25.04.2009

Qui contrôlera le futur ?


Nous, le peuple de la science-fiction, auteurs, traducteurs, illustrateurs, critiques et chroniqueurs, essayistes, libraires, blogueurs, éditeurs et directeurs de collection, tenons à exprimer par ce texte notre opposition à la loi Création et Internet.

C'est un truisme de dire que la science-fiction se préoccupe de l'avenir et que nombre de ses acteurs ont dénoncé les dérives possibles, voire probables, des sociétés industrielles et technologiques ; le nom de George Orwell vient spontanément aux lèvres, mais aussi ceux de John Brunner, Norman Spinrad, Michel Jeury, J.-G. Ballard, Frederik Pohl & Cyril M. Kornbluth, et bien d'autres encore.

La science-fiction sait déceler les germes de ces dérives dans le présent, car c'est bien du présent que rayonnent les avenirs possibles, et c'est au présent que se décide chaque jour le monde de demain.

La méfiance face aux nouveaux développements technologiques et aux changements sociaux qui en résultent, la peur de l'avenir et le désir de contrôle d'une société obnubilée par un discours sécuritaire… tout cela a déjà été abordé par la science-fiction, et s'il est une chose dont elle a permis de prendre conscience, c'est que les technosciences et leurs développements sont la principale cause de changement dans nos sociétés modernes. De ces changements en cours ou en germe, nul ne peut prévoir les retombées mais on sait aussi qu'élever des barrières ou des murs n'amène qu'à les voir tomber un jour, de manière plus ou moins brutale. Aussi, plutôt qu'interdire, la sagesse, mais aussi le réalisme, devrait inciter à laisser libre cours à la liberté d'innover et de créer. Le futur qu'il nous faut inventer chaque jour ne doit pas être basé sur la peur, mais sur le partage et le respect.

La loi Création et Internet, rejetée le 9 avril dernier à l'Assemblée nationale, doit être de nouveau soumise à la fin du mois à la représentation nationale.

Cette loi, dont on nous affirme qu'elle défendra les droits des artistes et le droit d'auteur en général, nous apparaît surtout comme un cheval de Troie employé pour tenter d'établir un contrôle d'Internet, constituant par là même une menace pour la liberté d'expression dans notre pays.

Les artistes, les créateurs, tous ces acteurs de la culture sans qui ce mot serait vide de sens, se retrouvent instrumentalisés au profit d'une loi qui, rappelons-le, contient des mesures telles que le filtrage du Net, l'installation de mouchards sur les ordinateurs des particuliers, la suspension de l'abonnement à Internet sans intervention d'un juge et sur la base de relevés d'IP (dont le manque de fiabilité a depuis longtemps été démontré) effectués par des sociétés privées et l'extension de mesures prévues à l'origine pour les services de police luttant contre le terrorisme à l'échange non autorisé de fichiers entre particuliers.

Profondément attachés au droit d'auteur, qui représente l'unique ou la principale source de revenus pour nombre des travailleurs intellectuels précaires que nous comptons dans nos rangs, nous nous élevons contre ceux qui le brandissent à tout bout de champ pour justifier des mesures de toute façon techniquement inapplicables, certainement dangereuses, dont le potentiel d'atteinte aux libertés n'est que trop évident aux yeux de ceux qui, comme nous, pratiquent quotidiennement dans le cadre de leur travail l'expérience de pensée scientifique, politique et sociale qui est au cœur de la science-fiction.

Également conscients de l'intérêt et de la valeur des communautés créatives, nous nous élevons aussi contre les dangers que cette loi fait peser sur le monde de la culture diffusée et partagée sous licence libre, qui constitue une richesse accessible à tous.

Internet n'est pas le chaos, mais une œuvre collective, où aucun acteur ne peut exiger une position privilégiée, et c'est une aberration de légiférer sur des pratiques nées de la technologie du XXIe siècle en se basant sur des schémas issus du XIXe siècle, songez-y.

Car l'avenir est notre métier.

