25.10.2009

Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

medium_mistero.jpgValerio Evangelisti

Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)

Pocket SF n°5872

 

Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.

À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est lamedium_misteropocket.jpg nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.

Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.

 

Roland C. Wagner


 

(1) L'Étreinte du crapaud (Calmann-Lévy).

21.10.2009

Le Corps et le sang d'Eymerich

medium_corpsetsang.jpg

Valerio Evangelisti

Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)

Pocket SF n°5861

 

Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.

Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.

À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les medium_corpspocket.jpgdeux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.

 

Roland C. Wagner

 


 

(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.

(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.

 

Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement  —  ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.

13.07.2009

Dick et le champignon sacré (3)

transmig.jpg"Le type de folie caractérisé par l'idée fixe est un phénomène fascinant. Je parle de l'idée fixe obsessionnelle, celle dont l'esprit ne peut se détacher. Cela représente une possibilité insoupçonnée de dysfonctionnement du cerveau humain. Il faut avoirvu une idée fixe à l'œuvre pour en apprécier pleinement la force. Une fois introduite dans un esprit, l'esprit d'un être humain donné, non seulement elle n'en part plus jamais, mais elle consume aussi tout ce que cet esprit contient d'autre, de sorte que finalement l'individu n'existe plus, son esprit en tant que tel n'existe plus ; seule subsiste l'idée fixe qui a tout détruit autour d'elle." (17) Ainsi s'exprime Angel Archer sur les obsessions de Timothy Archer.

Philip K. Dick, expert en la matière, démonte avec une grande lucidité les mécanismes de l'"idée fixe", et se permet de le faire avec humour. Dans un dialogue extraordinaire entre Timothy Archer et Bill Lundborg (18), ce dernier fait perdre pied à l'évêque en lui montrant, grâce à ses connaissances en matière d'automobiles, l'inanité de ses présupposés sur les soi-disant manifestations de l'esprit de son fils. Un véritable tour de force !

Dick n'hésite pas non plus à évoquer la logique inductive de l'école hindouiste (l'anumana) pour fustiger les obsessions de Timothy Archer : "En Occident", fait-il déclarer à Angel, "nous ne possédons pas de syllogisme exactement équivalent à l'anumana, et c'est regrettable, car si nous disposions d'une formule aussi rigoureuse pour vérifier notre raisonnement inductif, l'évêque Timothy Archer l'aurait connue, et s'il l'avait connue il aurait su qu'il ne suffisait pas que sa maîtresse s'éveillât les cheveux roussis pour avoir la preuve que l'esprit de son fils mort était revenu de l'autre monde, par delà la tombe."

À vrai dire, il n'est peut-être pas absolument nécessaire d'évoquer l'école hindouiste de logique pour mettre en évidence les pièges du raisonnement par induction cher à Sherlock Holmes et dont abusent Timothy Arcer et John Allegro pour justifier leurs obsessions. La logique "occidentale" dispose elle aussi d'excellents outils. On reconnaîtra cependant à Dick le caractère élégant et original de son procédé.

 

transmigration-finnish.jpg"On peut s'irriter de ce relent de religiosité en quoi tout se transforme chez lui", regrettait déjà en 1972 un Pierre Versins — par ailleurs admiratif — dans l'entrée "Dick" de son Encyclopédie. Les craintes de Versins devaient malheureusement trouver une trop évidente confirmation avec Siva et L'Invasion divine. Et pourtant, alors qu'en abordant, dans La Transmigration de Timothy Archer, un sujet aussi périlleux que les spéculations sur l'origine du christianisme, il s'exposait au risque des dérives mystiques les plus absconses, Dick en profita au contraire pour donner une surprenante et effiace leçon de lucidité, dont humour et autodérision ne sont pas absents. La rupture avec ses deux romans précédents s'avère spectaculaire autant qu'inespérée.

Avec ce chef-d'œuvre de théologie-fiction que constitue La Transmigration de Timothy Archer, l'auteur ô combien polymorphe d'Ubik prend le visage du logicien et du sceptique. Qui se plaindra de cette ultime métamorphose ?

 

Joseph Altairac


(17) La Transmigration de Timothy Archer, p. 101.

(18) Ibid., pp. 121-127.

(19) Les puristes seront intéressés d'apprendre que l'édition française de The Transmigration of Timothy Archer omet un poème de Robert Herrick (1648) que voici, placé en exergue dans l'édition originale :

 

An Ode for him


Ah Ben!

Say how, or when

Shall we thy Guests

Meet of those Lyreick Fasts

Made at the Sun,

The Dog, the triple Tunne?

Where we such clusters had,

As made us nobly wild, not mad;

Out-did the meate, out-did the frolick wine.

 

My Ben

Or come agen;

Or seen to us,

Thy wits grat over-plus;

But teach us yeat

Wisely to husband it;

Lest we have Talent spend:

And having once brought to an end

That precious stock; the store

Of such a wit the world should have no more.

 


NLM n° 23, octobre 1993.

21.06.2009

Dick et le champignon sacré (2)

SacredMushroom-Hodder-ds.jpgÀ deux reprises dans le cours du roman (6), Philip K. Dick cite le nom de cet Anglais, véritable spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, qui fut maître de conférence à l'Université de Manchester. C'est que John Alegro, en dehors de celle due à ses talents reconnus de philologue, jouit d'une notoriété plutôt ambiguë pour un ouvrage fort curieux qui, en 1970, défraya la chronique : The Sacred Mushroom and the Cross. Ce volume fut traduit en français l'année suivante aux éditions Albin Michel sous le titre Le Champignon sacré et la Croix.

