13.09.2009
Les Amazones de Bohême

Joëlle Wintrebert
Robert Laffont (2006)
Libuse, reine dans la Bohême du VIIIe siècle, est une habile diplomate qui a su contenir les belliqueuses ardeurs masculines, abolir l'esclavage et imposer l'égalité entre les sexes, notamment en s'entourant d'une garde de filles. Danna, conseillère avisée, est à la fois irritée et fascinée par leur capitaine, l'énergique Wlasta, une ancienne esclave qui a progressivement gravi les échelons de la société. Pour empêcher la venue des armées de Charlemagne évangélisant les pays voisins à la pointe de l'épée, Libuse accepte la présence de deux missionnaires dans sa communauté. Mais, malade, elle meurt prématurément, et son mari Premysl, paysan peu fait pour gouverner, revient progressivement sur les réformes de son épouse. Refusant ce retour en arrière, Wlasta s'en va fonder, en compagnie d'épouses fuyant la violence de leurs maris, une cité indépendante, uniquement dirigée par des femmes, où les hommes vivent à l'extérieur de l'enceinte. Premysl s'accommode mal de cette sécession et cherchera à mâter ces rebelles, alors que, déçue par les maigres résultats des évangélistes qui ont pourtant réussi à se faire accepter en ces lieux, l'Eglise envoie les troupes de Charlemagne en Bohème...
Certes, il s'agit d'un roman historique, mais il est dû à une de nos plus belles plumes de l'imaginaire francophone et n'est pas sans parenté avec la science-fiction, la cité de Wlasta constituant un bel exemple d'utopie, même si celle-ci, véridique, ne dura que le temps d'un feu de paille et s'acheva de façon tragique.
On comprend que cet épisode fameux (peu connu en France mais célèbre plus à l'Est, Libussa servant à désigner en Allemagne des associations lesbiennes), par l'étonnante ouverture d'esprit de cette cité dirigée par des femmes, sa tolérance, sa liberté de mœurs prônant l'amour libre et autorisant l'homosexualité, ait incité Joëlle Wintrebert à le reprendre à son compte, même s'il fut déjà traité par Christiane Singer dans La Guerre des filles. Elle le fait avec beaucoup de sensualité, manifestant une grande tendresse pour ses personnages, si complexes et attachants qu'ils resteront longtemps dans les mémoires. La langue, par ses tournures et son vocabulaire, nous plonge davantage dans l'atmosphère de cette Bohème du VIIIe siècle que Joëlle Wintrebert, qui s'est déplacée jusqu'à Prague pour sa documentation, plante avec une précision et un souci du détail exemplaire. Un grand roman, vraiment !
Claude Ecken
09:43 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, histoire, condition féminine, utopie
24.08.2009
Flying Saucers Rock'n'roll (1)
La science-fiction avant le rock'n'roll
Si Mary Shelley, en rédigeant Frankenstein (1818), signe au début du XXe siècle l'acte de naissance de la science-fiction moderne, et si Jules Verne et H.-G. Wells constituent à l'évidence les pères du genre, c'est aux États-Unis que celui-ci se constitue avec l'apparition en avril 1926 d'Amazing Stories, première revue entièrement consacrée à ce que Hugo Gernsback, son fonsateur, appelait encore la « scientifiction ». D'autres pulps viendront bientôt la concurrencer, comme Wonder Stories ou Astounding Stories, mais ce n'est qu'à partir de la fin des années 30 que le processus de maturation commence vraiment à porter ses fruits. Il faut attendre la décennie suivante pour voir apparaître les premiers classiques du genre, tels les cycles de Fondation et des Robots d'Isaac Asimov, L'Histoire du futur de Robert A. Heinlein, ainsi que nombre de nouvelles et romans signés Theodore Sturgeon, A.-E. Van Vogt, Clifford D. Simak ou Lewis Padgett.

Hiroshima marque une fracture. Le temps n'est plus au scientisme, à la foi aveugle dans le progrès ; certains nouveaux auteurs commençant à publier dans l'immédiat après-guerre, comme Ray Bradbury, Jack Vance ou Cordwainer Smith, ont tendance à se réfugier dans la poésie et/ou les futurs lointains ; néanmoins, cela ne signifie pas qu'ils ne traitent pas de problèmes qui leur sont contemporains, puisque toute bonne science-fiction ne parle que du présent. La génération suivante, dans les années 50, est celle de la transgression, ironique ou non, avec Philip K. Dick, Philip Jose Farmer, Fredric Brown ou encore Robert Sheckley, pour n'en citer que quelques-uns parmi les plus connus.

Jusque-là, la SF ne pouvait connaître le rock'n'roll, puisque celui-ci apparaît dans les charts en 1953 avec « Crazy Man Crazy » de Bill haley & his Comets. Néanmoins, bien qu'ils soient désormais contemporains, elle traversera la décennie suivante sans paraître remarquer l'existence de ce style musical qui est en train de devenir un phénomène planétaire. Il est vrai que les auteurs de SF n'ont pas été les seuls à mettre du temps avant de comprendre que l'on avait affaire à un phénomène de société, et non à une simple mode passagère.
19:43 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, frankenstein, rock'n'roll, musique, histoire, littérature
07.01.2009
Crash
Très vite est apparu le premier fanzine : The Comet, édité par Ray Palmer. D’autres n’ont pas tardé à suivre et, finalement, la première convention de SF a été organisée en 1939 à New York par un groupe de ces fans de la première heure. Le mouvement était lancé, et la Deuxième Guerre mondiale elle-même n’a pas réussi à l’arrêter — tout au plus à le ralentir pendant quelques années. Les fanzines, les conventions, les amateur press associations, ou APAs (que l’on pourrait définir comme des fanzines uniquement composés d’un courrier des lecteurs), ont connu un développement quasi exponentiel pendant les années cinquante et soixante.
En France, le fandom naît une dizaine d’années après la fin des hostilités autour de la librairie parisienne La Balance. C’est là que se réunissaient ceux qui deviendront chez nous les principaux acteurs du genre au cours de la décennie suivante. Les premiers fanzines apparaissent un peu plus tard, mais il faut attendre le formidable mouvement de la presse « parallèle », consécutif à mai 68, pour voir leur nombre devenir conséquent. Beaucoup de ces fanzines des seventies ne se limitent d’ailleurs pas à la SF, mais parlent aussi de bande dessinée, de musique, de politique, etc. Et, si certains ne connaissent qu’un ou deux numéros, d’autres perdurent assez longtemps pour ne publier plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine.
