18.04.2009
Il est parmi nous

Norman Spinrad
He walked among us
Texas Jimmy Balaban, un agent spécialisé dans les artistes de seconde zone, les phénomènes et les originaux qui ne peuvent avoir qu'une carrière éphémère, découvre sur une scène minable, Ralf, un humoriste dont le ressort comique est axé sur sa qualité de voyageur temporel expédié dans le passé parce que ses vannes ne font plus rire personne à son époque. Les gags sont en effet assez lourdingues, voire vulgaires, l'attitude provocatrice (le public se faisant traiter à chaque répartie de petits macaques), mais Ralf dégage une énergie que Balaban juge exploitable, à condition de faire réécrire ses sketches par un écrivain de science-fiction, Dexter D. Lampkin, auteur adulé mais frustré, dont la carrière est aussi faite de compromissions, et de confier le remodelage de son personnage à Amanda Robin, qui organise en temps normal des stages New Age d'éveil à un plan supérieur de la conscience. Tous trois s'aperçoivent rapidement que Ralf ne sort jamais de son rôle, comme s'il était vraiment issu du sombre avenir qu'il décrit, où les dérèglements de la biosphère et du climat, l'absence de ressources et d'énergie, ont condamné l'humanité à vivre dans des lieux fermés et à se nourrir d'insipides aliments chimiques. Difficile de faire rire avec ça. La petite équipe se démène pourtant assez bien pour propulser Ralf sur des scènes plus honorables puis à la télévision, jusqu'à le doter de sa propre émission, "Le Monde selon Ralf", qui nécessite un changement de format et une approche différente.
Il est d'ailleurs tentant pour l'auteur de La Transformation, récit d'un canular poussant l'humanité à sauver la planète, de recycler dans l'émission cette utopie naïve qui fut un échec, par une instrumentalisation de Ralf à laquelle Amanda, sa rivale sur le plan idéologique, n'est pas entièrement opposée dans la mesure où son mysticisme New Age véhicule également un message pour un monde meilleur. Tous deux conviennent d'inviter leurs représentants pour échanger avec Ralf sur les causes des désordres climatiques, avec l'espoir de réveiller les consciences et éviter ce futur mal barré, si c'est encore possible. Balaban ne contrecarre pas ces projets du moment qu'ils engrangent des profits, pas plus que Ralf, du moment qu'il est en selle et travaille. Mais qui est-il réellement ? Un authentique voyageur temporel venu porter la bonne parole, un mystificateur qui dupe tout le monde ou un cinglé dont on profite jusqu'à ce qu'il ne fasse plus rire ou pour transformer la société ?
Progressant sans faillir sur la corde raide du doute, ce récit raconte par le menu la grandeur et la décadence d'un comique télévisuel qui devient de moins en moins amusant et de plus en plus polémique.
Parallèlement à cette intrigue, on suit la tragique trajectoire de Foxy Loxy, qui pour avoir croisé le crack sur son chemin, descend une à une les marches jusqu'en enfer, déchéance matérialisée par un langage toujours plus dégradé – pour lequel il convient de féliciter au passage les traducteurs. Descente un peu irréelle tant elle est longue, mais qui finit par symboliser l'humanité future uniquement préoccupée par sa survie pour avoir fait de la planète un égout.
Spinrad s'en donne à cœur joie dans ce roman sarcastique, mêlant humour et réflexions à l'emporte-pièce, tout en brassant ses thèmes habituels. L'univers de Jack Barron est présent avec le récit minutieux des négociations à chaque étape de la carrière de Ralf ; il est même élargi à l'ensemble des carrières artistiques puisque Balaban est aussi organisateur de spectacles scéniques et que Dexter est un écrivain également scénariste de séries. La dimension mystique, souvent présente chez Spinrad, intervient ici avec le personnage d'Amanda ; quant à la science-fiction, et aux thèmes qu'elle véhicule, ils sont incarnés par Dexter, double littéraire de Spinrad d'ailleurs abondamment cité.
