09.05.2008

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (5)

897053718.jpg    On peut se demander, après ce survol d'une partie de l'œuvre de Greg Egan si, non content de ne pas être un romantique, il n'est pas aussi un pessimiste forcené. Y a-t-il quelque chose à attendre d'un monde d'égoïstes dont on ne peut être sûr q'ils auront assez de jugement moral pour inventer l'humanité sans s'auto-détruire et sans devenir des monstres ? En d'autres termes, si votre père, ou votre voisin, se révèle être Adolf Hitler et qu'il n'y a pas de chevalier armé d'un sabre laser pour le rameber du bon côté de la Fore, qui sauve l'humanité de sa tendance à l'aveuglement et à l'auto-destruction ?

    Dans « La caresse, le policier kidnappé par Lindhquist, le créateur de tableaux vivants, n'a d'autre justification pour l'exercice de son léter que son sens inné de la justice. Harold, le sienifique de « La Cuve », est amoureux. D'un amour non partagé et qui empoisonne ses jours au point qu'il voudrait, à défaut de le comprendre, s'en débarrasser — être libre. Mais « quelque chose dans son génome, ou dans son passé a décaré que cela ne devait pas être. Ou peut-être que le dé quantique a été lancé en sa faveur. Pour cette fois. » Il ne commet pas le crime. De façon inexplicable et irrationnelle, parce qu'il se trouve doté d'un certain sens de la morale et de la justice… mais il aurait pu en être autrement.

1645492002.jpg    La solution se trouve peut-être dans L'Énigme de l'univers, où Andrew North se rend sur une île corallienne artificielle située en plein Pacifique… un territoire créé par un groupe de bioingénieurs anarchistes. Non pas que Greg Egan exprime ouvertement sa sympathie pour les anarchistes… mais c'est le seul système politique qu'il ait jamais pris la peine de décrire un peu en détail. Et quand les problèmes ne peuvent pas être résolus par des héros dans la dimension mythique; il faut bien qu'ils le soient par des humains dans la dimension politique. À moins que ne s'opère, toujours comme dans L'Énigme de l'uinvers, une transformation de l'univers au niveau mathématique, physique et métaphysique. Un aspect de l'œuvre de Greg Egan qui mériterait un article à lui tout seul.

    En attendant, il ne nous reste plus qu'à recommander au lecteur de lire ses textes. Ils expriment, mieux que les navrantes imbécillités de « penseurs » incapables de comprendre la nature de cette étrange époque, ce qu'il en est de la vie à la fin du XXe siècle. 

 

Sylvie Denis

07.05.2008

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (4)

1833855176.jpg    Cette aspiration à une forme quelconque de libération est illustrée dans « Le Coffre-fort », où un personnage sans nom se réveille chaque matin dans un corps différent. Incapable d'obtenir le moindre contrôle sur les conditions matérielles de son existence, il se contente d'épouser, jour après jour, l'identité de ses hôtes, jusqu'à celui où il découvre comment son esprit a réussi à survivre en empruntant les capacités du cerveau de ses hôtes. Il décide alors de prendre sa vie en main et de s'affirmer en tant que personnalité autonome. On peut difficilement trouver plus bel exemple de ce que Sartre appelle l'exercice de la liberté en situation que cet homme dont la vie est dispersée de manière fractale (de la même façon, soit dit en passant, que les réalités virtuelles de La Cité des permutants) et n'existe, littéralement, que sous forme de statistique de ses passages dans le cerveau de ses hôtes. C'est néanmoins ce personnage encore plus prisonnier des circonstances que le héros d'« Orbites instables » qui décide mlagré tout de survivre, d'exister et d'agir. Comme démonstration de la liberté et de la ténacité humaine, on a rarement fait mieux.
    Cet homme sans nom est d'autant plus remarquable que non seulement il n'est pas devenu fou, mais qu'il se refuse à se suicider : ce serait tuer l'un de ses hôtes, et pour autant que sa vie ait été éloignée de celle du commun des mortels, il semble bien y avoir acquis un certain sens moral, qui l'empêche de commettre un crime. En effet, les personnages de Greg Egan que nous avons rencontrés jusqu'à présent ont parfois pris des décisions discutables — mais elles ne concernaient qu'eux. Que se passe-t-il, dans un monde où aucun dieu ne dispense une morale toute prête et où la science permet de faire à peu près ce que l'on veut, lorsque des êtres qui n'ont de « philosophie » que celle de satisfaire leurs désirs les moins justifiables en ont aussi les moyens ?
348694760.jpg    Dans « Le Tout-p'tit », un homme dont la compagne ne veut pas avoir d'enfant achète un kit qui lui permet de porter un enfant d'ntelligence limitée, et destiné à mourir ver sl'âge de quatre ans. Hélas, le kit est de mauvaise qualité, et l'enfant réussit à parler, ce qu'il n'aurait amais dû être capable de faire. dans « Les Douves » et dans L'Énigme de l'univers, des scientifiques parviennent à créer un ADN différent et un système immunitaire qui lui permet de résister à tous les virus existant sur la planète — et de survivre au cas où le reste de l'humanité succomberait à l'un d'eux. 
    Dans « La Caresse », l'héritier d'un empire pharmaceutique se passionne pour la réalisation de « tableaux vivants », reproductions fidèles d'œuvres d'art. Au nom de sa philosophie de l'art et de la beauté, il crée une chimère homme/léopard et kidnappe un policier à qui il fait subir des opérations de chirurgie eshétique afin qu'il ressemble à l'un des éléments du tableau symboliste qu'il veut reconstituer. Il a, par ailleurs, utilisé le cerveau de son propre fils pour y « réimplanter » sa mémoire. Enfin, le protagoniste du « Coffre-fort » doit sa situation à son père, un chercheur qui a obtenu ce brillant résultat en détruisant, à fin d'expérience sur les capacités du cerveau en cas de dommages, le cerveau de son jeune fils.
    Il n'y a, dans l'univers eganien, que deux grands crimes. le premier consiste à traiter l'homme comme un objet. Autrement dit, à faire ce que font les fascistes de tout poil sur cette terre : nier l'autre dans son humanité, le traiter comme un objet, soit en l'éliminant, soit en l'utilisant. On trouve des exemples de ce type de comportement dans les nouvelles déjà citées, mais aussi parexemple das « La Cave », où le personnage principal travaille dans une usine qui fabrique et utilise des fœtus humains de quelques jours pour en extraire des hormones et autres composés chimiques, ou bien dans « Le réserviste », dont le riche propriétaire entretient un troupeau de clones à l'intelligence volontairement limitée, dans le but de lui servir de banque d'organes vivante — il est alors bon de se souvenir que Greg Egan a écrit des nouvelles d'horreur et que nous devrions remercier David Pringle pour l'avoir poussé dans la direction de la science-fiction.
2123817256.gif    Le second crime c'est le fanatisme, qui résulte le plus souvent de ce que l'auteur semble considérer comme un défaut rédhibitoire chez un être humain : l'incpacité à « voir la réalité telle qu'elle est », cette faculté qu'ont les humains de s'illusionner, que ce soit au moyen de visions du monde erronées, de religions, de « mythologies stupides » ou de justifications fallacieuses. C'est tout le sujet de L'Énigme de l'univers. C'est le cas dans « Orbites instables », où ceux qui ont été capturés par les attracteurs idéologiques sont décrits comme auto-satisfaits et complaisants. Dans « Silver Fire », des fanatiques arrivent à faire croire aux membres de leur secte qu'une nouvelle maladie, dont les sympt$omes sont particulièremet horribles et douloureux, est en fait un moyen de connaissance et d'extase mysique… Ils n'ont évidemment pas le beau rôle dans la nouvelle. les constructeurs de a athédrale virtuelle de « Notre-dame de Tchernobyl » n'apparaissent pas véritablement comme des monstres de discernement intellectuel… Il ne fait pas bon, selon Greg Egan, de se contenter d'une seule grille de lecture, d'une vision définitive du monde : seul le doute, cet opium des intellectuels, trouve véritablement grâce à ses yeux.