À première vue, voilà un travail qui en impose. John Allegro précise, dans une note préliminaire, que ses travaux "sont accompagnés de leurs données techniques, qui dépasseront sans doute généralement la compréhension du lecteur non spécialisé, auquel l'ouvrage est d'abord destiné." (7) On ne saurait mieux dire ! Les "données techniques" en question occupent une quarantaine de pages en fin de volume : notes en hébreu, arabe, araméen, akkadien, grec, etc., sur deux colonnes, index philologique et index biblique, le tout composé dans un corps microscopique. Pour compliquer encore les choses, l'éditeur français s'est contenté de reproduire ces notes telles qu'elles se présentaient dans l'édition anglaise, sans modifier les renvois de pages, ce qui rend les recherches particulièrement acrobatiques (j'ai essayé), la pagination de la traduction ne pouvant évidemment pas correspondre à celle de la version originale !

Le profane ne manquera pas d'être impressionné par un tel étalage d'érudition. Mais que cherche à démontrer ce discours apparemment si savant ? Tout simplement que les textes sacrés du christianisme sont truffés (c'est le cas de le dire) d'allusions au culte secret d'un champignon hallucinogène, symbole de fertilité ! Et que, de plus, pour faire bone mesure, Jésus n'a jamais existé…

pdf356-1997.jpgVoici comment John Allegro interprète un passage de l'Ancien Testament mettant en scène Ezéchiel : "Le langage figuré qui fait allusion au champignon est ici d'une évidence dramatique. Le prophète [Ezéchiel] voit l'Amanita muscaria, son champignon rouge ardent parsemé des flocons blancs de la membrane déchirée de la volve. Dans cette chair se trouve la drogue hallucinogène, qui a le pouvoir d'augmenter les facultés de perception, d'aviver les couleurs et de rendre les objets beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement." (8)

Et il ne s'agit que d'un exemple parmi des dizaines d'autres. À tout moment, John Allegro utilise ses connaissances en philologie pour se livrer aux rapprochements étymologiques les plus audacieux. Saviez-vous que dans le Talmud, Jésus est parfois nommé Bar Pandêrâ', "fils de la Panthère" ? Allegro précise que "[cette] épithète est demeurée mystérieuse et a survécu même aux activités zélées des censeurs chrétiens surtout parce que son sens a été oublié" (9). Eh bien, figurez-vous que notre chercheur l'a retrouvé ; l'épithète de "panthère" accolée à Jésus provient d'Amanita pantherina, un champignon voisin d'Amanita muscaria ! Tout s'explique…

Ne nous y trompons pas. Nous sommes, avec Le Champigon sacré et la Croix, en présence d'un délire de grande classe, d'un niveau bien supérieur à celui de la majorité des élucubrations qui encombrent les collections spécialisées en conjectures farfelues (10). On comprend aisément que de telles idées aient séduit Philip K. Dick, et qu'il ait présenté Timothy Archer comme un adepte du philologue britannique. Ainsi qu'il le fait déclarer à Bill Lundborg, "[…] ce champignon n'existait même pas. C'était une supposition gratuite. Tim avait piqué l'idée à un érudit nommé John Allegro. Le problème avec Tim, c'est qu'il n'avait pas de pensées personnelles : il empruntait les idées des autres et s'imaginait ensuite qu'elles venaient de lui, alors qu'il s'était contenté de se les approprier."

Amanita-muscaria-tue-mouche.jpgMais l'ambition de John Allegro ne se borne pas à vouloir mettre en évidence les traces d'un culte secret du champignon chez les Hébreux et les premiers chrétiens. Cette découverte serait pourtant déjà, en elle-même, tout à fait stupéfiante (si j'ose dire). Il n'hésite pas à proposer, avec un incroyable aplomb, une histoire alternative du judaïsme et des débuts du christianisme.

"La religion israélite était fondée sur le culte du champignon sacré, comme le montrent maintenant les noms de ses tribus et de ses mythes.

"Le fanatisme de certains de ses adhérents provoqua une opposition interne et externe, et après les désastreuses révoltes contre les Assyriens et les Babyloniens aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., survint une période de réaction, qui effaça énergiquement le passé lors des mouvements de réforme du judaïsme des VIe-Ve siècles.

"Le culte du champignon disparut pour reparaître, avec des résultats plus désastreux encore, aux Ier et IIe siècles de notre ère, lorsque les Zélotes et leurs successeurs défièrent à nouveau la puissance de Rome.

"Le christianisme se purifia après l'holocauste et chassa ses drogués dans le désert comme "hérétiques", se pliant tellement à la volonté de l'État qu'au IVe siècle il s'intégra aux puissances gouvernantes."

Par moment, avouons-le, certaines des idées d'Allegro peuvent faire penser davantage aux farces hilarantes des Monty Python (l'image des "drogués chassés dans le désert" !) qu'à des spéculations historiques sérieuses.