 

English version

Versione italiana

Versión española

 

Signataires :

Algésiras, scénariste, dessinatrice (BD)
Joseph Altairac, essayiste
Jean-Pierre Andrevon, auteur, critique, essayiste
Andoryss, scénariste (BD)
Ayerdhal, auteur
Raphaël Bardas, auteur
Stéphane Beauverger, auteur
Geneviève Beduneau, auteur, blogueuse
Ugo Bellagamba, auteur, essayiste
Jean-Luc Blary, éditeur
Pierre Bordage, auteur, scénariste
Michel Borderie, illustrateur
Bruno B. Bordier, auteur
Charlotte Bousquet, auteur
Georges Bormand, auteur, critique
Alexis Brun, éditeur
David Calvo, auteur
Thibaud Canuti, auteur, conservateur des bibliothèques
Flora Cappelluti, journaliste
Thierry Cardinet, illustrateur
Philippe Caza, illustrateur, scénariste
Éric Cervos, auteur
Jérôme Charlet, critique, traducteur, libraire
Lucie Chenu, auteur, anthologiste, directrice de collection
Hélène Collon, traductrice
Christophe Cottier, auteur
Laurent Courau, auteur, réalisateur, webmestre
Magali Couzigou, auteur, lectrice
Thomas Day, auteur, directeur de collection
Lionel Davoust, auteur, traducteur
Jeanne A Debats, auteur
Philippe Delestaing, bibliothécaire
Nicolas Delsaux, critique
Irène Delse, auteur
Sylvie Denis, auteur, traductrice, anthologiste, essayiste, critique
Jean-Pierre Desthuilliers, auteur, webmestre
Thierry Di Rollo, auteur
Sara Doke, auteur, traductrice, essayiste
René-Marc Dolhen, critique
Gregory Drake, auteur
Lea Honorine Dray, photographe, auteur
Christophe Duchet, traducteur
Allan Dujiperou, webmestre
Jean-Claude Dunyach, auteur, anthologiste
Claude Ecken, auteur, critique, essayiste, scénariste (BD)
Françoise Ecken, essayiste
Philippe Ethuin, essayiste, blogueur
Hélène Fairmarch, auteur
Fabien Fernandez, illustrateur
Frank Ferric, auteur
Jean-Pierre Fontana, auteur
Gilles Francescano, illustrateur
Alexandre Garcia, auteur, traducteur, critique
Didier Gazoufer, auteur
Thomas Geha, auteur, libraire
Laurent Genefort, auteur, essayiste, directeur de collection
Vincent Gessler, auteur
Pierre Gévart, auteur, rédacteur en chef
Laurent Gidon, auteur
Olivier Girard, éditeur, rédacteur en chef
Karine Gobled, blogueuse
Michel Grimaud, auteurs
Gudule, auteur
Julien Guerry, libraire
Denis Guiot, directeur de collection, critique
William Guyard, critique
Vladimir Harkonnen, baron
Esther Hartwell, blogueuse
Henscher, auteur, scénariste (BD)
Jean-Christophe Hoël, illustrateur
Aurélien Knockaert, webmestre
Wladimir Kokkinopoulos, auteur
Pénélope Labruyère-Snozzi, auteur, éditeur
Marie-Noëlle Lacassin, décoratrice scénographe
Sylvie Lainé, auteur
Patrice Lajoye, anthologiste
Nathalie Legendre, auteur
Olivier Legendre, libraire
Roland Lehoucq, essayiste
Jonas Lenn, auteur
Jocelyn Leroy, lecteur
Marie Renée Lestoquoy, auteur
Yves Letort, libraire
Eric Lesueur, éditeur, photographe
Li-Cam, auteur
Jean-Marc Ligny, auteur
Christine Luce, critique
Marc Madouraud, essayiste
Bernard Majour, bibliothécaire
Manchu, illustrateur
Xavier Mauméjean, auteur
Nadine Manzagol, auteur, scénariste, vidéaste
Patrick Marcel, traducteur, illustrateur, essayiste
Sybille Marchetto, auteur, anthologiste
Coralie Méïsse, libraire
Nathalie Mège, auteur, traductrice
Natacha Ménard, lectrice
Laurent Million, auteur
Yann Minh, illustrateur, créateur de liens
Pascal Mir, auteur
Charles Moreau, essayiste
Ghislain Morel, auteur, documentaliste
Philippe Morin, auteur, critique, bibliothécaire
Loïc Nicolas, libraire
Richard D. Nolane, auteur, essayiste, scénariste (BD), traducteur, anthologiste
Stéphane Nolhart, auteur
Michel Pagel, auteur, traducteur
Thierry Pagès, adjoint du patrimoine
Claire Panier-Alix, auteur
Olivier Paquet, auteur
Roland Pawlak, bouquiniste spécialisé
Pierre Pelot, auteur
Serje Peronnet, blogueur
Audrey Petit, directrice de collection
Olivier Pezigot, bibliothécaire
Jean-Pierre Planque, auteur
Laurent Queyssi, auteur
Hélène Ramdani, éditeur
Mireille Rivalland, éditeur
André-François Ruaud, auteur, éditeur
Simon Sanahujas, auteur, essayiste
François Schnebelen, critique
Nicolas Serra, auteur
Frédéric Serva, auteur
Stéphane Servain, dessinateur (BD)
Isabelle Seviran, comédienne, lectrice
Claire Sistach, chercheuse d'arts
Nicolas Soffray, auteur, critique
Georges Subrenat, enseignant
Bertrand Tesson, documentariste
Hervé Thiellement, auteur, critique
Christian Vilà, auteur, essayiste
Christophe Thill, éditeur
Pascal J. Thomas, essayiste, critique
Olivier Tomasini, auteur
Emmanuel Tollé, chroniqueur
Juan-Manuel Torres-Moreno, auteur
Daniel Tron, traducteur
Jean-Louis Trudel, auteur
Selene Verri, journaliste
Jérôme Vincent, éditeur, webmestre
Herveline Vinchon, libraire
Thierry Virga, auteur
Roland C. Wagner, auteur, traducteur, essayiste, critique
Philippe Ward, auteur, directeur de collection
Christine Webster, compositrice
Laurent Whale, auteur
Martin Winckler, auteur
Joëlle Wintrebert, auteur, scénariste, critique
Nicolas B. Wulf, auteur
Pascal Yung, illustrateur

