09.04.2009

La gratuité c'est le vol

Après un feuilleton législatif pour le moins grotesque, la loi Internet et Création, dite Hadopi, vient d'être rejetée aujourd'hui à l'Assemblée nationale. Même si cette loi liberticide rédigée sous la pression des lobbies de l'industrie culturelle plus soucieux de leur compte en banque que de démocratie et de respect de la vie privée sera vraisemblablement représentée devant les deux chambres, mieux vaut en rire car on ne plaisante jamais autant que de ce qui nous fait peur.






Ceux qui parmi vous ne seraient pas déjà au courant des détails de cette loi peuvent se reporter utilement au site des "cinq gus dans un garage qui qui fabriquent des adresses IP pour envoyer des mails à la chaîne", pour reprendre une expression parmi d'autres de notre actuelle ministre de l'Inculture qui a fait florès — l'expression, pas la ministre.

 


08.03.2009

Poupée aux yeux morts

FnSf38.jpgRoland C. Wagner

Fleuve Noir (1988, 1998)

 

Premier roman ambitieux de Roland C. Wagner, après Le Serpent d'angoisse et Un Ange s'est pendu, Poupée aux yeux morts, qui comprenait dans sa première édition trois volumes, conte les tribulations de Kerl, un voyageur de l'espace qui, à la suite d'une panne sur son vaisseau, a vieilli durant le trajet. Ce septuagénaire tente de retrouver Sue, la bien-aimée qu'il a délaissée cinquante ans plus tôt, laquelle n'a paradoxalement pas pris une ride depuis qu'elle a été conditionnée pour devenir une prostituée.

FnAnt1649.jpgCette quête sentimentale se double vite d'une autre, à l'échelle cosmique. En effet, la rationalité est de plus en plus souvent prise en défaut : il semble qu'une autre logique venue du fond de l'espace, la Perturbation, progresse vers la Terre. Les premiers éléments de cette menace sont donnés à Kerl par l'intermédiaire d'un Fouinain, un extraterrestre dont le physique comique ne masque que mieux l'étendue des pouvoirs psychiques. C'est cependant à l'astronaute de rassembler en un tout cohérent les indices qu'il glane au cours de péripéties rocambolesques ; les Matraqueurs, qui hantent le métro et FnAnt1654.jpgs'expriment en langage minimaliste, les Salvoïdes, clones dont la fonction même de faiseurs d'horribles jeux de mots est un mauvais jeu de mots, les Transylvaniens qui dansent en effectuant de courts sauts dans le temps, les Néopurs, ex régime fort mais encore puissant, d'un puritanisme exacerbé, renversé par la Rationalité et sa rigidité scientifique, comme d'autres extraterrestres ou d'autres personnages attachants, constituent, parfois sans en avoir conscience, un élément du puzzle. Références musicales et littéraires, principalement de Science-Fiction, culturelles en ce qui concerne les images du vieux Paris, scientifiques par rapport à la Perturbation sont autant de détails qui portent l'intrigue à un point d'ébullition.

FnAnt1659.jpgL'art littéraire de Roland C. Wagner est de manipuler conjointement le motif et la trame. Comme dans Les Futurs Mystères de Paris, que ce roman préfigure, chaque motif de son puzzle répète un élément de la trame globale.

Comme toujours chez Wagner, l'action est rapide et échevelée, de multiples personnages se croisent, se perdent et se retrouvent, d'innombrables idées et postulats sont agités, concaténés pour finalement accoucher d'une théorie unifiée d'un univers imaginaire aussi foisonnant dans sa complexité que cohérent dans son ensemble. On sort d'une telle lecture un peu étourdi, mais ravi, ébloui par ce numéro d'équilibriste. Une réédition essentielle (1).

 

Claude Ecken

 

(1) Critique écrite en 1998. Le roman a connu en 2002 une réédition remaniée au Livre de Poche sous le titre L'Œil du fouinain, dont le texte est téléchargeable ligne ici sous licence Creative Commons by-nc-nd.

 

 

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24.01.2009

Rêve de Fer

medium_revedefer.pngNorman Spinrad
The Iron Dream (1972)
(Folio SF n°239)
© 2006 Éditions Gallimard

 

 

 

 

Préface

 

« Through science and technology we will meet the aliens, and they will be us. » (Norman Spinrad — The Neuromantics.)

