02.10.2009

Arago

FnAnt1922.jpg

 

Laurent Genefort

Fleuve Noir (1993)


Le « Grand Prix de l'Imaginaire » qui vient couronner ce livre excusera, je l'espère, mon retour tardif sur l'ouvrage (qui à ma connaissance est passé au travers des mailles du Chalutier Jaune). Arago est une planète à la tectonique remarquable, divisée qu'elle est par la Gueule Béante, sorte de faille monstrueuse qui ne laisse que deviner un fond voilé par des nuages, à des kilomètres de profondeur, et la vallée de l'Ereb, fleuve gigantesque séparé de Gueule Béante par une chaîne de montagnes, et qui arrose une bonne partie des nations du monde connu.

Deux expéditions sont lancées simultanément vers les marécages de l'Averne, qui abritent un ancien astroport et les usines atmosphériques qui fournissent les humains en air respirable. L'une parcourt la Gueule Béante en prenant passage sur les îles-des-vents, véritables villes volantes, et l'autre emploie le Grand-Espérance, premier vaisseau fluvial à propulsion nucléaire. Elles vont se heurter aux multiples chefs de guerre placés sur leur chemin, et découvrir la futilité de leurs buts apparents...

Genefort a le grand mérite de créer un monde fascinant, avec son histoire et sa géopolitique (quelque peu empruntée quand il introduit des rapports raciaux décalqués de ceux de la bonne vieille Terre, mais passons). La logique de sa création semble souvent visuelle, comme c'est le cas chez Bordage. Passons sur les invraisemblances, comme cette image d'un train de roulottes à vapeur parcourant la jungle, imperméable à tous les obstacles ; Genefort a sur Bordage la supériorité d'une imagination beaucoup plus féconde, beaucoup moins liée à des clichés éculés. Disons que si Bordage a une vision post-moyenâgeuse de l'univers, Genefort a progressé jusqu'à l'âge victorien, et semble fasciné par les chaudières et les tubulures.

Cela ne l'empêche pas d'être référentiel en diable, dans le nom de ses pays ou de ses personnages. Quand on voit arriver un dénommé Fitzcarraldo aux commandes d'un vaisseau qui remonte l'Ereb, on se doute qu'aux premiers rapides il le fera démonter, et porter pièce par pièce par les indigènes recrutés sur place... sans souci de la totale impossibilité de pratiquer une telle opération sur un réacteur nucléaire !

L'écriture de Genefort est plus faible, avec beaucoup de phrases convenues, des « cuirs » retentissants — il croit apparemment que « se mettre en torche » s'applique à un parachutiste enflammé par l'ennemi, ou qu'une « ligne brisée » présente des lacunes — et des néologismes transparents — par exemple ceux qu'il obtient par aphérèse, comme arcasse, squif ou iscopalien...

FnAnt1922-1994.jpgOn aurait toutefois mauvais goût à faire procès à Genefort de ses tics d'écriture, qu'il hérite en bonne partie de son modèle. Genefort marque à mon sens un phénomène nouveau dans la SF française : la fin de Serge Brussolo en tant qu'exceptionnelle singularité, et le début de sa vie de chef d'école (involontaire sans aucun doute). Gilles Dumay a eu raison de souligner (dans Yellow Submarine #112) la dette que Genefort doit à Brussolo au niveau des motifs. Elle est encore plus flagrante à celui de l'écriture : Genefort se lance constamment dans des « fugues brussoliennes », ces passages en-dehors du temps du récit souvent introduits comme des récits mythiques. « On dit que », « les vieux racontent que », pour un passé imprécis et répété (à l'imparfait) ou au contraire « on s'imagine que » pour un avenir hypothétique (au conditionnel). Suivent des images fantasmatiques, parfois horrifiques. Mais là où Brussolo se plonge dans des pages entières de flashes-back, forward, ou aside, Genefort se bride spontanément au bout d'un ou deux paragraphes. Il n'en reste parfois que des exagérations manifestes comme cette « description » p. 239 : « [Pendrek] renonça à le retourner. La chaleur avait dû faire couler son visage comme de la cire. » J'ai rarement vu la viande fondre littéralement à la cuisson...

