25.12.2009

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La réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques est disponible depuis quelques jours. Pour fêter ça, voici la quatrième partie de la postface, dont le début est en ligne ici, la deuxième partie et la troisième là-bas.

 

 

 

En revanche, pour ce qui concerne la question humaine, eh bien… bâtir ses histoires autour d'êtres humains n'est pas vraiment la préoccupation principale d'Edward Elmer « Doc » Smith. Cet aspect était d'ailleurs dévolu au départ à Mrs. Garby, et l'on peut supposer que c'est elle qui a fait le choix de la formule romanesque du mélodrame étatsunien, que l'on pourrait résumer lapidairement ainsi : un jeune héros pas trop fin, un homme plus riche, plus âgé et plus intelligent, et une jeune fille ou jeune femme qu'ils se disputent. Une fois seul aux commandes, Doc Smith a réduit cette formule à sa plus simple expression, allant jusqu'à la vider de toute dimension psychologique.

Sur le plan romanesque, il se retrouve donc à manipuler des types. Des personnages devenus des rouages dans une mécanique narrative dont l'intérêt réside ailleurs que dans les descriptions psychologiques. Et comme il se sent à l'étroit dans le schéma hérité du mélodrame, Doc Smith l'évacue de la série : le personnage féminin perd jusqu'à son rôle de prétexte. On pensera ce qu'on voudra de cet effacement, il faut bien reconnaître qu'il ne reste pas beaucoup de temps pour les filles lorsqu'on passe son temps à faire exploser des système solaires entiers et à sauver la galaxie de périls sans cesse plus terrifiants.

Privé de son ressort émotionnel, l'héritage du mélodrame se résume désormais à une opposition entre deux hommes aussi intelligents et puissants l'un que l'autre ; que cette opposition soit manichéenne ou non importe peu dans le cadre de cette réflexion, même si le sujet mériterait d'être étudié. Il me semble que c'est ainsi que Doc Smith se débarrasse du schéma du mélodrame, en évacuant la dimension sentimentale au profit des fantasmes de toute-puissance.

Ceux qui pensent que ça ressemble bigrement à une manière de canaliser la libido adolescente n'ont peut-être pas tort.

On peut aussi estimer qu'il s'agit d'un retour à l'edisonade, mais n'est-ce pas en sacrifiant la dimension psychologique que Doc Smith parvient à susciter une véritable extase scientifique, un sentiment d'émerveillement face aux réalisations de la science et de la technologie ?

La série du Skylark correspondrait donc à la définition de Heinlein, mais pas du tout à celle de Sturgeon, ni bien entendu à celles de l'autre groupe.

Une définition qui n'inclut pas un pilier archétypal du genre, l'âme même d'un certain space opera, voilà qui est ennuyeux.

Sauf que Sturgeon parle d'une « bonne » histoire de science-fiction, excluant donc explicitement une partie du champ concerné et rejetant implicitement la série du Skylark dans le camp des « mauvaises » histoires.

Retour à la case départ ?

Pas tout à fait.

Car les motifs pour lesquels s'affrontent Seaton et DuQuesne sont si basiques qu'ils en deviennent presque abstraits. Seul compte l'affrontement, pas ses raisons, et la platitude des personnages tend vers l'épure. Pas besoin de psychologie pour susciter le sense of wonder que, selon Clute & Nicholls, on peut  par ailleurs « trouver par excellence dans de nombreux livres habituellement considérés comme plutôt mal écrits ». Le sentiment naît chez le lecteur sans forcément se manifester chez les personnages.

À l'inverse, chez Lovecraft, l'horreur est avant tout celle des personnages, et plus spécifiquement celle ressentie par le narrateur, qui se communique au lecteur. Si, toujours pour citer Clute & Nicholls, « le “sense of wonder” est une phrase critique intéressante, car elle définit la SF non par son contenu mais par ses effets (tout comme le terme “horreur”) », il paraît clair que les moyens littéraires employés ne sont pas les mêmes.

Là où Doc Smith cherche à se débarrasser du mélodrame, Lovecraft s'inscrit dans une tradition littéraire très anglophile et nettement moins « populaire ». De fait, l'écriture du premier part dans tous les sens, entre néologismes et archaïsmes, alors que celle du second est au contraire précise et réfléchie, ce qui peut la rendre pesante par moment. De là à supposer que le sense of wonder chez Doc Smith ne résulte pas d'une intention de sa part alors que l'horreur est un choix conscient de Lovecraft, il n'y a qu'un pas.

Décidément, tout oppose le chimiste qui concocte des mélanges de donuts et l'homme de lettres de Providence, nés la même année, en 1890. Hormis le fait qu'ils prennent « le monde réel pour premier postulat », leur seul point commun est peut-être qu'ils ne se soucient ni l'un, ni l'autre de romanesque : ils ont évacué du champ de leurs préoccupations tout ce qui touche aux relations sentimentales, voire humaines dans le cas de Doc Smith. Bien sûr, les personnages de ce dernier sont censés passer par toute une palette d'émotions aussi diverses que la peur, la joie, la colère ou la haine, mais ces émotions, comme je l'ai dit tout à l'heure, ne sont pas vraiment partagées par le lecteur, contrairement à celles, appartenant à une gamme plus restreinte, qui imprègnent en profondeur l'œuvre lovecraftienne.

Doc Smith s'affranchit ou accepte son indigence, Lovecraft se focalise ou se spécialise, et leurs modèles narratifs constituent de fait, lorsqu'on désire écrire de la science-fiction, des alternatives au mélodrame U.S. revu et corrigé par Hugo Gernsback, pour lequel j'emploierai le terme de « mélodrame augmenté ». Mais ces modèles sont, on l'a vu, inadaptés pour donner de la profondeur à des personnages variés et susciter des émotions tout aussi variées : les leurs réagissent en fonction d'une situation plutôt que les uns par rapport aux autres face à une situation.

En résumé, si vous ne voulez pas mettre de fille dans une histoire de science-fiction, vous avez le choix entre la remplacer par des machines et de la pyrotechnie à l'échelle cosmique, ou bien plonger vos personnages dans une telle épouvante qu'ils ne pensent même plus aux filles. Mais si vous voulez en mettre une et que vous ne savez pas comment faire, le bon vieux schéma de papy Hugo est là qui vous fait de l'œil.

 

Roland C. Wagner

16.12.2009

Teaser (3)

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Troisième partie de la postface à la réédition de Poupée aux yeux morts aux Moutons électriques, dont le début est en ligne ici, et la deuxième partie .

 

 

 

Lovecraft est-il un auteur de ces textes « "surnaturels" pour matérialistes » évoqués par Groff Conklin ? C'est difficilement contestable si l'on considère leur ambiance, où des phénomènes et créatures matérielles sont à la base d'émotions courantes dans le fantastique. Ce n'est pas parce que Cthulhu n'est pas un dieu qu'il ne flanque pas une frousse bleue — quoique le grotesque de l'apothéose de « L'Appel de Cthulhu » puisse être interprété comme un trait d'humour de la part de Lovecraft, qui n'en manquait pas. Mais il s'agit de textes d'épouvante, où tout est mis en œuvre pour susciter une certaine palette d'émotions. Qu'un matérialiste comme Lovecraft ait trouvé dans la science-fiction naissante un outil qui lui convenait n'a rien d'étonnant.