 

Les dates n’ont rien d’innocent. Sans les charger de quelque signification mystico-ésotérique, il faut bien reconnaître qu’elles influent sur la destinée, au même titre que la géographie. Pour faire simple : avoir vingt ans en 1960 à New York, ce n’était pas du tout la même chose que de les avoir en 1980 à Paris.
Né le 15 septembre 1940 à New York, Norman Spinrad n’a pas encore cinq ans lorsque l’arme nucléaire lancée par son pays détruit Hiroshima, puis Nagasaki. On peut donc considérer qu’il appartient à la génération qui a « toujours » vécu avec l’idée de la Bombe… et le souvenir des camps d’extermination nazis. Né à New York dans une famille juive, on peut supposer qu’il en a été plus marqué que ses contemporains moins directement concernés par cette tragédie.
D’un point de vue  technique, statistique, le baby-boom commence en 1945, avec le retour des hommes partis à la guerre. Mais, si l’on se place sur le plan culturel, il est clair que les enfants nés entre 1940 et 1945 doivent être pris en compte, non comme des baby-boomers à part entière, mais comme les initiateurs de nombre des mouvements qui ont marqué cette génération : les Beatles, Bob Dylan, Jimi Hendrix, quatre Rolling Stones sur cinq, Angela Davis, Huey Newton, Gilbert Shelton… Si Norman Spinrad n’est donc pas un baby-boomer, il est incontestablement l’un des premiers porte-parole de cette génération, et sans doute le premier dans le domaine de la science-fiction, où il introduit notamment le rock’n’roll en 1969 dans « Le Grand Flash ».
J’aurais pu tout aussi bien souligner qu’il a eu quatorze ans en 1954, année marquée par une explosion qui vaut bien celle d’Hiroshima : la naissance du rock’n’roll. Quatorze ans en 1954 valent bien seize ans en 1966 ou dix-sept en 1977 — trois dates majeures de l'histoire du rock : naissance, mutation, retour aux sources et à l’énergie originelle.
medium_rdfsuperl.jpeg Autour de cette date symbolique où Elvis Presley enregistre un disque pour sa maman, il ne faut pas oublier que les années 50, celles de l’adolescence de Spinrad, marquent les débuts de ce qui sera qualifié par la suite de « révolution sexuelle ». Les mouvements jugés provocants du pelvis d’Elvis participent d’une tendance plus générale, où ils côtoient les disques de musique « exotique » et de danse du ventre aux pochettes de plus en plus sexy, ainsi que les tikis, symboles phalliques hawaiiens fièrement plantés à la verticale au fond du jardin — premières audaces montrant que la société étatsunienne commençait déjà à s’extraire du carcan étouffant du puritanisme. C’est aussi au cours de cette décennie que commence à se développer l’intérêt pour les drogues psychédéliques dont l’usage se répandra largement dans les années 60.
La deuxième moitié des fifties voit donc se mettre peu à peu en place le célèbre sex & drugs & rock’n’roll — trinité dont Norman Spinrad saura tirer parti tout au long de sa carrière, le point culminant de cette ligne d’inspiration étant sans doute Rock Machine (1987), avec ses personnages adolescents complètement obsédés, ses drogues électroniques et ses rock-stars synthétiques. De ce point de vue, Spinrad demeure fidèle à une certaine Weltanschauung des années 60, où la musique en général et le rock en particulier constituent un vecteur pour des idées politiques ou de critique sociale.
Par contre, il a quasiment abandonné en chemin la violence extrême et provocatrice qui était une caractéristique majeure de certains textes de ses débuts — cette violence qui, notamment illustrée au cinéma par Sam Peckinpah, était considérée comme un élément de modernité au tournant des années 60-70. Et il semblerait que Rêve de fer marque chez Norman Spinrad l’apogée et la fin de cette tendance, comme s’il avait enfin réussi avec ce livre l’exorcisme qu’il cherchait à réaliser à travers un texte comme Les Hommes dans la jungle.
Quel est le comble de la provocation pour un auteur juif ?
Écrire un roman censé être l’œuvre d’Adolf Hitler.
Voici ce  que Alain Dorémieux écrivait en 1974 dans la défunte revue Fiction dont il était alors rédacteur en chef :
medium_revedeferpocket.jpg « … [Rêve de fer] est une parodie énorme, à la fois délirante et logique, de toute l’heroic fantasy, de tout ce qu’elle contient de fascisme larvaire, de pulsions guerrières, d’images nietzschéennes du surhomme et de la race dominatrice. Autrement dit, dans cet univers où l’hégémonie nazie n’a pas eu lieu, Hitler rêve sur le plan du fantasme l’accomplissement symbolique du nazisme et le projette dans le domaine littéraire de manière pathologique. »
Une parodie, oui. Mais une parodie noire, et d’une violence qui dépasse tout ce que Norman Spinrad a pu écrire auparavant. Le fameux « Et on s’amuse, et on rigole » des Hommes dans la jungle fait place à un implicite « Et on ne s’amuse pas, et on ne rigole pas ». Rêve de Fer ne fait pas rire, pas même sourire, mais plutôt grincer des dents. Quand au roman dans le roman, monstrueuse métaphore d’une histoire — la nôtre — qui n’a pas eu lieu là-bas, il n’est que haine (2), sang et mort.
