20.09.2009

Jules Verne, cent ans après

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Colloque de Cerisy

Terre de Brume (2005)

 

Ils sont vingt-cinq à s'être penchés sur son œuvre, Roger Bozzetto, Gilles Menegaldo, Daniel Compère, Arnaud Huftier et d'autres, pour ce deuxième colloque de Cerisy sur Jules Verne (le premier eut lieu en 1978), en prévision du centenaire, prêts à bousculer les idées reçues à propos d'un auteur un peu trop hâtivement catalogué au rayon jeunesse. Découpé en cinq parties, ce recueil est d'une exceptionnelle richesse, ne serait-ce que parce qu'il revient sur des titres peu ou prou connus, le plus cité parmi les contributeurs étant Sans dessus dessous.

L'œuvre romanesque, du manuscrit à l'illustration, se penche sur les titres et les originaux de Verne, les rapports avec Hetzel, le rôle de la presse dans l'œuvre de ce grand consommateur de journaux, celui des illustrations, renforçant « le potentiel émotionnel de la fiction », ainsi que sur l'aspect très visuel de son œuvre. Jules Verne et le théâtre revient sur sa carrière de dramaturge. On connaît les adaptations des ses plus célèbres romans sous forme de spectacle féerique (à l'exception d'un inédit, Voyage à travers l'impossible, que vient de rééditer l'Atalante), on en sait moins sur les vaudevilles et mélodrames du début de carrière, où s'expriment davantage son humour et son goût des calembours (avec un surprenant : « la queue sur la main »). Les approches thématiques nouvelles ne manquent pas d'intérêt, car elles montrent un Jules Verne respectueux de la nature, formulant un pessimisme social face aux dérives de la science. Le sauvage n'est pas toujours celui qu'on croit. Ses personnages de savants et d'explorateurs partagent, eux, cette « hygiène de vue » qui allie résistance physique à des « capacités morales d'enthousiasme et d'émerveillement ».

La géographie à l'œuvre ausculte l'Afrique, l'Extrême-Orient et... la Belgique pour y déterminer la part de documentation et de lieux communs, de vérité et d'invention. Enfin, Jules Verne et les autres établit les relations et les correspondances avec Baudelaire, Poe, qu'il admirait, et les filiations avec un Lovecraft ou un Perec. On le voit aussi prendre ses distances avec certains mythes américains. S'interrogeant sur son statut d'auteur de science-fiction, Jean-Pierre Picot note qu'il « ne procède que de la seule anticipation technologique » ; il n'en est pas vraiment un mais a contribué à familiariser le lecteur avec l'avenir, en le rapprochant plutôt qu'en nous y emmenant.

La somme des interventions, aussi passionnante qu'érudite, a de quoi inciter à une relecture furieuse de celui qui reste malgré tout le père de la science-fiction française.

 

Claude Ecken

Futurs du passé

Casus Belli n° 85, février-mars 1995


grama107-1994.jpgJe ne vous apprendrai rien en disant que la SF n'est pas un genre exclusivement anglo-saxon. En France, par exemple, il existait jusque dans les années 20 une vigoureuse tradition d'exploration des futurs possibles, comme l'a montré Jean-jacques Bridenne dans son étude, La Littérature française d'anticipation scientifique. Outre Jules Verne, les noms de Gustave Le Rouge, J.-H. Rosny aîné ou de Jean de la Hire viennent spontanément à l'esprit, mais ils n'étaient pas seuls, loin de là !

La collection "Le Passé du Futur" entend présenter des textes souvent introuvables d'écrivains en général oubliés, mais aussi de vedettes du genre. À tout seigneur, tout honneur, deux Jules Verne sont déjà parus : le parodique Sans dessus dessous (1889) où l'on retrouve, caricaturés, les personnes de De la Terre à la Lune, et La Chasse au Météore (1908) restauré dans sa version d'origine (1). Maurice Leblanc, le créateur d'Arsène Lupin, est lui aussi au programme avec Le Formidable Événement (1921), un roman cataclysmique où le fond de la mer se soulève, reliant par un isthme la France à l'Angleterre. Les Vacances de M. Dupont, de Maurice Renard réunir une novella et trois courtes nouvelles absentes de l'édition des romans fantastiques de cet auteurs dans la collection "Bouquins", tandis que Force ennemie (1903) de John-Antoine Nau n'est autre que le premier pris Goncourt décerné à une époque où l'intelligentsia parisienne ne dédaignait pas les œuvres conjecturales. grama02.jpgLe Sceptre volé aux hommes (1930) d'Henri-Jacques Proumen, roman mythique contant la confrontation de l'espèce humaine avec la race appelée à la supplanter (2), n'avait jamais été réédité ; pas plus que L'Horloge des siècles (1902), une histoire de temps inversé avant la lettre, signée de l'illustrateur-écrivain Albert Robida Enfin, j'ai gardé pour la bonne bouche La Fin d'Illa (1925) un roman cauchemardesque qui, non centent de préfigurer le nazisme et ses horreurs, est aussi l'un des premiers textes à mentionner l'arme nucléaire. Si vous devez n'en lire qu'un seul, que ce soit celui-là. Il a merveileusement supporté l'épreuve du temps et ne demande qu'à être adapté par un MJ à la recherche d'une ambiance particulièrement inhumaine : rien n'est gratuit dans l'implacable marche vers l'épouvante des protagonistes. Les autres titres recèlent, quant à eux, de nombreux détails qu'il est possible d'exploiter dans le cadre de parties se déroulant dans le premier quart du XXe siècle — et même pour L'Appel de Cthulhu !

 

Roland C. Wagner

(1) Les précédentes éditions des romans posthumes de Verne avaient en effet été abondamment réécrites par son fils, sous la pression de l'éditeur.

(2) Et dont B.R. Bruss s'est pet-être inspiré pour son Apparition des surhommes, paru après-guerre..

 

17.09.2009

Cette chère humanité

Casus Belli n° 61, janvier-février 1991


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Philippe Curval

Livre de Poche "Science-Fiction" (1990)

 

Cette chère Humanité avait été fort remarqué lors de sa première parution en Ailleurs & Demain en 1974. Ce roman avait même obtenu le premier prix Apollo décerné à un auteur indigène. À la relecture, près de quinze ans plus tard, on s'aperçoit que, s'il a pris quelques rides, il demeure l'un des meilleurs romans de Curval, voire peut-être le meilleur. Idées à foison, style travaillé, nombreux rebondissements, vertiges imaginatifs… Il y a là de quoi satisfaire les amateurs de SF les plus exigeants. Après tout, c'est à ma connaissance le seul livre où le Marché commun (1) se retrouve enfermé dans un appartement, tandis que le ciel devient pied-de-poule ! Un conseil aux MJ : lisez Cette chère humanité, puis essayez d'en réaliser une adaptation pour un JdR cyberpunk — vous serez surpris du résultat.

 

Roland C. Wagner

(1) Nom familier de la Communauté économique européenne, ancêtre de l'Union européenne.

10.08.2009

Poétique de l'anomalie

L’imagination scientifique française :

une pensée de l’anomalie.

