10.10.2009
Invasions divines

Lawrence Sutin
Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)
Folio SF (2002)
Ce livre est la meilleure biographie disponible d'un écrivain qui, de l'avis de beaucoup, fut le meilleur auteur de SF américain. Prudent, Sutin l'a toutefois sous-titré « une vie de Philip K. Dick », une seulement, parce qu'on peut sans doute en imaginer beaucoup d'autres à partir du matériau existant. Le travail est à la fois facile et titanesque, tant Dick lui-même a laissé de traces, dans ses écrits, chez les personnes qu'il a côtoyées de près. Mais à matière abondante, tri difficile.
En bref : Phil Dick naît en 1929, commence à écrire tout en travaillant dans un magasin de disques du Berkeley branché des années 40, donne l'essentiel de ses romans de SF entre la fin des années 50 et la fin des années 60. Les années 70 seront une période d'instabilité marquée d'abord par le fameux cambriolage de novembre 1971, puis par des visions mystiques en février/mars 1974, qu'il passera le reste de sa vie à essayer d'expliquer — sans oublier d'écrire au passage, entre autres, la fameuse Trilogie divine. Dick, usé prématurément par les abus d'amphétamines commis dans les années 50 et 60, meurt en 1982 d'une série d'hémorragies cérébrales, alors que la sortie imminente du film Blade Runner lui apportait à la fois des rentrées financières et un peu de la célébrité qu'il méritait.
Sutin a accumulé un travail de recherche impressionnant, lisant non seulement romans, nouvelles et manuscrits inédits de Philip K. Dick (et en particulier ceux qui survivent de ses romans de littérature générale, écrits pour la plupart durant les années 50), mais aussi sa correspondance et les milliers de pages de notes théologico-mystiques connues comme l'Exégèse. Il a aussi parlé avec des dizaines de personnes ayant côtoyé l'auteur : ses cinq épouses, bon nombre de petites amies, collègues, fans, psychothérapeutes, co-locataires plus ou moins temporaires... De copieuses annexes détaillent les sources, et fournissent un guide de lecture de toutes les œuvres de Dick.
On sort du livre avec l'impression d'avoir vécu avec Philip K. Dick, un homme caractériel et généreux, sans cesse en quête de la stabilité que pouvait lui donner le mariage ; un homme aux théories difficiles à croire, mais qui prenait tout ce qu'il disait avec un humour paradoxal. Dick avait forcé sur les amphétamines (et bien d'autres produits, mais pas tant sur le LSD). Cela n'empêche pas Sutin de le suivre dans sa recherche religieuse, sans privilégier une hypothèse explicative par rapport à une autre. Reste le mystère qui nous intéresse le plus, celui de la créativité de Dick, qui a pu écrire onze romans (dont quatre chefs-d'œuvre) en 1963-64, et rester bloqué pendant des années à d'autres moments. Des pistes sont données, des fragments de méthodes et des éléments tirés de sa vie. Les livres restent, souvent vite écrits, et pourtant riches de nouvelles profondeurs à chaque lecture.
Pascal J. Thomas
17:17 Publié dans Pascal J. Thomas | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, philip k. dick, biographie, littérature
19.09.2009
En attendant l'année dernière

Philip K. Dick
Opta (1968)
Le docteur Eric Sweetscent est spécialiste des greffes d'organes, attaché au service personnel de Virgil Ackerman, PDG de la FCT. Mais tout son talent médical ne lui vaut pas un salaire aussi conséquent que celui de sa femme Kathy spécialisée dans la recherche d'antiquités destinées à la reconstitution du Washington de 1935, ou du moins des quelques rues qui furent le cadre de l'enfance du patron de la FCT. En théorie, pourtant, l'appareil de production terrien devrait être tourné vers l'effort de guerre, puisque la Terre livre bataille aux Reegs — des extraterrestres insectoïdes — pour satisfaire aux clauses d'un traité d'entraide avec les Lilistariens qui, eux, ont forme humanoïde.
Appelé aux côtés du secrétaire de l'ONU et dictateur de la planète, Gino Molinari, Eric découvre que ce dernier déploie toute son énergie à résister aux demandes des « alliés » de plus en plus autoritaires des Terriens, en utilisant des maladies psychosomatiques comme manœuvre dilatoire. Et surtout, il se retrouve intoxiqué au JJ-180, une drogue qui crée une accoutumance immédiate et handicapante, mais qui permet de voyager dans le temps, sans contrôle sur la date de destination (qui peut être le passé ou le futur), ni certitude que l'époque visitée est réelle et non hallucinatoire.
On peut au premier abord croire ce roman politique, le lire comme une dénonciation de la guerre du Vietnam, par exemple, avec la firme qui soutient l'effort de guerre produisant également des drogues à usage militaire potentiel, et surtout la conviction que l'on s'est trompé d'ennemi — en effet, les Reegs, pour monstrueux qu'ils paraissent, sont un peuple pacifique et ce sont les alliés Lilistariens qui représentent un véritable danger pour la Terre.
En fin de compte, pourtant, la vraie préoccupation du roman est personnelle. S'il a été réécrit et publié en 1966, ce roman datait au départ de 1963 — époque d'écriture intense pour Dick (dix romans en deux ans !), et de rapports mouvementés avec son épouse Anne, que l'on reconnaît dans Kathy Kathy est une femme possessive, qui ne perd jamais une occasion d'écraser son mari de sa supériorité, et pourtant, alors qu'il se perd dans les méandres d'univers parallèles, Eric ne l'oublie jamais et prend en conclusion du roman la décision de s'occuper d'elle, alors que le JJ-180 (qu'elle a pris avant son mari) lui a causé des dommages irréparables. Anne était artisan joaillier et, à un moment de leur disputes matrimoniales, Philip la fit interner pendant deux semaines dans une clinique psychiatrique : les parallèles sont évidents.