 

(Liste mise à jour le 7 mai à 20 h 15.)

 


12.12.2008

Internet, néo-nazis, putains rock'n'roll, jeux vidéo et pédophile myope

Ce n'est pas parce qu'un espace d'expression est collectif qu'il y règne une pensée unique. Voici donc les réactions tout à fait pertinentes d'Ugo Bellagamba et de Claude Ecken à la vidéo du billet précédent :

 

Cela ne me semble pas directement viser la SF telle que nous la défendons, mais plutôt les jeux vidéo qui UTILISENT un contexte de SF, et ce, généralement de façon très superficielle. A tout prendre, un monstre dans le genre d'Alien, qui arrache la tête de la mère avant de monter l'escalier, m'aurait semblé plus approprié. Et donc plus criticable. Là, ils sont tout simplement à côté de la plaque. Surtout ce qui me gêne dans ce film, et me paraît terriblement maladroit, c'est de désigner une tête-type de pédophile à l'inconscient collectif : c'est pas de chance pour ceux, autour de nous qui ont la cinquantaine, sont dégarnis, un peu ringards, binoclards et bedonnants, parce que va falloir qu'ils rasent les murs.

C'est d'autant plus regrettable que, jouant sur des clichés, ce spot ne remplit pas sa mission. Dans la réalité, les apparences sont souvent trompeuses, d'où la nécessité de disposer d'un esprit critique, d'un recul nécessaire. Ce qui précisément, les parents doivent apprendre à leurs enfants, et aujourd'hui, plus encore que jamais auparavant. Sinon, ils pointeront l'altérité du doigt et ne verront jamais les dangers qui se cachent au plus près d'eux. Une leçon qu'une simple lecture du Père Truqué de Philip K. Dick, ou de Double Etoile de Robert A. Heinlein, donne facilement. Tiens, de la vraie SF.