Dans ses propos, Dexter ne se gêne pas pour opposer la science-fiction à la fantasy et de façon plus générale au New Age dont les délires alimentent les sectes. Il n'est cependant pas plus tendre avec la SF considérée comme tout aussi sectaire et de laquelle est issue la Scientologie ; les amateurs en prennent ici pour leur grade, principalement les étatsuniens, férocement caricaturés dans un passage très drôle, au cours d'une convention décrivant des fans obèses engoncés dans des costumes futuristes. On rit beaucoup mais il n'est pas sûr que Spinrad se fasse des amis en tendant un tel miroir à ses lecteurs. Pourtant, l'analyse qu'il fait de certains comportements n'est pas fausse ; la proportion d'illuminés fréquentant les salons SF n'est probablement pas supérieure à celle qu'on peut croiser dans d'autres manifestations artistiques, musicales ou cinématographiques, simplement, en raison des idées agitées de façon non conventionnelle par la SF, il semblerait que cette faune se fasse davantage remarquer. Il apparaît donc que le mépris affiché n'est que de surface, de même que l'opposition avec le New Age, dans la mesure où il y a convergence d'intérêts ou de centres d'intérêts, mais que les moyens pour y parvenir diffèrent radicalement. D'ailleurs, Spinrad ne cesse de cultiver l'ambiguïté : en multipliant les décalages entre déclarations d'intention et concessions pour de triviales raisons, il fait de Dexter un gourou de la SF qui ne dédaigne pas profiter de l'aura qui est la sienne, qui aimerait être reconnu pour son œuvre littéraire mais accepte de se fourvoyer dans un scénario alimentaire pour ses avantages financiers. Quelques anecdotes, manifestement autobiographiques, indiquent le cheminement personnel de l'auteur à cette occasion (qui a scénarisé des épisodes de Star Trek). Émerge de ces passages la touchante figure de Cynthia, l'admiratrice absolue, aussi crispante que culpabilisante parce qu'entière.
Spinrad n'est finalement pas si cruel en témoignant que, tout décalés qu'ils soient, les fans se préoccupent réellement de questions essentielles dont ne s'embarrasse pas le citoyen ordinaire, ni la littérature du mainstream, ou si peu.
La SF peut-elle sauver le monde ? C'est cette question qui domine, finalement, par-dessus toutes les autres. Et qui rejoint celle, plus générale, de savoir si une fiction peut avoir un impact sur le réel. Pour fantaisiste que la SF apparaît aux yeux des autres, elle a l'avantage de poser les bonnes questions et, de tenter d'apporter des réponses, peu importe si certaines d'entre elles sont farfelues, échevelées ou irréalistes car trop utopiques. Cependant répondre par l'affirmative serait présomptueux. Tout juste peut-on espérer qu'une fiction ait un impact suffisant sur des personnes susceptibles, elles, de changer le monde. "Ce qui est, est réel" ne cesse de répéter le roman. C'est donc à chacun d'agir selon ses convictions.
Ce qui est certain est que nous allons dans le mur si nous ne faisons rien. Le constat n'est pas nouveau, il n'en reste pas moins d'actualité. Ce roman n'est cependant pas un cri d'alarme écologiste de plus, cette problématique n'étant évoquée qu'en arrière plan. Son sujet est bien la science-fiction. Ce n'est pas un roman de science-fiction mais un roman sur la science-fiction, qui tente d'expliquer au profane sa tournure de pensée, si curieuse vue de l'extérieur, les mises en perspective qui sont les siennes et qui lui permettent de voir le monde selon un angle inédit mais qui peut être proteur de connaissance.
C'est peut-être pour cette raison que ce roman est si long – car il n'épargne aucun détail au lecteur, n'abrège aucune discussion, ressasse les questions et les répète à l'envi comme si de leur reformulation naîtrait une vérité supplémentaire. Répétitif, il aurait lassé si Spinrad n'avait pas eu assez de métier pour maintenir malgré tout l'intérêt. Ce roman est long car il ne s'agit pas d'un roman de science-fiction mais d'un livre qui tente d'expliquer ce qu'elle est à des profanes, par une immersion dans son microscosme. Dans le même temps, Spinrad semble faire la synthèse des thèmes qu'il a exploités au long de sa carrière. De ce point de vue, il s'agit également d'un livre qui fait le point sur une œuvre à un moment où l'auteur est arrivé à un tournant et se tourne vers de nouvelles préoccupations, comme en témoigne Bleue comme une orange, roman paru il y a déjà un moment mais rédigé après celui-ci, où les questions liées au climat et à l'environnement se trouvent cette fois au centre de l'intrigue.
