05.11.2009
Je le confesse

Je le confesse, j’aime une littérature érotique.
Pas une littérature pornographique qui me rapprocherait de la mort, pas une littérature sentimentale qui joue de la répétition et des formes. Non, une littérature totalement érotique, qui se plonge dans mes désirs, les utilise et les manipule dans ses aspects les plus lumineux et les plus sombres.
Erotisme et pornographie sont proches, mais il y a beaucoup de distance entre le désir et son accomplissement. Le désir se concentre sur le possible, le potentiel, sur ce qui se dévoile et n’est qu’en germe. Un simple mouvement, une parole évocatrice et l’esprit vagabonde. Le potentiel d’une rencontre n’épuise jamais l’Autre, là où la pornographie oblige à s’y perdre. La Mort rode autour de la pornographie, il y règne un parfum de peur, comme à chaque fois que l’on est confronté à son animalité.
Erotisme et sentimental sont éloignés, mais il est aisé de les confondre. Parce que les sentiments sont un paravent du désir, et leur expression une manière de dissimuler les vrais enjeux. La littérature sentimentale a enfoui les pulsions sous des aspects honnêtes, les rendant courtois, agréables et chaleureux, feignant d’anéantir le désir. Il est aisé de s’y repérer, le chemin y est balisé, rien à craindre.
C’est pourquoi j’aime une littérature érotique, une littérature qui interprète mes désirs, évoque tout ce qui est en moi sans s’exprimer. Une littérature qui m’offre de nouvelles possibilités, une littérature de vie. Elle peut être naïve (car le désir peut se bercer d’illusion), elle peut être sombre (tous les désirs ne sont pas bénéfiques), mais elle est riche, car nos désirs sont vastes, multiples, évolutifs, contradictoires. La seule limite est l’imagination, la seule limite est le réel vu comme potentiel.
J’aime une littérature érotique, j’aime la science-fiction
Olivier Paquet
15:39 Publié dans Olivier Paquet | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, érotisme, littérature
25.10.2009
Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich
Valerio Evangelisti
Il mistero del inquisitore Eymerich (1996)
Pocket SF n°5872
Cette fois, c'est en Sardaigne que le terrible inquisiteur va exercer ses talents. Il accompagne en effet le roi d'Espagne, venu à la tête d'une expédition militaire pour mettre fin à un culte païen dont les adeptes possèdent, semble-t-il, le pouvoir de guérir les malades, y compris les plus graves. Mais pourquoi les ruisseaux et torrents de l'île se mettent-ils à heure fixe à grouiller d'amibes et autres parasites rendant leur eau impropre à la consommation? Ailleurs, prisonnier d'une cellule surréaliste située en un lieu indéterminé, Wilhelm Reich vit d'hallucinantes entrevues avec un Eymerich qui semble bien décidé à le psychanalyser. Ailleurs encore, dans un futur proche consécutif à l'effondrement des États-Unis causé par l'anémie falciforme, des jeunes gens originaires des différentes — et peu sympathiques— nations qui se partagent désormais le territoire nord-américain se retrouvent pour punition envoyés au mystérieux Lazaret… Enfin, certains chapitres content les épisodes cruciaux de la vie de Reich, dont les hypothèses sur les bions et l'énergie orgonique constituent la base même du roman.
À la lecture du résumé ci-dessus, pas besoin d'être un habitué de la série pour comprendre que Le Mystère de l'inquisiteur Eymerich nage en plein délire. Aux psytrons et aux cathares mutants gavés de colchique ont « simplement » succédé les orgones. Continuant sa tournée des théories scientifiques alternatives, Evangelisti se retrouve à chasser, métaphoriquement parlant, sur les terres d'Arthur Koestler, lui aussi grand spécialiste des marges et marginaux de la science. Le tragique destin de Reich, persécuté par les nazis puis par la justice étatsunienne — qui aura finalement sa peau — , n'est pas sans rappeler celui du malheureux Paul Kammerer, un biologiste autrichien dont les travaux, parce qu'ils semblaient confirmer les théories de Lamarck sur l'hérédité des caractères acquis, lui valurent d'être traîné dans la boue par la communauté scientifique internationale (1). Dans les deux cas, on assiste à un acharnement dont les motifs relèvent plus de la politique — à tous les sens du terme — que de la science, et c'est la
nature de cet acharnement que dénoncent Evangelisti et Koestler dans leurs ouvrages respectifs. L'un des personnages de la partie « biographique », lorsqu'on lui demande s'il croit aux théories de Reich, joue sans doute les porte-parole de l'auteur quand il répond: « Je ne puis vous dire si cette énergie existe ou pas. Je n'ai pas la compétence nécessaire, et puis la chose ne m'intéressepas beaucoup. Mais ce n'est sûrement pas un "expert" judiciaire inconnu qui peut juger de décennies de travail, d'essais, d'expérimentations. » Toutes les époques possèdent leurs inquisiteurs.
Il paraît clair que ce quatrième volume des aventures d'Eymerich marque une étape importante dans la série. Plus long, plus complexe, il a en outre le mérite de commencer à dévoiler le projet global d'Evangelisti. Le schéma général de l'histoire du futur « évangélique » se met en place, et il est frappant de constater combien cet avenir dystopique plonge ses racines dans le passé, et plus précisément à l'époque d'Eymerich. Certes, ce lien est avant tout une commodité littéraire, mais il est probable qu'il possède un sens que les prochains volumes finiront peut-être par dévoiler. Et pour ceux qui ignorent encore tout du redoutable dominicain, cette histoire d'horreur aux accents quasiment lovecraftiens constitue une excellente entrée en matière.
