05.10.2009

Starship Troopers

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Robert Heinlein

Starship Troopers

 

Ceux qui se pencheront sur ce livre après avoir vu le film de Paul Verhoeven (Starship Troopers) risquent d'être surpris, déçus, choqués mais aussi admiratifs et intéressés... à titre documentaire.

Surpris, car le roman est somme toute assez différent du film : l'intrigue est resserrée autour de la formation militaire du fantassin Juan Rico et l'agressive civilisation arachnide n'apparaît que bien après ses armes. Ce n'est pas pour les combattre que Rico s'est engagé, mais bien par idéal !

Déçus, car les clins d'oeil au second degré dont Verhoeven a truffé son film sont absents de cette ode au soldat (le roman est dédié « à tous les adjudants de tous les temps qui ont oeuvré pour faire de jeunes garçons des hommes »).

Choqués, car ce roman initialement écrit pour la jeunesse distille au premier degré une idéologie suspecte et controversée, militariste voire fascisante. Les citoyens ordinaires ne sont pas vraiment des hommes, seuls les soldats, individus responsables pour qui l'idée de nation est prédominante, ont le droit de vote. L'éducation, pour être réussie, doit forcément être sévère, à condition qu'elle soit juste et que les châtiments soient appliqués sans état d'âme. Une idéologie qui ne détonne pas dans les années 50 (le livre est de 1959) mais qui dut surprendre les lecteurs français quand il fut traduit, en pleine période contestataire et antimilitariste, en 1974 (la presse spécialisée reste très silencieuse à son sujet alors que les critiques parleront plus tard de roman très contesté à sa sortie ! Dans les manifestations ! peut-être ?).

Admiratifs, car tout rétif et allergique qu'on puisse être devant les thèses défendues, on ne peut qu'apprécier l'étendue de la culture d'Heinlein, sa grande connaissance de l'art militaire et son art consommé de la narration qui sait rendre agréable cette lecture. Il n'en, est que plus dangereux car il lui est facile de communiquer ses convictions.

Intéressés, on l'est à ce titre. Heinlein n'affaiblit pas ses idées par des idées secondaires, ce qui lui permet de les mener jusqu'au bout et de faire parfois œuvre de visionnaire. En témoigne sa critique de la société de la fin du XXe siècle : « Les citoyens normaux (...) couraient le risque d'être attaqués par des bandes d'enfants armés de couteaux, de chaînes, de pistolets fabriqués à la maison. Le meurtre, la drogue, le viol et le vandalisme faisaient partie de la vie quotidienne. Dans les écoles, dans la rue aussi bien que dans les parcs. » Voilà une description assez précise de l'Amérique, bien avant les mouvements de contestation et le flower-power ! On cesse évidemment d'approuver l'auteur quand il préconise de remédier à cet état de fait par un châtiment juste, impliquant donc la souffrance (s'il n'y a pas souffrance, le châtiment n'est pas perçu comme tel), avant que les fautes ne deviennent trop graves, par une éducation à l'ancienne ensuite, sans « ces pseudo-scientifiques qui se donnaient le titre de »psychopédiatres« ou d »'assistants sociaux«  ».

Une bien curieuse vision quand on sait qu'Heinlein n'est pas seulement réductible à cette idéologie et qu'il a aussi écrit des livres généreux prêchant la tolérance et l'humanisme. Cette apparente contradiction est expliquée depuis longtemps : Heinlein est avant tout américain ! D'ailleurs, chassez la volonté de puissance, elle revient au galop ! On peut parier sans risque qu'il ne faudra pas attendre longtemps pour que sorte un jeu informatique adapté du film, un shoot them up d'enfer d'où sera absent tout second degré.

 

Claude Ecken

12.04.2009

Le monde, tous droits réservés…

medium_eckenmonde.jpgClaude Ecken

(Le 'Bélial, 2005)

 

 

Préface

 

J’ai fait la connaissance de Claude Ecken en 1985 au festival BD d’Angoulême. Impossible de me souvenir de quoi nous avons discuté, mais cette rencontre m’a laissé une excellente impression. Il parlait bien, il savait de quoi il parlait, et le tout avec une modestie rare. À l’époque, je n’avais dû lire que L’Abbé X, son premier roman — une sombre histoire de ballets bleus impliquant des notables dans une institution religieuse pour mongoliens — et peut-être une ou deux nouvelles. Le contraste entre la noirceur de ce livre et la profonde humanité de son auteur était tout à fait frappant. Comment quelqu’un d’aussi gentil avait-il pu écrire un livre flirtant à ce point avec le sordide ? Deux ans plus tard, la publication de L’Univers en pièce, annoncé comme le début d’une série intitulée Chroniques télématiques qui, à mon grand regret, ne devait jamais connaître d’autre tome, m’a amené à me poser bien d’autres questions au sujet de ce surprenant bonhomme. On était en effet en plein dans la vague cyberpunk, amorcée en France par la traduction de Neuromancien fin 1985, et L’Univers en pièce s’y inscrivait sans contestation possible. Seulement…

Seulement, lorsqu’il travaillait sur ce roman, Claude Ecken n’avait pas lu Neuromancien, ni aucun autre livre cyberpunk. La conjonction des temps de réflexion et d’écriture, des délais de lecture et de publication, ont eu pour résultat de masquer ce que L’Univers en pièce avait de novateur, et totalement occulté le fait que son auteur avait inventé tout seul dans son coin quelque chose qui ressemblait fort à ce « cyberpunk » qui nous venait de l’autre côté de l’Atlantique. La parution de ce livre au Fleuve Noir, dans une collection populaire dont les titres disparaissaient des présentoirs au bout de deux ou trois mois, n’a sans doute pas aidé à sa renommée non plus, et l’emploi d’un argot à base de russe constituait peut-être un handicap supplémentaire. Mais si vous parvenez à mettre la main dessus, n’hésitez pas : voilà un livre qui mérite le détour.