Mais le livre ne peut se réduire à l'un ou l'autre aspect, ni même à la somme des deux. Parfois décousu au niveau de l'intrigue, En Attendant l'année dernière fourmille de ces remarques philosophiques parfois déjantées qui étaient la marque de fabrique de Philip K. Dick, parfois émises par les personnages, parfois par des machines, comme ces taxis-robots qui prennent si souvent le rôle de confident dans le monde de l'auteur. Ici par exemple, Dick revient plusieurs fois sur le rôle des objets. La construction de Wash-35 (et d'autres villes du passé) est vécue comme une falsification, mais Dick défend le faux comme analogue de la création artistique, ou de sa reproduction. Je vois aussi les villes reconstituées comme des préfigurations grandeur nature des combinés qui apparaissent dans Le Dieu venu du Centaure, comme une moquerie ultime de la course à la consommation. Mais les objets deviennent brutalement hostiles lorsque Kathy éprouve pour la première fois les effets du manque de JJ-180, et se retrouve entourée d'un univers coupant et abrasif, privée de la capacité de toucher et manipuler. Pendant deux pages, on se croirait dans une première version de l'univers de Serge Brussolo. Bref, chaque lecture fait sortir quelque chose de plus des livres de Dick.
Pascal J. Thomas
Bifrost n° 18, mai 2000.
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13.07.2009
Dick et le champignon sacré (3)
"Le type de folie caractérisé par l'idée fixe est un phénomène fascinant. Je parle de l'idée fixe obsessionnelle, celle dont l'esprit ne peut se détacher. Cela représente une possibilité insoupçonnée de dysfonctionnement du cerveau humain. Il faut avoirvu une idée fixe à l'œuvre pour en apprécier pleinement la force. Une fois introduite dans un esprit, l'esprit d'un être humain donné, non seulement elle n'en part plus jamais, mais elle consume aussi tout ce que cet esprit contient d'autre, de sorte que finalement l'individu n'existe plus, son esprit en tant que tel n'existe plus ; seule subsiste l'idée fixe qui a tout détruit autour d'elle." (17) Ainsi s'exprime Angel Archer sur les obsessions de Timothy Archer.
Philip K. Dick, expert en la matière, démonte avec une grande lucidité les mécanismes de l'"idée fixe", et se permet de le faire avec humour. Dans un dialogue extraordinaire entre Timothy Archer et Bill Lundborg (18), ce dernier fait perdre pied à l'évêque en lui montrant, grâce à ses connaissances en matière d'automobiles, l'inanité de ses présupposés sur les soi-disant manifestations de l'esprit de son fils. Un véritable tour de force !
Dick n'hésite pas non plus à évoquer la logique inductive de l'école hindouiste (l'anumana) pour fustiger les obsessions de Timothy Archer : "En Occident", fait-il déclarer à Angel, "nous ne possédons pas de syllogisme exactement équivalent à l'anumana, et c'est regrettable, car si nous disposions d'une formule aussi rigoureuse pour vérifier notre raisonnement inductif, l'évêque Timothy Archer l'aurait connue, et s'il l'avait connue il aurait su qu'il ne suffisait pas que sa maîtresse s'éveillât les cheveux roussis pour avoir la preuve que l'esprit de son fils mort était revenu de l'autre monde, par delà la tombe."
À vrai dire, il n'est peut-être pas absolument nécessaire d'évoquer l'école hindouiste de logique pour mettre en évidence les pièges du raisonnement par induction cher à Sherlock Holmes et dont abusent Timothy Arcer et John Allegro pour justifier leurs obsessions. La logique "occidentale" dispose elle aussi d'excellents outils. On reconnaîtra cependant à Dick le caractère élégant et original de son procédé.
"On peut s'irriter de ce relent de religiosité en quoi tout se transforme chez lui", regrettait déjà en 1972 un Pierre Versins — par ailleurs admiratif — dans l'entrée "Dick" de son Encyclopédie. Les craintes de Versins devaient malheureusement trouver une trop évidente confirmation avec Siva et L'Invasion divine. Et pourtant, alors qu'en abordant, dans La Transmigration de Timothy Archer, un sujet aussi périlleux que les spéculations sur l'origine du christianisme, il s'exposait au risque des dérives mystiques les plus absconses, Dick en profita au contraire pour donner une surprenante et effiace leçon de lucidité, dont humour et autodérision ne sont pas absents. La rupture avec ses deux romans précédents s'avère spectaculaire autant qu'inespérée.
Avec ce chef-d'œuvre de théologie-fiction que constitue La Transmigration de Timothy Archer, l'auteur ô combien polymorphe d'Ubik prend le visage du logicien et du sceptique. Qui se plaindra de cette ultime métamorphose ?
Joseph Altairac
(17) La Transmigration de Timothy Archer, p. 101.
(18) Ibid., pp. 121-127.
(19) Les puristes seront intéressés d'apprendre que l'édition française de The Transmigration of Timothy Archer omet un poème de Robert Herrick (1648) que voici, placé en exergue dans l'édition originale :
An Ode for him
Ah Ben!
Say how, or when
Shall we thy Guests
Meet of those Lyreick Fasts
Made at the Sun,
The Dog, the triple Tunne?
Where we such clusters had,
As made us nobly wild, not mad;
Out-did the meate, out-did the frolick wine.
My Ben
Or come agen;
Or seen to us,
Thy wits grat over-plus;
But teach us yeat
Wisely to husband it;
Lest we have Talent spend:
And having once brought to an end
That precious stock; the store
Of such a wit the world should have no more.
NLM n° 23, octobre 1993.
17:24 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, théologie, christianisme, philip k. dick, littérature, champignons magiques
21.06.2009
Dick et le champignon sacré (2)
À deux reprises dans le cours du roman (6), Philip K. Dick cite le nom de cet Anglais, véritable spécialiste des manuscrits de la Mer Morte, qui fut maître de conférence à l'Université de Manchester. C'est que John Alegro, en dehors de celle due à ses talents reconnus de philologue, jouit d'une notoriété plutôt ambiguë pour un ouvrage fort curieux qui, en 1970, défraya la chronique : The Sacred Mushroom and the Cross. Ce volume fut traduit en français l'année suivante aux éditions Albin Michel sous le titre Le Champignon sacré et la Croix.