C'est la brièveté de ses digressions qui permet à Genefort de livrer un roman de SF structuré de façon « normale », là où Brussolo crache des délires (parfois admirables, parfois laborieux). Un défaut sur ce plan, malheureusement : l'incroyable multiplicité des personnages ne leur permet pas de prendre corps individuellement, et les sauts perpétuels de point de vue ôtent tout espoir dans cette direction. Beaucoup finissent par mourir dans des péripéties oiseuses, et dans le plus total manque d'intérêt du lecteur. Certes, Arago dépasse la longueur habituelle d'un Fleuve Noir (par son nombre de pages, et ses caractères de corps réduit), mais c'est très loin de suffire à la longueur requise par l'abondance de la distribution. Si les personnages sont dotés d'une histoire personnelle, et de quelques touches de caractère, ils ne prennent jamais vraiment vie pour moi, et leurs motivations restent souvent obscures. Gageons que Genefort saura corriger ce défaut si on lui en laisse le temps (et je rejoins là les conclusions générales de Gilles Dumay).

Un membre du Jury du « Prix de l'Imaginaire » m'a laissé entendre qu'il fallait voir là un « prix d'encouragement ». Je ne me plaindrai certes pas de voir une nouvelle génération d'auteurs français entreprendre des œuvres ambitieuses dans le créneau d'une SF à fort potentiel commercial, mais je me demande au vu des palmarès récents si ce ne sont pas plutôt les éditeurs qui s'encouragent à tour de rôle. Espérons que les auteurs sauront suivre leur voie dans la jungle de la publication...

 

Pascal J. Thomas


 

Yellow Submarine n°113, 1995

24.09.2009

Ventus

7d7dfbcbaf45aa28e8407d58fd46f444.jpgKarl Schroeder

Ventus (2000)

Denoël “Lunes d'Encre" (2000)

 

Voici donc le premier roman de Schroeder à être traduit et publié en France — alors qu'il s'agit en fait du second roman de l'auteur, le premier, Claus effect, ayant été coécrit avec David Nickle. Gageons que ce ne sera pas le dernier, car cet auteur canadien, que les lecteurs de Bifrost ont découvert dans le n° 26, nous livre ici ce qui ressemble fort à un chef-d'œuvre, en dépit de défauts formels.

Ventus est un monde sur lequel un lent et complexe processus de terraformation a échappé au contrôle des hommes, à la veille de son aboutissement. Les colons, envoyés pour y prospérer, sont tout juste tolérés par les Vents, ces machines efficientes qui gèrent l'écosystème de la planète et qui interdisent toute technologie risquant d'altérer la biosphère. Adoptant un mode de vie rupestre, les ventusiens se sont organisés en royaumes de type féodal et ont divinisé les Vents. Calandria May et Axel Chan, deux mercenaires bio-améliorés au service de l'Archipel humain, sont dépêchés sur Ventus pour traquer le Général Armiger, l'âme damnée de 3340, une Intelligence Artificielle qui a bien failli éradiquer l'humanité de la Galaxie. En butte à l'hostilité des Vents et à la méfiance des colons, leur enquête les mène droit vers le jeune Jordan, dont le destin exceptionnel sera déterminant pour l'avenir de la planète et pour la résolution de l'énigme qu'elle représente...
Nourri par une dynamique efficace et une vraie intelligence narrative, le roman de Schroeder souffre cependant de plusieurs petits défauts de style et de structure, surtout sensibles dans sa première partie. L'auteur (un fait de la traduction ?), use et abuse de termes génériques faciles pour désigner ses personnages. Ainsi le mot « compagne », utilisé à outrance et mal à propos, ou bien encore l'expression « Ah, te voilà ! », répétée de manière navrante. Plus largement, l'auteur gère inégalement les points de vue de ses personnages. S'il affecte de les respecter au début du récit, il finit par s'embrouiller et choisit parfois celui qui réduit la tension dramatique de la scène, ce qui gâche le plaisir du lecteur. Las ! Ce ne sont que des défauts mineurs, aisément occultés par la richesse thématique de ce roman dense particulièrement ambitieux.