Roland C. Wagner
07:52 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, inquisition, religion, christianisme, psychanalyse, orgones, littérature
22.10.2009
Le Pouvoir
Frank M. Robinson
The Power, 1999
(révision d'un roman de 1956)
Folio SF, 2004
Bill Tanner dirige pour l'US Navy des recherches sur l'endurance humaine. Un membre de l'équipe estime qu'un cerveau doté d'énormes pouvoirs se dissimule parmi eux. Ses lubies parapsychiques sont considérées avec dédain jusqu'à sa mort, inattendue, alors qu'il s'apprêtait à écrire une lettre de révélations au professeur Tanner. Celui-ci a le tort de chercher à en savoir plus : très vite, le mutant s'introduit dans son esprit pour le pousser à se suicider ou manipule son entourage pour précipiter sa mort. Les traces de son diplôme universitaire disparaissent, comme celles de son compte en banque. Fugitif sans ressources, s'interdisant de dormir, Tanner doit se hâter de découvrir l'identité du surhomme sans cependant l'approcher de trop près s'il veut résister à ses assauts psychiques.
On a rarement fait mieux dans la catégorie du récit parano que ce thriller qui ne laisse pas une seconde de répit. Écrit en 1956, le roman, typique des intrigues qu'inspirait la guerre froide, n'est pas sans rappeler Marionnettes humaines d'Heinlein, L'Invasion des profanateurs de sépultures (le film de Don Siegel est sorti la même année), Le Père truqué de Dick, ainsi qu'Escamotage de Matheson et Bester pour le passage où le héros voit son univers se déliter. Il ne brille donc pas par son originalité thématique, pas plus que par son traitement inspiré des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie, ni par sa réflexion, axée sur la part humaine du mutant : tout surhomme qu'il est, il n'en reste pas moins homme, avec ses faiblesses et ses envies de pouvoir.
Mais le suspense qui maintient le lecteur en haleine du début à la fin est si maîtrisé que ce roman est un petit joyau dans sa catégorie. On peut même s'offusquer de ne le voir traduit que près de cinquante ans après sa parution, alors qu'il fut adapté en 1967 (La Guerre des cerveaux, de Byron Haskin, avec George Hamilton) comme on peut s'étonner que cet auteur et éditeur plutôt prolifique n'ait jamais été traduit en France, hormis une poignée de nouvelles dans les années cinquante. Voilà une injustice réparée.
Claude Ecken
10:54 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, pouvoirs psi, paranoia, thriller, littérature
21.10.2009
Perdido Street Station
China Miéville
Fleuve Noir, 2003
Perdido Street Station, 2000
La gare de Perdido est le pivot du réseau ferré de la Nouvelle-Crobuzon : ses trois rivières, ses multiples quartiers grouillant d'humains et de races étrangères, sa milice impitoyable, ses industries, ses commerces et ses dépotoirs... Au cœur du roman, un couple réprouvé mais passionné : Isaac, scientifique humain franc-tireur et Lin, sculptrice Khépri (corps humain surmonté d'un scarabée géant). Scandalisant les bienpensants, ils vivent parmi des intellectuels bohèmes, tentés par la résistance clandestine. Leurs vies commencent à basculer quand Isaac reçoit la visite d'un Garuda amputé de ses ailes en quête de ses envolées perdues, et Lin une commande d'un des principaux chefs mafieux de la ville. Par inadvertance, Isaac met la main sur un spécimen immensément dangereux, clé d'un trafic illicite entre les caïds de la drogue et la municipalité corrompue. Tandis que des monstres rôdent dans la cité, nos protagonistes doivent prendre la fuite en compagnie d'alliés inattendus.
Elle ne lui ressemble dans aucun détail, mais la Nouvelle-Crobuzon est Londres, avec son réseau de transport, sa superposition foisonnante de quartiers et de communautés, ses dockers en grève, jusqu'à un Jacques l'Énucléeur. L'action violente prend son temps avant de démarrer, et je me suis délecté des descriptions de la vie urbaine. Miéville accumule les détails baroques et les créatures étonnantes (diablotins volants semi-intelligents, amphibies pratiquant la sculpture sur eau...), mais n'oublie pas les marchés et les universités. Lin est issue d'une famille de bigotes khépris du ghetto le plus miséreux, soumises aux mâles de l'espèce (de gros insectes dépourvus de toute intelligence). Avant de se mêler à la société multiraciale à majorité humaine, elle est passée par un quartier khépri plus prospère, mais tétanisé par le nationalisme. Et elle ne sait plus lequel elle rejette le plus. Quand on se représente que les Khépris sont (essentiellement) des femmes dont le visage est masqué par un insecte noir, on peut transposer à la société contemporaine...
Si Miéville pétrit un univers qui relève stricto sensu de la fantasy (comme c'était le cas des ouvrages « SF » de Serge Brussolo), sa finesse et sa souplesse dans la description sociale le rapprochent de la SF. Et l'auteur, comme son Isaac, approche l'irrationnel comme réductible au raisonnement, sur lequel on peut agir à condition d'avoir les théories et les outils idoines. Si la technologie décrite dans le livre est un mélange biscornu et suranné de vapeur, de dynamos et d'éclairage au gaz (emblématique du XIXe siècle en Angleterre), cela lui permet de replonger dans l'état d'esprit de la SF des débuts, où l'inventeur génial pouvait, en connectant trois fils de cuivre, s'assurer la clé d'une nouvelle force de l'univers. Surtout, le livre est un hymne enthousiaste au mélange hétérogène, aux unions inattendues. Baroque et palpitant, il mérite largement les distinctions reçues dans son pays d'origine : la SF britannique nous sort un autre petit génie de son chapeau.
