25.09.2009
La Cité des Permutants

Greg Egan
Robert Laffont, 1996
Permutation City (1994)
L'argent, c'est du temps. Et surtout du temps de machine. Une bonne moitié des personnages d'Egan sont des simulations informatiques de personnes humaines, réalisées à partir de numérisations du cerveau. Elles sont douées de conscience... mais leur existence repose sur une coûteuse débauche de puissance informatique. Relevées sur des gens très riches dans le but d'une imparfaite immortalité, financées par des fondations ad hoc mises en place avant leur mort, les Copies « vivent » au mieux dix-sept fois plus lentement que le commun des mortels. Et celles qui sont fauchées doivent vivre au ralenti... Mais où « est » la conscience électronique entre les itérations du programme ?
C'est le point de départ de l'idée apparemment délirante qui conduit Paul Durham à proposer un univers nouveau à quelques riches Copies triées sur le volet. Dans ce but, il s'offre les services d'une passionnée d'univers virtuel au chômage, Maria, qui doit concevoir une simulation de biosphère entièrement artificielle pour pimenter la vie du nouvel univers, simulation à l'intérieur d'une simulation.
Si le roman peine à se mettre en route, alourdi par une série de personnages périphériques dont le rôle ne deviendra clair que plus tard (ou ne s'impose jamais clairement), à mi-course environ il accélère le rythme et donne à l'univers informatique les dimensions des espaces infinis du space opera. Egan est peut-être en train de créer le « cyber opera » ; mais de créer avec une certaine timidité : trop d'explications techniques informatiques, trop de personnages secondaires... Pourtant le roman ne pourrait sans doute pas s'en passer : comme la « planète Lambert » est programmée par Maria sur les ordres de Paul pour distraire les Elysiens, toutes les digressions touristiques sont indissociables de l'oeuvre.
Plus que l'intrigue, ce sont les thèmes qui portent le livre. Egan va droit au coeur du problème philosophique de la coexistence de l'esprit et de la matière, et trouve une manière nouvelle de mêler technologie et métaphysique. Le seul prédécesseur que l'on puisse trouver aux idées de ce livre est le roman Software, de Rudy Rucker. Mais la « théorie de la poussière », bien plus qu'une simple affirmation de survie de l'esprit après la mort, est une sorte de « Bibliothèque de Babel » à l'envers. Les lettres de notre univers, lues dans le bon ordre, peuvent « raconter » une quasi-infinité d'autres univers...
Egan fait par surcroît preuve d'une virtuosité pyrotechnique au niveau littéraire, et s'il parsème son roman de splendides inutilités dramatiques, cela montre à quel point son talent déborde du livre. L'exemple le plus flagrant en est ce poème placé en exergue, dont chaque vers est un anagramme de « Permutation City » – une permutation de permutation ! Je crois qu'il faut saluer le premier roman de SF oulipien en langue anglaise : Georges Pérec et Raymond Queneau auraient apprécié. Le lectorat francophone sait déjà, grâce au travail de l'équipe de CyberDreams, que l'auteur australien est un nom à suivre, et je pense que personne ne regrettera de se jeter sur son premier roman traduit en français.
Pascal J. Thomas
Une autre critique par Roland C. Wagner.
Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix, un article de Sylvie Denis.
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18.08.2009
Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (1)

Ce phénomène est pourtant à la fois inévitable et indispensable. Comme le fait remarquer Brian Stableford au début d'un article intitulé « Comment devrait finir une histoire de science-fiction ? » (1), « la nouveauté ne peut apparaître que sur un fond d'attente, il ne pourrait y avoir ni ironie, ni tragédie, si certaines conventions d'étaient pas là pour être trompées ».
Dans cette perspective, la science-fiction est une littérature paradoxale, qui chérit le novum, exalte la description de l'étrange et de l'inattendu, mais qui produit aussi nombre de clichés et de stéréotypes. C'est à ce prix que le genre se constitue comme tel, un ensemble de motifs qui va du voyage dans le temps à l'extraterrestre, en passant par les robots, les empires galactiques et tutti quanti. Ces motifs naissent de la nature même de la science-fiction, une littérature qui crée des simulations d'univers basés sr la perception qu'ont les auteurs du rôle primordial de la science et de la technique dans les métamorphoses de la société. C'est sur ce fond commun qu'il déploiet leur originalité personnelle. Les choses pourraient en rester là, si la société n'évoluait pas, si les sciences et les techniques restaient figées — ce qui est bien évidemment impossible.