On imagine sans peine la réaction horrifiée du monde savant à la sortie de The Sacred Mushroom and the Cross. John Allegro avait déjà provoqué l'irritation de plusieurs de ses collègues par des interprétations jugées peu orthodoxes des manuscrits de la Mer Morte. Cette fois, c'en est trop. Dans The Times du 26 mai 1970, quatorze scientifiques britanniques éminents signeront une lettre réfutant les scandaleuses conclusions d'Allegro (11).

endofaroad.jpgEt pourtant, comme si cela ne suffisait pas, les buts d'Allegro vont encore au-delà d'une réinterprétation déjà radicale de l'histoire des religions. Dans un ouvrage semble-t-il inédit en français, The End of a Road (1970), présenté comme une sorte de complément ("companion volume") à The sacred Mushroom and the Cross, John Allegro sonne le glas du christianisme : comment, en effet, faire confiance à une religion basée sur le culte de la fertilité et l'adoration d'un champignon hallucinogène ? À l'"idée fixe" du champignon sacré s'ajoutent des prétentions de moraliste et de philosophe (12). Pour John Allegro, les véritables origines (d'après lui !) du christianisme discréditent la majeure partie de son enseignement. Pour Timothy Archer, cet enseignement n'a pas de sens en lui-même. La vérité ne peut se trouver que dans la consommation du champignon magique : "L'anokhi […]. Le champignon. Il est quelque part là-bas et ce champignon est le Christ. Le véritable Christ, pour qui parlait Jésus. Jésus était le messager de l'anokhi qui est le vrai pouvoir saint, la vraie source. Je veux le voir, je veux le trouver. Il pousse dans les grottes. Je le sais." Son idée fixe le conduira à la mort.

L'édifice construit par John Allegro s'appuie presque uniquement sur sa spécialité, la philologie. Il a pourtant dû sentir malgré son obsession, que ses idées, heurtant de front tout ce que l'histoire des religions nous avait appris jusqu'ici, nécessitaient une preuve plus concrète. Et quelle plus belle preuve que le "champignon" de la fresque lmédiévale de Plaincourault ?

"Toute cette histoire de l'Éden," écrit Allegro, "est une mythologie fondée sur le champignon, surtout dans l'analogie entre "l'arbre" et le champignon sacré […]. Aussi tardivement qu'au XIIe siècle, un souvenir de cette vieille tradition demeurait parmi les chrétiens, à en juger par une fresque du mur d'une église ruinée, à Plaincourault, près de Mérigny, dans l'Indre […]. Nous y voyons l'Amanita muscaria dans toute sa gloire, entourée d'un serpent, tandis qu'Ève se trouve dans le voisinage, se tenant le ventre" (13). À cause d'une indigestion de champignons ? serait tenté de se demander un mauvais esprit…

adam_eve.gifComme on s'en doute, les historiens de l'art, pour leur part, n'adhèrent guère à cette interprétation du champignon, et reconnaissent dans la fresque en question un arbre stylisé (14). Mais certains certains mycologues ne s'y sont-ils pas laissé prendre ? En tout cas, l'illusion de la preuve "matérielle" est là : le prétendu "champignon" de la fresque de Plaincourault sert très opportunément à illustrer la couverture de l'édition française du Champignon sacré et la Croix.

Il est frappant de voir à quel point l'ouvrage d'Allegro s'inscrit dans la soi-disant "drug culture" de l'époque, même si c'est, ainsi que l'on a pu le constater, au corps défendant de son auteur. Et, à propos de "drug culture", nul ne sera surpris d'apprendre que Philip K. Dick comptait parmi ses fans un certain Timothy Leary…

En marge de cette idée du culte du champignon hallucinogène, remarquons une autre hypothèse d'Allegro qui, sans doute, ne manqua pas d'attirer l'attention de Dick. "Nous verrons," écrit Allegro, "comment le culte du champignon était étroitement lié à la nécromancie, c'est à dire à l'évocation de l'esprit des morts pour prédire l'avenir" (15). Voilà qui nous rappelle immanquablement l'épisode dans lequel Timothy Archer (de la même manière que son modèle réel, l'évêque James H. Pike) entre en contact avec l'esprit de son fils suicidé, qui prédira la mort de sa maîtresse. Ce rapprochement mérite d'être fait, même s'il n'est pas indispensable d'en appeler au champignon sacré d'Allegro pour expliquer la dérive spirite de l'évêque (16), qui marche sur les traces de personnalités aussi célèbres et (apparemment) lucides que William Crookes, Camille Flammarion et Arthur Conan Doyle.

 

Joseph Altairac


(6) Op. cit., pp. 88 et 220.

(7) Le Champignon sacré et la Croix, p. 9.

(8) Ibid., pp. 127-128.

(9) Ibid., p. 162.

(10) Le Champignon sacré et la Croix est d'ailleurs paru hors collection, alors que l'éditeur Albin Michel disposait d'une collection particulièrement redoutable de barjoteries, "les Chemins de l'impossible".

(11) Voir Michael Baigent et Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Jonathan Cape, London, 1991, pp. 62-63. Cet ouvrage (qui sera traduit en français au moment où paraissent ces lignes) contient d'intéressantes précisions sur John Allegro et la réception de ses travaux ; on l'utilisera cependant avec prudence, sachant que Baigent et Leigh sont aussi les auteurs, en collaboration avec Henry Lincoln, d'ouvrages sujets à caution, dont le trop célèbre The Holy Blood and the Holy Grail (L'Énigme sacrée, Pygmalion/Gérard Watelet, 1983).