Mais prend-il « pour premier postulat le monde réel tel que nous le connaissons » ? Assurément oui. Ses histoires sont-elles « bâtie[s] autour d'êtres humains, avec un problème humain et une solution humaine », sans pour autant pouvoir « se produire sans [leur] contenu scientifique » ? Là encore, en dépit des particularités du style et de la narration lovecraftienne, la réponse est oui. Certes, Lovecraft souhaite susciter l'horreur, mais il désire également que celle-ci découle de « faits et lois naturelles établis ».

Il pose le monde réel en premier postulat, puis se demande comment écrire des textes d'épouvante dans ce cadre. Et la réponse ne peut être que la science-fiction, seule littérature capable d'apporter des explications à des phénomènes et créatures dépassant l'entendement. Ce faisant, il déplace le sentiment d'« awe » du surnaturel vers le naturel, du transcendantal vers le matériel — une manœuvre clairement idéologique puisqu'elle entraîne, passez-moi l'expression, une « désacralisation » du terme et du concept.

Lovecraft a-t-il accompli un grand pas à un moment clef de l'histoire de la science-fiction ou de celle de la littérature d'épouvante ? Si l'on considère sa trajectoire personnelle, il est clair qu'il a trouvé des manières nouvelles pour terrifier ses personnages et éventuellement ses lecteurs. C'est sa manière de susciter l'horreur, et donc de jouer sur le ressenti du lecteur, qui a évolué au fil des textes. Mais l'intérêt de Lovecraft pour la science était présent dès son enfance ; il n'a fait que réunir deux de ses centres d'intérêt, l'épouvante et la science, à une époque où toute une littérature commençait à se développer au sujet de la seconde, et dans le cadre de réinterprétations du passé sous un angle scientifique plutôt que d'anticipations technologiques à la Doc Smith. Là où ce dernier met en scène un ingénieur et inventeur génial dans La Curée des astres, Lovecraft préfère archéologues et folkloristes confrontés à des explications issues de sciences en général plus « dures ». Chez lui, l'horreur naît de l'existence d'une explication scientifique, non de son absence ; chez Smith, le sentiment qui prédomine est une sorte d'excitation frénétique permanente face aux possibilités de la science qui y sont mises en scène.

Vous, je ne sais pas, mais moi, je ne trouve pas que Doc Smith corresponde à la définition de Groff Conklin. J'ai beau chercher, je ne vois chez lui aucune trace de surnaturel, même avec des guillemets, même pour matérialistes. Par contre, il prend bel et bien « pour premier postulat le monde réel tel que nous le connaissons », ou en tout cas il fait comme si.

Et pour cause, puisqu'il se situe dans la droite lignée de l'« edisonade », mot-valise mêlant « Edison » et « robinsonade » qui, pour citer The Encyclopedia of Science Fiction de Clute & Nicholls, peut être employé pour « décrire n'importe quelle histoire où l'on trouve un jeune inventeur américain de sexe mâle qui utilise son ingéniosité pour se sortir de situations difficiles et qui, ce faisant, se sauve lui-même de la défaite et de la corruption et sauve ses amis et sa nation d'oppresseurs étrangers ». Quant à la morale de l'histoire, s'il y en a une, c'est bien « la conviction que bricoler c'est gagner ».

Or un bricoleur ou un inventeur qui omettrait de prendre en compte le monde réel connaîtrait sans doute de cruelles désillusions.

Doc Smith commence La Curée des astres en 1915, en collaboration avec Mrs. Lee Hawkins Garby, et le termine seul en 1920. Mais c'est seulement en 1927 qu'il réussit à le vendre à Amazing Stories, avec un succès qui l'amène à écrire une suite, Skylark Three, publiée en 1930. Il considère alors que la série est terminée, ce qui ne l'empêchera pas d'y revenir à deux reprises.

L'histoire des sciences du XXe siècle est riche en avancées fondamentales, mais il est une découverte dont la date me semble chargée de sens dans le cas de Doc Smith : celle de l'existence des galaxies, annoncée par Hubble le 30 décembre 1924.

Imaginez un peu la situation. Ce type était chef chimiste, il travaillait sur les mélanges pour donuts, et il a écrit une edisonade où l'invention géniale du bricoleur de service emmenait le lecteur jusqu'aux étoiles. Sa collaboratrice chargée des scènes « romanesques » l'ayant laissé tomber en cours de route, il a bricolé la fin du roman, inventant sans doute quelques trucs au passage, et il en a fait des tonnes dans la super-science et la technologie toute-puissante, avec une telle jubilation dans la surenchère et la démesure que l'ensemble suscite une impression d'émerveillement. Lorsque le roman paraît, des années se sont écoulées, et l'univers s'est agrandi entre-temps. Alors quand on lui réclame une suite, il n'a qu'à poursuivre la fuite dans la démesure qui était le principal moteur d'intrigue de La Curée des astres !

Je serais vraiment tenté de penser qu'on a affaire à un cas d'école où une avancée scientifique est aussitôt intégrée dans le genre, pour le plus grand plaisir du lecteur. La découverte des galaxies fournit à Doc Smith un agrandissement du champ clefs en mains ; il n'a plus qu'à le mettre en scène à son inimitable manière. Dès lors, on comprend qu'il ait considéré en avoir terminé avec Skylark Three : il était peu probable qu'une avancée aussi considérable se produise de nouveau dans un avenir proche. D'ailleurs, lorsqu'il écrit sur commande The Skylark of Valeron, paru en 1934-35, c'est du côté du temps qu'il se tourne pour surenchérir.

Sans le savoir, Hubble a donné un sacré coup de pied dans le cul à la science-fiction naissante. Et c'est un coup de pied qui suscite clairement l'enthousiasme des lecteurs et la créativité des auteurs : il ne s'écoule pas vingt ans entre l'annonce de la découverte de Hubble et l'invention de l'empire galactique, entre l'avancée en matière d'astronomie et la mise en scène de ses conséquences sociales et politiques, entre l'élargissement du champ et son organisation par Isaac Asimov, âgé de sept ans en 1924 et dont on peut donc supposer qu'il a « toujours » vécu avec l'idée qu'il existait des galaxies, alors que Doc Smith a dû affronter un changement de paradigme. Un de ces changements de paradigme qui, dans un texte de science-fiction, ravissent le lecteur.

