13.02.2009

Une interview de Michel jeury

Casus Belli n° 29, novembre-décembre 1985

 

michel jeury.jpgRoland C. Wagner — Ton dernier roman, Le Jeu du Monde, est basé sur les jeux. jeux de hasard, mais aussi jeux de simulation et jeux de rôles…

Michel Jeury — Au centre, il y a le Jeu du Monde qui esyt un jeu social conditionnant entièrement la vie personnelle et économique des gens, et créant la toile de fond de cet univers. Les autres jeux viennent se greffer là-dessus. Comme il est difficile de tout mettre dans un roman de 250 pages, il y en a probablement encore d'autres dans cet univers. Tout est jeu, mais je n'ai parlé que de deux catégories — en-dehors du Jeu du Monde — : les jeux d'action et les jeux de rôle grandeur réelle.

RCW — Les jeux d'action sont une espèce de démarcation du sport…

MJ — Il y a deux directions dans ma démarche d'esprit. D'une part, savoir ce que peut apporter au jeu une technologie futurste mais pas extraordinairement éloignée de la nôtre. D'autre part — ce qui est une idée personnelle — que les jeux, les choses en général — j'emploie ce terme à dessein — ont tendance à se rejoindre. Les jeux d'action sont nés de la fusion du sport et du music-hall. Ce que j'ai ajouté, qui existe déjà dans le music-hall mais très peu dans le sport, c'est une connotation sexuelle. le sport est extrêmement asexué mais le music-hall pourrait le relever, le pimenter un petit peu.

Côté jeux de rôles, j'ai imaginé qu'ils absorberaient le cinéma. L'importance des jeux de rôles est grande car ce sont les premiers où les gens s'investissent, même si c'est encore un peu intellectuel, un peu abstrait… C'est une création pour le joueur ; il vit vraiment dans l'univers du jeu et je n'en vois pas d'autres où il y ait ça.

RCW — Tu penses que les JdR vont introduire une nouvelle dimension dans la vie des gens ?

MJ — S'ils réussissent, au sens large du terme — et je crois qu'ils vont le faire — ils vont introduire chez un nombre croissant de gens une nouvelle exigence. Si des millions de gens deviennent joueurs de jeux de rôles et que ceux-ci se perfectionnent, cera sera un phénomène de masse, ils ne pourront plus redevenir des spectateurs comme avant. Un grand phénomène chnage les gens. Quand il y aura 300 ou 500 millions de joueurs de jeux de rôles, un changement culturel devra intervenir, qui débouchera sur un changement de société. Les gens ne pouvant plus être de purs spectateurs, le spectacle deviendra "autre chose". Dans mon roman, les joueurs de jeux de rôles étant devenus le public, le speacle a dû se transfrmer. Le jeu de rôles y a absorbé le cinéma, ou l'inverse, et quelque chose de nouveau résulte de ce phénomène.

RCW — Dans Le Jeu du Monde, aussi bien les figurants que les joueurs reçoivent une drogue, le cocktail hamlet…

MJ — L'essentiel, dans ce cocktail, est un "réducteur de champ" : une drogue sur laquelle on commence à travailler et à laquelle je réfléchis. Sous l'effet d'un réducteur de champ de conscience, le sujet vit totalement dans l'instant et dans l'espace où il joue ; il ne sait plus qu'il y a un univers extérieur. je suis toujours frappé de voir à quel niveau de concentration arrivent les joueurs de jeux de rôles actuels ; mais malgré tout ils savent toujours qu'ils jouent, même s'ils s'investissent complètement dans le jeu. le réducteur de champ neutralise cette ultime vigilance ; il n'y a plus d'univers extérier, plus de passé, plus d'avenir. Dans l'absolu, c'est impossible, mais le cocktail hamlet apporte aussi des éléments mémoriels qui, sans le réducteur de champ, viendraient se mélanger aux souvenirs du sujet et le perturberaient.