La première convention de SF française, œuvre de Jean-Pierre Fontana par ailleurs éditeur du fanzine Mercury, est organisée à Clermont-Ferrand. Là sera décerné pour la première fois le Grand Prix de la Science-fiction française — devenu depuis Grand Prix de l’Imaginaire. Le prix Rosny, qui ne porte pas encore ce nom, est créé quant à lui en 1980 à la convention de Rambouillet. Quant à la seule APA française, l’AAAPA, elle est fondée à la fin des années 1970 par Pascal J. Thomas.
À ces traits d’union permettant aux amateurs de SF de tisser des liens entre eux vient s’ajouter le Minitel au milieu des années 1980. Chaque forum, chaque serveur dédié à la SF devient comme une APA télématique. Parmi les plus actifs, le forum SF du serveur R-TEL est sans doute celui qui a amené le plus de nouveaux membres au fandom.
Jusque-là, celui-ci a fonctionné par agrégation, chaque nouvelle génération venant s’ajouter aux « survivants » des précédentes. Les choses changent dans les années 1990 : d’une part, il n’existe plus de revue permettant de faire le lien entre les simples lecteurs et le « noyau dur » des fans ; d’autre part, le Minitel, en tant que mode de communication, a atteint ses limites. Le seul phénomène nouveau est la création, pendant la première moitié de la décennie, du club Présences d’Esprit — et l’apparition consécutive de ce que certains nommeront le « deuxième cercle » : une frange d’amateurs passionnés mais moins viscéralement impliqués dans la défense et illustration du genre que ceux qui les ont précédés.
Les années 1990 à 1995 constituent donc une véritable solution de continuité dont le fandom « historique » ne se remettra jamais. Certes, Cyberdreams, première revue à apparaître après la Grande Césure, est co-dirigée par Sylvie Denis, pilier de l’AAAPA, et Francis Valéry, maître d’œuvre d’Ailleurs & Autres, mais le groupe dont ils faisaient partie n’existe pour ainsi dire plus : les anciens fans sont devenus des pros, ou bien ils ont « gafiaté » — c’est à dire quitté le fandom. Au passage, c’est un certain esprit qui a disparu, et le fandom qui se cristallise dès lors n’a, au départ, que peu de liens avec celui qui l’a précédé.
Vers la fin du millénaire, l’arrivée d’Internet déclenche une nouvelle expansion fanique. Pendant que les sites commencent peu à peu à éclore sur le wèbe, un groupe d’amateurs éclairés et motivés se constitue autour du forum Usenet fr.rec.arts.sf. Il donnera notamment naissance à l’association Noosfère, dont on a pu suivre la naissance en direct sur le forum en question, et dont le site est, aujourd’hui encore, l’un des plus visités en langue française. Comme au temps du Minitel, un nouveau média a suscité l’apparition d’une vague de passionnés.
Toutefois, le phénomène ne prend vraiment de l’ampleur qu’au XXIe siècle, avec une prolifération de sites possédant chacun leur forum. Certains sont l’émanation de groupes faniques déjà constitués, d’autres fédèrent un public tout à fait neuf… Mais, fondamentalement, il n’y a pas grand chose qui différencie ces tribus d’internautes des communautés télématiques des années 1980 ou des fanzineux des seventies. Les groupes ont tendance à se ressembler et se structurer de la même manière ; seul le média a changé — et, avec lui, la vitesse de transmission de l’information, bien entendu.
Une anthologie non-professionnelle peut être assimilée à un fanzine, le matériel rédactionnel en moins. En France, la première vague d’anthologies « faniques » date de la deuxième moitié des années 1970. Les guillemets signifient que je regroupe sous cette appellation aussi bien celles relevant de l’amateurisme de base, c’est à dire non rémunérées, que celles qui, bien qu’éditées par des amateurs, payaient symboliquement leurs collaborateurs — dont le meilleur exemple est, à la charnière des années 1970 et 1980, la série Mouvance, œuvre commune de Raymond Milési et Bernard Stéphan.
À cette époque, réaliser un fanzine ou une anthologie relevait du chemin de croix. La solution la moins onéreuse consistait à taper la maquette sur des stencils à la machine à écrire, en corrigeant les fautes avec le fameux « red corflu » à l’odeur toxique, et à trouver une machine à ronéotyper — le plus souvent manuelle — pour imprimer le tout. Si l’on voulait que la publication soit illustrée, il était nécessaire de faire préparer des stencils électroniques par un professionnel, ce qui augmentait naturellement le coût. Il était également possible de recourir à une petite machine offset dite « de bureau ». Ou d’aller voir un imprimeur et de payer le prix fort — surtout si l’on choisissait de faire photocomposer le texte.
La baisse du coût des photocopies, au début des années 1980, a entraîné l’abandon progressif de la ronéo, tandis que l’offset de bureau subsistait un peu plus longtemps. Puis l’arrivée des premiers ordinateurs à traitement de texte et des imprimantes à jet d’encre a permis d’obtenir un résultat d’aspect quasiment « professionnel » en économisant les frais de la photocomposition. Les fanzines au sens large des années 1990 ne ressemblent guère à leurs ancêtres. D’ailleurs, la notion de fanzine elle-même s’est diluée au fil du temps, à mesure que se développaient de nouvelles solutions pour améliorer la présentation sans augmentation de coût de fabrication, et certaines publications amateures ont aujourd’hui une apparence bien plus professionnelles que d’autres méritant ce titre parce qu’elles rémunèrent leurs collaborateurs.
Le stade — pour l’instant — ultime de cette évolution est à mon sens la présente anthologie, qui n’a rien coûté à ses auteurs sinon un peu de travail de relecture et de mise en page. Oubliés, la ronéo, l’offset, les photocopies, les agrafes, la machine à encoller, le massicot, les stencils, la photocomposition, les enveloppes, les timbres, etc. Les textes arrivent sous forme électronique, il n’y a plus qu’à les corriger, les ordonner et les livrer au lecteur. À charge à celui-ci d’imprimer lui-même l’objet s’il préfère lire sur papier que sur écran. Et c’est la même chose pour les illustrations qui posaient autrefois tant de problèmes techniques et financiers : on peut même s’offrir la couleur, ça ne coûte pas un centime de plus !
