04.08.2009
La mort peut venir
Casus Belli n° 73, janvier-février 1993
Frederik Pohl
Plus de vifs que de morts
Outnumbering the dead, 1990
Denoël Présence du Futur (1992)
À travers la Grande Porte
The Gateway trip, 1990
J'ai lu SF (1992)
Avec la récente hécatombe parmi les "grands anciens" de la SF, on peut comprendre que les deux derniers livres de Frederik pohl, né la même année qu'Asimov, soient marqués du sceau de la mort. Plus de vifs que de morts se rattache nettement au courant utopique, avec son univers harmonieux, où des dizaines de miliards d'humains profitent des bienfaits d'une technologie très évoluée — et "propre". Le personnage principal, Rafiel, est l'un des rares individus mortels dans un monde où une simple opération génétique permet d'étendre indéfiniment la durée de la vie. Le roman conte ses derniers mois, son cheminement psychologique tandis que l'heure de sa disparition se rapproche inéluctablement. Un livre grave et poignant, d'où vous ne tirerez pas de scénario mais qui devrait vous toucher aussi profondément que moi, grâce à sa grande sincérité.
En comparaison, À travers la Grande Porte apparaît tout à fait fabriqué. Cinquième titre d'ne série dont le premier volume, La Grande Porte, était un pur chef-d'œuvre, et dont la qualité des suivants ne cessait de baisser, c'est un ouvrage étrange, essentiellement composé d'une histoire assez aride de ce futur — où l'on retouve les éléments utopiques de Plus de vifs que de morts — et d'une novella, "Les marchands de Vénus", qui se déroule avant le premier tome. L'intérêt littéraire est plutôt édiocre, mais la conception même de ce livre en fait un outil apréciable pour les MJ désireux d'utiliser l'univers de la Grande Porte. Frederik Pohl leur offre ici un petit manuel d'histoire future duquel, j'en suis sûr, ils feront bon usage.
11:50 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, immortalité, futur, utopie, littérature
13.06.2009
Et voilà pourquoi votre fille est muette… (4)
Mais tout, c'est trop, bien entendu. Pas de présent, puisque tous les styles, modes, systèmes de pensée coexistent, mais aussi trop de présent. Trop d'informations. Trop de faits. Trop de possibles. Trop d'options. À la fois, le CD, le CDV, la vidéocassette, le DAT, le CD enregistrable. Combien de marques de magnétoscope ? Combien de stations de radio, de chaînes de TV, combien de films, de livres, de pièces de théâtre ? Il semblerait que grâce aux médias le présent soit plus épais qu'autrefois. Tout existe — et son contraire : les déchaînements de violence et le retour aux philosophies orientales, la construction de l'Europe et la guerre en Yougoslavie, le Macintosh et l'analphabétisme. Tout est ici et maintenant. Le grand arbre du présent a ses racines dans le passé, il pousse de multiples branches dans le futur. Les problèmes qui nous préoccupent sont à peu de choses près les mêmes qu'il y a vingt ou trente ans. Ils ne trouveront leur solution dans l'éventail des possibles que bien après que nous aurons franchi la porte du millénaire. En attendant, il nous faut vivre dans ce présent obèse qui est le nôtre, ce passé/présent/futur tellement plein de possibles qu'il ne sait où donner de la tête et des yeux.
Autrefois, les choses étaient simples. On pouvait aisément identifier les problèmes présents, et en imaginer les conséquences dans le futur. Aujourd'hui, tout est complexe, et les possibles sont partout. C'est le Sida, dont la menace s'étend sur tout le début du nouveau millénaire, c'est le sort de l'Europe, toujours en gestation après deux guerres et la chute d'un mur que personne n'avait prévue — c'est la faim dans le monde… La liste est sans fin. Tout est possible. Aujourd'hui tout est là, et tout se prolonge dans un futur qui existe, mais que nous sommes incapables de voir (11).
Nous nous trouvons donc face à un paradoxe. Si nous vivons dans l'ère du possible, du virtuel, du simulé, alors la science-fiction, parce qu'elle crée des modèles conceptuels ou des modélisations sur le mode littéraire est la seule littérature capable de rendre compte de cet état de la réalité. Pourtant, aujourd'hui, elle ne le fait pas, ou elle le fait mal. Mais cela ne veut pas dire que la science-fiction soit en train d'agoniser : elle est momentanément aveuglée par la multiplication des possibles, par l'abondance des données ; c'est un phénomène de saturation, une transition. Pas une fin.
La solution est simple : il faut inventer les futurs de maintenant, cesser de réécrire les futurs d'hier. Mais une société éclatée, qui ne se voit pas au présent, qui ne sait pas qui elle est, qui ne sait pas ou ne peut pas s'inventer une identité, un projet global, un Zeitgeist, ne peut se projeter dans le futur.
Si nous sommes aveugles sur nous-mêmes, prisonniers d'une énorme bulle de présent que nous ne comprenons même pas, nous ne pouvons qu'être aveugles sur l'avenir. Aveugles, muets, et sourds aux voix de ceux qui croient qu'il y a encore un futur.
Mais rien n'est perdu : si nous ne sommes pas capables de réinventer la science-fiction, nous inventerons autre chose. Et cet autre chose correspondra tout de même à l'idée que les ex-lecteurs de l'ex-science-fiction se feront de la Modernité.
Car rien ne sert de se mettre la tête dans un sac rempli de princesses, de dragons et de licornes : il faut être moderne, résolument.
Sylvie Denis
(11) Ce phénomène a été décrit, de façon légèrement différente, aux États-Unis. Dans l'éditorial du numéro de printemps 1990 de Science Fiction Review, Elton Elliott reproche aux auteurs américains de ne pas assez s'intéresser aux technosciences d'aujourd'hui et, par conséquent, de "régurgiter les idées conçues et réalisées par la science-fiction des années 40 et 50". Il considère que les développements et les transformations apportées par les technosciences sont tels que les écrivains sont tout simplement incapables de concevoir des sociétés trop complexes et trop différentes de la nôtre. Il rappelle d'ailleurs que le problème avait déjà été soulevé par Vernor Vinge dans un article publié dans Omni en 1980, article dans lequel celui-ci expliquait qu'il existerait un "horizon événementiel de l'incompréhension", c'est à dire une "singularité historique" et qu'une fois l'humanité l'avait dépassée, elle nous devenait presque totalement étrangère et incompréhensible. Or comment écrire sur ce qu'on n'est pas capable de concevoir ?
