27.11.2009
L'Humour, un compagnon fidèle
Seul un genre bien établi, dont la solidité va de pair avec un ensemble de poncifs apparus pendant ses jeunes années, peut offrir un terrain fertile à l’humour. De fait, il faut attendre les années quarante pour que celui-ci prenne une certaine importance éditoriale dans la SF moderne, avant tout par le biais de la parodie, qui culminera pendant la décennie suivante, notamment dans les pages de la revue Galaxy où elle va souvent de pair avec une certaine critique sociale. Cette dernière tendance fait les choux gras des fort rebelles années 60 et 70, en parallèle avec une veine absurde et nonsensique s’éloignant parfois de la SF.
Henry Kuttner et Catherine L. Moore, sous leurs divers pseudonymes — le plus connu étant Lewis Padgett —, ont produit une de nouvelles au ton sarcastique, comme les aventures du professeur Gallegher, un savant pas si fou que ça mais tout à fait alcoolique, qui a pour habitude de concevoir en état d’ébriété avancée des inventions dont l’utilité lui échappe une fois dégrisé (“Le robot vaniteux”). Il leur arrive aussi de s’inspirer de Lewis Carroll (“Tous smouales étaient les borogoves”), et leur grande spécialité consiste à plonger leurs personnages dans les pires ennuis à la suite d’une rencontre avec diverses machines et créatures originaires des époques et/ou des planètes les plus lointaines (“Saison de grand cru”). Déjà demain (Denoël) et leur Livre d’Or (Pocket) réunissent quelques-unes de leurs plus grandes réussites.
Maître de la forme courte — et même ultra-courte —, Fredric Brown publie dans les années 50 deux chefs-d’œuvres absolus. Martiens, go home ! (Gallimard) décrit une hilarante invasion de la Terre où les Martiens sont vraiment de petits hommes verts, aussi insupportables que des personnages de Tex Avery. L’Univers en folie (Gallimard) se déroule dans une uchronie où les pires clichés de la SF bas de gamme sont devenus réalité, et où la propulsion interstellaire a été inventée en bricolant une machine à coudre !
D’autres auteurs opèrent dans des registres voisins, tels Robert Sheckley qui passe à la moulinette le thème du premier contact avec une race extraterrestre (“Tout ce que nous sommes”), Damon Knight et son art de la nouvelle à chute (“Comment servir l’homme”) ou Philip K. Dick dans ses jeunes années. Quant à Poul Anderson, auteur en temps normal plutôt « sérieux », il signe avec Les Croisés du cosmos (Gallimard) le récit tout autant réjouissant que pince-sans-rire de la conquête d’un empire interstellaire par des chevaliers médiévaux qui se sont emparés du vaisseau d’extraterrestres venu les conquérir.
Planète à gogos (Gallimard) de Frederik Pohl et C.M. Kornbluth constitue un parfait exemple d’union efficace entre la satire et la critique sociale. Dans un monde dominé par la publicité, un “créatif” se retrouve à subir le matraquage dont il était jusque-là l’un des responsables : « J’étais en train de devenir le genre de consommateurs que nous aimons. Vous pensez à fumer, pensez à une Starr, allumez-la. Vous allumez une Starr, pensez à la limonade. Vous buvez un coup de limonade, vous pensez aux Craquesel et vous en achetez une boîte. Vous en achetez une boîte et vous pensez à fumer, vous allumez une Starr. Et à chaque étape, roulent dans votre tête les formules publicitaires dont on vous a bourré les yeux et les oreilles. »
Norman Spinrad n’hésite pas à donner avec bonheur dans le pamphlet le plus cinglant. Dans La Der des Der (Presses de la Cité) le destin du monde dépend d’un émir du pétrole richissime qui oblige ses troupes à fumer du haschisch en permanence, d’un Premier Secrétaire du Parti communiste soviétique décédé depuis des années (on le décongèle lorsqu’on a besoin de lui), et d’un ancien vendeur de voitures devenu obsédé sexuel et président des États-Unis. Du même auteur, le sarcastique Jack Barron et l’éternité (Robert Laffont), qui date de la fin des années 60, décrit avec férocité un monde sous la coupe de l’audiovisuel ressemblant étrangement au nôtre.