 

laffont-ad791475-1973.jpgEn dépit de près d’un siècle de création et des milliers de textes susceptibles de lui être rattachés, la littérature d’imagination scientifique ne bénéficie pas, à la veille de l’apparition de sa rivale anglo-saxonne, d’une reconnaissance suffisante pour constituer un modèle d’écriture alternatif à celui de la science fiction. L’imagination scientifique, ni catégorie éditoriale ni mouvement littéraire, n’existe que comme accumulation aléatoire de récits qui ne sont ni réalistes ni fantastiques et dont les différentes modalisations, depuis l’aventure coloniale jusqu’à la méditation métaphysique, ne se prêtent guère au regroupement. En regard de cette littérature constituée essentiellement par des caractéristiques négatives, la science fiction américaine a, aux yeux des lecteurs et éditeurs français, tous les traits d’un « genre » constitué. Sa cohérence est assurée par une appellation et des thèmes communs, un point de vue et des idées globalement convergentes sur la science et ses objets, ainsi que l’impression sensible d’une émulation entre les œuvres.

Le regard porté sur la littérature d’imagination scientifique risque d’être influencé par une telle liste de traits positifs. La comparaison des propriétés de la science-fiction et de celles de l’imagination scientifique, qu’elles soient essentielles ou secondaires, est si tentante qu’elle en paraît inévitable, si bien que la littérature d’imagination scientifique peut en arriver à être définie comme une science-fiction à laquelle manquerait telle ou telle caractéristique. Cette démarche, si elle permet de souligner l’écart entre la forme française et la forme américaine, est néanmoins plus descriptive qu’explicative.

Il est indéniable qu’aucun terme commun ne s’est imposé avec suffisamment de force, malgré le succès relatif du « merveilleux-scientifique ». Aucune revue ni collection n’a proposé régulièrement des textes d’imagination scientifique, si bien que les différents thèmes n’ont pu être rapprochés que par des lecteurs individuels et non par un mécanisme institutionnel. Chaque auteur n’a guère écrit que quelques romans, dispersés dans le temps et les collections, quand ils n’étaient pas perdus, isolés parmi les autres œuvres de l’écrivain. Enfin, les auteurs reconnus comme J.-H. Rosny aîné, Maurice Renard ou André Maurois étaient soigneusement distingués de Jules Verne et ses continuateurs, ainsi que des auteurs populaires tels que Gustave Le Rouge ou Léon Groc, lorsqu’ils étaient cités. Le chercheur peut relier les points entre eux, comme l’a fait Bridenne, mais le lecteur contemporain n’a probablement pas eu le sentiment d’être confronté à un ensemble cohérent de textes, d’autant plus que les différents thèmes associés à l’imagination scientifique semblent plutôt se rattacher à une vague catégorie de « jeux de l’imagination » (1) qu’à un réel intérêt pour la science.

mericant-myst09.jpgLe rapport à la science, d’ailleurs, est l’un des traits les plus souvent cités pour expliquer l’accueil médiocre réservé à la littérature d’imagination scientifique. Le pessimisme des thèmes ou de leur traitement serait conforme à l’image que se faisait alors la société française de la science et plus particulièrement de ses applications techniques. Les histoires d’imagination scientifique peuvent paraître morbides, avec leurs savants fous, jouant à devenir dieux en dépit des conséquences, leurs innombrables manières de faire périr des nations, voire des planètes, ou leurs mondes inhospitaliers, où l’on ne fait escale que le temps d’être terrifié ou émerveillé. Paradoxalement, concéder que les textes d’imagination scientifique possèdent au moins une caractéristique commune n’aboutit pas à donner à cette littérature une quelconque cohérence. En comparaison de la science-fiction, qualifiée « d’optimiste », cette homogénéité d’ambiance est plutôt perçue comme un défaut, voire un « manque », selon une analyse de Gérard Klein : « Il manque [aux quatre romans que préface Gérard Klein] le triomphal optimisme, l’appétit de conquête des mondes et de l’avenir qu’affirment leurs homologues américains. » (2) Il précise encore :

« La science-fiction française de l’entre-deux-guerres, et jusqu’aux années 50, dans son expression littéraire la plus élaborée, tend à la construction de mythes répétitifs comme ceux de Lovecraft, et tourne le dos à l’expérimentation frénétique qui se donne libre cours outre-Atlantique. Mythes qui réduisent l’homme à d’infinitésimales proportions sous le prétexte de l’élargissement et de la relativisation de l’univers par la science, mais qui signifient aussi, métaphoriquement, l’amenuisement de l’autonomie de l’individu, voire la disparition de toute possibilité pour lui de contrôler le cours de sa propre histoire. Mythes de la fin et de la fermeture, comme il a existé des mythes des origines. » (3)

lattes-sf03-1972.jpgLa première guerre mondiale est censée avoir exercé une influence importante, en montrant les ravages que la science et la technique pouvaient occasionner. De fait, les auteurs d’avant 1914 proposent généralement des récits plus optimistes que leurs successeurs. (4) Néanmoins, à l’exception peut-être de Jacques Spitz, dont les personnages sont condamnés à plus ou moins brève échéance, les auteurs français de l’entre-deux guerres ne sont pas tant pessimistes que désireux de présenter des récits dramatiques, susceptibles d’intéresser leur lecteur. L’élément moteur de l’action est une merveille, d’autant plus fascinante qu’elle est susceptible de se révéler dangereuse. À part dans les histoires de fin du monde, (5) les personnages confrontés à cette redoutable merveille réussissent finalement à s’y soustraire (6). En comparaison des textes de science-fiction, où les merveilles technologiques ne sont pas neutralisées, mais au contraire accumulées, cette pratique peut être interprétée comme manifestant de la méfiance envers la science chez les auteurs français. Pourtant, la dangerosité de la science et de ses objets dans ces textes ressortit peut-être moins d’une réticence culturelle que d’une simple logique narrative.

Ainsi que Maurice Renard l’indique, un texte d’imagination scientifique a un sujet précis, sa merveille, et le récit permet de « traiter » ce sujet en en montrant les différentes caractéristiques et conséquences (7). À cet égard, la construction narrative de ce type de récit ne diffère pas des récits fantastiques tels qu’ils sont conçus à l’époque en France, c’est-à-dire dans une tension constante et ambiguë avec la réalité de référence. L’objet fantastique, de la même manière, est envisagé sous tous ses angles et selon tous les effets surprenants que l’auteur arrive à en tirer, puis soustrait à l’observation avec la fin du récit. Du fait de l’hégémonie du réalisme et de son régime rationnel en France, ni les textes fantastiques ni les textes d’imagination scientifique n’ont eu tendance à présenter des mondes en rupture totale avec le monde de référence. Pour l’imagination scientifique, cela a entraîné une pratique presque exclusive qui était une sorte de poétique de l’anomalie.

