure, on ne pourra plus jamais changer de pilote, et donc de direction.

    Il me semble donc que la SF reste l'un des moyens les plus adéquats pour susciter les interrogations les plus salutaires dans le coeur palpitant de la société. Elle est d'autant plus vitale que, précisément, cette société, bien qu'elle simule à la perfection l'attachement aux valeurs primordiales de sa démocratie, n'entend plus se poser les "bonnes" questions, celles qui n'ont pas de réponse toute prête. L'acculturation au capitalisme a atteint son point culminant, à tel point que postuler la possibilité d'une autre société, dès maintenant (le futur lointain, lui, reste insaisissable) est immédiatement assimilé à un refuge utopique un peu enfantin.

    A mes yeux, la SF trouve là, justement, le fondement de la "ringardise" qui la frappe dans ses aspects les plus idéologiques (souvent auprès de la jeunesse, d'où l'importance cruciale d'une bonne, d'une excellente, d'une ambitieuse, littérature de SF pour la jeunesse, un combat que beaucoup ont déjà commencé), et la justification de sa dimension utopique. A savoir, la rédécouverte de l'Altérité, voire de l'Alternative, le réenclenchement de la dialectique entre l'Identité et la Différence, qui permet, seule, la relativisation salutaire d'une situation donnée, qui peut se voir, dès lors, réellement confirmée ou infirmée, et non suivie par renoncement. Rien de nouveau, ce fut la démarche de Diderot au XVIIIème siècle. Comprendre, par la fiction, que des ailleurs existent partout, que d'autres futurs, sinon d'autres futurs antérieurs (par la voie de l'uchronie) sont possibles, c'est permettre à tout un chacun d'adhérer ou de critiquer la direction prise par le navire, EN TOUTE LIBERTE ET CONNAISSANCE DE CAUSE. A ce titre, la SF mal-aimée est loin d'être morte. Elle doit simplement se retrouver et cela requiert du (gros) temps, ça tombe bien. 

 

Ugo Bellagamba

22.10.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (7)

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Instruire en s'amusant

 

    Dans le premier chapitre de La Refondation du monde, Jean-Claude Guillebaud explique que « Hegel soutenait que le devoir du savant consistait non seulement à communiquer son savoir mais à la rendre attrayant et même poétique. AInsi la tâche du penseur consistait-elle à rendre les idées esthétiques, c'est à dire mythologiques, afin qu'elles puissent être comprises par le peuple. »

     Ces poètes des idées et des connaissances, qui de l'astronomie et de la physique ont fait naître des paysages nouveaux, qui de la biologie et de l'anthropologie ont conçu des civilisations, qui de la cybernétique ont créé des robots, tantôt effrayants, tantôt émouvants, tantôt comiques, et de la biologie et de la génétique tirent intrigues, situations et personnages, nous les avons déjà.

    Nous avons nos poètes, notre mythologie et nos icônes. Comme tous les poètes, leur rôle est de nous raconter l'univers, à nous lecteurs, pour que nous le comprenions mieux.

    En tant qu'écrivains de SF, leur talent est de manipuler le monde — pour qu'il ne nous manipule pas.

 

    Dans les textes que vous allez lire dans Escales 2001, d'étranges animaux auront la parole, le Big Bang sera examiné sous toutes les coutures, des vaisseaux aux dimensions de planètes traverseront les gouffres étoilés, les eaux monteront sur la côte Atlantique, le bug de l'an 2000 aura plus ou moins lieu, des guerres éclateront, des gouvernements peu sympathiques prendront le pouvoir et des savants tenteront de déchiffrer des énigmes inscrites dans le sol d'autres planètes… et la World Company en prendra pour son grade, prouvant, si besoin était, qu'on peut encore regarder le présent en face, et jouer avec le futur, pour le plus grand plaisir des lecteurs.  

 

Sylvie Denis

 

20.10.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (6)

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La Fabrique des possibles

 

    C'est un fait : pour concevoir le futur, il faut se faire une idée du présent. Il faut pouvoir s'en détacher pour l'observer.