Nombre des auteurs ci-dessus n’ont pas hésité à recourir à l’humour noir, mais peu sont allés aussi loin dans cette direction que Régis Messac et Bernard Wolfe. Du premier, La cité des asphyxiés (Édition Spéciale) montre une ville d’un lointain futur baptisée La-Pah-Trih, où l’air qui fait défaut est fabriqué à partir des excréments, dont le nom local est « san ». D’où cette complainte chantée en chœur par les lumpens locaux déféquant de concert :
Donnons notre san ! Donnons notre san !
Oui notre san, tout notre san !
Tout notre san pour La-Pah-Trih !
Quant à Bernard Wolfe, il présente avec Limbo (Robert Laffont) la solution définitive à toutes les guerres : l’Immob, une doctrine qui pousse les gens à se faire amputer leurs membres, puisque qui n’a pas de main ne peut tenir d’arme. Un livre cruel et grinçant qui suscite le ricanement plutôt que le sourire.
Plus près de nous et dans une tonalité nettement plus débridée, Douglas Adams repousse les frontières de l'absurde avec une tonalité bien anglaise dans la série du Guide galactique (Gallimard) tirée d’un feuilleton radiophonique. Tout commence par l’arrivée d’extraterrestres qui expliquent aux Terriens qu’ils ont vingt-quatre heures pour évacuer la Terre car celle-ci doit être détruite pour permettre le passage d’une autoroute hyperspatiale !
Terry Pratchett, non content de détourner joyeusement les clichés de la fantasy, entre autres, dans sa série du Disque-monde (L’Atalante), cosigne avec Neil Gaiman l'hilarant De bons présages (Au Diable Vauvert), parodie des histoires d’Antéchrist où le Molosse des Enfers est un gentil bâtard répondant au nom de Toutou !
Enfin, last but not least, Les escargots se cachent pour mourir (Le ’Bélial), de Michel Pagel, aussi à l’aise dans la SF que la fantasy et le fantastique réunit Le cimetière des astronefs, franche rigolade pastichant allègrement le space opera et ses clichés , et Pour une poignée d’helix pomatias, incursion insensée dans les univers référentiels et bouillonnants de la création littéraire, tous genres confondus. Ces derniers exemples montrent à l'évidence que l'humour, désormais compagnon fidèle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy, n'hésite pas à mélanger les genres pour la plus grande jubilation du lecteur.
Roland C. Wagner
22:12 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, littérature
09.04.2009
La gratuité c'est le vol
15:57 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, hadopi, littérature
08.03.2009
Poupée aux yeux morts
Roland C. Wagner
Fleuve Noir (1988, 1998)
Premier roman ambitieux de Roland C. Wagner, après Le Serpent d'angoisse et Un Ange s'est pendu, Poupée aux yeux morts, qui comprenait dans sa première édition trois volumes, conte les tribulations de Kerl, un voyageur de l'espace qui, à la suite d'une panne sur son vaisseau, a vieilli durant le trajet. Ce septuagénaire tente de retrouver Sue, la bien-aimée qu'il a délaissée cinquante ans plus tôt, laquelle n'a paradoxalement pas pris une ride depuis qu'elle a été conditionnée pour devenir une prostituée.
Cette quête sentimentale se double vite d'une autre, à l'échelle cosmique. En effet, la rationalité est de plus en plus souvent prise en défaut : il semble qu'une autre logique venue du fond de l'espace, la Perturbation, progresse vers la Terre. Les premiers éléments de cette menace sont donnés à Kerl par l'intermédiaire d'un Fouinain, un extraterrestre dont le physique comique ne masque que mieux l'étendue des pouvoirs psychiques. C'est cependant à l'astronaute de rassembler en un tout cohérent les indices qu'il glane au cours de péripéties rocambolesques ; les Matraqueurs, qui hantent le métro et
s'expriment en langage minimaliste, les Salvoïdes, clones dont la fonction même de faiseurs d'horribles jeux de mots est un mauvais jeu de mots, les Transylvaniens qui dansent en effectuant de courts sauts dans le temps, les Néopurs, ex régime fort mais encore puissant, d'un puritanisme exacerbé, renversé par la Rationalité et sa rigidité scientifique, comme d'autres extraterrestres ou d'autres personnages attachants, constituent, parfois sans en avoir conscience, un élément du puzzle. Références musicales et littéraires, principalement de Science-Fiction, culturelles en ce qui concerne les images du vieux Paris, scientifiques par rapport à la Perturbation sont autant de détails qui portent l'intrigue à un point d'ébullition.