(12) La couverture de l'édition de poche de The End of a Road (Panther Books, 1972) porte plaisamment en accroche : "This back could be the last nail in God's coffin…"

(13) Ibid., p. 112.

(14) Voir l'article de Michel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Voynich", in Études lovecraftiennes n° 11, pp. 27 et 38 (note 10).

(15) Le Champignon sacré et la Croix, pp. 147-148.

(16) Lire à ce sujet Dialogue avec l'au-delà, de James A. Pike (J'ai lu, col. "l'Aventure mystérieuse").

 


NLM n° 23, octobre 1993.

17.06.2009

Dick et le champignon sacré (1)

Il y a eu des gens bien plus dérangés que Philip K. Dick, et qui ont néanmoins produit des œuvres durablement adaptées à la vie de millions de gens sains d'esprit.

Charles Platt

 

lunes029.jpgOn a parfois tendance à regrouper les trois romans de Philip K. Dick, Siva, L'Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer sous le nom de "trilogie divine", comme si cet ensemble formait un tout parfaitement cohérent. C'est une opinion que ne défend pas, bien au contrare, Norman Spinrad dans sa pénétrante étude, La Transmutation de Philip K. Dick (1).

Selon l'auteur de Rêve de fer, Siva et L'Invasion divine feraient figure de créations "relativement mineures", alors que La Transmigration constituerait une "œuvre d'une lucidité lumineuse, toute imprégnée de bon sens". En quelque sorte, le véritable testament littéraire de Dick, bien davantage que la peut-être déjà trop fameuse (et fumeuse) Exegesis (2). Nous le suivrons sans peine dans son appréciation.

La Transmigration de Timothy Archer est conté du point de vue d'un personnage féminin, Angel Archer, la belle-fille de Timothy Archer. Cependant, détail qui ne trompe pas, elle exerce, comme le fit Dick lui-même, le métier de disquaire. On remarquera également, tout au long du roman, la compassion d'Angel vis-à-vis des autres personnages et ses tentatives pour expliquer, sinon excuser, leur comportement souvent fantasque, attitude dickienne s'il en est. Il est donc raisonnablement légitime de considérer Angel comme le porte-parole de l'auteur, ce que je ferai par la suite.

Mais d'abord, résumons l'ouvrage dans ses grandes lignes.

Timothy Archer est un brillant évêque de l'Église épiscopale (diocèse de San Francisco). C'est aussi un esprit fort, qui n'hésite pas à fleureter avec des idées jugées hérétiques par certains de ses coreligionnaires et à entretenir une maîtresse, Kristen Lundborg, qu'il présente comme sa secrétaire. Timothy Archer a un fils, Jeff Archer, qu'a épousé Angel. Jeff, au tempérament dépressif, et peut-être inconsciemment attiré par la maîtresse de son père, ne tardera pas à se suicider.

Kristen a également un fils, Bill, personnage plutôt sympathique mais réservé, habitué des maisons de repos et obsédé par les voitures.

pdf356-1985.jpgAprès le suicide de Jeff, l'intérêt déjà vif de Timothy Archer pour les origines cachées du christianisme ne fait que s'exacerber. Il accomplit avec Kristen des voyages en Terre sainte et se plonge dans l'étude des énigmatiques manuscrits radokites. Il pense avoir découvert la nature originelle du christianisme : les premiers chrétiens adoraient en fait un champigon hallucinogène sacré !

Tout aussi surprenant : Timothy et Kristen pensent mainteant que l'esprit de Jeff se manifeste à eux : il provoque l'arrêt des pendules à l'heure de sa mort et enfonce des aiguilles sous les ongles de la maitresse de son père ! En faisant appel aux services d'un médium, Timothy et Kristen reçoivent des messages de Jeff. L'esprit prédit la mort prochaine de Kristen, prédiction qui se révèlera juste, malgré les doutes d'Angel. En effet, Kristen se suicide à son tour en avalant des barbituriques…

L'évêque Archer connaîtra également une fin tragique. Équipé d'une simple carte routière et de deux bouteilles de Coca-Cola, il se perdra dans le désert de la Mer Morte en quête de son fameux champignon mystique. On retrouver son cadavre "agenouillé comme dans la position de la prière. Mais en fait Tim était tombé d'une falaise".

L'affaire ne s'arrête pas là. En se rendant à un séminaire organisé par Edgar Barefoot, une ancienne relation de l'évêque, Angel retrouve Bill Lundborg. Et le fils de Kristen affirme posséder maintenant deux personnalités : la sienne propre, et celle de Timothy Archer. La preuve ? Il est désormais doté de xénoglossie, c'est à dire qu'il est capable de parler des langues étrangères qu'il ignorait jusqu'alors ! Barefoot est convaoncu de l'authenticité de cette étonnante réincarnation, mais pas la sceptique Angel. "Tim aurait apprécié la situation. S'il avait été encore en vie", conclura-t-elle philosophiquement à l'issue d'une discussion avec Barefoot.

 

James_a_pike.jpg

denoel-pres24077.jpgPour imaginer Timothy Archer, Philip K. Dick s'est fortement inspiré d'un personnage parfaitement authentique, l'évêque de l'Église épiscopale de Californie, James A. Pike. Norman Spinrad rapporte qu'une parente d'une des épouses de Dick avait eu une liaison avec Pike, et que ce dernier, tout comme Timothy Archer, était parti un beau jour dans le désert du Néguev, équipé de deux bouteilles de Coca-Cola, pour y chercher des vestiges esséniens ! Lawrence Sutin, dans sa précieuse biographie de Dick (3), nous donne de plus amples précisions sur les relations entre Dick et Pike.