 

Sylvie Denis

05.05.2008

Greg Egan : un moraliste dans l'ère du choix (3)

862303259.jpg    Le héros de Greg Egan est donc un homme déterminé — par l'histoire, la société et avant tout par la biologie — qui se sait déterminé et qui, sachant cela, fait face au problème de l'identité et de la liberté. Des questions qui ont souvent été traitées par les philosophes et les écrivains.

    « La philosophie existentialiste est centrée sur l'existence et sur l'homme. Elle privilégie l'opposition etre l'existence et l'essence. Quant à l'homme, il est ce que chacun fait de sa vie, dans les limites des déterminations physiques, psychologiques ou sociales qui pèsent sur lui, mais il n'y a pas une nature humaine, dont notre existence ne serait que le simple développement. […] Cette philosophie a en son cœur la liberté, puisque hacun sera défini finalement, par ce qu'il aura fait. » (5)

    Pour Sartre, l'homme invente l'homme, et cette invention s'incarne essentiellement dans le champ social et politique. Mais la biologie, la génétique, les techniques d'observation du cerveau nous montrente qu'« inventer l'homme » peut prendre un sens tout différent. Dès ses débuts, la science-fiction s'est emparée de ces sciences et a tenté d'envisager comment l'homme pourrait se changer, lui et les sociétés qu'il construit. Tout comme la philosophie, la SF s'interroge sur la nature humaine — et intègre à ses réflexions le discours scientifique.

1369506261.jpg    Dans cette perspective, les personnages de Greg Egan sont « modernes » au sens où ils ont eux aussi intégré les discours des sciences dites « dures » et où ils appliquent à eux-mêmes et au monde qui les entoure des grilles de lecture souvent en rupture avec ce qu'on peut trouver dans la littérature, y compris dans la SF la plus traditionnelle. C'est ainsi que le héros de « Cocon » s'interroge sur la nature de l'homosexualité, non pas en termes psychologiques ou psychanalytiques, mais en tant que phénomène résultant de l'action de certaines substances sur l'embryon. Le personnage principal, du « Tout-petit », qui achète un kit de fabrication de bébé, se demande d'où lui vient ce désir irrépressible de s'occuper d'un enfant, et conclut non à la pression sociale, ou à une quleconque conséquence d'événements surveus dans son enfance, mais que « le problème, avec les pulsions biologiques, c'est qu'il est très facile de les tromper. Nous sommes très doués pour satisfaire nos corps tout en frustrant les causes nées de l'évolution de l'espèce qui nous donnent du plaisir. On peut faire en sorte que la nourriture qui n'a aucune valeur nutritionnelle ait une apparence et un goût extraordinaires. On peut faire l'amour sans risquer une grossesse, et c'est tout aussi agréable. Autrefois, j'imagine qu'acheter un animal de compagnie était le seul moyen de remplaer un enfant. C'est ce que j'aurais dû faire : j'aurais dû acheter un chat. »

    De même, dans « La Cuve », le personnage principal, dénommé Harold, a une perception plutôt inhabituelle de lui-même : « Il est capable de dessiner les structures des structures les plus importantes du système nerveux central. Il en a synthétisé la moitié de ses propres mains. Il a même vu des images en temps réel de son cerveau en train de métaboliser du glucose indiqué par un marqueur radioactif, révélant quelles régions de son cerveau étaient les plus actives tandis qu'il s'observait en train de penser qu'il était en train de se regarder penser. »

     Ces humains du proche XXIIe siècle, en proie à des sentiments et des problèmes humains, sont confrontés à un dilemme que nous affrontons tous mais qui est bien peu souvent exprimé : celui d'éprouver des sentiments d'avoir des comportements, des pulsions, des idées, des sensations, et de savoir qu'ils peuvent être expliqués, catalogués, inscrits dans les cases d'une typologie. Leur grande peur n'est pas d'agir bien ou mal, en conformité ou non avec telle ou telle philosophie, mais d'être des fourmis, des robots biologiques dont la vie ne serait rien d'autre que l'expression d'une statistique pour étude de marché ou d'un code génétique.

    « Harold ne sait pas quoi faire de ce qu'il sait sur les molécules. Il ne peut décider si la conscience est un miracle, ou si elle ne signifie rien. Il hésite entre l'extase mystique et le plus pur nihilisme. Parfois il a l'impression d'être un robot élevé par des parents humains et qui vient juste de découvrir l'horrible vérité. » Bref, ils craignent que leur personnalité et leur libre arbitre soient des illusions.

1565556196.jpg    Cette crainte s'exprime dans des nouvelles telles que l'extraordinaire « Orbites instables dans la sphère des illusions », sur lequel il convient de s'attarder un peu. Dans ce texte, l'humanité a subi un « changement de son état psychique » au terme duquel « partout dans la ville, des systèmes de pensée concurrents se disputaient l'allégeance des habitants, mutaient et produisaient des hybrides… semblables à ces populations de virus d'ordinateurs qu'on lançait autrefois au hasard les uns contre les autres pour démontrer à l'aide d'expériences des éléments subtils de la théorie de l'évolution. Ou peut-être comme les rencontres et les combats que ces mêmes croyances ont connus pendant les temps historiques, sur des échelles de temps terriblement raccourcies par le nouveau mode d'interaction, et avec beaucoup moins de sang versé, maintenant que les idées elles-mêmes pouvaient batailler sur une arène purement mentale, plutôt que d'employer des Croisés armés d'épées et des camps de concentration. » Du point de vue des personnages, cette situation signifie que la plupart des humains se retrouvent happés par des « attracteurs idéologiques » qui les convertissent à telle ou tellevision du monde. Les protagonistes, bien sûr, ne veulent pas de cela. Ils entrent dans la ville en essayant d'éviter les attracteurs, de conserver leur identité et leur libre arbitre, jusqu'au moment où ils rencontrent quelqu'un qui leur explique qu'ils ont leur propre attracteur, un « attracteur étrange », qui est peut-être l'attracteur de la liberté — ou peut-être pas. Cette explication, de toute façon, ne peut pas satisfaire le personnage principal : « Tout ce qu'elle dit me paraît être issu d'un modèle de représentation rationaliste mal assimilé. Et me voilà en train d'entrevoir un espoir et de me jeter sur la moitié de sa version de l'univerts et de jeter le reste. Les métaphores mutent et produisent des hybrides… » Dans un monde — qui me paraît être la meilleure description que la science-fiction a pu donner de la fin du XXe siècle — où au fil de l'histoire les religions, les systèmes de croyance et de valeurs se sont accumulés mais où il n'est pas encore arrivé à une macro-vision, à un méta-modèle qui les engloberait et les justifierait tous, le héros eganien ne peut se sentir vraiment humain, vraiment libre, que dans la solitude et le doute.

 

Sylvie Denis

 

 



    (5) Les Mots de la philosophie, Alain Lercher, Belin.

09.02.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (5)

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    B – La République enseignée.

    S’il est incontestable que L’Uchronie a une dimension pédagogique, qu’il nous semble avoir déjà démontrée, puisque, dans une sorte de mise en abîme, elle postule la stabilisation des acquis de la République romaine par la mise en place d’un système éducatif obligatoire, tout en s’adressant, prioritairement, à un lectorat lui-même républicain, il faut savoir que l’œuvre de Charles Renouvier donne, par ailleurs, une priorité explicite à l’éducation (79).
 
    L’appel de Renouvier à terminer la Révolution par l’Education, considérée comme le vecteur de diffusion par excellence de l’idéal républicain, laïque et démocratique, résonne tout particulièrement dans son Manuel républicain des droits de l’homme et du citoyen (80), construit comme un dialogue pédagogique entre un élève et son instituteur.
    Pour Renouvier, le rôle-clef de l’instituteur est d’enseigner le catéchisme républicain, en remplaçant le sacré religieux par la sacralisation des vertus républicaines. Voilà comment s’exprime l’instituteur dans son Manuel républicain… : « Le temps est venu où la morale, enseignée jusqu’ici dans les églises au nom de Jésus-Christ, doit entrer dans les assemblées des hommes qui font des gouvernements et des lois. Si cette morale est dans notre cœur, montrons-le ; réglons-nous tous sur la fraternité. De même qu’il faut que chacun de nous soit juste et charitable envers ses frères, de même il faut que ceux qui ont un pouvoir sur les hommes et qui veulent les conduire, soient justes et charitables envers tous les hommes. Je dis donc que les hommes doivent par le moyen des lois qu’ils se font, de l’instruction qu’ils se donnent, et de toute action qu’ils ont les uns sur les autres, se faciliter leur perfectionnement et s’approcher toujours plus de la fraternité pour laquelle ils furent crées » (81).