nrf-machine1937.jpgLes objets de la science dans l’imagination scientifique sont des anomalies, qu’elles soient issues d’une expérience singulière et hors de portée de la communauté scientifique ou qu’elles appartiennent à un espace peu compatible avec celui du monde de référence. Les machines de Verne sont exceptionnelles parce qu’elles sont uniques. C’est leur surgissement dans l’espace du monde qui constitue une occasion hors du commun de visiter des espaces inaccessibles. Après avoir rempli leur fonction, faire voir des horizons nouveaux, elles ne présentent plus d’intérêt, car le voyage qu’elles ont permis ne peut être fait qu’une seule fois, par un pionnier établissant un record. Ces machines ne peuvent conserver leur statut d’anomalie merveilleuse, qu’en disparaissant à la fin du récit. La Machine à lire les pensées, de Maurois, donne un autre exemple d’une merveille qui cesse d’être une anomalie : elle devient commune et donc inutile. D’après le texte de Maurois, une machine qui permet de lire les pensées, après avoir fait sensation de multiples manières, n’intéressera vite plus personne. L’autre conséquence possible d’une multiplication de l’anomalie est la destruction du monde (8), mais dans tous les cas, il ne peut y avoir coexistence d’une « merveille » et de ce qui était posé au début du récit comme la réalité de référence. Les êtres humains doivent quitter un univers irrémédiablement hostile (9) ou le rendre vulgaire, c’est-à-dire en faire une simple extension du monde connu (10). Lorsque, parfois, l’anomalie se révèle plus forte que l’être humain et, par conséquent, bouleverse la réalité dont l’humanité est le pivot, il n’y a pas pour autant harmonisation entre les objets du « réel » et les objets « merveilleux ». Dans le meilleur des cas, la merveille et le réel se connaissent mais ne peuvent ni ne veulent communiquer, comme les « sarvants » (11) du Péril bleu avec les êtres humains, et dans le pire des cas, les êtres humains périssent jusqu’au dernier. La plupart du temps, cependant, la menace représentée par la merveille est jugulée et l’équilibre du monde est restauré lorsque se termine le récit (12).

Une telle poétique de l’anomalie, plaçant la merveille à l’alpha et l’oméga du récit, implique dans une certaine mesure que chaque texte soit clos sur lui-même (13). Moins qu’à l’obsession du « beau style » (14) ou à une culture bourgeoise hostile à la science, c’est peut-être aux exigences particulières d’un tel cadre narratif qu’est due l’absence, relevée par Serge Lehman (15), de « subculture » spécifique à l’imagination scientifique. Même si les auteurs se lisaient et se connaissaient, c’était plutôt pour se reconnaître des domaines particuliers et des sujets réservés, qu’aucun autre ne pouvait s’approprier sous peine d’être soupçonné de plagiat. Dans la mesure où chaque texte était censé épuiser les possibilités narratives d’une merveille particulière, réemployer cette merveille avait nécessairement une signification métatextuelle, que ce fût par paresse intellectuelle ou malveillance, en plagiant, donc, ou par souci d’ajouter des détails ou de changer de perspective, tout en reconnaissant implicitement sa dette envers son prédécesseur. Dans ces conditions, les auteurs d’imagination scientifique ne pouvaient guère former une communauté littéraire.

tallandier-peril-1953.jpgLa longue liste des auteurs d’anticipation scientifique, qui est ici loin d’être exhaustive, se révèle essentiellement un catalogue d’individualités et d’œuvres qui, pour reprendre des thèmes communs, sont chacune conçue comme un récit unique. Chaque écrivain réinvente, en partant chaque fois de son époque de référence, de nouvelles variations, mais en prenant soin d’en limiter la portée. Ce type de récit reste timide dans ses extrapolations, malgré les audaces de certaines de ses aventures, car aucune suite ne peut être suggérée à ces récits qui épuisent leur sujet. Les merveilles des romans d’imaginations scientifiques affectent les mondes où elles se produisent, mais elles ne les transforment pas en profondeur, ou alors au prix de l’existence même des êtres humains.

Ainsi, même si l’imagination scientifique et la science fiction présentent deux manières d’organiser des récits selon un régime ontologique spéculatif, trop de caractéristiques les distinguent pour qu’une harmonisation des deux soit envisageable : là où la science fiction met en scène des mondes alternatifs et fonctionnels, l’imagination scientifique présente essentiellement des moments de basculement, de notre monde vers un autre, sans en développer les conséquences.

 

Simon Bréan



(1) Les romans d’imagination scientifique peuvent être rapprochés des romans de voyage, des romans préhistoriques, des romans d’aventure (Alexandre Dumas fait appel au mesmérisme dans Le Comte de Monte-Cristo), des romans policiers tels que ceux d’Arsène Lupin, ainsi que des textes fantastiques en général. Ils ressemblent parfois aussi aux contes philosophiques et aux satires.

(2) Gérard Klein, « Préface », A. Valerie, [René Thévenin, Raoul Brémond, Guy d'Armen], Sur l'autre face du monde et autres romans scientifiques de Sciences et voyages, choisis et présentés par Gérard Klein et Jacques van Herp, Paris, Robert Laffont, Ailleurs et Demain Classiques, 1973, p. 8. Serge Lehman (« Hypermondes perdus », Chasseurs de chimères. L’Âge d'or de la science-fiction française, Paris, Omnibus, 2006, p. XIX) cite ce passage à l’appui d’une théorie qui lui semble complémentaire, à savoir que le « refus de l’avenir » par les auteurs français se lirait dans leur goût du beau style. Les auteurs français n’auraient pas cherché à écrire dans une langue nouvelle. Ceci fait écho à l’idée selon laquelle les « deux cultures », la culture scientifique et la culture littéraire seraient foncièrement distinctes dans la société française. Un écrivain français, en somme, n’écrit pas comme un ingénieur et ne fait pas de la vulgarisation scientifique.

(3) Gérard Klein, art.cit., p. 15.

(4) Les textes de J.-H. Rosny aîné et Maurice Renard datant d’après la première guerre mondiale sont toutefois moins sinistres que ceux qui la précèdent.

(5) Il existe relativement peu d’histoires de fin du monde qui aboutissent effectivement à la destruction du monde. L’essentiel est que le lecteur soit confronté à la possibilité de la fin du monde, pas que cette fin soit détaillée. Les récits parlant de l’Atlantide ou d’un autre monde disparu constituent d’ailleurs des récits de fin du monde au second degré.

(6) Les explorateurs rentrent à la maison, les expériences des savants fous cessent, les créatures dangereuses meurent ou sont renvoyées chez elles. Seules les rares histoires situées dans un monde d’après une catastrophe, comme Quinzinzili de Régis Messac (Issy-Les-Moulineaux, Éditions de la fenêtre ouverte, Les Hypermondes, 1935), ne montrent pas un tel retour à la normale.

laffont-bouq05758-1990.jpg(7) Maurice Renard, « Du roman merveilleux-scientifique et de son action sur l’intelligence du progrès », Le Spectateur, n° 6, octobre 1909, lu dans Maurice Renard, Romans et contes fantastiques, Paris, Robert Laffont, Bouquins, 1990, p. 1209 : « Telle est donc la structure élémentaire de toute œuvre de merveilleux-scientifique, quelle qu’en soit souvent l’apparence élégamment littéraire : qu’elle semble être le développement scénique d’un paradoxe, ou même la paraphrase en action d’une métaphore. »

(8) Le principe des histoires de savant fou est d’ailleurs très souvent d’empêcher que leur découverte ne devienne commune, ou du moins qu’elle soit appliquée au monde entier. Par ailleurs, dans La Fin de la Terre et La Guerre des mouches, par une élégante inversion de perspective, c’est l’être humain qui devient l’anomalie à la fin du récit et par conséquent c’est lui qui doit être éliminé pour que le texte s’achève.

(9) À part y contempler des merveilles, les êtres humains n’ont rien à faire Au centre de la Terre, Autour de la Lune, ou sur La Planète de cristal.