C'est à coup sûr un livre charnière, où Spinrad cesse d'être un écrivain de science-fiction au service de la SF pour devenir un écrivain tout court, qui n'a recours à la science-fiction que si nécessaire. Dans ce cas, le roman dont Dexter est si fier, La Transformation (et auquel fait écho un article de l'auteur intitulé "La Crise de la transformation") pourrait bien renvoyer, aussi, à la transformation de Spinrad.
Claude Ecken
00:15 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, norman spinrad, new age, littérature, crack, avenir, futur
02.04.2009
Être ou ne pas être un disney (2)

Bleue comme une orange ou la simulation à tous les étages
Bleue comme une orange, c'est pour ainsi dire le futur catastrophique prédit par Ralf le comique catastrophe d'Il est parmi nous.
En effet, Ralf et son émission évoluent au cours du roman, lequel se transforme par là même en démonstration de ce qu'est la science-fiction et de la façon dont on l'écrit.
Ainsi que je l'ai déjà expliqué (mais je me permets de répéter pour ceux d'entre vous qui étaient occupés ailleurs), la S-F est une machine à fabriquer des simulations d'univers. Or, que fait l'énigmatique Ralf au cours de son émission ?
D'abord, il prédit la catastrophe totale,
la biosphère détruite, et aucun espoir de revenir en arrière. L'émission lasse. Ralf passe alors à une vision plus lointaine, celle d'un futur radieux, où l'humanité, ayant traversé sa crise de croissance, a enfin rejoint la civilisation transgalactique dont rêve tout bon amateur de science-fiction. Il en vient même à discuter de mécanique quantique et d'avenirs virtuels avec un futur prix Nobel, mais c'est une autre histoire : l'important est que pour le lecteur, le roman constitue une sorte de démonstration par l'exemple de ce que fait la science-fiction : jongler avec des idées, envisager des possibles, imaginer des modèles plus ou moins probables de futurs et ce dans le but de distraire, certes, mais aussi — et peut-être surtout, du moins en ce qui concerne Dexter Lampkin — dans celui de mettre en garde et d'inspirer.
Dans Bleue comme une orange, le réchauffement climatique est tel que certains endroits du globe sont devenus des enfers surchauffés. Des villes côtières, comme la Nouvelle Orléans ou Venise, ont disparu, mais d'autres parties du monde, la Sibérie par exemple, sont devenuse de nouveaux paradis. Quant à Paris, elle bénéficie d'un climat tel qu'il y pousse des palmiers et que des crocodiles pullulent dans la Seine... Politiquement, la situation est aussi partagée. D'un côté, les états n'ont pour ainsi dire plus aucune importance, remplacé qu'ils sont par la Grande Bleue, autrement dit, la grande nébuleuse des transnationales capitalistes pures et dures. De l'autre, on peut être citoyen et actionnaire de syndics qui, eux, ne sont pas des entreprises capitalistes...
Autrement dit, ce n'est pas le Grandiose Avenir, mais ce n'est pas non plus la Grande Catastrophe.
D'autant plus que les scientifiques s'occupent de la question du climat : la Grande Bleue produit des technologies qui permettent de palier plus ou moins les effets du réchauffement. Une fois par an, les Nations Unies se réunissent pour que soient présentés des programmes de modélisation destinés à prévoir les futures modification du climat. Certains prédisent d'ailleurs que l'effet de serre pourrait échapper à tout contrôle et conduire la planète à la Condition Vénus — c'est à dire un sauna surchauffé et inhabitable.
Mais pour une fois, la conférence ne va pas se dérouler dans un de ces malheureux pays grillés par le soleil où aucun journaliste n'a envie de se rendre pour parler de la possible fin du monde, mais à Paris, la belle tropicale. Encore mieux : ses sponsors de la Grande Bleue ont décidé de louer les services d'une entreprise de relations publiques. C'est donc pour Panis & Circenses qu'une jeune employée, Monique Calhoun, doit louer la Reine de la Seine, un super-bateau mouche « relooké » en bateau à aubes tels qu'on en vit autrefois sur le Mississippi. La Reine de la Seine est en apparence sous la direction du bel Eric Esterhazy, mais le jeune homme n'est là que comme couverture et employé des vrais propriétaires du bateau, les Mauvais Garçons, sortes de descendants anarcho-syndicalistes des mafias de notre époque — et à mon avis beaucoup trop gentils et romantiques pour être vrais... Le palace flottant est truffé de caméras et de micros, et sur ordre de leurs syndics respectifs, Monique et Eric s'engagent dans une danse de séduction/négociation typique des jeux de pouvoirs dans lesquels Norman Spinrad aime plonger ses personnages, jusqu'au moment où ils se rendent compte que la Grande Bleue est littéralement prête à tout pour continuer à vendre de la technologie — le jeu de poker entre les parties en présence devenant encore plus compliqué — et encore plus amusant — lorsqu'arrivent les Marenkos, couple de Sibériens cousus d'or et qui ne reculent devant aucune excentricité...