 

Ugo Bellagamba

 

Pour être franc, je trouve l'amalgame avec la SF un peu rapide et réducteur. Ce n'est pas la SF qui est visée ici mais le jeu vidéo violent, auquel se livrent en général les ados, et qui ne sont pas intrinsèquement condamnables, ni si violents que ça, par rapport à ce qu'on nous montre par ailleurs, au 20 heures ou dans les documentaires, assez racoleurs dans la violence ou le sordide, mais c'est le monde qui est comme ça, chère madame, alors laissez-moi faire le gros plan sur cette flaque de sang et n'emportez pas trop vite à la morgue ce cadavre boursouflé, on a le droit d'informer, merci pour nos voyeurs. Pour ces jeux, comme pour les films, il existe une commission de censure avec des indications d'âge, comme le rappelle par ailleurs un autre clip dédié aux images télévisuelles... sous-entendu de fiction (il n'y a pas de limite d'âge pour les autres émissions).

Il ne faut pas mettre les jeux vidéos, fussent-ils un peu musclés ou coquins, ni la fiction et la culture en général, ni même le X (à moins de revenir à la censure du temps des salles de cinéma spécialisées et des envois sous pli discret), bref, tout ce qui est du ressort de l'imaginaire, dans le même sac que les sites néo-nazis, pédophiles, d'arnaque en ligne, de rencontres louches et autres, qui, eux, touchent au réel et ont des conséquences bien concrètes ! Ce dernier personnage, mélange de trooper à la Star Wars et de G.I. jette d'ailleurs le discrédit sur le reste du clip en assimilant les situations précédentes à n'importe quel contenu, fictif ou réel, mettant en scène de tels personnages. Ces très classiques mafiosi font-ils référence à des polars violents ? Ces caricatures de greluches symbolisent-elles les rencontres qu'on fait sur le Net ou bien les images porno ? Car si l'imaginaire est volontairement visé ici, il faudrait alors alerter sur les films, téléchargés à toute berzingue, les photos, les chansons, les écrits réservés aux adultes. Pourquoi se limiter au jeu vidéo, et pourquoi, parmi ceux-ci, préférer un combattant du futur plutôt qu'un soldat d'une armée identifiable (voir les nombreux jeux autour de la seconde guerre mondiale), un serial killer urbain, une créature fantastique ou un barbare à l'épée ? Voilà les questions qu'il faut se poser. Avec ce visiteur de trop, le clip diminue fortement la portée de son message.

 

Claude Ecken

26.11.2008

La Science-fiction est-elle dangereuse pour les enfants et adolescents ?

La réponse est oui, si l'on en croit ce film "qui alerte sur les dangers potentiels d'Internet" que le secrétariat d'Etat à la Famille fera diffuser sur les principales chaines TV durant la période de Noël. Film "traduit en 12 langues et diffusé dans de nombreux pays européens, [qui] a déjà reçu deux récompenses, dont le New York festival International Advertising Awards".

 

 

Nous sommes très choqués de voir un personnage de Science-fiction mis sur le même plan qu'une bande de néo-nazis et un pédophile, alors qu'un simple G.I. contemporain aurait parfaitement convenu pour symboliser la violence aveugle.

 

Roland C. Wagner

Sylvie Denis

05.08.2008

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (5)

medium_axioegan.jpg

 

 

Le présent/futur

 

    Dans les fictions que voient les habitants de la bulle de présent, cette nouvelle sensibilité aux choses de la science a été intégrée dans des histoires dont la caractéristique principale est qu'elles ne remettent pas en question le fonctionnement de l'univers tel que nous le connaissons.

    Si les agents Mulder et Scully sont condamnés à enquêter éternellement sur l'existence des extraterrestres, c'est que si leur quête aboutissait, la nature du monde en serait changée — et avec elle la nature de la série, dont il n'est pas sûr que le public apprécierait des rencontres du troisième type conduites selon les règles de l'art de l'extrapolation scientifique.

    Je viens de voir, dans la série Le Caméléon, apparaître un clone. Nous verrons si les scénaristes se contenteront de traiter le sujet à l'échelle de quelques individus ou s'ils en tireront des implications pour la société entière. Dans le même état d'esprit, la série Strange World montre un ancien soldat de la guerre du Golfe luttant contre divers criminels scientifiques. Dans un épisode récent, des médecins utilisaient des jeunes femmes volontaires pour être mères porteuses en vue de faire croître, à leur insu, des cœurs humains fabriqués par clonage. Ce qui nous rappelle la novella de Geoff Ryman, « The Unconquered Country », parue en 1987, ou encore celle de Greg Egan, « Baby Brain », en 1991. C'est ainsi que les idées de SF les plus audacieuses passent dans le domaine public…

    En France, et pour revenir au livre, le héros de la collection Quark Noir s'attaque à des criminels scientifiques, dont les activités donnent lieu à des extrapolations à caractère tout aussi scientifique — mais qui se déroulent aujourd'hui.