 

Roland C. Wagner

11.12.2009

Retour sur l'horizon

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Serge Lemahn (anthologiste)

Denoël, 2009


1. Où l’on évoque la préface de Serge Lemahn

On peut être surpris de découvrir, dans la préface d’une anthologie de nouvelles de science-fiction, une expression telle que ad majorem dei gloriam (1). Un rapide survol de l’histoire du genre depuis ses origines, voire ses prémisses, suggèrerait plutôt que ceux qui y sacrifient, y compris nombre d’évidents croyants, en ont employé les outils spécifiques pour interroger et remettre en cause les concepts de sacré et de divinité. Hormis quelques exceptions, glorifier le Seigneur n’a jamais fait partie de leurs préoccupations et objectifs. Et s’il y en a parmi eux qui ont mis en scène des épiphanies, celles-ci débouchent le plus souvent sur des théories cosmologiques plutôt que cosmogoniques.

Dans Il est parmi nous, de Norman Spinrad, le satori « ultime » d’Amanda, la chercheuse spirituelle imprégnée de bouddhisme zen et de mystique amérindienne, est suscité par la collision de deux matrices en apparence incompatibles : une certaine philosophie New Age (2) et la physique quantique. Ce qui est, est réel, le credo d’Amanda, prend alors tout son sens ; s’il n’y a que le vide derrière les voiles de maya, eh bien, les voiles de maya sont la réalité, et c’est dans cette réalité plaquée sur du vide que vit l’être humain. Parce qu’au-delà de la physique, il n’y a rien (3).

Tel pourrait être l’un des principaux messages qui se dégagent du corpus de la littérature de science-fiction, et Gérard Klein l’a fort bien symbolisé dans sa nouvelle « Cache-cache », où c’est une équation qui permet de dévoiler une entité que d’aucuns qualifieraient de transcendantale. La courte nouvelle d’Arhur C. Clarke intitulée « Les Neuf Milliards de noms de Dieu » mérite elle aussi qu’on s’y attarde : des moines (tibétains) écrivent les noms de Dieu, et lorsque tous l’auront été, l’univers aura atteint son but. Les règles présidant à l’écriture de ces noms étant transcriptibles en langage de programmation, l’ordinateur va considérablement accélérer cette rédaction, et l’univers aura accompli ce pourquoi il a été créé.

Postuler que, s’il y a un dieu, ou quelque chose d’approchant, c’est par les mathématiques qu’on peut le trouver, revient à évacuer la notion de transcendance. Dans cette optique, il n’y a rien au-delà de la physique, pas de transcendance, pas de « surnature ». Et James Morrow suit une logique identique lorsqu’il fait découvrir et remorquer le cadavre de Dieu sur les océans dans sa « trilogie de Jéhovah ». Même chez les plus « mystiques » des écrivains de science-fiction, la métaphysique est réductible à la physique.

C’est néanmoins une idée diamétralement opposée que développe Serge Lemahn dans sa préface à Retour sur l’horizon. Poursuivant sa quête des raisons du déni dont la science-fiction souffre en France, il suggère que la cause profonde en serait une « variable cachée » — la métaphysique. Et de convoquer Gérard Klein, Maurice Renard, H. G. Wells, Olaf Stapledon et — n’en jetez plus — H. P. Lovecraft, dont la « carrière littéraire [a été] presque entièrement dévolue à l’invocation des Grands Anciens dans le Mythe de Cthulhu ».

Voilà une affirmation méritant à l’évidence qu’on s’y arrête. En appeler à un auteur dont le matérialisme ne fait aucun doute pour justifier la présence de la métaphysique comme « variable cachée » de la S-F ne relève-t-il pas de l’équilibrisme théorique ? Lehman ne serait-il pas en train de convoquer l’hétéroclitisme (4) au service de sa thèse ?

Dans son essai « “Anticipation rétrograde” : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957 » (5), Michel Meurger, rappelant l’influence de Mircea Eliade dans la France de l’Après-guerre, écrit : « Eliade nie l’existence de mythes modernes, sous prétexte qu’ils manqueraient de “précédents”. […] En fait, Eliade refuse l’immense domaine de l’imaginaire profane qui nous a apporté les mythes de l’aéronautique, puis de l’astronautique, des mythes évolutionnistes et paléontologiques, en un mot tout l’immense imaginaire de la science dont la science-fiction est une expression littéraire. » Et, plus loin : « L’œuvre lovecraftienne, décontextualisée, peut paraître offrir une légitimité à un primitivisme contemporain ; témoigneraient de cette intention ces civilisations de l’Ere primaire ou secondaire, bien plus sophistiquées que les nôtres, et la place qu’occupent les rituels et les idoles dans ses nouvelles. Cette vue superficielle ne résiste cependant pas à l’analyse. Ces civilisations toutes-puissantes de l’aube des temps ne sont pas humaines. Elles sont l’œuvre de créatures extraterrestres venues coloniser la Terre. » Et enfin : « Cependant, par défaut d’analyse du statut de l’originel et du rituel dans l’œuvre lovecraftienne, leur simple existence peut amener le critique à un contresens. L’œuvre de HPL peut en effet être interprétée comme odyssée rétrograde. »

Les surréalistes français des années cinquante ne se sont pas gênés pour suivre l’interprétation primitiviste selon laquelle : « le mythe exprime une vérité. La “mythologie personnelle” de HPL, tout en étant individuelle, exprime des contenus collectifs, toute une histoire inconnue des hommes, présentée d’un point de vue occultiste. » Et Jacques Bergier, ce merveilleux mythomane à l’imagination débordante, d’écrire en 1954 dans la préface à La Couleur tombée du ciel : « Sa cosmogonie et sa mythologie nous effraient parce qu’elles sont possibles. »

Passons pudiquement sur la présentation de Lovecraft faite dans Le Matin des magiciens, présentation qui devait ancrer l’image fausse du « reclus de Providence » dans l’imaginaire collectif français.

Certes, nombre d’entités créées par Lovecraft sont au-delà de la compréhension humaine, mais elles demeurent dépendantes des lois physiques qui régissent notre univers. Elles n’ont rien de transcendantal, ni de surnaturel. Comme le rappelle Michel Meurger, ce sont des extraterrestres, et leur passage sur Terre n’est qu’une étape de leur évolution : « La perspective cosmique de Lovecraft […] exclut tout primitivisme. Il ne privilégie aucune forme de la vie universelle, chacune d’entre elles étant soumise au même rythme de naissance, croissance, apogée et déclin. La loi de ce milieu est la compétition darwinienne. […] A l’idéologie statique du primitivisme qui “idéalise” la perfection, HPL oppose le dynamisme évolutionniste. »

Serge Lemahn opère donc un de ces contresens totaux dont il est coutumier lorsqu’il prend Lovecraft comme exemple. D’ailleurs, HPL employait lui-même le terme de « pseudo-mythologie », voire celui de « Yog-Sothothery », dont on peut supposer que la nuance légèrement ironique n’échappera à personne. Il convient également de rappeler qu’il n’est pas l’inventeur de l’expression « Mythe de Cthulhu », forgée après sa mort par August Derleth pour désigner sa propre interprétation de la pseudo-mythologie lovecraftienne (6).

