18.10.2009

Les Racines du Mal

medium_racines.jpgMaurice G. Dantec

(1995)

(Gallimard Série Noire n°2379)

 

L'an 2000 n'aura pas lieu. C'est avec plaisir que j'ai lu cette affirmation sous la plume de Jean Baudrillard. Elle répond en effet à un article (1) écrit il y a quelques années où j'essayais d'expliquer l'étrange situation qui est la nôtre en cette fin de siècle et de millénaire.

Je disais en effet « qu'il n'y a plus de présent », et tentais de montrer que nous vivions dans une « bulle de présent » où tout coexiste, tout est inlassablement recyclé, revécu et commémoré. Faisant peu ou prou le même constat, Jean Baudrillard explique que « Nous vivons le temps de l'Histoire en une sorte de coma dépassé. C'est l'hystérésis du millénium, qui se traduit par une crise interminable. Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, c'est une dimension anorexique — l'impossibilité d'en finir, en même temps que l'impossibilité de prévoir au-delà. » (2)

Ce sentiment d'« incapacité à en sortir », à franchir enfin la porte du millénaire pour entrer dans le grandise avenir devait se traduire un jour dans le domaine littéraire. Les événements relatés dans le roman de Maurice G. Dantec — qui comme par hasard remercie Jean Baudrillard « pour l'ensemble de ses travaux » — commencent en 1993 et se terminent au début de l'année 2000, et montrent bien que, si l'espoir existe de jamais retrouver « la tension linéaire de la modernité et du progrès », celui-ci est bien faible : malgré tous les efforts que nous faisons pour nous échapper vers des perspectives meilleures, c'est dans la boue du siècle que nous ne cessons de patauger.

Mais de quoi s'agit-il au juste ? se demande le lecteur que les philosophes contemporains laisseraient indifférent.

Le roman pesant ses 635 pages, on se contentera d'un survol de cette histoire de tueurs en série au suspense sans faille, que l'on ne peut que recommander à ceux qui aiment autant l'action que la réflexion, surtout lorsque cette dernière ne fait jamais obstacle à la première mais la soutient. L'intégration de la réflexion et de l'action est peut-être même ce que ce livre réalise de mieux : l'exemple le plus frappant étant la description, par l'intermédiaire de Prigogine et de ses théories sur les systèmes chaotiques, de la façon dont une bande de gamins, en pissant sur la glace qui recouvre un étang gelé, découvrent un cadavre horriblement mutilé…

Cela commence au début des années 1990 : Andreas Schaltzmann, individu psychotique persuadé que la Terre est envahie par des aliens et des nazis, commet le premier d'une série de meurtres qui s'achèvera par une tentative de suicide. Sa trajectoire hallucinée est reconstituée a posteriori par Arthur Darquandier (surnommé Dark), un jeune cogniticien, spécialiste des intelligences artificielles, engagé par le professeur Gombrowicz, lui-même spécialiste des tueurs en série, qui travaille avec les autorités policières françaises sur ce cas difficile. Le malheureux Andreas finit par être arrêté, au terme d'une terrifiante dérive dans la folie meurtrière. Néanmoins, un problème se pose, du moins pour Darquandier : certains meurtres qui lui sont attribués ne semblent pas correspondre au schéma de sa psychose bien particulière. L'hypothèse est confirmée par le « schizo-professeur », un système de proto-intelligence artificielle dédié à l'analyse des comportements des criminels en série.

Hélas — c'est la loi du genre — les autorités françaises ne croient pas aux avancées de la science, et surtout, ne veulent pas perdre la face. Darquandier ayant un sale caractère, il se retrouve éjecté de l'affaire, et se rend à Montréal, puis en Australie, où il développe la neuromatrice, « une intelligence artificielle de pointe couplée au nec le plus ultra des interfaces “virtuelles” », ce qui le conduit peu après à revenir en Europe où, censé recruter des collaborateurs, il finit par prendre contact avec l'ancienne collaboratrice du professeur Gombrowicz… et certains tueurs en série. En révéler plus serait déflorer les spirales de cette plongée dans l'horrible, alors que Dark, aidé de son intelligence artificielle, se lance à la poursuite des tueurs ; ce livre appartient sans conteste — et je considère ça comme un compliment — à la catégorie des « page-turners » — les livres-qui-font-tourner-les-pages.