L'épouse de Dick à laquelle Norman Spinrad fait allusion n'est autre que Nancy Hackett, dont la belle-mère, Maren Hackett, eut une aventure avec Pike. Elle se suicidera par la suite. Il n'est guère difficile de reconnaître Maren Hackett dans le personnage de Kristen.

Pike et Dick se lièrent d'amitié. Tous deux, d'après Lawrence Sutin (4), se lançaient volontiers dans des discussions sur des spéculations théologiques. Pike abordait souvent le problème de la communication avec les morts : lui-même tentait d'entrer en contact avec son fils Jim qui s'était suicidé en 1966, et il pensait y être parvenu ! L'infortuné Jim fournira bien évidemment à Dick le personnage de Jeff Archer.

La mort tragique de Pike dans le désert de Judée, en septembre 1969, affecta profondément Dick, et l'on peut même voir dans la lettre qu'Angel Archer envoie à la critique Jane Marion l'écho d'un texte que Dick adressa en février 1981 à Joan Didion, auteur d'un essai sur Pike. Lawrence Sutin signale également qu'en plus du fils de Pike, Dick s'est inspiré de deux de ses amis, Tom Schmidt et Ray Harris, pour créer Jeff Archer (5).

dialogaudela.jpgFiction et réalité, dans La Transmigration de Timothy Archer, se trouvent donc inextricablement imbriquées, et quelques-uns des événements les plus invraisemblables et des personnages les plus déroutants du roman trouvent paradoxalement leur origine dans la vie et l'entourage direct de l'auteur. D'ailleurs, ne s'est-il pas souvenu de sa propre "révélation mystique" de 1974 pour l'épisode de la soi-disant réincarnation de Timothy Archer dans Bill Lundborg ? Comme le confiait Dick à Charles Platt en 1979 dans une interview plutôt sidérante : "[…] ça a envahi mon esprit, pris le cotrôle de mes centres nerveux […]. Cet esprit était pourvu d'un formidable savoir technique — un savoir qui embrassait la mécanique, la médecine, la cosmologie, la philosophie. Il avait des souvenirs qui remontaient à plus de deux mille ans ; il parlait grec, hébreu, sanscrit, il n'y avait rien qu'il parût ignorer." Comme plus tard Bill Lundborg, Dick se retrouve brusquement doué de… xénoglossie !

Mais il est une autre source dont Dick s'est inspiré et qu'il serait dommage de négliger : John M. Allegro.

 

Joseph Altairac


(1) Reproduit dans Regards sur Philip K. Dick, par Hélène Collon (éditions Encrage).

(2) Ce qui ne signifie pas, loin de là, que ce journal de deux millions de mots soit dépourvu d'intérêt. À ce sujet, on lira avec profit l'étude de Jay Kinney, "Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick", publiée dans le recueil critique déjà cité.

(3) Divine Invasions, a life of Philip K. Dick, Harmony Books, New York, 1989.

(4) Ibid., pp. 149-150.

(5) Divine Invasions, p. 279.

 


NLM n° 23, octobre 1993.

25.01.2009

Voici l'homme

at169.jpgL'Atalante, 2001

Behold the man, 1968

 

 

L'intrigue de ce roman est suffisamment connue (il s'agit davantage d'imprégnation que de succès littéraire, l'ouvrage étant indisponible en France depuis près d'un quart de siècle) pour être présente dans tous les articles traitant des paradoxes temporels : Karl Glogauer, désireux de rencontrer le Christ, s'aperçoit que nul prophète n'est apparu et finit par être crucifié en son nom et lieu.

Ce paradoxe serait resté anecdotique si Moorcock n'en avait profité pour livrer une réflexion sur les fondements de la religion et ses rapports avec la sexualité. Ayant reçu une éducation religieuse sévère, axée sur une morale rigide exploitée de façon perverse, Glogauer est un agnostique qui se cherche une identité, épousant modes et courants de façon chaotique, un masochiste prompt à s'apitoyer sur son sort, un mystique sans religion. C'est bien parce que Glogauer se demande qui il est qu'il devient apte à jouer le rôle que les circonstances lui assignent. Le baptême manqué de Jean-Baptiste ne l'investit pas d'une dimension divine mais le vide de son identité humaine, condition par laquelle il lui est désormais possible de franchir les étapes qui le feront Fils de Dieu.

Son intronisation est l'objet d'un malentendu. Parce qu'il cherche Jésus de Nazareth, ceux qui l'ont recueilli comprennent qu'il se nomme ainsi. Poussé par des opposants au joug romain, Glogauer n'accomplit sa destinée messianique que par défaut. Moorcock montre comment la vacuité des prophéties les comble de rencontres et d'événements hasardeux propres à les nourrir et les renforcer.

Outre l'aspect fortuit de la naissance du Christianisme, bien des passages paraîtront impies : Marie se console dans les bras de nombreux hommes, les croix deviennent symbole de sexualité : elles sont d'argent pour les femmes, de bois pour les hommes, passages qui vaudront à Moorcock nombre de lettres d'insultes. Il n'y a pourtant pas dans son roman de volonté de blasphémer, mais de dénuder les fondements des pulsions mystiques, introspection psychanalytique à la recherche d'une vérité qui, si elle abolit Dieu, le remplace par l'homme. Ce n'est pas non plus un hasard si Glogauer se prénomme Karl...