13:36 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, modernité
12.06.2009
Et voilà pourquoi votre fille est muette… (3)
Je vous demande maintenant de chercher une forme d'expression qui, sur le mode littéraire, répond à la nécessité d'envisager des possibles, qui s'adapte aux métamorphoses de la connaissance, permet à l'individu d'essayer des théories sans obligatoirement y adhérer, qui crée, à partir d'un certain nombre d'hypothèses, un modèle, une simulation (politique, sociale, économique, écologique) sur le mode littéraire et sensitif ?
Il s'ait, bien sûr, de la SF. Ce n'est pas la science-fiction qui n'est pas en phase avec notre société. C'est notre société qui est aveugle à la science-fiction.
Il est vrai que l'utilisation de souris et d'icônes, notamment dans les jeux vidéo, tendent à nous faire utiliser nos sens, plutôt qu'une soi-disant "intelligence pure" (8). Mais là encore, le problème est mal posé : ordinateurs et hypertextes sont de formidables outils éducatifs. On sait qu'un enfant retient beaucoup mieux ce qu'il a cherché et trouvé lui-même — par exemple, à l'aide d'un hypertexte. On sait également qu'il retiendra mieux ce qu'il aura associé à autre chose — par exemple une émotion.
La synesthésie gutenbergienne n'est donc pas une malédiction. En quoi serait-elle l'apanage du mode tribal ? Il serait inexact de croire que seules les sociétés orales/tribales produisent de la musique, du théâtre, de la peinture, de la danse, ou de la fiction. Inexact et absurde.
Un roman de science-fiction, même s'il cherche à "spéculer en perspective temporelle", reste avant tout un roman, donc une entreprise tout aussi synesthésique (sinon plus ! voir Bester) qu'un roman de fantasy.
Il n'en reste pas moins vrai que "la mise en perspective temporelle" est primordiale en SF. Un roman de science-fiction établit pour le lecteur une relation complexe entre passé, présent et avenir. On pourrait la représenter ainsi :
passé —> présent —> avenir
Un roman de littérature générale effectue l'opération suivante :
passé <—> présent
Tandis qu'un roman de fantasy (et un bon nombre de space operas et autres futurs lointains) fonctionne de cette façon :
(passé <—> présent) <—> ailleurs
Pourquoi, mais pourquoi donc nos contemporains se détournent-ils de plus en plus du schéma numéro un — celui de la vraie science-fiction — au bénéfice du schéma numéro trois (ou deux) ?

D'abord, et tout simplement, parce que la science-fiction a gagé la bataille. De la science-fiction, il y en a partout : dans votre télé, au cinéma, dans votre four à micro-ondes. Que vous sachiez ou non d'où viennent les objets de votre vie quotidienne — j'entends par là : quel état d'esprit, quelle conception du monde les a engendrés — il ne faut pas vous leurrer : ils sont nés des rêves technologiques des écrivains de SF, relayés par les techniciens, les ingénieurs et les savants qui les avaient rencontrés dans leurs œuvres (9). Alors, pourquoi désirer, littéralement, ce que l'on possède déjà ? Pourquoi s'offrir, l'espace de quelques pages, ce que l'on trouve aussi bien dans sa cuisine qu'au cinéma ? Quant au reste — l'espace, les petits hommes verts — il devient de plus en plus évident que cela intéresse de moins en moins de monde : il y a bien assez de problèmes sur Terre.
Cependant, même si cela peut paraître paradoxal, nos contemporains, tout en jouissant d'un grand nombre des avantages de la modernité, ne peuvent pas — ou ne veulent pas — voir dans quel type de société ils vivent. Lorsqu'ils sont français, ils ne veulent surtout pas l'identifier à une forme littéraire dont ils nient l'existence depuis plusieurs dizaines d'années. Ils acceptent le micro-ondes mais boudent le minitel. Ils acceptent le lecrteur CD mais croient encore qu'il faut savoir "programmer" pour utiliser un logiciel de traitement de texte. Ils ingurgitent quantité de produits nouveaux mais ignorent tout des biotechnologies qui les produisent. En France, le retard du câble, la lenteur à créer et à rendre aisément disponibles des programmes conçus pour des publics ciblés reflète le refus d'une partie de l'intelligentsia médiatico-culturelle de reconnaître que la société française est en train de se diviser, de s'atomiser, de se ghettoïser. Bref, que leur public n'est plus monochrome et monolithique, mais au contraire polychrome, varié, intelligent, et donc indifférent à la soupe sans saveur et sans identité qu'on prétend lui servir. L'attitude de l'éducation nationale à l'égard de l'ordinateur mériterait à elle seule un volume, que d'autres que moi se chargeront d'écrire un jour…
Ainsi, nos contemporains ne savent pas à quelle époque ils vivent. Dans leur grande majorité, ils refusent d'admettre que ce qui fait leur quotidien est en grande partie né de la vision collective de la science-fiction d'hier. En fait, c'est avec le présent que nous avons un problème.
Il n'y a plus de présent. Tout est simultané. Tout est possible. Tout coexiste. Grâce aux films, aux livres, aux documents, aux expositions, aux jeux, on peut, ou on croit pouvoir vivre toutes les époques, tous les styles. Même la mode n'impose plus rien. D'où le phénomène du "revival", le recyclage et la recombinaison de tout ce qui existe : de la musique au mobilier en passant par la philosophie. Tout est disponible. Tout est ludique. Tout peut être choisi/utilisé/transformé. Qu'il s'agisse de vêtements ou de style de vie, tout le monde peut, sans que personne y trouve à redire, choisir la niche éco-sociale qui lui convienne (10).
Sylvie Denis
(9) Les témoignages des cadres de la Nasa tendent à prouver que nombre d'entre eux ont choisi leur profession parce qu'ils avaient lu, enfants, de la science-fiction. (Voir les témoignages des mêmes lors de la mort d'Heinlein.)