Pascal J. Thomas
Galaxies n°32, 2004
14:13 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, new weird, littérature
Le Corps et le sang d'Eymerich

Valerio Evangelisti
Il corpo e il sangue di Eymerich (1996)
Pocket SF n°5861
Pour sa troisième aventure, Nicolas Eymerich, inquisiteur d'Aragon, se rend à Castres, en 1358, pour enquêter sur la secte des masc buveurs de sang. Il y rencontrera également quelques cathares, et ceux qui ont lu Les chaînes d'Eymerich (1) ont sans doute déjà commencé à se frotter les mains à l'idée d'apprendre comment il a gagné son surnom de Saint Mauvais. Parallèlement, au XXe siècle, un savant fou propose à diverses factions extrémistes — Ku Klux Klan, OAS, etc. — de propager une maladie mortelle pour les gens de couleur, l'anémie falciforme, qui a pour conséquence une gigantesque hémorragie de tous les vaisseaux sanguins.
Sur cette base peu ragoûtante, Valerio Evangelisti a construit un roman d'horreur et de suspense plutôt enlevé et dynamique. Tout va très vite dans cette histoire, où le roman policier médiéval se taille la part du lion par rapport à la SF, réduite ici à la portion congrue — sauf dans les dernières pages où elle revient en force. Outre une documentation historique toujours impressionnante, on retiendra notamment la frappante description de Castres, avec ses murs rougis par la teinture de garance, et quelques affreux personnages à côté de qui Eymerich finirait par paraître presque sympathique. L'intérêt principal du livre est d'ailleurs le développement de la personnalité de l'inquisiteur, qui révèle ici des aspects insoupçonnés, et notamment une propension à la pitié dont on ne se serait pas douté au vu des épisodes précédents— un propension, toute relative, rassurez-vous, et qui ne l'empêchera pas de jouer du briquet au détriment des hérétiques.
À l'évidence, Le Corps et le sang d'Eymerich est un roman de transition qui, derrière son apparente simplicité, procure d'intéressants indices sur le mode de composition de la série dans son ensemble. Les psytrons du premier volume établissaient un lien direct entre les
deux lignes de narration, puisque l'expédition du Malpertuis et l'enquête d'Eymerich se déroulaient pour ainsi dire simultanément par la vertu du voyage dans l'imaginaire. Dans le second, la relation entre les intrigues parallèles se limitait à l'exploitation à l'époque moderne des anomalies médiévales. Le troisième reprend ce dernier schéma en le simplifiant: cette fois, l'anomalie est unique. Aux manipulations génétiques tous azimuths de la RACHE succède l'obsession d'un savant fou raciste. Mais les conséquences en seront, historiquement parlant, bien plus considérables. Véritable prologue à Métallica (2), Le Corps et le sang d'Eymerich n'est peut-être pas le meilleur livre pour découvrir le terrible inquisiteur, car il semble de prime abord manquer d'ampleur, mais les perspectives qu'il ouvre en filigrane devraient titiller agréablement les neurones des habitués de la série — en attendant le prochain volume, où le chaste dominicain rencontre un célèbre psychanalyste adepte de l'énergie orgasmique.
Roland C. Wagner
(1) Bien qu'il soit le précédent titre de la série, Les Chaînes se déroule après Le Corps et le sang — du moins, en ce qui concerne la partie moyenâgeuse.
(2) Cette novella, parue dans Galaxies n°11 où l'on trouve un dossier Evangelisti, est la première du recueil Métal hurlant, qui décrit un avenir dystopique.
Brain Damage a composé un morceau intitulé « Rêves de Métal » en hommage au Nicolas Eymerich de Valerio Evangelisti. Vous pouvez l'écouter et le télécharger gratuitement — ainsi que d"autres titres du même groupe, dont « Quand le paysage se déchire », dédié à Philip K. Dick, et « Un été de serre », inspiré par Norman Spinrad — sur le site musique-libre.org. Je précise qu'il s'agit de téléchargement légal car les morceaux en question sont sous licence creative commons.
10:42 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, inquisition, religion, christianisme, épidémie, cathares, littérature
20.10.2009
De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)
Autre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.
« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.
« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.
« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.
« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.
« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].
« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)
Nous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :
« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.
« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.
« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)
« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)
Il s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.
Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.
On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :
« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)
Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :
« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].
« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)
En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !
On ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.
Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.
La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :
« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)
Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !
Joseph Altairac
(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.
(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !
Karpath n° 3/4, 1990.
09:59 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, lovecraft, atlantide, littérature
19.10.2009
Le Frère des dragons

Charles Sheffield
Robert Laffont, 1994
Brother to Dragons, 1992
Connu pour ses œuvres pétries de rigueur technologique, pour ne pas dire scientistes, qui devaient initialement quelque chose à Arthur C. Clarke, Sheffield a beaucoup élargi sa palette en près de vingt ans de métier. Pourtant, il surprend encore avec ce livre inspiré par celui de Job — dans la Bible — et cette vision d'un futur épouvantable sous tous les rapports, que n'aurait pas renié la SF « Club de Rome », la SF éco-catastrophiste des années 70 dont les échantillons chez nous les plus connus furent sans doute des romans de John Brunner, Tous à Zanzibar et Le Troupeau Aveugle (parus, déjà, chez « Ailleurs et Demain »).