Je pense qu’on peut parler ici de véritable révolution, bien que je n’aime guère employer ce terme. Si le fandom a été victime d’une solution de continuité au niveau des individus pendant la première moitié des années 1990, sur le plan technique et médiatique — j’emploie cet adjectif dans son sens le plus basique : qui a rapport au médium —, la césure a eu lieu au tournant du millénaire. Là où le Minitel se contentait d’accélérer la communication au prix d’un certain inconfort sur le plan de la lecture, le wèbe a multiplié cette accélération et amélioré le confort de lecture et facilité la réalisation d’entités livresques et je pourrais continuer longtemps ainsi mais je suis déjà très en retard sur cette préface.
L’objet virtuel — ou pas, si vous l’avez imprimé — que vous êtes en train de lire était impossible, impensable il y a seulement dix ou quinze ans. Naguère, c’est seulement au prix d’efforts physiques — ceux d’entre vous qui ont déjà employé une machine à écrire même pas électrique ou tourné pendant des heures la manivelle d’une ronéo en ont assurément conscience — et/ou de sacrifices financiers que l’équivalent de cette anthologie pouvait être porté à la connaissance du public. Aujourd’hui, tout est devenu si simple que la principale difficulté consiste à trouver assez de textes et à les réunir.
Ce qui explique sans doute le caractère tribal de la présente anthologie, émanation d’un site et d’un forum et reflet de la convivialité au sens large qui y règne. Le thème lui-même, celui du « crash », est indissociablement lié à la vie de la tribu en question, l’une des nombreuses tribus composant désormais le fandom SF. Certains ont traité ce thème par le biais de l’humour, d’autres avec un grand sérieux. On trouve des textes décrivant les circonstances menant à un crash, d’autres se déroulant pendant le crash en question, d’autres enfin situés après, voire bien après. Sur le plan de la longueur, les nouvelles vont de la vignette à chute à la quasi novella. La plupart se déroulent sur Terre dans un avenir plus ou moins proche, tandis que d’autres jouent se projettent dans un univers de space opera. Robots, extraterrestres, changement climatique, réalité virtuelle… les thèmes abordés sont variés, tout comme l’écriture et les influences.
En tout état de cause, il me semble que cette anthologie montre bien à quel point le fandom est « fractal » : chacune de ses parties est un reflet de la totalité. Certes, on ne trouve pas dans ces textes tout ce qui fait la SF, mais ils présentent une variété, une diversité suffisante pour que l’on puisse prendre leur ensemble comme un exemple de la variété et de la diversité du fandom lui-même, de la science-fiction elle-même. Et cela, tout en concédant que l’anthologie possède une identité globale reflétant tout à fait l’esprit particulier régnant à bord de ce vaisseau fanique virtuel baptisé le Cafard cosmique qui vogue chaque mois vers de nouvelles aventures.
00:25 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, fandom, fans, histoire, littérature
22.10.2008
Révolte sur la Lune

Robert Heinlein
The Moon is a Harsh Mistress
La Lune est devenu le pénitencier de la Terre. Dans les colonies souterraines vivent les exilés et leurs enfants, nés libres, également soumis aux exigences de leurs maîtres qui, sur une planète surpeuplée, les exploitent honteusement. Sur Luna, l'eau, rare et dispendieuse, risque de disparaître à terme si le produit des récoltes, chichement rétribué, continue à être expédié sur Terre sans renvoyer en retour de quoi pérenniser les cultures... Métaphore des pays industrialisés exploitant plus pauvres qu'eux, le roman raconte une révolution orchestrée par un groupe refusant le joug. Placé bien involontairement à leur tête, Manuel O'Kelly, technicien informatique, a l'avantage de nouer des liens privilégiés avec Mike, l'ordinateur de la planète, qui n'a révélé qu'à lui son éveil à la conscience. Sans son aide efficiente, les efforts du trio comprenant, outre O'Kelly, le professeur La Paz et la passionaria Wyoming Knott, auraient été voués à l'échec.
Claude Ecken
15:20 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, robert heinlein, littérature, xxe siècle, histoire, etats-unis
L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (2)
I – L’Histoire revisitée par l’Imaginaire.
La mise en place d'un serment civique que les chrétiens ne pourront accepter de prêter, puisqu'il ne reconnaît aucune puissance surnaturelle, permet de régler la question du christianisme. Les réfractaires de la secte sont exilés dans « certaines régions de l’Orient » et la peine capitale attend ceux qui tenteraient d'en revenir (28). La séparation entre un Occident dominé par l’idée républicaine et un Orient qui glisse déjà vers le fanatisme est consommée, quoique Rome conserve un contrôle nominal sur ses provinces orientales.
Le fait religieux est donc déterminant pour Renouvier : en Orient , « le pouvoir des surveillants religieux se substituait graduellement à celui des officiers civils » (29). Et, à la désagrégation politique, s’ajoutent les discordes théologiques sur la nature de Dieu (30). Renouvier postule un essor de l’arianisme (31) qui constitue un moyen terme et aide à la formation des premières nations d’Orient. Dans la première moitié du XIIe siècle républicain (32), la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure, la Thrace et l’Afrique, « ces contrées si éloignées les unes des autres (…) passaient de l’état d’émeute, pour ainsi dire endémique, à celui d’insurrection totale et violente contre l’ennemi commun, à la fois l’étranger, l’impie et le collecteur d’impôts, le gouvernement romain, oppresseur des peuples de Dieu » (33). C’est la crise la plus grave que doit affronter Rome depuis la succession de Marc-Aurèle. Les victoires des légions romaines permettent de contenir la menace aux frontières, en laissant « pleine liberté aux Barbares de s’étendre et aux chrétiens d’établir parmi eux la suprématie de la religion sur la civilisation » (34). Ainsi, à la fin du XIIIe siècle républicain (Ve siècle de l'ère chrétienne), Alaric, roi des Wisigoths, « étendit ses armes de la Thrace au fond de la Libye et fit reconnaître vingt ans sa suprématie à tout ce que l’Orient comptait de diocèses de la foi arienne » (35) ; Théodoric, roi des Ostrogoths, « approcha mieux encore du but et restaura presque l’Empire en Orient » (36). Mais ces royaumes barbaro-chrétiens, note Renouvier, « devaient naturellement se terminer avec la vie et les victoires d’un homme » (37). La disparition de Théodoric amorce une décomposition territoriale et une dilution du pouvoir politique. L’insécurité s’accroît, les routes commerciales sont coupées, les terres cultivables restent en friche. La population diminue, se rassemble dans des forteresses. Le droit écrit disparaît, l'esclavage est rétabli. Un nouveau type d’autorité profite de la ruine des communautés urbaines et, « depuis le Danube jusqu’au Nil » (38), c'est la mise en place de la féodalité.