Comme tout bon roman, Bleue comme une orange est plusieurs choses à la fois : une comédie, une farce politique et philosophique et même un roman d'apprentissage pour les deux protagonistes principaux, puisqu'ils doivent à la fin s'engager moralement et politiquement.
C'est déjà pas mal — surtout si on songe qu'il vaut mieux ne pas le lire dans le bus ou le métro, sauf si on se moque d'être vu en train de glousser de rire — mais c'est encore autre chose.
La question du disney
Bien qu'il soit central, le vrai sujet de Bleue comme une orange n'est pas le réchauffement climatique. Ce sont les moyens utilisés pour le comprendre et le contrôler, autrement dit, les modélisations.
En effet, tout le suspense est bâti sur le fait de savoir si on peut ou non écrire un programme qui modélisera le climat de façon fiable. Si les modèles qui prédisent la Condition Vénus ont raison, alors il faut faire en sorte de stopper l'effet de serre et peut-être, pour certains, comme les Sibériens, abandonner les bénéfices du réchauffement du climat. Autrement dit, de la même façon que, dans Il est parmi nous, Ralf finit par jongler avec les futurs possibles, les protagonistes de Bleue comme une orange réfléchissent et agissent par rapport à des projections, des simulations de futurs climatologiques plus ou moins probables. Autrement dit, ils se comportent comme des auteurs de science-fiction, dont le métier est d'extrapoler des simulations d'univers à partir des données qu'ils possèdent sur le présent. Bleue comme une orange est, comme Il est parmi nous, un vrai roman de SF, bâti non pas sur de vieux clichés de vieille SF, mais sur une observation caustique du monde d'aujourd'hui, une démonstration sur la façon dont ladite SF fonctionne, et un univers qui exprime, mieux que tout ce que j'ai pu lire depuis longtemps, l'esprit de l'époque, l'âme du temps, bref, notre Zeitgeist.
En fait, ce que fait Bleue comme une orange, c'est montrer à quel point notre société est devenue un univers de SF. Pas parce que nous sommes allées sur la Lune, ou parce que nous avons internet et des fours à micro-ondes, mais parce que les simulations font partie de notre quotidien. Norman Spinrad appelle ce type de constructions des « disneys » (et si ça n'est pas une création linguistique qui frôle le génie, je me demande ce qu'il vous faut...).
Un « disney », c'est un faux, un environnement reconstitué, comme la Reine de la Seine est un faux bateau à aubes sur un faux Grand Canal (Venise étant engloutie, les gondoliers ont émigré...), ou comme le studio d'Eric Esterhazy est un faux paradis tropical, recréé à l'image d'atolls engloutis par les eaux...
Une esthétique est une philosophie ou une idéologie exprimée sur le mode plastique.
Nul n'a aussi bien compris cela que l'auteur de Rêve de Fer. Dans Bleue comme une orange, aucun décor n'est gratuit. Aucun objet, vêtement, meuble, menu de restaurant qui ne soit choisi avec minutie et avec un sens esthétique qui traduit bien mieux l'identité des forces en présence que de longs discours, et pour cause : tout comme Neuromancien, Bleue comme une orange utilise le fait que la SF soit une littérature dans laquelle les éléments constitutifs de l'univers décrit sont des signes pour décrypter le fonctionnement politico-esthétique du nôtre.
Sans dévoiler la fin du livre, on peut dire que la conclusion est que la réalité ne peut pas être enfermée dans des modèles — pas plus que notre environnement ne devrait être contrôlé par des transnationales productrices de disneys.
A moins que... les modélisations climatiques décrites dans Bleue comme une orange sont inutiles, mais le roman, lui, ne l'est pas.
L'homme du vingt et unième siècle sait désormais qu'il n'y a pas de modèle ultime, mais qu'il doit tout de même créer des paradigmes, des modèles, des simulations, des œuvres, car ce sont elles qui lui permettent de donner sens et forme à un univers qui, sans lui, n'est que Chaos.