À première vue, voilà un travail qui en impose. John Allegro précise, dans une note préliminaire, que ses travaux "sont accompagnés de leurs données techniques, qui dépasseront sans doute généralement la compréhension du lecteur non spécialisé, auquel l'ouvrage est d'abord destiné." (7) On ne saurait mieux dire ! Les "données techniques" en question occupent une quarantaine de pages en fin de volume : notes en hébreu, arabe, araméen, akkadien, grec, etc., sur deux colonnes, index philologique et index biblique, le tout composé dans un corps microscopique. Pour compliquer encore les choses, l'éditeur français s'est contenté de reproduire ces notes telles qu'elles se présentaient dans l'édition anglaise, sans modifier les renvois de pages, ce qui rend les recherches particulièrement acrobatiques (j'ai essayé), la pagination de la traduction ne pouvant évidemment pas correspondre à celle de la version originale !
Le profane ne manquera pas d'être impressionné par un tel étalage d'érudition. Mais que cherche à démontrer ce discours apparemment si savant ? Tout simplement que les textes sacrés du christianisme sont truffés (c'est le cas de le dire) d'allusions au culte secret d'un champignon hallucinogène, symbole de fertilité ! Et que, de plus, pour faire bone mesure, Jésus n'a jamais existé…
Voici comment John Allegro interprète un passage de l'Ancien Testament mettant en scène Ezéchiel : "Le langage figuré qui fait allusion au champignon est ici d'une évidence dramatique. Le prophète [Ezéchiel] voit l'Amanita muscaria, son champignon rouge ardent parsemé des flocons blancs de la membrane déchirée de la volve. Dans cette chair se trouve la drogue hallucinogène, qui a le pouvoir d'augmenter les facultés de perception, d'aviver les couleurs et de rendre les objets beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement." (8)
Et il ne s'agit que d'un exemple parmi des dizaines d'autres. À tout moment, John Allegro utilise ses connaissances en philologie pour se livrer aux rapprochements étymologiques les plus audacieux. Saviez-vous que dans le Talmud, Jésus est parfois nommé Bar Pandêrâ', "fils de la Panthère" ? Allegro précise que "[cette] épithète est demeurée mystérieuse et a survécu même aux activités zélées des censeurs chrétiens surtout parce que son sens a été oublié" (9). Eh bien, figurez-vous que notre chercheur l'a retrouvé ; l'épithète de "panthère" accolée à Jésus provient d'Amanita pantherina, un champignon voisin d'Amanita muscaria ! Tout s'explique…
Ne nous y trompons pas. Nous sommes, avec Le Champigon sacré et la Croix, en présence d'un délire de grande classe, d'un niveau bien supérieur à celui de la majorité des élucubrations qui encombrent les collections spécialisées en conjectures farfelues (10). On comprend aisément que de telles idées aient séduit Philip K. Dick, et qu'il ait présenté Timothy Archer comme un adepte du philologue britannique. Ainsi qu'il le fait déclarer à Bill Lundborg, "[…] ce champignon n'existait même pas. C'était une supposition gratuite. Tim avait piqué l'idée à un érudit nommé John Allegro. Le problème avec Tim, c'est qu'il n'avait pas de pensées personnelles : il empruntait les idées des autres et s'imaginait ensuite qu'elles venaient de lui, alors qu'il s'était contenté de se les approprier."
Mais l'ambition de John Allegro ne se borne pas à vouloir mettre en évidence les traces d'un culte secret du champignon chez les Hébreux et les premiers chrétiens. Cette découverte serait pourtant déjà, en elle-même, tout à fait stupéfiante (si j'ose dire). Il n'hésite pas à proposer, avec un incroyable aplomb, une histoire alternative du judaïsme et des débuts du christianisme.
"La religion israélite était fondée sur le culte du champignon sacré, comme le montrent maintenant les noms de ses tribus et de ses mythes.
"Le fanatisme de certains de ses adhérents provoqua une opposition interne et externe, et après les désastreuses révoltes contre les Assyriens et les Babyloniens aux VIIe et VIe siècles av. J.-C., survint une période de réaction, qui effaça énergiquement le passé lors des mouvements de réforme du judaïsme des VIe-Ve siècles.
"Le culte du champignon disparut pour reparaître, avec des résultats plus désastreux encore, aux Ier et IIe siècles de notre ère, lorsque les Zélotes et leurs successeurs défièrent à nouveau la puissance de Rome.
"Le christianisme se purifia après l'holocauste et chassa ses drogués dans le désert comme "hérétiques", se pliant tellement à la volonté de l'État qu'au IVe siècle il s'intégra aux puissances gouvernantes."
Par moment, avouons-le, certaines des idées d'Allegro peuvent faire penser davantage aux farces hilarantes des Monty Python (l'image des "drogués chassés dans le désert" !) qu'à des spéculations historiques sérieuses.
On imagine sans peine la réaction horrifiée du monde savant à la sortie de The Sacred Mushroom and the Cross. John Allegro avait déjà provoqué l'irritation de plusieurs de ses collègues par des interprétations jugées peu orthodoxes des manuscrits de la Mer Morte. Cette fois, c'en est trop. Dans The Times du 26 mai 1970, quatorze scientifiques britanniques éminents signeront une lettre réfutant les scandaleuses conclusions d'Allegro (11).
Et pourtant, comme si cela ne suffisait pas, les buts d'Allegro vont encore au-delà d'une réinterprétation déjà radicale de l'histoire des religions. Dans un ouvrage semble-t-il inédit en français, The End of a Road (1970), présenté comme une sorte de complément ("companion volume") à The sacred Mushroom and the Cross, John Allegro sonne le glas du christianisme : comment, en effet, faire confiance à une religion basée sur le culte de la fertilité et l'adoration d'un champignon hallucinogène ? À l'"idée fixe" du champignon sacré s'ajoutent des prétentions de moraliste et de philosophe (12). Pour John Allegro, les véritables origines (d'après lui !) du christianisme discréditent la majeure partie de son enseignement. Pour Timothy Archer, cet enseignement n'a pas de sens en lui-même. La vérité ne peut se trouver que dans la consommation du champignon magique : "L'anokhi […]. Le champignon. Il est quelque part là-bas et ce champignon est le Christ. Le véritable Christ, pour qui parlait Jésus. Jésus était le messager de l'anokhi qui est le vrai pouvoir saint, la vraie source. Je veux le voir, je veux le trouver. Il pousse dans les grottes. Je le sais." Son idée fixe le conduira à la mort.