Cette longue digression au sujet de Lovecraft n’est ni gratuite, ni innocente. Un peu plus loin, Lehman botte en effet en touche : « Explorer en détail un tel sujet [la métaphysique en science-fiction] m’entraînerait hors des limites de cette préface. Je devrais au minimum poser le problème des fausses sciences et des phénomènes parareligieux dans lesquels la S-F joue un rôle. »

En effet. Et sans doute aurait-il mieux valu le poser avant de citer Lovecraft.

Et sans doute aurait-il fallu le poser tout court.

Car la réception de Lovecraft en France montre à l’évidence que non seulement il n’y a pas eu rejet d’une éventuelle dimension métaphysique de ses textes, mais mise en avant d’une telle dimension avec des arguments forgés de toute pièce à partir d’erreurs d’interprétation. Pour rester dans un ordre d’idées similaire, on peut donc supposer que ce n’est pas la « variable cachée » qui susciterait déni et rejet, mais le fait que la science-fiction n’apporte pas de réponse métaphysique aux « problèmes classiques de la destination, du propre de l’homme, de l’immortalité et de la nature du réel ». Problèmes que, selon Lemahn, « La science-fiction a trouvé[s] […] où la haute culture les avait laissés : au carrefour désert de la science, de la philosophie, de la religion et de l’art » et qu’elle « a maintenus en vie clandestinement tout au long du xxe siècle derrière l’écran de son panthéon baroque et graduellement réaménagés avant de les transmettre dans les termes où le monde les affronte aujourd’hui : Singularité, aliens, posthumains, cybermonde . »

Cette histoire inconnue de la science-fiction que Serge Lehman révèle à nos yeux incrédules ne rappelle-t-elle pas l’histoire inconnue des hommes chère aux hétéroclites (7) ?

Ben si, un peu, quand même.

En dépit de ses incohérences, que l’on devine sans doute au fil de cet article, la préface de Retour sur l’horizon évoque en effet de troublante manière la démarche qui présida en son temps à la réception de Lovecraft dans notre pays. Serge Hutin titrait un article « Lovecraft était un initié » (8), Lemahn aurait pu sous-titrer sa préface « les écrivains de science-fiction sont des initiés ». Son emploi à plusieurs reprises de l’expression « Notre Club » (9) possède d’ailleurs un délicieux parfum d’appellation de société secrète détentrice d’un savoir ignoré du commun des mortels.

Seulement, Lehman lui-même ne semble pas vraiment convaincu par sa propre thèse. Et lorsqu’il prophétise au conditionnel la mort prochaine de la science-fiction, c’est avec plusieurs paires de gants bien épais, au cas où. Dans la situation du joueur qui vient de passer tout le match à essayer de marquer contre son camp sans jamais y parvenir, il se retourne brutalement, fonce vers le but adverse et, profitant de l’effet de surprise, loge le ballon dans la lucarne : « Que la frontière avec le reste de la littérature soit devenue plus perméable ne signifie pas qu’elle a disparu. La S-F reste une expérience . »

Après un tel florilège, l’invention, tout à la fin de la préface, du terme de « parachronie », pour désigner une « uchronie sans point de divergence », ne devrait surprendre personne. Le mot est certes joli, mais à quoi bon rebaptiser les bons vieux univers parallèles ?

Et pourquoi peut-on lire dans le prière d’insérer que Serge Lemahn a « révélé toute une génération d’auteurs » avec Escales sur l’horizon (Fleuve Noir - 1998), alors qu’un seul des seize auteurs de ladite anthologie a commencé à publier moins de cinq ans avant sa parution ?

Gageons que la réponse à ces questions relève de la métaphysique et passons donc aux textes de ce Retour sur l’horizon.

 

Roland C. Wagner


 

(1) Soit « pour la plus grande gloire de Dieu ».

(2) Ce terme est employé ici dans son sens étatsunien, où il recouvre un fourre-tout allant, pour simplifier, du yoga aux mystiques du lavement bien profond.

(3) Dans le même ordre d’idées, on peut s’interroger sur le fait que le trône de Dieu soit vide dans Vélum de Hal Duncan.

(4) Dans son « Portrait de Pierre Versins », Bertrand Méheust reproduit la déclaration suivante de l’auteur de L’Encyclopédie de l’Utopie, des Voyages extraordinaires et de la Science-fiction : « Par hétéroclite, j’entends non seulement ceux qui barbotent dans l’analogie et qui décrètent que, puisqu’un petit pois et un canard sont verts tous deux, ils sont tous les deux, d’évidence, des peintures de feu Véronèse, mais aussi ceux pour qui les témoignages remplacent les faits. » L’intégralité du texte de Méheust est téléchargeable à l’URL suivant : http://bertrand.meheust.free.fr/documents/portrait-versins.pdf

(5) In : Lovecraft et la S.-F. / 1, Cahier d’études lovecraftiennes - III, Éditions Encrage, 1991.

(6) Interprétation très personnelle où Derleth opère la fusion des trois axes de l’œuvre lovecraftienne en y ajoutant des détails de son cru, comme par exemple l’association du « panthéon » lovecraftien aux quatre éléments, ouvrant la voie aux visions biaisées et aux fantasmes des surréalistes, primitivistes et occultistes français évoqués plus haut.

(7) Rappelons qu’Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans, de Robert Charroux, archétype de l’essai occulto-primitiviste, fut un best-seller en son temps.

(8) Article de 1971, repris dans Garichankar n°2, février 1982.

(9) Les majuscules sont de Lemahn.



Suite à la publication de cette critique, Serge Lemahn a été si vexé qu'il a tenté de justifier ses "intuitions" sur plus de 200 pages du forum d'ActuSF.

20.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (2)

Lovecraft3.jpgAutre ressemblance, peut-être superficielle, mais tout de même assez frappante, entre L'Antarctique et Les Montagnes hallucinées : l'épisode du survol et de l'exploration de la gigantesque ville perdue. Je reproduis ici un extrait de L'Antarctique que le lecteur pourra comparer aux passages correspondants des Montagnes hallucinées.

« Les hublots givrés nous interdisent la vue de la banquise. Mais à travers la glace de l'avant, l'île rose grandit, grandit… Saisis par l'imminence du fantastique, nous nous taisons.

« L'apparition accourt à notre rencontre. Déjà, nous pouvons discerner la côte. Mais la stupeur nous cloue : il n'y a de neige nulle part. La banquise se brise net contre les falaises du rivage, et, après, ce sont des colorations inouïes : du rose, du bleu, du vert, de l'irange, toutes les nuances de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, mais du rose surtout.

« À présent, nous survolons cette terre inimaginable. cette profusion de couleurs enivre nos yeux dessillés. Une ville énorme s'étale sous nos pieds. Mais nul mouvement ne s'y manifeste. D'un bout à l'autre, elle semble morte.