Peu après, lorsque la direction du Fleuve Noir a changé, Claude Ecken est naturellement devenu l’un des représentants les plus doués de la Génération perdue, cette poignée d’auteurs qui a trouvé dans la collection Anticipation un endroit où raconter des histoires en un temps où la critique se focalisait sur les néo-formalistes « littératurants ». Il n’était pas en mauvaise compagnie, notez bien : Michel Pagel, Jean-Marc Ligny ou Jean-Claude Dunyach, pour ne citer qu’eux, peuvent difficilement être considérés comme des seconds couteaux. Pendant quatre ans, sous la direction bienveillante de Nicole Hibert, les auteurs de la Génération perdue ont joui d’une liberté artistique quasi totale, dont ils ont su profiter pour effectuer des expériences, prendre des risques, s’amuser — en bref, poser les bases de leur œuvre future.

mondecken.jpg Pour Claude Ecken, ce fut, entre autres choses, L’Ère du pyroson, un roman en deux tomes basé sur le postulat que le son se transforme en chaleur. L’un de mes exemples préférés des conséquences incongrues mais logiques de cette situation est l’emploi de disques de hard rock pour faire chauffer l’eau. Mais laissons plutôt la parole à son auteur :

« Je me demandais comment les gens arriveraient à survivre dans un monde où le son aurait disparu, en me disant que peut-être ils découvriraient des pouvoirs psi. On enlève un sens pour permettre à un autre de se développer. C’est en me documentant pour être plausible scientifiquement que je suis tombé sur l’idée. Le son se divise en éléments sonores, vibratoires et calorifiques. Tout ce qui absorbe le son est plus chaud au toucher parce que justement il absorbe le son. Si le son disparaît, son énergie est redistribuée en chaleur et en vibrations. À partir de là, je n’avais plus qu’à décliner mon univers. C’était facile.
« Je signale que même à la fin lorsque les immeubles fondent, c’est exact scientifiquement. Lorsqu’un son fait vibrer un objet au carré de son volume, ce dernier se met à fondre. J’avais les montres de Dali, mais en vrai. »

Mine de rien, la démarche décrite est à la fois classique et révolutionnaire. Classique car c’est ainsi que fonctionne depuis toujours la Science-fiction, Claude Ecken le sait et il l’exprime beaucoup mieux que bien d’autres. Et révolutionnaire car il prend la peine de justifier scientifiquement ce qui, chez d’autres, aurait été simple prétexte à délires surréalistes. L’espace d’un roman, il réunit magistralement les deux principales tendance de la SF française de l’époque, en appliquant au néo-formalisme les bonnes vieilles règles de la SF sans jamais perdre de vue le souci de la Génération perdue de raconter avant tout une histoire.

Cette préface ne prétendant nullement constituer une étude exhaustive de l’œuvre de Claude Ecken, le moment est venu de faire un saut de quelques années, jusqu’à la convention d’Orléans en 1993. Michel Tondellier et Philippe Boulier, qui éditaient alors un excellent fanzine intitulé La Geste, devaient réaliser une interview de Claude, pour laquelle ils m’avaient recruté, ainsi qu’André-François Ruaud et Pascal Godbillon. C’est en l’écoutant ce jour-là que j’ai pris conscience à quel point il avait saisi la nature profonde de la Science-fiction et de ses mécanismes intimes :

« Je n’aime pas les bouquins de SF où l’auteur ne s’est pas documenté et que ça se voit. La Science-fiction c’est quand même s’intéresser au progrès en général mais surtout à un monde qui évolue de plus en plus vite. C’est inquiétant, un monde dominé par la science, la technologie. Si l’on ne se documente pas, si l’on ne regarde pas autour de nous et qu’on se contente de raconter des petites histoires qui font rêver, alors ce n’est pas de la SF. »

medium_claude_ecken.jpg Cette citation, à mon sens, résume parfaitement la démarche de son auteur, on en trouvera maintes preuves dans le présent recueil, et notamment dans les pièces maîtresses que constituent « La Fin du Big Bang » et « Éclats lumineux du disque d’accrétion » — chacun couronné en son temps par un prix Rosny aîné. Dans ces deux textes, non seulement le récit, mais aussi la dimension humaine se nourrissent de la documentation scientifique. C’est d’autant plus frappant à mes yeux en ce qui concerne « Éclats… » car j’ai eu sous les yeux des notes de travail concernant cette nouvelle bien des années avant son écriture, et je me souviens que je n’avais alors pas très bien compris où Claude Ecken voulait en venir. Pour tout dire, le lien qu’il opérait entre la physique des trous noirs et la sociologie ne m’avait guère convaincu sur le moment, sans doute parce que je ne parvenais pas à visualiser ce que cela pouvait donner.

Certaines idées sont personnelles. Si personnelles qu’on est obligé de les traiter seul et de les pousser à bout pour parvenir à les exprimer et à les communiquer à autrui. De ce point de vue, « La Fin du Big bang » me paraît très similaire à « Éclats ». Qui d’autre que Claude Ecken aurait pu songer à allier de la sorte la psychologie humaine et les univers divergents de la physique quantique ? Certes, ses trous noirs banlieusards peuvent être rapprochés aux attracteurs étranges « philosophiques » de Greg Egan, mais la comparaison s’arrête là : quoique tous deux s’intéressent à l’être humain, Egan l’envisage sous l’angle moral là où Claude Ecken adopte une approche plus individuelle. Le cœur de leur réflexion science-fictive est le même, peut-être parce qu’il s’agit de celui de toute réflexion science-fictive, mais il est évident qu’ils l’abordent et s’en écartent dans des directions différentes. Et, quand Greg Egan a plutôt tendance à aller vers l’abstraction, Claude Ecken s’en écarte au contraire pour en dégager des effets plus concrets et moins (anti-)métaphysiques. Chez lui, les grands principes universels ramènent toujours à l’humain, à l’individu et à sa conscience.