 

Ventus est d'abord un texte inspiré sur la terraformation, qui lui sert à la fois de décor et de ressort narratif. En associant nanotechnologie, intelligence artificielle et terraformation, il délivre un message écologique fondé sur une réinterprétation géniale des croyances animistes : les Vents, présents dans chaque animal, chaque brin d'herbe, goutte d'eau ou pierre, ont donné une voix à la Nature. Mais l'écosystème vivant et agissant s'est affranchi de sa programmation, se dotant d'un nouveau langage pour mieux s'autodéterminer. Si ce monde s'éveillant à la conscience n'est pas sans évoquer Solaris, la description des différentes machines qui concourent à la stabilité de la biosphère de Ventus témoigne d'un souci de crédibilité scientifique qui rappelle celui de la trilogie martienne de Kim Stanley Robinson : miroirs orbitaux qui augmentent l'ensoleillement, mécanismes de filtration et d'acheminement des eaux marines pour irriguer les terres arables, etc. C'est dans cette alchimie réussie entre enchantement du réel et rigueur scientifique que résident la force et l'originalité du roman. Schroeder revisite les grands thèmes de la fantasy à la lumière de leur potentiel science-fictif. Il utilise les termes de dieu et de demi-dieu pour qualifier les I.A. et leurs serviteurs ; quant aux Vents, Griffes du Ciel et Cygnes de Diadème évoquent davantage des créatures fabuleuses que des machines. L'auteur jongle avec les arcanes de l'épopée, tels que le retour du Mal ou la bataille finale dans un lieu chargé de sens et de magie, sans ruiner la dimension hard science de son propos. Voici bien ce qu'est Ventus, un space opera hanté par le merveilleux.
Schroeder sous-tend aussi son intrigue d'une intéressante réflexion sur l'utopie. Au-delà des clins d'œil savoureux à l'île de Thomas More et aux cités radieuses, le personnage de Galas, la reine idéaliste qui fonde des villes expérimentales en plein désert, et les projets totalitaristes d'Armiger et de 3340, prouvent que la science-fiction reste une cousine espiègle de l'utopie, qui sait jouer avec les faux-semblants de l'idéal.

 

En conclusion, l'œuvre de Karl Schroeder est une incontestable réussite. Ventus est une fresque démesurée qui transcende ses imperfections en jouant sur nos peurs et nos aspirations profondes. Après ce roman, vous ne regarderez plus le ciel de la même façon.

 

Ugo Bellagamba

06.08.2009

Les Chroniques de Cadwal

orban724.jpgJack Vance

La Station d'Araminta & Araminta 2

The Araminta Station, 1987

Pocket (1988)

Bonne Vieille Terre

Ecce and Old Earth, 1991

Olivier Orban (1992)

Throy

Throy, 1992

Plon, 1993

 

En raison de la riche biodiversité de la planète Cadwal, la Société naturaliste, sa propriétaire, en a fait un conservatoire écologique. Mais à la station d'Araminta, seule implantation humaine autorisée au début, sont venus s'ajouter deux autres lieux de peuplement : Stroma, où vivent les Naturalistes locaux, et l'Atoll de Lutwen, où s'entassent illégalement les Yips qui constituent une réserve de main-d'œuvre mais aussi une menace pour l'équilibre de Cadwal, car ils projettent de quitter leur îlot devenu trop petit pour déferler sur le continent le plus proche. Pour ne rien arranger, la Charte originelle définissant le statut de la planète a disparu des archives du siège de la Société naturaliste, situé sur Terre. Cadwal va-t-elle demeurer un paradis naturel comme le souhaitaient les auteurs de la Charte, ou les forces à l'œuvre pour en modifier le statut — qui s'avancent en brandissant le drapeau d'une grande cause humanitaire alors qu'elles sont mues par le seul intérêt — vont-elles triompher ? Il faudra trois romans plutôt longuets à Vance pour nous répondre.

La Station d'Araminta (coupé en deux tomes pour l'édition française) est conçu comme un roman policier, avec crime(s) et enquête(s), dans une ambiance qui, avec sa galerie de snobs et d'égoïstes, évoque un peu celle de Charmants voisins. En dépit d'une intrigue astucieuse et de quelques passages socio-ethnologiques fulgurants, dignes du meilleur de l'auteur, ce premier volume laisse une impression de pesanteur, de lenteur, de lourdeur. Le second, centré sur la recherche de la Charte sur la Bonne vieille Terre qui lui donne son titre, est sans doute le meilleur des trois — surtout en raison de sa description empreinte de nostalgie d'une Terre future car l'intrigue y est à peine plus dynamique que dans le premier. Throy, qui conclut cette trilogie mineure, résout le problème initial d'une façon brouillonne et moyennement satisfaisante d'un point de vue moral par la destruction de Stroma, la déportation des Yips outre-espace et la déconfiture de Spanchetta et de sa sœur, les méchantes femmes, parentes littéraires de l'odieuse Flora de Professeur Poltron, sans lesquelles rien ne serait arrivé.