    Il faut être capable de l'analyser, de dire « c'est comme ça que ça fonctionne » — par exemple : l'industrie produit des gaz à effet de serre et « c'est comme ça que ça se passera si… » Les glaciers fondront, le climat sera modifié, cela entraînera telle et telle conséquences dans telle région du globe. Ou bien : si la population augmente, voilà à quoi ressemblera le monde — cela donne Tous à Zanzibar de John Brunner.

    Bref, pour faire de la SF, il ne faut pas se contenter d'intégrer des concepts scientifiques à la description de l'époque. Il faut oser aller au-delà. Il faut intégrer ces concepts pour les transcender. En résumé, il faut oser sortir de la bulle de présent.

    Mais ce n'est pas facile. Cela nécessite d'avoir du recul sur son époque, et d'assumer la vision qu'on en a.

    Or, sélectionner des faits et les rassembler dans des théories, ou construire des paradigmes, n'a jamais été aisé. Cela le devient encore moins quand les découvertes et les innovations se succèdent à un rythme effréné, ou quand l'histoire semble bégayer ses pires moments.

    Le plus simple, pour parler du futur, c'est souvent d'utiliser les créations des générations précédentes. Les « possibles » de la définition de John Clute découlent des moyens dont nous disposons pour comprendre le monde, qu'il s'agisse de l'astronomie, de la physique ou de la chimie. C'est ainsi que sont apparus cyborgs, androïdes, lasers, hyperespace, extraterrestres, vaisseaux spatiaux, villes sous globe, monstres et mutants : toute la merveilleuse quincaillerie du genre, toutes ces icônes qui rebutent tant ceux qui les assimilent à une esthétique trop populaire pour être artistique.

    Ils ont fait les beaux jours de quantité de romans et de nouvelles, et parce que ce sont des créations efficaces — au sens où elles parlent à l'imagination et à la sensibilité — elles le feront encore longtemps.

    On peut aussi, soit qu'on n'aime pas la quincaillerie, soit qu'on n'ait pas beaucoup d'imagination, crier au loup et courir en rond. Mais le nihilisme, même s'il a du talent, n'en reste pas moins un animal au front bas. 

    Je préfère les auteurs qui regardent les choses en face. Oser tenir le monde à distance, oser l'observer et dire « c'est ainsi que je le vois » — au risque d'affronter la critique — oser créer, jouer, inventer des possibles, autant pour faire réfléchir que pour divertir et amuser — c'est ce que j'attends de la science-fiction, et c'est ce qu'on fait les auteurs réunis dans les pages d'Escales 2001.    

 

Sylvie Denis

09.10.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (5)

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Le présent/futur

 

    Dans les fictions que voient les habitants de la bulle de présent, cette nouvelle sensibilité aux choses de la science a été intégrée dans des histoires dont la caractéristique principale est qu'elles ne remettent pas en question le fonctionnement de l'univers tel que nous le connaissons.

    Si les agents Mulder et Scully sont condamnés à enquêter éternellement sur l'existence des extraterrestres, c'est que si leur quête aboutissait, la nature du monde en serait changée — et avec elle la nature de la série, dont il n'est pas sûr que le public apprécierait des rencontres du troisième type conduites selon les règles de l'art de l'extrapolation scientifique.

    Je viens de voir, dans la série Le Caméléon, apparaître un clone. Nous verrons si les scénaristes se contenteront de traiter le sujet à l'échelle de quelques individus ou s'ils en tireront des implications pour la société entière. Dans le même état d'esprit, la série Strange World montre un ancien soldat de la guerre du Golfe luttant contre divers criminels scientifiques. Dans un épisode récent, des médecins utilisaient des jeunes femmes volontaires pour être mères porteuses en vue de faire croître, à leur insu, des cœurs humains fabriqués par clonage. Ce qui nous rappelle la novella de Geoff Ryman, « The Unconquered Country », parue en 1987, ou encore celle de Greg Egan, « Baby Brain », en 1991. C'est ainsi que les idées de SF les plus audacieuses passent dans le domaine public…

    En France, et pour revenir au livre, le héros de la collection Quark Noir s'attaque à des criminels scientifiques, dont les activités donnent lieu à des extrapolations à caractère tout aussi scientifique — mais qui se déroulent aujourd'hui.

