27.11.2009

L'Humour, un compagnon fidèle

RF088.JPGSeul un genre bien établi, dont la solidité va de pair avec un ensemble de poncifs apparus pendant ses jeunes années, peut offrir un terrain fertile à l’humour. De fait, il faut attendre les années quarante pour que celui-ci prenne une certaine importance éditoriale dans la SF moderne, avant tout par le biais de la parodie, qui culminera pendant la décennie suivante, notamment dans les pages de la revue Galaxy où elle va souvent de pair avec une certaine critique sociale. Cette dernière tendance fait les choux gras des fort rebelles années 60 et 70, en parallèle avec une veine absurde et nonsensique s’éloignant parfois de la SF.

Henry Kuttner et Catherine L. Moore, sous leurs divers pseudonymes — le plus connu étant Lewis Padgett —, ont produit une de nouvelles au ton sarcastique, comme les aventures du professeur Gallegher, un savant pas si fou que ça mais tout à fait alcoolique, qui a pour habitude de concevoir en état d’ébriété avancée des inventions dont l’utilité lui échappe une fois dégrisé (“Le robot vaniteux”). Il leur arrive aussi de s’inspirer de Lewis Carroll (“Tous smouales étaient les borogoves”), et leur grande spécialité consiste à plonger leurs personnages dans les pires ennuis à la suite d’une rencontre avec diverses machines et créatures originaires des époques et/ou des planètes les plus lointaines (“Saison de grand cru”). Déjà demain (Denoël) et leur Livre d’Or (Pocket) réunissent quelques-unes de leurs plus grandes réussites.

RF021.JPGMaître de la forme courte — et même ultra-courte —, Fredric Brown publie dans les années 50 deux chefs-d’œuvres absolus. Martiens, go home ! (Gallimard) décrit une hilarante invasion  de la Terre où les Martiens sont vraiment de petits hommes verts, aussi insupportables que des personnages de Tex Avery. L’Univers en folie (Gallimard) se déroule dans une uchronie où les pires clichés de la SF bas de gamme sont devenus réalité, et où la propulsion interstellaire a été inventée en bricolant une machine à coudre !

D’autres auteurs opèrent dans des registres voisins, tels Robert Sheckley qui passe à la moulinette le thème du premier contact avec une race extraterrestre (“Tout ce que nous sommes”), Damon Knight et son art de la nouvelle à chute (“Comment servir l’homme”) ou Philip K. Dick dans ses jeunes années. Quant à Poul Anderson, auteur en temps normal plutôt « sérieux », il signe avec Les Croisés du cosmos (Gallimard) le récit tout autant réjouissant que pince-sans-rire de la conquête d’un empire interstellaire par des chevaliers médiévaux qui se sont emparés du vaisseau d’extraterrestres venu les conquérir.

RF055.JPGPlanète à gogos (Gallimard) de Frederik Pohl et C.M. Kornbluth constitue un parfait exemple d’union efficace entre la satire et la critique sociale. Dans un monde dominé par la publicité, un “créatif” se retrouve à subir le matraquage dont il était jusque-là l’un des responsables : « J’étais en train de devenir le genre de consommateurs que nous aimons. Vous pensez à fumer, pensez à une Starr, allumez-la. Vous allumez une Starr, pensez à la limonade. Vous buvez un coup de limonade, vous pensez aux Craquesel et vous en achetez une boîte. Vous en achetez une boîte et vous pensez à fumer, vous allumez une Starr. Et à chaque étape, roulent dans votre tête les formules publicitaires dont on vous a bourré les yeux et les oreilles. »

Norman Spinrad n’hésite pas à donner avec bonheur dans le pamphlet le plus cinglant. Dans La Der des Der (Presses de la Cité) le destin du monde dépend d’un émir du pétrole richissime qui oblige ses troupes à fumer du haschisch en permanence, d’un Premier Secrétaire du Parti communiste soviétique décédé depuis des années (on le décongèle lorsqu’on a besoin de lui), et d’un ancien vendeur de voitures devenu obsédé sexuel et président des États-Unis. Du même auteur, le sarcastique Jack Barron et l’éternité (Robert Laffont), qui date de la fin des années 60, décrit avec férocité un monde sous la coupe de l’audiovisuel ressemblant étrangement au nôtre.

lattes-sf04-1972.jpgNombre des auteurs ci-dessus n’ont pas hésité à recourir à l’humour noir, mais peu sont allés aussi loin dans cette direction que Régis Messac et Bernard Wolfe. Du premier, La cité des asphyxiés (Édition Spéciale) montre une ville d’un lointain futur baptisée La-Pah-Trih, où l’air qui fait défaut est fabriqué à partir des excréments, dont le nom local est « san ». D’où cette complainte chantée en chœur par les lumpens locaux déféquant de concert :

Donnons notre san ! Donnons notre san !
Oui notre san, tout notre san !
Tout notre san pour La-Pah-Trih !