Au milieu des années soixante, la science-fiction, déjà bien établie dans ses codes et ses conventions, a vu apparaître un certain nombre d'auteurs qui étaient peu ou prou d'accord avec le paradigme essentiel du genre, mais qui en satisfaisaient plus ses règles collectives. Elles ne correspondaient plus à leur perception du rée, ni avec leur sensibilité artistique. Ainsi naquit la New Wave, qui permit à la fois un renouveau stylistique — avec des expérimentations pas toujours très heureuses, certes, mais qui eurent un effet liébrateur — et thématique : la musique et la culture rock aussi bien que les sciences dites « molles », de la linguistique à l'ethnologie, entrèrent dans le genre — sans oubier la politique et le sexe. Vingt ans plus tard, un phénomène similaire se reproduisit avec le mouvement cyberpunk. cette fois-ci, les nouveaux auteurs firent entrer l'ordinateur et toutes les techniques qui lui étaient associées, dans des domaines aussi différents que la création graphique, la musique, l'intelligence artificielle ou la réalité virtuelle, dans le champ d'une littérature qui avait à nouveau besoin de se renouveler.
La plupart des critiques sont d'accord pour dire que, comme toutes les avant-gardes, le mouvement original s'est dissous de lui-même. Il me semble néanmoins que nous vivons encore sous son influence : sans former le moins du monde une école ou un mouvement, les auteurs les plus intéressants de la science-fiction contemporaine (2) prennent en compte les développements de l'informatique, des médias, des neurosciences, des biotechnologies, des mathématiques et de la physique. Il se trouve que beaucoup de ces auteurs, tels Stephen Baxter, Paul J. McAuley, Richard Calder, Geoff Ryman, Eric Brown, Mary Gentle, Ian MacLeod et d'autres ont débuté leur carrière dans le magazine anglais Interzone. De tous ces écrivains au talent incontestable, il me sembl néanmoins que l'auteur australien Greg Egan se distingue particulièrement, à la fois par sa thématique et son traitement.
En effet, comme je l'ai déjà écrit, il me semble qu'il existe à présent deux modes d'écriture de la science-fiction. L'un obéit, si l'on veut, au principe de plaisir : celui de la nouveauté produite par la science. Dans cette option « il se passe quelque chose » et l'auteur peut projeter ses lecteurs dans un monde qui offre peu de continuité historique avec le nôtre — mais qui permet à l'auteur et au lecteur d'entrer dans « le grandiose avenir », et de s'offrir tous les plaisirs du sense of wonder. Dans l'autre option, « réaliste », il ne se passe rien, et l'auteur bâtit son univers dans ce que j'appelle la « bulle de présent » : une période historique qui, comme dans le roman de Maurice Dantec Les Racines du Mal, englobe notre présent et notre proche futur. Ce mode d'écriture naît probablement, comme le souligne Gérard Klein dans une préface à Tous à Zanzibar (3), avec la New Wave et les années soixante, se prolonge avec William Gibson et trouve sa plus belle expression avec Greg Egan. Il est l'expression d'une science-fiction qui, en intégrant certains des discours de la littérature générale, est entrée dans l'âge adulte. Qui a peut-être perdu en innocence mais a gagné en intelligence et en profondeur.
Sylvie Denis
(1) « How should a Science-Fiction Story End? », in The New York Review of Science-Fiction n°78, February 1995.
(2) Cet article a été écrit en 1997.
(3) Tous à zanzibar, John Brunner, Livre de Poche SF n°7180.
17:58 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, science, hard sf, prospective, littérature, technologie
22.05.2009
L'Énigme de l'univers
Greg Egan
Distress (1995)
Robert Laffont « Ailleurs & Demain »
Roland C. Wagner
15:00 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, science, hard sf, prospective, littérature, technologie
27.02.2009
Incandescence

Greg Egan
Gollancz
300 p.