Pas de sexe, pas de drogues, pas de rock’n’roll.
L’absence de drogues n’a rien de remarquable, et celle du rock’n’roll semble logique : Le Seigneur du Svastika étant censé avoir obtenu le Hugo en 1954, il lui aurait été difficile de se référer à un genre musical qui n’existait pas encore au moment de son écriture. (On peut d’ailleurs se demander si le rock’n’roll est apparu dans cet univers ; en l’absence de données précises, j’aurais tendance à penser que non.) L’absence apparente de sexe, par contre, peut sembler surprenante chez un auteur pour qui décrire les relations sexuelles de ses personnages est l’une des manières de cerner leur psychologie.
S’il n’y a pas de scènes de sexe explicites, le livre abonde en scènes de sexe implicites. Pour un œil aiguisé et averti, Le Seigneur du svastika fait figure d’immense partouze homosexuelle où une sexualité refoulée s’exprime à travers la violence extrême des protagonistes. C’est dans le combat que Feric Jaggar et ses hommes trouvent leur plaisir, et non dans l’union charnelle avec une femme, exclusivement destinée à la reproduction. Ce point et bien d’autres sont détaillés dans la « postface », qui constitue en fait la véritable chute de Rêve de fer en nous donnant un aperçu du monde uchronique où a été écrit Le Seigneur du Svastika. Sans doute rédigée pour éviter toute interprétation tendancieuse de ce livre, cette analyse du roman débouche, à nos yeux de lecteurs de notre univers, sur une véritable interprétation psychanalytique du nazisme — au cas où certains, lisant Le Seigneur du Svastika au premier degré, auraient manqué l’évidence exprimée par d’innombrables indices dans le corps du roman.
medium_rdfgall.jpeg Il s’est pourtant trouvé dans les années 90 au moins un « journaliste » pour accuser Rêve de fer de « révisionnisme » ; apparemment, l’inculture, voire l’illettrisme n’empêchent pas d’écrire n’importe quoi dans un grand hebdomadaire national. En effet, comment une histoire alternative pourrait-elle être révisionniste ? C’est un pur non-sens. (On notera d’ailleurs au passage que les négationnistes ne trouveront aucun grain à moudre dans Le Seigneur du Svastika : non seulement le génocide n’y est pas nié, mais « Hitler » s’en fait l’apologue au nom de la pureté de la race.)
L’uchronie n’a pas de sens moral. L’univers de Rêve de fer n’est ni pire, ni meilleur que le nôtre. Il est différent, voilà tout, et tel est le sens de la postface apocryphe. Tel était également le message de Philip K. Dick à la fin du Maître du Haut Château. Si deux des plus grands auteurs de science-fiction ont pris la peine d’écrire chacun tout un roman pour exprimer cette idée, il doit bien y avoir une raison.
Rêve de fer a été rédigé au début des années 70, à une époque où le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale et des camps d’extermination était encore assez présent pour que nul n’éprouve le besoin de rappeler le «devoir de mémoire ». Ce livre procède de la même logique que celle qui, quelques années plus tard, a poussé les punks à porter des insignes nazis — par dérision (2). Un processus de démythification du nazisme avait alors commencé, avec une volonté de le réduire à néant, en le privant notamment de sa symbolique, soit en la détournant — tout comme les nazis ont détourné la svastika — soit en la pulvérisant par le biais de l’analyse psychanalytique. Les punks ont choisi la première voie, mais leur démarche, mal comprise, a débouché sur l’interdiction des emblèmes nazis — interdiction qui en a bien évidemment renforcé le sens et la valeur aux yeux des nostalgiques de la Shoah.
medium_rdfopta.jpeg En choisissant de recourir à l’analyse dans le cadre d’une farce dont la noirceur n’est plus à démontrer, Norman Spinrad s’est prémuni contre toute réinterprétation abusive de son œuvre, contre toute récupération du Seigneur du Svastika par les « fans » de son « auteur ». Alors que le port d’insignes nazis était lourdement chargé d’ambiguïté, il n’y en a aucune dans Rêve de fer. La signification du livre est claire.
D’ailleurs, je ne vois pas comment un individu sain d’esprit pourrait lire Le Seigneur du Svastika au premier degré, et encore moins adhérer aux convictions nauséabondes de ses protagonistes. Non seulement le lecteur ne s’amuse pas et ne rigole pas, mais un sourd malaise ne tarde pas à s’emparer de lui à mesure que l’intrigue progresse et que les intentions de l’auteur supposé (Hitler) se font plus claires. Je n’ai jamais rencontré personne qui ait refermé ce livre avec une image positive du nazisme.
Dans mon cas, il aurait même agi comme un vaccin — ou du moins un rappel — à son encontre lorsque je l’ai lu, vers l’âge de quatorze ans. Par son interprétation psychanalytique exacerbée, il m’a permis de prendre conscience, peut-être pour la première fois, du terrifiant lavage de cerveau, de cette épouvantable implantation de mèmes de haine dont mon père, né en 1922 en Allemagne, a été victime pendant son adolescence.
Merci, Norman.