    On assiste, en fait, à la naissance d'une sorte de présent « futurisé », dans lequel certaines idées jadis considérées comme inacceptables parce que trop pointues, trop farfelues ou trop pessimistes, sont acceptées et traitées comme relevant de la fiction « ordinaire ». Ou, du moins, de l'ordinaire d'une société envahie par la science.

    Des romans comme ceux de Maurice Dantec — avec bien d'autres policiers plus ou moins colorés d'aspects scientifiques — ou, dans une sensibilité plus « littérature générale », de Michel Houellebecq, relèvent aussi de cette nouvelle perception du réel, qui intègre des faits qui ne l'étaient pas il y a vingt ou trente ans, mais qui demeure à l'intérieur de la bulle de présent.

    Ce qui mùe gêne dans ces œuvres, c'est qu'en fin de compte, elles succombent à l'opinion commune, qui est que le monde est devenu trop compliqué, et qu'on n'y comprend plus rien.

    Or, pour reprendre ce que disait Philippe Curval à propos des livres de Greg Egan, ce n'est pas parce que quelque chose est complexe qu'il faut renoncer à essayer de le comprendre — bien au contraire.   

 

Sylvie Denis

06.10.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (4)

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La SF, comment ça marche ?

 

    Un roman de science-fiction porte avant tout sur la totalité d'un univers imaginaire. C'est « une histoire qui envisage un monde qui a changé et qui n'est pas encore advenu ». Les meilleurs romans du genre, ses classiques, de Fondation à Ubik, en passant par La Machine à explorer le temps, 1984, Simulacron 3, Le Monde aveugle, L'Anneau-monde ou Tous à Zanzibar sont ceux dans lequel le lecteur est amené à s'interroger sur la façon dont l'univers créé par l'auteur fonctionne. Deux éléments caractérisent les univers de la SF écrite avant Neuromancien. D'une part, ils existent dans un « temps long », un futur projeté en ligne droite en avant du présent de l'auteur. D'autre part, ils existent en rupture avec celui-ci.

    Pour les créer, les auteurs ont utilisé les découvertes de sciences, telles l'astronomie ou la physique, à partir desquelles on pouvait « facilement » extrapoler et inventer de nouveaux univers. Leurs œuvres elles-mêmes ont été créées dans l'atmosphère « rassurante » de la guerre froide et des vingt années suivantes. « Rassurante » au sens où le monde apparaissait comme figé et divisé en camps facilement reconnaissables.

     Les choses ont commencé à changer lorsque les auteurs de la nouvelle vague se sont rendu compte que les modèles d'univers et les icônes créés par la première génération d'auteurs ne leur permettaient plus de parler du monde tel qu'ils le voyaient. Ils ont alors lancé un mouvement qui a intégré de nouvelles sciences, dites « molles ». Sont alors apparus des univers moins simplistes, basés sur la sociologie, la psychologie, l'anthropologie, la linguistique, mais aussi les sciences du vivant. Contrairement aux premiers, ces univers se situaient dans un temps court et surtout en continuité totale avec le présent des auteurs. Avec eux, tout était prêt pour que naissent les œuvres de la bulle de présent.

    Lorsque en 1989 le Mur est tombé, le monde a cessé d'être simple, l'histoire droite et prévisible. le futur s'est replié sur lui-même et le présent a enflé, est devenu cette énorme bulle de laquelle il semble impossible de sortir.

    Entre-temps, la SF avait produit toutes les icônes qui nous sont chères et qui se sont disséminées dans la culture populaire. Grâce au cinéma, puis à la télévision et maintenant aux jeux vidéo, robots, extraterrestres, astronefs et stations spatiales sont devenus familiers de tous, même de ceux qui ne lisent pas de SF.

 

    Voilà pourquoi tant de nos contemporains, qui vont pourtant voir Star Wars et Men In Black, ne lisent pas de science-fiction. Ils aiment ce qu'ils connaissent au travers du folklore populaire qui à juste titre leur apporte de grands plaisirs. Mais ce que le lecteur endurci de science-fiction apprécie, c'est à dire l'invention de situations, d'objets nouveaux, ce qui provoque chez lui le fameux sense of wonder a toujours engendré chez beaucoup ennui, peur ou rejet.