    D’une certaine manière, « l’appel » de Charles Renouvier a été entendu par ceux auxquels il s’adresse. Sous couvert de fiction, son didactisme républicain a porté ses fruits et permis la mise en place de « la République des professeurs » (82), défendue, dès les bancs de l’école primaire, par les « hussards noirs » (83) que furent les instituteurs. Ainsi, sans changer l'histoire, L'Uchronie y aura tout de même contribué.

 

Ugo Bellagamba

    

    (79) Charles RENOUVIER, L’éducation populaire, La critique philosophique, Tome II, 1881, p. 344 ; Charles RENOUVIER, Les réformes nécessaires : la liberté de l’enseignement, La critique philosophique, Tome II, 1879, p. 304 ; Consulter sur ce point, Jean-Philippe AGRESTI, La république de Charles Renouvier, Mémoire de D.E.A., Aix-en-Provence, 1999, p. 135 : « De l’éducation républicaine et de la forme d’instruction proposée dépend, tout simplement, pour Renouvier, l’avenir de la République démocratique et de son fondement : le suffrage universel. L’éducation de tous constitue simultanément l’égalité républicaine et la République démocratique. On peut déceler chez Renouvier une interdépendance entre ces deux notions. Sans enseignement pour tous pas d'égalité républicaine, sans égalité devant l'enseignement pas de République démocratique ».

    (80) Charles RENOUVIER, Manuel républicain de l'Homme et du Citoyen, Paris, A. Colin, 1904 ; Charles RENOUVIER, Manuel Républicain de l’Homme et du Citoyen (précédé d’une préface en réponse aux critiques et suivi d’une nouvelle déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen), présenté par M. AGULHON, Paris, Les classiques de la politique, Garnier, 1981.

    (81) Ibid., p.77.

    (82) Albert THIBAUDET, La république des professeurs, Paris, Grasset, 1927.

    (83) Jean-Charles VARENNES (en collaboration avec André PELLETIER), Dans l'Allier notre école au bon vieux temps : les hussards noirs de la République, Lyon, Horvath, 1994.

27.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (4)

307b7e8dd8ab66d90dbc8a96d6bff73d.jpgII – La République consolidée dans le Réel.


    L’Uchronie, analysée dans sa dimension politique et philosophique, peut s’analyser comme une audacieuse « instrumentalisation » de l’Histoire. Les réformes faites par Avidius Cassius, notamment, sont le reflet direct de l’idéal républicain de Charles Renouvier. Elles expriment moins une reconstruction historique rigoureuse qu’un idéal politique serti dans la fiction. De plus, L’Uchronie revêt également, alors même qu’il s’agit d’une fiction, ou précisément parce qu’elle se revendique telle, une fonction pédagogique qui exprime l’importance que Charles Renouvier accorde à l’enseignement, en tant que vecteur principal de diffusion des valeurs républicaines. Ainsi, sous couvert d’histoire revisitée, Renouvier présente un programme de consolidation des acquis républicains qui consiste à justifier la République par les réformes (A) avant de l’enraciner dans les esprits par l’enseignement (B).  


        A – La République justifiée.

    Détailler les réformes opérées dans le premier tableau de l’Uchronie, par le dictateur Avidius Cassius, c'est identifier le programme politique du républicain Charles Renouvier pour son propre temps.  On y retrouve l'appel au suffrage universel, la justification de la petite propriété comme garantie de la liberté individuelle, le principe de l'égalité devant l'impôt, l'obligation du service miliaire, l'importance de l'éducation dans la formation de l'esprit républicain, la conviction que la loi est le meilleur rempart de la république, et, bien sûr, l'anticléricalisme de l'auteur, autant de traits caractéristiques d'un penseur républicain du dix-neuvième siècle.

    « 1° Droit de cité reconnu à tout habitant libre ou affranchi des provinces occidentales. Extension des droits municipaux. Admission de ces mêmes provinces au vote des lois générales de la République. (65)
    2° Cession des terres incultes de l’Italie et de la Gaule aux citoyens qui s’engagent à les cultiver, avec exemption de l’impôt pendant dix ans ; établissement d’un maximum de propriétés rurales ; obligation imposée aux propriétaires de vendre ou de céder à leurs affranchis ou esclaves, sous condition de rente perpétuelle rachetable, toute l’étendue de leurs terres dépassant le maximum fixé par la loi. (66)
    3° Affranchissement légal de tout esclave qui aurait pris à bail perpétuel et cultivé pendant trois ans la terre de son maître. (67)
    4° Suppression des fermes et régies de l’impôt ; abolition des péages et droits de vente ; réduction du revenu à ces quatre formes pour toute l’étendue de la République ; mines et forêts ; imposition foncière ; capitation pour les citoyens non propriétaires ; taxes des successions (…) (68)
    5° Imposition du service militaire à tout citoyen, sans exception, à un âge déterminé par la loi. Réduction du temps de service à trois ans, dans le plus bref délai possible. Extinction du vétéran et du soldat de profession. Appel des hommes libérés pour les guerres défensives. (69)
    6° Institutions d’éducation physique et morale à l’usage de tous les centres de population et des armées ; enseignement de la philosophie et des lettres, des principes de l’Humanité et des lois de l’Etat. (70)   
    7° Interdiction des droits du citoyen à tout homme qui se reconnaît chrétien, en ce sens et à ce point de déclarer formellement ne point aimer le monde, en attendre la fin et subordonner sans réserve ses vœux, ses pensées, sa volonté à des espérances ou des intérêts étrangers à la République. (71)
    8° Extension des droits civils des femmes, des enfants et des esclaves (…) conformément au principe généreux de la morale philosophique : l’amour du genre humain, et aux règles inviolables de l’éternelle justice ; reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté ; attachement au caractère sacré de la loi, qui sera désormais non plus l’arbitraire des législateurs, mais un contrat de la République avec elle-même. » (72)
 
    Dans l’Uchronie, Renouvier explique les mentalités romaines se sont transformées dès les premières applications de ces réformes et que « la franchise du but et la rapidité de l’exécution » (73) eurent raison de toutes les résistances grâce aux « bons mouvements que l’imprévu du bien entraîne dans une seule journée » (74). Cette célérité des changements fait plus penser à la Révolution de 1848 qu’aux mutations de la société républicain de l’Antiquité.