 

Roland C. Wagner


 

(1) Bien évidemment raciale : il suffit de compter le nombre d’occurences des termes pur/pureté/purhomme et gènes/génétique, qui, seuls ou en association, jouent le rôle de principaux Leitmotive.
(2) Le mouvement punk, qui se caractérisait par une absence d’idéologie, à l’exception du fameux « No Future ! », de même que les Redskins, de gauche comme leur nom l’indique, ne doivent pas être confondus avec les skinheads racistes et fascistes mis en avant par les médias.

27.10.2008

Souvenirs, souvenirs : "Mentions légales"

En attendant les Utopiales 2008, qui se dérouleront à Nantes à partir de mercredi prochain, voici Catherine Dufour (qui vient de publier un recueil de nouvelles, L'accroissement mathématique du plaisir, aux éditions du 'Bélial) lisant son texte dans L'Appel d'air pendant l'édition 2007 du festival :

 

03.10.2008

Musique de l'énergie

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Préface

 

En 1970, lorsque j’ai publié The last hurrah of the Golden Horde, mon premier recueil de nouvelles, Algis Budrys — qui à l’époque était un des plus grands critiques de SF - déclara : « Ces nouvelles sont très bonnes, mais quand Spinrad va-t-il développer un style cohérent ? »
Cette critique fut essentielle dans le développement de ma carrière — car, pour moi, Budrys se trompait du tout au tout. Il m’a bien fait comprendre que, en effet, j’employais plusieurs styles différents ; mais ce qui, pour lui, était un défaut m’est apparu comme une qualité qui, jusque-là, m’avait échappé. Je ne vois pas pourquoi on devrait interdire à un auteur d’employer des styles différents. La nature de chaque histoire, son style et sa forme, devrait suffire à déterminer la façon dont elle doit être écrite, et non la personne qui l’a signée.
Les nouvelles de Musique de l’énergie m’ont rappelé cette expérience ; en effet, si Budrys avait chroniqué le recueil dans les années 70, il aurait certainement dit la même chose de Roland C. Wagner. La gamme de styles qu’il développe d’un texte à l’autre est assez impressionnante, non seulement en termes de style, mais aussi de contenu, de forme, de thématique et d'intention. On peut espérer qu’en trente ans, les critiques et les lecteurs auront compris la leçon et que tous y verront une qualité et non un défaut.
am-hpl-g.jpgEn effet, on passe du poème humoristique qu'est « Les Trois Lois de la sexualité robotique » à l’humour scatologique de « Vingt ans sur un trône », le texte rétro appartenant au genre dit « steampunk » (bien mal employé, puisqu’il n'a rien à voir avec le cyberpunk et pas grand-chose avec la vapeur) qu'est « Celui qui bave et qui glougloute », la SF pure et dure de « Blafarde ta peau, rouge ton regard », « Ce qui n’est pas nommé » et « Fragment du Livre de la Mer » (lauréat du prix Tour Eiffel), sans oublier des textes lyriques, mélancoliques et expérimentaux tels que « Chaque nuit », « Faire-part », « Un œil ouvert dans la nuit » et « À la saignée du coude », pour finir par la novella qui donne sont titre au recueil, « Musique de l'énergie », qui synthétise plusieurs des styles, des thèmes, des intentions et des obsessions de Roland C. Wagner.