Les USA du futur sont restés un îlot de relative stabilité, et de relative prospérité, dans un monde qui se déglingue sous l'effet des pollutions de toutes sortes. Mais la prospérité américaine — et ce n'est pas bien nouveau, prennent soin de nous rappeler des personnages-clé du livre — signifie qu'au milieu d'un grand nombre de pauvres, se trouvent quelques familles immensément riches. Ayant jeté bas le masque de la démocratie, elles ont pris le contrôle d'un pouvoir qui se matérialise encore dans les formes vidées de sens de celle-là : la célèbre promenade washingtonienne, de la Maison-Blanche au Capitole, connue sous le nom de Mall (1), désormais transformée en camp retranché. Pour Job Napoleon Salk, bébé prématuré abandonné dès sa naissance par une mère toxicomane, le Mall n'est qu'une zone blanche dans la ville, défendue par des systèmes automatiques impitoyables. Son enfance se passera d'orphelinat en gang de trafic de drogue en maison de redressement, avant d'aboutir dans la rue, où il ne se débrouille pas trop mal. Car Job, malgré son physique malingre et disgracieux, dispose d'un avantage : il peut assimiler à la perfection langues et accents étrangers, et les USA tiers-mondisés ont accueilli plus d'une communauté dans un melting-pot de moins en en moins lisse.
Alors, me direz-vous, Sheffield — qui, soit dit en passant, est Anglais d'origine — se met à nous faire du Dickens ? D'une certaine façon, oui ; du Dickens modernisé, fantasmé, mais terriblement efficace. Et d'autant plus surprenant de la part d'un auteur de hard science que les capacités, certes intellectuelles, qui permettent à Job de survivre n'ont rien de scientifique : son mimétisme linguistique repose sur la mémoire, et lui permet de gagner la sympathie des hommes plus puissants que lui, pas forcément d'analyser le monde.
Pourtant science et technologie s'arrangent pour tenir un rôle de premier plan dans Le Frère des Dragons, mais c'est leur absence qui se fait sentir de façon aiguë : ayant besoin d'un bouc émissaire, les nouveaux maîtres du pays (et des autres, doit-on comprendre ; mais il n'en est jamais question, sauf pour dire qu'ils sont plus mal en point, et cette insularité américaine est une faiblesse du roman) ont choisi les scientifiques, coupables par association de toutes ces catastrophes qui ont saccagé la biosphère. On notera que Sheffield, qui doit aimer à imaginer ses collègues ingénieurs ou écrivains de SF en intellectuels subversifs, s'est arrangé pour peindre la science dans le rôle de la victime (qu'elle devient souvent quand la politique s'emballe, quand bien même les scientifiques ne sont pas touchés dans leur personne). Pour réserver aux vilains savants un châtiment qui corresponde à leur « crime », le gouvernement les exile dans le Nebraska, plus précisément dans la D.E.N.T. — « destruction et élimination des déchets nucléaires et toxiques » — une zone où sont parachutés quotidiennement des containers de matières irradiées ou chimiquement toxiques. Leur espérance de vie est, naturellement, réduite.
On doit savoir, au moins depuis L'Archipel du Goulag, qu'une société répressive se reflète dans ses prisons ; que cet univers à part, qui finit par acquérir ses propres lois, tout en représentant la réalisation la plus représentative du marxisme léniniste (en l'occurrence), donne paradoxalement naissance à espace de liberté (une fois que l'on est au Goulag, on ne peut plus vous y envoyer). La littérature carcérale, en ce qu'elle décrit un univers social coupé du nôtre, avec des lois faites plus par ses pensionnaires que par ses gardiens, m'a toujours fasciné. Et Sheffield se lance dans l'exercice avec talent. Par exemple, si la Dent est entourée d'un système automatique et mortel de défense des barrières, il n'y a pas de gardiens à l'intérieur. Ce sont des détenus qui excercent le pouvoir, et ils ont mis en place un système — extrêmement discipliné — d'organisation de la population. Plus étonnant encore, ils ont organisé la récupération industrielle des déchets qui leur sont parachutés, et réussissent à faire fonctionner leur enclave plutôt plus équitablement que le monde extérieur. S'il n'y avait pas autant de Vendredi à mourir des radiations, ce serait une vraie île de Robinson !
J'en viens à regretter que le livre ne passe pas plus de temps à explorer l'univers de cette prison qui évolue lentement en un contre-pouvoir, tout aussi mafieux que celui de Washington, mais potentiellement supérieur à cause du sain respect pour la technologie que lui ont inculqué les nécessités de la survie autant que la présence en son sein d'un contingent de scientifiques bannis. Peut-être la prolongation de l'exercice aurait-elle mis en évidence quelques-unes des faiblesses logiques du livre. Par exemple, pourquoi le pouvoir de Washington, pour aussi corrompu qu'il soit, a-t-il commis l'erreur de laisser en vie (2), et surtout de concentrer en un même endroit les plus brillants des cerveaux qui s'opposent à lui ? Cette centralisation est évidemment dangereuse, mais elle reflète le point de vue réduit d'un livre qui réduit les USA au couple Washington-Nebraska et le monde aux USA — ce qui lui impose, pour mettre en valeur les aptitudes linguistiques de Job, de peupler son Amérique d'une foule de communautés immigrées dont la présence qui cadre mal avec le délabrement économique mondial, propice aux fermetures de frontières. Mais avouons que ce réductionnisme présente des commodités du point de vue l'organisation dramatique.