Didier Guiserix — Mais l'intérêt du joueur n'est-il pas d'avoir, même loin derrière, la conscience de vivre un moment particulier, c'est à dire de savoir qu'il est en train de jouer ?

MJ — Tout à fait d'accord, mais nous sommes dans une hypothèse de science-fiction. Dans l'avenir que je décris, c'est devenu un jeu de masse. Hors des périodes de jeu, les gens savent qu'ils ont joué, même si ce n'est pas forcément clair… Ils ont des souvenirs excitants et peut-être un peu troubles. Ils vont jouer comme aujourd'hui on prend des vacances. Les vacances passives n''existent plus ; le jeu de rôles les a remplacées. Quand je vivais ce roman, je me mettais à la place des gens et j'imaginais que s'ils voyaient les vacances comme on les prend actuellement, ça les ferait rire…

DG — Ce serait obscène. (Rires).

MJ — Cette société, donc, a des côts utopiques, tout le monde y a sa chace ; mais, en même temps, elle est hyper-commercialisée. Jeux de rôles en grandeur réelle et jeux d'action ont subi une dérive duv fait d'une commercialisation intense qui est entre les mains d'une formidable multinationale, Fêtes et Territoires (1). La dérive commerciale a, je crois, dévalué une grande idée.

Ce n'est pas une société parfaite. J'ai voulu décrire une société correspondant à l'idée que je me fais de la vie réelle. Et cette dérive commerciale… je ne dirai pas avilit le jeu, le mot est trop fort… Je fais allusion à la mise en loterie des rôles, par exemple. Et aussi, les meneurs de jeu sont devenus à la fois réalisateurs et vedettes. On ne parle plus de vedettes de cibéma ; les meneurs de jeu les ont remplacées.

RCW — Il y a aussi les vedettes médiatiques… je pense au Chamelier ingénieux.

MJ — C'est autre chose. Il s'agit des médias. Ils sont indépendants du thème du jeu, mais il faut noter que l'émission de télévision est elle aussi imprégnée du jeu. C'est presque un jeu de rôles, puisque les gens qui viennent à l'émission sont les témoins du jour et qu'on les appelle "cher Chamelier".

DG — Précise-nous un peu le rôle du meneur de jeu.

MJ — Dans le jeu de rôles grandeur réelle, il est à la fois le personnage central. Dans Le Gouverneur Félon, il est Pancho Libertas — un personnage tiré d'une bande dessinée — et dans Tarzan et les Zeppelins il est bien entendu Tarzan !

Mais cette société ne marche que parce qu'il y a à côté le Jeu du Monde — jeu social tout de même très dur — les jeux de rôles grandeur nature qui rendent l'enfance, la jeunesse à tous les gens… les jeux d'action sont nettement plus durs.

RCW — Ils ont aussi quelque chose des jeux du stade…

MJ — À cette différence près que dans cette société très contrôplée, la violence est quand même contenue à un niveau acceptable, y compris dans les jeux à risques, qui ne sont tout de même pas des jeux de massacre. De toute façon, le système va les absorber et, du coup, ils deviendront moins dangereux. C'est un univers où il fait bon vivre, où l'on n'est pas sans cesse menacé de mort ou d'un sort pire que la mort. C'est le premier roman que j'écris où je décris un monde dans lequel j'ai assez envie de vivre. Je me suis quand même bien amusé en l'écrivant.

RCW — À la fin, lma reconquête de son statut soial, qii est le but de ton personnage central, Bruno Mansa, devient sans importance parce qu'il sort du jeu…

MJ — Il n'en sort pas vraiment. Il sort du Jeu du Monde mais il va travailler pour lui, parce qu'il faut qu'il y ait des gens hors jeu : on ne peut pas être à la fois juge et parti. J'emploie comme comparaison les eunuques du harem. Il ne peut plusjouer pourcertaines raisons et il va quitter le jeu, après avoir quitté les mondes spatiaux parce qu'ils étaient vraimentd'un sérieux tuant. L'idée centrale est la seule utopie possible, c'est celle dujeu !