(10) Cette description correspond à ce que J.-P. April, dans son article paru dans le numéro de septembre 1992 de NLM, "Post-science-fiction. Du post-modernisme dans la science-fiction québecoise des années 80", appelle l'état "post-moderne" (c'est à dire flou, détaché, ironique, référentiel) de la société. La post-modernité n'a, à mon goût, produit que fort peu de textes vraiment intéressants. Elle ne sauvera pas plus la science-fiction qu'elle n'a sauvé la littérature générale : une littérature qui ne se nourrit plus que d'elle-même ou de sa propre critique est une littérature agonisante. L'écrivain est celui qui regarde le monde, pas celui qui place deux miroirs l'un en face de l'autre pour en admirer les effets.
12:26 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, modernité
11.06.2009
Et voilà pourquoi votre fille est muette… (2)
Nous ne sommes pas en train de redevenir une société tribale. La sur-stimulation sensorielle que nous connaissons ne suffit pas à nous faire revenir en arrière : pour nous, il y a toujours un passé, un présent, et surtout un futur.
L'apparition de l'informatique a fait entrer l'écrit dans un "âge nouveau" Non, pas dans une trappe, un trou noir ou une poubelle : j'ai bien écrit un "âge nouveau". J'entends par là une nouvelle conception du texte, de l'information (quelle que soit la forme qu'elle prenne : cartes, tableaux, graphes, sons, animations, etc.), une nouvelle façon de l'aborder, et surtout un nouveau type de lecture — et de lecteur.
Il faudrait ici que je fasse une longue (et probablement maladroite) description de ce qu'est un hypertexte, je préfère laisser parler plus compétent que moi :
"Techniquement, un hypertexte est un ensemble de nœuds connectés par des liens. Les nœuds peuvent être des mots, des pages, des images, des graphiques ou des parties de graphiques, des séquences sonores, des documents complexes qui peuvent être des hypertextes eux-mêmes. Les items d'informations ne sont pas reliés linéairement, comme sur une corde à nœuds, mais chacun d'eux, ou la plupart, étendent leurs bras en étoiles, sur un mode réticulaire. Naviguer dans un hypertexte, c'est donc dessiner un parcours dans un réseau qui peut être aussi compliqué que possible. Car chaque nœud peut contenir à son tour un réseau.
"Fonctionnellement, un hypertexte est un environnement logiciel pour l'organisation de connaissances et de données, l'acquisition d'information et la communication." (4)
Des logiciels d'hypertextes tournent dans des universités américaines ainsi que dans de grandes entreprises. Certains logiciels permettent à leurs qcuéreurs de créer des bases de données d'accès "associatif très immédiat, intuitif, et combinant le son, l'image et le texte." (5)
Nous voilà en pleine sphère synesthésique macluhanienne. Mais nous n'assistons pas pour autant à la disparition de l'écrit. Bien au conraire : il s'agit là de la naissance d'un nouveau rapport avec le texte. L'informatique transforme ou amplifie des pratiques déjà existantes, telles que le feuilletage ou la lecture en diagonale. Le texte conservé sur du support électromagnétique permet :
"le survol du contenu, l'accès non linéaire et sélectif au texte, la segmenation du savoir en modules, les branchements multiples sur une foule d'autres livres grâc aux notes de bas de page et aux bibliographies". (6)
Nous sommes donc loin d'assister à la mort de la galaxie Gutenberg. Il s'agit plutôt de son passage à un plan différent, que j'ose appeler supérieur. Nous voyons arriver de nouveaux rapports à l'écriture, au jeu, à la connaissance, à l'apprentissage, à la temporalité.
"Dans la civilisation de l'écriture, le texte, le livre, la théorie restaient, à l'horizon de la connaissance, des pôles d'identification possibles. Derrière l'activité critique, il y avait encore une stabilité, une unicité possible de la théorie vraie, de la bonne explication. Aujourd'hui, il devient de plus en plus difficile pour un sujet d'envisager son identification, même partielle, à une théorie. Les explications systématiques et les textes classiques où elles s'incarnentparaissent désormais trop fixes dans une écologie cognitive où la connaissance est métamorphose permanente. Les théories, avec leur norme de vérité et l'activité critique qui les accompagne, cèdent du terrain aux modèles, avec leur norme d'efficience et le jugement d'à-propos qui préside à leur évaluation." (7)
Sylvie Denis
(4) Pierre Lévy, Les technologies de l'intelligence, La Découverte, p. 38.
(5) Idem, p. 38.
(6) Idem, p. 39.
(7) Idem, p. 136.
13:29 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, modernité
10.06.2009
Et voilà pourquoi votre fille est muette… (1)
Dans cet article, paru dans KBN n° 5 en octobre 1992, Sylvie Denis esquisse quelques-unes des pistes qui la mèneront à son essai "Cyberspace ou l'envers des choses" et à la théorie de la Bulle de présent, exposée dans son analyse des Racines du mal de Maurice G. Dantec, trois articles que l'on pourrait être tenté de regrouper sous un titre dans le genre "Science-fiction et modernité".
Parodies et "méta-science-fiction" paraissent bel et bien envahir le genre — dans un essai précédemment publié par KBN (1), Jean-Pierre Lion cite à l'appui de cette affirmation les pastiches parus récemment dans la collection "Anticipation" ; on pourrait également mentionner l'énervant Hypérion, dont la principale — voire l'unique — qualité est d'être un dictionnaire des meilleures idées du genre. Je nuancerai toutefois le discours de Jean-Pierre Lion en précisant que lorsque l'on annonce l'agonie du genre SF, il est prudent de préciser : en France ! On sait que tout n'est pas traduit — beaucoup s'en faut — et que la prolifération de trilogies à licornes ou l'exploitation des shared-worlds (basés sur des idées trouvées il y a quarante ans !) ne doit pas faire oublier les quelques romans "lisibles" qui paraissent dans les pays anglo-saxons, et, surtout, une profusion de nouvelles et de novelettes de qualité. Les plus intéressantes, à mon goût, paraissent le plus souvent dans des supports anglais plutôt qu'américains — je pense bien entendu à l'excellent mensuel Interzone.
Quand je parle de textes lisibles, je pense à des textes fondés non pas sur les thèmes que la SF a inventés pendant les vingt premières années de sa jeunesse, mais sur une vision du futur basée sur ce que nous connaissons de notre présent. J'avais utilisé cet argument pour défendre les cyberpunks, accusés à l'époque de superficialité pour la simple raison qu'ils basaient une partie de leur univers sur le design des années 80 et non sur l'esthétique de romans écrits trente ou quarante ans plus tôt. La belle affaire ! L'obsolescence n'est-elle pas le sort ultime de toute œuvre humaine ?