Le lecteur s’étonnera peut-être, après tant de développements autour de la science et de son rôle dans la SF, de son absence dans le texte d’ouverture de ce recueil, qui lui donne aussi son titre. Néanmoins, s’il y regarde à deux fois, il se rendra compte que la démarche ne Claude Ecken n’y est pas si différente. Traitant d’un sujet qui ne nécessitait pas d’approfondissements, ni d’extrapolations scientifiques, sauf de légères anticipations technologiques, il a eu cette fois recours aux techniques du roman noir, un genre où il excelle, comme en témoigne par exemple l’étonnant Auditions coupables, et qui possède une dimension sociologique assez forte pour que cette extrapolation passe par lui. Il se situe ainsi à l’exacte limite de la fameuse “bulle de présent” définie par Sylvie Denis, en équilibre entre l’avenir présent et le présent à venir. Soit l’emplacement précis de nombre de grands textes de fiction spéculative de l’Âge d’Or à nos jours.

En tout état de cause, le résultat, percutant, est à nouveau tout à fait conforme à ce que Claude Ecken déclarait lors de cette fameuse interview de la convention d’Orléans : « Pour moi faire de l’histoire ancienne ce n’est pas faire de la SF. La SF, c’est regarder le monde contemporain. » Comme il le dit par ailleurs : « Aujourd'hui, on ne peut bien parler du présent qu'au futur. »

 

Roland C. Wagner

26.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (5)

1068268073_laheinlein.jpgB. L'âge du récit quantique.


Après une telle consécration, il fallait de l'audace pour quitter son royaume et conquérir de nouveaux territoires. Le “Général”, sur la forme comme sur le fond, livre des romans délibérément déroutants ; malgré cela, de best-seller en best-seller, le lectorat le suit. La critique, elle, prenant le contrepied, le traîne dans la boue, fustigeant le vieillard scabreux qui ne veut pas admettre que son heure de gloire est passée. Le « Vieux Père Heinlein », comme le désigne avec condescendance Brian Aldiss, aurait dû avoir la bonne grâce de laisser la place à cette nouvelle génération d’auteurs qui incarne une nouvelle manière d'appréhender la science-fiction : la « New Wave », anglaise d'abord, puis internationale. Robert Heinlein incarne trop le vieil âge d'or pour en faire partie, aussi innovants soient ses romans tardifs.  Ainsi, Time Enough for Love (1973) reçoit un accueil tiède, quand le Ravin des ténèbres (1974) et The Number of the Beast (1980), eux, sont littéralement lynchés par la critique. On reproche à l'auteur des digressions innombrables et des dialogues verbeux. Pourtant,  la critique passe complètement à côté du véritable objet de ces textes qui repoussent les frontières de la narration.
2561521362_9e64116fda.jpgSi, vers la fin de sa carrière, Robert Heinlein s'est laissé séduire par une écriture où l'intrigue semble n'être plus qu'un prétexte à des discussions sans fin sur le sens de la vie, il ne faut pas, pour autant, confondre l'effet avec la cause : l'auteur ne cherche pas tant à moraliser qu'à conférer à son récit une structure quantique. Sur ce point, The Number of the Beast ou The Cat Who Walks Through Walls, font figure d'échecs brillants.
L'ambition est folle : dépasser l'inhibition qui pèse sur les auteurs de SF quant à l'utilisation narrative de la physique quantique. Niels Bohr avait, dès 1920, jeté un voile délibérément opaque sur les fondements de celle-ci : « ne vous exprimez jamais plus clairement que vous ne pensez », avait-il enjoint à tous les membres de l'Ecole de Copenhague, dans une volonté quasi-sectaire. Même si un certain nombre d'auteurs de science-fiction avait osé s'approprier le langage quantique et utilisé la notion d'univers parallèles, notamment, aucun n'avait véritablement cherché à faire de la physique quantique la trame même de son récit.
Number_of_Beast_Heinlein.jpgJe me garderai bien ici d'entrer dans les détails techniques de l'effectivité de la transposition narrative par Heinlein du principe d'incertitude d'Heisenberg ou de la problématique qui sous-tend la parabole du chat de Schrödinger, car sur ce point, comme bien d'autres, c'est mon coauteur de Solutions non Satisfaisantes qu'il faudrait convoquer, puisqu'il est physicien au CNRS.
Il faut savoir, toutefois, que Heinlein ne s'est pas engagé dans cette voie à la légère : dans les années 1970, il avait opéré un retour vers les études de physique à l'université, bien que celles-ci eussent été prématurément interrompues en raisonde sa santé toujours précaire. Son challenge n'a donc rien d'irréfléchi. Heinlein livre d'ailleurs, en parallèle de son ses fictions, un article sur Paul Dirac pour l'Encyclopedia Britannica. Lorsqu'il se sent prêt à se « coltiner » les représentations quantiques du temps et de l'espace, Heinlein se lance dans The Number of the Beast et joue sur la multiplicité des « observables romanesques ». Il y met au même niveau, non seulement tous ses personnages (et leurs différents points de vue), mais aussi le narrateur, le lecteur, jusqu'à l'auteur lui-même, qui finit par être confronté à ses propres personnages, dans la dernière partie du roman, L'Envoi. C'est la notion de « réalité consensuelle » qui est débattue : vivons-nous tous dans le même monde ?
Une mémoire objective est-elle possible ?
disit.jpgThe Number of the Beast est une métaphore de la science quantique elle-même telle qu'elle se présentait dans les années 1970 : fascinante et vertigineuse, riche d'une multitude d’interprétations qui dépassent, de loin, le réalisme des premiers textes, notamment ceux de l’Histoire du futur. Complètement incompris, Robert Heinlein ne laissera toutefois pas dire qu’il a perdu la main sans réagir. Avec Vendredi (1982), il signe un roman d'espionnage léger et très conventionnel, quoique d'une redoutable efficacité. Dernier baroud d'honneur d'un auteur libre, tout autant à l'aise dans l'avant-garde que dans la tradition.
Robert A. Heinlein, l'auteur de science-fiction, n'est guère différent du Robert A. Heinlein citoyen américain et patriote : il n'a jamais été d'aucun parti, il n'a jamais été d'aucune école. Et cependant, il n'a jamais été un loup solitaire : il s'est engagé, sa vie durant, pour des causes partagées ou des communautés qui lui semblaient, pour paraphraser Ernest Hemingway, être dignes qu'on se batte pour elles.