« La campagne, c'est-à-dire une terre brunâtre, toute nue, comme calcinée. Pendant des kilomètres, cela fuit derrière nous. Alors une autre ville monstrueuse surgit, frappée de la même malédiction. Nous l'observons de cinq cents mètres d'altitude. Tout y a l'immobilité du sépulcre. D'immenses voiles la sillonnent en tous sens. Autant que nous en pouvons juger, les constructions sont colossales. La débauche des couleurs tourne, ici, à l'orgie, et nos yeux papillottent. En descendant davantage, nous pouvons constater que ces colorations sont celles des monuments eux-mêmes.

« Arrivés à la lisière de la ville, nous reprenons de la hauteur. Une chaîne de volcans, vraisemblablement éteints, se démasque, et la disproportion éclate entre la stature de ces montagnes et celle des monuments que nous venons de voir : celle-ci, proportionnellement, est plus considérable […].

« Le Polaire se rapproche du soleil, et aprèsun virage autour d'une colonne de jade de cent cinquante mètres, nous nous posons sur une avenue pavée de dalles pourpres. » (L'Antarctique, pp. 150-151.)

c5920.jpgNous sommes ici très proche de l'atmosphère des Montagnes hallucinées. Et la même impression de puissance écrasante va se retrouver dans l'exploration de la ville atlante. Deux citations plus brèves suffiront à l'évoquer :

« Nous rencontrons des ruines. mais l'ensemble donne une impression de solidité, j'allais dire de neuf, incroyable.

« En allant, nous nous apercevons que certains des minéraux qu'il nous est impossible d'identifier sont nimbés d'une lumière falotte qui luit dans l'ombre des voûtes cyclopéennes. d'autres distullent des parfums ténus et lascifs dont les murailles sont imprégnées et dont défaille notre odorat.

« Nous parvenons dans une rotonde qui pourrait circonscrire les quatre pieds de la tour Eiffel. Au-dessus de nos têtes, un dôme vertigineux bombe ses parois irisées. Écrasés, les sept myrmidons, les sept atomes que nus sommes, contemplent… » (L'Antarctique, pp. 156-157.)

« Cette fois, nous n'avons pas du tout envie de rire. L'effroi, plutôt, nous immobilise. Devant nous, cent, deux cents aéroplanes sont rangés. Il en est de manchots, de boiteux, de démolis. mais la plus grande partie est en bon état. Nous n'aurions jamais rêvé d'aussi fantastiques machines. Ce qui nous frappe, c'est leur puissance et leur sveltesse inégalable. Nous pensons au Polaire, l'un des produits les plus achevés de l'industrie française, et, sincèrement, nous éprouvons de la honte. » (L'Antarctique, p. 161.)

lovecraft-abime-temps.jpgIl s'agit pour Sévriat de montrer le caractère dérisoire de l'homme moderne confronté à la grandeur d'une civilisation supérieure et d'une incommensurable antiquité. On retrouvera une démarche comparable chez Lovecraft, et pas seulement dans Les Montagnes hallucinées.

Précisons maintenant ce que nous évoquions plus haut, à savoir la place occupée dans les deux récits par la théorie de Wegener.

On se souvient que le narrateur des Montagnes hallucinées parvient à reconstituer l'histoire des Anciens de l'Antarctique à l'aide de bas-reliefs très explicites dont il nous fournit de longues et précises descriptions. En voici un extrait :

« Les métamorphoses de l'univers au cours des âges géologiques étaient représentées sur plusieurs cartes avec une netteté surprenante. Quelques-unes, montrant le monde carbonifère d'il y a cent millions d'années, portaient des crevasses et des fissures significatives qui devaient par la suite séparer l'Afrique des terres jadis réunies de l'Europe (la Valusia des légendes), l'Asie, l'Amérique, et le continent Antarctique. D'autres montraient tous les continents actuels très différenciés. Enfin, sur les spécimens les plus récents, datant peut-être du Pliocène, le monde d'aujourd'ui apparaissait clairement, bien que l'Alaska fût rattaché à la Sibérie, l'Amérique au nord de l'Europe (par le Groenland), et l'Amérique du sud à l'Antarctique (par la terre de Graham). » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Il semble bien que Lovecraft s'appuie sur la théorie de Wegener. Le géophysicien allemand émit en 1915 l'hypothèse selon laquelle, dans le passé, les continents n'étaient pas séparés, mais formaient une sorte de "supercontinent" qui se serait fragmenté et dont les morceaux se seraient progressivement éloignés les uns des autres. Cette théorie, dite de la "dérive des continents", aujourd'hui admise dans ses grandes lignes, était âprement discutée à l'époque où Lovecraft écrivait Les Montagnes hallucinées.

 

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Voyons ce qu'il en est dans le texte de Dominique Sévriat. Le professeur Lahaye-Beaucourt expose les raisons qui l'ont amené à penser que l'Atlantide se trouve au pôle Sud (10) :

« On en peut, on en doit conclure, d'abord l'existence d'une force qui, à proportion inverse de leur cohérence, étire les terres de haut en bas. Ce qui explique pourquoi le sol de l'Amérique, moins consistant, s'est plus étiré que celui de l'Afrique et descend plus au sud. On peut émettre la même comparaison au sujet de l'Afrique et de ce que j'appelle les franges de l'Asie. De plus, nous pouvons affirmer une autre force qui agit à partir du tropique du Capricore et projette les terres vers le sud-ouest […].

« Rapprochez maintenant de l'Atlantide ces quelques données. les nébulosités qui enveloppent sa disparition se dissipent. La lumière devient aveuglante. Comme toutes les parcelles de terre du globe, elle subit pendant de probables millénaires la puissance de ces forces verticales et diagonales. mais un jour vint où la cohésion de son sol ne les compensa plus. Ce jour-là, l'Atlantide glissa sur ses assises et partit à la dérive. Oui, messieurs, à la dérive. Combien de siècles dura son voyage, on ne peut l'estimer. Mais ce que l'on peut déterminer par approximation, c'est son itinéraire. Elle dut descendre verticalement l'Atlantique jusqu'au Capricorne, puis, obliquer vers le sud-ouest, passer au large de Buenos-Aires, effleurer la Terre de Feu, bousculer peut-être les Shetlands du sud et s'enfoncer dans l'Antarctique. […] Eh bien, l'Atlantide ne peut être qu'en un lieu du monde, et ce lieu, c'est le pôle Sud. » (L'Antarctique, pp. 139-141.)

En fait, ce que le savant de Sévriat a retenu de la théorie de la dérive des continents émise par Wegener, c'est essentiellement le mot "dérive" !

Atlantean_chronicles.jpgOn ne peut que s'émerveiller de l'imagination de Sévriat, tout en souriant de la désinvolture dnt il fat preuve dans l'emploi d'une théorie respectabe. Placer l'Atlantide au pôle Sud et justifier cette localisation par la dérive des continents revue et corrigée, il fallait le faire ! Il est dommage que Henry M. Eichner, l'auteur des Atlantean Chronicles (11), n'ait pas retenu cette hypothèse d'Atlantide australe. Cela nous aurait eut-être valu une carte encore plus spectaculaire que celle où il tentait déjà d'accorder l'existence de l'Atlantide avec la théorie de Wegener.