De façon générale, comme me l'a fait remarquer Jean-Claude Dunyach, les invraisemblances surgissent aux frontières des compartiments clos qui composent l'univers mis en place par Sheffield. Invraisemblable, la rencontre entre Job et une jeune femme de la meilleure société, qui serait certainement plus surveillée, vue sa personnalité ; plus invraisemblable encore cette totale indépendance dont jouissent les détenus de la Dent ; qu'on les ait envoyés là pour mourir, et qu'on se soucie peu de leur sort, soit, mais comment alors expliquer leur équipement, en particulier les étonnants marchants (3), véhicules-robots qui sont aussi nécessaire à leur activité de tri des déchets qu'impossibles à fabriquer sur place ? J'imagine plutôt qu'un gouvernement bien organisé n'aurait accordé ces équipements aux détenus qu'en échange d'un paiement en nature, et que tout un réseau d'échanges — économiques ou autres — se serait mis en place et aurait fourni de puissants leviers au gouvernement pour le contrôle de l'enclave contaminée. La dynamique sociale de l'intérieur, avec ses moutons, ses modérés, ses extrémistes, et ses provocateurs, en serait devenue d'autant plus complexe, d'autant plus intéressante... d'autant plus difficile à dépeindre ?
(1) Il est amusant de noter que le même mot, mall, désigne aussi en américain moderne les centres commerciaux qui ont poussé dans les banlieues.
(2) La vérité m'oblige à signaler qu'un représentant des services secrets exprime un bref regret qu'un de ses ennemis scientifiques ait été arrêté par une police hors de son pouvoir, qui n'a pas pensé à le faire exécuter.
(3) Le terme, que je suppose dérivé de l'anglais walker, aurait pu être avantageusement remplacé par déambulateur. C'est un des rares reproches que j'aie à adresser à la traduction.
11:03 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, littérature
18.10.2009
Les Racines du Mal
Maurice G. Dantec
(1995)
(Gallimard Série Noire n°2379)
L'an 2000 n'aura pas lieu. C'est avec plaisir que j'ai lu cette affirmation sous la plume de Jean Baudrillard. Elle répond en effet à un article (1) écrit il y a quelques années où j'essayais d'expliquer l'étrange situation qui est la nôtre en cette fin de siècle et de millénaire.
Je disais en effet « qu'il n'y a plus de présent », et tentais de montrer que nous vivions dans une « bulle de présent » où tout coexiste, tout est inlassablement recyclé, revécu et commémoré. Faisant peu ou prou le même constat, Jean Baudrillard explique que « Nous vivons le temps de l'Histoire en une sorte de coma dépassé. C'est l'hystérésis du millénium, qui se traduit par une crise interminable. Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, c'est une dimension anorexique — l'impossibilité d'en finir, en même temps que l'impossibilité de prévoir au-delà. » (2)
Ce sentiment d'« incapacité à en sortir », à franchir enfin la porte du millénaire pour entrer dans le grandise avenir devait se traduire un jour dans le domaine littéraire. Les événements relatés dans le roman de Maurice G. Dantec — qui comme par hasard remercie Jean Baudrillard « pour l'ensemble de ses travaux » — commencent en 1993 et se terminent au début de l'année 2000, et montrent bien que, si l'espoir existe de jamais retrouver « la tension linéaire de la modernité et du progrès », celui-ci est bien faible : malgré tous les efforts que nous faisons pour nous échapper vers des perspectives meilleures, c'est dans la boue du siècle que nous ne cessons de patauger.
Mais de quoi s'agit-il au juste ? se demande le lecteur que les philosophes contemporains laisseraient indifférent.
Le roman pesant ses 635 pages, on se contentera d'un survol de cette histoire de tueurs en série au suspense sans faille, que l'on ne peut que recommander à ceux qui aiment autant l'action que la réflexion, surtout lorsque cette dernière ne fait jamais obstacle à la première mais la soutient. L'intégration de la réflexion et de l'action est peut-être même ce que ce livre réalise de mieux : l'exemple le plus frappant étant la description, par l'intermédiaire de Prigogine et de ses théories sur les systèmes chaotiques, de la façon dont une bande de gamins, en pissant sur la glace qui recouvre un étang gelé, découvrent un cadavre horriblement mutilé…
Cela commence au début des années 1990 : Andreas Schaltzmann, individu psychotique persuadé que la Terre est envahie par des aliens et des nazis, commet le premier d'une série de meurtres qui s'achèvera par une tentative de suicide. Sa trajectoire hallucinée est reconstituée a posteriori par Arthur Darquandier (surnommé Dark), un jeune cogniticien, spécialiste des intelligences artificielles, engagé par le professeur Gombrowicz, lui-même spécialiste des tueurs en série, qui travaille avec les autorités policières françaises sur ce cas difficile. Le malheureux Andreas finit par être arrêté, au terme d'une terrifiante dérive dans la folie meurtrière. Néanmoins, un problème se pose, du moins pour Darquandier : certains meurtres qui lui sont attribués ne semblent pas correspondre au schéma de sa psychose bien particulière. L'hypothèse est confirmée par le « schizo-professeur », un système de proto-intelligence artificielle dédié à l'analyse des comportements des criminels en série.
Hélas — c'est la loi du genre — les autorités françaises ne croient pas aux avancées de la science, et surtout, ne veulent pas perdre la face. Darquandier ayant un sale caractère, il se retrouve éjecté de l'affaire, et se rend à Montréal, puis en Australie, où il développe la neuromatrice, « une intelligence artificielle de pointe couplée au nec le plus ultra des interfaces “virtuelles” », ce qui le conduit peu après à revenir en Europe où, censé recruter des collaborateurs, il finit par prendre contact avec l'ancienne collaboratrice du professeur Gombrowicz… et certains tueurs en série. En révéler plus serait déflorer les spirales de cette plongée dans l'horrible, alors que Dark, aidé de son intelligence artificielle, se lance à la poursuite des tueurs ; ce livre appartient sans conteste — et je considère ça comme un compliment — à la catégorie des « page-turners » — les livres-qui-font-tourner-les-pages.