 

Claude Ecken

27.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (4)

307b7e8dd8ab66d90dbc8a96d6bff73d.jpgII – La République consolidée dans le Réel.


    L’Uchronie, analysée dans sa dimension politique et philosophique, peut s’analyser comme une audacieuse « instrumentalisation » de l’Histoire. Les réformes faites par Avidius Cassius, notamment, sont le reflet direct de l’idéal républicain de Charles Renouvier. Elles expriment moins une reconstruction historique rigoureuse qu’un idéal politique serti dans la fiction. De plus, L’Uchronie revêt également, alors même qu’il s’agit d’une fiction, ou précisément parce qu’elle se revendique telle, une fonction pédagogique qui exprime l’importance que Charles Renouvier accorde à l’enseignement, en tant que vecteur principal de diffusion des valeurs républicaines. Ainsi, sous couvert d’histoire revisitée, Renouvier présente un programme de consolidation des acquis républicains qui consiste à justifier la République par les réformes (A) avant de l’enraciner dans les esprits par l’enseignement (B).  


        A – La République justifiée.

    Détailler les réformes opérées dans le premier tableau de l’Uchronie, par le dictateur Avidius Cassius, c'est identifier le programme politique du républicain Charles Renouvier pour son propre temps.  On y retrouve l'appel au suffrage universel, la justification de la petite propriété comme garantie de la liberté individuelle, le principe de l'égalité devant l'impôt, l'obligation du service miliaire, l'importance de l'éducation dans la formation de l'esprit républicain, la conviction que la loi est le meilleur rempart de la république, et, bien sûr, l'anticléricalisme de l'auteur, autant de traits caractéristiques d'un penseur républicain du dix-neuvième siècle.

    « 1° Droit de cité reconnu à tout habitant libre ou affranchi des provinces occidentales. Extension des droits municipaux. Admission de ces mêmes provinces au vote des lois générales de la République. (65)
    2° Cession des terres incultes de l’Italie et de la Gaule aux citoyens qui s’engagent à les cultiver, avec exemption de l’impôt pendant dix ans ; établissement d’un maximum de propriétés rurales ; obligation imposée aux propriétaires de vendre ou de céder à leurs affranchis ou esclaves, sous condition de rente perpétuelle rachetable, toute l’étendue de leurs terres dépassant le maximum fixé par la loi. (66)
    3° Affranchissement légal de tout esclave qui aurait pris à bail perpétuel et cultivé pendant trois ans la terre de son maître. (67)
    4° Suppression des fermes et régies de l’impôt ; abolition des péages et droits de vente ; réduction du revenu à ces quatre formes pour toute l’étendue de la République ; mines et forêts ; imposition foncière ; capitation pour les citoyens non propriétaires ; taxes des successions (…) (68)
    5° Imposition du service militaire à tout citoyen, sans exception, à un âge déterminé par la loi. Réduction du temps de service à trois ans, dans le plus bref délai possible. Extinction du vétéran et du soldat de profession. Appel des hommes libérés pour les guerres défensives. (69)
    6° Institutions d’éducation physique et morale à l’usage de tous les centres de population et des armées ; enseignement de la philosophie et des lettres, des principes de l’Humanité et des lois de l’Etat. (70)   
    7° Interdiction des droits du citoyen à tout homme qui se reconnaît chrétien, en ce sens et à ce point de déclarer formellement ne point aimer le monde, en attendre la fin et subordonner sans réserve ses vœux, ses pensées, sa volonté à des espérances ou des intérêts étrangers à la République. (71)
    8° Extension des droits civils des femmes, des enfants et des esclaves (…) conformément au principe généreux de la morale philosophique : l’amour du genre humain, et aux règles inviolables de l’éternelle justice ; reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté ; attachement au caractère sacré de la loi, qui sera désormais non plus l’arbitraire des législateurs, mais un contrat de la République avec elle-même. » (72)
 
    Dans l’Uchronie, Renouvier explique les mentalités romaines se sont transformées dès les premières applications de ces réformes et que « la franchise du but et la rapidité de l’exécution » (73) eurent raison de toutes les résistances grâce aux « bons mouvements que l’imprévu du bien entraîne dans une seule journée » (74). Cette célérité des changements fait plus penser à la Révolution de 1848 qu’aux mutations de la société républicain de l’Antiquité.