    Un autre élément justifie la République, pour Renouvier : elle seule préserve la société de l’anarchie et du despotisme. Si, comme les philosophes grecs l’avaient compris, l’anarchie mène au despotisme, c’est surtout, aux yeux de l’auteur, la théocratie qui conduit inévitablement à la mise en place d’un pouvoir de type monocratique, dont le despotisme originel est effacé par une légitimité apposée a posteriori par l’autorité spirituelle. Dans l’Uchronie, il rappelle qu’en Occident, grâce à « l’éviction » du christianisme « l’universelle tolérance, la diffusion des cultes et la prééminence incontestée de l’idée civile assuraient le peuple contre le despotisme spirituel, générateur fatal de l’autre despotisme et d’ailleurs pire que lui. » (75)
    L’auteur livre une analyse parfaitement lucide du fonctionnement de la monarchie d’Ancien Régime, qu’il reconstruit  simplement dans un cadre oriental : « l’homme du glaive se charge de rendre la foi obligatoire autant que possible, au moins dans l’enceinte que son épée trace sur le sol : il défendra l’homme de paix, organe de cette foi ; il lui posera sous les pieds l’ennemi terrassé (…) l’homme de paix donnera l’investiture d’en haut à l’homme du glaive et lui portera les cœurs en don, la victoire en promesse. On divisera d’ailleurs entre soi les produits honorifiques et matériels de l’obéissance des peuples en surveillant de part et d’autres les occasions de s’en attribuer la plus forte partie et d’en gouverner en outre la moindre » (76).
    Pour autant, dans l’évolution qu’il décrit en ce qui concerne l’Orient, Charles Renouvier y voit surtout triompher la division et l’anarchie, non l’unité institutionnelle, malgré l’existence de grands centres urbains tels que Antioche ou Jérusalem, dans lesquels persistent, fortement diminué, un certain esprit latin. Sans compter que les représentants de l’Eglise, les « surveillants » comme Renouvier les nomme, n’ont de cesse que de « miner l’autorité de princes » en cherchant à les désigner eux-mêmes et à s’attribuer le contrôle de leur gouvernance, ce qui provoque le retour, inexorable à long terme, de la féodalité : « l’extinction de la vie urbaine, la disparition des capitaux, le danger des voyages et l’impraticabilité des routes ayant anéanti tout commerce lointain et réduit l’industrie aux arts manuels du village ou de la famille, ce qui restait de richesse était accumulé dans les églises et dans les forteresses » (77). Du coup, « les habitations rurales venaient à se grouper autour de quelque abbaye vénérée ou sur des hauteurs, à l’ombre d’un fort, s’entourant elles-mêmes de murs et de fossés, de défendant de leur mieux à l’aide de créneaux et de mâchicoulis. A dater de ce moment, l’Eglise et le fort voisin se trouvèrent les seules garanties des populations, garanties chèrement payées à l’occupant du fort par toutes sortes de taxes, de péages et de corvées, au presbytère de l’église, par la dîme des biens et le don sans réserve de l’âme » (78). Ce que décrit Renouvier n’est autre que la féodalité occidentale transposée à l’Orient et il stigmatise, une nouvelle fois, le rôle aggravant et l’opportunisme de l’Eglise dans ce recul de l’Etat et de la culture. L’anarchie est le produit inévitable de l’intervention directe du christianisme dans la sphère politique. Le lien entre l’histoire imaginaire et la pensée politique de Renouvier se fait de plus en plus évident. Son discours est ici, sans aucune tentative de « synchronisation » avec l’époque qu’il décrit, un pur pamphlet républicain, viscéralement anticlérical.

    L’œuvre uchronique de Charles Renouvier est, en réalité, un procès à charge contre le christianisme, d’une part, et, d’autre part, l’apologie de la Révolution de 1848 et de la République démocratique qu’elle a mis en place. Décrire une histoire alternative dans laquelle la République romaine se serait pérennisée et aurait permis la formation d’une Europe bâtie autour d’institutions politiques démocratiques, appuyées sur une conciliation de l’unité constitutionnelle avec la diversité des cultures, entre respect des lois et liberté des consciences, est un moyen narratif pour le fervent républicain qu’est Renouvier d’exprimer ses regrets amers quant à la confiscation de la Seconde République par le Second Empire, à la suite du coup d’Etat de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Mais, en dépit de l’échec institutionnel, il lui reste l’espoir de perpétuer, dans les esprits, les valeurs de la République.
    Telle sera la mission des enseignants.

 

Ugo Bellagamba

    

    (65) Uchronie, p. 88. 

    (66) Uchronie, pp. 88-89. 

    (67) Uchronie, pp. 88-89.

    (68) Ibid.

    (69) Ibid.

    (70) Ibid.

    (71) Uchronie, pp. 89-90.

    (72) Uchronie, p. 90.

    (73) Ibid.

    (74) Uchronie, p. 91.

    (75) Uchronie, p. 140.

    (76) Uchronie, p. 142.

    (77) Uchronie, p. 171.

    (78) Uchronie, pp. 171-172. 

24.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (3)

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    B – L’âge d’or technologique, accélérateur du progrès social.

    En faisant de la science le moteur d’une révolution industrielle qui modifie en profondeur les structures sociales, Charles Renouvier se positionne dans la droite lignée des utopies socialistes et scientistes. L’Uchronie, si elle s’arrête au XVIe siècle républicain, c’est-à-dire au VIIIe siècle de notre ère, se conclue par un tableau des conquêtes matérielles qu’il est utile de détailler. Si ce genre d’énumération de réalisations techniques, décuplant les potentialités humaines, est devenu un leitmotiv de la littérature utopique, il est aussi le signe d’une prise de conscience plus profonde, liée à la sacralisation de la science, capable, autant que les institutions politiques, sinon plus, de changer le monde et de garantir le bonheur aux Hommes (57).
 
    Cette partie de l’œuvre uchronique de Charles Renouvier opère un lien évident avec l’utopie industrielle de Saint-Simon et l’obsession de cet auteur pour les « grands travaux industriels » (58).
 
    L’idéologie saint-simonienne, selon laquelle la société est une machine organisée par des « ingénieurs sociaux » et surveillée par un Etat capable de la réparer, a sans doute séduit Renouvier dans sa jeunesse et participé à l’expression de son idéal républicain. Sans compter que, comme Claude-Henri de Rouvray, Renouvier s’intéresse de près au christianisme (59) et à la place qu’il joue dans la phase « critique » qui doit donner naissance à la civilisation industrielle qui incarne la phase « organique » du XIXe siècle (60). Si Saint-Simon tente d’adapter le christianisme à l’ère industrielle, Renouvier, lui, cherche à s’en débarrasser, le temps qu’il renonce à ses prétentions hégémoniques et se recentre sur le seul individu. Plus que les savants, ce sont surtout les enseignants, chez Renouvier, qui doivent jouer le rôle des abeilles dans la société industrielle, en remplaçant les frelons ecclésiastiques qui s’évertuent à maintenir la tradition de soumission.
 
    On peut également opérer un rapprochement pertinent entre l’Uchronie de Renouvier et le fouriérisme, courant politique né de l'interprétation de l'oeuvre centrale de Charles Fourier, La Réforme industrielle ou le Phalanstère (61), publiée dans les années 1830. Non pas tant quant à la place réservé à « l’attraction », même si Renouvier évoque, dans son œuvre, les passions humaines, mais surtout quant aux réalisations techniques que permettra l’unification de l’humanité au sein d’un seul et même phalanstère : grands travaux industriels qui ne pourront être effectués que grâce à la victoire de la science et du socialisme. L’accélération technologique extraordinaire que permettent les phalanstères est, sans doute, l’une des sources de celle qui marque les dernières pages de l’Uchronie.
 
    Enfin, le Voyage en Icarie (62) et Le vrai christianisme selon Jésus-Christ (63) d’Etienne Cabet ne sont pas des références illégitimes tant le rapprochement opéré entre l’idéal du communisme et les valeurs chrétiennes originelles a pu, a contrario,  influencer l’approche uchronique de Renouvier.
 
    Il faut en déduire que s’il est avant tout un penseur républicain, Charles Renouvier est également, en raison de la dimension utopique de son récit, qui se concentre sur une réinterprétation de l’histoire du christianisme et sur une mise en avant de la science, l’héritier des socialistes utopistes. L’Uchronie est bien l’utopie appliquée à l'histoire… et elle a été écrite pour « enseigner » un pays réel et contemporain. Le message délivré par Renouvier est d’autant plus clair qu’en opérant un lien entre progrès technologique et progrès social, l’auteur établit une comparaison lourde de sens : « si nous-mêmes, aujourd’hui, nous avions atteint ce point de civilisation, on pourrait résumer l’hypothèse de l’Uchronie en disant qu’elle fait gagner mille ans à l’Histoire. Mais nous ne l’avons pas atteint. » (64) Seule la République laïque, égalitaire, rationnelle et industrielle, est à même de permettre à l’Humanité et de rattraper le retard que le christianisme lui a fait prendre. Par conséquent, il faut consolider la République dans les faits, par le droit, par les réformes institutionnelles, par le discours politique qui la justifient aux yeux du Peuple, et la consolider dans les esprits, avant tout par l’éducation, leitmotiv des enfants de Platon, épris d’égalité sociale.