 

Ugo Bellagamba

 

23.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (4)

II – Robert Heinlein et la liberté de l'écriture.

Robert A. Heinlein ne s'est pas contenté d'être un esprit libre. Il a été, en toutes circonstances, un auteur libre, et oeuvré pour que ses pairs en écriture puissent les prévaloir de cette même liberté. Heinlein, en bon pragmatique, a d'abord envisagé cette liberté sur le plan strictement matériel : il faut avoir les moyens de vivre de sa plume, et donc pouvoir prétendre à de justes rémunérations, pour être un auteur libre. Il faut aussi disposer de plusieurs supports de publications, afin de conserver sa liberté en imaginaire. Enfin, être libre ne signifie pas pour lui être seul, comme nous l'avons vu. Heinlein a tout fait pour contribuer à façonner une communauté des auteurs de science-fiction, partageant des valeurs, des techniques, voire des idées, pour offrir un vaste choix de styles, d'univers, d'aventures et de réflexions, aux lecteurs, quel que soit leur âge. Robert Heinlein est donc parti à la conquête de la liberté en écriture et cela l'a conduit, d'une part, à ne se fermer aucune porte, et d'autre part, à identifier pas à pas, tel un pionnier explorant la frontière, les techniques narratives les mieux adaptés à la littérature qu'il avait choisie (A).
L'ayant fait, et ayant été reconnu par ses pairs pour cela, au lieu de se contenter de jouir des honneurs mérités, Heinlein a entendu dépasser une autre frontière. Il a tenté, au soir de sa vie, de réinventer le genre, à partir d'une nouvelle manière d'écrire, en prise directe avec les avancées de la physique quantique (B). Son échec, bien qu'inévitable, est riche d'enseignements.

 