Il suffirait de publier ces nouvelles sous pseudonymes et tout le monde croirait qu’elles sont l’œuvre de trois auteurs différents, car d’une certaine façon, Wagner est trois auteurs différents. L'un est Roland C. Wagner, auteur de SF pure et dure, amoureux du space opera écrivant volontairement dans une veine populaire, le membre éminent du fandom présent à chaque convention. Il y a aussi le Roland Wagner « nouvelle vague », qui ne cesse d’explorer des stades de conscience alternatifs et des phénomènes métaphysiques cosmologiques et temporels, mélangeant une écriture lyrique et des formes expérimentales, qui se serait senti chez lui au sein de la revue New Worlds de Michael Moorcock ou de son héritier actuel, Interzone. Enfin, il y a Roland Wagner le rocker qui a sans doute écrit plus de SF sur le thème du rock que tout autre auteur, y compris Moorcock et votre serviteur, et d’une façon à la fois romantique et froidement analytique, comme il le fait dans « Musique de l’énergie ». Ce qui ne veut pas dire que ces trois Roland Wagner n’écrivent jamais en collaboration.
phenix56-g.jpg« Hors monde Hors temps » décrit d’une façon dense et parfois déroutante un état de conscience très étrange, mais le tout se termine d'une façon science-fictionnellement satisfaisante. « Fragment du Livre de la Mer » peut être vu comme une nouvelle écologique assez didactique, mais dépasse le simple message par son lyrisme, tout comme « Chaque nuit », et se fonde sur la mutation de conscience de son protagoniste. « Chaque nuit » rappelle le classique de Thomas M. Disch, « Le Rivage d’Asie », dans la façon dont on y présente un homme perdu dans une ville dont il ne peut comprendre ni la langue, ni la culture. Comme la nouvelle de Disch, c’est le récit d’un voyage intérieur en terre étrangère qui, vers la fin, aborde avec succès un thème plus lovecraftien. Et pour boucler la boucle, « H.P.L. (1890-1991) » est un pastiche sur Lovecraft lui-même.
Inutile de dire que les récits les plus rock ont souvent à voir avec des substances susceptibles de provoquer des altérations de conscience. En fait, bien qu’il y ait un peu de sexe dans ces récits, on peut dire que Roland Wagner a deux thèmes majeurs : le rock et les drogues.
cryptCthulhu-g.jpgBien sûr, il n’est pas le seul dans ce cas. J’en ai moi-même traité plus d’une fois, tout comme Michael Moorcock, Maurice Dantec, John Shirley et Rudy Rucker, pour ne citer que quelques exemples. Mais Wagner le fait d’une façon différente.
Tout comme Philip K. Dick, il emploie les états de conscience chimiquement altérés pour explorer des mutations cosmiques, des questions métaphysiques et des niveaux de conscience différents et comme, mettons Moorcock et Rucker, y ajoute la joie de vivre d’un authentique rocker et les détails qui montrent le véritable connaisseur en matière d’herbe, de hash ou d’acide.
Mais contrairement à Dick, Wagner est un véritable romantique psychédélique, et pourtant, contrairement aux autres, Wagner analyse aussi d’un œil lucide les aspects destructeurs des drogues et des cultures alternativent qu’elles génèrent.
Philip K. Dick en était capable, peut-être y suis-je parvenu avec Rock Machine, mais je ne connais pas d’autre romancier en activité qui ait pu modeler ces aspects et les réconcilier comme l’a fait Roland Wagner. Et personne n’a encore exploré le thème avec un tel courage et un tel savoir tout en démontrant une telle connaissance des rapports entre la drogue, le rock et la culture — sujets que la plupart des auteurs évitent comme la peste.
Un tel courage ? me direz-vous.
Lisez « Musique de l’énergie » et vous saurez pourquoi.
escales-g.jpgCette novella mérite de donner son titre au recueil, et pas uniquement pour son côté commercial. C’est la plus longue nouvelle du recueil et elle inclut la plupart des facettes de l’auteur, et le titre, qui aurait pu être « L’Énergie de la musique », résume non seulement sa vision métaphysique, psychédélique et sociopolitique du rock, mais désigne l’origine même de sa créativité.