Là où il se distingue d'autres romans sur des tueurs en série, c'est qu'alors que ce type de fiction a pour objet principal, parallèlement à la poursuite/capture du tueur, le dévoilement et la compréhension de sa psychologie, Les Racines du Mal est aussi un roman de science-fiction à part entière : d'une part parce que ce que nous apprenons sur Andreas Schaltzmann n'a pu être révélé qu'en 1997, grâce à de nouveaux médicaments, les « accélérateurs neuroniques », ensuite parce que la neuromatrice, dont la personnalité intègre des composantes empruntées à Schaltzmann et au narrateur, est bien entendu un concept tout ce qu'il y a de plus science-fictionnel — et sans lequel rien de ce qui constitue les troisième et quatrième parties du roman ne pourrait arriver. Cette union donne à la convention qui veut que les meilleurs enquêteurs capturent les criminels parce qu'ils ont beaucoup en commun avec eux prend là une dimension toute nouvelle. D'autre part, là où les histoires de tueurs en série traditionnelles s'arrêtent en général à la compréhension de la personnalité du meurtrier, Les Racines du Mal analyse la folie, le crime, la violence et la destruction à l'échelle de la société, le mal à l'échelle des structures mêmes du réel.

« Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l'homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l'humain, c'est à dire de son néocortex, et non l'inverse. Nous pensions tous deux que le mal, l'agressivité et l'instinct de destruction formaient une composante essentielle de la vie. »
Ce que Dark va vivre après avoir échangé ces réflexions avec un collègue confirmera bien ce qu'ils ont entrevu : à la fin du roman, l'an 2000 n'a effectivement pas lieu, en tout cas pas au sens où il marquerait l'avènement d'une ère nouvelle. Au contraire, dans une Europe qui semble vouée aux forces de l'entropie, le mal sévit encore — même si, ailleurs, des intelligences artificielles s'envolent pour la Lune. Et c'est peut-être là le message essentiel du livre : les racines du mal sont les nôtres, elles nous sont consubstantielles — où, comme dirait Edgar Morin, l'homme est un « sapiens demens ». Autrement dit l'homme n'est pas capable du meilleur (l'intelligence, l'altruisme, la création) en dépit du pire (la violence, la folie, l'agressivité, la guerre, la destruction) mais parce qu'il en est aussi capable. « L'extrême conscience de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »
Désormais, notre passé nous condamne à ne jamais franchir la porte de l'avenir, celle qui nous libérerait à la fois du mal et de son souvenir. Censé écrire son témoignage en 2020, Dark ne voit pas de grandiose avenir, où rien en serait comme avant, où tout porterait la marque indélébile du Progrès. Comme nous autre prisonniers de la bulle de présent, il nous sait condamnés à vivre dans l'intermonde, « une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l'entropie et du chaos s'annulent à peu près ».
Pour conclure, je dirai qu'il y a peut-être aujourd'hui deux façon d'écrire de la science-fiction : l'une est l'option « réaliste », à laquelle appartiennent Dantec et sans doute aussi William Gibson. Dans cette vision rien ne change radicalement et l'auteur ne peut que constater le pire. C'est raisonnable, étant donné l'état du monde, mais frustrant : l'émotion science-fictive vient justement de ce qu'on décrit le différent, le nouveau, et non le même, d'où la nécessité de la deuxième option, selon laquelle « quelque chose s'est passé » — la nanotechnologie, le cyberspace, la conquête de Mars, et où, au prix d'un petit saut quantique, on s'extrait de la bulle de présent pour entrer dans le grandiose avenir. Je ne dirai pas que l'une vaut mieux que l'autre, je me bornerai à recommander la lecture d'un roman intelligent, haletant et indispensablement contemporain.
Sylvie Denis
(1) Et voilà pourquoi votre fille est muette… in KBN n°5.
(2) in Vogue, avril 1995.
15:23 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (4) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, roman noir, bulle de résent, tueurs en série, littérature, violence, philosophie, sciences cognitives
Dédales virtuels

Jean-Jacques Girardot
Imaginaires sans Frontières, 2002
Lauréat du prix Dorémieux en 2001, Jean-Jacques Girardot voit donc publié son premier recueil de nouvelles, qui comprend, outre des textes parus dans Galaxies, Étoiles Vives et les anthologies du Fleuve Noir, trois inédits.
Comme l'indiquent dans leur préface Claire et Robert Belmas, précédents lauréats, Jean-Jacques Girardot écrit de la vraie S-F, c'est-à-dire qu'il suscite « ce vertige de l'esprit confronté aux grandes interrogations sur les perspectives ouvertes dans un futur proche par la science et la technologie modernes ». L'exercice est si bien maîtrisé que le lecteur est conquis : des voyageurs traversent les longues étendues de l'espace sous forme de copies numériques (« Voyageurs ») évoluant dans des univers virtuels (« Le Jeu de la création »). Ces existences numériques sont au centre de plusieurs nouvelles, l'auteur multipliant les approches pour mieux cerner la problématique liée à ces existences virtuelles. Peut-on considérer comme une personne réelle un esprit transféré sur un support numérique ? Telle est la question au centre de « L'Eternité, moins la vie ». La réponse s'impose de façon inattendue, avec une évidence d'autant plus élégante que l'intime conviction se passe, cette fois, de raisonnements carrés et de démonstrations pesantes. Le narrateur aux pulsions suicidaires qui se trouve « Sur le seuil », prêt à définitivement mettre un terme à son existence, doute quant à lui que la survie numérique ait encore un sens puisqu'il ne sera plus jamais celui qui a attenté à ses jours. En revanche, peut-on autoriser des simulations d'accidents, de chirurgie, de torture, sous prétexte que la copie numérisée d'un esprit ne souffre pas réellement (« L'Humain visible ») ?