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A. La technique libératrice


L'écriture, on l'a dit, n'a pas été le premier choix de carrière de Robert Heinlein. C'est pourquoi il l'a abordée de manière pragmatique, comme un moyen de gagner sa vie. L'essentiel est de vendre ses textes, puis une fois qu'ils sont publiés, de faire des ventes. De conquérir des parts de marché, pourrait-on dire. Ces deux éléments figurent dans les « règles d'or » qu'il a formulées à l'intention de ceux qui ambitionnent devenir des écrivains professionnels. Le message est très clair : pour être un auteur libre, il faut faire la « conquête du public ».
Bien qu'il ait largement profité des pulps, au début de son engagement dans l'écriture, aux côtés d'auteurs tels que Clifford Simak, Isaac Asimov ou Alfred E. Van Vogt, Heinlein a voulu sortir du ghetto dans lequel la SF américaine s'était elle- même enfermée. Une fois sa réputation établie, il se donne donc un premier défi : l'obtention d'un prix littéraire. Se confronter à un premier jeu de contraintes, c'est un peu procéder à un étalonnage des possibilités de la SF. Le plus prestigieux est le prix Hugo, du nom de Hugo Gernsback, le rédacteur en chef de la revue Modern
Electrics
(1908), considéré comme le fondateur de la « scientifiction » à l'américaine. C'est un prix du public, qui fut créé à la onzième Convention Mondiale de SF, qui se tint à Philadelphie en 1953. Le premier Hugo fut décerné à Alfred Bester pour l'Homme démoli. Et c'est la catégorie-reine du roman que Heinlein candidate avec Double étoile, en 1956. Le public est au rendez-vous : Heinlein obtient le premier des quatre Hugo qui magnifieront sa carrière. C'est aussi le plus significatif.
RF059.JPGTournant résolument le dos aux “scientifictions” des années vingt, Double étoile s'appuie sur une narration nerveuse, dictée par une double exigence d'efficacité et de rythme ; la clef en est précisément celle que John W. Campbell a toujours appelé de ses voeux : « présenter une grande quantité d'éléments du décor, sans déranger la progression du récit ».
L'histoire de Double Etoile est simple et percutante : Lorenzo Smythe est un comédien sans cachet qui accepte, avec réticence, d'incarner la doublure de John Bonforte, l'homme le plus influent du système solaire qui vient d'être kidnappé. Assumant le rôle et la personnalité de Bonforte, Lorenzo, aidé par les circonstances, se prend au jeu jusqu'au point de non-retour. Divertissement, space opera, polar interplanétaire, jeu sur la thématique du sosie, thriller politique, Double étoile est tout cela à la fois. Les piliers du récit sont au nombre de quatre : une situation, des personnages, une intrigue et, surtout, essentiel en science-fiction, un décor.
La situation est la base de la plupart de récits de Heinlein, et de science-fiction en générale. Adoptant une accroche in medias res connue depuis Homère, mais jusqu'alors assez peu pratiquée par les auteurs de science-fiction. L'auteur nous plonge directement dans l'action en cours, dont les tenants et les aboutissants, voire l'arrière-plan technologique et sociologique, ne seront révélés que bien plus tard. Ce procédé narratif est appelé à devenir un classique en SF.
Les personnages de Heinlein, quant à eux, s'avèrent bien plus complexes que leur première apparition ne le laisse généralement supposer. Ainsi bien qu'il soit un acteur au chomage, Lorenzo prouve, très tôt, qu'il a des capacités rélles et qu'il sait les mettre à profit. Mais il n'est pas qu'un acteur, au demeurant, puisqu'il finit par faire le sacrifice de sa carrière pour incarner un rôle dont il ne sera jamais crédité, passant de l'arrogance du comédien autocentré jusqu'à la force tranquille d'un homme politique qui a accepté la plénitude de ses responsabilités. Plus largement, et au-delà de Double Etoile, deux figures emblématiques marquent l'oeuvre de Robert Heinlein : L'Homme-Qui-Connait-Son-Affaire, autrement dit l'ingénieur talentueux qui, confronté à une situation de crise, résout celle-ci tant par son calme que par son rationalisme ; et Le Brave-Petit-Tailleur, qui sert de base à la plupart de ses romans pour la jeunesse (les fameux « juvenile » de chez Scribner).
jl0589-1975.jpgLe décor, enfin, joue un rôle fondamental en science-fiction, car le monde décrit n'est généralement pas celui auquel le lecteur est accoutumé. Plutôt que de se lancer dans une description d’ensemble, lourde et statique, dont les auteurs étaient encore coutumiers la décennie précédente, Robert Heinlein s'appuie exclusivement sur les détails, judicieusement choisis et distillés au fil de l'intrigue, à l'instar des justifications scientifiques des objets « merveilleux » qui émaillent son récit. Comme le rappelle Demètre Ioakimidis dans son Introduction au volume éponyme de la Grande Anthologie de la Science-Fiction (en Presses Pocket), Robert Heinlein a su « d'emblée, d'instinct est-on tenté d'écrire, incorporer dans sa narration les données scientifiques, parascientifiques et en général « non quotidiennes » nécessaires à l'acclimatation de son lecteur. Ce dernier découvre en cours de route, et en général au moment le plus opportun, ce qu'il a besoin de savoir pour distinguer ce qui différencie l'environnement où vivent les personnages de Heinlein de celui où lui-même passe son existence ». Heinlein est l'un des inventeurs du « show don't tell » à l'anglo-saxonne. Ces touches successives, impressionnistes pourrait-on dire, facilitent la « suspension de l'incrédulité » de ses lecteurs, en détournant leur attention du cadre plus général. Ainsi, le pilote Dak de Double Etoile est plus habitué à boire en faible gravité que sur la Terre. Heinlein utilise des sensations familières, qu'il réinterprète dans un cadre SF. L’impression de « déjà vu » permet à ses lecteurs d'admettre les conséquences de l’apesanteur, tout en poursuivant sa lecture. Ce sont ces détails qui donnent vie à un univers imaginaire, provoquant ce que Roland Barthes appelle un « effet de réel » et qui s'applique idéalement à la SF. Nombreux seront les auteurs à emboîter le pas à Heinlein.
laffont-ad02595-1970.jpgLes Hugo suivants de l'auteur sont tout aussi mérités. Ainsi, les bonnes ventes de Starship Troopers en 1960, et du sulfureux En terre étrangère, en 1962, prouvent prouvent que Robert Heinlein a su ne pas perdre ses lecteurs tout en changeant à chaque fois de registre. Quelques années plus tard, Révolte sur la Lune, est l'œuvre d’un auteur au sommet de sa gloire et qui, pourtant, continue de prendre les chemins de traverse. Il obtient son quatrième Hugo en 1967 pour cette histoire réinventée de la révolution américaine. En 1974, enfin, le franc-tireur qu'est Robert Heinlein devient le tout premier auteur américain à recevoir le Grand Master Nebula Award, décerné par ses pairs de l’Association américaine des auteurs de science-fiction et de fantasy (SFWA) et le récompensant, de son vivant, pour l'ensemble de son oeuvre et sa contribution à l'histoire mondiale de la science-fiction.
Cette ascension « sans concessions » permit à Heinlein d'avoir un impact inégalé sur les lecteurs et sur ses pairs en écriture, et, tout en faisant acte d'autorité, de veiller à la diffusion la plus large des techniques narratives, éclipsant, par là, un Alfred E. Van Vogt, dont, pourtant l'imagination, déliée et d'amplitude cosmique, avait de quoi subjuguer le lectorat et susciter des vocations. Mais c'est « l'école » de Heinlein et de Campbell qui l'emporte : celle de la contrainte infrastructurelle, au détriment de l'envolée métaphysique. Pour Démètre Ioakimidis la « bascule » était inévitable : « les fantasmagories de Van Vogt pouvaient sembler beaucoup plus faciles à imiter, car elles faisaient moins appel à des règles strictes, mais elles exigeaient un souffle d'imagination et une autorité narrative que peu d'autres auteurs ont possédés dans le domaine. En revanche, la recette appliquée par Heinlein était simple : développer rigoureusement les conséquences liées à quelque innovation scientifique ou technologique,
les distinguer avec suffisamment de clarté dans le contexte de l'histoire possible, et s'occuper de raconter l'histoire par elle-même, sans que les étapes préparatoires soient exagérément apparentes
».
Parallèlement à toutes ces « stratégies narratives », Robert Heinlein a entrepris la conquête systématique de nouveaux supports, toujours plus prestigieux et plus rémunérateurs tels que le Saturday Evening Post (un slick par oppostion aux pulps) dans lequel il publie notamment "Les vertes collines de la Terre", partie intégrante de son cycle de L'Histoire du Futur.
laffont-age04.jpgEnfin, il ne faut pas oublier de mentionner ses romans « juvenile », pour la jeunesse, depuis le peu remarquable Rocket Ship Galileo jusqu'au magistral Vagabond de l'espace. Tous ces textes démontrent à quel point l'application de nouvelles techniques narratives était véritablement « libératrice » de l'imagination de l'auteur : ces récits pour la jeunesse, mais abondamment lus par les adultes, auront largement contribué à constituer une « culture générale » de la science-fiction américaine, qui a modelé non seulement nombre de carrières à venir, mais aussi suscité nombre de vocations d'ingénieurs et/ou d'astronautes à la NASA.
En somme, Robert Heinlein, grand pragmatique de l'écriture, a « ouvert » la voie à de nombreux jeunes auteurs en leur balisant le chemin escarpé de la réussite. Il a fait de sa liberté d'auteur, chèrement acquise, non pas un sceau à sa gloire, mais un étendard que pouvaient suivre les plus déterminés, même s'ils n'avaient pas nécessairement, au départ, les moyens de leurs ambitions littéraires. Heinlein a montré, et la leçon est encore valable aujourd'hui, que l'écriture de science-fiction n'est pas exactement un art, réservé à une élite naturellement douée pour l'écriture, mais plutôt un artisanat, le fruit d'un long apprentissage, qui passe par l'aquisition de techniques, l'expérimentation d'échecs riches d'enseignements, et, enfin, la production de chefs-d'oeuvres, parfois plus authentiques que ceux issus du génie spontané. D'une certaine manière, il a joué le rôle d'un passeur, sinon d'un professeur, offrant à ses compatriotes, jeunes lecteurs ou jeunes auteurs, une double nationalité : celle de l'Imaginaire, au-delà de celle américaine. C'est en démocratisant l'accès à la science-fiction qu'il a contribué, paradoxalement, à lui gagner ses lettres de noblesse.