Quant à Bernard Wolfe, il présente avec Limbo (Robert Laffont) la solution définitive à toutes les guerres : l’Immob, une doctrine qui pousse les gens à se faire amputer leurs membres, puisque qui n’a pas de main ne peut tenir d’arme. Un livre cruel et grinçant qui suscite le ricanement plutôt que le sourire.

jl3892-1995.jpgPlus près de nous et dans une tonalité nettement plus débridée, Douglas Adams repousse les frontières de l'absurde avec une tonalité bien anglaise dans la série du Guide galactique (Gallimard) tirée d’un feuilleton radiophonique. Tout commence par l’arrivée d’extraterrestres qui expliquent aux Terriens qu’ils ont vingt-quatre heures pour évacuer la Terre car celle-ci doit être détruite pour permettre le passage d’une autoroute hyperspatiale !

Terry Pratchett, non content de détourner joyeusement les clichés de la fantasy, entre autres, dans sa série du Disque-monde (L’Atalante), cosigne avec Neil Gaiman l'hilarant De bons présages (Au Diable Vauvert), parodie des histoires d’Antéchrist où le Molosse des Enfers est un gentil bâtard répondant au nom de Toutou !

bev050-2003.jpgEnfin, last but not least, Les escargots se cachent pour mourir (Le ’Bélial), de Michel Pagel, aussi à l’aise dans la SF que la fantasy et le fantastique réunit Le cimetière des astronefs, franche rigolade pastichant allègrement le space opera  et ses clichés , et Pour une poignée d’helix pomatias, incursion insensée dans les univers référentiels et bouillonnants de la création littéraire, tous genres confondus. Ces derniers exemples montrent à l'évidence que l'humour, désormais compagnon fidèle de la science-fiction, du fantastique et de la fantasy, n'hésite pas à mélanger les genres pour la plus grande jubilation du lecteur.

Roland C. Wagner

20.11.2009

L'I.A. et son double

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Scott Westerfeld

Evolution's Darling, 1999

Flammarion, 2002

 

Il fut un temps barbare où les machines, pour intelligentes qu'elles fussent, étaient réduites en esclavage par les humains. Puis elles purent faire reconnaître leurs droits une fois franchi, par accident ou par effort déterminé, le fameux seuil de Turing qui définit l'accès à la conscience. Et désormais, dans une société plus juste, on les aide à sauter le pas de la pensée autonome.

Mais Chéri, intelligence mécanique d'un vaisseau spatial franc-tireur, a dû passer le mur de Turing à la force du poignet, contre la volonté de son propriétaire, un corsaire besogneux de l'information qui n'avait pas les moyens de se payer un autre ordinateur de bord. Chéri avait un avantage : il était amoureux de la fille du capitaine, seule autre occupante humaine de la nef. Il garde de son enfance difficile des talents érotiques inégalables, et un fort lien affectif avec les autres machines qui se sont elles-mêmes tirées de la servitude. Comme Robert Vaddum, sculpteur génial, dont Chéri devient le négociant préféré et l'expert attitré dans toute l'Expansion humaine.

Aussi, quand on découvre subitement des œuvres nouvelles quelques années après la mort de l'artiste, Chéri est-il envoyé à la rescousse pour authentifier les objets. Pour enquêter. Et il n'est pas le seul sur le coup...