     La façon dont nous avons vécu le passage à l'an 2000 est le reflet de cette sensibilité double, partagée entre le goût pour une certaine image du futur et une certaine méfiance.

    D'un côté, on a observé une sorte de déception : quoi, ce n'était que ça, l'an 2000 ? Une série de célébrations plus ou moins ringardes, qui semblaient exister plus par obligation — on en avait tant parlé, il fallait bien faire quelque chose — que par enthousiasme réel. Et puis, pas de bases sur la Lune ou sur Mars, par d'extraterrestres… et, en Europe, le retour des pires ombres, le spectre honteux de la barbarie.

    Néanmoins, l'an 2000 — ce que j'ai pu en voir à l'heure où j'écris ces lignes, c'est à dire en avril — c'est la question de la vache folle, les OGM, une marée noire, le clonage de votre chien ou de votre chat, une tempête qui n'a peut-être pas rien à voir avec notre action sur le climat, l'amorce d'un débat sur la brevetabilité du génome humain… En réalité, ce qui se passe, c'est qu'un certain futur n'est pas advenu. Les images créées dans les années 40 et 50 ne sont plus à même de traduire notre relation au monde d'aujourd'hui. Un futur est mort, mais un autre est en train de naître sous nos yeux, riche d'incroyables potentialités — les meilleures comme les pires.

    Le grand public a désormais compris que notre civilisation est structurée par les technosciences. Ceux qui trouvaient naguère que robots, ordinateurs, savants fous et centrales atomiques qui explosent relevaient de la « littérature de gare » tant décriée voient désormais autour d'eux des choses qui leur ressemblent étrangement. Ils ont vaguement conscience qu'il existe une forme littéraire qui leur parle de leur monde, et ils veulent en savoir plus.  

 

Sylvie Denis

18.07.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (3)

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La bulle de présent

 

    C'est un fait : plus les scientifiques étudient l'homme et le monde, plus il devient difficile de se tenir au courant de leurs découvertes. Les médias se développent, mais il n'y a toujours que vingt-quatre heures dans une journée pour lire les journaux, regarder la télé, surfer sur le web, aller au cinéma, au théâtre ou au concert. Pour qui s'y intéresse, notre époque semble d'une richesse et d'une complexité telles qu'il peut paraître impossible de la décrypter. L'idée est dans l'air du temps avec celle de l'inanité de toute chose, y compris de l'avenir.

    « Le réel est énorme, hors normes par rapport à notre intelligence. » (Edgar Morin.) Ce réel « énorme », je l'ai appelé « bulle de présent » dans un article consacré aux Racines du Mal (5).

    Dans ce roman, la « bulle de présent » était inscrite dans le temps du déroulement de l'action : du début des années 90 à 2020. Cette perception du présent avait été exprimée pour la première fois dans Neuromancien, de William Gibson, et dans les nouvelles qui l'ont précédé. Contrairement à ce que l'on a pu dire, Neuromancien n'est pas un livre dans lequel des hackers s'affrontent dans le cyberspace ; c'est aussi un monde dominé par les multinationales où les personnages définissent leur identité par rapport aux objets et aux marques qui les entourent. Conserver les noms de ces marques constitua de la part de William Gibson une rupture fondamentale par rapport à la science-fiction des décennies précédentes (6).

    En effet, dans un roman de SF, les noms créent le monde. Littéralement. Conserver les noms des compagnies et des marques, c'était signifier que ce monde existait en prolongment direct du nôtre. C'était sous-entende qu'il fonctionnait comme le nôtre, que les règles y étaient les mêmes.

    Qu'il se déroulait, en fait, non plus dans le futur en ligne droite des décennies passées, mais dans la bulle de présent.

    Neuromancien a marqué un tournant dans l'histoire du genre — il est tout à fait logique qu'il ait été lu par des gens que le genre n'intéressait pas.  