Selon le mot de Rimbaud, pour créer, il faut être moderne, résolument.
On aura compris que je ne pense pas que la SF agonise. Encore moins qu'elle soit morte. La science-fiction est née, elle a connu une petite enfance, une enfance et une adolescence que nous avons tous prise pour un âge d'or. Maintenant la science-fiction est adulte : qu'elle prospère ou périsse dépendant uniquement de ce que nous en ferons.

Dans le cadre de sa démonstration — l'agonie de la SF — Jean-Pierre Lion décrit ce qu'il pense être l'état actuel de notre société. État avec lequel la science-fiction ne serait pas "en phase", ce qui entraînerait son "déclin". Je ne partage pas cette conception de notre société. Il est vrai que l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, ont fait passer les sociétés occidentales du stade tribal et oral au stade moderne : celui de l'imprimé, puis des médias élecronqiues et informatiques. Il est vrai que pour les sociétés tribales le temps est circulaire. Ce type de société ne se transformant que peu ou pas, on y considère que "ce qui a été sera". En d'autres termes : passé, présent et futur se ressemblent, et ne peuvent que continuer à se ressembler. Dans ces sociétés, les connaissances, les traditions, les lois sont transmises suivant le mode oral — qui privilégie la mémoire, la répétition identique d'une information liée de façon très intime à celui qui la possède.
Écriture et imprimerie ont dissocié connaissance et parole, information et support. D'autres facteurs — le christianisme étant un des plus importants (3) — ont contribué à rendre linéaire notre perception du temps. Le progrès scientifique et technique en transformant les sociétés occidentales à une vitesse qu'aucune autre société n'avait connue dans l'histoire de l'homme, a contribué à valoriser les notions de "changement", de "progrès", aux dépens de celles de "stabilité", de "non-changement", de "tradition". La science-fiction est une réponse, sous forme littéraire, à ce changement.
Depuis une trentaine d'années il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase. Je ne crois pas que nous soyons pour autant en train de redevenir une société tribale, même si ornée de l'adjectif techno.
Notre conception du temps est toujours linéaire. Cela ne veut pas dire qu'il ne subsiste pas des traces du stade tribal/oral dans nos sociétés : nous connaissons et pratiquons l'écriture, mais un certain nombre de connaissances ou de pratiques nous sont encore transmises oralement. De la même façon, il est vrai de dire que le développement de la sphère médiatico-informatique a transformé, est encore en train de transformer notre rapport à l'imprimé ; mais cela ne veut pas dire que le langage et l'écrit, c'est à dire l'encodage d'informations dans des mots, conservés sur du papier ou sur un support électronique ne se pratique plus, ou qu'il soit sur le point de disparaître. Il faudrait cesser de penser en termes de oui/non : si cela apparaît, alors cela doit disparaître. Une société n'est pas un bloc monolithique : comme le sous-sol de la planète, elle est faite de strates "économico-psycho-techno-sociales". On peut envisager une pluralité des messages et des médiums, des signifiants et des signifiés.
Sylvie Denis
(1) J.P. Lion, "La Science-fiction sans futur", in KBN 4, mai 1992.
(2) Voir les romans de Karel Dekk ou Red Deff. On remarquera que ces parodies paraissent sous des pseudonymes. Karel Dekk, par exemple, est à la fois le personnage principal du roman où il apparaît et le pseudonyme d'n auteur qui a déjà publié au Fleuve en utilisant le même procédé mais dont on n'a — sauf erreur de ma part — jamais encore rien lu qui soit signé de son vrai nom. On assiste là à un bien curieux phénomène : la création, puis la dilatation d'un espace de fabulation dont on ne sait jusqu'où il ira…
(3) Voir Daniel Boorstin : Les Découvreurs, Laffont. La première partie sur ls conceptions cycliques du temps et leur évolution ; les pages 561 & 562 sur la "cassure" provoquée par le christianisme. Selon l'auteur, la naissance du Christ, sa vie et sa mort telles qu'eles sont décrites par les Évangiles sont le moyen "grâce auquel les chrétiens échappent aux cycles", et font entrer l'Occident dans un temps linéaire et historique. Inutile de souligner à quel point science-fiction et histoire sont liées : la science-fiction tente de décrire l'histoire de l'homme dans l'univers. Elle croit que l'histoire a un but : le futur, et un moteur : la science, au service de l'humanité.
15:45 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, modernité
18.04.2009
Il est parmi nous

Norman Spinrad
He walked among us
Texas Jimmy Balaban, un agent spécialisé dans les artistes de seconde zone, les phénomènes et les originaux qui ne peuvent avoir qu'une carrière éphémère, découvre sur une scène minable, Ralf, un humoriste dont le ressort comique est axé sur sa qualité de voyageur temporel expédié dans le passé parce que ses vannes ne font plus rire personne à son époque. Les gags sont en effet assez lourdingues, voire vulgaires, l'attitude provocatrice (le public se faisant traiter à chaque répartie de petits macaques), mais Ralf dégage une énergie que Balaban juge exploitable, à condition de faire réécrire ses sketches par un écrivain de science-fiction, Dexter D. Lampkin, auteur adulé mais frustré, dont la carrière est aussi faite de compromissions, et de confier le remodelage de son personnage à Amanda Robin, qui organise en temps normal des stages New Age d'éveil à un plan supérieur de la conscience. Tous trois s'aperçoivent rapidement que Ralf ne sort jamais de son rôle, comme s'il était vraiment issu du sombre avenir qu'il décrit, où les dérèglements de la biosphère et du climat, l'absence de ressources et d'énergie, ont condamné l'humanité à vivre dans des lieux fermés et à se nourrir d'insipides aliments chimiques. Difficile de faire rire avec ça. La petite équipe se démène pourtant assez bien pour propulser Ralf sur des scènes plus honorables puis à la télévision, jusqu'à le doter de sa propre émission, "Le Monde selon Ralf", qui nécessite un changement de format et une approche différente.