Là où il se distingue d'autres romans sur des tueurs en série, c'est qu'alors que ce type de fiction a pour objet principal, parallèlement à la poursuite/capture du tueur, le dévoilement et la compréhension de sa psychologie, Les Racines du Mal est aussi un roman de science-fiction à part entière : d'une part parce que ce que nous apprenons sur Andreas Schaltzmann n'a pu être révélé qu'en 1997, grâce à de nouveaux médicaments, les « accélérateurs neuroniques », ensuite parce que la neuromatrice, dont la personnalité intègre des composantes empruntées à Schaltzmann et au narrateur, est bien entendu un concept tout ce qu'il y a de plus science-fictionnel — et sans lequel rien de ce qui constitue les troisième et quatrième parties du roman ne pourrait arriver. Cette union donne à la convention qui veut que les meilleurs enquêteurs capturent les criminels parce qu'ils ont beaucoup en commun avec eux prend là une dimension toute nouvelle. D'autre part, là où les histoires de tueurs en série traditionnelles s'arrêtent en général à la compréhension de la personnalité du meurtrier, Les Racines du Mal analyse la folie, le crime, la violence et la destruction à l'échelle de la société, le mal à l'échelle des structures mêmes du réel.

 

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(Roland C. Wagner est à gauche et Maurice G. Dantec à droite)

« Nous rompions définitivement avec les théories rousseauistes qui voyaient en l'homme un être fondamentalement bon, et la société une énorme machine programmée pour le pervertir. Pour nous, les sociétés sont une invention de l'humain, c'est à dire de son néocortex, et non l'inverse. Nous pensions tous deux que le mal, l'agressivité et l'instinct de destruction formaient une composante essentielle de la vie. »

Ce que Dark va vivre après avoir échangé ces réflexions avec un collègue confirmera bien ce qu'ils ont entrevu : à la fin du roman, l'an 2000 n'a effectivement pas lieu, en tout cas pas au sens où il marquerait l'avènement d'une ère nouvelle. Au contraire, dans une Europe qui semble vouée aux forces de l'entropie, le mal sévit encore — même si, ailleurs, des intelligences artificielles s'envolent pour la Lune. Et c'est peut-être là le message essentiel du livre : les racines du mal sont les nôtres, elles nous sont consubstantielles — où, comme dirait Edgar Morin, l'homme est un « sapiens demens ». Autrement dit l'homme n'est pas capable du meilleur (l'intelligence, l'altruisme, la création) en dépit du pire (la violence, la folie, l'agressivité, la guerre, la destruction) mais parce qu'il en est aussi capable. « L'extrême conscience de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »

Désormais, notre passé nous condamne à ne jamais franchir la porte de l'avenir, celle qui nous libérerait à la fois du mal et de son souvenir. Censé écrire son témoignage en 2020, Dark ne voit pas de grandiose avenir, où rien en serait comme avant, où tout porterait la marque indélébile du Progrès. Comme nous autre prisonniers de la bulle de présent, il nous sait condamnés à vivre dans l'intermonde, « une plage très réduite de probabilités, une zone instable où les forces contraires de l'entropie et du chaos s'annulent à peu près ».

Pour conclure, je dirai qu'il y a peut-être aujourd'hui deux façon d'écrire de la science-fiction : l'une est l'option « réaliste », à laquelle appartiennent Dantec et sans doute aussi William Gibson. Dans cette vision rien ne change radicalement et l'auteur ne peut que constater le pire. C'est raisonnable, étant donné l'état du monde, mais frustrant : l'émotion science-fictive vient justement de ce qu'on décrit le différent, le nouveau, et non le même, d'où la nécessité de la deuxième option, selon laquelle « quelque chose s'est passé » — la nanotechnologie, le cyberspace, la conquête de Mars, et où, au prix d'un petit saut quantique, on s'extrait de la bulle de présent pour entrer dans le grandiose avenir. Je ne dirai pas que l'une vaut mieux que l'autre, je me bornerai à recommander la lecture d'un roman intelligent, haletant et indispensablement contemporain.

 

Sylvie Denis



(1) Et voilà pourquoi votre fille est muette… in KBN n°5.

(2) in Vogue, avril 1995.

17.06.2008

Génération Clash

medium_clashnesti.jpgG. Morris

Nestiveqnen, 1999

(Fleuve Noir, 1983) 

 

 
Préface 

 

    J'ai connu G. Morris au début des années 80, à l'occasion d'une émission de radio intelligemment intitulée Vous avez dit Bigeard ?  (1) Je me souviens que nous étions très impatients de l'interviewer, car nous brûlions de savoir comment un vieux Forçat de l'Underwood (2) comme lui avait pu prendre avec autant d'aisance le virage de la SF. Sa « conversion », après je ne sais combien de romans policiers et d'espionnage avait quelque chose de miraculeux à nos yeux de jeunes fans, même si certains titres de sa fameuse série Vic Saint Val flirtaient déjà ouvertement avec le genre.