L’hérésie arienne, très répandue chez les Germains et les Arabes, les conduit « jusqu’au monothéisme pur et farouche » (39). Á la fin du XIVe siècle (début du VIIe siècle de l’ère chrétienne), un prédicateur, du nom de Mohammed, prétend être le dépositaire « des ordres véritables que les chrétiens avaient falsifiés, d’adorer Dieu seul comme dieu et d’honorer Jésus comme un prophète ». Ce nouveau culte, que Renouvier qualifie de « christianisme ultra-arien » (40), ou mahométan, se répand rapidement hors de l’Arabie.
En Occident, la République est menacée par les luttes intestines entre « parti de l’oligarchie » et « parti populaire » (41). Le Sénat craint une émeute populaire. En ce XIe siècle (VIIIe de l’ère chrétienne), le consul Constantius Chloros, lié au parti oligarchique est autorisé « à conduire son armée en Italie et à Rome même ». Les sénateurs tentent de faire voter des mesures portant atteinte à l’état des personnes. Le soulèvement est « prompt à Rome et dans une grande partie de l’Italie » (42). Le parti populaire, avec l’appui de milices urbaines, s’empare du Capitole. Le consul est condamné à mort, le Sénat se soumet à des élections et la nouvelle assemblée vote des réformes décisives (43).
Au milieu du XIIe siècle (le IXe siècle de l’ère chrétienne), les anciennes provinces occidentales de Rome déclarent leur indépendance (44) et établissent entre elles des relations privilégiées, prélude à une fédération européenne. La République est réduite à la seule Italie (45). L’éveil des nations s’accompagne du réveil des religions. En Gaule, le druidisme réapparaît (46), en Grèce, c’est « la religion platonicienne » (47) qui succède à la laïcité qu’avait imposée Rome. Un doctrine particulière, le « panthéisme » (48), prône la tolérance, intègre la religion à la vie civique, prépare les peuples à un retour du christianisme.
En Orient, où « les esprits (...) avaient la religion pour unique moteur moral » (49), le fanatisme finit par provoquer, malgré les dissensions théologiques, une série de croisades contre l’Occident honni. Vers la fin du XVe siècle républicain, des principautés héréditaires finissent par émerger de l’anarchie féodale. Rattachées entre elles par des liens de vassalité, elles se coordonnent, sous l'influence unificatrice du clergé qui leur désigne le véritable adversaire : Rome (50). Le but de la Croisade est de libérer le tombeau des apôtres. Mais, au-delà des raisons spirituelles, saillent des motivations matérielles pour les princes orientaux qui rêvent d’obtenir « un établissement politique en Italie, ou même le siège romain temporel et puis la souveraineté du monde » (51). Les républiques occidentales, « l’Italie entre toutes », sont menacées (52).
(20) Uchronie, p. I.
(21) Uchronie, pp. III-IV.
(22) Uchronie, p. IV. Il s'agit de décrire une histoire dans laquelle « le progrès des sociétés et l’organisation définitive des nations d’élite, entièrement dus à la philosophie et au développement des mœurs politiques, n’assureraient aux religions que le droit des associations libres, limitées les unes par les autres et par la prérogative morale d’un Etat rationnel ».
13:21 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, histoire, uchronie, philosophie, littérature, charles renouvier
09.10.2008
Robert Heinlein et la liberté (2)
Comment évoquer, sans s'éparpiller, la place de la liberté dans une oeuvre et une vie qui en sont littéralement pétries ? Qu'elle soit envisagée comme un concept politique, une valeur morale, ou un droit fondamental, l'étude apparaît d'une pertinence évidente. Sans doute, la liberté est-elle la clef interprétative de ce que fut véritablement le rapport de Robert Heinlein au monde, à ses défis, et à l'ensemble de ses contemporains. M'appuyant sur ma formation universitaire d'historien des idées, ainsi que mon expérience personnelle d'auteur, j'évoquerai ici les échos les plus significatifs de sa conception de la liberté politique, à travers son parcours personnel et les résonnances que son oeuvre en offre (I) et sa conquête de la liberté dans l'écriture, pour lui et pour ses pairs, en retraçant les étapes de sa formalisation de l'art du récit, depuis la première nouvelle jusqu'à l'ultime défi (II).

I – Robert Heinlein et la liberté en politique.
Robert Heinlein est un citoyen américain qui reconnaît comme siennes les valeurs fondatrices de son pays, au premier rang desquelles, la liberté politique. Son œuvre de fiction, nous allons le voir, en porte la marque. Ses récits donnent à voir des révolutions, des fondations de colonies, des expériences démocratiques : autant d'échos de la naissance des Etats-Unis d'Amérique (A). Mais la question s'est également posée de savoir si Heinlein était aussi partisan d'un courant politique typiquement américain, qui a fait de la liberté individuelle un dogme indépassable : le libertarianisme. L'étude de son oeuvre nous permettra d'y répondre (B).
A. Un Américain épris de liberté.
Les treize colonies anglaises fondées tout au long du XVIIe siècle sur la côte est du continent nord-américain, en dépit de leur hétérogénéité (colonie pénitentiaire, comptoir commercial, refuge d'une communauté religieuse) sont toutes marquées, par l'âpreté de l'environnement naturel dans lequel elles s'inscrivent. Il en découle une distance de plus en plus problématique avec la métropole. Dès leur arrivée, les colons ont dû inventer une forme politique spécifique, fondée sur la circulation rapide de l'information (les newsletters), les réunions privées de citoyens actifs (les juntes), et les assemblées délibératives où les décisions d'intérêt général sont prises avec la célérité qu'impose le contexte (les meeting-houses). Le contraste avec les cadres institutionnels de l'Angleterre est saisissant : la “démocratie directe” des pionniers s'oppose à l’inertie administrative de la Couronne.
En 1763, l'Angleterre sort victorieuse du conflit et elle entend que le marché florissant que représentent ses colonies préservées résorbe, par de nouvelles taxations, le coût exorbitant du conflit. De plus, croyant protéger les colons de la menace indienne, la monarchie anglaise leur interdit toute expansion territoriale à l'Ouest. Tous les éléments contextuels, politiques et économiques, sont réunis pour faire basculer les colonies d'un loyalisme dépité à une rébellion exaltée. Taxations non consenties et démocratie expérimentale font mauvais ménage. Entre janvier et juillet 1776, l'opinion américaine bascule en faveur de l'indépendance, galvanisée par les pamphlets politiques, tels que Common Sense de Thomas Paine, aux accents univoques : « Il est temps de se séparer ».