 

Ugo Bellagamba

    

    (57) Uchronie, p. 278 : « Nous avons appris à produire, écrit Renouvier en appendice de son récit, en conspirant avec les forces naturelles, des merveilles plus grandes que celles qu’on attribuait jadis à des pouvoirs magiques imaginaires : à grandir les petits objets et à rapetisser les grands, par le moyen de verres interposés, et à remédier ainsi aux défectuosités de notre vue ; à décrire les figures et les grandeurs des corps les plus éloignés, à créer dans les milieux réfringents ou à l’aide de surfaces réfléchissantes, les prestiges que nous voulons ; à incendier à distance, comme Archimède, à faire brûler les corps dans l’eau, à chauffer les bains sans feu, à nous éclairer avec des flambeaux qui ne se consument point. Nous connaissons les vaisseaux sans navigateurs et qu’un seul homme conduit, quelques grands qu’ils soient, avec plus de vitesse que s’ils étaient pleins de rameurs ; et les ponts sans piles pour passer les rivières, et les appareils pour marcher au fond de la mer ou des fleuves, et les voitures sans attelages, et les chars entraînés, sans moteurs animaux, avec une force extraordinaire ; et des instruments pour voler, des ailes artificielles, et des engins d’un petit volume qui nous permettent de soulever des poids énormes ; et l’art d’écrire aussi vite et aussi brièvement que l’on veut, en caractères occultes, et celui d’user, avec des agents convenables, de la puissance naturelle du désir et de la volonté sur la Nature ».
    (58) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, Catéchisme des industriels, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (59) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, le Nouveau Christianisme, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (60) SAINT-SIMON, Claude-Henri De ROUVROY, l'Organisateur, in Oeuvres, Paris, Anthropos, 1966.
    (61) Charles FOURIER, Le Nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention du procédé d'industrie attrayante et naturelle distribuée en séries passionnées, Paris, Bossange Père, P. Mongié aîné, 1829-1830.
    (62) Etienne CABET, Voyage en Icarie, Paris, Le Populaire, 1848.
    (63) Etienne CABET, Le vrai christianisme selon Jésus-Christ, Paris, Bureau du Populaire, 1846.
    (64) Uchronie, p. 283. Ici, Charles Renouvier utilise un artifice narratif déjà classique, en maquillant ses propos sous l'apparence d'une note de bas de page rédigée par l'éditeur.  

 

21.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (2)

920ed81b8a0cb249e9c6281edf766ccc.jpgI – L’Histoire revisitée par l’Imaginaire.

    Selon une méthode employée par de nombreux utopistes, Charles Renouvier prétend ne pas être l’auteur de l’Uchronie. Un soi-disant « Avant-propos de l’éditeur » (19) informe les lecteurs que le texte qui suit est la traduction d’un manuscrit, apocryphe, d’un frère Prêcheur « qui serait mort à Rome, dans la première année du 17ème siècle ». Il aurait été persécuté par l’Inquisition, « peu après Giordano Bruno » (20) et la diffusion du manuscrit interdite par l’Église. Celui-ci postulait en effet que « le christianisme aurait pu ne pas triompher anciennement dans l’Occident, s’établir dans l’Orient seul et ne rentrer en Europe que tard, après qu’il aurait abandonné sincèrement ses vues dominatrices » (21). Le thème central de l’ouvrage est donné (22). Avant d’en analyser la dimension politique et philosophique, il faut retracer les grands événements de l’histoire imaginée par Renouvier. Deux éléments en fondent la spécificité : la mise à l’écart du christianisme (23) des destinées de l’Occident (A) et l’accélération de la révolution industrielle (B). 
 
A – De la romanité libérée du christianisme à la fédération européenne.

    L’accession au pouvoir du général Avidius Cassius en 175 marque le début d'une série de réformes approuvées par le Sénat, votées par les comices (24). Toutes tendent à promouvoir les libertés individuelles et à permettre le retour de la République (25). Les destinées de la Gaule méridionale en ressortent modifiées : la généralisation de la petite propriété, la disparition des taxes « vexatoires » permet l’essor du commerce et de l’industrie. Le vrai citoyen remplace « les troupeaux de colons, les bandes d’oisifs et les hordes militaires » (26). La prospérité économique sert de ciment à la démocratie. Mais trois maux doivent être éradiqués : « les barbares et l’armée qui les contient, la dépopulation et les esclaves, les chrétiens et l’indifférence politique » (27).

    La mise en place d'un serment civique que les chrétiens ne pourront accepter de prêter, puisqu'il ne reconnaît aucune puissance surnaturelle, permet de régler la question du christianisme. Les réfractaires de la secte sont exilés dans « certaines régions de l’Orient » et la peine capitale attend ceux qui tenteraient d'en revenir (28). La séparation entre un Occident dominé par l’idée républicaine et un Orient qui glisse déjà vers le fanatisme est consommée, quoique Rome conserve un contrôle nominal sur ses provinces orientales.

    Le fait religieux est donc déterminant pour Renouvier : en Orient , « le pouvoir des surveillants religieux se substituait graduellement à celui des officiers civils » (29). Et, à la désagrégation politique, s’ajoutent les discordes théologiques sur la nature de Dieu (30). Renouvier postule un essor de l’arianisme (31) qui constitue un moyen terme et aide à la formation des premières nations d’Orient. Dans la première moitié du XIIe siècle républicain (32), la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure, la Thrace et l’Afrique, « ces contrées si éloignées les unes des autres (…) passaient de l’état d’émeute, pour ainsi dire endémique, à celui d’insurrection totale et violente contre l’ennemi commun, à la fois l’étranger, l’impie et le collecteur d’impôts, le gouvernement romain, oppresseur des peuples de Dieu » (33). C’est la crise la plus grave que doit affronter Rome depuis la succession de Marc-Aurèle. Les victoires des légions romaines permettent de contenir la menace aux frontières, en laissant « pleine liberté aux Barbares de s’étendre et aux chrétiens d’établir parmi eux la suprématie de la religion sur la civilisation » (34). Ainsi, à la fin du XIIIe siècle républicain (Ve siècle de l'ère chrétienne), Alaric, roi des Wisigoths, « étendit ses armes de la Thrace au fond de la Libye et fit reconnaître vingt ans sa suprématie à tout ce que l’Orient comptait de diocèses de la foi arienne » (35) ; Théodoric, roi des Ostrogoths, « approcha mieux encore du but et restaura presque l’Empire en Orient » (36). Mais ces royaumes barbaro-chrétiens, note Renouvier, « devaient naturellement se terminer avec la vie et les victoires d’un homme » (37). La disparition de Théodoric amorce une décomposition territoriale et une dilution du pouvoir politique. L’insécurité s’accroît, les routes commerciales sont coupées, les terres cultivables restent en friche. La population diminue, se rassemble dans des forteresses. Le droit écrit disparaît, l'esclavage est rétabli. Un nouveau type d’autorité profite de la ruine des communautés urbaines et, « depuis le Danube jusqu’au Nil » (38), c'est la mise en place de la féodalité.

    L’hérésie arienne, très répandue chez les Germains et les Arabes, les conduit « jusqu’au monothéisme pur et farouche » (39). Á la fin du XIVe siècle (début du VIIe siècle de l’ère chrétienne), un prédicateur, du nom de Mohammed, prétend être le dépositaire « des ordres véritables que les chrétiens avaient falsifiés, d’adorer Dieu seul comme dieu et d’honorer Jésus comme un prophète ». Ce nouveau culte, que Renouvier qualifie de « christianisme ultra-arien » (40), ou mahométan, se répand rapidement hors de l’Arabie.

    En Occident, la République est menacée par les luttes intestines entre « parti de l’oligarchie » et « parti populaire » (41). Le Sénat craint une émeute populaire. En ce XIe siècle (VIIIe de l’ère chrétienne), le consul Constantius Chloros, lié au parti oligarchique est autorisé « à conduire son armée en Italie et à Rome même ». Les sénateurs tentent de faire voter des mesures portant atteinte à l’état des personnes. Le soulèvement est « prompt à Rome et dans une grande partie de l’Italie » (42). Le parti populaire, avec l’appui de milices urbaines, s’empare du Capitole. Le consul est condamné à mort, le Sénat se soumet à des élections et la nouvelle assemblée vote des réformes décisives (43).

    Au milieu du XIIe siècle (le IXe siècle de l’ère chrétienne), les anciennes provinces occidentales de Rome déclarent leur indépendance (44) et établissent entre elles des relations privilégiées, prélude à une fédération européenne. La République est réduite à la seule Italie (45). L’éveil des nations s’accompagne du réveil des religions. En Gaule, le druidisme réapparaît (46), en Grèce, c’est « la religion platonicienne » (47) qui succède à la laïcité qu’avait imposée Rome. Un doctrine particulière, le « panthéisme » (48), prône la tolérance, intègre la religion à la vie civique, prépare les peuples à un retour du christianisme.