    D'autres auteurs maison, avant lui, s'y étaient cassé les dents et n'avaient fait que de brèves escales un tantinet forcées dans la collection Anticipation. G. Morris était l'égal de G.-J. Arnaud et de Christopher Stork, autres poids lourds du Fleuve Noir; tous trois avaient su négocier le virage avec aisance, chacun à sa manière. Arnaud entamait son immense cycle de la Compagnie des Glaces, Stork revisitait, non sans humour, les grands thèmes de la SF classique, et Morris multipliait des trilogies très différentes les unes des autres, variant le ton, l'ambiance, le propos, mais demeurant le plus souvent fidèle à une certaine thématique de critique sociale déjà présente dans ses premiers romans noirs.

medium_clash.jpg     La première chose qui nous a marqués, lorsqu'il est arrivé à cette fameuse émission, a été sa gentillesse. Aux questions stupides que nous lui posions, il prenait soin de donner des réponses intelligentes. Il était aussi à l'écoute de ce que nous disions, et pas seulement par politesse. Il ne nous regardait pas du haut de ses quelques deux cents romans publiés, mais se plaçait à notre niveau. La barrière invisible dont nous avions pu sentir la présence avec d'autres invités n'existait pas avec lui.

    Tout ça pour vous dire que c'est un type épatant sur le plan humain et que je donnerais pas mal de choses pour être aussi modeste que lui. Et je ne le remercierai jamais assez de ses conseils éclairés, non plus que de l'enthousiasme avec lequel il a préfacé la toute première édition du Serpent d'angoisse. J'en rougis encore aujourd'hui.

medium_flash.jpg     Je parlais tout-à-l'heure de critique sociale. Dans l'oeuvre de G. Morris, la présente trilogie en est sans doute l'un des sommets. Dès la citation d'ouverture, le ton est donné: on a affaire à une extrapolation du conflit des générations. D'emblée, le ton est dur, réaliste, servi par une narration à la première personne du présent, façon coup-de-poing saupoudré d'argot, futuriste ou non. Il est rare que Morris fasse preuve de mollesse, mais on est étonné de trouver une telle vigueur de la part d'un vieux routier de l'écriture. À tel point que cette pugnacité, cette volonté de dénoncer une situation et ses causes n'auraient sans doute pas déparé sous la plume d'un auteur de la vague « politique » des années70 - quoique la tendance au militantisme soit ici remplacée par une vision en un sens plus humaniste.

    Il y aurait aussi beaucoup à dire sur le rapport de force entre optimisme et pessimisme, qui me paraît assez différent, mais ce serait au risque de déflorer l'intrigue. Il est d'ailleurs fortement lié au fait que G. Morris est non seulement un authentique écrivain populaire, capable de pondre sept ou huit romans paran, mais aussi un digne héritier des feuilletonistes dont la technique sait être redoutable. Et, comme eux, il prête attention à son environnement pour y piocher de quoi nourrir les nombreuses pages que son rythme de travail le contraint d'écrire chaque jour ou presque.

medium_clash.2.jpg    En relisant Génération Clash, j'ai été surpris par sa violence, qui ne m'avait pas marqué à l'époque. Une violence « physique », tout droit issue de la littérature de l'action dont Vic Saint-Val était un célèbre représentant, mais aussi une violence verbale, une violence du langage lui-même, qui plonge ses racines à la fois dans l'école hard-boiled (3) — pour ses formes classiques — et dans des recettes d'inventivité linguistique propres à la SF pour la formation de néologismes. L'adéquation entre la forme et le fond est donc réalisée, et le tout s'inscrit dans la logique de l'évolution suivie par Anticipation au début des années 80. Car si l'on regarde le catalogue de la collection, on se rend compte que la part du space opera diminue et que celle des ouvrages d'inspiration hétéroclite se fait pour le moins congrue, tandis que se multiplient les oeuvres post-cataclysmiques ou situées dans un futur proche dystopique — avec dans ce dernier cas un traitement évoquant parfois le roman noir.

     Or les mondes post-cataclysmiques comme les villes du XXIe siècle peuvent passer, à quelques rares exceptions près, pour des univers violents par essence. Épousant ce changement de ton — dont il était d'ailleurs l'un des instigateurs involontaires, par son emploi de techniques issues du polar — G. Morris a consacré l'entrée au Fleuve Noir d'une SF à court terme en prise sur le réel, et non fantasmée en fonction d'un passé mythifié.

    Par moment, Génération Clash « sonne » comme « FiveTo One » des Doors. Cela n'a rien d'étonnant : tous deux sont des enfants du Baby boom.

 

Roland C. Wagner



    (1) Elle passait sur Radio-Libertaire, où l'un de ses fondateurs, Yves Letort, a également animé au tournant du millénaire Bienvenue chez les maîtres du monde, pareillement consacrée à la SF.

    (2) Titre de son autobiographie.

    (3) G. Morris a été le premier à traduire Mickey Spillane en France.