 

Sylvie Denis

 

 


 

    (5) CyberDreams 04, DLM, octobre 1995.

    (6) Cyberspace ou l'envers des choses.

06.07.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (2)

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Le futur en ligne droite

 

    Les premiers ouvrages de proto-science-fiction sont apparus au début du XVIIe siècle, avec la première révolution industrielle.

    Les premiers ouvrages de science-fiction proprement dite ont été écrits à la fin du XIXe siècle. Le genre s'est constitué et développé pendant toute la durée du XIXe et du XXe. Son imaginaire s'est propagé dans de nombreux médias, dont le cinéma, les jeux vidéo et les jeux de rôle, la publicité, le design et la mode.

    Mais aujourd'hui, sa forme littéraire la plus profonde, la plus achevée, n'est vraiment connue et appréciée que d'une minorité de lecteurs.

     On se trouve donc devant le plus étonnant des paradoxes, où un genre littéraire qui a produit des images qui se sont répandues partout dans la société est pour ainsi dire inconnu de celle-ci.

    Mais cette contradiction n'en est peut-être pas une. La naissance de la science-fiction en tant que genre est inséparable de la naissance des notions d'avenir et de progrès. Or, s'il est des notions qui emportent à la fois l'enthousiasme et le rejet, ce sont bien celles-ci — et ce d'autant plus qu'après tout, la notion de progrès est fort récente.

 

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    En effet, de quand date cette idée qu'il y a un avenir, un futur, vers lequel le monde se dirige et dans lequel on peut situer des œuvres de fiction ? Eh bien, des Lumières, de Voltaire qui disait « Le paradis, c'est là où je suis. » Ce qui permet à un essayiste et journaliste conscient de l'importance de cette notion de progrès pour notre civilisation de dire qu'on « a trop oublié que le thème du progrès […] procédait d'une interprétation judéo-chrétienne du temps : le temps  défini comme une “flèche” orientée par opposition au temps cyclique ou circulaire des cultures païennes […]. » (2)

    Historiquement, l'existence d'un genre littéraire nommé science-fiction n'est devenue possible que lorsque les hommes ont pensé que le temps pouvait être orienté en ligne droite vers le futur. La science-fiction n'a émergé que lorsqu'ils ont conçu que la force principale de compréhension et de transformation de leur monde était la technoscience. Elle s'est pleinement développée lorsque des auteurs, des poètes, se sont mêlés de jouer avec ces concepts. Mais, toujours selon Jean-Claude Guillebaud, nos sociétés, en cette fin de millénaire, auraient perdu le « sens du futur » : « Les choix monétaires (équilibre des comptes, taux d'intérêt élevés, stabilité, etc.) correspondent à un dynamisme au jour le jour qui postule — pas toujours, mais souvent — une dépréciation de l'avenir le plus lointain, du moins en terme de volonté agissante, de civilisation et d'espérance. » (3) Selon lui, le consumérisme, les crises économiques, le chômage, le doute quant aux valeurs à transmettre par des générations traumatisées par les échecs de deux siècles passés, auraient engendré un grand désenchantement. À l'heure du marché mondial et d'Internet, le citoyen mondialisé se sent submergé par un déluge d'objets et d'informations dont il sait d'autant moins quoi penser qu'on lui répète à l'envi que tout cela est trop compliqué pour être compris du commun des mortels.

    « Par tous les bouts, dit Jean-Claude Guillebaud, le temps long est congédié, le futur nous échappe, il file entre nos doigts […] c'est sans délai qu'il faut acheter, consommer, jouir ! […] Nous ne sommes plus portés par une représentation du futur, mais emportés par une impatience obligatoire. » (4]

    Ainsi donc, alors que nous changeons de siècle, le futur n'aurait plus droit de cité. Il n'intéresserait plus personne. 

 

Sylvie Denis

  



    (2) Jean-Claude Guillebaud, La Tyrannie du plaisir (Seuil).

    (3) Ibid.

    (4) Jean-Claude Guillebaud, La Refondation du monde (Seuil). 