    En Orient, où « les esprits (...) avaient la religion pour unique moteur moral » (49), le fanatisme finit par provoquer, malgré les dissensions théologiques, une série de croisades contre l’Occident honni. Vers la fin du XVe siècle républicain, des principautés héréditaires finissent par émerger de l’anarchie féodale. Rattachées entre elles par des liens de vassalité, elles se coordonnent, sous l'influence unificatrice du clergé qui leur désigne le véritable adversaire : Rome (50). Le but de la Croisade est de libérer le tombeau des apôtres. Mais, au-delà des raisons spirituelles, saillent des motivations matérielles pour les princes orientaux qui rêvent d’obtenir « un établissement politique en Italie, ou même le siège romain temporel et puis la souveraineté du monde » (51). Les républiques occidentales, « l’Italie entre toutes », sont menacées (52).

    Au bout d’un siècle de croisades, l’Occident n’est pas redevenu chrétien, mais « de grands changements » (53) interviennent, grâce à une reconnaissance réciproque, à la réouverture des routes commerciales, dont la Grèce s’avère la principale bénéficiaire. C'est la Réforme, en Germanie, qui rapproche enfin les pays occidentaux et permet la réintégration du christianisme en Occident (54), non plus en tant que religion dominante et vouée à légitimer le pouvoir politique, mais en tant que culte parmi tant d’autres, compatible avec les droits naturels de tout individu, liberté et égalité. Les Mystères d’Eleusis (55), antique culte de la déesse Déméter qui s'était épanoui en Gaule, constituent la réponse syncrétique à la querelle entre foi chrétienne et philosophie romaine : « les nations chrétiennes réformées et les nations philosophiques à religions libres s'ouvrirent les unes aux autres » (56).

 

Ugo Bellagamba

    
    (19) Uchronie, pp. I à XVI.
    (20) Uchronie, p. I.
    (21) Uchronie, pp. III-IV.
    (22) Uchronie, p. IV. Il s'agit de décrire une histoire dans laquelle « le progrès des sociétés et l’organisation définitive des nations d’élite, entièrement dus à la philosophie et au développement des mœurs politiques, n’assureraient aux religions que le droit des associations libres, limitées les unes par les autres et par la prérogative morale d’un Etat rationnel ».
    (23) Marcel MERY, La critique du christianisme chez Renouvier, Paris, J. Vrin, 1952.
    (24) Uchronie, p. 88.
    (25) Uchronie, p. 90. 
    (26) Uchronie, p. 91
    (27) Uchronie, p. 96.
    (28) Uchronie, p. 102.
    (29) Uchronie, p. 140.
    (30) Ibid. : « la décomposition de l’Eglise en sectes rivales, aux mêmes prétentions absolues et dominatrices, le fanatisme disposant des cœurs, la guerre enfin dans les églises, dans les cités, dans les familles… »
    (31) Uchronie, p. 148 : « Alexandrie fut l’officine universelle pour la fabrication des dogmes théologiques et métaphysiques » 
    (32) Ce comput diégétique est daté à compter de la fondation de la Rome en 753 avant J.-C., le XIIe siècle du récit correspondant donc au IVe siècle de l’ère chrétienne.
    (33) Uchronie, p. 161.
    (34) Uchronie, p. 166.
    (35) Uchronie, p. 168
    (36) Uchronie, p. 169.
    (37) Ibid.
    (38) Uchronie, pp. 173-174.
    (39) Uchronie, p. 181.
    (40) Uchronie, p. 183.
    (41) Uchronie, p. 205 : cette situation « aboutit comme de coutume à une de ces crises où la question est remise au hasard des circonstances et des talents des hommes, de savoir si un dictateur, un despote quelconque détruira toutes les libertés, sous le prétexte ou de venger ou de servir le peuple, ou de sauver les intérêts menacés des riches et des grands »
    (42) Uchronie, p. 210.
    (43) Ibid. : le Sénat « se trouva, par ses lumières et ses principes, à la hauteur de ce qui s’était fait depuis trois quarts de siècle pour répandre la philosophie et les lettres »
    (44) Uchronie, p. 211 : « La Gaule et l’Hispanie se trouvèrent libres de fait, comme elles l’étaient probablement d’intention »
    (45) Uchronie, p. 215
    (46) Uchronie, p. 219.
    (47) Uchronie, p. 235.
    (48) Uchronie, p. 236.
    (49) Uchronie, p. 239.
    (50) Ibid. : les docteurs du clergé s’emploient à « faire honte aux princes chrétiens de leur esprit de violence et de l’injustice qui les armait contre leurs frères en Jésus-Christ, alors que l’Infidèle était maître paisible des contrées que les apôtres avaient arrosées de leur sang. Rome surtout Rome, le siège prétendu de Pierre et le tombeau de Pierre et de Paul, semblait dans sa grandeur et dans sa liberté une insulte à la vraie foi »
    (51) Uchronie, p. 241.
    (52) Uchronie, p. 242 : « non plus de ces attaques divisées et mal concertées que l’on doit craindre de voisins belliqueux et pillards, mais d’une coalition générale des princes du centre et de l’orient de l’Europe contre la liberté religieuse et, en un mot, d’une guerre d’extermination et de conquête »
    (53) Uchronie, p. 248.
    (54) Uchronie, p. 252.
    (55) Uchronie, pp. 224-229 : Renouvier relate les progrès de ces Mystères chargés de symbolique antique et censés contribuer à « l'édification religieuse ».
    (56) Uchronie, pp. 256-257 : Renouvier ajoute que « la principale différence qui avait existé entre elles cessa d'être dès que le christianisme se fondait lui aussi sur l'inspiration non maîtrisée des consciences individuelle, sur des traditions librement acceptées ou rejetées, et se constituait en églises tolérantes et variées. »

18.01.2008

L'instrumentalisation de l’Histoire dans la pensée politique de Charles Renouvier (1)

e5d7c5335c4099b66b86302fba5f0814.jpg    « Je n’ai de cesse de blâmer la mollesse d’un gouvernement que tes maîtres et tes flatteurs nomment la Philosophie sur le trône et que j’appelle, moi, un lâche abandon de la Volonté au cours des choses. Tu es satisfait si, interposant ta douceur de tempérament dans le cours de la décadence des choses romaines, tu parviens à glisser un intervalle d’oubli et de sommeil entre les tyrans que nous eûmes et ceux que nous aurons, entre la barbarie jusqu’alors vaincue, grâce à quelques restes du sang et des traditions de nos ancêtres, et la barbarie bientôt victorieuse de leurs fils dégénérés. Je te prédis, et tu te prédis à toi-même, sans avoir consulté l’oracle d’Ammon, la ruine de l’Empire » (1).

    C’est par ces mots que le général Avidius Cassius, vainqueur de la guerre contre les Parthes et gouverneur des provinces romaines d’Orient, s’adresse à l’empereur, en 175. Marqué par la franchise de la lettre d’Avidius, Marc-Aurèle l’adopte six mois plus tard, répudie son épouse Faustine, fait exiler Commode, et confie à Avidius Cassius les rênes de l’empire. C'est la fin de la dynastie des Antonins. Désigné dictateur pour vingt-cinq ans, Avidius Cassius entame une série de réformes destinées à rendre au peuple et au sénat les droits que la dérive impériale leur avait confisqués. Il élargit la citoyenneté romaine, garantit la propriété des terres cultivables à tous, affranchit les esclaves, met en place le service militaire et l’éducation publique obligatoires. Enfin, il accentue la persécution contre les adeptes du christianisme. Au bout de quelques années, la reconnaissance des droits naturels d’égalité et de liberté aboutit à la fin de toute forme de servitude, à la victoire de l’individu, à l'échec de la secte chrétienne et au retour pérenne de la République démocratique.