 

Roland C. Wagner

15.06.2009

La mémoire des étoiles

rivages0262-1997.jpgJack Vance

Rivages Fantasy, 1997

Night Lamp (1996)

 

Contrairement à ce que pourrait laisser supposer son titre, et bien qu'il se déroule à l'intérieur de l'Aire Gaïane, cadre interstellaire d'une bonne partie des romans de Vance, La mémoire des étoiles n'est pas un space opera. De même, en dépit de l'intitulé de la collection (1), qui pourrait inciter les esprits naïfs ou simplement distraits à se tromper quant à la nature de certains passages relevant de l'ethnologie-fiction chère à cet auteur — comme par exemple le séjour de Maihac chez les Loklors — , il s'agit encore moins d'un roman de Fantasy. J'insiste sur ce point, car il n'est pas question ici de pinailler sur l'appartenance du livre à tel ou tel genre ou sous-genre, mais bel et bien de souligner une différence de démarche. Enfin, puisque j'en suis à faire un sort aux étiquettes, cet ouvrage ne peut pas non plus être qualifié de « néo-classique » ; l'ajout du préfixe « néo » me paraît en effet impliquer une notion de rupture suivie d'un retour aux sources. Or, La mémoire des étoiles s'inscrit dans la parfaite continuité de l'œuvre de son auteur — et, donc, d'une certaine tradition de la S-F américaine, héritière de l'esprit qui régnait dans le Galaxy des années 50 sous l'égide de H. L. Gold.

Au cas où vous n'auriez pas compris, je veux dire par là que Jack Vance n'a , jamais oublié ce qu'était le sense of wonder, et que, s'il paraissait avoir un tantinet perdu la main avec le laborieux Throy (2), il semble avoir surmonté son handicap (3) et nous revient plus en forme que jamais. À quatre-vingts ans. Parfaitement.

pocket05696.jpgAu premier degré, La mémoire des étoiles suit à la lettre le schéma d'intrigue intitulé par Norman Spinrad The Emperor of Everything (4) : un adolescent vivant au bord de la civilisation découvre qu'il a un rôle crucial à jouer dans la bataille qui se prépare entre le Bien et le Mal, en général grâce à sa naissance ou ses super-pouvoirs — voire les deux. Naturellement, une fois qu'il est sorti vainqueur du combat, la princesse lui tombe dans les bras. Quel(s) que soi(en)t le(s) ouvrage(s) que vous pensez avoir reconnu(s), vous avez gagné. « Il est donc clair que nous nous penchons sur quelque chose de bien plus profond qu'une simple formule de fiction commerciale, un récit archétypal transculturel qui semble jaillir de l'inconscient collectif de l'espèce, de la source de toutes les histoires — et qui, en effet, comme l'ont affirmé certains, est même l'histoire archétypale, point (5). » Spinrad nuance un peu plus loin ce dernier point : non seulement le schéma de l'Héritier de l'Univers n'est que l'une des structures de base envisageables, mais il s'agit en outre d'une version « dégénérée » de la quête mystique du Héros aux Mille Visages. Je renvoie à son article ceux qui désirent en savoir plus à ce sujet.

La manière dont Vance va progressivement détourner ce schéma indique à l'évidence qu'il l'utilise en toute connaissance de cause, Jaro n'est pas le fils de l'Empereur de l'Univers, mais celui d'un simple agent secret, et le Grand Méchant de l'histoire — superposable à Darth Vador comme au baron Harkonnen, entre autres — a agi mû par le seul intérêt. L'intrigue archétypale de l'Héritier de l'Univers débouche ici sur la mesquinerie la plus vile. Pour Vance, il y aura toujours des êtres humains qui chercheront à voler, escroquer, spolier ou dépouiller leur prochain. L'ombre de Dickens pointe le bout de son nez, mais le tout se déroule sur un ton de comédie légère, que servent avec bonheur des dialogues percutants et pleins d'humour. Quant à la belle princesse, elle est le produit d'une culture reposant... disons sur une forme bien particulière de snobisme (6) : Marie-Chantal dans le rôle de Leïa.