01.07.2007

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (1)

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Une question de nom

 

    Comme dans le proverbe chinois, nous vivons des temps intéressants et paradoxaux. Intéressants parce qu'avec le troisième millénaire, beaucoup de nos contemporains, qui jusque-là avaient considéré les « nouvelles technologies » avec méfiance, s'abonnent à Internet, achètent des téléphones portables et connaissent le nom de la brebis Dolly (1).

    Paradoxaux car la science-fiction, le genre littéraire dont relèvent les textes réunis dans cette anthologie, est à la fois partout et nulle part. En effet, elle a produit des icônes culturelles qui, par le biais des médias, ont fini par atteindre même ceux qui ne s'intéressent pas au genre. À l'âge du câblage et d'Internet, la SF, pour le grand public, ce sont avant tout des images. 

    Images publicitaires (car les extraterrestres vendent depuis longtemps des pâtes, et depuis peu des téléphones), et dans lesquelles l'espace se conjugue aussi bien avec les voitures, les barres chocolatées qu'avec… les téléphones portables. Images de cinéma : nul besoin de rappeler le succès des productions américaines, auxquelles on peut désormais ajouter celui des françaises, des Visiteurs au Cinquième Élément en passant par La Cité des enfants perdus.

    Mais ce sont aussi des mots.

    On a vu des ouvrages aussi divers que Les Fourmis de Bernard Werber, Les Racines du Mal de Maurice Dantec ou Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq remporter un franc succès ou faire l'événement. Dans la presse quotidienne et hebdomadaire, où les articles se sont multipliés, et où sont parues des nouvelles d'auteurs français tels que Roland C. Wagner, Laurent Genefort, Ayerdhal ou Jean-Claude Dunyach.

    N'y a-t-il pas là, pour l'amateur, qu'il soit frais émoulu ou de longue date, de quoi se réjouir ? 

    Eh bien, non. L'amateur ne se réjouit pas. L'amateur est insatisfait ; à vrai dire, il fait même un peu la gueule. Certes, la science-fiction est partout, mais pas sous son vrai nom.

     Les extraterrestres, les vaisseaux spatiaux et les robots qui se promènent sur nos écrans sont orphelins de leurs créateurs en littérature. Heinlein, Asimov, Campbell et les autres restent mal connus ou ignorés du grand public. Pire : l'ignorance étant la mère de tous les préjugés, certains qualifient encore la SF de « sous-littérature » tout juste bonne à déformer l'esprit de la jeunesse.

    Du côté des livres, un phénomène qui existait déjà est allé en s'amplifiant. Il contribue, d'une certaine manère, à brouiller les cartes. En effet, ni Les Fourmis, ni Les Racines du Mal, ni Les Particules élémentaires ne sont parus dans des collections spécialisées. On a vu George R.R. Martin, William Gibson, Brian Aldiss ou Ursula Le Guin publier des ouvrages dans des collections dites « hors genre ». De nouveaux auteurs, comme Michael Marshall Smith, Valerio Evangelisti, Mary Doria Russel ou Jeff Noon ont été eux aussi présentés aux lecteurs français hors collection. Le feuilleton post-cataclysmique de Pierre Bordage chez Librio paraît san aucune indication de genre, ainsi que désormais la série des Futurs Mystères de Paris de Roland C. Wagner au Fleuve Noir.

    Pour certains des lecteurs de ces ouvrages les noms d'Asimov ou de Heinlein ne signifient pas grand-chose. 

    Et, quand un grand quotidien consacre un fort intéressant dossier à l'Avenir, pour lequel il sollicite les témoignages d'Erik Orsenna, de Zoé Valdes et de Norman Spinrad, il propose à ces mêmes lecteurs des titres d'ouvrages reliés aux sujets traits. Des documents, des essais, des études. Pas de fiction ! Aucun roman, encore moins de nouvelles !

    Comme si, sur la grande révolution technique et scientifique qui a produit le monde où nous vivons — et qui va continuer à le transformer, le dossier est la preuve que les journalistes en sont conscients — aucun auteur, aucun romancier n'avait jamais rien eu à dire.

    Ce qui n'est pas le cas, vous le savez bien. 

 

Sylvie Denis

 

 



    (1) Ce texte a été écrit en mai 2000.