Il est d'ailleurs tentant pour l'auteur de La Transformation, récit d'un canular poussant l'humanité à sauver la planète, de recycler dans l'émission cette utopie naïve qui fut un échec, par une instrumentalisation de Ralf à laquelle Amanda, sa rivale sur le plan idéologique, n'est pas entièrement opposée dans la mesure où son mysticisme New Age véhicule également un message pour un monde meilleur. Tous deux conviennent d'inviter leurs représentants pour échanger avec Ralf sur les causes des désordres climatiques, avec l'espoir de réveiller les consciences et éviter ce futur mal barré, si c'est encore possible. Balaban ne contrecarre pas ces projets du moment qu'ils engrangent des profits, pas plus que Ralf, du moment qu'il est en selle et travaille. Mais qui est-il réellement ? Un authentique voyageur temporel venu porter la bonne parole, un mystificateur qui dupe tout le monde ou un cinglé dont on profite jusqu'à ce qu'il ne fasse plus rire ou pour transformer la société ?
Progressant sans faillir sur la corde raide du doute, ce récit raconte par le menu la grandeur et la décadence d'un comique télévisuel qui devient de moins en moins amusant et de plus en plus polémique.
Parallèlement à cette intrigue, on suit la tragique trajectoire de Foxy Loxy, qui pour avoir croisé le crack sur son chemin, descend une à une les marches jusqu'en enfer, déchéance matérialisée par un langage toujours plus dégradé – pour lequel il convient de féliciter au passage les traducteurs. Descente un peu irréelle tant elle est longue, mais qui finit par symboliser l'humanité future uniquement préoccupée par sa survie pour avoir fait de la planète un égout.
Spinrad s'en donne à cœur joie dans ce roman sarcastique, mêlant humour et réflexions à l'emporte-pièce, tout en brassant ses thèmes habituels. L'univers de Jack Barron est présent avec le récit minutieux des négociations à chaque étape de la carrière de Ralf ; il est même élargi à l'ensemble des carrières artistiques puisque Balaban est aussi organisateur de spectacles scéniques et que Dexter est un écrivain également scénariste de séries. La dimension mystique, souvent présente chez Spinrad, intervient ici avec le personnage d'Amanda ; quant à la science-fiction, et aux thèmes qu'elle véhicule, ils sont incarnés par Dexter, double littéraire de Spinrad d'ailleurs abondamment cité.
Dans ses propos, Dexter ne se gêne pas pour opposer la science-fiction à la fantasy et de façon plus générale au New Age dont les délires alimentent les sectes. Il n'est cependant pas plus tendre avec la SF considérée comme tout aussi sectaire et de laquelle est issue la Scientologie ; les amateurs en prennent ici pour leur grade, principalement les étatsuniens, férocement caricaturés dans un passage très drôle, au cours d'une convention décrivant des fans obèses engoncés dans des costumes futuristes. On rit beaucoup mais il n'est pas sûr que Spinrad se fasse des amis en tendant un tel miroir à ses lecteurs. Pourtant, l'analyse qu'il fait de certains comportements n'est pas fausse ; la proportion d'illuminés fréquentant les salons SF n'est probablement pas supérieure à celle qu'on peut croiser dans d'autres manifestations artistiques, musicales ou cinématographiques, simplement, en raison des idées agitées de façon non conventionnelle par la SF, il semblerait que cette faune se fasse davantage remarquer. Il apparaît donc que le mépris affiché n'est que de surface, de même que l'opposition avec le New Age, dans la mesure où il y a convergence d'intérêts ou de centres d'intérêts, mais que les moyens pour y parvenir diffèrent radicalement. D'ailleurs, Spinrad ne cesse de cultiver l'ambiguïté : en multipliant les décalages entre déclarations d'intention et concessions pour de triviales raisons, il fait de Dexter un gourou de la SF qui ne dédaigne pas profiter de l'aura qui est la sienne, qui aimerait être reconnu pour son œuvre littéraire mais accepte de se fourvoyer dans un scénario alimentaire pour ses avantages financiers. Quelques anecdotes, manifestement autobiographiques, indiquent le cheminement personnel de l'auteur à cette occasion (qui a scénarisé des épisodes de Star Trek). Émerge de ces passages la touchante figure de Cynthia, l'admiratrice absolue, aussi crispante que culpabilisante parce qu'entière.
Spinrad n'est finalement pas si cruel en témoignant que, tout décalés qu'ils soient, les fans se préoccupent réellement de questions essentielles dont ne s'embarrasse pas le citoyen ordinaire, ni la littérature du mainstream, ou si peu.
La SF peut-elle sauver le monde ? C'est cette question qui domine, finalement, par-dessus toutes les autres. Et qui rejoint celle, plus générale, de savoir si une fiction peut avoir un impact sur le réel. Pour fantaisiste que la SF apparaît aux yeux des autres, elle a l'avantage de poser les bonnes questions et, de tenter d'apporter des réponses, peu importe si certaines d'entre elles sont farfelues, échevelées ou irréalistes car trop utopiques. Cependant répondre par l'affirmative serait présomptueux. Tout juste peut-on espérer qu'une fiction ait un impact suffisant sur des personnes susceptibles, elles, de changer le monde. "Ce qui est, est réel" ne cesse de répéter le roman. C'est donc à chacun d'agir selon ses convictions.
Ce qui est certain est que nous allons dans le mur si nous ne faisons rien. Le constat n'est pas nouveau, il n'en reste pas moins d'actualité. Ce roman n'est cependant pas un cri d'alarme écologiste de plus, cette problématique n'étant évoquée qu'en arrière plan. Son sujet est bien la science-fiction. Ce n'est pas un roman de science-fiction mais un roman sur la science-fiction, qui tente d'expliquer au profane sa tournure de pensée, si curieuse vue de l'extérieur, les mises en perspective qui sont les siennes et qui lui permettent de voir le monde selon un angle inédit mais qui peut être proteur de connaissance.
C'est peut-être pour cette raison que ce roman est si long – car il n'épargne aucun détail au lecteur, n'abrège aucune discussion, ressasse les questions et les répète à l'envi comme si de leur reformulation naîtrait une vérité supplémentaire. Répétitif, il aurait lassé si Spinrad n'avait pas eu assez de métier pour maintenir malgré tout l'intérêt. Ce roman est long car il ne s'agit pas d'un roman de science-fiction mais d'un livre qui tente d'expliquer ce qu'elle est à des profanes, par une immersion dans son microscosme. Dans le même temps, Spinrad semble faire la synthèse des thèmes qu'il a exploités au long de sa carrière. De ce point de vue, il s'agit également d'un livre qui fait le point sur une œuvre à un moment où l'auteur est arrivé à un tournant et se tourne vers de nouvelles préoccupations, comme en témoigne Bleue comme une orange, roman paru il y a déjà un moment mais rédigé après celui-ci, où les questions liées au climat et à l'environnement se trouvent cette fois au centre de l'intrigue.