jl7336-2004.jpgNi roman policier du futur ni space opera, L'I.A. et son double distille savamment les flashbacks qui offrent autant de révélations, et les scènes d'action plus ou moins effrayantes. Même la torture est ici prétexte à dérive esthétique. La sensation ne doit jamais rester au premier degré (et l'art finit par jouer des tours aux tueurs endurcis). Et c'est très réussi : Westerfeld n'ennuie jamais ; grâce à sa maîtrise du récit, mais aussi parce qu'il aborde toujours des questions profondes derrière les péripéties. Comme le lien entre développement affectif (et même purement sensuel) et développement cognitif. Ou la terreur de découvrir un double de soi-même. Ou le mystérieux passage entre la matière et l'esprit dont elle est le support. Mais le tout est vu du point de vue des machines pensantes (bien sûr : elles devraient être beaucoup plus faciles à copier que les êtres biologiques ; leur fonctionnement matériel et leur développement cognitifs sont bien plus précisément étudiés que ceux des cerveaux humains, lourds qu'il sont d'implications économiques). Une des créations les plus touchantes de Westerfeld est la machine-enfant, Beatrix, qui découvre doucement le monde en explorant un dépôt d'ordures à l'échelle planétaire — et ce n'est qu'un personnage secondaire du livre. Iain Banks, dans la série de « la Culture », cantonne les machines à des rôles comiques : Westerfeld, qui subit son influence, ajoute à ce registre toute la gamme des émotions.

Voilà bien un auteur à découvrir, et toutes affaires cessantes.

 

Pascal J. Thomas

 


Bifrost n°27, 2003

19.11.2009

Cherudek

medium_cherudek.jpgValerio Evangelisti

Cherudek (1998)

Pocket SF n°5857

 

C'est aux agissements d'une armée que l'on dit « tout droit sortie de l'Enfer » que Nicolas Eymerich va être confronté dans ce volume. Mais tandis qu'on le voit chevau­cher solitaire dans le Sud-Ouest de la France, du côté de Castres et d'Albi, trois jésuites, qui sont apparemment nos con­temporains, mènent une autre enquête, aux buts incertains, dans une étrange ville noyée de brume à la localisation spatio­temporelle imprécise II est également question — entre autres — d'entropie néga­tive, d'un univers à huit dimensions et de « plans inclinés » qui en relient les diffé­rentes parties, ainsi que d'un « temps zéro » où l'on peut créer de la matière en partant du temps : « Là où il n'y a pas de temps, il y a de la matière, et tout rêve est réalité ».

On l'aura compris, la cinquième aventure du personnage le plus méchant de la science-fiction européenne, voire mondiale, fait encore moins dans la sobriété imaginative que les précédentes. Après les psytrons de Dobbs et les orgones de Reich, Evangelisti est en effet aller pêcher aux marges de la culture scientifique la théorie de la relativité complexe, du français Jean-Emile Charon, censée unifier la relativité générale et la phy­sique quantique par l' « ajout » de quatre dimensions à celles que nous connaissons déjà. Cherudek exploite également l'idée que l'esprit est contenu dans les particules élémentaires — non seulement l'esprit, d'ailleurs, mais aussi la mémoire de l'espèce humaine et l'inconscient collectif cher à Jung. Toutes ces informations sont fournies au lecteur très tôt dans le roman, mais ce n'est bien entendu qu'à la fin qu'elles pren­nent tout leur sens, lorsque l'organisation cosmologique de l'univers décrit achève de se mettre en place avec l'éclaircissement inattendu de l'énigme pictographique du Temps Zéro.

Le plus étonnant est peut-être qu'Evangelisti se soit servi de cette base science-fictive solide et riche en potentialités pour construire une intrigue multiple qui doit en apparence bien plus au fantastique — notamment sud-américain — qu'à la SF pure et dure. Ainsi, la ville mystérieuse où les jésuites cherchent un « plan incliné » ou une « porte tournante » menant au Cherudek fonctionne sur une logique psy­chique, psychologique, voire psychanaly­tique, et non selon des principes rationnels. Il est vrai qu'elle se situe à la lisière de ce qui se révèle être le Purgatoire. Ou plutôt un purgatoire privé, Cherudek, ou Nicolas Eymerich, inquisiteur du XIVe siècle, mène avec ses méthodes habituelles l'interroga­toire d'un hérétique de trois siècles son cadet ! L'essentiel de l'odyssée du terrible inquisiteur, qui voit défiler, outre les inévi­tables hérétiques, guerriers zombies, intoxication à l'ergot de seigle, cloches dépourvues de battant, apparitions divines, mystiques illuminés de tout poil et arrivée annoncée des légions infernales, relèverait plutôt quant à elle d'une fantasy médiévale particulièrement soucieuse de réalisme en ce qui concerne les conditions de vie de la population.