    On assiste, en fait, à la naissance d'une sorte de présent « futurisé », dans lequel certaines idées jadis considérées comme inacceptables parce que trop pointues, trop farfelues ou trop pessimistes, sont acceptées et traitées comme relevant de la fiction « ordinaire ». Ou, du moins, de l'ordinaire d'une société envahie par la science.

    Des romans comme ceux de Maurice Dantec — avec bien d'autres policiers plus ou moins colorés d'aspects scientifiques — ou, dans une sensibilité plus « littérature générale », de Michel Houellebecq, relèvent aussi de cette nouvelle perception du réel, qui intègre des faits qui ne l'étaient pas il y a vingt ou trente ans, mais qui demeure à l'intérieur de la bulle de présent.

    Ce qui mùe gêne dans ces œuvres, c'est qu'en fin de compte, elles succombent à l'opinion commune, qui est que le monde est devenu trop compliqué, et qu'on n'y comprend plus rien.

    Or, pour reprendre ce que disait Philippe Curval à propos des livres de Greg Egan, ce n'est pas parce que quelque chose est complexe qu'il faut renoncer à essayer de le comprendre — bien au contraire.   

 

Sylvie Denis

03.08.2008

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (4)

medium_sim3.jpg

 

 

La SF, comment ça marche ?

 

    Un roman de science-fiction porte avant tout sur la totalité d'un univers imaginaire. C'est « une histoire qui envisage un monde qui a changé et qui n'est pas encore advenu ». Les meilleurs romans du genre, ses classiques, de Fondation à Ubik, en passant par La Machine à explorer le temps, 1984, Simulacron 3, Le Monde aveugle, L'Anneau-monde ou Tous à Zanzibar sont ceux dans lequel le lecteur est amené à s'interroger sur la façon dont l'univers créé par l'auteur fonctionne. Deux éléments caractérisent les univers de la SF écrite avant Neuromancien. D'une part, ils existent dans un « temps long », un futur projeté en ligne droite en avant du présent de l'auteur. D'autre part, ils existent en rupture avec celui-ci.

    Pour les créer, les auteurs ont utilisé les découvertes de sciences, telles l'astronomie ou la physique, à partir desquelles on pouvait « facilement » extrapoler et inventer de nouveaux univers. Leurs œuvres elles-mêmes ont été créées dans l'atmosphère « rassurante » de la guerre froide et des vingt années suivantes. « Rassurante » au sens où le monde apparaissait comme figé et divisé en camps facilement reconnaissables.

     Les choses ont commencé à changer lorsque les auteurs de la nouvelle vague se sont rendu compte que les modèles d'univers et les icônes créés par la première génération d'auteurs ne leur permettaient plus de parler du monde tel qu'ils le voyaient. Ils ont alors lancé un mouvement qui a intégré de nouvelles sciences, dites « molles ». Sont alors apparus des univers moins simplistes, basés sur la sociologie, la psychologie, l'anthropologie, la linguistique, mais aussi les sciences du vivant. Contrairement aux premiers, ces univers se situaient dans un temps court et surtout en continuité totale avec le présent des auteurs. Avec eux, tout était prêt pour que naissent les œuvres de la bulle de présent.

    Lorsque en 1989 le Mur est tombé, le monde a cessé d'être simple, l'histoire droite et prévisible. le futur s'est replié sur lui-même et le présent a enflé, est devenu cette énorme bulle de laquelle il semble impossible de sortir.

    Entre-temps, la SF avait produit toutes les icônes qui nous sont chères et qui se sont disséminées dans la culture populaire. Grâce au cinéma, puis à la télévision et maintenant aux jeux vidéo, robots, extraterrestres, astronefs et stations spatiales sont devenus familiers de tous, même de ceux qui ne lisent pas de SF.