L'art littéraire de Roland C. Wagner est de manipuler conjointement le motif et la trame. Comme dans Les Futurs Mystères de Paris, que ce roman préfigure, chaque motif de son puzzle répète un élément de la trame globale.
(1) Critique écrite en 1998. Le roman a connu en 2002 une réédition remaniée au Livre de Poche sous le titre L'Œil du fouinain, dont le texte est téléchargeable ligne ici sous licence Creative Commons by-nc-nd.

01:08 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, méta-sf, paradoxe de langevin, littérature, humour
24.01.2009
Rêve de Fer
Norman Spinrad
Préface
« Through science and technology we will meet the aliens, and they will be us. » (Norman Spinrad — The Neuromantics.)
Né le 15 septembre 1940 à New York, Norman Spinrad n’a pas encore cinq ans lorsque l’arme nucléaire lancée par son pays détruit Hiroshima, puis Nagasaki. On peut donc considérer qu’il appartient à la génération qui a « toujours » vécu avec l’idée de la Bombe… et le souvenir des camps d’extermination nazis. Né à New York dans une famille juive, on peut supposer qu’il en a été plus marqué que ses contemporains moins directement concernés par cette tragédie.
D’un point de vue technique, statistique, le baby-boom commence en 1945, avec le retour des hommes partis à la guerre. Mais, si l’on se place sur le plan culturel, il est clair que les enfants nés entre 1940 et 1945 doivent être pris en compte, non comme des baby-boomers à part entière, mais comme les initiateurs de nombre des mouvements qui ont marqué cette génération : les Beatles, Bob Dylan, Jimi Hendrix, quatre Rolling Stones sur cinq, Angela Davis, Huey Newton, Gilbert Shelton… Si Norman Spinrad n’est donc pas un baby-boomer, il est incontestablement l’un des premiers porte-parole de cette génération, et sans doute le premier dans le domaine de la science-fiction, où il introduit notamment le rock’n’roll en 1969 dans « Le Grand Flash ».
Autour de cette date symbolique où Elvis Presley enregistre un disque pour sa maman, il ne faut pas oublier que les années 50, celles de l’adolescence de Spinrad, marquent les débuts de ce qui sera qualifié par la suite de « révolution sexuelle ». Les mouvements jugés provocants du pelvis d’Elvis participent d’une tendance plus générale, où ils côtoient les disques de musique « exotique » et de danse du ventre aux pochettes de plus en plus sexy, ainsi que les tikis, symboles phalliques hawaiiens fièrement plantés à la verticale au fond du jardin — premières audaces montrant que la société étatsunienne commençait déjà à s’extraire du carcan étouffant du puritanisme. C’est aussi au cours de cette décennie que commence à se développer l’intérêt pour les drogues psychédéliques dont l’usage se répandra largement dans les années 60.Écrire un roman censé être l’œuvre d’Adolf Hitler.
Voici ce que Alain Dorémieux écrivait en 1974 dans la défunte revue Fiction dont il était alors rédacteur en chef :
« … [Rêve de fer] est une parodie énorme, à la fois délirante et logique, de toute l’heroic fantasy, de tout ce qu’elle contient de fascisme larvaire, de pulsions guerrières, d’images nietzschéennes du surhomme et de la race dominatrice. Autrement dit, dans cet univers où l’hégémonie nazie n’a pas eu lieu, Hitler rêve sur le plan du fantasme l’accomplissement symbolique du nazisme et le projette dans le domaine littéraire de manière pathologique. »Une parodie, oui. Mais une parodie noire, et d’une violence qui dépasse tout ce que Norman Spinrad a pu écrire auparavant. Le fameux « Et on s’amuse, et on rigole » des Hommes dans la jungle fait place à un implicite « Et on ne s’amuse pas, et on ne rigole pas ». Rêve de Fer ne fait pas rire, pas même sourire, mais plutôt grincer des dents. Quand au roman dans le roman, monstrueuse métaphore d’une histoire — la nôtre — qui n’a pas eu lieu là-bas, il n’est que haine (2), sang et mort.