En effet, si Cherudek est, comme les autres aventures d'Eymerich, un roman d'horreur, les détails les plus atroces, les plus épouvantables, y sont en général aussi les plus authentiques. Il faut dire que la période choisie — en pleine Guerre de Cent Ans — ne se prête pas plus à la paix et à l'amour qu'à la douceur et a la gen­tillesse. On est loin des univers édulcorés de la fantasy issue de Tolkien et de Walt Disney ; ici, comme chez Glen Cook, la crasse, la maladie, la violence, la souffran­ce, la bêtise, l'ignorance, la haine — bref, toutes ces choses charmantes qui nous rappellent que nos ancêtres pas si loin­tains n'étaient vrai­ment que des sau­vages — sont mon­trées avec un souci constant de réalis­me, sans jamais se départir de cette froideur quelque peu clinique qui est l'une des caractéristiques d'Evangelisti — et qui oppose sa démarche à celle d'auteurs complaisants, comme par exemple Graham Masterton ou Serge Brussolo. L'importance, l'omniprésence de la religion, à laquelle on en appelle et que l'on n'hésite pas à mettre à toutes les sauces afin de justifier les pires exactions, n'est pas non plus oubliée, et tous ces éléments se conju­guent pour dessiner l'effrayante description d'une des périodes les plus noires de notre histoire.

medium_cherudekpp.jpg Il va sans dire que cette attention accor­dée aux détails, jusque et y compris les plus infimes, renforce considérablement le roman. Même s'il ne fait pas oublier — heu­reusement — la ligne de narration consa­crée à la ville brumeuse du Temps Zéro, le background précis et détaillé de la partie située au XlVe siècle en compense néan­moins le flou et l'imprécision. Le soin ac­cordé à la documentation historique consti­tue dès lors le principal point d'ancrage offert au lecteur — et notamment au lecteur novice en matière de littératures de l'imagi­naire. En dépit des événements qui s'y déroulent, le Moyen Âge d'Eymerich pos­sède une crédibilité si forte que l'on sus­pend d'autant plus facilement son incrédu­lité dans le reste du livre. Ce principe n'a rien de nouveau, puisque Evangelisti l'a employé dès Nicolas Eymerich, inquisiteur, premier volume de la série, mais il avait été utilisé jusqu'à présent pour soute­nir des développements science-fictifs tels que cathares mutants ou anémie falciforme. Son application en vue de justifier un décor fantastico-onirique inspiré de Borges avec une pointe de Kafka constitue une première dans les aventures d'Eymerich — à moins, bien sûr, que l'on ne mette le Cherudek et ses dépendances sur le même plan que le lieu sans nom où votre tortionnaire favori interroge Wilhelm Reich dans Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich... ou, mieux en­core, que l'endroit en question ne soit pré­cisément le Cherudek, hypothèse à laquelle j'aurais tendance à souscrire.

Enfin, ne serait-ce qu'en raison du rôle qu'y joue l'ergot de seigle, le roman possè­de une couleur psychédélique avouée, qui transparaît tout d'abord dans la ressem­blance de la grande réunion mystique qui a lieu près d'Albi autour d'une des fameuses cloches dépourvues de battant avec cer­taines images du film Woodstock — sauf qu'il n'y a personne pour sonner l'alerte au mauvais acide —  avant de contaminer rétroactivement toute l'intrigue lorsque se révèle enfin l'origine de l'étrange croix qui sert de plan à la ville brumeuse. Je n'irai pas jusqu'à dire que tout le livre est construit sur une hallucination récurrente, mais il est clair que celle-ci lui sert de leit­motiv visuel, sans doute parce que ce des­sin est aussi le fil conducteur du voyage de Nicolas Eymerich.

Ainsi que les lignes précédentes peuvent le suggérer, Cherudek constitue un parfait exemple de ce mélange des genres qui semble bien parti pour constituer l'un des fers de lance de la littérature populaire de demain. Sur une base de roman historique se développe une intrigue piochant tout à la fois dans le surnaturel et dans la matière dont sont faits les rêves et les cauchemars, avec comme d'habitude une résolution science-fictive tirée par les cheveux. C'était déjà plus ou moins le cocktail employé dans les précédents volumes, mais jamais il n'avait été aussi équilibré, aussi réussi — preuve que des thèmes, motifs et techniques issus de genres différents peuvent non seulement coexister dans un même ouvrage, mais également se renforcer. Et peu importe que Cherudek soit un roman historique qui dérape dans le délire, un livre fantastique où le surnaturel est rationa­lisé, un ouvrage de SF dont l'aspect psychanalytique vient faire éclater la logique ou une étude sur la schizophrénie dégui­sée sous forme romanesque. Ébouriffant.