 

    Voilà pourquoi tant de nos contemporains, qui vont pourtant voir Star Wars et Men In Black, ne lisent pas de science-fiction. Ils aiment ce qu'ils connaissent au travers du folklore populaire qui à juste titre leur apporte de grands plaisirs. Mais ce que le lecteur endurci de science-fiction apprécie, c'est à dire l'invention de situations, d'objets nouveaux, ce qui provoque chez lui le fameux sense of wonder a toujours engendré chez beaucoup ennui, peur ou rejet.

     La façon dont nous avons vécu le passage à l'an 2000 est le reflet de cette sensibilité double, partagée entre le goût pour une certaine image du futur et une certaine méfiance.

    D'un côté, on a observé une sorte de déception : quoi, ce n'était que ça, l'an 2000 ? Une série de célébrations plus ou moins ringardes, qui semblaient exister plus par obligation — on en avait tant parlé, il fallait bien faire quelque chose — que par enthousiasme réel. Et puis, pas de bases sur la Lune ou sur Mars, par d'extraterrestres… et, en Europe, le retour des pires ombres, le spectre honteux de la barbarie.

    Néanmoins, l'an 2000 — ce que j'ai pu en voir à l'heure où j'écris ces lignes, c'est à dire en avril — c'est la question de la vache folle, les OGM, une marée noire, le clonage de votre chien ou de votre chat, une tempête qui n'a peut-être pas rien à voir avec notre action sur le climat, l'amorce d'un débat sur la brevetabilité du génome humain… En réalité, ce qui se passe, c'est qu'un certain futur n'est pas advenu. Les images créées dans les années 40 et 50 ne sont plus à même de traduire notre relation au monde d'aujourd'hui. Un futur est mort, mais un autre est en train de naître sous nos yeux, riche d'incroyables potentialités — les meilleures comme les pires.

    Le grand public a désormais compris que notre civilisation est structurée par les technosciences. Ceux qui trouvaient naguère que robots, ordinateurs, savants fous et centrales atomiques qui explosent relevaient de la « littérature de gare » tant décriée voient désormais autour d'eux des choses qui leur ressemblent étrangement. Ils ont vaguement conscience qu'il existe une forme littéraire qui leur parle de leur monde, et ils veulent en savoir plus.  

 

Sylvie Denis

01.08.2008

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (3)

medium_danmal.3.jpg

 

 

La bulle de présent

 

    C'est un fait : plus les scientifiques étudient l'homme et le monde, plus il devient difficile de se tenir au courant de leurs découvertes. Les médias se développent, mais il n'y a toujours que vingt-quatre heures dans une journée pour lire les journaux, regarder la télé, surfer sur le web, aller au cinéma, au théâtre ou au concert. Pour qui s'y intéresse, notre époque semble d'une richesse et d'une complexité telles qu'il peut paraître impossible de la décrypter. L'idée est dans l'air du temps avec celle de l'inanité de toute chose, y compris de l'avenir.

    « Le réel est énorme, hors normes par rapport à notre intelligence. » (Edgar Morin.) Ce réel « énorme », je l'ai appelé « bulle de présent » dans un article consacré aux Racines du Mal (5).

    Dans ce roman, la « bulle de présent » était inscrite dans le temps du déroulement de l'action : du début des années 90 à 2020. Cette perception du présent avait été exprimée pour la première fois dans Neuromancien, de William Gibson, et dans les nouvelles qui l'ont précédé. Contrairement à ce que l'on a pu dire, Neuromancien n'est pas un livre dans lequel des hackers s'affrontent dans le cyberspace ; c'est aussi un monde dominé par les multinationales où les personnages définissent leur identité par rapport aux objets et aux marques qui les entourent. Conserver les noms de ces marques constitua de la part de William Gibson une rupture fondamentale par rapport à la science-fiction des décennies précédentes (6).

    En effet, dans un roman de SF, les noms créent le monde. Littéralement. Conserver les noms des compagnies et des marques, c'était signifier que ce monde existait en prolongment direct du nôtre. C'était sous-entendre qu'il fonctionnait comme le nôtre, que les règles y étaient les mêmes.

    Qu'il se déroulait, en fait, non plus dans le futur en ligne droite des décennies passées, mais dans la bulle de présent.

    Neuromancien a marqué un tournant dans l'histoire du genre — il est tout à fait logique qu'il ait été lu par des gens que le genre n'intéressait pas.  