Revenons un moment sur la façon dont les Anciens de Lovecraft présentent l'évolution de la topographie terrestre.

La dérive des continents n'est pas la seule explication donnée. Il est question de l'émersion de nouveaux continents, mais aussi d'une autre théorie, plus aventurée, mais fort à la mode à l'époque :

« La façon dont les Anciens avaient survécu aux convulsions géologiques les plus formidables tenait vraiment du miracle. Ils s'étaient tout d'abord établis dans l'océan Antarctique, peu de temps après que la susbtance dont la Lune est constituée eut été arrachée au Pacifique Sud. À cette époque, d'après une des cartes sculptées, le monde entier était sous les eaux. D'autres cartes montraient une vaste étendue de terrain sec autour du pôle Sud : quelques entités y avaient établi des coloies, mais les centres principaux se trouvaient toujours au fond de la mer. » (Dans l'abîme du temps, p. 190.)

Lovecraft semble metionner comme en passant cette théorie fort discutable (12) dans le but de susciter chez le lecteur une impression de vertige face à l'effarante antiquité de la race des Anciens : des êtres qui peuplaient la Terre avant même l'apparition de la Lune !

 

Joseph Altairac


(10) Dans le corpus, pourtant vaste, des romans de "lost worlds", il est rare de trouver des Atlantes au pôle Sud. Un exemple illustre cependant, avec les descendants des Atlantes du Visage dans l'abîme d'Abraham Merritt, qui ont habité le pôle Sud dans un passé très reculé : « Un peuple si vieux que ses antiques cités étaient recouvertes par les glaces de l'Antarctique ! » (Le Visage dans l'abîme, Albin Michel, coll. Science-Fiction, p. 52). Rappelons que, si ce roman date de 1931, sa première partie a été publiée dans Argosy dès 1923.

(11) Atlantean Chronicles (Fantasy Publishing Company, USA, 1971) est une étude précieuse, surtout pour sa remarquable bibliographie des ouvrages de fiction sur l'Atlantide et la Lémurie. On regrettera que, dans son enthousiasme à justifier l'existence de l'Atlantide, Eichner mette sur le même plan les idées de fumistes comme Hoerbiger ou Velikovsky, et celles de… Wegener !



Karpath n° 3/4, 1990.



Première partie

17.10.2009

De l'Antarctique aux montagnes hallucinées (1)

Ou

Pour en finir avec la nostalgie des origines

 

3072801160_006f2f3288_b.jpgOn a souvent présenté Les Montagnes hallucinées (dont la rédaction remonte à 1931) comme une sorte de "suite" aux Aventures d'Arthur Gordon Pym. Il y a d'excellentes raisons à cela : toute l'action des Montagnes hallucinées se situe dans l'Antarctique, Lovecraft lui-même cite dans sa nouvelle le titre du roman de Poe, et il n'hésite pas à utiliser à plusieurs reprises le mystérieux appel "Tekeli-li ! Tekeli-li !", pour en donner une interprétation toute personnelle (1).

Lovecraft n'est pas le premier à avoir relevé le défi : n'oublions pas que Le Sphinx des glaces (1897) de Jules Verne, autre admirateur fervent de Poe, se veut une élucidation de l'irritant mystère. Il n'est pas difficile non plus de trouver dans la littérature anglo-saxonne quelques auteurs qui, bien avant Lovecraft, se sont lancés dans l'entreprise. Je ne citerai qu'un exemple, particulièrement curieux: A Strange Discovery, de Charles Romyn Drake (2). L'écrivain américain y décrit la découverte, dans l'Antarctique, d'une cité perdue peuplée de descendants des Romains du quatrième siècle (3) et en profite pour résoudre, de façon parfaitement rationnelle, toutes les énigmes laisées en suspens à la fin des Aventures d'Arthur Gordon Pym.

Lovecraft, avec Les Montagnes hallucinées, s'inscrit donc dans une tradition tout à fait spécifique. On remarquera cependant que S.T. Joshi, cragnant que l'on voit en Lovecraft un simple épigone de Poe, préfère considérer que Les Montagnes hallucinées ne présente pas de véritable filiation avec Les Aventures d'Arthur Gordon Pym (4). En fait, il semble évident que Lovecraft ait voulu rendre hommage à Poe, les allusions à Arthur Gordon Pym, que nous avons déjà soulignées, sont trop nombreuses pour que l'on puisse en douter. Mais, par ailleurs, il est parfaitement légitime de considérer Les Montagnes hallucinées comme une œuvre autonome et originale, qui ne doit à Poe que de simples prémices. Les deux points de vue ne sont nullement contradictoires.

Même sans l'influence de Poe, l'Antarctique, en tant qu'ultime Terra incognita, ne pouvait que fasciner Lovecraft. On sait l'intérêt que Lovecraft porta toute sa vie aux expéditions polaires, et Jason Ekhardt a souligné le sérieux de la recherche documentaire à laquelle il se livra pour l'élaboration des Montagnes hallucinées (5).

 

karpath3-4-1990.jpgChoisir le pôle Sud comme refuge de telle ou telle civilisation disparue était une idée relativement répandue, et, même dans le domaine français, pourtante beaucoup mois imposant que le domaine anglo-saxon en matière de "lost worlds", on trouve des exemples notables. Le plus célèbre (sans remonter à Restif de la Breyonne) est peut-être Nira, Australe mystérieuse (6), d'Eugène Thébault : une expédition française découvre dans l'Antarctique des descendants d'Assyriens détenteurs d'étranges pouvoirs à mi-chemin entre la science et la magie.

Mais le cas de L'Antarctique (7) de Dominique Sévriat nous intéresse davantage, car ce roman présente un certain nombre d'analogies frappantes avec Les Montagnes hallucinées, tout en s'en distinguant de façon radicale sur certains aspects fondamentaux. Une comparaison entre les deux ouvrages nous permettra de mieux faire ressortir l'originalité du récit lovecraftien par rapport à un certain type traditionnel de roman de "civilisation perdue", dont le texte de Sévriat constitue une manière d'exemple idéal.

Quelle est, très schématiquement, la trame de L'Antarctique ? Le savant Lahaye-Beaucourt organise une expédition ers l'Antarctique : il est persuadé qu'il s'agit de l'emplacement de… l'Atlantide ! L'expédition découvre en effet une ville gigantesque et déserte, vestige d'une civilisation de géants incroyablement ancienne et formidablement développée du point de vue scientifique et artistique.

Les similitudes avec le texte lovecraftien sont nombreuses.

Il y a d'abord le soin apporté par Sévriat dans la description des préparatifs de l'expédition. Voyons, par exemple, la liste des compagnons de Lahaye-Beaucourt, présentée par le narrareur de L'Antarctique :

« Je retrouve l'état-major groupé. le voici, tel qu'il figure au journal de bord :

« M. Michel Lahaye-Beaucourt, chef de l'expédition (observations astronomiques, hydrographie, sismographie).