    Un autre élément justifie la République, pour Renouvier : elle seule préserve la société de l’anarchie et du despotisme. Si, comme les philosophes grecs l’avaient compris, l’anarchie mène au despotisme, c’est surtout, aux yeux de l’auteur, la théocratie qui conduit inévitablement à la mise en place d’un pouvoir de type monocratique, dont le despotisme originel est effacé par une légitimité apposée a posteriori par l’autorité spirituelle. Dans l’Uchronie, il rappelle qu’en Occident, grâce à « l’éviction » du christianisme « l’universelle tolérance, la diffusion des cultes et la prééminence incontestée de l’idée civile assuraient le peuple contre le despotisme spirituel, générateur fatal de l’autre despotisme et d’ailleurs pire que lui. » (75)
    L’auteur livre une analyse parfaitement lucide du fonctionnement de la monarchie d’Ancien Régime, qu’il reconstruit  simplement dans un cadre oriental : « l’homme du glaive se charge de rendre la foi obligatoire autant que possible, au moins dans l’enceinte que son épée trace sur le sol : il défendra l’homme de paix, organe de cette foi ; il lui posera sous les pieds l’ennemi terrassé (…) l’homme de paix donnera l’investiture d’en haut à l’homme du glaive et lui portera les cœurs en don, la victoire en promesse. On divisera d’ailleurs entre soi les produits honorifiques et matériels de l’obéissance des peuples en surveillant de part et d’autres les occasions de s’en attribuer la plus forte partie et d’en gouverner en outre la moindre » (76).
    Pour autant, dans l’évolution qu’il décrit en ce qui concerne l’Orient, Charles Renouvier y voit surtout triompher la division et l’anarchie, non l’unité institutionnelle, malgré l’existence de grands centres urbains tels que Antioche ou Jérusalem, dans lesquels persistent, fortement diminué, un certain esprit latin. Sans compter que les représentants de l’Eglise, les « surveillants » comme Renouvier les nomme, n’ont de cesse que de « miner l’autorité de princes » en cherchant à les désigner eux-mêmes et à s’attribuer le contrôle de leur gouvernance, ce qui provoque le retour, inexorable à long terme, de la féodalité : « l’extinction de la vie urbaine, la disparition des capitaux, le danger des voyages et l’impraticabilité des routes ayant anéanti tout commerce lointain et réduit l’industrie aux arts manuels du village ou de la famille, ce qui restait de richesse était accumulé dans les églises et dans les forteresses » (77). Du coup, « les habitations rurales venaient à se grouper autour de quelque abbaye vénérée ou sur des hauteurs, à l’ombre d’un fort, s’entourant elles-mêmes de murs et de fossés, de défendant de leur mieux à l’aide de créneaux et de mâchicoulis. A dater de ce moment, l’Eglise et le fort voisin se trouvèrent les seules garanties des populations, garanties chèrement payées à l’occupant du fort par toutes sortes de taxes, de péages et de corvées, au presbytère de l’église, par la dîme des biens et le don sans réserve de l’âme » (78). Ce que décrit Renouvier n’est autre que la féodalité occidentale transposée à l’Orient et il stigmatise, une nouvelle fois, le rôle aggravant et l’opportunisme de l’Eglise dans ce recul de l’Etat et de la culture. L’anarchie est le produit inévitable de l’intervention directe du christianisme dans la sphère politique. Le lien entre l’histoire imaginaire et la pensée politique de Renouvier se fait de plus en plus évident. Son discours est ici, sans aucune tentative de « synchronisation » avec l’époque qu’il décrit, un pur pamphlet républicain, viscéralement anticlérical.

    L’œuvre uchronique de Charles Renouvier est, en réalité, un procès à charge contre le christianisme, d’une part, et, d’autre part, l’apologie de la Révolution de 1848 et de la République démocratique qu’elle a mis en place. Décrire une histoire alternative dans laquelle la République romaine se serait pérennisée et aurait permis la formation d’une Europe bâtie autour d’institutions politiques démocratiques, appuyées sur une conciliation de l’unité constitutionnelle avec la diversité des cultures, entre respect des lois et liberté des consciences, est un moyen narratif pour le fervent républicain qu’est Renouvier d’exprimer ses regrets amers quant à la confiscation de la Seconde République par le Second Empire, à la suite du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Mais, en dépit de l’échec institutionnel, il lui reste l’espoir de perpétuer, dans les esprits, les valeurs de la République.
    Telle sera la mission des enseignants.

 

Ugo Bellagamba

    

    (65) Uchronie, p. 88. 

    (66) Uchronie, pp. 88-89. 

    (67) Uchronie, pp. 88-89.

    (68) Ibid.

    (69) Ibid.

    (70) Ibid.

    (71) Uchronie, pp. 89-90.

    (72) Uchronie, p. 90.

    (73) Ibid.

    (74) Uchronie, p. 91.

    (75) Uchronie, p. 140.

    (76) Uchronie, p. 142.

    (77) Uchronie, p. 171.

    (78) Uchronie, pp. 171-172. 

24.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (3)

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    B – L’âge d’or technologique, accélérateur du progrès social.

    En faisant de la science le moteur d’une révolution industrielle qui modifie en profondeur les structures sociales, Charles Renouvier se positionne dans la droite lignée des utopies socialistes et scientistes. L’Uchronie, si elle s’arrête au XVIe siècle républicain, c’est-à-dire au VIIIe siècle de notre ère, se conclue par un tableau des conquêtes matérielles qu’il est utile de détailler. Si ce genre d’énumération de réalisations techniques, décuplant les potentialités humaines, est devenu un leitmotiv de la littérature utopique, il est aussi le signe d’une prise de conscience plus profonde, liée à la sacralisation de la science, capable, autant que les institutions politiques, sinon plus, de changer le monde et de garantir le bonheur aux Hommes (57).
 
    Cette partie de l’œuvre uchronique de Charles Renouvier opère un lien évident avec l’utopie industrielle de Saint-Simon et l’obsession de cet auteur pour les « grands travaux industriels » (58).
 