S’il n’y a pas de scènes de sexe explicites, le livre abonde en scènes de sexe implicites. Pour un œil aiguisé et averti, Le Seigneur du svastika fait figure d’immense partouze homosexuelle où une sexualité refoulée s’exprime à travers la violence extrême des protagonistes. C’est dans le combat que Feric Jaggar et ses hommes trouvent leur plaisir, et non dans l’union charnelle avec une femme, exclusivement destinée à la reproduction. Ce point et bien d’autres sont détaillés dans la « postface », qui constitue en fait la véritable chute de Rêve de fer en nous donnant un aperçu du monde uchronique où a été écrit Le Seigneur du Svastika. Sans doute rédigée pour éviter toute interprétation tendancieuse de ce livre, cette analyse du roman débouche, à nos yeux de lecteurs de notre univers, sur une véritable interprétation psychanalytique du nazisme — au cas où certains, lisant Le Seigneur du Svastika au premier degré, auraient manqué l’évidence exprimée par d’innombrables indices dans le corps du roman.
Il s’est pourtant trouvé dans les années 90 au moins un « journaliste » pour accuser Rêve de fer de « révisionnisme » ; apparemment, l’inculture, voire l’illettrisme n’empêchent pas d’écrire n’importe quoi dans un grand hebdomadaire national. En effet, comment une histoire alternative pourrait-elle être révisionniste ? C’est un pur non-sens. (On notera d’ailleurs au passage que les négationnistes ne trouveront aucun grain à moudre dans Le Seigneur du Svastika : non seulement le génocide n’y est pas nié, mais « Hitler » s’en fait l’apologue au nom de la pureté de la race.)Rêve de fer a été rédigé au début des années 70, à une époque où le souvenir de la Deuxième Guerre mondiale et des camps d’extermination était encore assez présent pour que nul n’éprouve le besoin de rappeler le «devoir de mémoire ». Ce livre procède de la même logique que celle qui, quelques années plus tard, a poussé les punks à porter des insignes nazis — par dérision (2). Un processus de démythification du nazisme avait alors commencé, avec une volonté de le réduire à néant, en le privant notamment de sa symbolique, soit en la détournant — tout comme les nazis ont détourné la svastika — soit en la pulvérisant par le biais de l’analyse psychanalytique. Les punks ont choisi la première voie, mais leur démarche, mal comprise, a débouché sur l’interdiction des emblèmes nazis — interdiction qui en a bien évidemment renforcé le sens et la valeur aux yeux des nostalgiques de la Shoah.
En choisissant de recourir à l’analyse dans le cadre d’une farce dont la noirceur n’est plus à démontrer, Norman Spinrad s’est prémuni contre toute réinterprétation abusive de son œuvre, contre toute récupération du Seigneur du Svastika par les « fans » de son « auteur ». Alors que le port d’insignes nazis était lourdement chargé d’ambiguïté, il n’y en a aucune dans Rêve de fer. La signification du livre est claire.
Roland C. Wagner
(1) Bien évidemment raciale : il suffit de compter le nombre d’occurences des termes pur/pureté/purhomme et gènes/génétique, qui, seuls ou en association, jouent le rôle de principaux Leitmotive.
(2) Le mouvement punk, qui se caractérisait par une absence d’idéologie, à l’exception du fameux « No Future ! », de même que les Redskins, de gauche comme leur nom l’indique, ne doivent pas être confondus avec les skinheads racistes et fascistes mis en avant par les médias.