pocket05696-2003.jpgL'Héritier de l'Univers fournit à Vance une structure solide — qui lui autorise toutes les digressions — , mais aussi une galerie de situations et de personnages fondamentaux qu'un auteur pour le moins chevronné comme lui n'a aucun mal à transposer ; le sourire qui flotte sur les lèvres du lecteur tout au long du livre est entretenu avec soin par une accumulation de savants décalages. Ainsi, au cadre cosmique s'oppose la petitesse morale de nombre de personnages secondaires.

L'apparition et la disparition du frère de Jaro dans les dernières pages du livre, loin d'être un ultime rebondissement gratuit, constitue au contraire une concession directe au schéma de base ; il ne peut y avoir qu'un seul « Héritier de l'Univers », peut-être parce qu'il n'y a qu'une seule princesse à épouser. Tous ces détails — et bien d'autres que je n'ai pas la place de développer dans ces deux pages — montrent la lucidité avec laquelle le vieux maître manipule le récit à tous les niveaux, du plus profond au plus superficiel. Nous sommes ici en présence d'un écrivain au sommet de son art.

Avec La Mémoire des Etoiles, Jack Vance prouve avec maestria que c'est dans les vieilles marmites que l'on fait les meilleures soupes.

 

Roland C. Wagner


1. Ce qui était également le cas des Pêcheurs du Ciel.

2. Qui concluait d'assez terne manière les plutôt moyennes Chroniques de Cadwal (Pocket).

3. Frappé de cécité, il est obligé de dicter ses textes.

4. In Science Fiction in the Real World (Southern Illinois University Press). S'il faut un équivalent français, je suggère L'Héritier de l'Univers, par ailleurs traduction du sous-titre allemand de la série Perry Rhodan (Der Erbe des Umversum) qui, est-il nécessaire de le signaler, repose également sur le schéma en question.

5. « Clearly then, we are looking at something far deeper here than a commercial fiction formula, a cross-cultural archetypal tale that would seem to arise out of the collective unconscious of the species wherever stories are told, and that indeed, some have argued, is even the archetypal story, period. » Ibid. p, 151.

6. Les Clam Muffins, qui sont situés tout en haut de la pyramide sociale de Gallingale, le doivent à leur comporture — qui prend en compte les bonnes manières, une certaine forme de charisme, mais aussi le désir de s'élever socialement. Ce statut est indépendant de leur aisance financière. Vance décalque ici — en le détournant — le système indien des castes, où l'on peut être brahmane et pauvre.

07.09.2008

Les Chroniques de Durdane

aba86a020f32be8ed553af112bd4634a.jpg

Jack Vance

The Anome (1971), The Brave Free Men (1973), The Asutra (1974)

Denoël “Lunes d'Encre” (2007)

 

Le Shant, sur la planète Durdane, est sans doute l'une des créations les plus fascinantes de Jack Vance. Imaginez une vaste île, presque un continent, divisée en une soixantaine de cantons aux structures sociales très différentes les uns des autres. Toutes ces sociétés coexistent en paix hors de toute centralisation sous la surveillance de l'Anome, l'Homme sans visage, qui possède le pouvoir de faire sauter la tête de n'importe qui en déclenchant l'explosion du torque que chacun porte dès l'adolescence. Dans le premier volume de cette trilogie, Gastel Etzwane, fils d'un musicien de passage, renonce à l'initiation chilite et quitte son canton d'origine pour mener une vie errante à travers le Shant. Après bien des aventures, il part en quête de l'Anome, dont l'absence de réaction face au péril représenté par les terribles Rogushkoïs lui paraît tout d'abord incompréhensible, puis criminelle. Après avoir identifié L'Homme sans visage et mis fin à son règne, Etzwane organise la résistance contre les Rogushkoïs dans Les Paladins de la liberté, pour découvrir au bout du compte que ces féroces créatures humanoïdes qui massacrent les hommes et s'accouplent avec les femmes ont été amenées depuis un autre monde. Leur origine et les raisons de leur invasion font l'objet du troisième volume, où Etzwane, enlevé par les maîtres des Rogushkoïs, se retrouve obligé de combattre pour leur compte sur une autre planète. Il réussit bien entendu à s'enfuir et regagne Durdane.