L'édifice construit par John Allegro s'appuie presque uniquement sur sa spécialité, la philologie. Il a pourtant dû sentir malgré son obsession, que ses idées, heurtant de front tout ce que l'histoire des religions nous avait appris jusqu'ici, nécessitaient une preuve plus concrète. Et quelle plus belle preuve que le "champignon" de la fresque lmédiévale de Plaincourault ?
"Toute cette histoire de l'Éden," écrit Allegro, "est une mythologie fondée sur le champignon, surtout dans l'analogie entre "l'arbre" et le champignon sacré […]. Aussi tardivement qu'au XIIe siècle, un souvenir de cette vieille tradition demeurait parmi les chrétiens, à en juger par une fresque du mur d'une église ruinée, à Plaincourault, près de Mérigny, dans l'Indre […]. Nous y voyons l'Amanita muscaria dans toute sa gloire, entourée d'un serpent, tandis qu'Ève se trouve dans le voisinage, se tenant le ventre" (13). À cause d'une indigestion de champignons ? serait tenté de se demander un mauvais esprit…
Comme on s'en doute, les historiens de l'art, pour leur part, n'adhèrent guère à cette interprétation du champignon, et reconnaissent dans la fresque en question un arbre stylisé (14). Mais certains certains mycologues ne s'y sont-ils pas laissé prendre ? En tout cas, l'illusion de la preuve "matérielle" est là : le prétendu "champignon" de la fresque de Plaincourault sert très opportunément à illustrer la couverture de l'édition française du Champignon sacré et la Croix.
Il est frappant de voir à quel point l'ouvrage d'Allegro s'inscrit dans la soi-disant "drug culture" de l'époque, même si c'est, ainsi que l'on a pu le constater, au corps défendant de son auteur. Et, à propos de "drug culture", nul ne sera surpris d'apprendre que Philip K. Dick comptait parmi ses fans un certain Timothy Leary…
En marge de cette idée du culte du champignon hallucinogène, remarquons une autre hypothèse d'Allegro qui, sans doute, ne manqua pas d'attirer l'attention de Dick. "Nous verrons," écrit Allegro, "comment le culte du champignon était étroitement lié à la nécromancie, c'est à dire à l'évocation de l'esprit des morts pour prédire l'avenir" (15). Voilà qui nous rappelle immanquablement l'épisode dans lequel Timothy Archer (de la même manière que son modèle réel, l'évêque James H. Pike) entre en contact avec l'esprit de son fils suicidé, qui prédira la mort de sa maîtresse. Ce rapprochement mérite d'être fait, même s'il n'est pas indispensable d'en appeler au champignon sacré d'Allegro pour expliquer la dérive spirite de l'évêque (16), qui marche sur les traces de personnalités aussi célèbres et (apparemment) lucides que William Crookes, Camille Flammarion et Arthur Conan Doyle.
Joseph Altairac
(6) Op. cit., pp. 88 et 220.
(7) Le Champignon sacré et la Croix, p. 9.
(8) Ibid., pp. 127-128.
(9) Ibid., p. 162.
(10) Le Champignon sacré et la Croix est d'ailleurs paru hors collection, alors que l'éditeur Albin Michel disposait d'une collection particulièrement redoutable de barjoteries, "les Chemins de l'impossible".
(11) Voir Michael Baigent et Richard Leigh, The Dead Sea Scrolls Deception, Jonathan Cape, London, 1991, pp. 62-63. Cet ouvrage (qui sera traduit en français au moment où paraissent ces lignes) contient d'intéressantes précisions sur John Allegro et la réception de ses travaux ; on l'utilisera cependant avec prudence, sachant que Baigent et Leigh sont aussi les auteurs, en collaboration avec Henry Lincoln, d'ouvrages sujets à caution, dont le trop célèbre The Holy Blood and the Holy Grail (L'Énigme sacrée, Pygmalion/Gérard Watelet, 1983).
(12) La couverture de l'édition de poche de The End of a Road (Panther Books, 1972) porte plaisamment en accroche : "This back could be the last nail in God's coffin…"
(13) Ibid., p. 112.
(14) Voir l'article de Michel Meurger, "Lovecraft, Newbold et le manuscrit Voynich", in Études lovecraftiennes n° 11, pp. 27 et 38 (note 10).
(15) Le Champignon sacré et la Croix, pp. 147-148.
(16) Lire à ce sujet Dialogue avec l'au-delà, de James A. Pike (J'ai lu, col. "l'Aventure mystérieuse").
NLM n° 23, octobre 1993.
14:49 Publié dans Joseph Altairac | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, théologie, christianisme, philip k. dick, littérature, champignons magiques
17.06.2009
Dick et le champignon sacré (1)
Il y a eu des gens bien plus dérangés que Philip K. Dick, et qui ont néanmoins produit des œuvres durablement adaptées à la vie de millions de gens sains d'esprit.
Charles Platt
On a parfois tendance à regrouper les trois romans de Philip K. Dick, Siva, L'Invasion divine et La Transmigration de Timothy Archer sous le nom de "trilogie divine", comme si cet ensemble formait un tout parfaitement cohérent. C'est une opinion que ne défend pas, bien au contrare, Norman Spinrad dans sa pénétrante étude, La Transmutation de Philip K. Dick (1).
Selon l'auteur de Rêve de fer, Siva et L'Invasion divine feraient figure de créations "relativement mineures", alors que La Transmigration constituerait une "œuvre d'une lucidité lumineuse, toute imprégnée de bon sens". En quelque sorte, le véritable testament littéraire de Dick, bien davantage que la peut-être déjà trop fameuse (et fumeuse) Exegesis (2). Nous le suivrons sans peine dans son appréciation.
La Transmigration de Timothy Archer est conté du point de vue d'un personnage féminin, Angel Archer, la belle-fille de Timothy Archer. Cependant, détail qui ne trompe pas, elle exerce, comme le fit Dick lui-même, le métier de disquaire. On remarquera également, tout au long du roman, la compassion d'Angel vis-à-vis des autres personnages et ses tentatives pour expliquer, sinon excuser, leur comportement souvent fantasque, attitude dickienne s'il en est. Il est donc raisonnablement légitime de considérer Angel comme le porte-parole de l'auteur, ce que je ferai par la suite.