21:07 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, uchronie, rock, hitler, nazisme, humour, littérature
27.10.2008
Souvenirs, souvenirs : "Mentions légales"
En attendant les Utopiales 2008, qui se dérouleront à Nantes à partir de mercredi prochain, voici Catherine Dufour (qui vient de publier un recueil de nouvelles, L'accroissement mathématique du plaisir, aux éditions du 'Bélial) lisant son texte dans L'Appel d'air pendant l'édition 2007 du festival :
16:30 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature, lecture publique, vidéo, humour, catherine dufour
03.10.2008
Musique de l'énergie

Préface
En 1970, lorsque j’ai publié The last hurrah of the Golden Horde, mon premier recueil de nouvelles, Algis Budrys — qui à l’époque était un des plus grands critiques de SF - déclara : « Ces nouvelles sont très bonnes, mais quand Spinrad va-t-il développer un style cohérent ? »
Cette critique fut essentielle dans le développement de ma carrière — car, pour moi, Budrys se trompait du tout au tout. Il m’a bien fait comprendre que, en effet, j’employais plusieurs styles différents ; mais ce qui, pour lui, était un défaut m’est apparu comme une qualité qui, jusque-là, m’avait échappé. Je ne vois pas pourquoi on devrait interdire à un auteur d’employer des styles différents. La nature de chaque histoire, son style et sa forme, devrait suffire à déterminer la façon dont elle doit être écrite, et non la personne qui l’a signée.
Les nouvelles de Musique de l’énergie m’ont rappelé cette expérience ; en effet, si Budrys avait chroniqué le recueil dans les années 70, il aurait certainement dit la même chose de Roland C. Wagner. La gamme de styles qu’il développe d’un texte à l’autre est assez impressionnante, non seulement en termes de style, mais aussi de contenu, de forme, de thématique et d'intention. On peut espérer qu’en trente ans, les critiques et les lecteurs auront compris la leçon et que tous y verront une qualité et non un défaut.
En effet, on passe du poème humoristique qu'est « Les Trois Lois de la sexualité robotique » à l’humour scatologique de « Vingt ans sur un trône », le texte rétro appartenant au genre dit « steampunk » (bien mal employé, puisqu’il n'a rien à voir avec le cyberpunk et pas grand-chose avec la vapeur) qu'est « Celui qui bave et qui glougloute », la SF pure et dure de « Blafarde ta peau, rouge ton regard », « Ce qui n’est pas nommé » et « Fragment du Livre de la Mer » (lauréat du prix Tour Eiffel), sans oublier des textes lyriques, mélancoliques et expérimentaux tels que « Chaque nuit », « Faire-part », « Un œil ouvert dans la nuit » et « À la saignée du coude », pour finir par la novella qui donne sont titre au recueil, « Musique de l'énergie », qui synthétise plusieurs des styles, des thèmes, des intentions et des obsessions de Roland C. Wagner.
Il suffirait de publier ces nouvelles sous pseudonymes et tout le monde croirait qu’elles sont l’œuvre de trois auteurs différents, car d’une certaine façon, Wagner est trois auteurs différents. L'un est Roland C. Wagner, auteur de SF pure et dure, amoureux du space opera écrivant volontairement dans une veine populaire, le membre éminent du fandom présent à chaque convention. Il y a aussi le Roland Wagner « nouvelle vague », qui ne cesse d’explorer des stades de conscience alternatifs et des phénomènes métaphysiques cosmologiques et temporels, mélangeant une écriture lyrique et des formes expérimentales, qui se serait senti chez lui au sein de la revue New Worlds de Michael Moorcock ou de son héritier actuel, Interzone. Enfin, il y a Roland Wagner le rocker qui a sans doute écrit plus de SF sur le thème du rock que tout autre auteur, y compris Moorcock et votre serviteur, et d’une façon à la fois romantique et froidement analytique, comme il le fait dans « Musique de l’énergie ». Ce qui ne veut pas dire que ces trois Roland Wagner n’écrivent jamais en collaboration.
« Hors monde Hors temps » décrit d’une façon dense et parfois déroutante un état de conscience très étrange, mais le tout se termine d'une façon science-fictionnellement satisfaisante. « Fragment du Livre de la Mer » peut être vu comme une nouvelle écologique assez didactique, mais dépasse le simple message par son lyrisme, tout comme « Chaque nuit », et se fonde sur la mutation de conscience de son protagoniste. « Chaque nuit » rappelle le classique de Thomas M. Disch, « Le Rivage d’Asie », dans la façon dont on y présente un homme perdu dans une ville dont il ne peut comprendre ni la langue, ni la culture. Comme la nouvelle de Disch, c’est le récit d’un voyage intérieur en terre étrangère qui, vers la fin, aborde avec succès un thème plus lovecraftien. Et pour boucler la boucle, « H.P.L. (1890-1991) » est un pastiche sur Lovecraft lui-même.