C'est à coup sûr un livre charnière, où Spinrad cesse d'être un écrivain de science-fiction au service de la SF pour devenir un écrivain tout court, qui n'a recours à la science-fiction que si nécessaire. Dans ce cas, le roman dont Dexter est si fier, La Transformation (et auquel fait écho un article de l'auteur intitulé "La Crise de la transformation") pourrait bien renvoyer, aussi, à la transformation de Spinrad.
Claude Ecken
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09.09.2008
Vauban, physiocrate ? (2)

II – Vauban au futur : un visionnaire aux idées libres.
Si Vauban échappe aux « canons » de la physiocratie, c'est aussi parce que ses idées ont toujours été libres. Une bonne partie de son oeuvre excède les préoccupations de la « secte des économistes ». Sébastien Le Prestre n'est pas un doctrinaire, mais un expérimentateur : il est « un lanceur d'idées » (43). Cette liberté de ton, en l'absence de toute contrainte idéologique, est sans doute son caractère le plus original. Cela confère à ses Oisivetés une pertinence, une portée qui surpasse celle de la plupart des traités de son temps. Fontenelle, (44) son premier biographe, en était persuadé : « que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses Oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux » (45).
Respectueux de l'autorité royale lorsqu'il s'agit de renflouer le trésor royal grâce à un nouvel impôt, en revanche, Vauban « s'accorde toute licence pour imaginer » (46) des solutions qu'il n'a pas l'intention d'imposer. Cette liberté, qui lui permet d'embrasser des perspectives parfois très lointaines, voire abstraites, et des sujets si divers, n'est pas sans rapport avec la démarche encyclopédique des Lumières (A), sans toutefois se fondre en elle. La quintessence de sa pensée, en définitive, réside dans son caractère visionnaire (B).
A – L'encyclopédiste du Grand Siècle
De Vauban, Diderot disait : « nous avons eu des contemporains dans le siècle de Louis XIV ». L'affirmation est séduisante, mais trompeuse. Il est délicat de retrouver chez le maréchal bourguignon la démarche philosophique du maître d'oeuvre de l'Encyclopédie (48), telle que celle-ci est explicitée, par ses soins, dans l'article « Encyclopédie » : rassembler toutes les connaissances acquises par l'humanité, tout en critiquant les fanatismes et en faisant une apologie de la Raison et de l'esprit critique. Diderot croit au progrès du et par le Savoir. Il entend faire le tri des connaissances, en insistant sur celles qui sont « utiles » (49). Pour rendre sensible cette généalogie des connaissances, il se sert d'un système de « renvois » d'un article à l'autre, qui permettent de mettre en lumière, par la méthode comparative, « de confirmation et de réfutation » l(50) e caractère obsolète des dogmes religieux ou celui, relatif, des institutions politiques (51).
On ne reconnaît guère Vauban dans cette présentation, alors même que les physiocrates contribuent significativement à l'oeuvre de Diderot. Pourtant l'insatiable curiosité dont attestent les Oisivetés s'accompagne d'une rigueur méthodologique qui fait écrire au marquis de Mirabeau que leur auteur est le premier à comprendre que « l'arithmétique posée sur des bases morales est le seul palladium des sociétés » (52).
L'oeuvre composite est plus novatrice qu'elle ne le semble de prime abord. Et peut-être pas si respectueuse de l'autorité royale : tout en affirmant avoir réservé la connaissance de La Dîme à ses seuls amis, Vauban a « fait imprimer la Dîme royale à un nombre d'exemplaires relativement important (...) 400 au maximum, 264 au minimum » (53). Il ne s'est manifestement pas considéré tenu à un secret perpétuel au nom de l'intérêt de l'Etat. En choisissant librement le moment de la diffusion de la Dîme, en 1707, ne serait-il pas le précurseur de la liberté d'opinion, de publication, et de diffusion, qui sera au coeur de l'édifice démocratique de la fin du dix-neuvième siècle ?
Extraire Vauban de son siècle pour l'intégrer, à perpétuelle demeure, à celui des Lumières n'est donc pas plus satisfaisant que d'en faire le précurseur de la « secte des économistes ». Fontenelle écrivait encore que le maréchal se distinguait par « l'équipollence dans l'excellence », susceptible de formuler des opinions informées sur un nombre incalculable de sujets (54), « apte à toutes les tâches, possédant un savoir universel » (55). Au-delà du caractère en partie hagiographique du propos, la liberté même qui se trouve à la racine de cet esprit du Grand Siècle, semble relever bien plus de l'idéal dix-neuviémiste du « vir bonus », cet honnête homme, notable cultivé capable d'agir et de réfléchir sur tout, avec le souci permanent, sinon l'ambition, à l'instar des avocats de la troisième république, d'être au service de la société (56). Vauban serait-il dès lors un thuriféraire de la « res publica » ? Sans doute faut-il, en ce jour-anniversaire, poser la question différemment : que n'avons-nous pas encore su voir dans ses Oisivetés qui justifiera que nos successeurs, à leur tour, se l'approprient ? Cette « modernité » récurrente n'est-elle pas la marque des visionnaires ?

B – L'inexhaustible visionnaire.
L'oeuvre plurielle de Sébastien le Prestre de Vauban transcende son époque. L'admettre est malaisé pour un historien du droit et des idées politiques, qui considère, et enseigne habituellement, que toute idée, toute doctrine ou oeuvre politique, est d'abord le fruit de son contexte. L'historien anglais Arnold Toynbee a employé une métaphore restée célèbre pour l'exprimer : l'auteur, ou le penseur, est toujours influencé par les réalités institutionnelles et sociales de son temps, épousant « cette tendance du potier à devenir l'esclave de l'argile » (57). Platon et Aristote se sont exprimés sur la démocratie athénienne ; Sir Thomas More et John Locke ont critiqué l'Angleterre des Stuarts ; Diderot et ses rédacteurs ont déstabilisé les certitudes de la France des Bourbons. Dans cette perspective, les idées de Vauban apparaissent beaucoup moins datées : même si son oeuvre nous renseigne à l'évidence sur l'Etat de Louis XIV et ses mécanismes décisionnels, il porte souvent son regard vers l'avenir. Dès lors, la question posée au début de cet article n'a plus vraiment d'intérêt. Vauban n'appartient qu'à une communauté : celle de ceux qui mesurent, par l'expérience directe, le caractère indocile de la réalité, irréductible aux doctrines qui cherchent à l'apprivoiser, et formulent des solutions pour le long terme.