    L’idéologie saint-simonienne, selon laquelle la société est une machine organisée par des « ingénieurs sociaux » et surveillée par un Etat capable de la réparer, a sans doute séduit Renouvier dans sa jeunesse et participé à l’expression de son idéal républicain. Sans compter que, comme Claude-Henri de Rouvray, Renouvier s’intéresse de près au christianisme (59) et à la place qu’il joue dans la phase « critique » qui doit donner naissance à la civilisation industrielle qui incarne la phase « organique » du XIXe siècle (60). Si Saint-Simon tente d’adapter le christianisme à l’ère industrielle, Renouvier, lui, cherche à s’en débarrasser, le temps qu’il renonce à ses prétentions hégémoniques et se recentre sur le seul individu. Plus que les savants, ce sont surtout les enseignants, chez Renouvier, qui doivent jouer le rôle des abeilles dans la société industrielle, en remplaçant les frelons ecclésiastiques qui s’évertuent à maintenir la tradition de soumission.
 
    On peut également opérer un rapprochement pertinent entre l’Uchronie de Renouvier et le fouriérisme, courant politique né de l'interprétation de l'oeuvre centrale de Charles Fourier, La Réforme industrielle ou le Phalanstère (61), publiée dans les années 1830. Non pas tant quant à la place réservé à « l’attraction », même si Renouvier évoque, dans son œuvre, les passions humaines, mais surtout quant aux réalisations techniques que permettra l’unification de l’humanité au sein d’un seul et même phalanstère : grands travaux industriels qui ne pourront être effectués que grâce à la victoire de la science et du socialisme. L’accélération technologique extraordinaire que permettent les phalanstères est, sans doute, l’une des sources de celle qui marque les dernières pages de l’Uchronie.
 
    Enfin, le Voyage en Icarie (62) et Le vrai christianisme selon Jésus-Christ (63) d’Etienne Cabet ne sont pas des références illégitimes tant le rapprochement opéré entre l’idéal du communisme et les valeurs chrétiennes originelles a pu, a contrario,  influencer l’approche uchronique de Renouvier.
 
    Il faut en déduire que s’il est avant tout un penseur républicain, Charles Renouvier est également, en raison de la dimension utopique de son récit, qui se concentre sur une réinterprétation de l’histoire du christianisme et sur une mise en avant de la science, l’héritier des socialistes utopistes. L’Uchronie est bien l’utopie appliquée à l'histoire… et elle a été écrite pour « enseigner » un pays réel et contemporain. Le message délivré par Renouvier est d’autant plus clair qu’en opérant un lien entre progrès technologique et progrès social, l’auteur établit une comparaison lourde de sens : « si nous-mêmes, aujourd’hui, nous avions atteint ce point de civilisation, on pourrait résumer l’hypothèse de l’Uchronie en disant qu’elle fait gagner mille ans à l’Histoire. Mais nous ne l’avons pas atteint. » (64) Seule la République laïque, égalitaire, rationnelle et industrielle, est à même de permettre à l’Humanité et de rattraper le retard que le christianisme lui a fait prendre. Par conséquent, il faut consolider la République dans les faits, par le droit, par les réformes institutionnelles, par le discours politique qui la justifient aux yeux du Peuple, et la consolider dans les esprits, avant tout par l’éducation, leitmotiv des enfants de Platon, épris d’égalité sociale.

 

Ugo Bellagamba

    

    (57) Uchronie, p. 278 : « Nous avons appris à produire, écrit Renouvier en appendice de son récit, en conspirant avec les forces naturelles, des merveilles plus grandes que celles qu’on attribuait jadis à des pouvoirs magiques imaginaires : à grandir les petits objets et à rapetisser les grands, par le moyen de verres interposés, et à remédier ainsi aux défectuosités de notre vue ; à décrire les figures et les grandeurs des corps les plus éloignés, à créer dans les milieux réfringents ou à l’aide de surfaces réfléchissantes, les prestiges que nous voulons ; à incendier à distance, comme Archimède, à faire brûler les corps dans l’eau, à chauffer les bains sans feu, à nous éclairer avec des flambeaux qui ne se consument point. Nous connaissons les vaisseaux sans navigateurs et qu’un seul homme conduit, quelques grands qu’ils soient, avec plus de vitesse que s’ils étaient pleins de rameurs ; et les ponts sans piles pour passer les rivières, et les appareils pour marcher au fond de la mer ou des fleuves, et les voitures sans attelages, et les chars entraînés, sans moteurs animaux, avec une force extraordinaire ; et des instruments pour voler, des ailes artificielles, et des engins d’un petit volume qui nous permettent de soulever des poids énormes ; et l’art d’écrire aussi vite et aussi brièvement que l’on veut, en caractères occultes, et celui d’user, avec des agents convenables, de la puissance naturelle du désir et de la volonté sur la Nature ».
    (58) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, Catéchisme des industriels, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (59) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, le Nouveau Christianisme, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (60) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, l'Organisateur, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (61) Charles FOURIER, Le Nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, Paris, Bossange Père, P. Mongié aîné, 1829-1830.
    (62) Etienne CABET, Voyage en Icarie, Paris, Le Populaire, 1848.
    (63) Etienne CABET, Le vrai christianisme selon Jésus-Christ, Paris, Bureau du Populaire, 1846.
    (64) Uchronie, p. 283. Ici, Charles Renouvier utilise un artifice narratif déjà classique, en maquillant ses propos sous l'apparence d'une note de bas de page rédigée par l'éditeur.