Mais d'abord, résumons l'ouvrage dans ses grandes lignes.
Timothy Archer est un brillant évêque de l'Église épiscopale (diocèse de San Francisco). C'est aussi un esprit fort, qui n'hésite pas à fleureter avec des idées jugées hérétiques par certains de ses coreligionnaires et à entretenir une maîtresse, Kristen Lundborg, qu'il présente comme sa secrétaire. Timothy Archer a un fils, Jeff Archer, qu'a épousé Angel. Jeff, au tempérament dépressif, et peut-être inconsciemment attiré par la maîtresse de son père, ne tardera pas à se suicider.
Kristen a également un fils, Bill, personnage plutôt sympathique mais réservé, habitué des maisons de repos et obsédé par les voitures.
Après le suicide de Jeff, l'intérêt déjà vif de Timothy Archer pour les origines cachées du christianisme ne fait que s'exacerber. Il accomplit avec Kristen des voyages en Terre sainte et se plonge dans l'étude des énigmatiques manuscrits radokites. Il pense avoir découvert la nature originelle du christianisme : les premiers chrétiens adoraient en fait un champigon hallucinogène sacré !
Tout aussi surprenant : Timothy et Kristen pensent mainteant que l'esprit de Jeff se manifeste à eux : il provoque l'arrêt des pendules à l'heure de sa mort et enfonce des aiguilles sous les ongles de la maitresse de son père ! En faisant appel aux services d'un médium, Timothy et Kristen reçoivent des messages de Jeff. L'esprit prédit la mort prochaine de Kristen, prédiction qui se révèlera juste, malgré les doutes d'Angel. En effet, Kristen se suicide à son tour en avalant des barbituriques…
L'évêque Archer connaîtra également une fin tragique. Équipé d'une simple carte routière et de deux bouteilles de Coca-Cola, il se perdra dans le désert de la Mer Morte en quête de son fameux champignon mystique. On retrouver son cadavre "agenouillé comme dans la position de la prière. Mais en fait Tim était tombé d'une falaise".
L'affaire ne s'arrête pas là. En se rendant à un séminaire organisé par Edgar Barefoot, une ancienne relation de l'évêque, Angel retrouve Bill Lundborg. Et le fils de Kristen affirme posséder maintenant deux personnalités : la sienne propre, et celle de Timothy Archer. La preuve ? Il est désormais doté de xénoglossie, c'est à dire qu'il est capable de parler des langues étrangères qu'il ignorait jusqu'alors ! Barefoot est convaoncu de l'authenticité de cette étonnante réincarnation, mais pas la sceptique Angel. "Tim aurait apprécié la situation. S'il avait été encore en vie", conclura-t-elle philosophiquement à l'issue d'une discussion avec Barefoot.

Pour imaginer Timothy Archer, Philip K. Dick s'est fortement inspiré d'un personnage parfaitement authentique, l'évêque de l'Église épiscopale de Californie, James A. Pike. Norman Spinrad rapporte qu'une parente d'une des épouses de Dick avait eu une liaison avec Pike, et que ce dernier, tout comme Timothy Archer, était parti un beau jour dans le désert du Néguev, équipé de deux bouteilles de Coca-Cola, pour y chercher des vestiges esséniens ! Lawrence Sutin, dans sa précieuse biographie de Dick (3), nous donne de plus amples précisions sur les relations entre Dick et Pike.
L'épouse de Dick à laquelle Norman Spinrad fait allusion n'est autre que Nancy Hackett, dont la belle-mère, Maren Hackett, eut une aventure avec Pike. Elle se suicidera par la suite. Il n'est guère difficile de reconnaître Maren Hackett dans le personnage de Kristen.
Pike et Dick se lièrent d'amitié. Tous deux, d'après Lawrence Sutin (4), se lançaient volontiers dans des discussions sur des spéculations théologiques. Pike abordait souvent le problème de la communication avec les morts : lui-même tentait d'entrer en contact avec son fils Jim qui s'était suicidé en 1966, et il pensait y être parvenu ! L'infortuné Jim fournira bien évidemment à Dick le personnage de Jeff Archer.
La mort tragique de Pike dans le désert de Judée, en septembre 1969, affecta profondément Dick, et l'on peut même voir dans la lettre qu'Angel Archer envoie à la critique Jane Marion l'écho d'un texte que Dick adressa en février 1981 à Joan Didion, auteur d'un essai sur Pike. Lawrence Sutin signale également qu'en plus du fils de Pike, Dick s'est inspiré de deux de ses amis, Tom Schmidt et Ray Harris, pour créer Jeff Archer (5).
Fiction et réalité, dans La Transmigration de Timothy Archer, se trouvent donc inextricablement imbriquées, et quelques-uns des événements les plus invraisemblables et des personnages les plus déroutants du roman trouvent paradoxalement leur origine dans la vie et l'entourage direct de l'auteur. D'ailleurs, ne s'est-il pas souvenu de sa propre "révélation mystique" de 1974 pour l'épisode de la soi-disant réincarnation de Timothy Archer dans Bill Lundborg ? Comme le confiait Dick à Charles Platt en 1979 dans une interview plutôt sidérante : "[…] ça a envahi mon esprit, pris le cotrôle de mes centres nerveux […]. Cet esprit était pourvu d'un formidable savoir technique — un savoir qui embrassait la mécanique, la médecine, la cosmologie, la philosophie. Il avait des souvenirs qui remontaient à plus de deux mille ans ; il parlait grec, hébreu, sanscrit, il n'y avait rien qu'il parût ignorer." Comme plus tard Bill Lundborg, Dick se retrouve brusquement doué de… xénoglossie !
Mais il est une autre source dont Dick s'est inspiré et qu'il serait dommage de négliger : John M. Allegro.
Joseph Altairac
(1) Reproduit dans Regards sur Philip K. Dick, par Hélène Collon (éditions Encrage).
(2) Ce qui ne signifie pas, loin de là, que ce journal de deux millions de mots soit dépourvu d'intérêt. À ce sujet, on lira avec profit l'étude de Jay Kinney, "Corps à corps avec les anges : le dilemme mystique de Philip K. Dick", publiée dans le recueil critique déjà cité.