Il ne peut suffire de l'affirmer. Afin de le vérifier, il faut revenir à ces campagnes dont Vauban s'est fait le défenseur, à commencer par les forêts. Dans sa volonté d'ignorer les bienfaits, fussent-ils étiques, de la législation colbertienne, Vauban paraît, a contrario, avoir des préjugés. Il juge meilleure, à l'instar des disciples de Quesnay, la solution qui consiste à laisser la forêt se réguler d'elle-même. Toutefois sa réflexion s'étend bien au-delà de la doctrine des physiocrates. Comme le relevait Andrée Corvol en 1983, « il épingle l'essentiel qui ne commence qu'à s'esquisser » (58). Vauban est effectivement le seul à prendre la véritable mesure de l'enjeu : « le problème que pose la nature du produit sylvicole ne saurait se traiter indépendamment de celui qui naît de son renouvellement » (59). Il s'agit moins d'optimiser la production de bois que de la pérenniser, dans l'intérêt de la Nation et de l'Etat. Vauban serait-il le tout premier théoricien français du « développement durable » (60) ? Il n'hésite pas à suggérer que l'Homme et la Nature peuvent s'associer pour garantir la vitalité de la forêt. En modifiant, par ses interventions, les données naturelles du terrain, l'homme accroît les chances de réimplantation : « rien ne garantissant le remplissage des vides par la nature zélée, mieux vaut s'en charger soi-même » (61). L'Homme peut non seulement « relever » la forêt, mais aussi « l'élever », créant lui-même de nouvelles espèces. Il se livre ainsi « aux délices de la conception » (62). Visionnaire, Vauban l'est encore sur les possibilités eugéniques de la sylviculture : « voilà un homme qui a compris (avant même que se forge le mot) que l'écologie ne se confondait pas avec la résignation aux données biologiques » (63). De cette « science des arbres » balbutiante à la production industrielle d'organismes génétiquement modifiés, il n'y a qu'un pas, qu'on ne peut franchir, précisément, qu'en se laissant la plus entière liberté d'imagination, à l'instar du maréchal morvandiau.
Aucun physiocrate après Vauban, ne poussera la réflexion aussi loin. Moins précurseur que prospectiviste, il enjambe le XVIIIème siècle, pour investir le XIXème siècle. Au début du XXIème, il nous apparaît comme l'un des esprits les plus visionnaires que la France ait jamais enfanté.
La pensée du poliorcète se déploie en ce lieu, sous l'horizon, où les parallèles de l'utopie et de la praxis finissent par se croiser, pour forger des modèles optopiques (i.e. : « optimum polis », la meilleure des cités réalisables) potentiellement accessibles à long, voire très long, terme. Esprit dévoué à la chose publique, Sébastien Le Prestre revient nous encourager à rêver notre futur au présent. A point nommé.
Ugo Bellagamba
(43) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(44) Bernard LE BOUYER DE FONTENELLE, Eloges de Vauban, Association des Amis de la Maison Vauban, Saint-Léger-Vauban, 1986.
(45) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 350.
(46) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(47) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 332.
(48) L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, University of Chicago, ARTFL Project, ATILF [ressource électronique] : http://portail.atilf.fr/encyclopedie/.
(49) Ibid.
(50) Ibid.
(51) Ibid. : « les renvois serviront d'itinéraires dans ces deux mondes dont le visible peut être regardé comme l'Ancien et l'intelligible comme le Nouveau ».
(52) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 342.
(53) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 195.
(54) Ibid., p. 185.
(55) Jean MESNARD, Vauban et l'esprit encyclopédique, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 329.
(56) Ugo BELLAGAMBA, Les avocats à Marseille : praticiens du droit et acteurs politiques (XVIIIème et XIXème siècles), PUAM, 2001, p.517.
(57) Arnold TOYNBEE, A study of History, l'Histoire, N.R.F., Paris, 1961, Bordas, Paris, 1972, p. 28.
(58) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.162.
(59) André CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.164.
(60) Est qualifié de « durable », selon la Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement, le développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Cf. Gro Harlem BRUNTLAND, Our Common Future, Oxford University Press, 1987 ; Notre avenir à tous, Editions du Fleuve, Montréal, 1988.
(61) Andrée Corvol, Vauban et la forêt, op. cit., p.167.
(62) Ibid.
(63) Ibid., p.168.
(54)
11:50 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, vauban, monarchie, physiocrate, futur
10.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (7)

Instruire en s'amusant
Dans le premier chapitre de La Refondation du monde, Jean-Claude Guillebaud explique que « Hegel soutenait que le devoir du savant consistait non seulement à communiquer son savoir mais à la rendre attrayant et même poétique. AInsi la tâche du penseur consistait-elle à rendre les idées esthétiques, c'est à dire mythologiques, afin qu'elles puissent être comprises par le peuple. »
Ces poètes des idées et des connaissances, qui de l'astronomie et de la physique ont fait naître des paysages nouveaux, qui de la biologie et de l'anthropologie ont conçu des civilisations, qui de la cybernétique ont créé des robots, tantôt effrayants, tantôt émouvants, tantôt comiques, et de la biologie et de la génétique tirent intrigues, situations et personnages, nous les avons déjà.
Nous avons nos poètes, notre mythologie et nos icônes. Comme tous les poètes, leur rôle est de nous raconter l'univers, à nous lecteurs, pour que nous le comprenions mieux.
En tant qu'écrivains de SF, leur talent est de manipuler le monde — pour qu'il ne nous manipule pas.