    Ce qui précède est pure fiction.  Avidius n’a jamais écrit de lettre à Marc-Aurèle. Il a été assassiné par ses propres légions et Commode a succédé à son père, en 180. Quant au christianisme, il n’a jamais cessé de s’étendre au sein de l'Empire romain. L’auteur de cette « histoire imaginaire », dont l’accession au pouvoir du général Avidius Cassius ne constitue que le point de départ, est le philosophe français Charles Renouvier (2).

    Né en 1815 à Montpellier, dans une famille d’hommes politiques et de scientifiques (3), il entre à l’Ecole polytechnique en 1834 et se consacre à l’étude de la philosophie de Descartes (4). Ayant participé à un concours sur le cartésianisme, il publie son mémoire en 1842, sous le titre Manuel de philosophie moderne (5).

    Charles Renouvier est l’une des incarnations de l’esprit de 1848, qui tente un syncrétisme entre la sacralisation de la république et sa conciliation avec les valeurs chrétiennes, le tout sur fond de révolution industrielle. Marqué par le saint-simonisme, tenté par le positivisme, Renouvier se situe à mi-chemin entre les socialistes et les républicains radicaux. Il qualifie son républicanisme de « socialisme libéral », tout en dénonçant l’égoïsme de la richesse qui « mange les pauvres », dans son Manuel républicain de l’homme et du citoyen (6). Auteur, aux côtés de Fauvety, d’un Projet d’auto-organisation communale et centrale de la République (7), Renouvier se détourne de la politique à l’avènement du Second Empire. Il publie une Science de la morale (8) en 1869, et collabore à la Revue philosophique (9) de Fauvety, jusqu’à ce qu’elle cesse de paraître.

27514c4c208060f881c1231eaa836e4e.jpg    Á partir de 1872, ses idées républicaines (10) et socialistes trouvent à nouveau à s’exprimer dans La Critique philosophique (11), qu’il contribue à fonder et dont le programme est clair : « développer les principes de la philosophie critique, de la morale rationnelle et de la politique républicaine » (12). Ce mariage entre philosophie, politique et morale universelle, visant à la promotion de la République, est représentatif de sa pensée. Résolument anticlérical, Renouvier considère que la philosophie, bien comprise et bien pratiquée, « est plus efficace à la longue qu’une religion unique » (13). Toutes les questions politiques se ramènent à des questions de morale. Identifiant l’idée républicaine avec les préceptes de la Raison pratique, il fait sienne la philosophie de Kant (14).

    Mais, c’est surtout le rôle joué par l’Histoire qu'il est intéressant de présenter ici. Lecteur assidu et admiratif de Victor Hugo (15), Renouvier a une approche politique de l’Histoire. Celle-ci est invoquée, voire instrumentalisée, c’est-à-dire invitée à légitimer une argumentation politique, dans la plupart de ses écrits. Il arrive même qu’elle en devient le sujet principal. Charles Renouvier fait publier « l’Uchronie ou utopie dans l'histoire, esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu’il n’a pas été, tel qu’il aurait dû être » pour la première fois en 1876.

    Le néologisme qui donne son titre à l'ouvrage est bâti sur le modèle de « U – TOPOS », littéralement « le-lieu-de-nulle-part », forgé par  Sir Thomas More et qui a eu la pérennité que l'on sait (16). Renouvier, quant à lui, invente le « U – CHRONOS », c'est-à-dire « le-temps-qui-n’a-pas-été ». Il s’agit ici de décrire, une histoire, supposée meilleure, qui n’est jamais advenue. Que se serait-il passé si… ? est la question posée par l'auteur. C'est un passé « revisité » (17), résolument imaginaire, qui joue une fonction critique. Geoffroy avait ouvert la voie, dès 1836, avec son Napoléon apocryphe (18) ; Charles Renouvier fonde un nouveau genre littéraire dans lequel l'histoire devient le terrain de jeu de la spéculation philosophique.

    Le texte de l’Uchronie est le fruit d’une analyse critique des réalités politiques, sociales et institutionnelles contemporaines de sa rédaction. Renouvier y revisite l’histoire par l’imaginaire (I) dans le but affiché de consolider la république dans le réel (II). Il met la fiction au service de sa pédagogie républicaine.

 

Ugo Bellagamba

     

   (1) Charles RENOUVIER, L'Uchronie (l'utopie dans l'histoire) Esquisse historique apocryphe du développement de la civilisation européenne tel qu'il n'a pas été, tel qu'il aurait dû être, Paris, Bureau de la critique philosophique, 1876 , p. 84 (abréviation pour les notes suivantes : Uchronie) ; Paris, Alcan, 1901 ; Paris, Fayard, 1988.
    (2) Paul ARCHAMBAULT, Renouvier, Paris, Bloud, 1911 ; Octave HAMELIN, Le système de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Roger VERNEAUX, L'idéalisme de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1945 ; Louis FOUCHER, Bibliographie chronologique de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Laurent FEDI, Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier, Paris, L'Harmattan, 1999 ; Roger PICARD, La philosophie sociale de Renouvier, Paris, Rivière, 1908 ; Gaston MILHAUD, La philosophie de Charles Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Louis PRAT, Charles Renouvier, philosophe : sa doctrine, sa vie, Paris, Labrunie, 1937 ; Paul MOUY, L'idée de progrès dans la philosophie de Renouvier, Paris, J. Vrin, 1927 ; Fernand TURLOT, Le personnalisme critique de Charles Renouvier, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2003.
    (3) Son père fut député de l’Hérault durant la Monarchie de Juillet et son frère, après un bref parcours politique avant 1848, devint archéologue. Consulter Louis FOUCHER, La jeunesse de Renouvier et sa première philosophie (1815-1854), Paris, Librairie philosophique J. VRIN, 1927. 
    (4) Ibid.
    (5) Charles RENOUVIER, Manuel de philosophie moderne, Paris, Paulin, 1842.
    (6) Charles RENOUVIER, Manuel républicain de l'Homme et du Citoyen, Paris, A.
    (7) Charles RENOUVIER, Organisation communale et centrale de la République, projet présenté à la nation pour l'organisation de la commune, de l'enseignement, de la force publique, de la justice, des finances, de l'Etat, en collaboration avec Ch. Fauvety, co-rédacteur, & J. Benoit, F. Charassin, A. Chouippe, [reprod. Fac-Sim.], Nîmes, C. Lacour, 2000. 
    (8) Charles RENOUVIER, Science de la Morale, Paris, Ladrange, 1869.
    (9) La revue philosophique et religieuse, Paris, 1855.
    (10) Marie-Claude BLAIS, Au principe de la République : le cas Renouvier, Paris, Gallimard, 2000.
    (11) La critique philosophique, Paris, 1872. 
    (12) Ibid.
    (13) Ibid.
    (14) Roger VERNEAUX, Renouvier disciple et critique de Kant, Paris, J. Vrin, 1945.
    (15) Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le poète, Paris, A. Colin, 1893 ; Charles RENOUVIER, Victor Hugo, le philosophe, Paris, A. Colin, 1900. 
    (16)  Michèle RIOT-SARCEY, Thomas BOUCHET, Antoine PICON, Dictionnaire des Utopies, Paris, Larousse, 2002.
ab4eb405d3d796d698ecfbbddf4c04ab.jpg     (17) Eric B. HENRIET, l'Histoire revisitée, panorama de l'uchronie sous toutes ses formes, Amiens, Encrage, 2004. L'auteur y définit l'uchronie comme un genre littéraire dans lequel les auteurs mettent en scène des histoires imaginaires, bâties à partir d'un « point de divergence », c'est-à-dire, la survenue d'un événement ou, au contraire, l'absence d'un événement considéré comme déterminant. Les uchronies permettent aux auteurs, sous couvert d'imaginaire (à aucun moment, ceux-ci n'entendent faire du révisionnisme) de mettre en lumière les paradigmes et les dérives de leur propre temps. La victoire de Napoléon à Waterloo, la défaite de l'Angleterre face à  l'Invincible Armada, le triomphe des forces de l'Axe durant la Seconde Guerre Mondiale, donnent des univers divergents qui remplissent la même fonction satirique, critique et pédagogique que l'utopie.
    (18)  Louis GEOFFROY, Napoléon apocryphe, 1812 – 1832, histoire de la conquête du monde et de la monarchie universelle, Paris, Paulin, 1841.