Pour beaucoup d’auteurs de Science-Fiction, le lointain futur est un endroit bien pratique où ils peuvent situer des univers plus proches du beau royaume des désirs du cœur que du triste empire des informations que nous possédons sur le monde.
Après tout, si la SF est une littérature extrapolative, c’est bien parce que partant d’un point A, le présent selon l’auteur, on arrive à un point Z, le futur, toujours selon auteur, dont les choix ne peuvent que jeter une lumière singulière sur notre époque et sur la nature profonde de l’humanité.
Les événements racontés dans Incandescence se situent donc dans un bon million d’années, dans la ligne de l’univers décrit dans Diaspora, "Les Tapis de Wang" et "La Plongée de Planck". En anglais, deux nouvelles "Riding the Crocodile" et "Glory", situées dans l’univers de l’Amalgame sont parues dans un recueil de quatre novellas Dark Integers and other stories (Subterranean Books). Il vaut mieux selon moi avoir lu la première avant d’entamer le roman. D’abord parce que le couple héros de cette novella et leur découverte font référence 300 000 ans après pour les personnages d’Incandescence, et surtout parce qu’elle pose l’univers de manière beaucoup plus vivante que le début un peu pataud du roman.
Dans le lointain futur, la civilisation de l’Amalgame occupe le disque de la galaxie. Les problèmes qui assaillent l’humanité ont été résolus depuis si longtemps qu’on en parle même plus : les citoyens de l’Amalgame, qu’ils soient nés des processus naturels de l’évolution ou qu’ils aient été créés artificiellement, ont accès à tout, peuvent tout et possèdent tout, y compris changer d’enveloppe corporelle, modifier leur personnalité et leur esprit, posséder des copies de secours d’eux-mêmes, vivre ou non dans des réalités virtuelles et ainsi de suite. Il va sans dire qu’ils sont pratiquement immortels. Cela ne va pas sans problème existentiels, surtout au sein d’une civilisation qui a catalogué et décrit jusqu’à la moindre molécule de l’univers.
Leila et Jasim, les deux héros de "Riding the Crocodile", ont vécu ensemble pendant 10 309 ans , ils ont fait tout ce qu’il possible de faire dans leur civilisation, il ne leur reste plus qu’à partir en beauté, d’une mort qui soit un couronnement significatif de leur vie et qui se caractérise par une découverte. Il existe en effet un mystère dont l’Amalgame n’est jamais venu à bout. Le centre de la galaxie est occupé par une civilisation dénommée « the Aloof », les Lointains et pour cause : en un million d’années, ils n’ont jamais daigné communiquer et ont systématiquement repoussé toute tentative de s’introduire dans leur domaine. Leila et Jasim choisissent donc d’observer le centre de la Galaxie et finissent, après quelques milliers d’années de travail, et tout en redéfissinant leur relation, par pouvoir s’enregistrer et s’envoyer dans le réseau de communication de ses énigmatiques voisins.
300 000 ans après, pour Rakesh, Leila et Jasim sont des références. Le malheureux traîne son ennui dans un « scape » à l’intérieur d’un node « quelques mètres cubes de processeurs dérivant dans l’espace interstellaire…» lorsqu’il rencontre Lahl, à qui les Aloof ont permis d’examiner un météore contenant de mystérieuses traces d’ADN. Ayant trouvé ce qu’il cherchait pour que sa vie prenne enfin un sens, Rakesh décide de suivre la piste indiquée. Ce qui signifie ni plus ni moins que quitter tout ce qu’il a connu jusqu’alors : dans l’univers de l’Amalgame, on ne voyage pas plus vite que la lumière : visiter les autres mondes signifie donc voyager dans le futur sans espoir de retour.
