31.05.2009
Les Atlantides, généalogie d'un mythe
Olivier Boura
Arléa, 1993
« Voyez l'espace infini : nous pouvions, naguère, y loger les peuples sans nombre de la science-fiction. Aujourd'hui, l'espace lui-même se racornit comme une peau de chagrin, chaque mission spatiale nous ramène quelque désillusion nouvelle ».
Olivier Boura, dans l'introduction de son étonnante anthologie, ne se montre guère optimiste. On peut comprendre sa déception quant aux rêves de découverte de vie sur Mars, par exemple. La Planète Rouge n'est plus ce qu'elle était. La science-fiction, pourtant, ne l'a pas abandonnée, comme en témoignait tout récemment, nos lecteurs s'en souviennent, un numéro spécial de YS consacré à Mars. Et les déceptions de la conquête spatiale ne semblent guère décourager les auteurs de SF, nous nous en félicitons tous les jours (tout au moins ceux d'entre nous qui lisent l'anglais). C'est beaucoup dire que « l'espace se racornit comme une peau de chagrin », il reste encore de la place, pas d'inquiétude à ce sujet.
C'est que les préoccupations d'Olivier Boura sont centrées sur notre globe et son passé, et que les comparaisons avec l'espace interplanétaire (pour ne rien dire de l'interstellaire) ne servent guère son propos. Il cite bien Lovecraft, mais pour en faire, encore une fois, un personnage « pauvre », « malheureux » et « peut-être un peu fou ». Décidément, le Lovecraft légendaire a la peau bien plus dure que le Lovecraft réel. C'est un peu comme l'Atlantide.
Ne faisons pas un mauvais procès à Olivier Boura pour une connaissance fragmentaire de la SF et de ses ambitions, ou pour un emploi trop désinvolte, dans la présentation à son anthologie, du Lovecraft illuminé de pacotille que l'on nous assène en France depuis les années cinquante.
D'abord, parce qu'il nous ressert, fort astucieusement, le scénario des Mémoires du futur de John Atkins :
« Dans quelques centaines d'années, quelques millénaires, notre civilisation aura passé, sans doute, et il ne restera rien, ou presque, de nos bibliothèques. Imaginons, cependant que par miracle, quelques pages subsistent des écrits de Lovecraft ; des pages où il serait question du Necronomicon ou de ces dieux étranges et maritimes. Que penseront alors nos arrière-neveux ? Il y a fort à parier qu'ils se divisent en deux camps, comme nous, à présent, qui voulons croire à l'Atlantide, ou bien n'y voir qu'invention, littérature et symbole ».
Joseph Altairac
11:18 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, atlantide, littérature, essai
06.02.2009
Les Romans de Philip K. Dick
Les études sur Philip K. Dick ne manquent pas. Elles portent le plus souvent sur ses thèmes et sa réflexion sur la réalité, tout en accordant une large place à sa vie tourmentée. Mais il est rare de voir ce géant de la science-fiction abordé sous l'angle de l'écriture, dont on a souvent dit qu'elle se situait à un degré zéro. Kim Stanley Robinson n'est évidemment pas de cet avis. Son essai est une passionnante analyse des stratégies narratives de Dick, traitée par époques, et portant sur les seuls romans, les nouvelles étant considérées comme leurs brouillons. On pourrait discuter ce point qui n'est vrai qu'en partie et regretter qu'en raison de cette spécificité même les textes courts ne soient pas mis en perspective — ils le sont partiellement, quand le récit est agrandi à la dimension d'un roman. Ce postulat ne remet cependant pas en cause cette analyse, brillante sur le plan des idées, mais plate sur le plan de l'écriture. Il faut savoir qu'il s'agit d'une thèse soutenue en 1982 et que Robinson se pliait aux contraintes du style universitaire. Robinson n'avait pas trente ans quand il y travaillait et n'était l'auteur que de quelques nouvelles. C'est aussi pour cette raison qu'un roman échappe à l'analyse, Radio Libre Albemuth, publié à titre posthume.
L'essentiel du propos est de montrer comment Dick a tenté de concilier, à travers son œuvre, le roman réaliste et celui de science-fiction, extrêmement codifié aux États-Unis. L'auteur déçu de romans réalistes (probablement refusés en raison des nombreuses « bizarreries » qu'ils contiennent) se tourne vers la science-fiction, qu'il considère comme un genre mineur, pour mettre en scène sa critique sociale. Il découvre en même temps les vertus métaphoriques et satiriques des décalages et distorsions à l'œuvre dans la SF et n'a de cesse de casser ces stéréotypes, en premier lieu le fameux principe de logique et de plausibilité imposé par Campbell. Les motifs disparates qu'il invoque dans ses récits nuisent parfois à l'intrigue de base, et introduisent parfois de l'incohérence. Les personnages et les relations qui les lient sont généralement les mêmes d'un roman à l'autre, et ont les mêmes fonctions : ce n'est que dans la seconde partie de son œuvre que Dick abandonnera ces prototypes structurels qui permettaient d'explorer un univers.
Kim Robinson est le premier à considérer l'aspect bancal de certains romans, les erreurs de structure et de logique interne, dont se rend responsable un auteur pressé par les contingences matérielles, mais il montre aussi combien ces désordres participent au processus de destruction de codes narratifs figés et finissent par trouver un équilibre dans la dernière partie de son œuvre — La Trilogie divine constitue à cet égard un sommet, la dystopie qu'il a toujours mis en œuvre étant ici clairement illustrée avec un roman réaliste et deux romans SF présentant deux points de vue opposés.
L'ouvrage nécessite, bien sûr, de connaître tout ou partie des romans de Dick. Mais cette lecture inédite, qui, pour une fois, ne met pas la nature du réel au centre de l'œuvre, incite fort heureusement à la relecture de cet artisan de génie, comme le qualifie Laurent Queyssi dans son article en postface qui reprend et développe quelques autres aspects des structures narratives de Dick.
Claude Ecken
10:11 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, essai, littérature, philip k. dick





Joseph Altairac