Dans les textes que vous allez lire dans Escales 2001, d'étranges animaux auront la parole, le Big Bang sera examiné sous toutes les coutures, des vaisseaux aux dimensions de planètes traverseront les gouffres étoilés, les eaux monteront sur la côte Atlantique, le bug de l'an 2000 aura plus ou moins lieu, des guerres éclateront, des gouvernements peu sympathiques prendront le pouvoir et des savants tenteront de déchiffrer des énigmes inscrites dans le sol d'autres planètes… et la World Company en prendra pour son grade, prouvant, si besoin était, qu'on peut encore regarder le présent en face, et jouer avec le futur, pour le plus grand plaisir des lecteurs.
Sylvie Denis
10:21 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hegel, littérature, futur, avenir
07.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (6)

La Fabrique des possibles
C'est un fait : pour concevoir le futur, il faut se faire une idée du présent. Il faut pouvoir s'en détacher pour l'observer.
Il faut être capable de l'analyser, de dire « c'est comme ça que ça fonctionne » — par exemple : l'industrie produit des gaz à effet de serre et « c'est comme ça que ça se passera si… » Les glaciers fondront, le climat sera modifié, cela entraînera telle et telle conséquences dans telle région du globe. Ou bien : si la population augmente, voilà à quoi ressemblera le monde — cela donne Tous à Zanzibar de John Brunner.
Bref, pour faire de la SF, il ne faut pas se contenter d'intégrer des concepts scientifiques à la description de l'époque. Il faut oser aller au-delà. Il faut intégrer ces concepts pour les transcender. En résumé, il faut oser sortir de la bulle de présent.
Mais ce n'est pas facile. Cela nécessite d'avoir du recul sur son époque, et d'assumer la vision qu'on en a.
Or, sélectionner des faits et les rassembler dans des théories, ou construire des paradigmes, n'a jamais été aisé. Cela le devient encore moins quand les découvertes et les innovations se succèdent à un rythme effréné, ou quand l'histoire semble bégayer ses pires moments.
Le plus simple, pour parler du futur, c'est souvent d'utiliser les créations des générations précédentes. Les « possibles » de la définition de John Clute découlent des moyens dont nous disposons pour comprendre le monde, qu'il s'agisse de l'astronomie, de la physique ou de la chimie. C'est ainsi que sont apparus cyborgs, androïdes, lasers, hyperespace, extraterrestres, vaisseaux spatiaux, villes sous globe, monstres et mutants : toute la merveilleuse quincaillerie du genre, toutes ces icônes qui rebutent tant ceux qui les assimilent à une esthétique trop populaire pour être artistique.
Ils ont fait les beaux jours de quantité de romans et de nouvelles, et parce que ce sont des créations efficaces — au sens où elles parlent à l'imagination et à la sensibilité — elles le feront encore longtemps.
On peut aussi, soit qu'on n'aime pas la quincaillerie, soit qu'on n'ait pas beaucoup d'imagination, crier au loup et courir en rond. Mais le nihilisme, même s'il a du talent, n'en reste pas moins un animal au front bas.
Je préfère les auteurs qui regardent les choses en face. Oser tenir le monde à distance, oser l'observer et dire « c'est ainsi que je le vois » — au risque d'affronter la critique — oser créer, jouer, inventer des possibles, autant pour faire réfléchir que pour divertir et amuser — c'est ce que j'attends de la science-fiction, et c'est ce qu'on fait les auteurs réunis dans les pages d'Escales 2001.
Sylvie Denis
17:30 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, futur, avenir, littérature, john brunner, effet de serre
05.08.2008
Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (5)

Le présent/futur
Dans les fictions que voient les habitants de la bulle de présent, cette nouvelle sensibilité aux choses de la science a été intégrée dans des histoires dont la caractéristique principale est qu'elles ne remettent pas en question le fonctionnement de l'univers tel que nous le connaissons.
Si les agents Mulder et Scully sont condamnés à enquêter éternellement sur l'existence des extraterrestres, c'est que si leur quête aboutissait, la nature du monde en serait changée — et avec elle la nature de la série, dont il n'est pas sûr que le public apprécierait des rencontres du troisième type conduites selon les règles de l'art de l'extrapolation scientifique.
Je viens de voir, dans la série Le Caméléon, apparaître un clone. Nous verrons si les scénaristes se contenteront de traiter le sujet à l'échelle de quelques individus ou s'ils en tireront des implications pour la société entière. Dans le même état d'esprit, la série Strange World montre un ancien soldat de la guerre du Golfe luttant contre divers criminels scientifiques. Dans un épisode récent, des médecins utilisaient des jeunes femmes volontaires pour être mères porteuses en vue de faire croître, à leur insu, des cœurs humains fabriqués par clonage. Ce qui nous rappelle la novella de Geoff Ryman, « The Unconquered Country », parue en 1987, ou encore celle de Greg Egan, « Baby Brain », en 1991. C'est ainsi que les idées de SF les plus audacieuses passent dans le domaine public…
En France, et pour revenir au livre, le héros de la collection Quark Noir s'attaque à des criminels scientifiques, dont les activités donnent lieu à des extrapolations à caractère tout aussi scientifique — mais qui se déroulent aujourd'hui.
On assiste, en fait, à la naissance d'une sorte de présent « futurisé », dans lequel certaines idées jadis considérées comme inacceptables parce que trop pointues, trop farfelues ou trop pessimistes, sont acceptées et traitées comme relevant de la fiction « ordinaire ». Ou, du moins, de l'ordinaire d'une société envahie par la science.
Des romans comme ceux de Maurice Dantec — avec bien d'autres policiers plus ou moins colorés d'aspects scientifiques — ou, dans une sensibilité plus « littérature générale », de Michel Houellebecq, relèvent aussi de cette nouvelle perception du réel, qui intègre des faits qui ne l'étaient pas il y a vingt ou trente ans, mais qui demeure à l'intérieur de la bulle de présent.
Ce qui mùe gêne dans ces œuvres, c'est qu'en fin de compte, elles succombent à l'opinion commune, qui est que le monde est devenu trop compliqué, et qu'on n'y comprend plus rien.
Or, pour reprendre ce que disait Philippe Curval à propos des livres de Greg Egan, ce n'est pas parce que quelque chose est complexe qu'il faut renoncer à essayer de le comprendre — bien au contraire.
Sylvie Denis
09:19 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, internet, littérature, futur, avenir, maurice g. dantec, greg egan





Joseph Altairac