Cependant, à l’intérieur d’un petit monde de roche transparente baignant dans un flux nommé l’« Incandescence », Roi, une citoyenne presque ordinaire, est recrutée par Zak. Zak est un solitaire qui tente de découvrir pourquoi et comment on change de poids quand on voyage d’un bout à l’autre de leur monde. Il éveille la curiosité de Roi et la détourne de son équipe d’agriculteurs. Le roman est donc bâti, de manière fort classique, sur deux lignes narratives : d’un côté Rakesh et Parantham tentent de retrouver le peuple qui a laissé des traces d’ADN qui intriguent les « Aloof », de l’autre Roi et Zak s’efforcent de comprendre la nature de leur monde et de ses lois.
Le plus étonnant est qu’au début, on est plus intéressé par Roi que par Rakesh : d’une part parce que les premiers chapitres ne sont pas d’une lecture aussi agréable que Riding the Crocodile, qui décrit la civilisation de l’Amalgame de manière bien plus vivante et détaillée, d’autre part parce que Roi est une héroïne selon le cœur d’un amateur de SF : une créature un peu en marge de sa société, dans un environnement délicieusement exotique lancée dans une quête pour la compréhension et la connaissance. Bizarrement, et alors que je ne suis pas très sûre d’avoir tout compris des expériences de Zak, c’est parce que j’avais envie de savoir ce qu’il allait arriver à Roi que j’ai persisté dans la lecture d’un début de roman somme toute laborieux. Peut-être un coup d’œil au site de l’auteur aidera-t-il les lecteurs plus à l’aise que moi en physique ou en mathématiques (ce n’est pas difficile !) à comprendre ces chapitres. L’article intitulé The Big Idea, paru en juillet sur le blog de John Scalzi a le mérite d’éclaircir parfaitement les choses « Incandescence est né de l’idée selon laquelle la théorie de la relativité générale, qui de manière générale est considérée comme l’un des sommets de la réussite intellectuelle de l’humanité, aurait pu être découverte par une civilisation pré-industrielle ne possédant ni machines à vapeur, ni lumières électrique, ni postes de radio, et absolument aucune tradition astronomique. » Les chapitres pas vraiment digestes du début montrent donc nos héros en train de réinventer Newton et Einstein avec des cailloux et des bouts de ficelles. Personelllement, l’idée m’amuse beaucoup même si je suis incapable de suivre le détail des expérience.
Mais passé ce début, et une fois dans le livre, on a comme Rackesh envie de savoir qui étaient les ancêtres de Roi et comment leur petit astéroïde s’est retrouvé en orbite autour d’un trou noir. Les choses se corsent de manière délicieuse lorsque Roi et Zak comprennent que le sort de leur peuple dépend de leurs recherches. Voir des créatures à six pattes tenter d’empêcher leur monde de disparaître tout en réinventant les lois de la physique est un plaisir dont on ne saurait se passer.
Car si les héros des deux intrigues ne se rencontrent pas à la manière que l’on attendrait, ils ont des points communs évidents. Pour des gens comme Rakesh, la connaissance et la découverte de la nouveauté sont tout ce qu’il reste à des êtres qui ont résolu tous les problèmes de la survie immédiate. Pour Roi , Zak et leurs équipiers, la survie tout court dépend de leurs recherches, et la curiosité intellectuelle de Roi, qui l’encombrait avant sa rencontre avec Zak, s’avère vitale. Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que dans un cas comme dans l’autre, on assiste, ni vu ni connu, à la disparition du politique au sens large : dans la civilisation de l’Amalgame, l’abondance des biens et des connaissances permet à tout individu de vivre la vie qu’il désire en toute liberté sans avoir à participer aux intrigues et aux querelles de palais qui remplissent des dizaines de romans. Pour les créatures du Splinter, c’est la biologie qui détermine les structures de base de la société et qui dirige ses mœurs : les intrigues de palais n’y ont probablement jamais existé, et l’action collective est rapide, y compris lorsqu’un changement radical s’avère nécessaire. Comme souvent chez Greg Egan, le lecteur est libre d’en tirer les conclusions qu’il désire.
Et ledit lecteur peut passer outre un début de roman plutôt maladroit et pas très digeste en sachant qu’en fin de compte il pourra vivre une aventure de l’esprit autour du thème de la connaissance et une aventure spatiale mouvementée autour d’un trou noir — par ces temps de disette Science-Fictive, c’est un plaisir qu’on ne saurait bouder.