RCW — Et l'avenir de cet univers ?

MJ — On peut imaginer que les Lagrangiens vont conquérir la Terre. Économiquement, du moins. Ils considèrent avec un certain mépris ces gens, ces Terriens qui ne vivent que pour le jeu. Pourtant, ils sont déjà contaminés, puisqu'ils organisent des parties de Jeu Troyen en apesanteur et que Bruno Mansa, quand il travaille dans les îles de l'espace, devient membre de la guilde des jeux…

Cette contamination va aller en s'accentuant et, finalement, ce sont les Terriens qui vont coloniser les Lagrangiens. Le jeu aura raison de leur puissance.

 

Propos recueillis par Didier Guiserix et Roland C. Wagner, le 23 ocotobre 1985


(1) Fêtes et Territoires est aussi au centre de Soleil chaud poisson des profondeurs.

 

12.02.2009

Le Jeu du Monde

Casus Belli n° 29, novembre-décembre 1985

 

laffont-ad04871-1985.jpgMichel Jeury

Robert Laffont, 1985

 

Ce livre constitue une aubaine inespérée pour l'amateur de jeux, qu'il soit fasciné par la hasard, la réflexion ou la simulation. Car si le Jeu du Monde qui donne son titre au roman est une sorte de loterie qui peut déterminer la position sociale et, par exemple, reléguer au niveau de non-joueur quelqu'un qui, la veille encore, occupait un emploi important, ce jeu n'est qu'un aspect de cette société du XXIIe siècle qu'un seul adjectif peut qualifier : ludique.

Le jeu y est en effet partout présent. Jeux d'équipes come le Jeu Troyen ou l'Ombrelle — qui tiennent des sports actuels et des jeux du cirque —, jeux de hasard comme le Jeu du Monde ; mais aussi jeux de simulation "grandeur nature". Et l'on est loin des parties de D&D ou de Killer jouées dans un château en ruines ou dans les rues d'une grande ville ! Il s'agit de véritales tranches d'histoire reconstituées, où d'innombrables figurants — condamnés de droit commun ou joueurs ayant perdu au Jeu du Monde — contribuent à accentuer la véracité de la chose. Drogués au Hamlet, qui leur donne l'illusion de vivre à l'époque choisie et les fait entrer, en quelque sorte, dans la peau de leur rôle, ils oublient presque totalement qu'ils ne sont que les participants d'un JDR démesuré.

Le roman commence très classiquement mais avec une efficacité redoutable. Bruno Mansa, entraîneur du Jeu Troyen, lors de la remise en jeu annuelle de son crédit, en perd la quasi totalité et se retrouve relégué au rang de non-joueur. Naturellement, le récit est consacré à ses efforts pour retrouver la position sociale qui était la sienne.

Mais ce qui fait la force du Jeu du Monde, c'est la multiplicité des solutions offertes à Bruno Mansa. Lui qui, jusque-là, n'avait fait que s'accommoder — avec un certain talent — de cete situation, va devoir explorer les différents types de jeux, dont certains ne sont pas sans danger.

Michel Jeury a évolué depuis Le Temps incertain (Grand Prix de la SF française en 1974), renonçant désormais aux constructions complexes de ses premiers romans. Il est vrai qu'il a effectué un passage au Fleuve Noir, ce qui a modifié son style. Le Jeu du Monde est l'exemple type du roman de SF dont l'approche narrative reste simple, sans dénaturer l'idée qui, elle, se montre ambitieuse. Jeury a su marier un traitement plutôt populaire et un projet d'ensemble plus intellectuel. Il établit un pont etre les deux formes qui prédominent aujourd'hui en matière de SF française, insouciant des contraintes et des modes. La grande classe.

La dimension humaine est elle aussi présente. Ni silhouettes, ni symboles, les personnages du Jeu du Monde vivent, existent, possèdent une épaisseur, une texture palpable. Ils rendent crédible cet univers boué au Jeu majuscule qui vous fasciner, j'en suis certain.

 

Roland C. Wagner