La nouvelle commence comme une odyssée à la Mad Max, celle d’un groupe de rock à travers les ruines physiques, politiques, culturelles et psychiques d’une Amérique balkanisée du futur et se termine sur une version romantico-rock’n’rollienne du salut du monde ; de plus, on y explore et explique l’histoire du futur que Wagner a utilisée dans plusieurs romans ou nouvelles. Le milieu se situe dans la « psychosphère », une sorte d’inconscient collectif jungien revu et corrigé par la culture populaire, où les archétypes ne sont pas éternels, mais naissent, vivent et meurent, influencés par ce qui se passe dans le monde réel tout comme ses habitants sont influencés par cet univers.
Le groupe fictionnel du récit se voit transféré dans ce domaine et son odyssée se prolonge dans la Psychosphère, à travers l’Amérique des années 50 jusqu’à la Grande Terreur future qui détruisit le Rêve américain et les États-Unis avec lui.
Mais cela n’a rien à voir avec l’Histoire traditionnelle. Il s’agit de celle du Rock’n’roll et, donc, de la véritable Histoire du monde.
Vous ne me croyez pas ?
Lisez « Musique de l’énergie », et Roland Wagner vous convaincra.
futursAnte-g.jpgD’abord, le milieu de sa nouvelle comporte une brève histoire du Rock’n’roll telle qu’on ne l’a jamais racontée. Wagner ne se contente pas de connaître sur le bout des doigts l’histoire du rock, bien que ce soit le cas, ni d’aimer le rock, bien que ce soit également le cas, mais il s’agit plutôt d’un amour sans concession.
Wagner démontre que c’est le Rock’n’roll qui a brisé la stérilité culturelle de l’Amérique des années 50 tout en démontrant sa nature primitive, que des Elvis ou Buddy Holly n’avaient pas la moindre idée des transformations qu’ils allaient provoquer et, plus encore, n’auraient jamais accepté une telle responsabilité.
De même, il développe l’ascension et la chute de la culture alternative née de la confluence des drogues psychédéliques et du Rock’n’roll pour être détruite par le speed, les drogues trafiquées et le pouvoir politique de l’Establishment.
Ce qui nous mène au phénomène punk. Et au-delà.
Dans un sursaut de lucidité, Wagner traite Michael Jackson de première anti-rock star, le point culminant qui transforme une musique de rébellion, de mutation et de transformation en un argument commercial comme les autres, dominé par les chiffres de vente.
Ce n’est pas qu’un tour de force : il fallait un grand courage ou une grande naïveté pour l’écrire. Ainsi, Wagner démontre qu’il est le plus sophistiqué des auteurs français de science-fiction connaissant la rue. Impossible de croire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.
Il savait certainement qu’il abordait une fraction de l’Histoire restée secrète, et que les éditeurs américains refuseraient de toucher même avec des pincettes. Ceux-ci me l’ont dit personnellement.
Le rock et les drogues ont écrit l’Histoire de l’Amérique, du somnambulisme des années 50 jusqu’aux années 60 vouées à la culture alternative, puis sur la guerre anti-drogues des années 70 qui se continue aujourd’hui et empoisonne l’esprit américain et le reste du monde, jetant en prison des millions d’Américains et déstabilisant la moitié de l’Amérique latine. Et en réprimant cette Histoire vraie que raconte Roland Wagner, on transforme l’Histoire officielle en mensonge et fait du Rêve américain un cauchemar au cœur vide.
Peut-être fallait-il qu’un écrivain français brise le mur du silence. Après tout, c’est un autre français, Alexis de Tocqueville, qui a écrit La Démocratie en Amérique au XIXe siècle. À l’époque, c’était ce qu’on pouvait trouver de plus vrai.
Mais bien sûr, ce n’était pas du Rock’n’roll.