 

Sylvie Denis

 

 


 

    (5) CyberDreams 04, DLM, octobre 1995.

    (6) Cyberspace ou l'envers des choses.

30.07.2008

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (2)

medium_guille.jpg

  

Le futur en ligne droite

 

    Les premiers ouvrages de proto-science-fiction sont apparus au début du XVIIe siècle, avec la première révolution industrielle.

    Les premiers ouvrages de science-fiction proprement dite ont été écrits à la fin du XIXe siècle. Le genre s'est constitué et développé pendant toute la durée du XIXe et du XXe. Son imaginaire s'est propagé dans de nombreux médias, dont le cinéma, les jeux vidéo et les jeux de rôle, la publicité, le design et la mode.

    Mais aujourd'hui, sa forme littéraire la plus profonde, la plus achevée, n'est vraiment connue et appréciée que d'une minorité de lecteurs.

     On se trouve donc devant le plus étonnant des paradoxes, où un genre littéraire qui a produit des images qui se sont répandues partout dans la société est pour ainsi dire inconnu de celle-ci.

    Mais cette contradiction n'en est peut-être pas une. La naissance de la science-fiction en tant que genre est inséparable de la naissance des notions d'avenir et de progrès. Or, s'il est des notions qui emportent à la fois l'enthousiasme et le rejet, ce sont bien celles-ci — et ce d'autant plus qu'après tout, la notion de progrès est fort récente.

 

medium_guill2.jpg

    En effet, de quand date cette idée qu'il y a un avenir, un futur, vers lequel le monde se dirige et dans lequel on peut situer des œuvres de fiction ? Eh bien, des Lumières, de Voltaire qui disait « Le paradis, c'est là où je suis. » Ce qui permet à un essayiste et journaliste conscient de l'importance de cette notion de progrès pour notre civilisation de dire qu'on « a trop oublié que le thème du progrès […] procédait d'une interprétation judéo-chrétienne du temps : le temps  défini comme une “flèche” orientée par opposition au temps cyclique ou circulaire des cultures païennes […]. » (2)

    Historiquement, l'existence d'un genre littéraire nommé science-fiction n'est devenue possible que lorsque les hommes ont pensé que le temps pouvait être orienté en ligne droite vers le futur. La science-fiction n'a émergé que lorsqu'ils ont conçu que la force principale de compréhension et de transformation de leur monde était la technoscience. Elle s'est pleinement développée lorsque des auteurs, des poètes, se sont mêlés de jouer avec ces concepts. Mais, toujours selon Jean-Claude Guillebaud, nos sociétés, en cette fin de millénaire, auraient perdu le « sens du futur » : « Les choix monétaires (équilibre des comptes, taux d'intérêt élevés, stabilité, etc.) correspondent à un dynamisme au jour le jour qui postule — pas toujours, mais souvent — une dépréciation de l'avenir le plus lointain, du moins en terme de volonté agissante, de civilisation et d'espérance. » (3) Selon lui, le consumérisme, les crises économiques, le chômage, le doute quant aux valeurs à transmettre par des générations traumatisées par les échecs de deux siècles passés, auraient engendré un grand désenchantement. À l'heure du marché mondial et d'Internet, le citoyen mondialisé se sent submergé par un déluge d'objets et d'informations dont il sait d'autant moins quoi penser qu'on lui répète à l'envi que tout cela est trop compliqué pour être compris du commun des mortels.

    « Par tous les bouts, dit Jean-Claude Guillebaud, le temps long est congédié, le futur nous échappe, il file entre nos doigts […] c'est sans délai qu'il faut acheter, consommer, jouir ! […] Nous ne sommes plus portés par une représentation du futur, mais emportés par une impatience obligatoire. » (4]

    Ainsi donc, alors que nous changeons de siècle, le futur n'aurait plus droit de cité. Il n'intéresserait plus personne. 

 

Sylvie Denis

  



    (2) Jean-Claude Guillebaud, La Tyrannie du plaisir (Seuil).

    (3) Ibid.

    (4) Jean-Claude Guillebaud, La Refondation du monde (Seuil). 