Sylvie Denis
16:13 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, greg egan, hard sf, science
19.09.2008
Stephen Baxter (8)
Temps (Les Univers multiples - 1)
Time (Manifold 1)
Fleuve Noir, 2007
L'argument de départ est du pur Baxter : persuadé que l'avenir de l'homme est dans l'espace, Reid Malenfant, exclu de la NASA, a convaincu des investisseurs de financer un programme concurrent de conquête spatiale à rentabilité immédiate avec l'exploitation d'astéroïdes. C'est un excentrique optimiste qui n'est jamais là où on l'attend. Son ancienne épouse, Emma Stoney, qui est restée sa secrétaire, le soupçonne de s'être inventé une maîtresse juste pour se consacrer davantage à ses projets. Ceux-ci changent notablement quand Cornelius Taine, un mathématicien, qui parvient à théoriser l'extinction de l'humanité dans les deux siècles à venir, par un cataclysme quelconque ou une conséquence de la surpopulation ou de l'épuisement des matières premières, théorie qui ne peut que flatter les idées d'un Reid pressé de voir l'homme quitter la planète. Taine le convainc cependant de tenter une expérience délirante, persuadé que si l'homme est parvenu à s'en sortir, il a envoyé un message dans le passé pour prévenir ses ancêtres. La détection de ce message, réalisée à partir du comptage de neutrinos issus de désintégrations de quarks et d'anti-quarks, est une preuve d'autant plus vertigineuse qu'elle désigne un astéroïde a priori insignifiant, Cruithne, mais dont l'orbite est si bien ajustée à celle de la Terre qu'elle constitue un mystère.
Il n'en faut pas plus pour Reid modifie ses plans, envoyant sa fusée sur un objectif moins facile à atteindre, avec, à son bord, un calmar génétiquement modifié dont l'intelligence, pour rudimentaire qu'elle nous apparaisse, est exceptionnelle par rapport à ses congénères. Sheena 5 sait que son voyage est sans retour et l'accepte plus facilement que bien des humains ayant appris sa présence à bord. Alors que se posent des questions éthiques sur l'emploi de calmars dans l'espace, l'humanité s'inquiète, dans le même temps, de l'apparition d'enfants surdoués à travers le monde, dans des quartiers défavorisés, qui tous dessinent des cercles bleus. La peur qu'ils suscitent amène la société à les confiner dans une école en Australie, où ils sont suivis.
Autour de ces trois axes, les enfants surdoués, les céphalopodes amenés à l'intelligence et le message en provenance du futur, Stephen Baxter élabore une intrigue échevelée, où la découverte sur Cruithne d'un artefact permettant de passer d'un univers à l'autre emmène les héros dans une multitude de mondes parallèles. Tout au long de cette folle aventure se pose la question du sens de la vie et celle de l'immortalité de l'espèce. L'humain se refuse à croire qu'il s'éteindra un jour, au mieux avec la mort de son soleil, ni, s'il parvient à essaimer dans la galaxie et au-delà, à disparaître en même temps que l'univers, lui aussi mortel. La théorie des univers parallèles qu'il développe, si elle assure une pérennité, pose cependant d'autres questions.
Stephen Baxter a le sens du cosmique. La première partie du roman, passionnante dans ses développements très hard science, comme l'usage de particules voyageant dans le temps, l'emploi de calmars pour l'exploration spatiale (déjà utilisé dans une nouvelle), la confiscation de l'espace par la NASA (qui renvoie à ses romans publiés chez J'ai lu). Baxter est le nouvel Arthur C. Clarke, un écrivain d'envergure, qui a un sens de l'intrigue et du rythme capable de transformer le plus assommant exposé scientifique en insoutenable suspense.
Au terme de cette aventure absolue se pose la question de savoir ce que Baxter pourra bien encore raconter dans les prochains volumes de la trilogie (Espace et Origine), tant il semble être allé loin dans l'exploration de son univers. Il est surprenant que ce très grand roman ait dû attendre huit ans pour être traduit en France (mais il est tout aussi irritant de savoir que nombre d'œuvres de Baxter, comme les séries Xeelee, Behemoth et Time's Tapestry, sont toujours inédites chez nous).