15807.jpg(10) Malgré toutes les merveilles dont ils regorgent, les espaces décrits par J.-H. Rosny aîné dans L’Étonnant Voyage de Hareton Ironcastle et Les Navigateurs de l’infini semblent destinés à être analysés et dominés par des explorateurs avant tout animés par une curiosité dont l’assouvissement marque la fin des récits. En revanche, La Fin de la Terre introduit dans le récit des objets selon des modalités qui ne paraissent pas très différentes de celles de la science-fiction. En effet, les personnages emploient des objets visiblement fabriqués en série, comme les planeurs ou les « ondifères », même si ces objets, du fait de l’effondrement de la société industrielle, ne sont plus produits mais simplement entretenus.

(11) Les sarvants sont les créatures qui vivent à la surface de l’atmosphère de la Terre et qui pêchent les humains dans le roman. Une fois qu’ils ont compris que les êtres humains sont doués de conscience, ils cessent de les pêcher, mais aucune communication n’est possible entre les deux espèces, qui sont destinées à rester chacune dans sa sphère.

(12) La poétique de l’anomalie scientifique n’est pas spécifique aux auteurs français. Les textes de Wells peuvent également être analysés comme des manières de penser l’anomalie, en d’autres temps et autres lieux. Par ailleurs, il est difficile d’affirmer que la merveille « anomale », qui crée ostensiblement une tension entre ce que le lecteur estime réel et ce qui pourrait le remplacer, est intrinsèquement différente de l’objet de science-fiction. Entre les deux s’établit une distance parfois très faible, qui tient à ce que l’objet de science-fiction ne perd pas de son intérêt narratif et de son potentiel de fascination lorsqu’il est produit en série. D’une certaine manière, s’agissant de transformer le plomb en or, l’anomalie serait une pierre philosophale, un prodige valant par lui-même, tandis que l’objet de science-fiction serait un procédé chimique de transmutation, destiné par nature à rejoindre le catalogue de tous les procédés chimiques.

gallimard-nrf-mouches1938.jpg(13) Les différents éléments narratifs concourent à cette clôture du récit : les personnages sont en général coupés du monde, qu’il s’agisse de savants retirés, de dilettantes excentriques ou d’explorateurs misanthropes ; ils sont entourés uniquement de familiers, amis intimes ou proches parents ; leur motivation, même lorsqu’elle recoupe des enjeux à l’échelle de l’humanité, est souvent très personnelle, amour, vengeance ou une quelconque motivation égoïste. Le récit lui-même est la plupart du temps une histoire secrète ou lointaine. Seuls les personnages qui y ont participé connaissent la vérité sur les événements, qui ne sont rapportés que bien après les faits.

(14) Serge Lehman, « Hypermondes perdus », art. cit., p. XIX. Dans une certaine mesure, les contraintes stylistiques et narratives se rejoignent ici. L’attention accordée à la beauté du texte pour lui-même peut inciter à présenter une merveille « ciselée » et d’autant plus remarquable qu’elle se détache nettement de son environnement.

(15) Ibid., p. XX.



Ce texte est tiré d'une thèse de lettres modernes en cours d'achèvement, La Littérature de science-fiction en France de 1950 à 1980, de Simon Bréan (Paris IV-Sorbonne).

22.07.2009

Théo Varlet, poète cosmique

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"Un visionnaire, un coureur d'univers, et de toutes manières, un des plus beaux talents de sa génération."

(J.-H. Rosny aîné)

 

Léon Louis Étienne Théodore Varlet était un de ces enfants du Nord irrésistiblement attirés par le soleil du Midi. Né à Lille, le 12 mars 1878, d'un père picard et avocat, et d'une mère issue de la bourgeoisie lilloise c'est à cassis que s'éteignit l'auteur de La Grande Panne, le 6 octobre 1938, des suites d'une longue maladie.

Ce maître de l'anticipation française de l'entre-deux-guerres se révéla l'homme de plusieurs passions, la première et sans doute la principale étant celle de la poésie. Son œuvre en vers, publiée dans de nombreuses revues et réunie en recueils — Heures de rêves (1898), Notes et poèmes (1905), Poèmes choisis (1911), Aux Îles bienheureuses (1924), Aux Libres Jardins (1922), Paralipomena (1926), Quatorze sonnets (1926), Ad Astra (1929), Florilège de poésie cosmique (1933) — connut de son temps un assez joli succès d'estime, et Théo Varlet eut même le plaisir rare de voir publié de son vivant, au Mercure de Flandre, un imposant essai signé André Jeanroy-Schmitt, La Poétique de Théo Varlet (1929), tout à la gloire de son art. On pouvait y lire, en appendice, quelques opinions de critiques connus, parmi lesquels Georges Duhamel, Robert de Flers, René Lalou, Daniel-Rops, et, ce qui ne nous surprendra pas, J.-H. Rosny aîné. Willy, dans L'Ère nouvelle du 23 mai 1926, voyait en Varlet un "prosateur éblouissant, poète qui n'a jamais imité personne, [et qui] jouirait d'un renom plus tapageur (fichue réjouissance !) s'il ne méprisait totalement les trucs de publicité auxquels lma plupart de ses confrères s'adonnent avec frénésie".

19567.jpgAutre passion majeure de Théo Varlet, celle de l'astronomie, qu'il pratiquait en amateur. On en trouvera le reflet dans toute son œuvre, et pas seulement ses romans scientifiques. Une partie de sa poésie en est profondément imprégnée. Théo Varlet, lorsqu'il écrivait des vers comme "Éther, concept contradictoire et nécessaire / Au Bloc-Un de l'absurde-inéluctable Éther" (Aux Libres Jardins, p. 160), faisait preuve non seulement d'une audace et d'une originalité certaines, mais encore prouvait qu'il n'hésitait pas, contrairement à l'écrasante majorité de ses confrères, à répercuter dans son art les enthousiasmes et les polémiques scientifiques de son temps.

L'intérêt de Théo Varlet pour les sciences en général et l'astronomie en particulier ne se bornait pas à nourrir son œuvre poétique et romanesque. Ce "poète cosmique", pour reprendre l'expression de son biographe Félix Lagalaure (1), savait également sacrifier, à l'occasion, au prosélytisme, ainsi qu'en témoigen son Astronomie ; le Nouvel Univers astronomique, un essai paru en 1934 dans l'"Encyclopédie Roret", éclectique collection de vulgarisation scientifique et technique publiée par son éditeur amiénois, Edgar Malfère. On peut dire que Théo Varlet rejoignait, dans son souci pédagogique, l'infatigable abbé Théophile Moreux (1867-1954), vulgarisateur scientifique fameux qu'il mettra d'ailleurs malicieusement en scène dans L'Épopée martienne avec le savoureux personnage de l'abbé Moreux.

Enfin, la passion du soleil : "Moi, cette goutte en diamant vivant / Qui tremblote à la pointe effilée de l'instant / Où se joue ta lumière divine, Soleil !" (Aux Libres Jardins, p. 34)

malfere1921.jpgC'est cette soif de lumière qui, en 1909, l'amènera à s'installer à cassis avec sa femme, dans le Mas-du-Chemineau. Félix Lagalaure précise que Théo Varlet, qui avait évidemment beaucoup d'amis dans le monde artistique, contribua largement — à son corps défendant, il faut le préciser — à faire connaître ce petit port alors totalement ignoré du public. Précurseur bien involontaire de la vogue touristique des calanques, Théo Varlet le sera aussi du naturisme, qu'il pratiquait pour le plaisir, sans se soucier des dogmatismes hygiéniques et alimentaires, ou autres exercices de gymnastique militaire prônés par certains tenants de cette pratique que ce fumeur de pipe et amateur de bonne chère sans complexe trouvait ridicules.