 

Ugo Bellagamba

21.10.2008

Robert Heinlein et la liberté (3)

Robert A. Heinlein_1966_The Moon Is A Harsh Mistress.jpg

B. Un libertarien ou un esprit libre ?


Il nous faut examiner ici les preuves à charge et à décharge, et d'une certaine manière, rendre un verdict. D'abord, il faut comprendre ce qu'est le courant libertarien aux Etats-Unis. Aux racines de la pensée libertarienne, on retrouve un courant anti-étatiste qui prône le refus de la domination du public sur le privé, la libre association, l'initiative personnelle, la libre entreprise ; autant de valeurs qui, rappelons-le, marquent l'histoire américaine et que Heinlein semble partager sans réserve.
Les racines du courant libertarien sont diverses. Dans les années 30, Ayn Rand, philosophe féministe et fervente anticommuniste, affirme dans la Révolte d'Atlas que la réalisation de soi doit être le but premier de chaque individu. Elle prône la « vertu d'égoïsme » et accuse l'Etat d'entraver l'action des « hommes d'esprit ». L'économiste Murray Rothbard, élève dissident de Rand et libertarien revendiqué, fonde sa pensée sur la souveraineté de l’individu qu'il justifie par la conscience : « seul l'individu est doté d'un esprit (...) Seul l'individu peut adopter des valeurs ou faire des choix. Seul l'individu peut agir ». Pour le libertarien Charles Murray, enfin, la liberté est exclusive de toute forme de contrainte, à l'exception du respect de celle d'autrui. Les fonctions de l'Etat doivent donc se limiter au strict pouvoir de police, qui garantit l'absence de violence au sein du corps social. Rien d'autre.


Globalement, le libertarianisme peut se définir comme le courant philosophique et politique qui prône la limitation stricte du pouvoir de coercition publique au nom de la liberté et de la conscience individuelles. Une comparaison avec les idées de Benjamin Constant, fondateur du libéralisme politique, n'est pas dénuée de sens : la « liberté civile des Modernes » se distingue de celle « politique des Anciens », en ce qu'elle pose la sphère privée comme stricte limitation du pouvoir de l'Etat. Mais, une fois encore, Heinlein ne raisonne pas en termes de philosophie politique pure.
Il se pose la question en tant que citoyen américain.

ldp7032.jpgSi l'on relit Révolte sur la Lune, à la lumière de ces éléments de référence, on peut y voir aisément toute la sympathie de son auteur pour les grandes lignes du libertarianisme. En déduire de sa part une adhésion à ce courant est un pas qu'une connaissance solide de son texte et de sa vie ne permet pas de franchir. Si Heinlein n’hésite pas apparaître comme un « compagnon de route » de certains libertariens éminents, comme son ami et auteur Jerry Pournelle, il ne se laisse pas enrôler pour autant. Il prend part au Citizen’s Advisory Council on National Space Policy qui tente d’influencer la politique spatiale du gouvernement Reagan, mais Pournelle devra attendre son décès pour exhumer, avec l'accord de Virginia, le manuel politique que Heinlein avait écrit en 1946, How To Be a Politician. Il le rebaptise Take Back Your Government ! et l'instrumentalise pour soutenir la campagne présidentielle de Ross Perot, libertarien affiché.

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De son vivant, Heinlein n'a donc jamais été libertarien et il y a à cela une raison très précise. Il est un bien trop fin connaisseur de l'histoire des Etats-Unis pour se laisser aller à la résumer à l'un quelconque de ses aspects, même celui de la liberté. Ce qu’il manque aux libertariens, et qui est au coeur de la révolution américaine, c'est un certain réalisme : ce pragmatisme décisionnel qui caractérisait les premières meeting-houses. Ces « solutions insatisfaisantes », conjoncturelles mais dictées par le bon sens et la nécessité, que Robert Heinlein a prônées toute sa vie. A l'instar de Mannie, dans Révolte sur la Lune, l'écrivain sait que l'Etat est unn1830.jpg rempart nécessaire contre les abus des “bullies”, ces dictateurs petits et grands, tyrans domestiques ou politiques, qui chercheront toujours à opprimer les plus faibles, enfants, épouses ou subordonnés. L'éternel retour de la violence, voici la justification de l'Etat et de sa puissance coercitive. Pour Robert Heinlein, l'humanité ne sera jamais prête pour une société purement libertarienne, car celle-ci est contraire à son essence même, à ses qualités propres. Dans Révolte sur la Lune, le constat est sans appel :  si la Révolution a triomphé, elle n’a pas réussi à poser les bases d’une société répondant à leurs attentes initiales. Quelques décennies plus tard, dans la “Cité Souveraine de Hong-Kong de Luna”, « les citoyens, les résidents, les visiteurs même, sont libres de leurs mouvements, sous réserve du devoir civique qui leur est fait de coopérer avec tout officiel élu, nommé ou désigné, dans l’exercice de ses fonctions ».
Pour conclure sur cette délicate question de l'appartenance politique de Robert Heinlein au courant libertarien, on peut citer l'analyse de Donald A. Wollheim, qui arrive aux mêmes conclusions qu'Eric Picholle et moi-même dans notre essai récent, Solutions non Satisfaisantes (Les Moutons Electriques, 2008) : « Je suggèrerais qu'on ne soit pas trop pressé d'accrocher une étiquette à Heinlein. Je crois que ses vues sont toujours les siennes propres (...) Heinlein est avant tout un esprit libre. C'est comme tel que je le lis ».