(3) Divine Invasions, a life of Philip K. Dick, Harmony Books, New York, 1989.
(4) Ibid., pp. 149-150.
(5) Divine Invasions, p. 279.
NLM n° 23, octobre 1993.
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05.03.2009
Les Pêcheurs du ciel

Tim Powers
An epitaph in rust, 1976
J'ai lu (1997)
Il était une fois trois jeunes gens aspirant à devenir écrivains qui avaient Philip K. Dick pour ami. Cela se passait au milieu des années 70, en Californie. Depuis, tous trois sont devenus des écrivains de premier plan, chacun dans son — ou ses — styles. James Blaylock, maître du steampunk et merveilleux auteur de fantasy (1), est sans doute celui sur qui l'influence de l'auteur d'Ubik est la moins visible. A l'inverse, K.W. Jeter s'est avéré le plus ouvertement dickien des trois (2), même s'il semble aujourd'hui se consacrer quasi exclusivement à la littérature d'horreur. Tim Powers, enfin, a développé l'une des œuvres les plus personnelles de cette fin de siècle, mêlant les genres avec maestria dans Les voies d'Anubis ou Le palais du déviant, avant de se tourner vers un fantastique contemporain bien différent de celui pratiqué par Jeter.
Les pêcheurs du ciel, son second roman, se déroule dans une Amérique balkanisée. Thomas, un moine en fuite, entre dans une troupe de théâtre, où il prend le nom de Rufus Penninck. S'il fuit, c'est parce qu'il a pêché dans le ciel un homme-oiseau, à qui il a volé le butin contenu dans sa poche ventrale. Ces créatures nées de l'ingénierie génétique sont employées comme percepteurs par la mairie de Los Angeles, car elles ont tendance, telles les pies, à s'emparer de tous les objets brillants passant à leur portée. Il suffit de tendre de temps à autre de grands filets pour les capturer, puis de vider leur poche ventrale pour collecter les impôts ; on peut se demander si cette méthode est vraiment efficace, à en juger par la poignée de verroterie que récupère Thomas.
Dans ce monde improbable, ce sont des androïdes herbivores qui assurent la police. A l'heure du déjeuner, ils se déshabillent et se mettent à quatre pattes pour brouter. Parfois, certains d'entre eux gonflent, à cause du méthane; il suffit alors de leur décocher une flèche enflammée pour les faire exploser.
Il y a dans ces deux exemples — et surtout dans le second — un irrésistible côté blague de potache, ou plutôt d'étudiant étatsunien des années 70. La grande époque de la contestation et de la contre-culture sont encore fraîches dans les mémoires lorsque Tim Powers écrit Les pêcheurs du ciel. On peut supposer que la balkanisation des USA relève de cette même logique, peut-être inconsciente. Au lieu d'être bafouée, l'autorité a simplement éclaté, pour des raisons mystérieuses ; l'Empire américain s'est effondré.
Le roman a tout d'un collage, dont certains éléments annoncent néanmoins les œuvres à venir de Powers. Ainsi, les hommes-oiseaux collecteurs d'impôts ne dépareraient-ils pas dans Date d'expiration, et certains aspects du personnage de Thomas/Rufus lui donnent un air de première mouture — ou de version light — du William Ashbless des Voies d'Anubis. D'autres détails, comme on l'a vu, relèvent plus directement du Zeitgeist de l'époque d'écriture du livre, tandis que l'intrigue suit la tradition du roman populaire. Il ne faut pas non plus négliger l'influence dickienne, qui transparaît notamment dans le rôle majeur joué par les androïdes, tout en imprégnant subtilement tout le roman. Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques? n'est jamais loin, non plus que Coulez mes larmes, dit le policier… Et le personnage de Pat, plus développé, aurait été tout à fait à sa place dans Substance Mort, qui était alors en cours d'écriture. On l'aura compris, Tim Powers en est encore à chercher ses marques.
Dans sa présentation, l'éditeur américain des Pêcheurs du ciel évoque le concept de « gonzo fiction », technique d'écriture basée sur une intrigue frénétique, qui ne laisse jamais le lecteur en repos. A en juger par les auteurs qu'il cite en exemple, il semblerait qu'il y ait là une continuité qui dépasse la simple méthode de travail, et que l'on puisse tracer une ligne d'évolution qui va de van Vogt à Gibson, en passant par des gens aussi divers que Bester, Lafferty, Brunner ou Jeter. En fait, la gonzo fiction, telle que définie dans cette présentation, apparaît comme une manière de traiter l'information et de l'injecter sans en avoir l'air dans un ensemble romanesque souvent frappé du sceau de la dinguerie la plus totale. Mais il semblerait également qu'elle ait été surtout maniée par des auteurs chez qui le cadre socio-politique possède un fond de réalisme (3). Toutefois, van Vogt, Lafferty et Powers font exception à cette règle; chez eux, c'est cette frénésie elle-même qui tient lieu de fil conducteur. Et, en faisant ressortir cet aspect, Les pêcheurs du ciel montre bien, par-delà la richesse des détails et la cohérence des personnages, ce qui constitue la puissance profonde d'œuvres aussi matures que Les voies d'Anubis ou Poker d'âmes.
Roland C. Wagner
(1) Voir par exemple Le vaisseau elfique, paru chez Rivages.
(2) Madlands constitue un bon exemple de SF post-dickienne.
(3) Ainsi, les deux romans de Bester publiés dans les années 50 sont sans illusion sur la puissance future des transnationales, de même que les œuvres de Brunner à partir du milieu des années 60.
22:34 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, philip k. dick, gonzo fiction, littérature
10.02.2009
Invasions divines

Lawrence Sutin
Divine invasions : a life of Philip K. Dick (1989)
Denoël Présences (1995)
Invasions divines est sans conteste la bibliographie de Philip K. Dick qui fait autorité. Elle a d'ailleurs obtenu la même année le Grand Prix de l'Imaginaire. Toute la lumière est faite sur la personnalité torturée et, pour tout dire, invivable, de l'écrivain, en d'incessants allers et retours entre sa vie et son oeuvre. Si celle-ci ressortit clairement à la science-fiction, elle n'en a pas moins puisé son matériau dans la vie quotidienne, chaotique, de l'auteur.