Si la Grande Guerre épargna ce pacifiste — de santé fragile, Théo Varlet se retrouva réformé — elle écorna sérieusement les ressources familiales qui lui assuraient jusqu'alors une relative indépendance. Pour gagner sa vie, Théo Varlet se lança donc dans une carrière de traducteur, et c'est ainsi qu'on le vit réaliser des versions françaises d'œuvres d'Hilaire Belloc, Pearl Buck, Herman melville, John Buchan (Les 39 marches et La Centrale d'énergie), Jerome K. Jerome (Trois hommes dans un bateau), Rudyard Kipling, et surtout le merveilleux Robert Louis Stevenson dont il se fit une spécialité.

Agonie de la terre.jpgIl faut aussi mentionner l'intense acivité de Théo Varlet dans le domaine de la critique littéraire et philosophique, qui collabora, d'après Félix Lagalaure, à plus d'une centaine de revues et journaux aussi divers que L'Essor, Le Figaro, L'Humanité, Le Mercure universel, La Revue des Flandres (Lille), L'Idée-libre, La Pensée française (Strasbourg), Le Mercure de Flandres, La Suisse (Genève), De Kunst (Amsterdam), La Presse (Montréal), Le Petit niçois, etc.

De nos jours, Théo Varlet n'est plus guère lu que comme traducteur. Sa poésie est quasiment oubliée et aucun de ses grands romans d'anticipation scientifique n'a jamais été réédité depuis sa mort ! En novembre 1958, l'historien de l'anticipation scientifique Jean-jacques Bridenne signait un émouvant article dans le numéro 60 de la revue Fiction : "Théo varlet, prophète cosmique". On aurait pu penser que ce plaidoyer attirerait l'attention d'au moins un éditeur et amorcerait une salutaire redécouverte. Il n'en fut rien. À ma connaissance, la seule œuvre de Théo Varlet a avoir connu une réédition — si l'on excepte une sympathique mais très confidentielle réédition amateur du recueil La Bella Venere — aura été Le démon dans l'âme, un récit psycoloogique parsemé d'éléments autobiographiques. Malheureusement, Miroir Éditions, qui était à l'origine de cette courageuse entreprise, a rapidement disparu, et même ce volume de publication relativement récente n'est plus disponible.

LIV509+.jpgIl était donc grand temps de réparer cette injustice, et Encrage envisage de rééditer l'ensemble de l'œuvre en prose de Théo Varlet relevant de près ou de loin de la science-fiction et du fantastique, à savoir les recueils de contes : Le Dernier Satyre (1922) et La Belle Venere (1920), et les romans : Le Roc d'or (1927), La Grande Panne (1930), Aurore Lescure, pilote d'astronef (posthume, 1943), M. Mossard, amant de Néère (1926), L'Épopée martienne (deux volumes, en collaboration avec Octave Jonquel, 1921-22), et La Belle Valence (en collaboration avec André Blandin, 1923).

Ce sont ces deux derniers romans écrits en collaboration que vous allez découvrir tout d'abord. Comme nous le verrons plus en détail dans l'appareil critique qui les accompagne, avec leurs qualités et leurs défauts, ils constituent, au moins par les motifs fondamentaux développés — le voyage dans le temps pour La Belle Valence et l'invasion extraterrestre pour L'Épopée martienne — de notables jalons dans l'évolution de la science-fiction française.

 

Joseph Altairac


(1) Voir Théo Varlet (1878-1938). Sa vie, son œuvre (Paris : L'Amitié par le Livre, 1939), p. 39.



Préface à l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence.

19.07.2009

L'épopée martienne & La Belle Valence

Casus Belli n°100, décembre 1996

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Théo Varlet

Encrage, 1996

 

Théo Varlet est aujourd'hui bien oublié. Cet auteur fut pourtant l'un des écrivains francophones les plus importants de l'entre-deux-guerres, mais l'absence de réédition de ses œuvres l'avait relégué dans les limbes littéraires. La récente publication d'un fort volume reprenant les deux romans constituant L'Épopée martienne, écrits en collaboration avec Octave Jonquet, ainsi que La Belle Valence, co-écrit avec André Blandin, constitue donc un événement qu'il convient de saluer dignement. L'Épopée martienne montre de qu'aurait pu être le space opera à la française. Cette histoire purement cauchemardesque de guerre interplanétaire qui s'ouvre sur une citation d'H.G. Wells, a fort bien supporté l'épreuve du temps, et les MJ désireux d'inclure des scènes de panique collective de d'apocalypse y trouveront sans problème l'inspiration nécessaire. La Belle Valence voit une compagnie de poilus de 1914 transportée au XIVe siècle : un texte iconoclaste et plein d'humour recelant une vision pas très orthodoxe de la vaillante armée française d'alors. Ces deux romans sont superbement illustrés par Guillaume Sorel.

 

Roland C. Wagner

13.10.2008

Chasseurs de chimères

151492054a3e346430d6f88be061aea5.jpgUne anthologie de Serge Lehman, Omnibus, 2006.
dont « Hypermondes perdus », une préface de Serge Lehman

De qui sommes-nous les enfants ?

 

Voilà une question à laquelle Serge Lehman répondait déjà, il y a presque dix ans, dans une anthologie- manifeste, publiée au Fleuve Noir et devenue depuis le symbole de l'émergence d'une nouvelle génération de la science-fiction française (SFF), de l'affirmation de son identité, Escales sur l'Horizon. Nous sommes « les enfants de Jules Verne », y affirmait-il. Ce n'était déjà pas rien de le rappeler, mais, comme aurait pu le lui reprocher Cyrano de Bergerac sous la plume d'Edmond Rostand, « c'est un peu court jeune homme ; on pouvait dire bien des choses en somme. » C'est bien ce qu'il fait, aujourd'hui, dans la présentation de ses « Chasseurs de Chimères ». L'ouvrage est consacré à « l'âge d'or de la science-fiction française », dont nous avons, semble-t-il, laissé le souvenir se perdre, ou tout au moins s'altérer, jusqu'à le confondre avec ceux, plus récents, venus d'outre-atlantique.
Serge Lehman, ainsi que J. H. Rosny Aîné lui-même l'avait fait en son temps, a jugé qu'il est temps de « prendre date »,  d'enfin permettre à nos grand-pères en Imaginaire de ne plus être « accusés de suivre ceux qui [les] suivent ». Cette vérité qui, jusque là, nous était demeurée invisible, l'anthologiste nous met le nez dessus : il a existé une authentique science-fiction de langue française entre Jules Verne et René Barjavel. Dont acte. La SFF n'est pas la conséquence de l'essor de la SF américaine née dans les pulps dans les années trente et ayant conquis, par pollinisation, le marché français à partir des années cinquante. db4e5d4da6fc389d0baff204028b3a70.gifMême si les traductions de grands auteurs de l'âge d'or américain ont joué un rôle d'accélérateur, voire de dégrippant, nous ne sommes pas, au sens strict, les enfants de Lovecraft, de Heinlein, d'Asimov, de Van Vogt, de Dick, etc. Au mieux, nous sommes leurs collatéraux. Tous, nous faisons partie de la grande famille de ceux qui écrivent sur le monde en affectant de s'en éloigner, mais nos géniteurs sont bel et bien français et européens.
D'emblée, une critique pourrait être formulée : cette démarche ne risque-t-elle de briser des liens très forts qui, des deux côtés de l'Atlantique, font cette richesse, cette transversalité, de la SF internationale ? La réponse vient d'elle-même : la quête d'une identité perdue n'implique pas le rejet de l'Autre, mais au contraire, sa reconnaissance en tant qu'interlocuteur, éventuellement que contradicteur respecté. Rendre hommage à ses ancêtres n'est pas faire oeuvre de chauvinisme. Cette recherche généalogique à laquelle nous convie Serge Lehman est précisément le meilleur rempart contre d'éventuels réflexes nationalistes ou communautaristes qui proviendraient justement d'un sentiment de dilution de notre identité propre dans l'impérialisme culturel américain. Savoir qui nous sommes, c'est libérer l'expression de notre différence dans le grand concert de l'Imaginaire, sans pour autant en faire une exception menacée.