Inutile de dire que les récits les plus rock ont souvent à voir avec des substances susceptibles de provoquer des altérations de conscience. En fait, bien qu’il y ait un peu de sexe dans ces récits, on peut dire que Roland Wagner a deux thèmes majeurs : le rock et les drogues.
Bien sûr, il n’est pas le seul dans ce cas. J’en ai moi-même traité plus d’une fois, tout comme Michael Moorcock, Maurice Dantec, John Shirley et Rudy Rucker, pour ne citer que quelques exemples. Mais Wagner le fait d’une façon différente.
Tout comme Philip K. Dick, il emploie les états de conscience chimiquement altérés pour explorer des mutations cosmiques, des questions métaphysiques et des niveaux de conscience différents et comme, mettons Moorcock et Rucker, y ajoute la joie de vivre d’un authentique rocker et les détails qui montrent le véritable connaisseur en matière d’herbe, de hash ou d’acide.
Mais contrairement à Dick, Wagner est un véritable romantique psychédélique, et pourtant, contrairement aux autres, Wagner analyse aussi d’un œil lucide les aspects destructeurs des drogues et des cultures alternativent qu’elles génèrent.
Philip K. Dick en était capable, peut-être y suis-je parvenu avec Rock Machine, mais je ne connais pas d’autre romancier en activité qui ait pu modeler ces aspects et les réconcilier comme l’a fait Roland Wagner. Et personne n’a encore exploré le thème avec un tel courage et un tel savoir tout en démontrant une telle connaissance des rapports entre la drogue, le rock et la culture — sujets que la plupart des auteurs évitent comme la peste.
Un tel courage ? me direz-vous.
Lisez « Musique de l’énergie » et vous saurez pourquoi.
Cette novella mérite de donner son titre au recueil, et pas uniquement pour son côté commercial. C’est la plus longue nouvelle du recueil et elle inclut la plupart des facettes de l’auteur, et le titre, qui aurait pu être « L’Énergie de la musique », résume non seulement sa vision métaphysique, psychédélique et sociopolitique du rock, mais désigne l’origine même de sa créativité.
La nouvelle commence comme une odyssée à la Mad Max, celle d’un groupe de rock à travers les ruines physiques, politiques, culturelles et psychiques d’une Amérique balkanisée du futur et se termine sur une version romantico-rock’n’rollienne du salut du monde ; de plus, on y explore et explique l’histoire du futur que Wagner a utilisée dans plusieurs romans ou nouvelles. Le milieu se situe dans la « psychosphère », une sorte d’inconscient collectif jungien revu et corrigé par la culture populaire, où les archétypes ne sont pas éternels, mais naissent, vivent et meurent, influencés par ce qui se passe dans le monde réel tout comme ses habitants sont influencés par cet univers.
Le groupe fictionnel du récit se voit transféré dans ce domaine et son odyssée se prolonge dans la Psychosphère, à travers l’Amérique des années 50 jusqu’à la Grande Terreur future qui détruisit le Rêve américain et les États-Unis avec lui.
Mais cela n’a rien à voir avec l’Histoire traditionnelle. Il s’agit de celle du Rock’n’roll et, donc, de la véritable Histoire du monde.
Vous ne me croyez pas ?
Lisez « Musique de l’énergie », et Roland Wagner vous convaincra.
D’abord, le milieu de sa nouvelle comporte une brève histoire du Rock’n’roll telle qu’on ne l’a jamais racontée. Wagner ne se contente pas de connaître sur le bout des doigts l’histoire du rock, bien que ce soit le cas, ni d’aimer le rock, bien que ce soit également le cas, mais il s’agit plutôt d’un amour sans concession.