28.07.2008

Science-fiction 2001 : Mort et renaissance du futur (1)

medium_esc2001.jpg

 

Une question de nom

 

    Comme dans le proverbe chinois, nous vivons des temps intéressants et paradoxaux. Intéressants parce qu'avec le troisième millénaire, beaucoup de nos contemporains, qui jusque-là avaient considéré les « nouvelles technologies » avec méfiance, s'abonnent à Internet, achètent des téléphones portables et connaissent le nom de la brebis Dolly (1).

    Paradoxaux car la science-fiction, le genre littéraire dont relèvent les textes réunis dans cette anthologie, est à la fois partout et nulle part. En effet, elle a produit des icônes culturelles qui, par le biais des médias, ont fini par atteindre même ceux qui ne s'intéressent pas au genre. À l'âge du câblage et d'Internet, la SF, pour le grand public, ce sont avant tout des images. 

    Images publicitaires (car les extraterrestres vendent depuis longtemps des pâtes, et depuis peu des téléphones), et dans lesquelles l'espace se conjugue aussi bien avec les voitures, les barres chocolatées qu'avec… les téléphones portables. Images de cinéma : nul besoin de rappeler le succès des productions américaines, auxquelles on peut désormais ajouter celui des françaises, des Visiteurs au Cinquième Élément en passant par La Cité des enfants perdus.

    Mais ce sont aussi des mots.

    On a vu des ouvrages aussi divers que Les Fourmis de Bernard Werber, Les Racines du Mal de Maurice Dantec ou Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq remporter un franc succès ou faire l'événement. Dans la presse quotidienne et hebdomadaire, où les articles se sont multipliés, et où sont parues des nouvelles d'auteurs français tels que Roland C. Wagner, Laurent Genefort, Ayerdhal ou Jean-Claude Dunyach.

    N'y a-t-il pas là, pour l'amateur, qu'il soit frais émoulu ou de longue date, de quoi se réjouir ? 

    Eh bien, non. L'amateur ne se réjouit pas. L'amateur est insatisfait ; à vrai dire, il fait même un peu la gueule. Certes, la science-fiction est partout, mais pas sous son vrai nom.

     Les extraterrestres, les vaisseaux spatiaux et les robots qui se promènent sur nos écrans sont orphelins de leurs créateurs en littérature. Heinlein, Asimov, Campbell et les autres restent mal connus ou ignorés du grand public. Pire : l'ignorance étant la mère de tous les préjugés, certains qualifient encore la SF de « sous-littérature » tout juste bonne à déformer l'esprit de la jeunesse.

    Du côté des livres, un phénomène qui existait déjà est allé en s'amplifiant. Il contribue, d'une certaine manère, à brouiller les cartes. En effet, ni Les Fourmis, ni Les Racines du Mal, ni Les Particules élémentaires ne sont parus dans des collections spécialisées. On a vu George R.R. Martin, William Gibson, Brian Aldiss ou Ursula Le Guin publier des ouvrages dans des collections dites « hors genre ». De nouveaux auteurs, comme Michael Marshall Smith, Valerio Evangelisti, Mary Doria Russel ou Jeff Noon ont été eux aussi présentés aux lecteurs français hors collection. Le feuilleton post-cataclysmique de Pierre Bordage chez Librio paraît san aucune indication de genre, ainsi que désormais la série des Futurs Mystères de Paris de Roland C. Wagner au Fleuve Noir.

    Pour certains des lecteurs de ces ouvrages les noms d'Asimov ou de Heinlein ne signifient pas grand-chose. 

    Et, quand un grand quotidien consacre un fort intéressant dossier à l'Avenir, pour lequel il sollicite les témoignages d'Erik Orsenna, de Zoé Valdes et de Norman Spinrad, il propose à ces mêmes lecteurs des titres d'ouvrages reliés aux sujets traits. Des documents, des essais, des études. Pas de fiction ! Aucun roman, encore moins de nouvelles !

    Comme si, sur la grande révolution technique et scientifique qui a produit le monde où nous vivons — et qui va continuer à le transformer, le dossier est la preuve que les journalistes en sont conscients — aucun auteur, aucun romancier n'avait jamais rien eu à dire.

    Ce qui n'est pas le cas, vous le savez bien. 

 

Sylvie Denis

 

 



    (1) Ce texte a été écrit en mai 2000.