 

L'Âge qui Dort doit se réveiller

 

f273039538cb079ce7ddd0c571f4466f.jpg Si l'on en croit Serge Lehman et ses prédécesseurs (Versins, Van Herp, Lofficier, Baudou, pour ne citer que les plus importants), il n'y aurait donc pas de solution de continuité dans la production francophone entre Jules Verne et René Barjavel. Et, effectivement, c'est un pan entier d'histoire que l'on découvre : trois mille textes, dont les plus lisibles, à la fois en terme de style et de pertinence, viennent d'être réveillés par les soins de l'anthologiste. Tous ressortissent au domaine du « roman merveilleux-scientifique », selon l'expression de son premier grand théoricien, Maurice Renard.
Pour ce dernier, l'émergence de ce nouveau genre tient essentiellement à la tentative des auteurs français d'intégrer dans la science dans le roman. La plupart des auteurs n'entendaient faire qu'une expérience littéraire, le plus souvent ponctuelle. Pour autant, dans leur entreprise, il ne sont pas restés isolés. De leurs échanges, est né ce « roman merveilleux-scientifique » dont Maurice Renard énumère les différents instruments narratifs : « admettre comme certitudes des hypothèses scientifiques (...) prêter certaines propriétés d'une [notion] à l'autre (...) appliquer des méthodes d'exploration scientifique à des objets, des êtres ou de phénomènes crées dans l'inconnu par des moyens rationnels d'analogie et de calcul, avec des présomptions logiques ».
Il s'agit bien, ici, de marier le formalisme du roman bourgeois le plus conventionnel à la rigueur froide du raisonnement scientifique. En somme, faire du feu avec de la glace. Maurice Renard, comme le relève à très juste titre le préfacier, livre dans un article datant de 1909 (!) une analyse bien plus fine que la profession de foi, un peu naïve, qui sera celle de Hugo Gernsback quelques trente ans plus tard. Bien avant les américains, il y fait l'éloge du « sense-of-wonder » et insiste sur sa compatibilité avec l'élégance littéraire qui, en France au moins, doit caractériser le roman : « il nous découvre l'espace incommensurable à explorer en dehors de notre bien-être immédiat (...) Il brise notre habitude et nous transporte sur d'autres points de vue, hors de nous-mêmes ».
229135cd01937e489696abdaa3875a3d.jpg Cet appel à l'évasion, suivi d'un retour à la réalité, que l'on perçoit, dès lors, avec un regard neuf, constitue la quintessence de la SF, comme chacun le sait. Nombreux ont été les théoriciens à la revendiquer, depuis Renard. Dans un article érudit, Jacques Goimard évoque le passage entre les « premier et second vraisemblables » que seule la science-fiction permet d'opérer (cf. Critique de la SF, Pocket Agora, pp... ?) Nous avions tort de croire que ce savoir-faire nous venait exclusivement des Américains, maîtres de l'émerveillement grand-angle. Nos « classiques », sur ce point, sont d'une déroutante modernité : le célèbre André Maurois, que l'on redécouvre ici comme l'un des maîtres de la manière française, ne le cède en rien à Lovecraft en terme d'accroche et de ressort dramatiques ; l'inconnu Claude David pratique l'étrangeté avec l'aisance consommée d'un Van Vogt ; le rare Raoul Brémond livre une novella de pure hard-science, assise sur un raisonnement que n'aurait pas renié un Greg Egan. Et ils sont nombreux ces grands-pères dont, petit-enfants indignes, nous avions laissé le legs prendre la poussière du grenier ou se corrompre dans l'humidité de la cave.
Et puis dominant toutes ces photographies jaunies et émouvantes, il y a Rosny, bien sûr, notre « aîné » par excellence. Qui, parmi nous, avait réellement relu ses Xipéhuz ? Qui prenait la peine de se frotter à son oeuvre, à sa Force mystérieuse, à ses Navigateurs de l'Infini ? Qui se rappelle que cet illustre prédécesseur regardait déjà, en face, La Mort de la Terre ? Pourtant, l'un des plus importants prix de la SFF porte son nom. Mais nous en avions fait un symbole, oubliant l'auteur caché derrière.  Une erreur que nous ne commettrons plus.
Puis, le témoin passe, avec une belle régularité, de 1863 à 1950, jusqu'à échoir à B. R. Bruss qui incarne ce « réveil », quelque peu brutal, mais salutaire, de la famille française du « roman merveilleux-scientifique », provoqué par les voix tonitruantes, vives et irréverencieuses, venues d'outre-atlantique. Mais la manière américaine n'a pas ensemencé des terres incultes. Elle a simplement agi comme une bonne rincée, permettant aux arbres séculaires de donner de nouveaux fruits.
Hypermondes conservateurs
a622b7c90acda064bebfd557c5c46e8f.jpg Régis Messac, autre homme-orchestre de cette « école » française qui n'a jamais réussi à se considérer comme telle, aurait pu donner corps à une vraie « communauté SF » comme l'ont fait les pulps aux U.S.A. Sa revue « Les Hypermondes » avait toutes les qualités requises, dont certaines même que les revues américaines n'avaient pas. Il ne lui en a manqué qu'une : la pérennité. La guerre a brisé son élan. Là encore, l'équilibre entre l'ambition du propos, la volonté de mettre en perspective le discours scientifique, et le souci de divertir le lecteur est revendiqué dès le premier éditorial de Messac : « Ce sont des mondes hors du monde, à côté du monde, au-delà du monde, inventés, devinés ou entrevus par des hommes à la riche imagination de poètes. Il faut, pour les visiter, entreprendre les voyages imaginaires, les voyages impossibles ». La revue, dont le premier numéro date de 1935, aurait constitué un vivier pour les jeunes auteurs français, puisqu'elle appelle à découvrir, au-delà de Verne, Wells et Poe, « les étrangers que l'on n'a jamais songé à traduire et les Français qu'on ne songe pas à lire ». Il ne fait pas de doute qu'elle aurait même formé des auteurs « maison » qui, bien plus tôt que nous ne l'avons fait, aurait pu échanger d'égal à égal avec les tenors américains, peut-être même les faire baisser les yeux, pour réfléchir à leur tour.
Pourtant, la guerre ne suffit pas à tout expliquer. Serge Lehman pointe du doigt les causes endogènes de l'échec de l'âge d'or à la française : celles-ci sont à la fois d'ordre formel et substantiel. Sur la forme, aucun auteur français, au contraire des chantres de l'imaginaire américain prompts à se doter des instruments idoines, Heinlein en tête, n'a cherché à adapter le style à la nouveauté du propos. Tous les français, essentiellement par souci de reconnaissance littéraire, se sont coulés dans le sacro-saint modèle du « roman bourgeois ». Ce que Jacques Baudou appelle le choix de « la voie lettrée », par opposition à « la voie populaire » qui fut celle des pulps. e66db82d68f87a37aeeacc7fc7f3ba96.jpgCe dogmatisme formaliste est l'une des raisons fondamentales de leur échec, comme le souligne Daniel Drode, en stigmatisant, non sans humour, « le héros du roman d'anticipation [qui] se sert toujours du langage que lui a légué une époque perdue loin dans le passé ». Sur le fond, c'est l'absence d'un enthousiasme pour la Science et les potentialités nouvelles qu'elle apporte à l'Homme. Fruit amer de cette coupure pathologique typiquement française entre l'univers des sciences en prise directe avec le présent et celui de la littérature qui se veut intemporelle. Comme si les modifications quotidiennes de notre environnement technique ne méritaient pas la même attention que l'introspection de l'amoureux transi ou trompé. Tous les romans ou presque, comme le relève l'anthologiste, contiennent une morale conservatrice qui se traduit par la destruction finale de la « merveille scientifique » et la restauration de l'ordre tranquille de la société bourgeoise. Sur ce plan, les auteurs réunis ici partagent « le pessimisme foncier, la haine du peuple et le désir de manger à l'heure », quand leurs confrères anglo-saxons et américains, eux, pensent déjà la société d'après-demain. Pour le dire plus clairement encore, les français n'anticipent rien. Au contraire, ils refusent d'affronter le futur, quand bien même, ils en perçoivent, à l'instar de leurs pairs, l'inéluctabilité : du coup, ils se réfugient dans la « rétrofiction » et les mondes perdus, et laissent derrière eux  un corpus réactionnaire, parfois nationaliste, voire xénophobe. Comme un cri de colère de se savoir condamnés, laissés en arrière, par le monde « des grandes organisations, des monstres froids, des dictatures aussi, où l'idéal humaniste du bourgeois n'a plus de place ni même de sens ». Au lieu de combattre, ils choisissent de fustiger. Et ce n'est pas, je le crois, la moindre des leçons que nous livre cette anthologie.