Wagner démontre que c’est le Rock’n’roll qui a brisé la stérilité culturelle de l’Amérique des années 50 tout en démontrant sa nature primitive, que des Elvis ou Buddy Holly n’avaient pas la moindre idée des transformations qu’ils allaient provoquer et, plus encore, n’auraient jamais accepté une telle responsabilité.
De même, il développe l’ascension et la chute de la culture alternative née de la confluence des drogues psychédéliques et du Rock’n’roll pour être détruite par le speed, les drogues trafiquées et le pouvoir politique de l’Establishment.
Ce qui nous mène au phénomène punk. Et au-delà.
Dans un sursaut de lucidité, Wagner traite Michael Jackson de première anti-rock star, le point culminant qui transforme une musique de rébellion, de mutation et de transformation en un argument commercial comme les autres, dominé par les chiffres de vente.
Ce n’est pas qu’un tour de force : il fallait un grand courage ou une grande naïveté pour l’écrire. Ainsi, Wagner démontre qu’il est le plus sophistiqué des auteurs français de science-fiction connaissant la rue. Impossible de croire qu’il ne savait pas ce qu’il faisait.
Il savait certainement qu’il abordait une fraction de l’Histoire restée secrète, et que les éditeurs américains refuseraient de toucher même avec des pincettes. Ceux-ci me l’ont dit personnellement.
Le rock et les drogues ont écrit l’Histoire de l’Amérique, du somnambulisme des années 50 jusqu’aux années 60 vouées à la culture alternative, puis sur la guerre anti-drogues des années 70 qui se continue aujourd’hui et empoisonne l’esprit américain et le reste du monde, jetant en prison des millions d’Américains et déstabilisant la moitié de l’Amérique latine. Et en réprimant cette Histoire vraie que raconte Roland Wagner, on transforme l’Histoire officielle en mensonge et fait du Rêve américain un cauchemar au cœur vide.
Peut-être fallait-il qu’un écrivain français brise le mur du silence. Après tout, c’est un autre français, Alexis de Tocqueville, qui a écrit La Démocratie en Amérique au XIXe siècle. À l’époque, c’était ce qu’on pouvait trouver de plus vrai.
Mais bien sûr, ce n’était pas du Rock’n’roll.
Norman Spinrad
Traduction :Thomas Bauduret
Téléchargez la novella « Musique de l’énergie » au format .pdf :
12:31 Publié dans Norman Spinrad | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, humour, steampunk, rock, littérature, usa
01.08.2008
Mars ou crève
Un film d'animation de Sylvain Leroy, visible sur Générations Science Fiction. Diffusion : Ralamax Prod.

10:50 Publié dans Film | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, mars, animation, humour
26.07.2008
L'Œuvre du Diable
Michel Pagel
J'ai lu, 2004
Ce roman plonge ses racines à plus d'un titre dans la deuxième moitié des années 80. Tout d'abord parce que les premiers titres de « La Comédie inhumaine » sont parus à cette époque, mais aussi parce que la plupart d'entre eux s'y déroulent en temps réel. Cela se passait au sein de la collection « Anticipation » du Fleuve Noir et leur publication a fait de Michel Pagel le représentant le plus atypique de la Génération perdue, laquelle brillait déjà par son atypisme.
Roland C. Wagner
10:45 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fantastique, diable, horreur, terreur, humour, religion, littérature
14.06.2008
Le Gardien de l'ange
N. Lee Wood
Looking for the Mahdi, (1996)
Flammarion “Imagine”
Futur proche. La narratrice de ce roman, Kahlili bint Munadi Soliman, américaine d'origine arabe, est une journaliste spécialiste du Moyen-Orient, qui eut son heure de gloire lors de la guerre du Khuruchabja. Kay dicte à présent le texte des potiches qui apparaissent aux informations télévisées. Bien que se sachant moche, elle n'apprécie pas le contact ni la compagnie du séduisant John Halton qui lui est pourtant tout dévoué. Et pour cause : John Halton est un fabriqué ; son ADN a été recombiné par le génie génétique. Plus performant, plus puissant, il n'est qu'un androïde de la série John Halton, obéissant servilement à son propriétaire.
07:01 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, génétique, moyen-orient, humour, littérature





Joseph Altairac