Robert Heinlein connaît bien cette période et il n'hésite pas, lorsqu'il se lance dans sa campagne pour le contrôle supranational de l'arme atomique, dans les années 1960, à se réclamer de l'héritage du plus « va-t'en-guerre » des acteurs de la révolution américaine : Patrick Henry, qui, dès le mois de mai 1765, s'exprime à la Chambre des Bourgeois de Virginie en faveur de l'insurrection. En cinq résolutions, il accuse la “mère patrie” d'avoir comploté contre ses enfants et s'écrie : « Donnez-moi la liberté ou donnez-moi la mort ! ». On ne s'étonnera pas d'ailleurs que certains des héros de Heinlein s'appellent Thomas ou Patrick, comme les deux frères jumeaux de l'Age des Etoiles.
La question posée, outre celle de la liberté, est, bien sûr celle de la propriété, réglée depuis longtemps dans la Vieille Europe. Qui sont les propriétaires d'une terre colonisée ? Les seigneurs absents (“absentee landlords”) ont bien les titres de propriété, mais ce sont les colons qui maîtrisent, et surtout comprennent, le terrain. Les uns ont financé des expéditions à but lucratif et en attendent des retombées. Les autres travaillent et créent des richesses nouvelles qui, comme le suggère la théorie de la property de John Locke, doivent leur appartenir. Dans la « Logique de l’Empire », l'un des textes appartenant au cycle de L'Histoire du Futur, Heinlein transpose sur Vénus les tensions sociales et les crises économiques qui ont mené à la guerre d'indépendance, elle-même décrite dans D'une planète à l'autre. Et, En terre étrangère, par exemple, confronte la logique impérialiste au droit des premiers occupants, les Martiens, montrant que Heinlein ne fait pas l'impasse sur la question des nations indiennes. Enfin, Révolte sur la Lune, est une transposition transparente de la révolution américaine et de ses résultats : Luna City, lassée de subir les taxations non consenties et la surexploitation de ressources non renouvelables que lui impose la Terre, conquiert son indépendance le 4 juillet 2076. Le parallèle est clair : le Sugar Act décidé en 1764 par le nouveau chancelier d'Angleterre, Grenville, imposant une taxe sur la circulation du sucre dans les colonies, est l'une des premières causes de la colère des colons contre la « mère-patrie ». Et la « Boston Tea Party » de 1773 fut provoquée par la suspension de la Tea Tax de 1770, au seul bénéfice de la East India Company (anglaise, forcément) qui souhaitait écouler son excédent de production. Mêmes causes, mêmes effets !
Mais, que la guerre se gagne ou non, il ne suffit pas de repousser l'ennemi pour s'affranchir de la tutelle métropolitaine. Pour qu'existe une authentique liberté politique, il faut un « contrat social ». Et Robert Heinlein, dans sa fiction, revient longuement sur les modalités et les promesses de celui-ci. La notion s'insère dans l'histoire américaine dès le 21 décembre 1620, lorsque les pèlerins séparatistes du Mayflower signent un « covenant », fondé sur l'entraide et la promesse solennelle d'affronter ensemble les dangers du Nouveau Monde. Robert Heinlein semble, de prime abord, partisan d'un contrat minimal à la manière du « pacte social » de John Locke, limitant strictement le transfert des libertés fondamentales de l'individu à l'Etat : seules les conditions d'exercice de ces libertés sont transmises, ce qui donne naissance aux trois pouvoirs. Toutefois, Heinlein est pragmatique : ce qui compte le plus à ses yeux, à une époque où les institutions politiques ne sont pas encore définies, est l'efficacité du contrat. La parole donnée est fondatrice du corps social. De ce point de vue, sa conception est proche de celle d'Alexis de Tocqueville : tout pouvoir qui n'a pas été expressément délégué est réputé ne pas avoir été concédé. Surtout, le contrat est nécessaire : les conditions environnementales nouvelles ont imposé aux hommes une nouvelle forme d'organisation. L'Etat de Nature « second » de Jean-Jacques Rousseau n'est pas loin. Etre libre, c'est aussi combattre en faveur de la liberté. Cette dernière reconquise, il reste aux colons à fixer les modalités de leur société future, à travers la rédaction d'un document constitutionnel.
Robert Heinlein confronte ses personnages à une réalité qu'ont affronté les colons américains : la liberté, à peine conquise peut être perdue. Dans Révolte sur la Lune, Le « professeur » de la Paz, pour ne citer que lui, pointe du doigt tout à la fois la bêtise des comités, et les risques de la rédaction. L'Etat constitutionnel chargé de défendre les droits conquis, risque de les aliéner, s'il n'est pas strictement encadré dans l'exercice de sa coercition légitime : « Permettez-moi d'attirer votre attention sur les vertus merveilleuses de la négation (...) Que votre texte soit émaillé d'articles indiquant les actions qui seront à tout jamais interdites à votre gouvernement : pas de conscription militaire, pas d'interférence, si légère soit-elle, avec la liberté de la presse, la liberté de se déplacer, la liberté de parole, de réunion, de culte, le droit à l'instruction, au travail, le droit syndical... pas d'impôts involontaires ».
Serait-ce là l'expression d'un mépris et d'une méfiance envers l'Etat, fut-il « gendarme », que l'on pourrait attribuer à Robert Heinlein, comme l'ont fait les lecteurs libertariens de son oeuvre ? Ce chantre de la liberté politique pourrait-il véritablement avoir glissé vers une dogmatisation de celle-ci, au détriment des autres valeurs fondatrices de son pays ?
Ugo Bellagamba
15:47 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, robert heinlein, littérature, xxe siècle, histoire, etats-unis
09.09.2008
Vauban, physiocrate ? (2)

II – Vauban au futur : un visionnaire aux idées libres.