 

Saurons-nous abattre le mur du futur ?

 

cace8132a722542f7c02d8f3b26eb1be.jpg D'une certaine manière, ces auteurs du « roman merveilleux-scientifique » français reflètent l'idéologie dominante de l'entre-deux guerres : tout en identifiant les prémices d'un nouveau chaos avec une saisissante clarté, ils refusent pourtant d'agir pour le conjurer. Ils  se complaisent dans le thème de la catastrophe, riche d'une esthétique crépusculaire de nature à toucher les lecteurs au coeur. Rarement l'histoire de la SF aura connu un tel contresens ontologique. Mais celui-ci fait écho au contexte littéraire et diplomatique : l'Europe des années trente, France en tête, traumatisée par la première guerre, ne peut se résoudre à intervenir en son sein avant qu'il ne soit trop tard. La science-fiction française est aussi pusillanime. L'une connaît l'occupation, l'autre mourra. Avant de renaître, langée de pulps et bercée par les super-héros américains au sourire éclatant.      
Et c'est là où cette anthologie prend tout son sens historique. Certains traits de caractère de nos ancêtres en Imaginaire, ne se retrouvent-ils pas dans la production française la plus récente ? Cette appréhension de l'avenir, ce pessimisme foncier, cet amour du noir, qui confine parfois au gothique et se mue souvent en catastrophisme, nous rappelle celui qui tonalise cette anthologie. Qu'il soit tissé d'une volonté marquée de réformation, n'est pas un argument suffisant pour l'en démarquer. Il y a là comme un déterminisme contre lequel il ne faut pas nécessairement lutter, mais dont il faut avoir conscience.
Quant à la « rétrofiction » évoquée par Serge Lehman, comment ne pas y voir un écho dans le goût, voire la mode, très contemporain(e) des auteurs de SFF pour l'uchronie et le steampunk, sans même parler des fantasy, de plus en plus sophistiquées, puisant sans discernement dans les grandes figures de l'Histoire, depuis la gloire des Anciens rois jusqu'aux Lumières de la raison, en passant les Grandes Découvertes. N'y a-t-il pas là, non seulement le souci d'une reconnaissance culturelle, mais aussi un rejet du futur trop sombre qui nous attend ? Avons-nous à nouveau si peur du monde qui vient, qu'il nous faille nous réfugier dans un passé réinventé ? Ou un futur antérieur auquel on ne prêterait guère que les artifices techniques, autant dire sa portion congrue, du futur réel  ? 6e349db86e4418736b08dd73e237ca7b.jpgComme le relève Lehman, c'est exactement ce qu'a fait la bande-dessinée franco-belge des années 1940 (Edgar P. Jacobs en tête). Sommes-nous en train de renoncer à notre acuité anticipatrice au profit de la « retrocipation » ?
Si c'est le cas, nous ne sommes pas les seuls. La thématique, si contemporaine, de la Singularité, ce fameux « mur du Futur », est un révélateur puissant de l'esprit de l'époque. Il nous dissuade, voire nous interdit, la simple tentative d'appréhender l'après-demain avec pertinence. Mais, depuis quand risquer de se tromper est une raison suffisante pour ne pas essayer ? La SF ne se confond pas avec la prospective, puisqu'elle est supposée nous parler du présent. L'erreur reste l'un de ses principaux ressorts narratifs. Elle ne doit donc pas être redoutée. Cette anthologie vient précisément au bon moment pour nous le rappeler. Ayant accompli notre « devoir de mémoire », nous pourrons dès lors repartir, sereins et en pleine possession de nos moyens créatifs, à la conquête des futuribles ? Ou  les ignorer, mais par choix, non par démission. 
En dernière limite, ce souci de sortir du ghetto, de redorer le blason littéraire de la science-fiction française, voire, à travers le rejet de la notion de genre qui ne serait donc qu'un greffon américain, d'insister sur son statut de littérature transversale, ou « transfiction » selon les propres termes de Francis Berthelot (Bibliothèque de l'Entre-Mondes, Folio-SF), pourrait n'être que l'expression de la nostalgie d'un temps où l'on pouvait écrire de la SF, sans forcément n'écrire que ça. Etre auteur, tout simplement, et goûter aux joies du mariage entre sciences et fictions ; puiser, en toute liberté, dans le meilleur des deux mondes.

 

La science-fiction française libérée !