Voilà, ou je me trompe fort, une réponse à ceux qui pourraient penser que les temps sont trop compliqués pour qu'on les observe et qu'on en tire une quelconque projection dans un quelconque futur. Les temps sont ce qu'ils sont : bourrés à craquer de nouveautés technoscientifiques dont on ne sait quelles conséquences précises elles vont avoir sur notre vie, et en apparence enfermés dans un cadre étroit qui ne laisse imaginer aucun changement profond et véritable. L'époque est une époque de transition, raison pour laquelle certains préfèrent y voir une fin — parce qu'ils sont incapables de voir les signes de quelconques débuts.
C'est exactement ce que dit Norman Spinrad dans Bleue comme une orange, et on ne saurait trouver meilleure lecture pour quiconque aime la vraie SF : celle qui combine l'énergie d'une inventivité et d'un humour sans limites et l'intelligence et la sensibilité de la vraie littérature.
Sylvie Denis
11:48 Publié dans Sylvie Denis | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, climat, norman spinrad, littérature
16.03.2009
Le Printemps russe
Casus Belli n° 70, juillet-août 1992
Norman Spinrad
Russian Spring (1991)
Un nouveau Spinrad c'est toujours un événement. Depuis la mort de Dick, il y a déjà dix ans, Spinrad est, avec Silverberg, l'ateur amériain le plus intéressant, le plus oroche de notre sensibilité européenne. Et le fait qu'il vive à Paris depuis quatre ou cinq ans ne fait que renforcer cette caractéristique.
Le Printemps russe se situe dans la droite ligne de Rock Machine et des Années fléaux. Une SF à court terme, solidement ancrée dans la réalité contemporaine. Mais ici, pour la première fois, Spinrad a été rattrapé et dépassé par l'histoire avant même la parution du roman aux États-Unis — et à plus forte raison en France. Cela dit, je rappelle qu'un écrivain de SF n'est pas un futurologue ; il ne prétend nullement prédire quoi que ce soit , l'argument de tout roman de SF digne de se nom oeut eneffet se résumer à une phrase commençant par "Et si"… Dans le cas présent, à la vision des récents événements dans les pays de l'Est, ce serait : "Et si Gorbatchev avait pu poursuivre son œuvre de libéralisation dans une URSS communiste ?" Roman prospectif lors de sa rédaction, Le Printemps russe est devenu une uchronie au moment de sa parution, ce dont Spinrad s'explique dans une intéressante préface. Et, je vous rassure, ce "glissement" n'a eu aucune incidence sur la qualité du livre, bien au contraire !
La structure du roman, divisé en trois parties — L'automne américain, Le printemps russe et le Printemps américain —, parle d'elle-même. Jerry Reed, ingénieur à la Nasa, est contacté par l'Agence spatiale européenne pour travailler sur le projet de navette spatiale de la CEE. À Paris, il rencontre Sonia Garagrine, semi-espionne soviétique. Tous deux tombent amoureux l'un de l'autre et se marient. On les retruve une vingtaine d'années plus tard, toujours à Paris. Ils ont eu deux enfants : un garçon qui ne rêve que d'aller aux U$A et une fille fondamentalement prosoviétique. Leurs aventures dans leurs pays de prédilection respectifs — ainsi que les ennuis que doivent affronter leurs parents — forment l'ossature de la deuxième partie, ce qui done à Spinrad l'occasion de décrire des États-Unis paranoïaques, protectionnsites, qui se rplient à l'abri de l'Étoile d'Amérique — une sorte de super projet Guerre des Étoiles — et une URSS dynamique, toute entière tournée vers l'avenir, qui lorgne de plus en plus vers la CEE. Quant à la troisième partie, je préfère ne rien vous en dire, sinon qu'elle est construite autour d'un suspense politique haletant, dont le déroulement et la conclusion ne sont pas sans rappeler certains romans plus anciens de Spinrad, mais aussi les techniques utilisées par Robert Heinlein dans, par exemple, Citoyen de la Galaxie ou Révolte sur la Lune.
Comment ? allez-vous me dire. Comparer un gauchiste comme Spinrad à ce vieux fasciste de Heinlein ? D'abord, ce dernier n'est pas fasciste, mais libertarien, une forme d'anarchisme de droite, et il a même eu des sympathies socialisantes dans les années trente. Ensuite, n'a-t-il pas écrit En Terre étrangère — qui fut l'un des livres de chevet des Merry Pranksters, précurseurs des hippies ? Enfin, sur le plan de l'écriture et de la technique littéraire, c'est un auteur important, voire fondamental, qui a marqué plusieurs générations d'écrivains — dont notamment celle de Spinrad, qui n'a pu éviter d'être influencé par celui dont on disait qu'il était l'auteur de SF par excellence.