 

Norman Spinrad

 

Traduction :Thomas Bauduret

 

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01.08.2008

Mars ou crève

Un film d'animation de Sylvain Leroy, visible sur Générations Science Fiction. Diffusion : Ralamax Prod.

 

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26.07.2008

L'Œuvre du Diable

medium_diable.jpgMichel Pagel

J'ai lu, 2004 

 

     Ce roman plonge ses racines à plus d'un titre dans la deuxième moitié des années 80. Tout d'abord parce que les premiers titres de « La Comédie inhumaine » sont parus à cette époque, mais aussi parce que la plupart d'entre eux s'y déroulent en temps réel. Cela se passait au sein de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir et leur publication a fait de Michel Pagel le représentant le plus atypique de la Génération perdue, laquelle brillait déjà par son atypisme.

     Pour mémoire, la caractéristique principale de cette poignée d'auteurs fut d'avoir raison trop tôt. Alors que la « tendance » était à une S-F « littérairement » privilégiant la forme, ils s'obstinaient à vouloir raconter des histoires ; ce fut tout naturellement qu'ils trouvèrent un espace de liberté au Fleuve Noir, s'y installant peu à peu sous la direction « historique » de Patrick Siry avant de s'imposer au tournant de la décennie sous la tutelle bienveillante de Nicole Hibert. Comme Michel Pagel, j'ai appartenu à ce vague groupe, en compagnie de Claude Ecken, Michel Honaker, Richard Canal, Jean-Marc Ligny et Jean-Claude Dunyach. Les deux derniers de la liste avaient été publiés dans la collection « Présence du Futur », place forte des « littératurants », avant de passer au Fleuve Noir ; quant à Canal, il avait sorti un premier roman en grand format — ce qui était exceptionnel à l'époque — aux éditions La Découverte. Plus tard, nous avons été rejoints par Laurent Genefort, Ayerdhal et Don Hérial, certains d'entre nous ont pseudonymisé quelques livres, et la Génération perdue s'est diluée à la fin de l'année 1991 avec le changement de direction à la tête d'« Anticipation ». Le bilan de ces quatre années est clairement positif, et il est paradoxal de constater que cette période s'est achevée alors que la mode, avec un bon lustre de retard, était passée au « retour au récit » — un retour inutile pour Michel Pagel qui ne s'en était jamais écarté.

     Puisqu'il avait les mains libres, il en a profité. Pour mettre sur pied les bases d'un cycle de romans fantastiques où Dieu et le Diable auraient leur rôle à jouer. Et où, accessoirement, il pourrait régler ses comptes avec la religion catholique. Après avoir tordu le cou aux contes de fées dans les quatre volumes des Flammes de la nuit (récemment réédité chez J'ai lu), le moment était venu de s'attaquer à un morceau encore plus gros. Cela donna Le Diable à quatre, mélange très réussi d'horreur et d'humour, Sylvana, une histoire de vampire toute en finesse, Désirs cruels, premier recueil de nouvelles de l'histoire de la collection, et Les Antipodes, où l'on assistait, au milieu d'autres horreurs, à la naissance du fils de Dieu et de la fille du Diable.

     Nous y voilà. Non seulement Pagel met en scène deux des principales icônes de l'imaginaire mystique, mais il leur donne une progéniture, dont il nous invite à découvrir le destin dans L'Œuvre du Diable, conclusion (provisoire ?) de La Comédie inhumaine. Il fallait oser un truc pareil, il l'a fait. Il fallait aussi le réussir — mission accomplie. La petite quinzaine d'années qui sépare Les Antipodes du présent roman lui a permis de mûrir peu à peu son projet. De toute manière, il n'avait aucune raison de se presser : il était bien obligé d'attendre que la progéniture en question atteigne un âge où il deviendrait possible de leur faire vivre des aventures un tantinet crédibles sur un certain plan — je suis certain que vous pouvez sans peine deviner lequel. On ne s'étonnera donc pas que L'Œuvre du Diable possède une certaine complexité, voire une complexité certaine. Il faut dire qu'entre-temps, Pagel a ajouté deux opus à sa noire Comédie : Nuées ardentes, fondement de certains aspects du cycle, et L'Ogresse, livre d'une rare perfection formelle. Il fallait réunir tout ça et le faire tenir debout — ce qui n'avait rien d'évident. Là encore, Pagel l'a fait. Et il l'a fait avec brio, maestria, tout ce que vous voudrez, profitant d'un autre espace de liberté, cette fois aux éditions J'ai Lu — un espace qui s'est malheureusement refermé, lui aussi, les bonnes choses n'ont qu'un temps.

     Tout sépare bien entendu les deux adolescents. Eve, la fille du Diable, est une adolescente délurée — avec un père pareil, vous pensez ! — , alors qu'Emmanuel, le fils de Dieu, a été élevé au Vatican. Mais ils ont tous deux des pouvoirs, et, s'ils ne savent pas s'en servir, ils auront largement l'occasion d'apprendre au cours de ce roman dont la longueur se justifie par la richesse des péripéties et le soin apporté à la caractérisation des personnages ; le fantastique repose avant tout sur eux, un vieux renard comme Michel Pagel le sait bien. Or, des personnages, Eve et Emmanuel vont en rencontrer une pléiade, dont naturellement bon nombre que l'on a pu croiser au détour de l'un ou l'autre volume du cycle. Et c'est notamment là que le solide métier de l'auteur apporte un plus incontestable. Car jamais les indispensables « résumés des épisodes précédents » ne sombrent dans la lourdeur ou, justement, le résumé. Je veux dire que l'on n'a à aucun moment l'impression d'avoir manqué quelque chose si l'on n'a pas lu les volumes précédents ; les rappels indispensables sont insérés en douceur, au même titre que les informations inédites. Non seulement, on peut lire L'Œuvre du Diable sans avoir connaissance du reste, mais cette lecture donne envie de découvrir le contenu exact des autres volets de La Comédie inhumaine. En effet, en dépit de l'épaisseur du roman, Pagel a appliqué ce que j'appellerais le principe d'économie : il lui arrive peut-être de s'attarder un peu sur une description ou sur la psychologie d'un personnage, mais, en ce qui concerne l'intrigue, il va droit à l'essentiel avec une sobriété héritée de son apprentissage au Fleuve Noir, du temps où une histoire devait tenir dans un certain format pour pouvoir être publiée.