Si Vauban échappe aux « canons » de la physiocratie, c'est aussi parce que ses idées ont toujours été libres. Une bonne partie de son oeuvre excède les préoccupations de la « secte des économistes ». Sébastien Le Prestre n'est pas un doctrinaire, mais un expérimentateur : il est « un lanceur d'idées » (43). Cette liberté de ton, en l'absence de toute contrainte idéologique, est sans doute son caractère le plus original. Cela confère à ses Oisivetés une pertinence, une portée qui surpasse celle de la plupart des traités de son temps. Fontenelle, (44) son premier biographe, en était persuadé : « que les idées qu'il y propose s'exécutassent, ses Oisivetés seraient plus utiles que tous ses travaux » (45).
Respectueux de l'autorité royale lorsqu'il s'agit de renflouer le trésor royal grâce à un nouvel impôt, en revanche, Vauban « s'accorde toute licence pour imaginer » (46) des solutions qu'il n'a pas l'intention d'imposer. Cette liberté, qui lui permet d'embrasser des perspectives parfois très lointaines, voire abstraites, et des sujets si divers, n'est pas sans rapport avec la démarche encyclopédique des Lumières (A), sans toutefois se fondre en elle. La quintessence de sa pensée, en définitive, réside dans son caractère visionnaire (B).
A – L'encyclopédiste du Grand Siècle
De Vauban, Diderot disait : « nous avons eu des contemporains dans le siècle de Louis XIV ». L'affirmation est séduisante, mais trompeuse. Il est délicat de retrouver chez le maréchal bourguignon la démarche philosophique du maître d'oeuvre de l'Encyclopédie (48), telle que celle-ci est explicitée, par ses soins, dans l'article « Encyclopédie » : rassembler toutes les connaissances acquises par l'humanité, tout en critiquant les fanatismes et en faisant une apologie de la Raison et de l'esprit critique. Diderot croit au progrès du et par le Savoir. Il entend faire le tri des connaissances, en insistant sur celles qui sont « utiles » (49). Pour rendre sensible cette généalogie des connaissances, il se sert d'un système de « renvois » d'un article à l'autre, qui permettent de mettre en lumière, par la méthode comparative, « de confirmation et de réfutation » l(50) e caractère obsolète des dogmes religieux ou celui, relatif, des institutions politiques (51).
On ne reconnaît guère Vauban dans cette présentation, alors même que les physiocrates contribuent significativement à l'oeuvre de Diderot. Pourtant l'insatiable curiosité dont attestent les Oisivetés s'accompagne d'une rigueur méthodologique qui fait écrire au marquis de Mirabeau que leur auteur est le premier à comprendre que « l'arithmétique posée sur des bases morales est le seul palladium des sociétés » (52).
L'oeuvre composite est plus novatrice qu'elle ne le semble de prime abord. Et peut-être pas si respectueuse de l'autorité royale : tout en affirmant avoir réservé la connaissance de La Dîme à ses seuls amis, Vauban a « fait imprimer la Dîme royale à un nombre d'exemplaires relativement important (...) 400 au maximum, 264 au minimum » (53). Il ne s'est manifestement pas considéré tenu à un secret perpétuel au nom de l'intérêt de l'Etat. En choisissant librement le moment de la diffusion de la Dîme, en 1707, ne serait-il pas le précurseur de la liberté d'opinion, de publication, et de diffusion, qui sera au coeur de l'édifice démocratique de la fin du dix-neuvième siècle ?
Extraire Vauban de son siècle pour l'intégrer, à perpétuelle demeure, à celui des Lumières n'est donc pas plus satisfaisant que d'en faire le précurseur de la « secte des économistes ». Fontenelle écrivait encore que le maréchal se distinguait par « l'équipollence dans l'excellence », susceptible de formuler des opinions informées sur un nombre incalculable de sujets (54), « apte à toutes les tâches, possédant un savoir universel » (55). Au-delà du caractère en partie hagiographique du propos, la liberté même qui se trouve à la racine de cet esprit du Grand Siècle, semble relever bien plus de l'idéal dix-neuviémiste du « vir bonus », cet honnête homme, notable cultivé capable d'agir et de réfléchir sur tout, avec le souci permanent, sinon l'ambition, à l'instar des avocats de la troisième république, d'être au service de la société (56). Vauban serait-il dès lors un thuriféraire de la « res publica » ? Sans doute faut-il, en ce jour-anniversaire, poser la question différemment : que n'avons-nous pas encore su voir dans ses Oisivetés qui justifiera que nos successeurs, à leur tour, se l'approprient ? Cette « modernité » récurrente n'est-elle pas la marque des visionnaires ?

B – L'inexhaustible visionnaire.
L'oeuvre plurielle de Sébastien le Prestre de Vauban transcende son époque. L'admettre est malaisé pour un historien du droit et des idées politiques, qui considère, et enseigne habituellement, que toute idée, toute doctrine ou oeuvre politique, est d'abord le fruit de son contexte. L'historien anglais Arnold Toynbee a employé une métaphore restée célèbre pour l'exprimer : l'auteur, ou le penseur, est toujours influencé par les réalités institutionnelles et sociales de son temps, épousant « cette tendance du potier à devenir l'esclave de l'argile » (57). Platon et Aristote se sont exprimés sur la démocratie athénienne ; Sir Thomas More et John Locke ont critiqué l'Angleterre des Stuarts ; Diderot et ses rédacteurs ont déstabilisé les certitudes de la France des Bourbons. Dans cette perspective, les idées de Vauban apparaissent beaucoup moins datées : même si son oeuvre nous renseigne à l'évidence sur l'Etat de Louis XIV et ses mécanismes décisionnels, il porte souvent son regard vers l'avenir. Dès lors, la question posée au début de cet article n'a plus vraiment d'intérêt. Vauban n'appartient qu'à une communauté : celle de ceux qui mesurent, par l'expérience directe, le caractère indocile de la réalité, irréductible aux doctrines qui cherchent à l'apprivoiser, et formulent des solutions pour le long terme.