20.11.2006

Les Racines du Mal

medium_racines.jpgMaurice G. Dantec

(1995) 

(Gallimard Série Noire n°2379) 

 

    L'an 2000 n'aura pas lieu. C'est avec plaisir que j'ai lu cette affirmation sous la plume de Jean Baudrillard. Elle répond en effet à un article (1) écrit il y a quelques années où j'essayais d'expliquer l'étrange situation qui est la nôtre en cette fin de siècle et de millénaire.

    Je disais en effet « qu'il n'y a plus de présent », et tentais de montrer que nous vivions dans une « bulle de présent » où tout coexiste, tout est inlassablement recyclé, revécu et commémoré. Faisant peu ou prou le même constat, Jean Baudrillard explique que « Nous vivons le temps de l'Histoire en une sorte de coma dépassé. C'est l'hystérésis du millénium, qui se traduit par une crise interminable. Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, c'est une dimension anorexique — l'impossibilité d'en finir, en même temps que l'impossibilité de prévoir au-delà. » (2)

    Ce sentiment d'« incapacité à en sortir », à franchir enfin la porte du millénaire pour entrer dans le grandise avenir devait se traduire un jour dans le domaine littéraire. Les événements relatés dans le roman de Maurice G. Dantec — qui comme par hasard remercie Jean Baudrillard « pour l'ensemble de ses travaux » — commencent en 1993 et se terminent au début de l'année 2000, et montrent bien que, si l'espoir existe de jamais retrouver « la tension linéaire de la modernité et du progrès », celui-ci est bien faible : malgré tous les efforts que nous faisons pour nous échapper vers des perspectives meilleures, c'est dans la boue du siècle que nous ne cessons de patauger.

    Mais de quoi s'agit-il au juste ? se demande le lecteur que les philosophes contemporains laisseraient indifférent.

     Le roman pesant ses 635 pages, on se contentera d'un survol de cette histoire de tueurs en série au suspense sans faille, que l'on ne peut que recommander à ceux qui aiment autant l'action que la réflexion, surtout lorsque cette dernière ne fait jamais obstacle à la première mais la soutient. L'intégration de la réflexion et de l'action est peut-être même ce que ce livre réalise de mieux : l'exemple le plus frappant étant la description, par l'intermédiaire de Prigogine et de ses théories sur les systèmes chaotiques, de la façon dont une bande de gamins, en pissant sur la glace qui recouvre un étang gelé, découvrent un cadavre horriblement mutilé…

    Cela commence au début des années 1990 : Andreas Schaltzmann, individu psychotique persuadé que la Terre est envahie par des aliens et des nazis, commet le premier d'une série de meurtres qui s'achèvera par une tentative de suicide. Sa trajectoire hallucinée est reconstituée a posteriori par Arthur Darquandier (surnommé Dark), un jeune cogniticien, spécialiste des intelligences artificielles, engagé par le professeur Gombrowicz, lui-même spécialiste des tueurs en série, qui travaille avec les autorités policières françaises sur ce cas difficile. Le malheureux Andreas finit par être arrêté, au terme d'une terrifiante dérive dans la folie meurtrière. Néanmoins, un problème se pose, du moins pour Darquandier : certains meurtres qui lui sont attribués ne semblent pas correspondre au schéma de sa psychose bien particulière. L'hypothèse est confirmée par le « schizo-professeur », un système de proto-intelligence artificielle dédié à l'analyse des comportements des criminels en série.

    Hélas — c'est la loi du genre — les autorités françaises ne croient pas aux avancées de la science, et surtout, ne veulent pas perdre la face. Darquandier ayant un sale caractère, il se retrouve éjecté de l'affaire, et se rend à Montréal, puis en Australie, où il développe la neuromatrice, « une intelligence artificielle de pointe couplée au nec le plus ultra des interfaces “virtuelles” », ce qui le conduit peu après à revenir en Europe où, censé recruter des collaborateurs, il finit par prendre contact avec l'ancienne collaboratrice du professeur Gombrowicz… et certains tueurs en série. En révéler plus serait déflorer les spirales de cette plongée dans l'horrible, alors que Dark, aidé de son intelligence artificielle, se lance à la poursuite des tueurs ; ce livre appartient sans conteste — et je considère ça comme un compliment — à la catégorie des « page-turners » — les livres-qui-font-tourner-les-pages.

    Là où il se distingue d'autres romans sur des tueurs en série, c'est qu'alors que ce type de fiction a pour objet principal, parallèlement à la poursuite/capture du tueur, le dévoilement et la compréhension de sa psychologie, Les Racines du Mal est aussi un roman de science-fiction à part entière : d'une part parce que ce que nous apprenons sur Andreas Schaltzmann n'a pu être révélé qu'en 1997, grâce à de nouveaux médicaments, les « accélérateurs neuroniques », ensuite parce que la neuromatrice, dont la personnalité intègre des composantes empruntées à Schaltzmann et au narrateur, est bien entendu un concept tout ce qu'il y a de plus science-fictionnel — et sans lequel rien de ce qui constitue les troisième et quatrième parties du roman ne pourrait arriver. Cette union donne à la convention qui veut que les meilleurs enquêteurs capturent les criminels parce qu'ils ont beaucoup en commun avec eux prend là une dimension toute nouvelle. D'autre part, là où les histoires de tueurs en série traditionnelles s'arrêtent en général à la compréhension de la personnalité du meurtrier, Les Racines du Mal analyse la folie, le crime, la violence et la destruction à l'échelle de la société, le mal à l'échelle des structures mêmes du réel.

 

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(Roland C. Wagner est à gauche et Maurice G. Dantec à droite)
 

   « Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l'homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l'humain, c'est à dire de son néocortex, et non l'inverse. Nous pensions tous deux que le mal, l'agressivité et l'instinct de destruction formaient une composante essentielle de la vie. »

    Ce que Dark va vivre après avoir échangé ces réflexions avec un collègue confirmera bien ce qu'ils ont entrevu : à la fin du roman, l'an 2000 n'a effectivement pas lieu, en tout cas pas au sens où il marquerait l'avènement d'une ère nouvelle. Au contraire, dans une Europe qui semble vouée aux forces de l'entropie, le mal sévit encore — même si, ailleurs, des intelligences artificielles s'envolent pour la Lune. Et c'est peut-être là le message essentiel du livre : les racines du mal sont les nôtres, elles nous sont consubstantielles — où, comme dirait Edgar Morin, l'homme est un « sapiens demens ». Autrement dit l'homme n'est pas capable du meilleur (l'intelligence, l'altruisme, la création) en dépit du pire (la violence, la folie, l'agressivité, la guerre, la destruction) mais parce qu'il en est aussi capable. « L'extrême conscience de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »

    Désormais, notre passé nous condamne à ne jamais franchir la porte de l'avenir, celle qui nous libérerait à la fois du mal et de son souvenir. Censé écrire son témoignage en 2020, Dark ne voit pas de grandiose avenir, où rien en serait comme avant, où tout porterait la marque indélébile du Progrès. Comme nous autre prisonniers de la bulle de présent, il nous sait condamnés à vivre dans l'intermonde, « une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l'entropie et du chaos s'annulent à peu près ».

    Pour conclure, je dirai qu'il y a peut-être aujourd'hui deux façon d'écrire de la science-fiction : l'une est l'option « réaliste », à laquelle appartiennent Dantec et sans doute aussi William Gibson. Dans cette vision rien ne change radicalement et l'auteur ne peut que constater le pire. C'est raisonnable, étant donné l'état du monde, mais frustrant : l'émotion science-fictive vient justement de ce qu'on décrit le différent, le nouveau, et non le même, d'où la nécessité de la deuxième option, selon laquelle « quelque chose s'est passé » — la nanotechnologie, le cyberspace, la conquête de Mars, et où, au prix d'un petit saut quantique, on s'extrait de la bulle de présent pour entrer dans le grandiose avenir. Je ne dirai pas que l'une vaut mieux que l'autre, je me bornerai à recommander la lecture d'un roman intelligent, haletant et indispensablement contemporain.

 

Sylvie Denis



    (1) Et voilà pourquoi votre fille est muette… in KBN n°5.

    (2) in Vogue, avril 1995.