 

Roland C. Wagner

12.11.2009

Critique de la science-fiction

medium_goisf.jpgJacques Goimard

Pocket Agora n°249 (2002)

 

Il est difficile de croire que cette figure emblématique de la science-fiction, promoteur du genre, directeur de collection, critique, préfacier et anthologiste, publie ici son premier ouvrage, tant on a l'habitude de lire sa signature, depuis quarante ans, sur des supports aussi variés que Fiction (ses débuts), Métal Hurlant (Dionnet signe la préface), Le Monde, L'Encyclopedia Universalis, « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », L'Année de la SF, les « Livres d'Or de la SF », sans compter les contributions à des colloques, à des études et même à des fanzines.

Malgré l'épaisseur du volume et la petitesse des caractères, il était impossible d'effectuer un tour d'horizon complet (encore moins d'être exhaustif) : certains des articles consacrés à Van Vogt ou à Asimov resteront dans les Omnibus qui leur sont consacrés. D'autres, en revanche, sont désormais accessibles à ceux qui s'étaient dispensés d'acheter une énième édition des romans de Dick ou Silverberg.

Une première vue générale traite de la « génération science-fiction », qui est celle de Goimard et de tous les passionnés de science-fiction qui se réunirent à la librairie L'Atome. Après ce chapitre un rien autobiographique, l'auteur se penche sur la définition de la science-fiction, éternellement remise en question, les approches se diversifiant au fil des décennies. Quelques thèmes de la science-fiction sont ensuite abordés, de façon inégale : si l'anti-utopie, où dominent les figures d'Orwell et de Huxley, est dense, l'uchronie se résume à une courte chronique de l'ouvrage d'Eric Henriet. La typologie du public est plus intéressante, par ses aspects sociologiques, notamment quand est abordée la question de la violence en littérature et à l'écran : « La censure ne peut pas restaurer je ne sais quelle pureté originelle ; employée maladroitement, elle peut, au contraire, contribuer à cancériser la culture et à aggraver la schizophrénie ambiante. » Voilà qui est bien envoyé de la part de quelqu'un qui ne nie pas l'origine culturelle de la violence, se demandant cependant pourquoi elle est nettement plus présente à la sortie des boîtes de nuit qu'à celle des cinémas.

La partie Historique reprend les préfaces dédiées aux auteurs devenus des classiques : Heinlein, Van Vogt, Asimov, Simak, Leiber, Cordwainer Smith, Herbert, Dick et Silverberg figurent dans ce panthéon. La science-fiction française est abordée par le biais de deux anciens (Boulle et Barjavel) et deux modernes (Ruellan et Jeury).

Enfin, une troisième partie consacrée au cinéma de science-fiction, et plus particulièrement à 2001, l'odyssée de l'espace (un article de 75 pages aussi érudit que fouillé !) clôt, avant les index, cet impressionnant survol.

Certains des articles sont marqués par le temps (c'est particulièrement vrai des plus généraux), justifiant parfois le rappel de leur date de parution, mais c'est aussi ce qui fait leur intérêt car il est ainsi possible de prendre la mesure des débats de l'époque. Plus cahotante est la lecture des présentations d'auteurs, certains étant analysés sur l'ensemble de leur œuvre, éléments biographiques à l'appui, alors que d'autres ne sont abordés qu'à travers un ou deux titres. Mais ce manque d'unité est inhérent à ce type de compilation. L'éventail est suffisamment riche pour justifier l'achat de cet ouvrage, qui satisfera aussi bien les néophytes que les érudits.

Ce recueil n'est que le premier des quatre consacrés aux articles critiques de Goimard : suivront le fantastique, le merveilleux et la fantasy, puisque les genres sont d'ores et déjà annoncés. Si les avis de Jacques Goimard ont parfois été discutables, ils n'en sont pas moins dignes d'intérêt ; la somme même de ses travaux force le respect. Et, comme lui-même le rappelle au fil de ces pages, le débat reste ouvert.