Il ne peut suffire de l'affirmer. Afin de le vérifier, il faut revenir à ces campagnes dont Vauban s'est fait le défenseur, à commencer par les forêts. Dans sa volonté d'ignorer les bienfaits, fussent-ils étiques, de la législation colbertienne, Vauban paraît, a contrario, avoir des préjugés. Il juge meilleure, à l'instar des disciples de Quesnay, la solution qui consiste à laisser la forêt se réguler d'elle-même. Toutefois sa réflexion s'étend bien au-delà de la doctrine des physiocrates. Comme le relevait Andrée Corvol en 1983, « il épingle l'essentiel qui ne commence qu'à s'esquisser » (58). Vauban est effectivement le seul à prendre la véritable mesure de l'enjeu : « le problème que pose la nature du produit sylvicole ne saurait se traiter indépendamment de celui qui naît de son renouvellement » (59). Il s'agit moins d'optimiser la production de bois que de la pérenniser, dans l'intérêt de la Nation et de l'Etat. Vauban serait-il le tout premier théoricien français du « développement durable » (60) ? Il n'hésite pas à suggérer que l'Homme et la Nature peuvent s'associer pour garantir la vitalité de la forêt. En modifiant, par ses interventions, les données naturelles du terrain, l'homme accroît les chances de réimplantation : « rien ne garantissant le remplissage des vides par la nature zélée, mieux vaut s'en charger soi-même » (61). L'Homme peut non seulement « relever » la forêt, mais aussi « l'élever », créant lui-même de nouvelles espèces. Il se livre ainsi « aux délices de la conception » (62). Visionnaire, Vauban l'est encore sur les possibilités eugéniques de la sylviculture : « voilà un homme qui a compris (avant même que se forge le mot) que l'écologie ne se confondait pas avec la résignation aux données biologiques » (63). De cette « science des arbres » balbutiante à la production industrielle d'organismes génétiquement modifiés, il n'y a qu'un pas, qu'on ne peut franchir, précisément, qu'en se laissant la plus entière liberté d'imagination, à l'instar du maréchal morvandiau.
Aucun physiocrate après Vauban, ne poussera la réflexion aussi loin. Moins précurseur que prospectiviste, il enjambe le XVIIIème siècle, pour investir le XIXème siècle. Au début du XXIème, il nous apparaît comme l'un des esprits les plus visionnaires que la France ait jamais enfanté.
La pensée du poliorcète se déploie en ce lieu, sous l'horizon, où les parallèles de l'utopie et de la praxis finissent par se croiser, pour forger des modèles optopiques (i.e. : « optimum polis », la meilleure des cités réalisables) potentiellement accessibles à long, voire très long, terme. Esprit dévoué à la chose publique, Sébastien Le Prestre revient nous encourager à rêver notre futur au présent. A point nommé.
Ugo Bellagamba
(43) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(44) Bernard LE BOUYER DE FONTENELLE, Eloges de Vauban, Association des Amis de la Maison Vauban, Saint-Léger-Vauban, 1986.
(45) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 350.
(46) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.160.
(47) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 332.
(48) L'Encyclopédie de Diderot et D'Alembert ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, University of Chicago, ARTFL Project, ATILF [ressource électronique] : http://portail.atilf.fr/encyclopedie/.
(49) Ibid.
(50) Ibid.
(51) Ibid. : « les renvois serviront d'itinéraires dans ces deux mondes dont le visible peut être regardé comme l'Ancien et l'intelligible comme le Nouveau ».
(52) Guy DEGEN, Vauban au siècle des Lumières, op. cit., p. 342.
(53) Michel MORINEAU, Tombeau pour un maréchal de France : la Dîme de Vauban, op. cit., p. 195.
(54) Ibid., p. 185.
(55) Jean MESNARD, Vauban et l'esprit encyclopédique, Actes du Colloque Vauban Réformateur, op. cit., p. 329.
(56) Ugo BELLAGAMBA, Les avocats à Marseille : praticiens du droit et acteurs politiques (XVIIIème et XIXème siècles), PUAM, 2001, p.517.
(57) Arnold TOYNBEE, A study of History, l'Histoire, N.R.F., Paris, 1961, Bordas, Paris, 1972, p. 28.
(58) Andrée CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.162.
(59) André CORVOL, Vauban et la forêt, op. cit., p.164.
(60) Est qualifié de « durable », selon la Commission Mondiale pour l'Environnement et le Développement, le développement qui « répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Cf. Gro Harlem BRUNTLAND, Our Common Future, Oxford University Press, 1987 ; Notre avenir à tous, Editions du Fleuve, Montréal, 1988.
(61) Andrée Corvol, Vauban et la forêt, op. cit., p.167.
(62) Ibid.
(63) Ibid., p.168.
(54)
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02.08.2008
L’acteur historique dans les récits de science-fiction (3)
Il y a, en dernière limite, un troisième élément à prendre en considération : c’est le lien qui existe entre l’existence d’un acteur historique et la dimension utopique (ou dystopique) du récit. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, le fait qu’il s’agisse d’une uchronie est indifférent en ce qui concerne l’existence d’un acteur historique. La plupart du temps, les personnages des récits uchroniques ne sont pas les « déclencheurs » de la divergence historique, mais bien plutôt les « révélateurs » de celle-ci. C’est en suivant la manière dont ils explorent leur univers, que le lecteur lève peu à peu le voile sur le fameux « point de divergence » qui constitue le levier du texte. En ce sens, l’acteur historique dans les uchronies n’est pas très différent de l’acteur historique dans les autres récits de SF. Certaines uchronies ne mettent en scène aucun acteur historique au sens strict du terme. L’excellent recueil de Robert Silverberg, Le Nez de Cléopatre, en est une illustration.
Toutes ces remarques au sujet de l’acteur historique dans la science-fiction ne sont en rien une réflexion aboutie, mais tout au contraire, l’ouverture d’un débat, le début d’une exploration narrative. Il reste tout à dire sur les mécanismes du personnage qui affronte le monde, parfois à son cœur défendant. Quant à la place de l’Histoire dans la Science-fiction, elle ne peut aller que croissant, tant il est avéré que le genre puise aux sources de la connaissance historique et scientifique. En guise de conclusion, on pourrait dire que l’engouement actuel pour l’uchronie, la prolifération du steampunk et l’omniprésence de l’Histoire dans les ouvrages les plus récents, sont peut-être le signe de l’émergence d’un nouveau courant, cousin de la déjà vieille « hard-science » si chère aux auteurs américains. Une manière de « hard-history » qui orchestrerait la réappropriation du roman historique par le champ science-fictif, comme l’illustrent des œuvres récentes telles que La folie de Dieu de Juan Miguel Aguileira, ou encore, Le Roi d’août de Michel Pagel. On ne peut que se réjouir que la transversalité actuelle de l’Imaginaire manifeste une inclinaison aussi nette pour l’Histoire.
