19.11.2009
Cherudek
Valerio EvangelistiCherudek (1998)
Pocket SF n°5857
C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevaucher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos contemporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatiotemporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie négative, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les différentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».
On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la physique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles prennent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.
Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psychique, psychologique, voire psychanalytique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interrogatoire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévitables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.
En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gentillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffrance, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si lointains n'étaient vraiment que des sauvages — sont montrées avec un souci constant de réalisme, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conjuguent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.
Il va sans dire que cette attention accordée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heureusement — la ligne de narration consacrée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néanmoins le flou et l'imprécision. Le soin accordé à la documentation historique constitue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imaginaire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich possède une crédibilité si forte que l'on suspend d'autant plus facilement son incrédulité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soutenir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux encore, que l'endroit en question ne soit précisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.
Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possède une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressemblance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec certaines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide — avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leitmotiv visuel, sans doute parce que ce dessin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.
Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationalisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie déguisée sous forme romanesque. Ébouriffant.
Roland C. Wagner
12:15 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, horreur, religion, inquisition, littérature, roman historique, fantastique
08.06.2009
Armageddon Rag
George R.R. Martin
La Découverte (1985)
En abandonnant le space opéra, George R.R. Martin était loin de commettre une erreur. Armageddon Rag, fort volume de plus de 400 pages, est en effet une réussite totale. Conçu comme une lente et angoissante montée vers l'explosion finale d'un concert évoquant les grands festivals des années 60, ce thriller fantastique a tout d'un cauchemar. Ou d'un mauvais voyage à l'acide, ce qui cadre bien avec le sujet.
Jamie Lynch, ancien manager du Nazgûl — un groupe de hard rock à l'immense popularité dont le chanteur a été abattu lors d'un concert, le 20 septembre 1971 — , est assassiné exactement douze ans plus tard ; on l'a étendu sur une affiche dudit concert avant de lui arracher le cœur, comme dans la chanson du Nazgûl Du sang sur les draps — qui, d'ailleurs, passait et repassait indéfiniment sur la chaîne hi fi quand la police est arrivée. Envoyé enquêter sur ce meurtre pour le compte d'une revue rock, Sandy Blair sera appelé à effectuer une sorte de retour en arrière, à retrouver ses anciennes connaissances et à se replonger dans un passé dont il a conservé le regret alors que les événements s'enchaînent, rythmés et peut-être induits par le dernier album du Nazgûl, Musique à réveiller les morts...
La nostalgie est le thème d'Armageddon Rag. Le Nazgûl, qui évoque tour à tour les Doors, les Stooges ou Mountain, symbolise une époque, un esprit aujourd'hui oubliés, dénigrés, vidés de leur essence. S'appuyant sur les thèmes traditionnels du hard rock — sorcellerie, violence, etc. —, Martin a su les intégrer intelligemment à son récit sans perdre de vue l'argument fantastique, pour finalement concocter un suspense haletant sur lequel vient se greffer une réflexion relative au rock et à sa mythologie. Il dresse le constat d'une époque — celle du flower power et de la guerre du Vietnam — , rejetant tout manichéisme alors qu'il aborde pourtant l'éternel problème de la lutte du Bien et du Mal.
Astucieux, original et efficace, Armageddon Rag, est autant un grand roman fantastique que l'un des plus beaux livres jamais écrits sur le rock.
Roland C. Wagner
11:40 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, années 60, rock, littérature
26.07.2008
L'Œuvre du Diable
Michel Pagel
J'ai lu, 2004
Ce roman plonge ses racines à plus d'un titre dans la deuxième moitié des années 80. Tout d'abord parce que les premiers titres de « La Comédie inhumaine » sont parus à cette époque, mais aussi parce que la plupart d'entre eux s'y déroulent en temps réel. Cela se passait au sein de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir et leur publication a fait de Michel Pagel le représentant le plus atypique de la Génération perdue, laquelle brillait déjà par son atypisme.
Roland C. Wagner
10:45 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, diable, horreur, terreur, humour, religion, littérature





Joseph Altairac