 

57757a9b7d53e0fe8f8099dbbf2fd631.jpg L'Homme sans visage est clairement l'un des meilleurs romans de Vance, qui y déploie des trésors d'imagination et d'inventivité, dont le « chemin d'air » — des ballons guidés captifs guidés par des câbles au sol — est un excellent exemple. Même si Durdane n'est pas totalement coupée du reste de la galaxie, les technologies qu'on y emploie sont largement alternatives, pour le plus grand plaisir de l'amateur de dépaysement. Quant aux sociétés décrites, leur diversité et leur originalité ne peuvent que susciter l'admiration. Originalité que souligne cette phrase d'Ifness, l'observateur terrien qui croise à plusieurs reprises le chemin d'Etzwane, au sujet des Chilites : « La race humaine n'avait jamais connu une telle adaptation et elle ne la connaîtra sans doute plus jamais. » Les Paladins de la liberté poursuivent sur cette lancée avec un peu moins d'imagination, mais il est vrai que l'effet de surprise ne joue plus. L'intrigue est elle aussi plus conventionnelle : Gastel Etzwane passe son temps à organiser la résistance du Shant contre les Rogushkoïs, tout en mettant fin au système du torque. Asutra ! constitue enfin une conclusion fort décevante, comme si, après avoir tant donné dans les deux premiers volumes, Vance était à court d'idées pour boucler le cycle. Ce n'est pas à proprement parler un mauvais livre, juste un space opera standard avec une fin plutôt hâtive. Mais cette conclusion ne doit surtout pas faire oublier la formidable puissance imaginative de L'Homme sans visage, qui représente, répétons-le, un des sommets de l'œuvre de Jack Vance.

 

Roland C. Wagner

26.02.2008

Les Domaines de Koryphon

medium_MasqSF087.jpgThe Grey Prince (1974) 

Jack Vance (Le Masque SF n°87)

  

Koryphon abrite deux peuples extraterrestres cruels et barbares — les erjins et les morphotes — , ainsi que des populations humaines issues de deux vagues de colonisation séparées par plusieurs siècles. Derniers arrivés, les outkers sont les maîtres de vastes domaines sur le continent d'Uaia. Ces grands propriétaires traitent les autres occupants de leurs terres, aussi bien humains qu'extraterrestres, comme des créatures inférieures, et se montrent naturellement hostiles à tout changement. Mais un mouvement indépendantiste est apparu chez les Uldras, descendants des premiers colons humains, mené par le Prince Gris, un Uldra qui a grandi chez les outkers, dont la domination est désormais menacée.
 
medium_pagel_wagner_vance_ligny.jpg
(Jack Vance parmi la fine fleur de la SF française.)
 
    Sur cette base, Vance greffe une intrigue sans guère de relief, simple démarquage d'une certaine thématique coloniale, n'hésitant pas à employer — et ce, jusqu'à la lie — le cliché du serviteur élevé avec les enfants de ses maîtres qui devient par la suite leader révolutionnaire. Cela dit, si l'on veut bien passer sur cet aspect, le roman est agréable, distrayant et plutôt imaginatif. Paysages et coutumes valent comme toujours le détour, avec un bonus pour le passage chez les coureurs de vents. On peut néanmoins se demander que penser de la manière dont le conflit se trouve résolu en fin de compte. L'idée que, « sauf dans certains cas isolés, les titres [de propriété] de chaque terre ont pour origine un acte de violence, plus ou moins lointain », et qu'il s'agit d'une leçon que nous donne l'histoire, quoique typiquement vancéenne dans son pessimisme, montre bien les limites de la réflexion politique de l'auteur : sur ce plan, le roman est loin de rivaliser avec, par exemple, Ce monde est nôtre, de Francis Carsac, qui présente une situation analogue. Mais il est vrai que Carsac — malgré ses dénégations — s'est apparemment inspiré de l'Algérie coloniale, tandis que Vance lorgne plutôt du côté de l'Afrique du Sud ou de la Rhodésie.

 

Roland C. Wagner



Ce roman est disponible dans l'omnibus Les Maîtres des dragons et autres aventures (Denoël Lunes d'Encre, 2004.)