« Mme Lydie Lahaye-Beaucourt (commissaire aux vivres).

« M. M. Lancel, capitaine du Lydia (océanographie physique, électricité atmosphérique, gravitation terrestre) ; R. Guardec, de l'aviation maritime (étude des marées, topographie côtière, pilote du Polaire) : docteur Germain (zoologie, bactériologie) ; L. Hergueu (adjoint aux différentes observations) ; S. Chertoux (chimie de l'air, botanique) ; A.-A. Bolban (géologie, glaciologie) ; J.-M. Martenet (météorologie, photographie scientifique). » (L'Antarctique, pp. 71-72.)

Ces spécialistes n'ont vraiment rien à envier, en matière de compétence, aux membres de l'expédition organisée par la Miskatonic University.

 

Antarctique-satellite.jpg

Dans le texte de Sévriat, on trouve, quelques lignes plus loin, une description minutieuse du Lydia, navire de l'expédition :

« Il est vrai que le Lydia est assez malmené, mais il "tient" admirablement bien. C'est un solide trois-mâts de trente-sept mètres de long et neuf de large. Sa machine déploie une force de huit cent vingt chevaux. Ses formes sont arrondies avec soin, et son fond est plat : disposition dont le Fram, de Nansen, a démontré l'excellence. Le confort qu'on y goûte ne nuit en rien à ses œuvres. L'accastillage est élégant. Les logements, sis à l'arrière, sont cloisonnés de feutre et de liège. La lumière électrique, judicieusement distribuée de l'arrière vers l'avant, est particulièrement abondante dans les laboratoires. En plus d'approvisionnements variés pour trois ans, des deux mille cinq cents volumes de la bibliothèque, d'une forge, de traineaux et de chiens, de vêtements, nous emportons un important outillage scientifique : thermomètres, baromètres, sismographes, actinomètres, psychromètres, anémomètres, théodolithes pour observations astronomiques, sextants, chronomètres, instruments pour mesurer la déclinaison, l'inclinaison, l'intensité magnétique. Enfin, un avion à deux moteurs, le Polaire, nanti d'une cabine pouvant contenir sept personnes et construit spécialement par les usines Farman et Voisin. » (L'Antarctique, pp. 72-73.)

Il ne manque à cet impressionnant attirail technologique que la fameuse "foreuse Pabodie" (8) pour rivaliser avec l'équipement de l'expédition Miskatonic. On remarquera que les Américains utilisent un Dornier, alors que les Français, bons patriotes, soucieux du développement de l'industrie aéronautique de leur pays, commandent un bimoteur aux établissements Farman et Voisin. L'utilité de l'aviation dans les expéditions polaires ne fait en tout cas de doute ni pour Sévriat, ni pour Lovecraft.

Ce qu'il faut conclure de ces citations, c'est que Sévriat, par ses minutieuses descriptions et ses références sérieuses à des personnages réels (Nansen, par exemple), cherche à rendre son histoire la plus vraisemblable possible. Lovecraft utilisera exactement le même procédé dans Les Montagnes hallucinées, en poussant le réalisme encore plus loin. Les deux écrivains s'appuient largement, dans leur création littéraire, sur leur connaissance de l'actualité scientifique, et nous reviendrons plus lon sur ce point en comparant l'emploi très particulier que l'un et l'autre font des théories sur l'évolution de la structure de la Terre, et notamment de celle de Wegener (9).

 

Joseph Altairac


(1) Voir "Les Montagnes hallucinées", dans le recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), pp. 146, 147, 213, 214, 217 et 221, à la toute dernière ligne de la nouvelle.

(2) Publié pour la première fois à New York en 1899, cet ouvrage a été réédité chez Gregg Press (Boston, 1975), précédé de deux introductions par Thomas D. Clareson et L.W. Currey.

(3) La présence de Romains dans l'Antarctique n'est surprenante que si l'on sous-estime l'imagination des écrivains de "lost worlds". Dans son introduction à A Strange Discovery (Gregg Press), Thomas D. Clareson rappelle que, dans ce type de romans, on peut tout aussi bien découvrir des descendants des Assyriens des Carthaginois, des Vikings, des Égyptiens, des Incas, des Aztèques, etc.

(4) Voir la monographie de S.T. Joshi, H.P. Lovecraft (Starmont House), traduite sous le titre Clés pour Lovecraft (Encrage, coll. Travaux).

(5) Jason C. Eckhardt, "Au-delà des Montagnes hallucinées, Lovecraft et l'Antarctique", in Études lovecraftiennes n°1.

(6) 1930, éditions Gedaige. Il existe une deuxième édition de cet ouvrage, sous le titre Les deux reines du pôle Sud, publiée chez Tallandier en 1932 dans la collection "Grandes Aventures, Voyages excentriques", n°444.

(7) 1923, librairie Plon. Ce roman semble assez peu connu. Je n'en ai trouvé référence que dans un de mes propres articles : Quatre Atlantides retrouvées, in Le Petit Détective n°1.

(8) Voir pp. 143-144 du recueil Dans l'abîme du temps (Denoël, coll. Présence du Futur), ou mieux, pp. 4-5 du recueil At the Mountains of Madness (Arkham House), la version française de Jacques Papy étant malheureusement tronquée.

(9) Le géophysicien et météorologiste allemand Alfred Wegener (1880-1930) précisa la théorie de la dérive des continents.



Karpath n° 3/4, 1990.



Deuxième partie

 

 

 


01.06.2009

Lovecraft et l'affaire Shaver (1)

amaz_4503.jpgL'affaire Shaver est encore relativement mal connue en France, certainement du fait qu'elle concerne le magazine Amazing Stories dans la deuxième moitié des années 1940 et que cette revue n'a pas bénéficié d'édition française. Il n'est donc pas inutile d'en faire un bref résumé. Le lecteur désireux d'approfondir le sujet se reportera à mon article "L'affaire Shaver" (1) ainsi qu'à d'autres sources aisément accessibles, tant françaises qu'anglo-saxonnes (2).