08:03 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, histoire, littérature
31.07.2008
L’acteur historique dans les récits de science-fiction (2)
L’un des meilleurs exemples de « l’acteur historique » en situation est sans doute le personnage complexe du Docteur Yueh dans le premier volume du cycle de Dune de Frank Herbert (magistralement interprété par Dean Stockwell dans l’adaptation cinématographique injustement décriée de David Lynch). C’est à cause de sa trahison que le Duc Léto Atreïdes et la cité d’Arrakeen qui lui avait été confiée, tombent aux mains des Harkonnens, car ceux-ci qui ont su fléchir son conditionnement impérial. Mais Yueh n’a rien du traître archétypal, dénué de remords et d’arrières pensées. Il agit dans un but qui lui est propre : se venger du Baron Vladimir Harkonnen et de son mentat, Piter de Vries, qui ont séquestré et torturé sa femme pour faire pression sur lui. Pour cette raison, il dote le Duc Léto d’une dent empoisonnée destinée à tuer le Baron et, surtout, organise l’évasion dans le désert profond du fils du Duc, Paul et de sa mère, Jessica, Dame du Bene Gesserit. Il subtilise également l’anneau sigillaire du Duc afin que Paul puisse se prévaloir de son hérédité. Ainsi, tout en trahissant les Atreïdes, Yueh est, en définitive, à l’origine de l’accomplissement de la prophétie du Bene Gesserit qui va faire de Paul Atreïdes, le Muad’dib des Fremen d’Arrakis et le Kwisatz Haderach qui contrôlera la production de l’Epice et balaiera le vieil ordre politique de l’Empire. En un mot, le personnage de Yueh est la « charnière » de toute l’intrigue de Dune. C’est l’acteur historique, par excellence. Ce qui le détermine n’est ni le conditionnement impérial, ni une conviction politique ou une vénalité coupable, mais tout simplement la douleur psychologique de n’avoir pu sauver sa femme. La volonté de se venger des Harkonnens qui lui ont pris son épouse outrepasse toute autre considération, y compris la fidélité qu’il voue au Duc Léto. Littéralement, Yueh instrumentalise les Atréïdes pour accomplir sa vengeance et finit par provoquer une révolution qu’il n’a jamais souhaitée. Il est probable qu’il sente confusément la dimension historique de ses actes au moment de les accomplir, mais il n’y accorde aucune importance. Le monde peut convulser, si cela lui permet d’être en présence du Baron et de savourer sa vengeance. Par sa complexité et sa fragilité, par la simultanéité de son échec et de sa victoire, le Docteur Yueh est certainement l’un des plus beaux acteurs historiques de toute l’histoire de la science-fiction.Il s’ensuit une deuxième considération : si la psychologie de l’acteur historique est déterminante dans l’instrumentalisation de l’Histoire dans le récit de fiction, il faut que l’auteur choisisse la meilleure façon de mettre en lumière cette psychologie. Car, c’est en elle que réside toute la saveur du « moment historique » qui porte le récit de SF. Et la technique narrative la plus évidente de toutes, celle qui, de surcroît, paraît la plus facile, la plus naturelle, est l’utilisation du point de vue subjectif que de trop nombreux auteurs de SF rechignent à adopter. En adoptant, dans l’écriture du récit, le point de vue subjectif de l’acteur historique, plutôt qu’un point de vue omniscient qui dévoile au lecteur, pêle-mêle, les informations-clefs et les émotions primordiales de tous les personnages, on plonge littéralement dans le « for intérieur » de l’acteur historique. Lorsque j’emploie le terme de « for intérieur », je le fais à la fois dans son sens généraliste (ses pensées, ce que le personnage croit, ce qui le pousse à agir) et au sens juridique du terme, « for » signifiant tribunal. Et, avec ce second sens, on touche au bénéfice le plus intéressant du point de vue subjectif. Car, l’acteur historique étant un personnage vivant, lorsqu’il se trouve confronté à la situation extrême qui va faire de lui un « acteur historique », il est toujours en procès avec lui-même. Son « for » intérieur est le théâtre d’une lutte entre ses engagements politiques et ses traits psychologiques, entre ce qu’il doit faire au nom de ses convictions et ce qu’il juge juste de faire au nom de ses émotions. Aucune autre forme de narration ne parvient à rendre aussi sensibles au lecteur les tiraillements de l’acteur historique au moment où il agit. Percevoir ses doutes, c’est lui conférer une humanité sans laquelle il n’est qu’un élément du récit parmi d’autres. C’est précisément ce que j’ai essayé de faire dans ma novella uchronique, L’Apopis Républicain.


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29.07.2008
L’acteur historique dans les récits de science-fiction (1)
L’Histoire est omniprésente dans la science-fiction. Et sa fonction y est plurielle. Elle intervient soit à titre de source d’inspiration (citons le cycle de Fondation d’Isaac Asimov, largement inspiré de l’Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain d’Occident, d’Edward Gibbon : citons également Tigane de Guy Gavriel Kay et Ariosto Furioso de Chelsea Quinn Yarbro, deux romans dont la trame est directement puisée dans l’histoire de la Renaissance italienne), soit comme contexte (les exemples sont légion : Robert Silverberg met souvent en scène l’Antiquité égyptienne, assyro-babylonienne, grecque et romaine, dans ses romans, Gilgamesh roi d’Ourouk, Thèbes aux Cent Portes, Lettres de l’Atlantide, ainsi que dans nombre de ses nouvelles ; la tétralogie du Lion de Macédoine de David Gemmel se déroule en pleine époque hellénistique), soit, comme enjeu narratif, dans les récits uchroniques qui, depuis quelques années, semblent être redevenus l’apanage des auteurs de science-fiction (l’énumération des mondes ayant connu une histoire antique, médiévale, moderne ou contemporaine, différente de la notre et l’annuaire des « points de divergence » parfois originaux, mais souvent très classiques, n’étant pas l’objet de cet article, je renvoie le lecteur curieux à l’excellent ouvrage d’Eric B. Henriet, L’histoire revisitée ; enfin, l’histoire est également présente dans la science-fiction sous la forme d’un « jeu » sur les grandes figures du genre lui-même, forgées au cours du long 19ème siècle français et européen. Le steampunk, hommage appuyé aux « maîtres » et à leurs créatures, met en scène, dans des décors volontiers victoriens, Conan Doyle et Sherlock Holmes, Jack London et Peter Pan, les martiens et la cavorite de Wells et Némo et le Nautilus de Verne, et prouve que l’identité de la science-fiction s’appuie sur une histoire, des mythes et des valeurs propres.

11:35 Publié dans Ugo Bellagamba | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, histoire, littérature, uchronie





Joseph Altairac