A signaler que ce roman a été traduit par Roland Wagner et Sylvie Denis, qui l'a découvert, comme quoi, ici aussi, une boucle est bouclée…
Claude Ecken
18:37 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hard sf, science, littérature
19.08.2008
Stephen Baxter (7)

Sous la domination romaine, Regina, fille de dignitaires occupant la Bretagne, voit son univers se délabrer : sa famille dispersée ou décimée en peu de temps, elle est hébergée par la famille de son esclave affranchie, laquelle essuie à son tour des revers et fuit devant les invasions barbares. Malgré la série de malheurs qui l'accablent, Regina, au fort instinct de survie, se fraie un chemin dans la vie, jusqu'à intégrer, à Rome, une communauté féminine, qu'elle va transformer pour assurer à sa descendance un havre de paix. Dans les catacombes transformées en abri inviolable, les femmes de l'Ordre de Sainte Marie prospèrent à l'écart de la folie du monde.
De nos jours encore, Lucia, élevée dans l'Ordre, est effrayée par le destin qui l'attend car elle capable, au contraire de ses sœurs stériles, de concevoir des enfants d'une façon non orthodoxe.
Ces trois récits entrelacés forment une fascinante intrigue qui permet à Stephen Baxter de se pencher une fois de plus sur le thème de l'évolution. Ici, il développe le concept d'émergence en étudiant la façon dont un agrégat d'actions isolées, une coalescence, se transforme en structure : c'est l'embouteillage automobile résultant de décisions individuelles prises dans l'ignorance, c'est la ville adoptant sa physionomie avec ses rues commerçantes et ses quartiers insalubres ou encore une mosaïque d'activités comme le transport de marchandises, les services de voirie ou de sécurité débouchant sur un système autonome, une société qui perdure malgré les actions des dirigeants à leur tête. C'est la ruche, où l'individu, dont le rôle est permutable, n'a pas de vision globale du système. Par sa perfection même, cette eusocialité figée est une impasse évolutive.
La démonstration qu'en fait Baxter à travers son roman est aussi implacable que vertigineuse. Il la poursuit même vingt mille ans dans l'avenir, dans une conclusion opposant l'Expansion à la Coalescence. Et par une de ces acrobaties intellectuelles dont il a le secret, l'auteur parvient à relier son propos à la manipulation de l'espace-temps par un générateur de trou noir et à l'Anomalie de Kuiper qui pourrait bien se révéler être une menace pour l'évolution de l'humanité… dans un volume à venir.
On a du mal à apparenter ce roman à de la science-fiction tant l'essentiel du récit, alternativement conté sur le mode du thriller ou de l'épopée romanesque, est faible en éléments permettant de le reconnaître pour tel. Les révélations entraînant ces puissantes spéculations n'interviennent qu'en fin de volume, après que Poole soit parvenu au terme de sa passionnante enquête et que le récit de Regina, superbe reconstitution historique de la décadence romaine, s'achève, et juste avant de conclure de façon magistrale ce fascinant opus.
La suite, Exultant, sortie en 2006, nous ramène au cœur de la science-fiction avec la suite du combat contre les Xeelees.
09:47 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, hard sf, science, littérature, thriller
04.08.2008
Stephen Baxter (1)
Né à Liverpool en 1957, Stephen Baxter s'est imposé d'emblée en France avec un très grand roman, Les Vaisseaux du temps. Il n'en était pas à son coup d'essai : sa série des Xeelees, extraterrestres contre lesquels l'humanité est en guerre et qu'on retrouve dans la saga des Enfants de la destinée, entamée en 1991, en était à son quatrième volume. Avant cela, il avait publié des nouvelles dans divers supports, à partir de 1986.