De quoi s'agit-il au juste ? Ray Palmer, le rédacteur en chef d'Amazing Stories, se met à publier dans sa revue, à partir de mars 1945, toute une série de textes signés d'un certain Richard S. Shaver. Le problème est que ces textes ne se présentent pas comme des histoires de science-fiction "ordinaires", mais comme des témoignages à peine romancés ! Shaver serait en "contact" avec des êtres mystérieux, qu'il appelle les "Deros", vivant dans de gigantesques cavernes souterraines. Dans un lointain passé, à l'époque de la Lémurie (le premier texte de Shaver s'intitule "I Remember Lemuria" !), les anciens maîtres de la Terre ont dû s'exiler dans l'espace et ont abandonné de formidables machines. Les "Deros" sont des êtres humains qui ont découvert ces machines et utilisent les vestiges de cette super-science pour semer le mal sur la Terre ! Shaver prétend également avoir découvert un étrange alphabet, le "mantong", qui serait à l'origine de toutes les langues humaines.

amaz_4706.jpgTout ceci, comme on le voit, constitue un assez délirant scénario de science-fiction, mais le problème est que Shaver semble croire à ses histoires et que le rédacteur en chef d'Amazing Stories ne fait rien pour l'en dissuader, bien au contraire ! La première revue de science-fiction au monde se transforme peu à peu en une sorte de tribune ouverte aux "hétéroclites" (3) de tout poil ; le courrier des lecteurs se remplit de lettres délirantes de demi-fous prétendant être eux aussi en contact avec ces êtres malfaisants, ou d'explorateurs illuminés affirmant avoir découvert les gigantesques cavernes qui leur servent d'habitations, pour ne rien dire des divagations les plus ahurissantes sur les civilisations disparues, à côté desquelles les études de James Churchward sur Mu semblent des modèles de sérieux et de retenue. Bientôt, les soucoupes volantes pointent le bout de leur nez car, on s'en doute bien, des "Deros", héritiers d'anciennes races émigrées vers les étoiles, aux mystérieux objets volants pilotés oar des extraterrestres, il n'y a pas loin… Comme aurait dit Carrouges, nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes ! (4)

Il faut avouer que ces histoires à dormir debout remportèrent un certain succès, et les tirages d'Amazing Stories s'envolèrent durant l'affaire Shaver. Les lecteurs eurent même droit à un numéro entièrement consacré à Shaver (5).

amaz_4804.jpgPourant, en avril 1948, Palmer mit le holà à cette histoire, peut-être harcelé par les fans de science-fiction furieux du nouveau visage que prenait leur revue ou, plus probablement, rappelé à l'ordre par les éditeurs d'Amazing Stories. Palmer quittera la direction d'Amazing Stories en 1949 et créera sa propre revue de science-fiction, Other Worlds, mais aussi et surtout des magazines consacrés aux faits mystérieux et aux soucoupes volantes.

Mais quel rapport avec Lovecraft ? Tout d'abord, certains chercheurs sérieux pensent que Shaver s'est inspiré de Lovecraft lorsqu'il a "inventé" ses histoires de "Deros" et d'anciens maîtres de la Terre contraints de quitter notre planète et laissant derrière eux des traces de leur passage. Dans une certaine mesure, ces créatures peuvent faire penser au panthéon d'extraterrestres de Lovecraft. C'est notamment l'avis de l'érudit Michael Ashley, une autorité de premier plan dans le domaine des pulps et des magazines anglo-saxons de science-fiction (6). C'est fort possible, mais Shaver a pu s'inspirer à d'autres sources que Lovecraft, car ce dernier n'est pas le seul, loin de là, à avoir imaginé que la Terre était peuplée dans le passé d'étranges civilisations non humaines. Les textes de cette teneur ne manquaient pas, spécialement dans les colonnes d'Amazing Stories dont Shaver était un lecteur assidu. On cite assi souvent le nom de Mme Blavatsky et la "théosophie".

amaz_4506.jpgIl me semble également très significatif que, dans son "Open Letter to the World" (sic !), un texte d'introduction publié dans le numéro d'Amazing Stories de juin 1945 pour mieux préciser sa démarche, Shaver cite Merritt et ses deux ouvrages The Moon Pool (Le Gouffre de la Lune) et The Face in the Abyss (Le Visage dans l'abîme). D'après Shaver, Merritt disait de façon romancée ce qu'il n'osait pas présenter comme des choses vraies, de peur de ne pas être pris au sérieux ! On peut aller loin avec un tel type de raisonnement. Michel Meurger a d'ailleurs montré dans un article récent (7) que la même mésaventure est arrivée à Lovecraft en France dans les années 1950, certains critiques n'hésitant pas à présenter Lovecraft comme une sorte de prophète illuminé.

On le voit, Shaver, en quelque sorte de son propre aveu, s'inspira au moins autant de Merritt que de Lovecraft. Il n'en reste pas moins que ce dernier va jouer, indirectement bien entendu, un rôle fort pittoresque dans l'affaire Shaver. En effet, dans le courrier des lecteurs du numéro de septembre 1945 d'Amazing Stories paraît une curieuse lettre reproduite ici intégralement, suivie de la réponse de la rédaction de la revue.

 

LE NECROMINICON

Monsieur,

Dans la perspective de vos recherches sur la Lémurie, peut-être pourriez-vous consulter le Necrominicon d'Abdul Alhazred, ainsi que le singulièrement célèbre Das Inausprechlichen Kulten de Von Juntz.

Ces deux ouvrages se trouvent dans la section réservée de l'Université du Miskatonic à Arkton, dans le Massachusetts.

Je suis diplômé en sciences occultes de cette université et je me suis trouvé en conflit avec les "Deros souterrains" de Mr. Shaver dès l'obtention de mon diplôme en 1935.

La traduction du septième chapitre du Necrominicon en utilisant l'"alphabet lémurien" devrait aider grandement à découvrir les tables manquantes.

Je regrette profondément que l'intérêt particulier que je porte à (passage supprimé par le rédacteur en chef pour d'excellentes raisons) m'empêche de vous aider concrètement dans vos recherches, mais cette allusion devrait suffire à un cerveau aussi fertile que celui de Mr. Shaver. Et je suis pratiquement sûr qu'après la lecture des ouvrages que j'ai mentionnés plus haut beaucoup de choses aujourd'hui encore obscures et confuses deviendront plus claires.

John Poleda (adresse supprimée)

 

Joseph Altairac



(1) "L'affaire Shaver", in Encrage n° 17, janvier/février 1988.

(2) Voir notamment l'article "Cultes marginaux" dans l'Encyclopédie visuelle de la science-fiction, sous la direction de Brian ASh (Albin Michel, 1977).

(3) Je reprends le terme employé par Pierre Versins dans son Encyclopédie. "Les Hétéroclites", écrit-il, "fous littéraires ou scientifiques, magiciens ou sectaires religieux, sont les plus proches parents des auteurs de science-fiction. Plus proches encore que les écrivains fantastiques qui, au moins, se présentent eux-mêmes comme irrationnels" (p. 415). Une assertion un peu rapide qui, me semble-t-il, mériterait discussion.

(4) D'après le titre d'un article de Carrouges : "Nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes : l'homme moderne, les soucoupes volantes et la nouvelle âme mythologique", in Arts, 16 octobre 1952.

(5) L'effarant numéro de juin 1947.

(6) Voir l'introduction à son anthologie The History of Science Fiction Magazines, Part 3, 1946-1955 (New English Library, 1976), p. 23.

(7) Dans Études lovecraftiennes n°s 3 & 4 : "Anticipation rétrograde" : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957.


Études lovecraftiennes n° 5.


Deuxième partie

24.07.2008

Ils ont fait rire H.P. Lovecraft !!!

ILS ONT FAIT RIRE HOWARD PHILLIPS LOVECRAFT !!!



Roland C. Wagner




Jean-Daniel Brèque



La preuve en image :





H.P.L. (1890-1991)

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