     Ce n'est pas le moindre paradoxe de ce livre où ils sont légion. Les lecteurs s'attendant au traditionnel combat entre le Bien et le Mal, vont avoir une — grosse — surprise. Eve et Emmanuel ne correspondent pas non plus à l'idée qu'on pourrait se faire de la fille du Diable et du fils de Dieu. Et les retournements abondent à tous les niveaux, tant à l'intérieur de la mécanique du roman et du cycle que sur des plans plus généraux. Ainsi, l'abondance et la précision du vocabulaire lié au catholicisme romain créent une dimension ironique qui imprègne littéralement le récit. Après le mort-vivant du Diable qui se parfume parce qu'il a « tout de même rendez-vous avec une dame », voici Dieu qui fait de l'auto-stop. Et l'un des sommets du livre est cette scène extraordinaire où le Diable explique, pince-sans-rire, sa conception quasi matérialiste du monde : il n'y a pas de transcendance, pas de vie après la mort, pas d'Enfer ni de Paradis. Un tel paradoxe résume à mon sens très bien l'esprit de cet excellent roman, étonnante pierre de faîte d'une construction littéraire originale et intelligente.

     La Génération perdue ne l'a pas été pour tout le monde.

 

Roland C. Wagner

14.06.2008

Le Gardien de l'ange

medium_leewood.jpgN. Lee Wood 

Looking for the Mahdi, (1996)

Flammarion “Imagine”

 

    Futur proche. La narratrice de ce roman, Kahlili bint Munadi Soliman, américaine d'origine arabe, est une journaliste spécialiste du Moyen-Orient, qui eut son heure de gloire lors de la guerre du Khuruchabja. Kay dicte à présent le texte des potiches qui apparaissent aux informations télévisées. Bien que se sachant moche, elle n'apprécie pas le contact ni la compagnie du séduisant John Halton qui lui est pourtant tout dévoué. Et pour cause : John Halton est un fabriqué ; son ADN a été recombiné par le génie génétique. Plus performant, plus puissant, il n'est qu'un androïde de la série John Halton, obéissant servilement à son propriétaire.

     Les services secrets demandent à Kay de livrer Halton au jeune dirigeant du Khuruchabja qui a besoin d'un garde du corps pour se préserver de ses opposants. La journaliste ignore cependant que tous deux sont les instruments d'un complot politico-religieux particulièrement machiavélique.

     L'intrigue, complexe, fait intervenir de multiples personnages qui, comme dans tous les récits d'espionnage, jouent double voire triple jeu. Nathalie Lee Wood se sort admirablement bien des pièges de cet exercice : elle connaît son sujet sur le bout des doigts et ne craint pas d'exposer ses virulents partis pris politiques. L'avenir qu'elle campe n'est pas joyeux. Mais l'analyse qu'elle en fait est intelligente sans jamais se départir d'une causticité et d'un humour décapants.

     Car l'intelligence du propos ne le cède en rien à la qualité de l'écriture. Le ton est alerte, vivant. Wood a de l'esprit et du style, un sens de la narration achevé. La psychologie de son personnage est riche et fouillée, son évolution finement maîtrisée. Autant dire que pour un premier roman, c'est un coup de maître. Nathalie Lee Wood a d'emblée un ton bien à elle. Son roman dégage une énergie surprenante, même s'il cède parfois au pessimisme devant tant de problèmes imbriqués. On sera plus réservé sur le final, happy end politique peu crédible, auquel on préférera la conclusion ultime concernant le destin du couple Kay/Halton : sensible et romantique, sa dimension humaine ne laisse pas indifférent.

     Précisons, pour l'anecdote, que Nathalie Lee Wood, qu'on a pu rencontrer du temps de son séjour en France, avant qu'elle ne s'établisse en Angleterre, ne dédaigne pas non plus les clins d'oeil, à l'adresse de Roland C. Wagner par exemple, puisque le souverain du Khuruchabja arbore un « tee shirt décoré d'une photo du chanteur du groupe de rock français bien connu Brain Damage, un type à l'air passablement dérangé ».

 

Claude Ecken