15:12 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, philip k. dick, biographie, littérature
09.02.2009
Requiem pour Philip K. Dick
Philip K. Dick Is Dead, Alas (1987)
Michael Bishop (Folio SF n°86)
En ces temps de néo-classicisme, où l'on ne se préoccupe plus guère que la Science-Fiction aille de l'avant vers de nouveaux thèmes et formes d'expression, l'uchronie peut constituer une porte de sortie pour ceux qui ne tiennent pas à se laisser enfermer dans des schémas maintes fois revisités. Ce jeu sur l'Histoire offre en effet un éventail assez large de possibilités, tant littéraires que science-fictives, pour en quelque sorte libérer l'imagination des carcans où la fidélité à un état passé idéal — purement mythique, est-il besoin de le préciser — risque de l'enfermer à la longue.
Cela, Michael Bishop l'a de toute évidence compris bien avant d'écrire la première ligne de Requiem pour Philip K. Dick, et l'on peut supposer que la lecture du Maître du Haut-Château n'a pas été étrangère à cette prise de conscience. Rappelons pour mémoire que Dick décrit dans ce dernier roman un univers où nazis et Japonais se sont partagé les Etats-Unis après avoir gagné la Deuxième Guerre mondiale. Ce point de départ, qui peut paraître assez banal de nos jours (1), l'était sans doute moins au début des années 60, et l'on comprend aisément que ce livre ait obtenu le prix Hugo. D'autant que Dick avait pris soin de le conclure par une mise en abîme astucieuse : bien que La sauterelle pèse lourd, uchronie littéraire publiée dans ce monde divergent, évoque une ligne historique où ce sont les Alliés qui ont gagné la guerre, il ne s'agit nullement de notre univers, lequel se retrouve dès lors ravalé au rang de simple possibilité alternative, puisque le Yi-King indique que le monde réel est celui du roman dans le roman.
Ceux qui auraient du mal à suivre — ou, simplement, à admettre que le Yi-King puisse indiquer quoi que ce soit d'utile — sont priés de consulter l'ouvrage en question.
Décrivant une uchronie où Dick lui-même constitue un élément crucial, Bishop ne pouvait bien évidemment ignorer la leçon du Maître du Haut Château. Les deux livres sont d'ailleurs assez proches pour que l'on puisse les superposer, tant du point de vue des personnages que de celui de la structure. Mais ils ne se ressemblent pas — et ce, pour deux raisons principales, que l'on pourrait d'ailleurs confondre en une seule : l'ouvrage de Dick date du début des sixties et celui de Bishop de la deuxième moitié des années 80. Ajoutez à cela le fait que le second écrit sur le premier, et vous aurez une idée de la distance qui sépare les livres concernés.
Prenons par exemple l'origine du monde alternatif qu'ils nous présentent. D'une part, la victoire nazie ; de l'autre... eh bien, c'est là que les problèmes commencent, car il semble y avoir deux points de départ, l'un concernant Dick — qui connaît en effet le succès dès les années 50 grâce à ses oeuvres de littérature générale —, et l'autre l'Histoire elle-même, avec le brutal virage fasciste pris par les États-Unis sous la direction d'un Nixon plus vrai que nature. S'il existe une relation entre ces divergences, elle relève sans doute de la synchronicité plutôt que d'un rapport de cause à effet. Il paraît en effet difficile d'imaginer que l'orientation prise par la carrière de Dick ait pu modifier en quoi que ce soit le comportement de Nixon. Par contre, l'uchronie historique influe bien évidemment sur l'uchronie individuelle — et référentielle — car c'est à cause de la dérive vers le totalitarisme de la société étatsunienne que Dick se tourne vers la SF.
Tout comme dans notre monde, serait-on tenté de dire. Il suffit de jeter un coup d'oeil à « Foster, vous êtes mort ! » (2) pour s'en convaincre : c'est à travers l'outil science-fictif que la dénonciation de l'aliénation est la plus efficace. Malgré une trajectoire différente, le Dick mis en scène par Bishop semble bien être le même que celui qui a transité par notre réalité, et les dernières lignes du roman ne font que confirmer cette impression. Il n'y a qu'un Messie, et il est le même partout ; la thématique de la Trilogie divine et de l'Exégèse inédite, qui imprègne tout le roman, prend ici une dimension inattendue, sous la forme d'un hommage vibrant à l'un des auteurs les plus originaux révélé par la Science-Fiction, qui se trouve être également l'un des plus grands écrivains du Vingtième Siècle.
Comme Dick dans Radio libre Albemuth, Bishop associe politique et métaphysique, en une démarche héritée de l'ère psychédélique. Ce n'est pas innocemment qu'il a choisi pour personnage principal un ancien hippie, dont les parents ont été lapidés autrefois par une foule de patriotes ; bien que situé en 1982, Requiem pour Philip K. Dick parle énormément — avant tout ? — des années 60. Et c'est là, bien au-delà des références à Dick lui-même, qu'il faut peut-être chercher la raison profonde de ce livre — et l'origine de la brève élégie qui donne son titre original à ce roman :
Hélas, Philip K. Dick n'est plus,
Dieu va prendre mon pied au cul.
Roland C. Wagner
(1) Surtout en France, où il s'agit d'une véritable tarte à la crème uchronique depuis que divers auteurs du Fleuve Noir, de Pierre Barbet à Alain Paris en passant par Jean Mazarin, s'y sont attaqués dans les années 80.