 

Ugo Bellagamba

 

27.09.2008

Robert Heinlein et la liberté (1)

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L'écrivain américain Robert Anson Heinlein est, même si la France rechigne encore à le reconnaître comme tel, l'un des géants des littératures de l'Imaginaire. Non qu'il ait creusé seul le sillon d'une thématique particulière à laquelle il pourrait être à jamais associé. C'est précisément le contraire : son oeuvre est foisonnante, touchant à des sujets aussi divers que la conquête de l'espace, la physique quantique, les futurs lointains, les mécanismes de la révolution, la démocratie, l'anti-fascisme, l'eugénisme, la condition féminine, la guerre et la diplomatie, etc. Son influence sur la plupart des auteurs qui ont suivi, non seulement sur le plan des techniques d'écriture, mais aussi sur celui des créneaux de publication, n'est plus à démontrer. Sans Robert Heinlein, l'histoire de la science-fiction aurait été radicalement différente et, aux Etats-Unis du moins, elle n'aurait pas acquis ses lettres de noblesse.
Mais, au-delà des livres, il y a l'homme. Son parcours révèle une personnalité complexe. Un esprit libre qui a refusé tous les dogmes et considéré toute solution prétendue définitive comme insatisfaisante.
Robert A. Heinlein est né le 7 juillet 1907 à Butler, dans le Missouri, en plein coeur du « Bible Belt » (cette Amérique du Middle-West profondément conservatrice, assez rude et très croyante), dans une famille d'origine bavaroise. Il confesse avoir eu une enfance heureuse, bercée par le spectacle des vertes collines de la Terre, qu'il chantera plus tard. Enfant précoce, il se révèle rapidement un dévoreur de livres, un passionné d'astronomie et radio-amateur.
robert-anson-heinlein-101.jpgSon passage par l'armée, pour être déterminant, fut plus court qu'il ne l'aurait souhaité. Au terme d'une véritable campagne de communication (il fait parvenir près d'une centaine de lettres de recommandation en faveur de sa candidature), il obtient le droit d'entrer à l'Académie Navale d'Annapolis, tout près de Boston. « Midshipman » en 1925, ses classes sont marquées par deux blâmes disciplinaires, mais d'excellentes notes techniques. Il devient officier sur le USS Lexington, basé en Californie. Son service sera de courte durée : une tuberculose entraîne le prononcé
irrévocable de sa réformation en 1934. C'est à la même époque qu'il rencontre son épouse, Leslyn, brillante directrice adjointe au département musical de la Columbia Pictures, à Hollywood.
A la recherche de nouveaux engagements, dans une Amérique qui subit de plein fouet l'impact de la crise de 1929, Robert Heinlein se lance en politique au sein du seul mouvement authentiquement socialiste de toute l'histoire des Etats-Unis : E.P.I.C (End Poverty In California), se plaçant au service d'Upton Sinclair, célèbre journaliste « muckraker » (fouille-merde) et auteur engagé de romans sociaux tels que Oil ! (récemment porté à l'écran sous le titre There will be blood) et The Jungle, évoquant les conditions de travail des ouvriers. Heinlein se présente lui-même aux élections primaires démocrates de 1938, mais sans succès.
robert-heinlein.jpgChaque expérience le grandit, en dépit des échecs, et il se tourne alors vers l'écriture et la fiction, à laquelle qu'il avait commencé à goûter grâce à Leslyn et à l'exemple de Sinclair. Fondant la Manana Literary Society, il réunit autour de lui quelques auteurs représentant une littérature en prise avec le réel mais empreinte d'épique et de merveilleux et qui cherche encore ses codes : la science-fiction. Galvanisé par l'amour de Leslyn, il diversifie ses centre d'intérêt, découvre les théories de Korzybski, rencontre John W. Campbell, et lui « vend » ses premières nouvelles, qui paraissent la revue Astounding : "Ligne de Vie" en 1939, "L'inadapté" en 1940. C'est le début de sa troisième, et dernière, carrière : celle d'auteur de science- fiction professionnel.
Dès 1941, Heinlein est l'invité d'honneur de la Convention Mondiale de science-fiction de Denver, où il prononce un discours inattendu qui insiste sur la nécessité de lutter contre le fascisme qui dévore l'Europe. D'ailleurs, durant la guerre, il cesse complètement d'écrire et, bien qu'il se tienne loin du front, il place toute son énergie dans l'étude des combinaisons de hautes altitudes qui préfigurent les futurs scaphandres spatiaux, aux côtés de Sprague de Camp et d'Isaac Asimov. D'emblée, il comprend que l'innovation technologie sera la clef du futur.

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Toutefois, à ses yeux, le fait politique le plus important du siècle est la bombe atomique, et ce bien avant Hiroshima. Pour Heinlein, l'existence de l'arme nucléaire impose une reconfiguration en profondeur de la géopolitique des Nations. Il en pressent la possibilité et les retombées dès 1940-41 avec "Blowups happens" et "Solution Unsatisfactory". Il n'aura de cesse de faire campagne pour un contrôle supranational des armes de destruction massive. Mais sa virulence le discrédite et ses articles, publiés hors du domaine de la science-fiction, ne sont pas lus. Sa vie personnelle subit l'impact de son obsession lucide : il quitte Leslyn en 1947, et épouse, en secondes noces, Viriginia, qui partagera sa vie et ses idées jusqu'au bout.
Les années cinquante sont résolument celles de la maturité : Heinlein développe son cycle de « l'Histoire du Futur », initié avec le soutien de John Campbell, et s'essaye au cinéma, aux côtés de Irving Pichel. Le résultat sera Destination Moon, en 1950, premier véritable film de science-fiction réaliste et grand public, quoiqu'un peu ennuyeux. Heinlein y fait l'éloge de la conquête de l'espace et montre, vingt ans avant le programme Apollo que la Lune n'est pas une destination fantaisiste, mais une frontière qui défie l'humanité, à l'instar de celles que les américains ont voulu repousser, lors de la guerre d'indépendance et de la conquête de l'Ouest.