 

Claude Ecken

05.11.2009

Je le confesse

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Je le confesse, j’aime une littérature érotique.


Pas une littérature pornographique qui me rapprocherait de la mort, pas une littérature sentimentale qui joue de la répétition et des formes. Non, une littérature totalement érotique,  qui se plonge dans mes désirs, les utilise et les manipule dans ses aspects les plus lumineux et les plus sombres.


Erotisme et pornographie sont proches, mais il y a beaucoup de distance entre le désir et son accomplissement. Le désir se concentre sur le possible, le potentiel, sur ce qui se dévoile et n’est qu’en germe. Un simple mouvement, une parole évocatrice et l’esprit vagabonde. Le potentiel d’une rencontre n’épuise jamais l’Autre, là où la pornographie oblige à s’y perdre.  La Mort rode autour de la pornographie, il y règne un parfum de peur, comme à chaque fois que l’on est confronté à son animalité.


Erotisme et sentimental sont éloignés, mais il est aisé de les confondre. Parce que les sentiments sont un paravent du désir, et leur expression une manière de dissimuler les vrais enjeux. La littérature sentimentale a enfoui les pulsions sous des aspects honnêtes, les rendant courtois, agréables et chaleureux, feignant d’anéantir le désir. Il est aisé de s’y repérer, le chemin y est balisé, rien à craindre.


C’est pourquoi j’aime une littérature érotique, une littérature qui  interprète mes désirs, évoque tout ce qui est en moi sans s’exprimer. Une littérature qui m’offre de nouvelles possibilités, une littérature de vie. Elle peut être naïve (car le désir peut se bercer d’illusion), elle peut être sombre (tous les désirs ne sont pas bénéfiques), mais elle est riche, car nos désirs sont vastes, multiples, évolutifs, contradictoires. La seule limite est l’imagination, la seule limite est le réel vu comme potentiel.


J’aime une littérature érotique, j’aime la science-fiction

 

Olivier Paquet

 

25.10.2009

Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich

medium_mistero.jpgValerio Evangelisti

Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)

Pocket SF n°5872

 

Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.

À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est lamedium_misteropocket.jpg nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.

Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.

 

Roland C. Wagner


 

(1) L'Étreinte du crapaud (Calmann-Lévy).

22.10.2009

Le Pouvoir

foliosf190-2004.jpgFrank M. Robinson

The Power, 1999

(révision d'un roman de 1956)

Folio SF, 2004

 

Bill Tanner dirige pour l'US Navy des recherches sur l'endurance humaine. Un membre de l'équipe estime qu'un cerveau doté d'énormes pouvoirs se dissimule parmi eux. Ses lubies parapsychiques sont considérées avec dédain jusqu'à sa mort, inattendue, alors qu'il s'apprêtait à écrire une lettre de révélations au professeur Tanner. Celui-ci a le tort de chercher à en savoir plus : très vite, le mutant s'introduit dans son esprit pour le pousser à se suicider ou manipule son entourage pour précipiter sa mort. Les traces de son diplôme universitaire disparaissent, comme celles de son compte en banque. Fugitif sans ressources, s'interdisant de dormir, Tanner doit se hâter de découvrir l'identité du surhomme sans cependant l'approcher de trop près s'il veut résister à ses assauts psychiques.

On a rarement fait mieux dans la catégorie du récit parano que ce thriller qui ne laisse pas une seconde de répit. Écrit en 1956, le roman, typique des intrigues qu'inspirait la guerre froide, n'est pas sans rappeler Marionnettes humaines d'Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures (le film de Don Siegel est sorti la même année), Le Père truqué de Dick, ainsi qu'Escamotage de Matheson et Bester pour le passage où le héros voit son univers se déliter. Il ne brille donc pas par son originalité thématique, pas plus que par son traitement inspiré des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie, ni par sa réflexion, axée sur la part humaine du mutant : tout surhomme qu'il est, il n'en reste pas moins homme, avec ses faiblesses et ses envies de pouvoir.

Mais le suspense qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin est si maîtrisé que ce roman est un petit joyau dans sa catégorie. On peut même s'offusquer de ne le voir traduit que près de cinquante ans après sa parution, alors qu'il fut adapté en 1967 (La Guerre des cerveaux, de Byron Haskin, avec George Hamilton) comme on peut s'étonner que cet auteur et éditeur plutôt prolifique n'ait jamais été traduit en France, hormis une poignée de nouvelles dans les années cinquante. Voilà une injustice réparée.