Les miracles de la nanotechnologie brouillent davantage les cartes : quand il sera possible de reproduire la biologie des passions, les sociétés ne se priveront pas de vendre des histoires d'amour à la carte (« Simon et Lucie, une romance ») et des individus peu scrupuleux de reconfigurer à leur goût l'esprit de leur partenaire (« Le Mouton sur le penchant de la colline »). A-t-on le droit d'enregistrer le souvenir d'une journée parfaite à l'insu de celle qui partage avec vous ces instants magiques (« L'Instant d'éternité ») ? C'est d'autant plus risqué que, dans le cas d'une configuration biologique, les virus envahissent le cerveau. Nul n'aurait imaginé que l'invasion extraterrestre se manifesterait sous forme de virus reconfigurant l'ADN ; mais s'agit-il bien d'invasion ou d'une promesse d'étoiles (« Gris et amer 1 : Les Visiteurs de l'éclipse » et « Gris et amer 2 : L'Adieu aux étoiles ») ?
Claude Ecken
12:21 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, nanotechnologie, littérature, science
17.10.2009
De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (1)
Ou
Pour en finir avec la nostalgie des origines
On a souvent présenté Les Montagnes hallucinées (dont la rédaction remonte à 1931) comme une sorte de "suite" aux Aventures d'Arthur Gordon Pym. Il y a d'excellentes raisons à cela : toute l'action des Montagnes hallucinées se situe dans l'Antarctique, Lovecraft lui-même cite dans sa nouvelle le titre du roman de Poe, et il n'hésite pas à utiliser à plusieurs reprises le mystérieux appel "Tekeli-li ! Tekeli-li !", pour en donner une interprétation toute personnelle (1).
Lovecraft n'est pas le premier à avoir relevé le défi : n'oublions pas que Le Sphinx des glaces (1897) de Jules Verne, autre admirateur fervent de Poe, se veut une élucidation de l'irritant mystère. Il n'est pas difficile non plus de trouver dans la littérature anglo-saxonne quelques auteurs qui, bien avant Lovecraft, se sont lancés dans l'entreprise. Je ne citerai qu'un exemple, particulièrement curieux: A Strange Discovery, de Charles Romyn Drake (2). L'écrivain américain y décrit la découverte, dans l'Antarctique, d'une cité perdue peuplée de descendants des Romains du quatrième siècle (3) et en profite pour résoudre, de façon parfaitement rationnelle, toutes les énigmes laisées en suspens à la fin des Aventures d'Arthur Gordon Pym.
Lovecraft, avec Les Montagnes hallucinées, s'inscrit donc dans une tradition tout à fait spécifique. On remarquera cependant que S.T. Joshi, cragnant que l'on voit en Lovecraft un simple épigone de Poe, préfère considérer que Les Montagnes hallucinées ne présente pas de véritable filiation avec Les Aventures d'Arthur Gordon Pym (4). En fait, il semble évident que Lovecraft ait voulu rendre hommage à Poe, les allusions à Arthur Gordon Pym, que nous avons déjà soulignées, sont trop nombreuses pour que l'on puisse en douter. Mais, par ailleurs, il est parfaitement légitime de considérer Les Montagnes hallucinées comme une œuvre autonome et originale, qui ne doit à Poe que de simples prémices. Les deux points de vue ne sont nullement contradictoires.
Même sans l'influence de Poe, l'Antarctique, en tant qu'ultime Terra incognita, ne pouvait que fasciner Lovecraft. On sait l'intérêt que Lovecraft porta toute sa vie aux expéditions polaires, et Jason Ekhardt a souligné le sérieux de la recherche documentaire à laquelle il se livra pour l'élaboration des Montagnes hallucinées (5).
Choisir le pôle Sud comme refuge de telle ou telle civilisation disparue était une idée relativement répandue, et, même dans le domaine français, pourtante beaucoup mois imposant que le domaine anglo-saxon en matière de "lost worlds", on trouve des exemples notables. Le plus célèbre (sans remonter à Restif de la Breyonne) est peut-être Nira, Australe mystérieuse (6), d'Eugène Thébault : une expédition française découvre dans l'Antarctique des descendants d'Assyriens détenteurs d'étranges pouvoirs à mi-chemin entre la science et la magie.
Mais le cas de L'Antarctique (7) de Dominique Sévriat nous intéresse davantage, car ce roman présente un certain nombre d'analogies frappantes avec Les Montagnes hallucinées, tout en s'en distinguant de façon radicale sur certains aspects fondamentaux. Une comparaison entre les deux ouvrages nous permettra de mieux faire ressortir l'originalité du récit lovecraftien par rapport à un certain type traditionnel de roman de "civilisation perdue", dont le texte de Sévriat constitue une manière d'exemple idéal.
Quelle est, très schématiquement, la trame de L'Antarctique ? Le savant Lahaye-Beaucourt organise une expédition ers l'Antarctique : il est persuadé qu'il s'agit de l'emplacement de… l'Atlantide ! L'expédition découvre en effet une ville gigantesque et déserte, vestige d'une civilisation de géants incroyablement ancienne et formidablement développée du point de vue scientifique et artistique.
Les similitudes avec le texte lovecraftien sont nombreuses.