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Chantre de l'espace, Robert Heinlein l'est surtout dans la série de « juvenile », ces romans pour la jeunesse qu'il fait paraître chez l'éditeur Scribner de 1948 à 1958, au rythme d'un par an, et avec lesquels il connaît un vif succès. Il y distille une pédagogie du réel, de la science, de l'espace, mais aussi le modèle du citoyen et de l'ingénieur compétent. Il est courant d'entendre des scientifiques ou des ingénieurs américains, notamment à la NASA, confesser que leur vocation est née de la lecture de ces « juvenile ».
Enfin, date-clef, Heinlein obtient son premier prix Hugo avec Double Etoile, en 1956, modèle par excellence de sa « première manière ». Heinlein est au sommet de son talent d'auteur. Mais il se fait aussi théoricien de ce qu'est, ou doit être, la science-fiction. Nombre d'articles et de conférences en attestent, notamment celle donnée en 1957 à l'Université de Chicago (et dont le texte a été récemment traduit
en français, dans les Actes des Premières Journées Interdisciplinaires de Peyresq).
La décennie suivante, Etoiles, garde-à-vous !, En terre étrangère, et Révolte sur la Lune, trois romans complexes, provocateurs, centrés sur les mécanismes sociaux, les mutations politiques, et l'altérité culturelle, seront tous couronnés du Hugo. Quatre fois primé, Heinlein détient toujours ce record.
Le lectorat et la critique s'affrontent autour de l'oeuvre de Heinlein, tour à tour traité de militariste, de fasciste, de hippie, de gourou, d'anarchiste, alors qu'aucun de ces adjectifs ne lui correspond. Preuve s'il en est que Heinlein est en prise avec les préoccupations de son temps et maîtrise totalement son art narratif.
La période qui suit, les années soixante-dix, est généralement considérée comme celle du « second » Heinlein. La charnière semble s'opérer en 1974, année où il est le tout premier auteur de science-fiction à recevoir le Grand Master Nebula Award, décerné par l'Association Américaine des Auteurs de Science-Fiction (SFWA), pour l'ensemble de son oeuvre.
Heinlein-face.jpgTime enough for love, premier des textes qui sont généralement considérés comme les « romans tardifs », est le seul à paraître avant l'attaque cérébrale que subit Robert Heinlein en 1978. Pour autant, avec The Number of the Beast (1979), jamais traduit en France, Le Chat Passe-Muraille (1985), Au-delà du crépuscule (1987), il fera, comme eux, l'objet de vives critiques, en France comme aux Etats-Unis : on y déplore la tendance à la verbosité et aux dialogues et aux digressions interminables. Toutefois, ces textes n'ont pas été compris pour ce qu'ils étaient. Robert Heinlein, qui avait repris des études de physique quantique, cherchait, à la lumière de celles-ci, une nouvelle manière, cohérente et d'une ambition toujours aussi démesurée, d'appréhender la fiction. Le cycle du Monde comme Mythe pousse le principe d''indétermination jusqu'à l'infini des points de vue, et Heinlein y invente le « ficton », l'unité quantique du récit. Il ne sera pas compris et seul Vendredi (1982), roman de SF ultra-classique, sera salué par la critique.
Il meurt, le 8 mai 1988, auprès de Virginia, après ce dernier baroud d'honneur qu'il se devait bien de tenter malgré l'ampleur de la tâche.

 

Ugo Bellagamba

04.05.2008

Isolation

medium_egan.jpgGreg Egan 

Quarantine, (1992)

Denoël "Lunes d'Encre”

 

    Époustouflant ! Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier ce roman exigeant, brillant, qui repose sur une stupéfiante application de la théorie quantique. Le livre est cependant ardu. Le lecteur peu au fait de la réduction du paquet d'ondes ou du principe de cohérence devra s'accrocher, mais sera récompensé par cette superbe histoire qui adapte le comportement des particules à une échelle macroscopique.
    Le décor d'abord : la Bulle, sphère englobant le système solaire, masque les étoiles depuis trente trois ans. Pourquoi, comment ? Nul n'en sait rien. Les nanotechnologies ont réalisé d'énormes progrès ; il est possible de respirer des logiciels configurant le cerveau pour optimiser son fonctionnement selon le contexte (accroissement de la vigilance, effacement de la fatigue, absence de sentiment permettant des prises de décisions plus rapides, etc.). Un concept assez effrayant dans la mesure où un individu peut perdre son libre arbitre. Nick, détective privé, devient ainsi un esclave de l'Ensemble, depuis qu'on lui a injecté un mod de loyauté envers cette société. Il converse aussi régulièrement avec sa femme décédée : l'implantation de Karen dans son esprit l'empêche d'éprouver la douleur liée à sa perte.
    Son enquête consistait à retrouver Laura Andrews, une attardée mentale incapable d'autonomie dont on se demande quel intérêt elle présente pour les ravisseurs. Devenu garde du corps au sein de l'Ensemble, il assiste à une expérience consistant à influencer l'orientation du spin d'ions d'argent, laquelle confirme le rôle de l'observateur dans la mécanique quantique. La réalité se dissout alors : la nature de la particule étant d'occuper plusieurs états simultanés, de s'étaler comme l'écrit si justement Egan, un observateur capable d'effectuer la réduction du paquet d'onde serait en mesure de choisir parmi les futurs possibles celui qu'il désire voir devenir réel.
    Les pièces du puzzle s'ajustent progressivement : le rapport entre Laura Andrews, l'expérience de l'Ensemble, la Bulle isolant le système solaire et de lointains extraterrestres étalés, débouche sur une redoutable application du comportement de la matière, susceptible de provoquer l'étalement de l'univers.
    L'auteur, lui, a su éviter de réduire son roman à un simple récit exploitant la volonté de puissance : s'il passe, dans la seconde partie du roman, à l'application pratique de ce contrôle sur la matière, il propose également une réflexion très poussée sur les conséquences de ces manipulations, sur la nature du réel et le rôle de l'observateur, et prolonge même les spéculations scientifiques par des réflexions métaphysiques aussi ébouriffantes que l'idée de base du récit.
    Un roman qui mérite pleinement l'appellation de science-fiction : il ne titille pas seulement l'imaginaire, mais également l'esprit. Le sense of wonder apparaît souvent quand la raison vacille devant les concepts avancés : ici, le lecteur est servi.

 

Claude Ecken