Dans Le Printemps russe, cette influence de Heinlein est évidente. Laissons de côté l'aspect idéologique pour nous inétresser aux thèmes et personnages. la façon dont Spinrad décrit la colonisation spatiale — avec sérieux et réalisme — n'est pas sans rappeler les meilleures pages prospectives de L'Histoire du Futur, même si près d'un demi-siècle sépare les deux œuvres. De même, choisir de mettre en scène des adolescents en voie de devenir adultes rappelle la démarche de Heinlein dans ses juveniles. Et puis, il y a cette limpidité d'écriture, cette clarté dans les decsriptions psychologiques qu'on aimerait voir plus souvent dans des ouvrages de SF…
Parler au sujet du Printemps russe d'un "Autant en emporte le vent de la Grande Europe en marche", comme le fait le quatrième de couverture, n'est qu'un argument publicitaire vain qui peut induire le lecteur en erreur. On est loin du romantisme puéril du roman de Margaret Mitchell. Le Printemps russe, ce serait plutôt une sorte de fusion parfaitement réussie entre les thèmes spinradiens habituels, l'amorce d'un nouvel état du monde ert une vision post-heinleinienne de l'avenir de l'espèce humaine. À ce titre, la chute, quoique surprenante, entre dans le cadre d'une logique implacable, posée dès les premières pages.
Constat de la dégradation des U$A — un grand pays gouverné par des imbéciles ou des criminels, voire les deux — et de l'émergence d'un renouveau intellectuel en Europe, Le Printemps russe , en balayant les clichés usagés dont on nous rebat les oreilles depuis la chute du Mur de Berlin, a le mérite de présenter une vision du XXIe siècle d'une lucidité rare.
Roland C. Wagner
13:13 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, prospective, anticipation, uchronie, norman spinrad
01.03.2009
Les Solariens
Norman Spinrad
The Solarians (1966)
Premier roman de Spinrad, publié en 1969 chez Marabout, Les Solariens est un space-opera en apparence classique, mais qui contient déjà en germe quelques-uns des thèmes qu'il exploitera brillamment par la suite.
La guerre qui fait rage entre les humains, répartis sur quelques centaines de mondes, et les Doglaaris, civilisation belliqueuse fondée sur la logique, donne l'avantage à ces derniers. L'ultime espoir repose sur Forteresse Sol : le berceau de l'humanité s'est en effet isolé du conflit en promettant de revenir avec l'arme qui retournera la situation.
Mais les Solariens venus dans un vaisseau sans défense sont d'autant plus déconcertants qu'ils choisissent le jeune commandant Palmer comme négociateur et présentent un plan à l'issue incertaine, basé sur la manipulation psychique des dirigeants ennemis, qu'on approchera en prétextant une reddition. On comprend la déception des militaires qui comptaient disposer d'une suprématie technologique, et leur attitude dubitative devant la solution retenue.
La révolution proposée par les Solariens est avant tout conceptuelle : la logique informatique, considérée comme le summum du conformisme, est battue en brèche dès lors qu'intervient un événement imprévisible. Au lieu de se battre sur le terrain des Doglaaris, par ordinateurs interposés, il convient de se montrer alogique. La révolution des mentalités dépasse le simple cadre militaire : sur le plan social, le changement, conforme à la contre-culture des années 60, prône l'identité communautaire, l'amour libre, la consommation de substances libérant l'esprit.
Encore fallait-il oser l'écrire. De ce point de vue, Spinrad était déjà ce contestataire iconoclaste bousculant les préjugés. Le livre est plus discret quant au sort final des Doglaaris, qu'on a présentés si radicalement opposés à tout qu'il ne peut rien rester d'eux après la victoire. Une œuvre de jeunesse somme toute sympathique qui se relit avec plaisir.