Il y a d'abord le soin apporté par Sévriat dans la description des préparatifs de l'expédition. Voyons, par exemple, la liste des compagnons de Lahaye-Beaucourt, présentée par le narrareur de L'Antarctique :
« Je retrouve l'état-major groupé. le voici, tel qu'il figure au journal de bord :
« M. Michel Lahaye-Beaucourt, chef de l'expédition (observations astronomiques, hydrographie, sismographie).
« Mme Lydie Lahaye-Beaucourt (commissaire aux vivres).
« M. M. Lancel, capitaine du Lydia (océanographie physique, électricité atmosphérique, gravitation terrestre) ; R. Guardec, de l'aviation maritime (étude des marées, topographie côtière, pilote du Polaire) : docteur Germain (zoologie, bactériologie) ; L. Hergueu (adjoint aux différentes observations) ; S. Chertoux (chimie de l'air, botanique) ; A.-A. Bolban (géologie, glaciologie) ; J.-M. Martenet (météorologie, photographie scientifique). » (L'Antarctique, pp. 71-72.)
Ces spécialistes n'ont vraiment rien à envier, en matière de compétence, aux membres de l'expédition organisée par la Miskatonic University.

Dans le texte de Sévriat, on trouve, quelques lignes plus loin, une description minutieuse du Lydia, navire de l'expédition :
« Il est vrai que le Lydia est assez malmené, mais il "tient" admirablement bien. C'est un solide trois-mâts de trente-sept mètres de long et neuf de large. Sa machine déploie une force de huit cent vingt chevaux. Ses formes sont arrondies avec soin, et son fond est plat : disposition dont le Fram, de Nansen, a démontré l'excellence. Le confort qu'on y goûte ne nuit en rien à ses œuvres. L'accastillage est élégant. Les logements, sis à l'arrière, sont cloisonnés de feutre et de liège. La lumière électrique, judicieusement distribuée de l'arrière vers l'avant, est particulièrement abondante dans les laboratoires. En plus d'approvisionnements variés pour trois ans, des deux mille cinq cents volumes de la bibliothèque, d'une forge, de traineaux et de chiens, de vêtements, nous emportons un important outillage scientifique : thermomètres, baromètres, sismographes, actinomètres, psychromètres, anémomètres, théodolithes pour observations astronomiques, sextants, chronomètres, instruments pour mesurer la déclinaison, l'inclinaison, l'intensité magnétique. Enfin, un avion à deux moteurs, le Polaire, nanti d'une cabine pouvant contenir sept personnes et construit spécialement par les usines Farman et Voisin. » (L'Antarctique, pp. 72-73.)
Il ne manque à cet impressionnant attirail technologique que la fameuse "foreuse Pabodie" (8) pour rivaliser avec l'équipement de l'expédition Miskatonic. On remarquera que les Américains utilisent un Dornier, alors que les Français, bons patriotes, soucieux du développement de l'industrie aéronautique de leur pays, commandent un bimoteur aux établissements Farman et Voisin. L'utilité de l'aviation dans les expéditions polaires ne fait en tout cas de doute ni pour Sévriat, ni pour Lovecraft.
Ce qu'il faut conclure de ces citations, c'est que Sévriat, par ses minutieuses descriptions et ses références sérieuses à des personnages réels (Nansen, par exemple), cherche à rendre son histoire la plus vraisemblable possible. Lovecraft utilisera exactement le même procédé dans Les Montagnes hallucinées, en poussant le réalisme encore plus loin. Les deux écrivains s'appuient largement, dans leur création littéraire, sur leur connaissance de l'actualité scientifique, et nous reviendrons plus lon sur ce point en comparant l'emploi très particulier que l'un et l'autre font des théories sur l'évolution de la structure de la Terre, et notamment de celle de Wegener (9).
Joseph Altairac
(1) Voir "Les Montagnes hallucinées", dans le recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), pp. 146, 147, 213, 214, 217 et 221, à la toute dernière ligne de la nouvelle.
(2) Publié pour la première fois à New York en 1899, cet ouvrage a été réédité chez Gregg Press (Boston, 1975), précédé de deux introductions par Thomas D. Clareson et L.W. Currey.
(3) La présence de Romains dans l'Antarctique n'est surprenante que si l'on sous-estime l'imagination des écrivains de "lost worlds". Dans son introduction à A Strange Discovery (Gregg Press), Thomas D. Clareson rappelle que, dans ce type de romans, on peut tout aussi bien découvrir des descendants des Assyriens des Carthaginois, des Vikings, des Égyptiens, des Incas, des Aztèques, etc.
(4) Voir la monographie de S.T. Joshi, H.P. Lovecraft (Starmont House), traduite sous le titre Clés pour Lovecraft (Encrage, coll. Travaux).
(5) Jason C. Eckhardt, "Au-delà des Montagnes hallucinées, Lovecraft et l'Antarctique", in Études lovecraftiennes n°1.
(6) 1930, éditions Gedaige. Il existe une deuxième édition de cet ouvrage, sous le titre Les deux reines du pôle Sud, publiée chez Tallandier en 1932 dans la collection "Grandes Aventures, Voyages excentriques", n°444.
(7) 1923, librairie Plon. Ce roman semble assez peu connu. Je n'en ai trouvé référence que dans un de mes propres articles : Quatre Atlantides retrouvées, in Le Petit Détective n°1.
(8) Voir pp. 143-144 du recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), ou mieux, pp. 4-5 du recueil At the Mountains of Madness (Arkham House), la version française de Jacques Papy étant malheureusement tronquée.
(9) Le géophysicien et météorologiste allemand Alfred Wegener (1880-1930) précisa la théorie de la dérive des continents.
Karpath n° 3/4, 1990.
12:20 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, lovecraft, edgar poe, littérature





Joseph Altairac