Ses thèmes de prédilection : l'espace et l'évolution. Cet ancien candidat astronaute fut éliminé en 1991des tests de sélection pour la station spatiale Mir. Sa déception, devant la façon dont la NASA a brisé le rêve de conquête spatiale se retrouve dans ses livres : Voyage est une uchronie de ce qui aurait pu se passer, Titan est imprégné de l'esprit de conquête, et la série Les Univers multiples met en scène Reid Malenfant, exclu de la NASA qui a décidé de partir dans l'espace avec des capitaux privés. Mais c'est surtout le thème de l'évolution qui passionne Baxter, puisqu'il tente, dans de plusieurs de ses romans, d'imaginer l'évolution de l'humanité quand ce n'est pas celle du cosmos. De même, il se targue de raconter à travers des récits vivants les étapes passées et à venir des mammifère (Evolution) ou celle de la vie depuis le big bang (Exultant). Le moins qu'on puisse dire est que cet ancien professeur de mathématiques, de physique et d'informatique est aussi érudit que passionnant à lire.
Baxter est si stimulant intellectuellement que personne n'a plus honte, grâce à lui, de lire de la science-fiction ; on aurait plutôt honte d'avouer qu'on n'a pas encore lu Baxter.

Un numéro spécial de la revue Etoiles Vives lui a été consacré en 1998, avant la parution des Vaisseaux du temps en France, mais après la parution de ses premiers textes en 1997, dans Cyberdreams n°11 (« Au PVSH ») et Galaxies n°6 (« Le bassin logique »). Il contient deux nouvelles de l'auteur, hommage aux Premiers hommes dans la lune de Wells avec l'étonnant « Les hommes-fourmis du Tibet » et au boulet de canon de Verne ainsi qu'à Wells avec « Columbiad » où un personnage de fiction demande à son auteur de l'envoyer à nouveau dans l'espace. Baxter acquiert dès lors sa réputation d'auteur original encore trop peu connu en France. C'est donc Sylvie Denis qui l'a découvert et Gilles Dumay qui l'impose en réunissant autour de ces textes un article critique de Joseph Altairac sur Verne, Wells, Baxter et l'invention de la science-fiction moderne ainsi qu'une bibliographie établie par Alain Sprauel. « Le Bassin logique » retenu par Stéphanie Nicot pour Galaxies en 1997 appartient au cycle des Xeelees, comme l'autre novella publiée l'année suivante dans Bifrost n°8 par Olivier Girard, Les Enfants de Mercure.
10:41 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, stephen baxter, science, hard sf, jules verne, h.g. wells, littérature
09.05.2008
Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (5)
On peut se demander, après ce survol d'une partie de l'œuvre de Greg Egan si, non content de ne pas être un romantique, il n'est pas aussi un pessimiste forcené. Y a-t-il quelque chose à attendre d'un monde d'égoïstes dont on ne peut être sûr q'ils auront assez de jugement moral pour inventer l'humanité sans s'auto-détruire et sans devenir des monstres ? En d'autres termes, si votre père, ou votre voisin, se révèle être Adolf Hitler et qu'il n'y a pas de chevalier armé d'un sabre laser pour le rameber du bon côté de la Fore, qui sauve l'humanité de sa tendance à l'aveuglement et à l'auto-destruction ?
Dans « La caresse, le policier kidnappé par Lindhquist, le créateur de tableaux vivants, n'a d'autre justification pour l'exercice de son léter que son sens inné de la justice. Harold, le sienifique de « La Cuve », est amoureux. D'un amour non partagé et qui empoisonne ses jours au point qu'il voudrait, à défaut de le comprendre, s'en débarrasser — être libre. Mais « quelque chose dans son génome, ou dans son passé a décaré que cela ne devait pas être. Ou peut-être que le dé quantique a été lancé en sa faveur. Pour cette fois. » Il ne commet pas le crime. De façon inexplicable et irrationnelle, parce qu'il se trouve doté d'un certain sens de la morale et de la justice… mais il aurait pu en être autrement.