21:41 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : philip k. dick, science-fiction, uchronie, contre-culture, années 50, années 60, littérature
06.02.2009
Les Romans de Philip K. Dick
Les études sur Philip K. Dick ne manquent pas. Elles portent le plus souvent sur ses thèmes et sa réflexion sur la réalité, tout en accordant une large place à sa vie tourmentée. Mais il est rare de voir ce géant de la science-fiction abordé sous l'angle de l'écriture, dont on a souvent dit qu'elle se situait à un degré zéro. Kim Stanley Robinson n'est évidemment pas de cet avis. Son essai est une passionnante analyse des stratégies narratives de Dick, traitée par époques, et portant sur les seuls romans, les nouvelles étant considérées comme leurs brouillons. On pourrait discuter ce point qui n'est vrai qu'en partie et regretter qu'en raison de cette spécificité même les textes courts ne soient pas mis en perspective — ils le sont partiellement, quand le récit est agrandi à la dimension d'un roman. Ce postulat ne remet cependant pas en cause cette analyse, brillante sur le plan des idées, mais plate sur le plan de l'écriture. Il faut savoir qu'il s'agit d'une thèse soutenue en 1982 et que Robinson se pliait aux contraintes du style universitaire. Robinson n'avait pas trente ans quand il y travaillait et n'était l'auteur que de quelques nouvelles. C'est aussi pour cette raison qu'un roman échappe à l'analyse, Radio Libre Albemuth, publié à titre posthume.
L'essentiel du propos est de montrer comment Dick a tenté de concilier, à travers son œuvre, le roman réaliste et celui de science-fiction, extrêmement codifié aux États-Unis. L'auteur déçu de romans réalistes (probablement refusés en raison des nombreuses « bizarreries » qu'ils contiennent) se tourne vers la science-fiction, qu'il considère comme un genre mineur, pour mettre en scène sa critique sociale. Il découvre en même temps les vertus métaphoriques et satiriques des décalages et distorsions à l'œuvre dans la SF et n'a de cesse de casser ces stéréotypes, en premier lieu le fameux principe de logique et de plausibilité imposé par Campbell. Les motifs disparates qu'il invoque dans ses récits nuisent parfois à l'intrigue de base, et introduisent parfois de l'incohérence. Les personnages et les relations qui les lient sont généralement les mêmes d'un roman à l'autre, et ont les mêmes fonctions : ce n'est que dans la seconde partie de son œuvre que Dick abandonnera ces prototypes structurels qui permettaient d'explorer un univers.
Kim Robinson est le premier à considérer l'aspect bancal de certains romans, les erreurs de structure et de logique interne, dont se rend responsable un auteur pressé par les contingences matérielles, mais il montre aussi combien ces désordres participent au processus de destruction de codes narratifs figés et finissent par trouver un équilibre dans la dernière partie de son œuvre — La Trilogie divine constitue à cet égard un sommet, la dystopie qu'il a toujours mis en œuvre étant ici clairement illustrée avec un roman réaliste et deux romans SF présentant deux points de vue opposés.
L'ouvrage nécessite, bien sûr, de connaître tout ou partie des romans de Dick. Mais cette lecture inédite, qui, pour une fois, ne met pas la nature du réel au centre de l'œuvre, incite fort heureusement à la relecture de cet artisan de génie, comme le qualifie Laurent Queyssi dans son article en postface qui reprend et développe quelques autres aspects des structures narratives de Dick.
Claude Ecken
10:11 Publié dans Claude Ecken | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, essai, littérature, philip k. dick
03.02.2009
Madlands
Casus Belli n° 72, novembre-décembre 1992

K.W. Jeter est connu pour avoir eu du mal à publier son premier roman, Dr. Adder, qui avait traîné pendant douze ans d'éditeur en éditeur avant de trouver preneur. Apparemment, les choses se sont arrangées pour lui, puisque Madlands n'est rien moins que son dixième livre publié en France. On y retrouve l'ambiance cataclysmique qui imprégnait Instruments de mort et la démesure qui caractérisait Horizon vertical.
Les Madlands, ou terres folles, snt apparues à la suite d'une guerre dont le lecteur ne saura pas grand chose. Et en leur sein s'est développé un Los Angeles onirique, fantasmé, issu des "archives" — ou peut-être tiré de celles-ci par Identrope, le télévangéliste à la recherche de la réalité "blanche", celle où tous les possibles coexisteraient.
Trayne est le chorégraphe d'Identrope et, comme celui-ci, l'un des rares individus à pouvoir demeurer dans les Madlands sans devenir un calmar aux grands yeux bleus, ou pire encore. À l'abri de l'n-formation (la perte de la faculté de disinction de forme) comme du métacancer (le stade ultime de la maladie, où les cellules elles-mêmes perdent ladite faculté), Trayne est un d-rangé (1), et même un d-rangé béta, capable de voler le corps d'autrui comme d'absorber l'o-positif, ce "ciment" de la réalité. Il n'est d'ailleurs pas le seul, et au fur et à mesure que progresse l'intrigue, la nature des Madlands et de certains des individus qui y évoluent se dévoile par révélations successives, parfois quelque peu maladroites (comme dans le chapitre 15, où la ficelle narrative est vraiment épaisse), mais toujours passionnantes.
Sur une trame de polar/thriller somme toute assez clasique, Jeter a greffé une intrigue neurophysiologique passionnante, post-dickienne en diable, à laquelle on ne reprochera qu'une certaine confusion lorsqu'il s'agit d'expliquer en termes simples la complexité des relations qui s'établissent entre les différents protagonistes de l'histoire — les Madlands et le métacancer en faisant partie au même titre qu'Identrope et Trayne.
Un livre important qui, en dépit d'une forme narrative quelque peu convenue — mais il fallait bien jouer le jeu des archives — parvient à emporter le lecteur très loin dans son délire contrôlé. En ces temps où la SF semble vouloir se réfugier dans le cocon référentiel du space opera ou dans les futurs électroniques clichés post-cyberpunk, Jeter prouve — enfin ! — qu'il est un authentique héritier de Philip K. Dick, et que la branche de la SF largement développée par ce dernier au cours des années soixante et soixante-dix a encore de beaux jours devant elle.
Roland C. Wagner
(1) On peut voir là une allusion aux Psychedelic Rangers, l'un des nombreux groupes révplutionnaires des années soixante aux U$A. Tout le roman fait d'ailleurs appel aux concepts chéris de la contre-culture de l'époque, comme la fameuse expansion de la conscience", et sans doute faut-il y voir une parabole sur les effets — néfastes à long terme — de la consommation de psychotropes.
12:44 Publié dans Roland C. Wagner | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : science-fiction, casus belli, kw jeter, philip k. dick, réalité truquée





Joseph Altairac