 

8a842743931704af98faa89ae02c6b1a.jpg En définitive, et ce n'est guère surprenant de la part de Serge Lehman, « Chasseurs de Chimères » est moins une anthologie qu'un Manifeste (j'assume la majuscule). Le corpus réuni, qui s'étend de 1863 à 1950, ne saurait véritablement prêter à contestation (il y a bien quelques absents, mais il y en a toujours). Ces « Hypermondes » nous retracent une HISTOIRE qui est la notre. Serge Lehman nous en dessine l'infrastructure, nous reconcilie avec notre identité culturelle.
Et celle-ci n'est ni une exception, ni une malédiction.
Voilà bien la leçon implicite que nous adressent, par-delà la tombe, ces Chasseurs de Chimères : nous devons avoir confiance en notre capacité d'inventer, thème après thème, enjeu après enjeu, découverte après découverte, la science-fiction d'expression française ; nous en avons la légitimité. Notre conscience historique est enfin rétablie. Plus rien ne nous empêche d'avancer... à la rencontre de nos propres chimères !
Cette anthologie constitue d'ores et déjà un document historique. J'estime comme un privilège, le fait d'être contemporain de ce rappel, de cet appel. Peut-être sera-t-il rapidement oublié, mais, quelque part en aval dans le temps, il jouera son rôle. Comme celui de Renard et de Messac en leur temps. Il servira de balise identitaire, guidant ceux qui se reconnaîtront comme nos enfants. Ceux des singes et du furet, ceux des ombres et l'aube radieuse, ceux du pollen et du big bang, ceux du sabre et de la trame, etc. Puissent-ils être légion...

Ugo Bellagamba

29.02.2008

Escales sur l'horizon

medium_escales.jpgEscales sur l'horizon

anthologie réunie par Serge Lehman 

Fleuve Noir (1998) 

 

    Ah, quelle belle grosse anthologie de Science-Fiction française inédite ! Klein en a rêvé, Lehman l'a fait ! Il ne s'agit pas de retirer à Ayerdhal le mérite d'avoir été le premier à publier une anthologie de ce type chez un grand éditeur (Genèses chez J'ai lu), mais ce n'était pas un grand format et elle ne se voulait pas aussi éclectique ! Pour célébrer ce renouveau, Lehman rappelle, dans une longue introduction un rien didactique, l'historique de la S-F et ce qui fait sa spécificité tout en analysant les réticences que nourrissent envers le genre les non-lecteurs. La partie concernant les causes objectives du ghetto dans lequel se retrouva la Science-Fiction française est un peu plus faible, comme d'ailleurs certaines remarques qui nourriront maints débats, mais l'essentiel est dit : la Science-Fiction française existe, elle sait être aussi passionnante que l'anglo-saxonne, la preuve en étant immédiatement donnée avec seize textes dont certains sont de courts romans.

     Les thèmes des nouvelles abordent fréquemment les questions du savoir et de la mémoire, de la revendication, de la réplication (technologique) et de la disparition.

     Le savoir est au centre de la nouvelle de Sylvie Denis, « Avant Champollion », où la redécouverte de la version originale de Paul et Virginie permet de prévoir le retour de l'hiver sur une planète à la révolution extrêmement lente. Si le savoir permet de prévoir, il est aussi une arme comme le rappelle Laurent Genefort dans « Proche Horizon », où le secret de la spatiocénose avec les osmos est très convoité. La connaissance interdit en revanche : tout retour en arrière, de sorte qu'on a toujours recours, en dernier ressort, à l'homme pour résoudre les problèmes qu'amène le progrès, C'est ce qu'illustre « Hippo ! » de Thierry Di Rollo, alors que Francis Valéry, qui associe encore une fois voyage et mémoire dans « Des Signes dans le ciel », montre que la technologie ne peut tout mémoriser et que la transmission orale du savoir a encore, parfois, sa raison d'être. « Les souvenirs sont vivants » affirme la chercheuse de « Voyageurs », qui sait enfin que sa théorie concernant les extraterrestres (laquelle l'a mise au ban de sa communauté) était juste. Autour de la satisfaction et la frustration, de la rupture et de solitude aussi Jean-Jacques Girardot brode un texte tendre où le souvenir de l'être cher disparu suffit à le faire vivre encore.

     Roland Wagner, de son côté, poursuit l'exploration de son univers avec « Musique de l'énergie, un aperçu de la Terreur », cette période sans cesse évoquée dans son cycle. Ici, la mémoire s'inscrit dans l'inconscient collectif, lequel engendre la psychosphère. Encore faut-il éradiquer de cet mémoire les aspects négatifs des années cinquante pour ne garder que le meilleur, l'Esprit du rock, dont l'histoire est ici retracé au cours d'un mémorable combat onirique. La mémoire collective prend vie dans la psychosphère, mais les mémoires informatiques devenues intelligentes peuvent aussi devenir vivantes : les I.A. revendiquent le statut des sapiens dans « L'Affaire des crimes météorologiques » d'André-François Ruaud qui signe là une belle uchronie. Comme pour Les animaux dénaturés de Vercors ou Tinounours sapiens de Beam Piper, le seul recours passe par un procès. Revendication encore et technologies du virtuel et de la génétique chez Jean-Jacques N'Guyen où est menacé « L'amour au temps du silicium », quand une mère crée plusieurs versions de son fils dont elle refuse l'homosexualité. Des manipulations génétiques aboutissant à un hybride d'humain et de tyrannosaure permettent à une femme de revendiquer sa liberté dans « La Fiancée du roi » de Joëlle Wintrebert. Et c'est de la plus affable des manières que « Le Hib » des Béotins imaginé par Guillaume Thiberge réclame le droit à la tranquillité et écarte les diplomates de la Terre.

     Chez Wintrebert, la nouvelle s'ordonnait autour de la disparition, collective, des dinosaures, et de celle, individuelle, d'un homme atteint d'un cancer. Mais il est des disparitions plus douloureuses comme le sacrifice des Batiks refusant de poursuivre la guerre contre l'homme (« Scintillements » d'Ayerdhal). L'émotion est la même quand s'éteint une identité virtuelle qui avait été ressuscitée à bord d'un vaisseau spatial pour le tirer d'un mauvais pas. « Scorpion dans le cercle du temps » est en même temps un flamboyant space opera sur fond de guerre spatiale, où Jean-Louis Trudel jongle avec les espaces démesurés du cosmos et de la virtualité. La race peut ne pas s'éteindre mais muter pour s'adapter aux conditions de vie des planètes qu'elle colonise ; c'est ce que nous apprend « Le vol du bourdon » d'Yves Meinard. C'est pour lutter contre l'entropie que l'homme se livre à l'art, mais les sculptures génétiques, à base d'animats, sont elles aussi éphémères, à moins peut-être d'atteindre l'éternité en choisissant le « Dernier Embarquement pour Cythère » comme nous y convie Richard Canal. Car l'amour est éternel. Et il vaut mieux peut-être engendrer la vie que des oeuvres d'art, tels les extraterrestres exilés de Dunyach. Encore faut-il avoir des raisons de croire en l'avenir, sinon leur accouplement ne sera qu'une parodie pour laisser, comme les hommes, le souvenir de leur passage. « Nos traces dans la neige » est probablement la plus belle nouvelle du recueil, qui confirme les qualités de styliste de Dunyach. Pour clore en beauté sur le thème de la disparition, Thomas Day imagine dans un texte violent une lente fin du monde : « L'Erreur » est en effet de croire qu'elle sera apocalyptique alors qu'elle a déjà commencé : ce sont les continuelles informations morbides qui tuent à petit feu l'humanité.

     Au total, le lecteur aura voyagé loin et vite dans le temps et l'espace, grâce aux auteurs de cette anthologie. Ils prouvent qu'en matière d'exotisme, la Science-Fiction française n'a rien à envier aux autres. Ce recueil sera probablement l'anthologie phare qui éclairera la décennie à venir. (1)

 

Claude Ecken


 
    (1) Cette critique a été écrite en 1998.