10:55 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, space opera, norman spinrad, sixties, pouvoirs psi
29.01.2009
Le père, le fils et la maladie
Avec ce billet commence une réédition raisonnée des chroniques publiées par Roland C. Wagner dans le magazine de jeux de rôles Casus Belli entre 1985 et 1999. Le but de la rubrique étant de conseiller des livres exploitables par les maîtres de jeu pour la réalisation de scénarios, il ne s'agit donc pas — sauf exception — de "véritable" critique comme on pouvait en trouver à l'époque dans le Magazine littéraire, par exemple, mais d'une forme bâtarde de chronique où étaient pris en compte non seulement les qualités littéraires et imaginatives des textes présentés, mais aussi l'éventuelle "jouabilité" de certains de leurs aspects. Laquelle, il faut bien l'admettre, était parfois fourrée au chausse-pied pour justifier la mise en avant d'une œuvre dont les autres qualités rendaient le choix indispensable aux yeux du chroniqueur.
Casus Belli n° 57, mai-juin 1990
Dans le rôle du père, tout le monde aura reconnu Norman Spinrad, cinquante ans dont vingt-cinq ou trente de littérature, auteur de Jack Barron et l'éternité et de Rock Machine, qui nous livre avec Les Années fléaux l'un des ouvrages de SF les plus excitants de ces dernières années. "Chair à pavé", le premier texte, qui décrit un New York cauchemardesque, proche de celui de Rock Machine, reste assez anecdotique malgré le désespoir qui s'en dégage. "La vie continue" est une pochade hilarate basée sur le postulat suivant : réfugié politique en France, ses droits d'auteur bloqués aux États-Unis, Norman Spinrad cherche, au milieub d'un ballet d'espions, cmment porter à l'écran son roman Les Avaleurs de vide. À ces deux textes issus d'un recueil paru aux USA, Other Americas, est venu s'en ajouter un troisième, résumé d'un roman que Spinrad n'a pu mener à terme pour des raisons qu'il explique dans sa préface : "Chroniques de l'Âge du Fléau". Une maladie qu'il n'est point besoin de nommer ravage les USA depuis plus de vingt ans — San Francisco a même été transformée en Zone de Quarantaine — quand un savant, qui vient tout juste d'être infecté, découvre un remède… Et c'est une maladie sexuellement transmissible ! Décors, idées de scénarios, percutantes descriptions de personnages, ce recueil dévoile un Spinrad au mieux de sa forme.
Le fils, c'est bien entendu William Gibson, quarante-deux ans, une dizaine d'années d'écriture. Dès les années 60, Spinrad était fasciné par l'électronique, la vidéo et la dégradation de la société américaine ; moins politiques que lui mais tout aussi lucide, Gibson, inventeur du cyberespace, a concrétisé sous forme de bits et d'octets les univre spsychédéliques autrefois créés — en littérature, s'entend — par le biais de drogues ou de machines à rêver. Ses deux premiers romans, bien qu'excellents, n'étaient pas exempts de défauts sur le plan de la narration et de la construction — et la traduction n'avait rien arrangé à l'affaire, bien au contraire. Mona Lisa s'éclate (une adaptation bien vulgaire du titre original, Mona LIsa Overdrive) possède les principales caractéristiques de Neuromancien et de Comte Zéro : cyberpace, zaibatsus, pirates informatiques, multinationales, etc. De ce côté-là, peu de choses nouvelles : Gibson s'est contenté d'inventer un nouvel enjeu. Puis la nature de l'enjeu se dévoile… Et, là, on passe à la vitesse supérieure. Ajoutez de remarqubles situations dramatiques, des personnages vivants au possible et un fourmillement de petits détails "qui font vrai" et vous comprenderz pourquoi Mona Lisa s'éclate transcende le cyberpunk — qui n'est, au fond, qu'une étiquette bien commode — pour s'imposer comme un grand roman de science-fiction. Tout simplement.
La maladie, déjà présente chez Spinrad, est au cœur de Rivage des intouchables, le nouveau roman de Francis Berthelot. Il est des thèmes délicats à aborder ; là où son confrère américain avait choici l'optimisme, la vivacité et l'humour, Berthelot a préféré l'intimisme, la lenteur et une froide tristesse. Superbement écrit — trop, peut-être, me souffle-t-on — Rivages des intouchables a quelque chose d'intemporel et d'évanescent qu'il est difficile de saisir tout à fait. Un beau livre, touchant, à conseiller avant tout aux amateurs d'ambiance savamment distillée.
Roland C. Wagner
11:45 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, casus belli, norman spinrad, william gibson, francis berthelot, cyberpunk, sida





Joseph Altairac