La solution se trouve peut-être dans L'Énigme de l'univers, où Andrew North se rend sur une île corallienne artificielle située en plein Pacifique… un territoire créé par un groupe de bioingénieurs anarchistes. Non pas que Greg Egan exprime ouvertement sa sympathie pour les anarchistes… mais c'est le seul système politique qu'il ait jamais pris la peine de décrire un peu en détail. Et quand les problèmes ne peuvent pas être résolus par des héros dans la dimension mythique; il faut bien qu'ils le soient par des humains dans la dimension politique. À moins que ne s'opère, toujours comme dans L'Énigme de l'uinvers, une transformation de l'univers au niveau mathématique, physique et métaphysique. Un aspect de l'œuvre de Greg Egan qui mériterait un article à lui tout seul.
En attendant, il ne nous reste plus qu'à recommander au lecteur de lire ses textes. Ils expriment, mieux que les navrantes imbécillités de « penseurs » incapables de comprendre la nature de cette étrange époque, ce qu'il en est de la vie à la fin du XXe siècle.
16:20 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, science, hard sf, prospective, littérature, technologie, philosophie
08.05.2008
Isolation
Greg Egan Quarantine, (1992)
Livre de Poche SF n° 7250
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07.05.2008
Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (4)
Cette aspiration à une forme quelconque de libération est illustrée dans « Le Coffre-fort », où un personnage sans nom se réveille chaque matin dans un corps différent. Incapable d'obtenir le moindre contrôle sur les conditions matérielles de son existence, il se contente d'épouser, jour après jour, l'identité de ses hôtes, jusqu'à celui où il découvre comment son esprit a réussi à survivre en empruntant les capacités du cerveau de ses hôtes. Il décide alors de prendre sa vie en main et de s'affirmer en tant que personnalité autonome. On peut difficilement trouver plus bel exemple de ce que Sartre appelle l'exercice de la liberté en situation que cet homme dont la vie est dispersée de manière fractale (de la même façon, soit dit en passant, que les réalités virtuelles de La Cité des permutants) et n'existe, littéralement, que sous forme de statistique de ses passages dans le cerveau de ses hôtes. C'est néanmoins ce personnage encore plus prisonnier des circonstances que le héros d'« Orbites instables » qui décide mlagré tout de survivre, d'exister et d'agir. Comme démonstration de la liberté et de la ténacité humaine, on a rarement fait mieux.
Dans « Le Tout-p'tit », un homme dont la compagne ne veut pas avoir d'enfant achète un kit qui lui permet de porter un enfant d'ntelligence limitée, et destiné à mourir ver sl'âge de quatre ans. Hélas, le kit est de mauvaise qualité, et l'enfant réussit à parler, ce qu'il n'aurait amais dû être capable de faire. dans « Les Douves » et dans L'Énigme de l'univers, des scientifiques parviennent à créer un ADN différent et un système immunitaire qui lui permet de résister à tous les virus existant sur la planète — et de survivre au cas où le reste de l'humanité succomberait à l'un d'eux.
Le second crime c'est le fanatisme, qui résulte le plus souvent de ce que l'auteur semble considérer comme un défaut rédhibitoire chez un être humain : l'incpacité à « voir la réalité telle qu'elle est », cette faculté qu'ont les humains de s'illusionner, que ce soit au moyen de visions du monde erronées, de religions, de « mythologies stupides » ou de justifications fallacieuses. C'est tout le sujet de L'Énigme de l'univers. C'est le cas dans « Orbites instables », où ceux qui ont été capturés par les attracteurs idéologiques sont décrits comme auto-satisfaits et complaisants. Dans « Silver Fire », des fanatiques arrivent à faire croire aux membres de leur secte qu'une nouvelle maladie, dont les sympt$omes sont particulièremet horribles et douloureux, est en fait un moyen de connaissance et d'extase mysique… Ils n'ont évidemment pas le beau rôle dans la nouvelle. les constructeurs de a athédrale virtuelle de « Notre-dame de Tchernobyl » n'apparaissent pas véritablement comme des monstres de discernement intellectuel… Il ne fait pas bon, selon Greg Egan, de se contenter d'une seule grille de lecture, d'une vision définitive du monde : seul le doute, cet opium des intellectuels, trouve véritablement grâce à ses yeux.
13:36 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, science, hard sf, prospective, littérature, technologie, philosophie





Joseph Altairac