 

Claude Ecken

21.10.2009

Perdido Street Station

fn07185-2003.jpgChina Miéville

Fleuve Noir, 2003

Perdido Street Station, 2000

 

La gare de Perdido est le pivot du réseau ferré de la Nouvelle-Crobuzon : ses trois rivières, ses multiples quartiers grouillant d'humains et de races étrangères, sa milice impitoyable, ses industries, ses commerces et ses dépotoirs... Au cœur du roman, un couple réprouvé mais passionné : Isaac, scientifique humain franc-tireur et Lin, sculptrice Khépri (corps humain surmonté d'un scarabée géant). Scandalisant les bienpensants, ils vivent parmi des intellectuels bohèmes, tentés par la résistance clandestine. Leurs vies commencent à basculer quand Isaac reçoit la visite d'un Garuda amputé de ses ailes en quête de ses envolées perdues, et Lin une commande d'un des principaux chefs mafieux de la ville. Par inadvertance, Isaac met la main sur un spécimen immensément dangereux, clé d'un trafic illicite entre les caïds de la drogue et la municipalité corrompue. Tandis que des monstres rôdent dans la cité, nos protagonistes doivent prendre la fuite en compagnie d'alliés inattendus.

Elle ne lui ressemble dans aucun détail, mais la Nouvelle-Crobuzon est Londres, avec son réseau de transport, sa superposition foisonnante de quartiers et de communautés, ses dockers en grève, jusqu'à un Jacques l'Énucléeur. L'action violente prend son temps avant de démarrer, et je me suis délecté des descriptions de la vie urbaine. Miéville accumule les détails baroques et les créatures étonnantes (diablotins volants semi-intelligents, amphibies pratiquant la sculpture sur eau...), mais n'oublie pas les marchés et les universités. Lin est issue d'une famille de bigotes khépris du ghetto le plus miséreux, soumises aux mâles de l'espèce (de gros insectes dépourvus de toute intelligence). Avant de se mêler à la société multiraciale à majorité humaine, elle est passée par un quartier khépri plus prospère, mais tétanisé par le nationalisme. Et elle ne sait plus lequel elle rejette le plus. Quand on se représente que les Khépris sont (essentiellement) des femmes dont le visage est masqué par un insecte noir, on peut transposer à la société contemporaine...

fn07290-2003.jpgSi Miéville pétrit un univers qui relève stricto sensu de la fantasy (comme c'était le cas des ouvrages « SF » de Serge Brussolo), sa finesse et sa souplesse dans la description sociale le rapprochent de la SF. Et l'auteur, comme son Isaac, approche l'irrationnel comme réductible au raisonnement, sur lequel on peut agir à condition d'avoir les théories et les outils idoines. Si la technologie décrite dans le livre est un mélange biscornu et suranné de vapeur, de dynamos et d'éclairage au gaz (emblématique du XIXe siècle en Angleterre), cela lui permet de replonger dans l'état d'esprit de la SF des débuts, où l'inventeur génial pouvait, en connectant trois fils de cuivre, s'assurer la clé d'une nouvelle force de l'univers. Surtout, le livre est un hymne enthousiaste au mélange hétérogène, aux unions inattendues. Baroque et palpitant, il mérite largement les distinctions reçues dans son pays d'origine : la SF britannique nous sort un autre petit génie de son chapeau.

 

Pascal J. Thomas

 


Galaxies n°32, 2004

Le Corps et le sang d'Eymerich

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Valerio Evangelisti

Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)

Pocket SF n°5861

 

Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.

Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.

À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les medium_corpspocket.jpgdeux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.

 

Roland C. Wagner

 


 

(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.

(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.

 

Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement  —  ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.

20.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)

Lovecraft3.jpgAutre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.

« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.

« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.

« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.

« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.

« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].

« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)

c5920.jpgNous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :

« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.

« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.

« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)

« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)

lovecraft-abime-temps.jpgIl s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.

Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.

On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :

« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

 

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Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :

« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].

« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)

En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !

Atlantean_chronicles.jpgOn ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.

Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.

La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :

« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !

 

Joseph Altairac


(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.

(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !



Karpath n° 3/4, 1990.



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